II
Rousselin, selon son habitude, lisait la pensée intime sur le visage des dames Aubigny ; mais ce n’était point un industriel novice, et il ne compromettait aucun succès par trop d’empressement. L'affaire lui paraissait évidemment en bon chemin; l’habile ingénieur serrait de près, avec ses tranchées ouvertes, la citadelle des trois millions, et pourtant il comprenait qu’une faute énorme pouvait être commise en pareil cas par de moins adroits. La moindre allusion au mariage, faite par la bouche de Rousselin. était une grossière erreur de stratégie de siège. Le coup de maître était de provoquer l’initiative du côté de madame Aubigny ou d’arriver à un de ces moments d’effusion réciproque où la même chose est proposée à la fois par les deux parties intéressées, où la même idée éelate en duo comme une soudaine inspiration, quoiqu’elle soit mûrie depuis longtemps.
Les hommes de l’espèce de Rousselin réussissent presque toujours dans leurs opérations. Sans le savoir. Tartufe a rendu un grand service aux industriels de cette catégorie parisienne. Tout le monde connaît Tartufe, et la méfiance générale ne s’exerce que contre un homme vêtu de noir, qui parle un langage sucré, assaisonné de dictons mystiques. Mais si un perfide industriel se présente dans une famille , habillé comme tout le monde, et ne parlant jamais ni de l'Église , ni du ciel , il a de fortes chances de succès. La société des dupes n’est en garde que contre les faux dévots, suivis de haires et de disciplines, et elle se précipite avec toute confiance entre les bras d’un homme qui porte un frac bleu et parle agronomie, canalisation, commerce : dès son premier mot , Tartufe serait aujourd’hui chassé de tous les salons ; ses successeurs, transformés, sonl accueillis partout, pt ils fonctionnent avec un raffinement inouï et qui s’élève à la hauteur du progrès où nous sommes arrivés en toute chose à la faveur de notre civilisation.
Rousselin affecta de se donner tous les petits ridicules du pro priétaire. et ne fit pas grâce d’un légume aux dames Aubigny . il mit ses pèches au-dessus des pêches de Montreuil, ses raisins
48 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, au-dessus de ceux de Fontainebleau, ses faisans au-dessus de ceux de M. Deschapelles, son jardin au-dessus de tous les jardins, et ne dit pas un mot de son neveu, malgré les adroites provocations de madame Aubigny. Enfin, après une très-longue visite, la mère et la fille prirent congé de Rousselin, qui les accompagna jusqu’au seuil de sa maison.
Sans perdre une minute, cet homme rentra dans le jardin, le traversa lentement, ouvrit avec nonchalance la porte de la petite cour, à l’extrémité du potager, et, se protégeant, dans un angle du mur, contre l’indiscrétion des regards voisins , il souleva une trappe, alluma une des lampes disposées sur la première marche de l’escalier, et, par les sinuosités souterraines qu’il avait lui-même creusées, il gagna l’ancien escalier abandonné des Catacombes et descendit à la chapelle du 2 septembre pour y trouver ou y attendre ses deux associés.
Cette cour avait une autre porte qui s’ouvrait sur un terrain désert, dont Benoît et Lecerf possédaient chacun une clé. Ces deux hommes pouvaient ainsi descendre aux Catacombes sans passer par la maison et le potager de Rousselin.
Quand ils furent réunis tous les trois, Rousselin prit la parole et annonça, dans ses moindres détails, la visite des dames Aubigny. Ensuite, prenant le ton doctoral du maître devant ses élèves, il leur dit :
— Vous le voyez, nous sommes sur le point de faire réussir la plus importante de nos affaires : les autres réussiront quand celle-ci aura triomphé de tous les obstacles. C’est à présent que nous devons redoubler de vigilance, de finesse, de tact, de sagacité, d’observation. Chacun de ces mots est le germe d’un succès ; pesez-les tous bien. Nous avons contre nous un ennemi formidable... Savez-vous le nom de cet ennemi? — Le Code pénal 1 dit Benoît.— Tu es un enfant, continua Rousselin en haussant les épaules ; cet ennemi se nomme le hasard. Il faut donc enlever au hasard toutes ses combinaisons fatales , il faut être plus intelligent que lui. En général, les hommes les plus fins
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 40 échouent, parce qu’ils ne prennent que les trois quarts des précautions exigées pour une réussite. Le succès demande qu’on exagère les précautions ; ainsi, quand on les a prises toutes, il faut en prendre davantage. Il n’y a jamais de luxe en pareil cas. — C’est juste, remarqua Lecerf. — Ayez à votre service le domestique le plus fidèle, poursuivit Rousselin, ayez la femme de
ménage la plus muette, un jour arrivera infailliblement où ce
domestique et cette femme vous trahiront sans le savoir et vous
feront échouer la veille d’une réussite infaillible. Hasardez-vous
de parler dans l’endroit le plus secret, entre associés, d’une affaire mystérieuse, vous serez entendu par un mur, un arbre, un pavé; des regards lointains et invisibles peuvent même comprendre à vos gestes, à votre immobilité , à votre attitude, le sens des paroles que vous avez prononcées à voix basse. Vous n’entendez pas pour la première fois ces recommandations; mais je vous les redirai souvent encore, jusqu’à ce quelles lassent partie intégrante de vous-mêmes comme votre chair et vos cheveux. — Oh ! nous les entendons toujours avec plaisir, dit Lecerf. — Vous devez les entendre avec profit, continua Rousselin. Songez que nous jouons une partie d’échecs sur un échiquier immense, que nous devons deviner le mouvement futur de toutes les pièces de notre adversaire , et que nous ne devons pousser les nôtres sur une case qu’ après la certitude acquise du succès. — Très-bien ! dit Benoît. — Demain, ajouta le maître, nous dînons chez les dames Aubigny. II faut nous préparer à cette entrevue décisive par la méditation. Soyons sobres à ce dîner, d’abord pour donner une haute idée de notre tempérance, et ensuite pour empêcher nos bouches de dire une de ces sottises filles du champagne et du bordeaux. — Oh ! de ce côté, je ne crains rien, dit Lecerf. — Je le sais, mon petit Lecerf, mais tu le vois, j’exagère les précautions; profite de mon exemple... Demain, il faut, Lecerf, que tu frappes un grand coup, et nous allons enlever toute chance au hasard. Tu vas me comprendre. II n’y a pas de plus brillante conversation que celle qu’on pré
pare, de même qu’il n’y a pas de plus beau discours improvisé que celui qu’on apprend par coeur pendant six mois. Donc, nous userons demain de ce procédé... — Ah ! voyons, dit Lecerf en se frottant les mains. — Ne m’interromps pas... écoute... Avant le dîner, nous ferons avec ces dames une promenade dans le verger; elles voudront me rendre ce que je leur ai donné aujourd’hui, c’est inévitable. Je cueillerai un abricot vert ou mur, n’importe, et je dirai : Voilà un fruit que j’aime beaucoup ; c’est le véritable fruit parisien. Alors, toi, Lecerf, tu m’interrompras en disant : Mon oncle, c’est un fruit de la Perse, et on le nomme en latin Persicus, à cause de son origine. Je te regarderai d'un air étonné. Mademoiselle Clémence voudra retenir le nom, et tu le prononceras une seconde fois. Après, tu feras l’histoire de l’abricot, et tu diras qu’il a été apporté de la Perse par Sylla. Eh bien! m’écrierai-je d’un air stupide, j’aime beaucoup ce Sylla qui nous a fait un si beau cadeau. C’était un grand misérable ! répliqueras-tu, et même tu peux ajouter d’autres injures contre Sylla, qui est mort depuis deux mille ans, et que nous ne craignons plus. — Ce plan est superbe ! dit Lecerf en riant. — Attends donc ! poursuivit Roosselin. Moi, je prendrai la défense de Sylla, toujours à cause des abricots, et toi, prenant un air grave, tu commenceras un cours d’histoire sur les proscriptions de Rome, sur les guerres civiles de Marius, sur la dictature de Sylla, proclamée quatre-vingt-deux ans avant Jésus-Christ. N’oublie pas cette date ; elle produira un effet énorme sur les trois millions. Enfin, pour te donner les airs d’un historien impartial, tu ajouteras ceci, en propres termes : A mes /yeux, Sylla n’a été grand qu’à la bataille d’Orchomène, lorsque, voulant rallier ses légions en fuite, il s’écria : « Je mourrai ici » glorieusement, moi ! mais vous, soldats, lorsquo les Romains » vous demanderont : Où avez-vous laissé votre général ? vous » répondrez : A Orchomène. » — Alors, Pritçhard, vous m’applaudirez, dit Lecerf. — Non, c’est madame Aubigny qui t’applaudira, et mademoiselle Clémence sera plus laide que jamais
SALOPTS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 51 àaus sou enthousiasme historique. Moi, je me contenterai de Sire : Je savais bien qu’un homme qui a inventé les abricots devait être un grand homme. Cela ne signifie rien du tout, mais si j’avais le malheur de dire une chose spirituelle, tout serait perdu. Mon petit Lecerf, exagérons encore, il n’y a pas de mal. Ce soir, ouvre ton histoire romaine , et lis trois ou quatre fois l’histoire de Sylla et de Marius. De cette manière, nous ne quitterons pas Sylla pendant tout le dîner. — Mais, mon cher Pritchard, Sylla m’est connu depuis longtemps. — Pas assez, Lecerf, pas assez; ne sois point présomptueux... Voyons, Lecerf, en quelle année ce Sylla est-il mort? — Attendez... attendez, Pritchard... je vais vous le dire... il est morh.. en... — Allons, tune le sais pas. Mon petit Lecerf, Sylla est mort soixante-dix-sept mis avant notre ère. — Je l’aurais appris ce soir. — Soit, mais tu l’ignorais ce matin. — Et à moi, demanda l’avocat, quelles instructions as-tu à me donner? — A ton tour, Benoît, dit Rousselin. Je connais le journal que reçoivent les dames Aubigny ; voici l'adresse du bureau, écrite au crayon... Maintenant, voici l’annonce et la réclame que tu feras insérer aujourd’hui pour demain. Paie bien, et marchande un peu. Écoutez cette lecture, et donnez-moi votre avis, comme membres du public :
« Pour paraître prochainement, les trois premiers volumes de » l 'Histoire comparée des nations de l’Europe moderne, par » Adrien Lecerf . Cet ouvrage, fruit de longues et laborieuses » études, est le brillant début d’un historien qui va conquérir » une place éminente dans la littérature sérieuse. Les volumes » paraîtront simultanément à Berlin, chez Schneider, 11 Bern- » Strass; à New-Yorck, chez Julius Clarke, 27 Serminary- » Square; à Londres, chez Thomas Milne, 16 Ming-William- » Street [str and). »
— Comment trouvez-vous cette annonce et cette réclame? demanda Rousselin. — Elle est effrayante de vérité, répondit Benoît. — Point d’observation? — Aucune, dit Lecerf. — Va donc
52 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, faire insérer tout cela de suite, ajouta RousSelin ; observe bien céci : l’annonce doit paraître à la quatrième page ; la réclame à la troisième. C’est important. — Mais je fais une réflexion, dit Lecerf d’un air soucieux. — Voyons ta réflexion, demanda Rousselin. — Cette histoire que nous annonçons avec tant de pompe ne paraîtra jamais? — Sans doute, à moins que tu ne veuilles l’écrire! — Dieu m’en garde?... Mais alors que penseront les dames Aubigny? — Avant l’échéance de prochainement , ce qui est une date très-vague, tu seras marié. — Et quand ma femme me demandera des nouvelles de mon histoire? — Ce sera au commencement de l’hiver; nous mettrons adroitement le feu , à ton cabinet de travail. Tes précieux manuscrits seront dévorés par les flammes ; tu te livreras au plus violent désespoir, et tout sera fini. — Ce diable de Pritchard a toujours un expédient à son service. — Rien n’est si aisé, mon petit Lecerf. L’intelligence, c’est l'invention perpétuelle. 11 n’y a que les animaux qui n’inventent pas. AhI un mot encore, Benoît. Ente présentant au bureau du journal pour l’insertion de cette annonce, mets des lunettes vertes, une cravate presque blanche et un habit noir, vieux et étriqué. Il faut que tu ressembles à un historien. Tu es censé porter toi-même ta réclame et tes éloges; cela se voit. — Pritchard, dit Benoît, je suivrai toutes cés recommandations. — As-tu des nouvelles fraîches de Célestine? — Oui ; je lui ai 'fait hier une petite visite à Saint-Mandé. Elle e3t enchantée de Lecerf et de sa lecture de l’autre soir. — Tout marche bien de ce côté aussi, dit Rousselin : on peut courir deux lièvres à la fois, mais jamais deux femmes. Célestine aura son tour après Clémence Aubigny, mes amis; ce mariage projeté, ou pour mieux dire ces trois millions de dot absorbent, en ce moment, toutes mes facultés ; mais je sens que toute ma passion pour la belle veuve de Saint-Mandé se réveillera plus terrible, lorsque nous serons millionnaires, et c’est alors que j’aurai besoin de toute 1 »"*' intelligence, de toute mon audace, de toute la force victorieuse de mes combinaisons. — Pritchard, dit Lecerf, tu n’es qu’un
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 53 grand homme incomplet. Cette passion pour Célestine te diminue de vingt pieds. — J’en conviens, dit Rousselin, en s’inclinant d’un air humble, mais qu’y faire ! je dois payer mon tribut à la nature. Samson s’est laissé couper les cheveux par Dalila; Hercule a filé du chanvre aux pieds d’Omphale ; Annibal a été endormi, à Capoue, par Olimpia; Marc-Antoine a suivi la galère de Cléopâtre; et moi, je suis donc excusable si j’aime un peu trop les charmes blonds de Célestine Desglajeux. Mes excuses sont donc dans l’antiquité. — Seulement, observa Benoît, nous te ferons remarquer humblement que toutes ces anciennes femmes ont fait faire des sottises énormes à leurs héroïques amants. — Eh bien ! dit Pritchard, je vous promets de ne pas les imiter jusqu’à la fin.
Les trois associés se séparèrent. Rousselin rentra dans sa maison pour s’asseoir à une table frugale, où il conquit de nouveaux titres à l’estime de ses voisins, en assaisonnant des racines cuites, comme Curius Dentatus, dont la gravure ornait sa modeste salle à manger.
9Le cousin Maurice.
Nùus avons suffisamment indiqué le plan d’attaque combiné avec une grande adresse stratégique contre la dot californienne de Clémence Aubigny. Toute place bien assiégée doit être prise au moment assigné par l’ingénieur. Aussi, pour ne pas retarder la marche de l’action dramatique, nous supprimerons les détails intermédiaires et oiseux, en abordant tout de suite les infaillibles résultats que devait amener la tactique de Rousselin.
D’après les conseils de son maître, en agissant à l’inverse de tous les prétendants, le jeune Lecerf avait porté le trouble dans le cœur de la pauvre fille millionnaire, car le cœur accomplit toujours ses nobles fonctions, en dépit de la difformité de la figure, et même la laideur est l’indice d’une sensibilité extrême qui manque souvent à la beauté. . /
Rousselin avait beaucoup compté sur le dîner, où Lecerf tira un feu d'artifice d’érudition incroyable. Les rôles furent joués conformément au programme, et madame Aubigny, perdant un peu la tête, dans les brouillards du dessert et du champagne, hasarda quelques mots vagues sur le mariage et les ennuis des femmes recluses dans un château et poursuivies par des fats ou des spéculateurs. Rousselin feignit de ne pas comprendre, et provoqua des paroles plus claires. Madame Aubigny, qui tenait le secret de sa fille, alla cette fois plus loin, et Rousselin la regarda fixement avec des yeux béats, et se dessina ensuite dans une attitude de réflexion.
Le dîner fini, et pendant que Lecerf et Clémence poursuivaient une dissertation sur la guerre sociale que Sylla, disait la jeune fille, avait eu la gloire de terminer, Rousselin offrit gravement le bras à madame Aubigny, et d’un ton pénétré, il sollicita encore quelques explications pour avoir le droit, ajouta-t-il, de faire une démarche grave. Cette fois, la bonne femme se contenta de sourire et d’encourager du regard. Rousselin feignit de prendre son courage à deux mains, et comme s’il eût obéi à une inspiration soudaine, il demanda Clémence à sa mère pour son neveu Lecerf. Madame Aubigny, émue aux larmes, serra la main de son interlocuteur, et tout fut conclu en un instant. Les millionnaires ne connaissent pas les obstacles et les retards. Une faucille d’or coupe les buissons de fer.
Légalement parlant, il n’y eut dans cette grande affaire industrielle rien de repréhensihle, excepté une légère altération de chiffre dans l’acte de naissance de Lecerf, qui fut ainsi officiellement vieilli de dix ans, par les archives de Nevers, sa ville
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 55 natale. Le mariage fut célébré sans pompe à l’église de Bougival, et quelques parents de la famille Aubigny, obscurs marchands desoieries en gros, furent seuls invités. Clémence, vêtue de blanc et couronnée des fleurs nuptiales, excita d’étranges propos de raillerie villageoise chez les curieux de Bougival. Leeerf, habillé avec une gaucherie académicienne, et cherchant avec effort un maintien distingué, se donnait en public une raideur pompeuse, dessinée la veille par Rousselin. Madame Aubigny voyait dans tous ces défauts de son gendre le bonheur futur de sa fille ; elle aurait donné tous les jeunes dandis des loges de l’Opéra pour ce savant provincial de trente-cinq ans, étranger aux habitudes d’un monde corrompu, et apportant à sa femme un cœur pur qu’aucune passion antérieure n’avait flétri.
Le soir même du mariage, après le repas, Rousselin fit ses adieux à madame Aubigny, à sa fille et à Leeerf, et malgré les prières qui lui furent faites pour le retenir au château, il s’obstina à partir pour rentrer dans sa petite maison de l’Observatoire.
— En avançant, en âge, dit-il, on prend des habitudes que rien ne peut rompre. Je ne pourrais pas dormir dans un château : j’ai besoin de ma petite chambre et des attentions de ma vieille gouvernante. Leeerf le sait bien. Adieu donc, mes chers parents, il faut que je soigne mon jardin. — Et quand vous reverrai-je, mon cher oncle, demanda Leeerf? — Mais nous nous verrons souvent, je l’espère, très-souvent, pas tous les jours comme autrefois, parce que maintenant, mon ami, tu te dois à ta femme. Une vie nouvelle commence pour toi ; je n’ai pas besoin de te dicter des leçons, elles sont dans ton cœur. Adieu, mes chers parents ! — Et comment comptez-vous retourner à Paris ? demanda madame Aubigny. — Mais par le chemin de fer. — ¥ pensez-vous? Il n’y a plus de convois. — Alors je ferai la route à pied. — Nous ne souffrirons pas cela, mon cher monsieur Rousselin, dit madame Aubigny avec feu : voici mon neveu Maurice qui doit partir pour le Havre demain, et qui est obligé de rentrer à Paris. Nous lui avons fait préparer une voiture, et il vous
56 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, accompagnera. — Cela ne dérange personne ? demanda Rousselin. — Mais non, au contraire, cela arrange tout le monde. Il est fort tard, monsieur Rousselin, et vous aurez dans Maurice un compagnon solide. C’est un jeune marin de Tanger et de Mogador. — Ah ! je serai enchanté de faire route avec mon cousin Maurice, dit Rousselin en serrant la main du jeune homme.
On s’embrassa longuement de part et d’autre, et la voiture partit, emportant Rousselin et Maurice sur l’ancienne route, destituée par le chemin de fer.
Maurice Aubigny était le fils d’un marchand de la rue des Bourdonnais; à treize ans, une impérieuse vocation maritime l’enleva aux rues étouffées du vieux Paris, et le mit à bord du vaisseau le Marengo , où il fit ses premières courses. Blessé à l’attaque de Tanger, Maurice, qui avait le grade d’enseigne, obtint un congé assez long, pour revoir sa famille et se rétablir dans l’air natal.
A l’époque où notre histoire se passe, Maurice avait vingtquatre ans ; c’était un jeune homme qui avait pris à la mer toutes les vertus qu’elle donne: la vigueur, la franchise, le courage, l’insouciance, le dévoûment, la gaîté. Nous le connaissons assez déjà par ce peu de lignes, nous le connaîtrons mieux plus tard.
— Ainsi donc, vous dites que nous sommes cousins, monsieur Rousselin? demanda Maurice, en s’asseyant sur le devant de la voiture. — Cousin d’alliance, dit Rousselin en riant avec bonhomie, puisque mon neveu épouse votre cousine. — Ah ! puisque vous le dites, je le crois. Je ne connais, moi ? que les titres et les grades de la marine militaire... Voilà un mariage qui a été bien vite bâclé, n’est-ce pas, mon cousin? — Oh! pas si vite que vous croyez, mon cousin Maurice, dit Rousselin de l’air d’un homme adroit qui veut sonder l’opinion de son interlocuteur; seulement, nous avons tenu ce mariage secret à cause de... — A cause de quoi? répliqua vivement Maurice. — A cause des jaloux... Votre cousine a été demandée en mariage par tant d’amateurs !... — D’amateurs de dot, nous, le savons. Eh bien! on
envoie les jaloux au diable. — Ils n’y vont pas, et ils font du tort aux honnêtes gens. — Quel tort? je ne comprends pas. — N’avait-on pas dit déjà que madame.Aubigny, votre tante, aurait dû donner un jeune homme à votre cousine Clémence ? — Et que lui a-t-elle donné ? — Ah ! mon neveu Lecerf n'est pas ce qu'on appelle un jeune homme; il a trente-cinq ans sonnés. — Déjà ! il n’a pas l’air de les avoir... Et puis, est-ce qu’un homme de trente-cinq ans est vieux? — Ah! il pourrait être plus jeune. — Vous dites là une fameuse naïveté, cousin Rousselin! — Je voulais dire que votre cousine Clémence est bien jeune pour l’âge de mon neveu. — Ma foi ! si cela leur convient à l’un et à l’autre, le monde n’a 'rien à voir là-dedans. — Vous savez, mon cousin Maurice, que le monde se mêle de tout. — C’est un mariage par- > faitement assorti,
Rousselin respira : ce cousin Maurice, avec sa tournure de marin, l’inquiétait depuis la veille. L’apparition inattendue de ce jeune homme au milieu d’une famille de bons bourgeois lui avait fait vaguement pressentir quelque empêchement au mariage de Lecerf, et il accueillit donc avec une grarfûe joie intérieure les derniers mots si rassurants du cousin. Maigre cela, Rousselin n’était pas fâché de savoir que Maurice devait partir pour le Havre le lendemain.
— Ainsi, vous nous quittez bientôt, monsieur Maurice? demanda Rousselin d’un ton plein d’intérêt, vous allez vous embarquer au Havre? — M’embarquer au Hâvre sur un paqueljpt, comme simple voyageur, pour aller à Southampton. — Reprendre votre service ? — Que diable dites-vous là, monsieur Rousselin ? Est-ce que je sers dans la marine anglaise ? Je vais en Angleterre pour me promener. — Ah! j’entends... excusez-moi, monsieur Maurice; je suis tout-à-fait ignorant de ces choses. Otez-moi de mon jardin, et je ne sais rien absolument... Vous allez donc visiter l’Angleterre? — Oui, je profite de mon congé. — Mais nous aurons le plaisir de vous revoir bientôt? — Oh ! je ne serai absent que deux ou trois mois au plus. — Et après, vous rentrez
58 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, en France? — Je rentre à Paris, et peût-être je quitterai le service, d’après les conseils des médecins, parce que l’air de la mer n'est pas bon pour ma blessure. > — Tant mieux ! mon cousin Maurice, nous nous verrons plus souvent. Je suis sûr que VOU3 aimerez mon neveu Lecerf. En voilà un qui est instruit, et qui ne vous ferait pas les questions saugrenues que je vous Lis ! — Aussi a-t-il trouvé la femme qui lui convient, dit Maurice; ma cousine Clémence a plus d’instruction qu'un amiral, et plus d’esprit qu’un préfet maritime.... Par malheur elle est... Enfin, on ne peut pas tout avoir... Pour moi, je suis habitué à la figure de Clémence, eh bien! je ne la trouve pas si laide qu’on le dit dans la famille. — Comment 1 interrompit Rousselin avec uue indignation modérée, on dit cela dans la famille ! Certainement ma nièce, madame Lecerf, n’est pas une beauté, mais elle n a rien de désagréable dans sa personne. — Elle est ce que sont tant de femmes, dit Maurice. v — Voilà le mot, ajouta Rousselin ; hier, je me suis promené deux heures aux Tuileries ; je n’ai pas vu une jolie femme, uue seule. — Ensuite, dit Maurice, il faut dire que ma cousine Clémence a un caractère adorable, une humeur'douce, une bonté qui vaut peut-être mieux que la beauté. Aussi, moi, je l’aime comme une sœur... — Je le crois bien, dit Rousselin : une cousine germaine, c’est presque une sœur. — A tel point, ajouta Maurice, qu’un jour je me suis battu pour elle. — Vraiment? dit Rousselin en riant faux. — Oui , monsieur Rousselin. — Contez-moi cela, mon cousin Maurice. — Voici, poursuivit le cousin, voici l’histoire, je puis vous la conter, car vous êtes de la famille... Clémence n’avait alors que quinze ans. Un de ces adroits spéculateurs qui vont toujours à la chasse des héritières se présenta chez ma tante Aubigny, en qualité de voisin de campagne, pour lui rendre une visite. Ce voisin se nommait Javeyron.
Pendant tout l été, notre homme fréquenta le château et se montra très-galamment assidu auprès de ma cousine. Énlin , l’automne venu, il la demanda eu mariage. Ce Javeyron ne
manquait pas d’esprit ; il avait une tournure agréable et beaucoup de distinction dans les manières. Ma tante Aubigny était sur le point de lui donner ma cousine, lorsque le hasard amena au château un de nos parents qui connaissait Javeyron , et le connaissait trop bien. Ce qu’il nous conta de lui fit suspendre le mariage. On alla aux informations, et on apprit que Javeyron, quoique à peine âgé de trente-deux ans, avait déjà fait deux faillites quasi-frauduleuses, et laissé mourir une première femme de chagrin, en lui dévorant sa dot... — Le misérable l s’écria Rousselin. — Attendez donc, monsieur Rousselin , ne m’interrompez pas. — C’est que , mon cousin Maurice , s’écria Rousselin indigné, lorsquej’entends raconter des chosesaussi odieuses, je ne suis plus maître de moi ! Est-il possible qu’il y ait de pareils hommes ! — Il y en a peu, dit Maurice en calmant Rousselin, mais il y en a... laissez-moi continuer... — Oui, continuez.
— Lorsque ma tante Aubigny eut appris toute l’histoire de Javeyron , elle se promit bien de le recevoir comme il le méritait...
— Moi, interrompit Rousselin, je l’aurais fait arrêter par le • procureur du roi. Ah ! je sens que je serais dur avec les fripons!
— Écoutez, monsieur Rousselin... Un jour, notre Javeyron se présente au château pour conclure définitivement le mariage, disait-il. Alors, madame Aubigny prit un air de dignité, regarda cet homme en face, et, en présence de ma cousine, lui ordonna de sortir. Javeyron joua l’étonnement, mais ma tante ne recula pas devant les explications demandées, et elle dit tout. Furieux d etre découvert, le prétendant se leva, et prenant sa voix la plus ironique, il dit en montrant ma cousine : — Madame , vous auriez dû remercier un homme courageux comme moi qui consentait à épouser tant de laideur,, pour le faible dédommagement d’un million ! — A cette odieuse parole, ma cousine poussa un cri déchirant, et s’évanouit ; ma tante se précipita sur elle pour lui donner du secours, et à la faveur de ce trouble, Javeyron sortit du château impunément. — Oh ! s’écria Rousselin, voilà des choses que je ne pourrais croire, si un autre me les racontait !
pourquoi ne s’est-il pas trouvé là un homme qui... — L’homme s’est trouvé, monsieur Rousselin... j’avais alors dix-neuf ans au plus, et j’étais à Toulon, embarqué sur le Diadème ; une lettre de ma famille m’annonce l’affront reçu par ma pauvre cousine, le demande un congé de quinze jours, je prends une chaise de poste , j’arrive à Paris, je cherche Javeyron, je le trouve, je lui fais une insulte sanglante, et le lendemain , il recevait une balle en pleine poitrine, au bois de Vincennes, et rendait le dernier soupir. — Très-bien ! très-bien ! dit Rousselin avec une émotion dont l’origine était équivoque. — La chose faite , je reviens à Toulon... — Et si ce M. Javeyron , demanda Rousselin avec une assurance factice , avait refusé de se battre ? — Je l’aurais poignardé 1 dit Maurice avec une voix qui perça la poitrine de Rousselin. — Au fait, dit-il, c’était mérité. — C’est que, voyezvous, monsieur Rousselin , poursuivit Maurice avec un accent énergique, nous avons, nous, marins, des devoirs à remplir; il ne nous est pas permis de laisser l’ombre de l’insulte sur la robe d’une parente. Nos familles doivent rester intactes à l’endroit de l’honneur. Ainsi, voilà ma cousine mariée à M. Lecerf, votre neveu. Je suppose que Clémence soit insultée, eh bien ! sans faire tort à M. Lecerf, je crois qu’il n’entend rien du tout aux armes... — Oh ! absolument rien, dit Rousselin avec naïveté, c’est un garçon que j’ai élevé comme une jeune fille ; ses armes à lui sont ses livres. Il s’est fait remplacer pour deux mille francs, à l’époque du recrutement militaire, deux mille francs que j’ai payés de ma bourse... — Bon ! ajouta Maurice , voilà donc un mauvais défenseur de femmes... et vous, monsieur Rousselin? — Moi !... oh ! moi !... si je me trouvais présent, là, quand on insulte une cousine , une nièce, je prendrais un meuble et j’assommerais le misérable qui aurait osé... Mais quant aux armes, j’y entends moins encore que mon neveu. — Et bien ! si un pareil malheur arrivait, dit Maurice, et si j’étais aux Grandes- Indes , j’arriverais en paquebot pour venger l’honneur de ma famille et ce que j’appelle mon pavillon domestique, aussi sacré
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 61 pour moi que le pavillon national. — Noble jeune homme ! dit Rousselin.
Et prenant affectueusement les mains de Maurice, il les serra.
La voiture entrait à Paris, et Rousselin dit à son compagnon :
— Je vais descendre ici et prendre un cabriolet à la première station. Je ne veux pas vous donner la peine de m’accompagner
à l’Observatoire. — J’accepte volontiers cette offre, dit Maurice, . parce que j’ai une longue lettre à écrire avant de me coucher, et je dois être levé à cinq heures du matin. — Si vous écrivez à madame Aubigny, dit Rousselin, dites-lui que j’aurai l’honneur de la voir après-demain. — Écrire à ma tante ce soir, répondit Maurice en souriant ; je ne suis pas assez bon neveu pour cela...
J’écris à une personne — Ah ! je comprends ! je comprends !
dit Rousselin d’un air qui visait à l’intelligence ; vous écrivez à une personne qu’on ne nomme pas... Est-ce qu’il y aurait encore un nouveau mariage sous cloche, dans la famille ? Excusez cette expression d’horticulteur. — Un mariage ? Ah ! monsieur Rousselin, je laisse marier les autres, moi !... Écoutez, entre hommes ' on peut tout se dire... et puis, j’aime à parler de ces choses... à mon âge cela se conçoit... il ne nous suffit pas d’être heureux ; nous voulons avoir des témoins de notre bonheur... — Voyons! voyons ! dit Rousselin en inclinant l’oreille d’un air joyeux , comme un homme affamé de confidences. — Je suis amoureux.
— Parbleu ! je le crois sans peine, Maurice ; à votre âge j’étais amoureux de toutes les jolies femmes. — Oh ! moi, je n’en aime qu’une ; ce n’est pas un caprice, c’est une passion. — Vous l’épouserez alors? — Oh! non... Ce n’est pas une femme qu’on épouse. — Elle est donc mariée ? — Pas du tout. — Alors je ne vous comprends pas, Maurice. — C’est pourtant bien clair, monsieur Rousselin. — Excusez-moi, Maurice, je ne suis pas un homme du monde, moi ; je suis un jardinier de l’Observatoire. Dernièrement votre tante et votre cousine m’ont surpris tressant de la paille pour mes espaliers. — Eh bien! dit Maurice d’un ton enfantin, je suis amoureux d’une actrice. — D’une actrice !
Est-ce possible ? Une femme de théâtre ! — Oui. C’est la mode aujourd’hui ; on n’aime plus que les femmes de théâtre. — Et les autres? — On les épouse. — r Vraiment, mon cousin Maurice, vous m’en apprenez de belles, ce soir 1 Si nous passions trois 'jours ensemble, je serais, à la fin du troisième, moins bête que je ne suis... Et vous l'aimez donc beaucoup, cette comédienne ? — A la folie ! elle est belle, jeune, charmante. Elle rit toujours, elle danse toujours, elle parle toujours. C’est un oiseau, une rose, un papillon, et elle est sage! Oh! sage comme la vertu. — C’est l’essentiel, Maurice. — Un prince russe lui a offert, le mois dernier, cinq mille roubles pour une mèche de ses cheveux ondés. Elle a donné les cheveux et a refusé l’argent. C’est bien beau, n’est-ce pas ? — Oui , mais elle aurait mieux fait de refuser les cheveux aussi . Excusez l’ignorance d’un jardinier. — Pas du tout ; elle a bien agi. Une actrice ne doit pas se brouiller avec les Russes pour une boucle de cheveux. Une actrice a besoin d’amis et de- soutiens ; elle veut être applaudie au théâtre , et les Russes applaudissent beaucoup , oarce que c’est, dit-on, l’usage dans leur pays. — Et vous allez quitter votre actrice demain ? — Oui, hélas ! mais pour deux mois seulement. Nous nous écrirons trois fois par semaine, c’est convenu. Elle écrit comme un ange. — Mon cousin Maurice, si en votre absence je pouvais vous être à Paris de quelque utilité, ne me ménagez pas. — Merci, monsieur Rousselin. Mon absence ne sera pas longue... Ne parlez pas à ma tante de mes amours. — Oh ! fit donc ! je n’en parlerai à personne ! — Ainsi donc, au revoir, monsieur Rousselin. . . voilà des voitures de place sur cette station. — Adieu, mon cousin Maurice, adieu, et à bientôt ! Ne restez pas longtemps chez les Anglais... Je n’aime pas les Anglais, moi ; je ne sais pas pourquoi, mais je ne les aime pas. C’est une habitude d’enfance. — Monsieur Rousselin, dit Maurice en serrant les mains de ce cousin faux, vous avez des naïvetés charmantes , et un caractère de franchise qui me plaît. Nous serons bons amis, je le prévois. — Je ne suis qu’un homme
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 63 simple, répondit Rousselin d’un air ingénu, mais je crois avoir le cœur bon et l'amitié sincère.
Les deux hommes se séparèrent comme d’anciens amis, en échangeant encore de vives paroles d’affection.
Après le départ de Maurice, la figure de Rousselin s’assombrit et son expression devint méditative. Il ressemblait beaucoup, en ce moment, au joueur d’échecs qui, surpris par la marche d’une pièce inattendue, cherche sur ses cases un soutien encore inconnu. Maurice venait de jeter une vague épouvante sur l’échiquier de Rousselin.
Une soirée de cette époque»
Maurice était à l’âge heureux de tromperies innocentes; il ne partait pas pour le Havre, il n’allait pas en Angleterre; il comptait disposer d’une autre façon du budget que ses parents lui avaient voté, en assemblée de famille, pour étudier les mœurs de nos voisins.
Il descendit de voiture sur la place de la Madeleine, la renvoya par la même route à Bougival, et descendit les boulevards jusqu’à la hauteur de la rue la plus sensuelle de Paris. Toutes les boutiques d’industrie tranquille étaient depuis longtemps fermées ; les restaurants et les cafés de la zone italienne étaient encore ouverts pour les soupers, les glaces et les veillées du jeu. Le jour finissait pour le travail, il commençait pour l’oisiveté.
Lejeune marin marchait d’un pas très-rapide, comme s’il eût craint d’arriver trop tard à un rendez-vous. Arrivé devant un
64 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, numéro qu’il cherchait aux lueurs du gaz, il sonna, monta l’escalier d’un pas de descente jusqu'au second étage, et entra dans un appartement qui retentissait d’éclats de rire, de cliquetis de porcelaines et de voix tumultueuses; c’était un souper de minuit, un souper selon les mœurs de l’époque de Pritchard.
Un jeune femme et quinze convives de l’autre sexe étaient assis autour d’une table décorée de fleurs, de candélabres et de fruits ; le désordre du service annonçait que le repas touchait à sa fin.
— Ces messieurs, dit la reine du souper, excuseront M. Maurire Aubigny s’il arrive si tard : il sort d’un repas de noces ; il vient de marier sa cousine.
Deux jeunes gens se séparèrent pour ménager une place à Maurice, et l’un d’eux lui adressa gaîment cette question : — Votre cousine est belle, cela va sans dire ? — Elle est mieux que cela, répondit Maurice. — Mieux que belle ! diable ! et qu’a-t-elle donc de plus que la beauté? — Elle a trois millions de dot.
Le convive regarda en face Maurice, prit un verre de champagne, se leva, et dit d’un ton solennel : — Messieurs, je propose un toast à la cousine de mon jeune voisin, elle a trois millions de dot. Mademoiselle Augusta, je vous en souhaite la moitié à votre premier mariage. — C’est tout justp ce qu’il faut pour vivre honnêtement, dit mademoiselle Augusta, et vous, monsieur Édouard de Gentabrun, je vous souhaite d’être mon premier mari. — Après moi? dit Maurice. — Monsieur Maurice Aubigny, ajouta la jeune femme, vous n’avez pas le droit do dire des folies ; vous n’avez pas soupé avec nous. — Mais je sors d’un mariage. — Il fallait y rester. Nous n’aimons pas ceux qui arrivent tard. — Comment! s’écria Édouard de Gentabrun, il y a donc des gens qui ont trois millions ! — Il y a mon cousin, dit Maurice ; je ne connais pas les autres. — Et pourquoi n’avez-vous pas épousé votre cousine, vous, monsieur? — Je sais pourquoi, dit Augusta. — Parce que j’ai le défaut d’arriver toujours trop tard, dit Maurice. — Ce n’est pas le véritable
motif, ajouta la jeune femme. La cousine de M. Maurice a une réputation de laideur qui l’a forcée à s’exiler dans la banlieue. Elle a épousé un savant qui a perdu les yeux en déchiffrant du chinois. — Comment! dit Édouard, votre cousin est aveugle !
— Je ne veux pas démentir madame, dit Maurice. — Et que fera-t-il de ses trois millions, ce savant aveugle? demanda Édouard. — Il donnera une subvention à l’hospice des Quinze-
« Vingts. — Eh bien 1 moi, ajouta Édouard, si j’avais un cousin trimillionnaire, je l’obligerais à me faire une subvention. — Et s’il vous la refusait? dit Maurice. — Je me vengerais. — Comment? — Je ferais la cour à ma cousine. — Oh ! le cousin de M. Maurice ne craint rien de ce côté, remarqua la jeune femme.
— Au reste, dit Maurice, puisque la folie d’une.conversation de minuit nous fait dire toutes ces choses contre mon nouveau cousin, je dois dire sérieusement que M. Lecerf... — Ah! il s’appelle Lecerf ! interrompit Édouard avec un éclat de rire. — N’est-ce pas un nom comme un autre ? demanda Maurice. — C’est jVîîite. monsieur Maurice, continuez. — Je dirai donc, poursuivit Maurice, que monsieur Lecerf m’a fait, à table tout à l’heure, les offres les plus séduisantes. — Ah I écoutons les offres, dit Édouard. — Nous étions au dessert, continua Maurice ; c’est le quart d’heure des expansions. « Mon cousin, m’at-il dit, êtes-vous bien satisfait de votre état de marin? Oui, ai-je répondu ; mais par raison de santé je suis forcé de renoncer au service. C’est ce que votre cousine me disait ce matin, a-t-il ajouté. Cependant vous devez avoir la passion des voyages, n’est-ce pas ? Oh ! toujours ! Craindriez-vous un traversée jusqu’au fond du golfe du Mexique? Non. Avez-vous entendu parler des ruines des villes Mexicaines? Sans doute. Vous savez qu’elles se rattachent à l’antique histoire des Incas? Je l’ignorais. Vous savez alors que la religion , l'architecture , les caractères symboliques des Mexicains ont une grande analogie avec tout ce ,que nous connaissons des Égyptiens? Je l’ignorais aussi... » — Ah ça ! mais quel diable de conte à dormir debout
CS SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, nous faites-vous là! interrompit Édouard. — Laissez donc parler, dit la jeune femme. — Attendez donc la fin, monsieur, poursuivit Maurice. — Buvons un verre de champagne dan ; l’entr’acte, monsieur Maurice, dit Édouard; à la santé des Mexicains ! — Je veux bien, dit Maurice... « Ne seriez-vous pas curieux, ajouta mon cousin, de visiter ces ruines merveilleuses et de recueillir sur les lieux des notes pour l’histoire? A condition que je ûe prendrai que des notes, ai-je répondu. Oui, on écrirait l'histoire pour vous. Et qui l’écrirait? Votre cousine. Ma cousine ! Oui, oui, les femmes écrivent toutes aujourd'hui ; pourquoi votre cousine n’écrirait -elle pas comme les autres ? Au fait, c’est juste ; et qui payerait les frais d’un voyage si coûteux? Belle demande! moi, ou pour mieux dire, votre cousine... Écoutez-moi... Clémence m’a remis ce matin ses économies de jeune fille pour en disposer à mon gré; elles s’élèvent à une somme de 40,000 francs, tout en belles pièces d’or. Votre cousine veut que cette somme soit employée à quelque chose d’utile. Pourrais-je mieux l’employer qu’à votre voyage aux ruines du Mexique? Ma foi ! j’accepte la somme et le voyage, mon cousin Lecerf. Il ne s’agit donc plus alors, a-t-il ajouté, que d’aller au Havre et de demander des renseignements sur les navires en partance pour le golfe du Mexique. Ce soin me regarde, ai-je répondu.-.. » Et vous partez donc pour le Mexique? interrompit Augusta. — Je me suis réservé une condition secrète. — Laquelle, monsieur? — Eh ! puisqu’elle est secrète, je ne puis la confier à personne... — Pas môme à moi? — Excepté à vous.
Édouard était devenu pensif, et il paraissait ne plus écouter que d’une oreille la conversation.
Tout à coup il sortit de ses réflexions, et reprenant son verre de champagne, il dit : — Monsieur Maurice, je bois à votre cousin. — De tout mon cœur. — Et celui-ci encore à l’histoire de votre cousine. — Je ne recule pas. — Et encore celui-ci A tonte votre famille. — J’accepte toujours, il n’y a que l’eau douce
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 67 que je crains. — Maintenant, causons affaires, dit Édouard... Nous sommes ici réunis pour soigner le début de mademoiselle Augusta, et nous avons promis de lui faire un triomphe au troisième acte, de la couvrir de fleurs au quatrième, et de la rappeler à la chute du rideau. — Oui 1 oui ! crièrent en chœur les convives, excepté Maurice. — C’est que, messieurs, j’aurai bien besoin de votre appui; l’idée seule de ce début me donne le frisson. — Que craignez-vous, dit Édouard ; vous êtes belle, jeune, faite à ravir; vous avez une chevelure noire superbe , des bras de statue grecque, des pieds d’enfant, des yeux incendiaires, un organe de violoncelle, une âme de feu, une mémoire miraculeuse. Il ne tous manquait qu'un théâtre, et on vous le donne. Paraissez, débutez, et vous aurez la gloire... Messieurs, buvons à la belle reine du festin ! à la divine Augusta 1 — Dans vos dons généreux, dit la jeune femme, vous en avez oublié un, monsieur Édouard. — Lequel? — Le courage. — Vous l’aurez; celui-là ne vient à l'artiste qu’après le lever du rideau et le premier applaudissement , comme au marin après le premier coup de canon. N’est-ce-pas, monsieur Maurice? — C’est vrai. — Je bois avec monsieur Maurice au courage d’Augusta.
Toutes ces jeunes tètes s’échauffaient, et la mousse du champagne étincelait dans les yeux des convives et de la reine du festin; un seul n’avait qu’une exaltation factice : c’était un de ces cerveaux privilégiés qui savent rester froids au milieu d’un incendie général.
— Il me vient une idée, s’écria Édouard ; je veux tirer l’horoscope de mademoiselle Augusta. Qu’on me donne des cartes. — Ah! très-bien! monsieur Édouard, dit la jeune femme; j’ai la superstition des cartes... — Ce n’est pas une superstition, dit Édouard, c’est une religion. Apportez des cartes, nous allons Mtrapper l’avenir.
Augusta fit un signe aux domestiques ; on ôta la nappe, qui fut remplacée par un châle boiteux, et l’habile Édouard commença la cérémonie, à la grande joie de tous.
Résumant tous les incidents de la conjuration magique, le devin prononça d’un ton solonnel ces paroles : — Vous avez une traîtresse blonde représentée par la dame de carreau , qui veut contrarier votre début dramatique, mais vous obtiendrez un triomphe dans la maison, comme l’atteste l’as de cœur. Le dix de pique annonce les larmes qui seront versées sur vos malheurs du quatrième acte. Vous aurez donc ce qu’on appelle un succès de larmes, le plus beau de tous les succès, car le public, en sortant de table, demande à pleurer pendant deux actes au moins ; c’est son bonheur. Le dix de trèfle prédit un succès d’argent, qui sera suivi d’un procès, comme le prouve cet homme de loi, représenté par le roi de carreau, mais vous gagnerez votre procès, ainsi que l’affirme le huit de trèfle, dont l’oracle â été infaillible jusqu’à ce jour. Messieurs, je bois à la santé du roi de carreau ! — Je bois avec d’autant plus de plaisir à la santé de ce roi, que l’autre soir, chez l’ambassadeur, il m!a fait gagner un banco de cent louis. — Monsieur Édouard, dit Augusta, je vous remercie de votre horoscope. Vous m’avez donné du courage et je ne redoute plus mon début. — Si nous taillions maintenant un petit lansquenet de famille? dit le convive du banco de cent louis. — Si cela peut amHser ces mesieurs, je le veux bien, dit Augusta. — Mais, s’écria Édouard en frappant la table, mais à condition que la première mise ne sera que de cinquante centimes, et que le plus fort banco ne dépassera jamais cinq francs. — Ouil ouil dirent plusieurs voix; c’est convenu.
Et le jeu commença dans toute l’innocence de ce point de départ.
Toutes les fois qu’un des convives voulait s’écarter du programme consenti par tous, Édouard le rappelait aux principes du jeu, et il recevait une félicitation d’ Augusta.
Cependant, on a beau débuter avec modestie dans un jeu quelconque, il se rencontre bientôt infailliblement des joueurs qui perdent une somme de quelque valeur. Édouard le savait
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 69 bien. Un des perdants viola le programme et déposa résolument sur le tapis une première mise inconstitutionnelle, en disant : Tout va à la pièce.
Édouard feignit une profonde irritation et s’écria : — Messieurs, nous violons le programme. — Bah i s’écria un autre, les programmes ne sont faits que pour être violés. — Messieurs, dit Augusta, les allusions politiques sont interdites.
A la faveur de ces deux plaisanteries, le jeu prenait des proportions effrayantes ; en vain la maîtresse de la maison , qui parlait sérieusement, et l’habile Édouard de Gentabrun, qui parlait perfidement, firent-ils des efforts combinés pour arrêter cette marche ascendante des bancos; les oreilles étourdies par le champagne n’écoutaient plus, et Maurice, plus révolté que les autres, après avoir cherché dans les recoins de sa bourse une dernière pièce absente, se lançait dans la voie aventureuse et infinie du jeu sur parole et ne reculait devant rien.
Édouard de Gentabrun, seul resté calme au milieu de cette orgie aléatoire, se donna bientôt l’air d’un homme qui se laisse entraîner par l’ivresse générale, et déchira lui-même le dernier lambeau du programme qu’il avait écrit. Au reste, le moment des récriminations était passé ; la fièvre du jeu avait supprimé les phrases oiseuses et les allusions politiques; on ne parlait que la langue du lansquenet ; on n’écoutait que les formules techniques du sacrifice ; on ne regardait que le flux et le reflux des cartes peintes, les cascades d’or et d’argent, les billets de banque roulés en chiffons , et dissimulant leur valeur. La belle Augusta, dévastée par le fléau enivrant, n’obtenait pas même un regard adorateur, avec sa chevelure ruisselante, sa figure aux reflets de pourpre, ses épaules et ses bras nus, où l’ivoire prenait les teintes de la flamme. Le jeu avait emporté toutes les autres passions, et lui, passion égoïste, jalouse, souveraine, il régnait seul sur son trône qui est une table sous un tapis.
Un formidable duel venait de s’engager comme par hasard, entre Maurice et l’auteur du programme , l’habile Édouard de
Gentabrun. Comme dans les combats d’Homère, tous les joueurs s’étaient arrêtés pour suivre de l’œil les prouesses des deux champions ; le banco s’élevait à cent louis. Édouard tenait les cartes et Maurice s’acharnait à la poursuite de son dernier coup victorieux, qui n’arrivait pas : c’était le spectre fugitif, l’ombre vaine que Shakespeare, l’homme de toutes les prévisions, a nommée banco dans Macbeth. A chaque triomphe, Édouard secouait mélancoliquement la tête, et disait: Est-il possible, un jeu commencé à cinquante centimes ! Maurice n’écoutait plus ; il suivait en aveugle la funeste obsession du délire, il arrivait, par échelons rapides, au maximum insolvable de quinze cents louis. Édouard passa la main.
— Je la prends 1 dit Maurice.
Et saisissant un tronçon de sixain, il dit d’une voix sourde :
— Allons, messieurs, il y a quinze cents louis. — Où sont-ils? demanda une voix ironique. — Ils sont 3ur ma parole, répondit Maurice. — Rendez-les visibles, dit la même voix. — Comment! s’écria Maurice, personne ne me lait banco.
SileHce général. Maurice jeta brusquement les cartes sur la table et dit : — C’est bien ! monsieur Édouard de Gentabrun, je vous dois quinze cents louis. — Je les attends, répondit froidement le vainqueur. — Parbleu ! s’écria Maurice, on n’a pas quinze cents lonis dans sa poche. — On doit les avoir, si on les joue, remarqua Édouard froidement.
Maurice n’avait rien à répliquer à cette maxime : il se leva, prit congé de la maîtresse de la maison, salua la société joyeuse et sortit.
Maurice en habits de noce se retrouva sur le boulevard avant deux heures du matin ; quelques voitures stationnaient, au coin de la rue Grange-Batelière, et les cochers appelaient ce passant, dont le gaz trahissait l’opulence, et qui paraissait en proie à une vive agitation.
A force d’entendre retentir à son oreille ces mots provocateurs : Monsieur, une voiture I Maurice s’arrêta devant une citadine.
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 71 dont la portière s’ouvrit aussitôt. Après quelque hésitation, il sauta par dessus le marche-pied et entra. Le cocher avança la tête dans l’intérieur, pour recevoir un ordre et une destination : l’ordre n’arrivait point.
Maurice était absorbé dans ses réflexions, et, flottant entre divers partis a prendre, il ne savait à quoi se déterminer.
Enfin il se décida au bout d’un quart-d'heure , en entendant la voix pressante du cocher qui lui disait : Eh bien l monsieur, partons-nous?
Les cochers de la nuit ne sont pas polis somme ceux du. jour; cela se conçoit, ils sont tous somnambules. — A Bougival! dit Maurice. — A Bougival 1 répéta le cocher, je ne connais pas ce quartier. — Prenez la route de Saint-Germain. — Du faubourg? — De la ville, vous dis-je, et allez bon train, je vous donnerai un pour-boire de cinq francs. — J’en suis bien fâché, monsieur, mais mon cheval est sur le flanc; il a travaillé tout le jour, et nous attendions, lui et moi, une dernière course de nuit dans le voisinage, pour aller nous coucher. — Eh bien! j’en trouverai un autre, dit Maurice en se levant pour sortir. — Mais vous me payerez ma course? — Quelle course? demanda Maurice. — Ehl monsieur, voilà une demi-heure que nous sommes arrêtés I — Et vous appelez cela une course? — Je crois bien, les courses de nuit ne sont jamais longues. Ces messieurs et ces dames qui sortent des restaurants après minuit demeurent tous rue Vivienne ou rue Saint-Lazare : je fais donc quatre courses par heure, et à trois francs. Dame! nous connaissons le métier! Les joueurs qui ont perdu rentrent à pied chez eux ; il n’y a donc que les joueurs heureux qui prennent une voiture, et ceux-là payent bien.
Maurice entendait des murmures sourds et menaçants sur le pavé de la station , et redoutant une émeute de cochers nocturnes, il prit une sage détermination. Se trouvant dans la même position que le joueur d# Regnard, qui n’avait pas un sou pour acheter un licou, il indiqua le domicile d’Augusta, avec Iïn-
tention de contracter un léger emprunt, qui lui permettrait de payer une course hors barrières et d’atteindre Bougival , même avec un cheval et un cocher endormis.
Le numéro indiqué, la voiture partit avec une rapidité inconnue des voitures du jour. Cette citadine se fit wagon. Le cocher avait hâte de revenir prendre son rang de file à Y avantage du boulevard.
Les vitres de l’appartement d’Augusta rayonnaient encore sur la rue, ce qui démontra au malheureux joueur que la partie continuait toujours. Il sonna d’une main timide ; on ouvrit. Il monta d'un pas de fantôme, et à l’antichambre il fit demander mystérieusement mademoiselle Augusta.
La jeune femme arriva et prêta à Maurice le dernier louis que le lansquenet dévorant lui avait laissé.
— Vous venez de faire une sottise abominable, lui dit-elle, et
j’en ai la fièvre pour vous. — Joue-t-on encore? demanda Maurice. — Belle demande! on jouera jusqu’à midi, jusqu’à ce soir peut-être. On attendra vos quinze cents louis. Vous êtes parti sans donner votre adresse. C’est une dette d’honneur. — Mon Dieu ! mon Diou ! dit Maurice en dévastant ses cheveux avec des doigts convulsifs, je n’ai pas une minute à perdre ! adieu I
vni
Une nuit de noces.
Tous les parents de madame Aubigny, invités au mariage de Clémence , s’étaient retirés , à minuit , dans les appartements qu’on leur avait préparés au château. Les deux époux savouraient la fraîcheur d’une soirée charmante , sur la terrasse , et
Lecerf ayant mis la conversation sur l'astronomie et le livre des Mondes de Fontenelle, paraissait absorbé dans les réflexions émouvantes que donne le spectacle d’une nuit de la fin de juin.
— Le jour, disait Lecerf, est comme une femme blonde, 1 î * uit est comme une femme brune. Ce mot , chère Clémence n’est pas de moi; je voudrais bien l'avoir inventé; il est de Fontenelle. Ce spirituel savant passait touteç ses nuits, en été, dans le parc de la marquise de Valbreuse, qui était brune comme la nuit. Fontenelle avait alors trente-cinq ans, l’âge des austères passions ; madame de Valbreuse en avait vingt-quatre. Leurs entretiens roulaient sur iea étoiles et ne s’écartaient jamais de là. Fontenelle ne comprenait point que les hommes fussent assez fous pour laisser passer sur leurs tètes toutes ces merveilles radieuses et nocturnes, sans leur donner des regards sublimes qui se prolongeaient jusqu’au jour. En été, le sommeil est une véritable insulte faite à l’œuvre céleste de Dieu. Ceux qui ne sont pas soumis aux dures obligations du travail quotidien doivent veiller toute la nuit, pour chanter l’hymne religieux de l’admiration aux splendeurs de ce firmament étoilé.
Clémence écoutait son mari avec une soumission respectueuse, comme une femme qui sort de la mairie et de l’église, sous la récente impression de la lecture de l’article du Code et de l’homélie de l’autel. Au reste, la jeune épouse du jour était ravie, à cause de ses goûts, d’entendre son mari s’abandonner à cet enthousiasme astronomique, qu’elle prenait au sérieux, car rien de grave et d’inspiré comme le visage, l’accent, le maintien de Lecerf dans ces moments difficiles. Il ne venait pas même à l'esprit de Clémence le hasard de penser qu’on se mariait tout exprès dans le but unique de causer astronomie sur la terrasse d’un château, et que les frivolités des nuits nuptiales étaient abandonnées comme consolation aux pauvres gens qui sont obligés de se lever avec le soleil noui répondre aux exigences du travail.
Lecerf était superbe et à chaque regard qu’il lançait malgré
74 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, lui, et par politesse, sur le visage de sa femme, il commençait me théorie nouvelle sur les systèmes de Leibnitz, de Bernouim. le Kepler, de Fontenelle. de Newton , de Humboldt. 11 proposa même à Clémence d’admettre les tourbillons de Descartes pour . ivre en bonne intelligence conjugale ; et la jeune femme se rallia tout de suite à ce système, avec une touchante résigna- .ion qui faillit lui mériter la première caresse de son mari. L’enthousiasme toujours croissant de Lecerf suspendit cette sxpansion. Le jeune homme s’éleva jusqu’aux soleils doubles inventés par Ilumbolt, et parla ensuite des successions infinies Jes voies lactées ; d’éclipses continuelles que jouent ensemble les lunes de Jupiter; de l’anneau de Saturne, lune immense qui cercle un monde ; des comètes qui désertent leur tourbillon natal pour faire une trouée chez le voisin, et rentrant chez elles ensuite, après avoir prédit une catastrophe politique, comme un tournai échevelé; enfin résumant le Cosmos , livre qui donne 'inventeur des richesses de Dieu, il se plongea dans les abîmes de l’infini, et fit pleuvoir, comme Humboldt, des cataractes de mondes sur nos têtes, déjà trop faibles pour porter un chapeau.
En attendant, la nuit marchait, et une teinte d’opale éclaircissait la zone de l’orient. Un incident vulgaire- et fort terrestre suspendit la première leçon d’astronomie conjugale. On entendit tinter la sonnette à la grille du château.
— Voici bien ce triste monde I dit Lecerf ; il y a, dans ce simple coup de sonnette , tout un cours de philosophie. Nous tombons du ciel dans la réalité humaine et bourgeoise? — Mais qui peut sonner à cette heure? demanda Clémence avec une sorte d’effroi. — Qu’importe le sonneur ? dit Lecerf ; le mal est fait... Cependant, il faut aller voir. C’est peut-être un accident du chemin de fer de Rouen, et on vient demander du secours. — C’est trèe-possihle ! dit la jeune femme ; même ce ne doit être que cela. Courons à la grille. — Oui, chère Clémence, je reconnais là votre bonté de femme. Allons secourir des malheureux.
lecerf et sa femme attirés par un second coup de sonnette, plus fort que le premier, traversèrent rapidement l’allée, et * Démence poussa un cri de joie en reconnaissant Maurice son r.ousin. — Nous l'avons deviné ? s’écria-t-elle, c’est un malheur ! mon cousin allait au Havre. — Oui, oui, c’est un malheur ! dit Maurice en refermant la grille , que Lecerf venait d’ouvrir. — Vous n’êtes pas blessé? demanda vivement Clémence? — Je suis très-blessé, répondit Maurice, et je viens ici chercher des médecins.
Alors, le jeune homme raconta la déplorable histoire de sa nuit.
— Que Dieu soit béni ! dit Clémence, ce malheur n’est rien !
— Ce n’est rien du tout, ajouta Lecerf ; ces blessures-là, on les guérit aisément. — Oui, observa Maurice, mais il faut les guérir tout de suite ; le lendemain elles vous donnent la gangrène du déshonneur. — C’est vrai, dit Clémence, et nous les guérirons tout de suite si mon mari le permet. — Ma chère ainie, dit Lecerf, notre mariage commencera par une bonne action et la plus belle des nuits. — Attendez-moi un instant, ajouta Clémence.
Et elle partit légère comme la gazelle qui court à l’abreuvoir. Cette robe blanche qui s’agitait gracieusement dans l’ombre nocturne de l'allée, emportant avec elle la pensée d’une bonne action, obtint un regard amical de Lecerf. C’était le premier. L’élève de Rousselin s’étonna lui-même en découvrant au fond de son âme un sentiment de bienveillance ; mais cette réflexion fut rapide comme l’éclair; car il fallait écouter Maurice qui éprouvait le besoin de raconter une seconde fois tous les détails de sa triste campagne du lansquenet.
Lorsque Clémence arriva, les premières lueurs dte l’aurore perçaient les feuilles des arbres, et Lecerf éprouva un nouveau saisissement, en revoyant cette figure sur laquelle la beauté d« l’âme venait de faire irruption. La jeune femme dit à son cousin, d’une voix mélodieuse et consolante comme la voix de la Providence- — Voici, Maurice, mes économies de jeune fille; mon
mari les connaît déjà ; voici le remède de vos blessures. Allez vous rendre votre bonheur.
Maurice tomba aux pieds de Clémence, et baisa la frange de sa robede mariée. Lecerf ressentit une troisième émotion, et cette fois il s’en effraya, car il lui semblait que les yeux terribles de Rousselin étincelaient à travers les arbres, et suivaient tous ses mouvements.
Mais ce n’était qu’un bien faible rayon qui traversait un cœui dépravé. Lecerf se rendit bientôt justice à lui-même-, il fut honteux de trois éclairs de faiblesse et se promit énergiquement de se corriger de sa vertu.
— Mon cher cousin Maurice, dit-il, vous ne devez plus revoir ces gens-là, ni ces hommes, ni cette femme... — Et pour payer ma dette? interrompit Maurice. — Laissez-moi parler jusqu’au bout, continua gravement Lecerf ; ce n’est pas vous qui devez les payer, je les payerai, moi, et je leur ferai une leçon dont ils garderont bon souvenir. Vous n’avez pas le droit de leur faire cette leçon, vous, Maurice, vous êtes aussi coupable qu’eux : excusez la sévérité de ma franchise, je vous parle comme un père en ce moment. — Mon mari a raison , dit Clémence avec douceur ; personne n’a le droit de gagner avec des cartes quinze cents louis en quinze minutes, et comme il n’y a pas de justice pour punir ces choses, il faut au moins accompagner ce payement injuste d’une bonne et sévère leçon. — Ainsi donc, ma chère amie, dit Lecerf, vous permettez que je vous quitte quelques heures pour m’acquitter d’un devoir sacré de famille ? — Allez, mon ami, répondit Clémence, en prenant timidement la main de Lecerf ; et surtout que ma mère ne sache rien de tout cela. C’est un secret entre nous trois. — Oh ! oui ! dit Maurice avec chaleur, que ma tante et ma famille ignorent ma faute, a r nom du Ciel ! — Êtes-vous venu à pied? demanda Lecerf i Maurice. — Non pas, j’ai pris une petite voiture de place, qui m’attend sur la route, à cinq cents pas d’ici. — Ma chère amie, dit Lecerf en effleurant de ses lèvres l’oreille de Clémence, adieu! nous nous reverrons bientôt.
Lorsque Lecerf et Maurice montèrent en voiture, le premier reprit son air grave et dit : — Mon cher cousin, vous nous avez raconté, tout à l’heure, les détails qui ont accompagné votre perte au jeu ; mais, à coup sûr, vous n’avez dit que ce que vous avez cru être très-essentiel. Maintenant, moi, je vous demande davantage : rentrez bien dans vos souvenirs les plus minutieux : précisez jusqu’aux moindres incidents de cette soirée ; n’oubliez rien, pas un geste, pas un mouvement, pas un signe, pas un accident. J’écoute : commencez.
Alors Maurice reprit son histoire à l’origine, et raconta même un incident qu’il avait jugé de peu d’importance : l’horoscope des cartes, si adroitement imaginé par Édouard comme transition naturelle pour arriver au lansquenet.
Lecerf ne fit paraître sur son visage aucune surprise, aucune émotion ; il se contenta de dire froidement : C'est bien ! lorsque Maurice eut terminé la seconde édition revue et augmentée de ses malheurs aléatoires.
Le soleil se levait lorsqu’ils arrivèrent à Paris. Lecerf , muni de la boîte qui contenait les quinze cents louis, se sépara de Maurice en lui disant : Je ne sais trop si la besogne que je vais faire me prendra cinq minutes ou cinq heures. Je vous donne rendez-vous à midi dans le passage des Panoramas.
Lecerf marchait du pas résolu d’un homme qui tient son plan arrêté dans sa tête. La porte de la maison d’Augusta était ouverte, et à la faveur du silence du matin, on entendait un cliquetis argentin qui s’échappait d’une serrure en révélant à l’escalier des secrets d’intérieur. A l’antichambre, Lecerf cambra fièrement son torse, et dit au domestique d’annoncer M. Lecerf, cousin de M. Maurice Aubigny.
Un instant après il entrait dans le salon et saluait avec uns politesse froide tout ce monde de joueurs, et la maîtresse du lansquenet. — Madame, dit-il, je viens remplir un devoir d’honneur, je viens payer la dette de mon cousin Maurice Aubigny.
En disant cela, Lecerf semblait porter avec lui quelque chose
d'effrayant; sa voix, était sèche, son œil vif, et sa lèvre supérieure toute prête au sarcasme s’agitait insolemment sur chaque mot.
Augusta, qui le matin même avait répété au théâtre une scène de drame à peu près semblable, prit sa douce voix et son regard le mieux ciselé par la grâce, et dit à Leeerf : — Vraiment, monsieur, vous nous voyez tous ici désolés de cette perte ; votre cousin s’est acharné contre le malheur, malgré mes avertissements. On lui a fait un jeu superbe; on lui a donné revanche sur revanche, pour se racquitter avec lui... Veuillez bien vous asseoir un instant, monsieur Leeerf... ici, à côté de moi, je vous expliquerai comment la chose s’est passée... Nous n’avons absolument rien à nous reprocher.
Augusta, en ce moment, avait ce genre de beauté que l’enfer • invente pour les tentations lorsqu’il habille un péché mortel en femme et l’envoie sur la terre accomplir une œuvre d’iniquité. Les émotions violentes du jeu avaient dénoué le corsage de la jeune actrice et embrasé son épiderme, où on voyait luire les perles d’une ardente sueur. La séduction se personnifiait en elle, et l’homme qui sortait des calmes abris de la campagne, et tombait tout à coup devant cette formidable divinité des villes, courait un danger que devait suivre plus d’un lendemain.
Leeerf obéit au signe d’ Augusta, et vint s’asseoir à côté d’elle. Le jeu fut suspendu. On entonna en chœur l’éloge de Maurice Aubigny; chaque joueur raconta des anecdotes de lansquenet, analogues à la circonstance.
Leeerf paraissait tout écouter avec plaisir ; mais ses yeux ne perdaient pas un seul des mouvements d’ Augusta, et cettt femme lui faisait même oublier le plan arrêté le matin.
Les heures s’écoulaient, et Leeerf ne pouvait se décider à exécuter la mission qu’il s’était donnée. Augusta, d’abord effrayée de l’intervention de ce cousin, puis rassurée en voyant l’effet de ses charmes, fut ravissante de grâce et d’esprit ; elle atteignit l’idéal de la femme ; elle matérialisa le rêve des amoureux exi-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 79 géants. Lecerf tomba dans ce piège de mousseline, et faisant un effort énergique, il crut se vaincre en fuyant. Ses pieds emportaient un chaînon. — Monsieur, dit-il à Édouard, veuillez bien m’accompagner chez moi, et je vous payerai la dette de mon cousin. Madame me permettra de prendre congé d’elle pour m’acquitter de mon devoir. Les dettes de jeu doivent être payées avant midi. — C’est admirable ! dit Augusta en tendant une main familière à Lecerf, j’espère que nous nous reverrons dans un jour plus heureux pour tous. — Je l’espère bien aussi, dit Lecerf en serrant la main d’ Augusta.
Lecerf et Édouard de Gentabrun descendirent, le premier n’écoutant pas les paroles que disait le second pour justifier son gain trop fabuleux.
Sur la place de la Bourse, Lecerf s’arrêta devant une voiture et dit à Édouard : — Ma maison est fort éloignée; veuillez bien payer une course de moitié avec moi.
Édouard monta, et Lecerf donna tout bas uno adresse à l’oreille du cocher.
La voiture traversa la rue Vivienne , prit à gauche la rue Neuve-des-Petits-Champs, et gagna le quai de l’École par la rue de l’Arbre-Sec; puis elle suivit la rivière jusqu’au Pont-au- , Change, et s’arrêta devant la Palais de justice. — Descendons, dit sèchement Lecerf. — Vous demeurez ici, monsieur Lecerf? demanda Édouard d'un air de stupéfaction. — Oui.
On descendit. Lecerf prit le bras de son compagnon, et lui fit monter le grand escalier du Palais, cet escalier usé par tant de pieds criminels. Une pâleur affreuse couvrit le visage d’Édouard; il fit un brusque mouvement rétrograde, et Lecerf lui adressant un sourire d’ironie superbe, dit : — C’est la justice qui demeure ici, et vous le savez bien, monsieur , puisque votre pâleur el votre effroi vous trahissent. — Monsieur, dit Édouard d’une voix tremblante qui s’efforçait d’être digne, ne croyez pas vous acquitter ainsi d’une dette sacrée. Vous me rendrez raison de cette insulte. — Taisez-vous ! lui dit Lecerf avec un rire de démon.
Vous êtes un voleur. Je sais tout. Venez gagner ici cinq ans de prison, tireur d’horoscope, et quand vous aurez fait votre temps, nous nous battrons, et je vous tuerai : êtes-vous content?
-Et Lecerf, par une étreinte vigoureuse de son bras, entraînait Édouard vers les marches supérieures de l’escalier de Thémis.
Était-ce une feinte, un jeu, une chose sérieuse? Édouard n’avait pas le temps de résoudre ce brûlant problème'; il s’arrêta sur la dernière marche et dit d’une voix suppliante : — Au nom du Ciel, monsieur, ne me perdez pasl
Lecerf parut s’attendrir et réfléchir une minute, puis, comme s’il eût obéi à un mouvement de commisération :
— Avez-vous encore votre mère ? dit-il d’un ton habilement attendri. — Oui, monsieur. — Malheureux jeune homme ! que seriez-vous devenu, dites, si vous fussiez tombé entre les mains d'un homme inexorable?... Venez, suivez-moi, et tâchez d’être moins pâle, de peur de trahir votre crime, dans cette salle peuplée de tant d’experts et de connaisseurs.
Ils entrèrent dans un bureau de rédacteur où l’on écrit soimême, et Lecerf rédigea un reçu ainsi formulé : « J’ai reçu de » M. Lecerf la somme de trente mille francs, que son cousin » Maurice Aubigny a perdus en jouant avec moi.
» Paris, etc. »
— Copiez cela promptement, dit Lecerf, mettez la date, et signez.
Édouard poussa un soupir et obéit.
, — Maintenant, ajouta Lecerf, je lis dans votre pensée ; de-
vant vos amis, vous êtes censé avoir reçu quinze cents louis, et il faudra bien justifier la possession de cette somme, en affi« chant, au moins pendant quelques jours, le luxe des joueurs heureux.
Édouard fit un geste d’adhésion.
— Eh bien! moi, poursuivit Lecerf, malgré votre indignité, je ne veux pas être envers vous généreux à demi... voilà cent louis! Ceux-là sont légitimement gagnés; je vous les donne.
Édouard , avant de prendre, hésita de l’air d’un homme méfiant qui redoute une mauvaise plaisanterie ; puis, jugeant l’offre sérieusement faite, il accepta, et le contact de l’or lui donna de' frissons de volupté aléatoire.
— Et, pour toute condition, ajouta Lecerf, j’exige une seule chose de vous. — Laquelle, monsieur? je la subirai. — Vous ne reverrez plus mademoiselle Augura. — Je le promets sur l’honneur. — Non, promettez-le-moi tout simplement, et laissez l’honneur là où il est, puisqu’il n’est pas chez vous. Si vous violez votre promesse, je saurai bien vous retrouver. Adieu, monsieur du lansquenet!
Lecerf remonta seul en voiture, et rejoignit bientôt Maurice Aubigny.
— Mon cousin, lui dit-il, la leçon a été bonne, et j’espère qu’elle lui profitera. Je lui ai fait un discours qui a duré deux heures, et en pleine rue. Tout ce qa’on peut dire sur le jeu et les joueurs, je l’ai dit; il m’a écouté avec beaucoup de respect et d’attention ; d’abord, parce qu’au fond je le crois un honnête jeune homme ; ensuite, parce qu’il y avait quinze cents louis au bout de mon discours... Voilà son reçu écrit et signé de sa main ! Lisez, Maurice. — Ah ! vous avez exigé un reçu ! voilà une chose que j’aurais oubliée, moi, étourdi ! — Un reçu en règle, comme vous voyez, Maurice ; mais j’ai eu une idée morale en exigeant ce reçu : j’ai voulu qu’il vous servît de leçon toute votre vie. Ce reçu est le souvenir d’une première folie, et le préservatif d’une seconde. Chaque matin, vous le lirez avant votre journal, et chaque soir vous le relirez pour vous raffermir dans vos bonnes résolutions. — Vous pouvez y compter, mon cousin, dit Maurice en serrant la main de Lecerf ; vraiment, vous êtes pour moi un second père. — Voici maintenant, mon cher cousin Maurice, voici mon dernier conseil, je ne veux pas dire mon dernier ordre : vous ne reverrez plus cette femme. — Augusta? interrompit vivement Maurice. Mais elle a été désolée de mon malheur! Mais elle aurait vendu ses diamants pour
payer ma dette ! — Je veux bien le croire, Maurice ; n’importe, Maurice; il ne faut plus revoir Augusta. C’est une femme dan- * gereuse ; tout le monde le dit. En continuant de la voir, vous vous exposez à une seconde folie, pire que la première, eroyezlebien ! — J’essaierai de ne plus la voir, dit Maurice d’une voix sourde. — Vous ne la verrez plus, répliqua Lecerf d’un ton décidé qui lit tressaillir Maurice.
Le jeune homme s’inclina comme un fils à la voix d’un père respecté.
En causant ainsi, ils étaient arrivés au coin des rues d’Amsterdam et Saint-Lazare. — Et maintenant, dit Lecerf, prenons le chemin de fer et allons rassurer votre excellente cousine, à laquelle vous avez donné une si mauvaise nuit. — C’est vrai, dit Maurice en essuyant deux larmes.
Lecerf, avec cette bonne action, avait gagné vingt-huit mille francs la première nuit de ses noces , et il était impatient d'ensevelir tout cet or monnayé dans la cave la plus discrète du château.
Les Catacombes.
Dans les divers éléments d’agitation qui fermentent au sein du corps social (style politique), on peut compter sans paradoxe les mariages mal assortis. Aucune époque ne fut plus féconde en hyménées de ce genre que le règne des intérêts matériels. De 1840 à 1848, un mariage était une affaire; on le cotait à la Bourse; une héritière était un lot numéroté; Cantique Amour faisait élection de domicile chez un tabellion ; un contrat timbré
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 85 remplaçait l’épithalame, et la lune rousse, la lune de miel : l’homme qui avait épousé une bonne affaire rentrait dans la chambre nuptiale avec une idée fixe, celle d’acheter le lendemain des actions de chemins de fer cm des terrains à bâtir. La femme attendait de galants propos et des refrains de romance ; on lui chantait la cote des fonds publics et du chemin du Nord. De là froideur, trouble, mésintelligence, ennui dans le foyer domestique. Puis la richesse ne donnait pas ce qu’elle avait promis. Les regrets arrivaient avee un cortège de récriminations et de reproches ; une espèce de divorce moral s’établissait dans le code domestique ; on traçait des frontières sur le tapis d’une chambre ; on demandait à grands cris une réforme, et la place publique servit d’écho en 1848.
L’histoire des mariages mal assortis, si elle était faite, compterait des milliers de volumes; elle formerait dans les villes une bibliothèque spéciale dirigée par un conservateur célibataire, et serait plus utile à l'humanité que toutes les histoires qui encombrent les obscurs rayons de la rue Richelieu, et dans lesquelles on retrouve à chaque page l’éternelle répétition de batailles ga- 1 gnées ou perdues pour deux pouces de terre ou de neige vers le Nord.
Aucun de ces mariages inédits ne ressemblerait pourtant à celui de Lecerf et de Clémence Aubigny ; les variétés sont innombrables dans l’ordre moral et physique. Deux gouttes d’eau, malgré le proverbe, ne se ressemblent qu’en apparence ; vues au microscope solaire, l’une est un lac où nagent des monstres antédiluviens ; l’autre un bassin où folâtrent des dauphins d’azur. La nature ne se copie jamais ; elle a horreur du plagiat commis sur ses propres œuvres ; elle invente toujours en créant ; elle donne à chaque homme, à chaque femme un caractère et une physionomie qui ne sont jamais ceux d’un autre, n’en déplaise aux classificateurs absolus des généralités.
Rien n’est plus triste à voir dans son intérieur, qu’un mariage mal assorti, que cette association de deux êtres destinés à
8i SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, se haïr par la faute de leur origine, et à traverser la vie avec tf perspective d’un lendemain toujours pire que la veille. Il n’y a pour eux ni soleil, ni fleurs, ni verdure, ni poésie, ni joie, ni sérénité. Tout est ténèbres sous leurs lambris domestiques ; tout est plainte dans leurs entretiens du jour ; tout est silence dans leurs entretiens du soir, à l’heure où commence le divorce éternel de la nuit. Chacun d’eux semble garder au fond du cœur un désir horrible, et demander à un veuvage précoce une seconde naissance, une vie nouvelle, une résurrection. Eh bien ! malgré tant d’instructifs antécédents, l’orgueil, l’ambition, l’étourderie, la sottise, représentés par des parents aveugles, continuent de prendre une main de jeune fille pour la placer dans la griffe d’un homme, sans examiner tout ce que l’avenir leur réserve de fatal et d’inévitable, lorsqu’on a négligé l’étude des caractères, des goûts, des défauts, des qualités qu’un maire d’arrondissement associe pour toujours avec un article du Code civil.
Ces reproches ne peuvent s’adresser à la bonne madame Aubigny; le mariage de sa fille est une variété de l’espèce, et la faute n’en retombe point sur la tête de la mère : des combinaisons infernales ont déterminé ce mariage, et toutes les mères auraient donné leurs filles à Lecerf, comme tous les pieds glissent dans un piège bien dressé.
Ce mariage était à peine âgé de quelques jours, et déjà les tristes entretiens avaient commencé entre madame Aubigny et sa fille. Presque toujours Clémence ne répondait que par des pleurs aux interrogations délieates de sa mère, et lorsqu’elle répondait avec des paroles, la mère regrettait le silence des fleurs. Le luxe qui entourait ces funèbres scènes d’intérieur krillait d’une ironie poignante; c’était comme le magnifique cadre d’or donné par un roi au chef-d’œuvre de Gérard-Dow ; l’œil ébloui en quittant la bordure, rencontre sur la toile une mère qui souffre et une fille qui pleure. L’or n’encadre souvent que la désolation.
Pourtant Lecerf. conseillé par Rousselin et par sa propre
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 85 finesse, était trop adroit pour afficher subitement un de ces caractères qui annoncent, le premier jour à une femme, toute une Tie de malheur. Lecerf se montrait après le mariage tel qu’il Hait avant. Un soir il dit à sa femme : — Ma chère amie, j« rous annonce une heureuse nouvelle. Le ministre, ayant égard j mes travaux historiques, m’a nommé vice-président de la coïïk mission de la Sainte-Chapelle. On va restaurer ce petit chef» d’œuvre d’architecture, bâti par Louis IX, que vous aimez tant. C’est à cause de vous que j’ai accepté une fonction purement honorifique et qui va me prendre tous mes loisirs . Cette commission est en grande partie composée d’artistes, peintres et sculpteurs, tous fort occupés pendant le jour. Aussi, nous nous rassemblons à onze heures du soir et nos travaux peuvent se prolonger dans la nuit.
A la faveur de cette excuse fabuleusement historique, Lecerf était devenu à peu près invisible au château. Clémence avait changé de nom et n’avait pas changé d’état.
Les hauteurs donnent le vertige; mais il y a une hauteur qui dépasse de mille coudées le pic des Cordilières et le sommet des monts Himalaya : c’est le piédestal que met sous le pied d’un homme une fortune subite. Du haut de ses rouleaux d’or, le riche de la veille regarde le monde au-dessous de lui, à des profondeurs infinies ; sa tête tourne comme sur un pivot, et chasse par les oreilles la raison, la prudence et le bon sens. Voilà un accident physiologique, un phénomène moral que toute la sagacité de Rousselin n’avait pas prévu. Au bout de quelques jours, Lecerf se lassa de son rôle de Télémaque, et il poussa, quoique timidement, le premier cri d’indépendance contre son Mentor ies Catacombes.
Les mauvaises associations ne durent pas après le succès.
Rousselin devina tout de suite la pensée de Lecerf; il comprit que ce jeune homme soupirait après son affranchissement et ne demandait pas mieux que de garder pour lui seul le bénéfice indivisible de l’association. Quand ce soupçon s’éleva jus-
qu’à la certitude, Rousselin dissimula sa terrible colère, et, prenant le ton d’un homme qui ne se doute d’aucun changement, il dit à Lecerf : — Il est temps, mon ami, d’exploiter notre fortune. Je sais bien qu’un mari ne peut pas manger tout de suite la dot <^e sa femme, cela viendra, j’espère, mais, eu attendant, il faut nous enrichir par ton crédit. — Voyons, dit Lecerf d’un air distrait. — Il s’agit de gagner un million en vingt-quatre heures. — Gomment? — Oh! par un procédé bien simple, en • achetant une bonne portion des terrains de l’ancien Tivoli. C’est une affaire d’or. Il s’agit seulement de payer comptant tous les frais de mutation. Cette vente fera un bruit d’enfer à la Bourse. Tous les capitalistes seront en émoi, le prix des terrains triplera en vingt-quatre heures, et nous revendrons le lendemain. J’en connais cent qui se sont enrichis de cette façon... Eh bien ! mon petit Lecerf, que dis-tu de cette idée ?
La scène se passait dans la galerie déserte du passage des Panoramas, celle de l'horloge; on la choisit ordinairement, quand on cherche la solitude en plein Paris.
Lecerf prononçait des monosyllabes et chassait du bout de sa botte vernie une chose qui n’existait pas.
C’était un refus.
Rousselin comprima le démon qui brûlait intérieurement sa poitrine, et souriant au naturel, il se contenta de dire : — Allons, Lecerf, je vois que cette affaire ne te convient pas; j’en chercherai une meilleure; c’est dire que je la trouverai. — Vous comprenez... que... balbutia Lecerf. — Je comprends, interrompit Rousselin, que cette affaire n’est pas à ta guise. N’en parlons plus. — Vous voyez, Rousselin, dit Lecerf, que je suis occupé en ce moment. — Occupé de quoi ? — Eh ! de cette femme ! — De la tienne ? — Allons donc ! d’Augusta. — Me présenteras-tu chez elle? — Oh! Rousselin, ceci est une passion sérieuse, ne plaisantons pas. — Une passion sérieuse, dit Rousselin avec un éclat de rire. Lecerf i Lecerf 1 tu oublies nos conventions, une femme qu’on aime sérieusement nous arrache nos secrets. Sam-
son, tu oublies Dalila! — Mais vous qui parlez ainsi, Rousselin, vous aimez sérieusement Célestine Desglageux. — Oui, mais elle me déteste cordialement, il n’y a pas de danger, et puis, je uis plus fort que toi contre les chatteries d’une femme. Ma bouche ne dit que ce qu’elle veut dire. — Vraiment, Rousselin, dit Lecerf avec un ton d’impatience, vous me donnez d’étranges rôles à remplir. Vous me faites épouser une femme qui est le beau idéal de la laideur, et vous vous étonnez ensuite de me voir chercher, comme l’enfant, le nectar après le fiel 1 U y a des moments où je jetterais trois millions par la fenêtre pour épouser Augusta I
Rousselin allait éclater, mais il se retint encore et sa parole resta calme.
— Allons, dit-il, mon petit Lecerf, ne nous fâchons pas; tu viens de donner de bonnes raisons ; je t’excuse, excuse-moi... Où en es-tu de tes affaires avec cette invisible Augusta? — Elle m’attend ce soir pour causer de son début. — En tête-à-tête?
— Oui, pour éviter les importuns. — Comme il dit sérieusement cette naïveté ! — Vrai 1 très-vrai, Rousselin ; cette femme n’a que son début en tête. Quand elle aura débuté, nous parlerons peut-être d’autre chose. — Eh bien 1 Lecerf, j’ai mon début à faire, moi aussi, et j’ai besoin de toi. — Vous entrez au théâtre? — Imbécile! je dois débuter chez Célestine Desglageux. Mon rôle est tracé. Il me faut des comparses. Je vous attends, Benoît et toi, aujourd’hui à trois heures, aux Catacombes.
— J’ai promis de dîner chez ma femme à six heures; c’est bien le moins que je dîne avec elle trois fois par semaine. — Sois tranquille, Lecerf; tu pourras’ t’acquitter de ce facile devoir conjugal. A quatre heures, je te rendrai ta liberté. Adieu, mon an i I — Adieu, Rousselin; à trois heures I
Rousselin laissa percer sur sa figure un charmant sourire de bonhomie, et se dirigea vers le boulevard Montmartre, où un coupé de remise l’attendait. ,
Un peu avant trois heures, Rousselin descendait l'escalier du
88 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, souterrain immense, et, parvenu à la rotonde de la chapelle, il examina très-minutieusement, à toutes les issues des carrefours, la ligne noire tracée sur les parois, et qui servait autrefois de fil d’Ariane, dans ce labyrinthe inextricable qui se déroule sans fin sous la ville de Paris.
Quand Lecerf arriva, Rousselin était assis sur des débris d’ossements, et il lisait tranquillement un journal.
— Ah ! très-bien ! dit-il , tu es exact, l’amour n’a pas dérangé ta montre. Benoît ne tardera guère ; il est exact, lui aussi. — Lecerf déposa sa lampe sur l’autel. — Depuis notre dernière conversation, poursuivit Rousselin, j’ai réfléchi et je t’avoue, avec franchise, que tes plaintes sont légitimes. — N'est-ce-pas, Rousselin? — Oui, mon ami ; je conviens que ta femme est un pesant fardeau. Mais écoute-moi, mon bon Lecerf, on s’habitue à tout, crois-le bien.
Rousselin se leva, prit sa lampe d’une main et le bras de Lecerf en affectant de marcher d’un pas de promenade dans les funèbres carrefours des Catacombes ?
— Oui, crois-le bien. Tu as foi complète en mon expérience, n’est-ce-pas? — Complète, cher Rousselin. — On s'habitue à la laideur comme à la beauté. Au bout d’un an de mariage, la plus belle des femmes est encore belle pour tout le monde, excepté pour son mari. La plus laide reste laide aussi pour tout le monde, excepté pour son mari. Quand on regarde une figure tous les jours, on ne la connaît plus. En voici une preuve. Lorsque nous entrons dans une diligence pour faire un voyage de quatre jours seulement, nous examinons les visages de nos compagnons de route dans un premier moment de curiosité fort naïurelle. Eh bien I à la fin de quelques jours, ces visages ne ressemblent plus aux autres. Ce sont les mêmes pourtant. Ainsi, mon petit Lecerf, voyage dans ton château une année avec ta femme, et tu ne la reconnaîtras plus : les millions seuls auront conservé leur valeur et leur beauté.
Rousselin parlait avec une lenteur paternelle et méthodique.
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. • 89 et Lecerf, la tête basse et l’oreille inclinée, avait l’air d’écouter Rousselin ; mais ses pensées, dominées par une image radieuse, tourbillonnaient dans le salon voluptueux d’Augusta.
Cependant, les deux hommes s’enfoncaient de plus en -plus dans les inextricables sinuosités du labyrinthe de la mort. Les Catacombes de Paris sont cent fois plus vastes et plus affreuses que celles de Saint-Sébastien à Rome. Elles forment une ville de rues sans maisons qui ressemble à la capitale de l’enfer. Les angles s’y multiplient à l’infini, et ont tous la même forme, la même rudesèe, de sorte que l’œil trompé ne peut choisir aucun point de reconnaissance dans ce chaos ténébreux, cet amoncellement de lignes frustes, cette succession de voûtes funèbres, ces méandres humides qui se ressemblent tous et s’étendent, se prolongent, se perpétuent dans les entrailles du sol, et laissent arriver aux oreilles, en échos sourds, le fracas éternel que fait Paris avec son tremblement de terre qui ébranle ses pavés, ses dalles, ses promenades et ses ponts.
Rousselin avançait toujours, et poursuivait ainsi sa théorie : La réflexion devine tout; il n’y a point de secret pour celui qui pense. Pourquoi, à la fin d’un voyage, toutes ces figures se sont-elles métamorphosées? parce que l’âme, l’esprit, la sottise,
la bonté, la malice, ont donné, par une longue suite d’entretiens, une physionomie nouvelle à ces figures, muettes d’abord ; parce qu’on se souvient au terme du chemin, des paroles stupides qui ont terni un beau visage et des choses charmantes qui ont embelli une difformité.
Rousselin examina rapidement le terrain, et s’arrêta ; sa voix 1 prit une expression nouvelle ; il abandonna le bras de Lecerf, et se plaçant devant lui : — Lecerf, dit-il, j’ai voulu faire une dernière épreuve ; elle est faite ; j’ai voulu te sauver ; tu veux te perdre. Eh bien ! que ta fatale volonté soit faite !. — Que voulezvous dire? s’écria Lecerf avec effroi. — Ce que je veux dire, le voici. Je te parle, et tu ne m’écoutes pas. Ta pensée est bien loin d’ici. Tu es un traître ! et si tu ne m’as pas trahi, tu me trahiras!
gg SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS.
— Jamais! jamais! s’écria Lecerf en réveillant des échos lugubres, endormis depuis des siècles. — Tu me trahiras ! te disje ! cria Rousselin d’une voix stridente ; tu m’as déjà trahi, en t’échappant de mes mains et de mes conseils, comme un esclave qui s’ennuie, et un ingrat libertin qui veut jouir seul de ce qu’un autre lui a généreusement donné ! Tu as livré ta chevelure, ta force, ta virilité à une femme de coulisses, à une langue de théâtre ! Ouvrier poitrinaire, tu as déserté le chantier de ton maître avant la fin de l’œuvre! Lâche sybarite, tu t’es épouvanté, à Vingt-cinq ans, de la laideur d’une femme ! Tu as violé tous les v serments de l’amitié ; tu t’es révolté contre ton bienfaiteur : tu as déchiré la main qui t’a retiré de la boue pour t’endormir sur une mine d’or ! Eh bien ! trois fois traître, trois fois lâche, trois fois vil, tu ne sortiras pas de ce souterrain ; tu ajouteras un squelette de plus à cette noire population de la mort !
Aux lueurs de la lampe que tenait Rousselin, Lecerf vit étinceler un poignard. — Rousselin! s’écria-t-il, je ne te reconnais plus : tu m’as fait descendre ici pour m'assassiner? — Pour punir un traître, répliqua Rousselin d’une voix folle, pour me sauver! Voilà pourquoi je t’ai conduit ici. Me crois-tu assez stupide pour te provoquer en duel, ou te tuer sur le pavé du procureur du roi? Ici, je ne crains rien ; ici, je savoure les deux plus douces choses de ce monde, la vengeance et l’impunité. Enfant ! je pouvais te tuer tout de suite, sans débats, sans réquisitoire, sans jugement; mais j’ai voulu te détailler tes crimes, non pas pour provoquer un repentir dont les morts n’ont pas besoin, mais pour te prouver que je sais ouvrir une poitrine avec mon regard, et lire dans un cœur les secrets de la trahison. Et puis je veux que tu emportes en mourant un regret horrible ; écoute ; ce que tu as gaspillé, toi, je le récolterai, moi 1 Je me constitue l’héritier de ta richesse, j’irai consoler l’innocence de ta veuve; à l'expiration du deuil, compte sur mon adresse bien connue, je l’épouserai. — Mon ami ! mon ami ! s’écria Lecerf en voyant se lever le poignard, j’avoue mes torts 1 pardonne ! laisse-moi vi-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 01 vre ! ne me tne pas ! le sang versé empoisonne tout ! c’est toi qui l’as dit. Au nom du Ciell écoute... arrête... je veux faire une prière à Dieu. — Pour qu’il te sauve ! s’écria Rousselin, impossible ! le Ciel n’a pas d’oreille ouverte ici ; tu es au vestibule de l’enfer : entre donc chez Satan.
Rousselin sentait à chaque instant son énergie défaillir, et il reculait devant un crime ; mais à force de s’exciter par ses terreurs et ses cris, il s’éleva jusqu’au délire, et son poignard à deux tranchants aigus menaça la poitrine de son ancien ami.
Lecerf eut une inspiration soudaine : il souffla sur la lampe et l’éteignit.
Des ténèbres massives tombèrent comme un voile de plomb sur les yeux des deux hommes , et on n’entendit plus que le fracas sourd de la ville des vivants, assise sur la ville des morts.
Le labyrinthe sans fil.
Le génie de la torture n’inventera jamais des horreurs comparables au supplice de ces labyrinthes ténébreux, nommés Car tacombes. Hérodote assure avoir vu le labyrinthe égyptien bâti sur le lac Mœris, et il en donne une description assez agréable. C’était un édifice grand comme cent palais de ce temps et percé d’une multitude infinie dé fenêtres, ouvertes sur le lac, et du côté de la chaîne de Monkatam, avec une foule d’autres perspectives ménagées vers le Nil et les Pyramides. Celui qui voulait bien s’égarer dans les dix mille chambres, toutes de même forme, que renfermait ce labyrinthe, jouissait toujours de la lumière du soleil, des paysages du fleuve, du lac, de la montagne; iî
92 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, n’éprouvait que le tourment de ne jamais trouver la porte, et il avait la ressource, à toute extrémité, de se précipiter dans le lac, qui avait, dit Hérodote, trois cents pieds de profondeur. Le peintre Robert, qui a écrit ses angoisses des Catacombes de Saint- Sébastien, parle avec mépris des labyrinthes d’Égypte et de Crète. Il n’y a plus de terreur là où brille le soleil. Grand Dieu / rends-nous le jour! crie Ajax dans l’Iliade; le même cri a été répété par les hommes les plus braves, égarés dans le dédale nocturne des Catacombes ; et tous n’ont pas été si heureux que le peintre Robert, à qui Dieu rendit le jour.
Revenons à notre histoire où rien n’est inventé, hormis le nom des personnages.
Rousselin n’était pas homme à descendre aux Catacombes sans les précautions vulgaires négligées par Robert et bien d’autres. Quand la lampe s’éteignit, il fit un geste dans les ténèbres, un geste terrible , comme si Lecerf avait pu le voir. Ce geste signifiait : — Ah ! tu n’as pa^ voulu mourir d’un coup de poignard ! eh bien ! attends !
Rousselin chercha le mur à tâtons, et recula, sans faire le moindre bruit, car les pas s’amortissaient sur un terrain d’argile noire détrempée par le suintement continuel des voûtes : aussi, le malheureux Lecerf croyait toujours l'entendre respirer à son côté, lorsqu’il était bien loin. Rousselin, en ce moment, ne cherchait pas à reconnaître sa route, ce qui d’ailleurs lui eût été impossible, malgré son expérience des lieux ; il voulait seulement mettre entre lui et Lecerf une longue série de carrefours, de galeries et de sinuosités, s’efforçant toujours de suivre, autant qu’il était possible, une ligne à peu près directe, de peur de revenir au point de départ, ce qui arrive souvent dans les labyrinthes. Puis, quand il crut le moment et le lieu opportuns, il ralluma sa lampe , et au moyen du fil d’Ariane tracé sur les murs, depuis les premiers mineurs des Catacombes , il atteignit la chapelle du 2 septembre, où brûlait encore la lampe de Lecerf, qu’il éteignit par luxe de précaution.
De là au carrefour de l’escalier la distance n’est pas longue. En quelques minutes, Rousselin ouvrait la trappe, et la refermait, en faisant sur elle, par dérision, un signe de croix, comme sur une tombe scellée pour Josaphat. En effet, il était de la dernière évidence, surtout pour un homme si expert, que Lecerf ne reverrait plus la douce lumière du jour.
En 1817, lorsqu’on se mit à la recherche de deux malheureux qui s’étaient égarés dans les Catacombes, on put se faire une idée juste de toutes leurs marches et contre-marches, de toutes leurs angoisses, de toutes leurs agonies désolées, en suivant sur l’argile humide la trace de leurs pas et sur les murs de terre molle l’empreinte de leurs ongles convulsifs. L’histoire de certaines infortunes n’a pas besoin d’être écrite en d’autres caractères pour parler aux yeux. Le malheureux Lecerf, immobile contre un angle de carrefour, étouffant sa respiration de peur r d’indiquer au poignard le chemin de sa poitrine, cherchait, à travers le désordre de ses esprits, une idée secourable pour sortir de son horrible position : l’intelligence de Rousselin lui étant malheureusement trop connue, il devina bientôt l’épouvantable vérité ; il comprit à quel autre genre de mort son ami venait de le vouer, et cette pensée lui parut tellement juste, qu’il poussa un cri de désespoir, car il n’avait plus rien à redouter du poignard. C’est en ce moment qu’il aperçut toutes les épouvantes de son sort ; le poids d’une ville pesait sur sa tête, et son gosier desséché rendait un souffle suprême, et son cou se tordait convulsivement dans les étreintes d’un carcan de fer. Parfois, un éclair de phosphore sorti de ses yeux, une étincelle électrique, jaillissant de ses cheveux hérissés, lui montraient la voûte plate, les issues des galeries, les mosaïques de squelettes, et après cette vision rapide comme la pensée, il revoyait les ténèbres opaques, le chaos de l’Érèbe , le noir mat et désolant, à travers lesquels il fallait marcher au hasard et sans espoir d’issue. Après l’abattement profond et muet arrivaient la surexcitation de la rage, la révolte du délire. Alors il poussait
n SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, des cris furieux comme le vivant dont on a cru ensevelir le cadavre, et qui sortant de sa léthargie trompeuse et se voyant cloué dans sa bière, emmaillotté dans son linceul, appelle en vain le fossoyeur au milieu de la nuit. Les hurlements du jeune homme se prolongeaient d’échos en échos, se brisaient contre des milliers d’angles aigus, bondissaient sous des voûtes infinies, et ne trouvant pas d’issue eux-mêmes, reprenaient les carrefours déjà parcourus, se croisaient, se confondaient, se heurtaient en formant une lamentation immense, comme si les ossements des Catacombes eussent entendu sonner la trompette de Josaphat. Puis le silence retombait. Alors, la brûlante oreille du prisonnier de la Mort entendait rouler une cataracte qui se brisait par intervalles égaux contre les piles des ponts, et les gouttes d’eau distillées par la voûte basse et mouillant son visage semblaient lui annoncer que le dernier plancher du fleuve allait s’entr’ouvrir pour laisser rouler dans ces affreuses galeries la trombe d’un déluge souterrain. Crispant ses doigts contre les murs invisibles, déchirant son front aux angles du labyrinthe, heurtant ses pieds sur des monceaux d’ossements humains, il fuyait ces bruits intolérables qui ébranlaient son cerveau, et cherchait à tâtons une sorte d’abri où le silence absolu ressemblait à l’espoir. Alors, pareil à ces suicidés dont parle le poëte, il pensait à ceux qui souffrent la dure pauvreté aux rayons du soleil, et il eût donné toute sa fortune pour s’associer aux rudes labeurs, aux âpres soucis, aux existences déshéritées que les villes nourrissent avec l’obole de chaque jour. Cependant les heures s’écoulaient ; le rayon attendu ne luisait pas ; aucune voix secourable ne se faisait entendre ; la soif ardente et la faim inexorable arrivaient seules comme les révélations du désespoir, et le malheureux jeune homme , brûlé par sa sueur , transi par ses frissons; rongeant ses mains comme pour s’essayer au dernier repas de la mort, se laissa tomber sur l’argile humide, n'ayant plus de souffle, plus de respiration à dépenser dans cette lutte impossible contrôles ténèbres étouffantes de son tombeau.
Pendant que ces horreurs s’accomplissaient, Rousselin avait une entrevue avec l’avocat Benoît, dans l’allée de l’Observatoire, allée toujours déserte et qu’on dirait interdite aux passants.
— Ainsi donc, tu m’approuves? disait Rousselin. — Oui, répondait Benoît avec une certaine distraction. — Tu comprends, Benoît, que je ne me suis décidé à une pareille vengeance , ou pour mieux dire, à un pareil châtiment, qu’à la dernière extrémité. Seulement, je bénis le hasard qui m’a épargné un souvenir de sang. Mon poignard est pur. Le misérable a disparu de la terre sans que ma main l’ait touché. N'est-ce pas, Benoît, c’est une consolation? — Oh ! sans doute... c’est une consolation... comme tu dis. — Le malheureux! ajouta Rousselin; il s’est perdu par étourderie et par orgueil, et il nous aurait perdus, toi et moi. — C’était inévitable, Rousselin. ■*— Il se livrait à une femme ! Écoute, Benoît, y a-t-il un exemple d’un jeune homme qui n’ait pas dit tous ses secrets à sa maîtresse? — U n’y en a point, c’est vrai. — S’il ne les disait pas, sa maîtresse les lui arracherait avec un forceps. — Sans aucun doute. — Et nous, Benoît, que serions-nous devenus? Malédiction ! on a beau tout prévoir, tout calculer, tout combiner, comme la plus savante partie d’échecs, il y a toujours un malheureux pion invisible qui dérange tout, bouleverse tout!... C’est égal, Benoît, restons unis nous deux. On est trop, quand on est trois. Deux, c'est déjà beaucoup. — Ah! par exemple! dit Benoît en souriant, cela n’est pas flatteur pour moi, Rousselin. — Toi et moi, nous ne * sommes pas deux, nous sommes un. — A la bonne heure, Rousseau, tu as su arranger la chose. — Maintenant, nous voilà tranquilles, Benoît. Revenons à Célestine Desglageux. Tu as donc bien travaillé? — Comme toujours. — Bon ! Tu as fait chasser sa femme de chambre? — Oui. — Il ne lui reste plus que ce vieux domestique? — Il ne lui reste que cela. — Et à dix heures du soir, il est toujours endormi? — Toujours, et rien ne le réveillerait. C’est un vieux qui dort comme un enfant. — Bon 1 tu as les deux fausses clés, celle de la grille et celle de la petite porto de
96 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, la maison? — Elles sont dans ma poche ; les voici. — Je les prends... Maintenant il ne me reste plus qu’à choisir la nuit. — Cela me regarde, Rousselin. — Mon bon et cher BenoR, tu aimes l’argent, je le sais ; tu vois avec quel art nous avions tout disposé pour nous enrichir avec le mariage de cette Clémence Au- « bigny, et voilà que cette perspective d’or nous échappe... mais nous échappe momentanément... — Oh ! le moment sera long, interrompit Benoît avec un accent d’ironie imperceptible. — Il ne sera pas long, mon cher Benoît. J’ai ta confiance, n’est-ce pas? Eh bien 1 un peu de patience, et tu seras servi au delà de tes vœux. — Il est convenu, Rousselin, dit Benoît négligemment, que nous faisons ce soir une visite à Célestine à Saint-Mandé ?
— C’est convenu ! ne faut-il pas que j’essaye les fausses clés ? — Ali ! oui, la précaution est bonne 1 — Je ne néglige rien, Benoît, rien. — Rousselin, nous arriverons chez Célestine, chacun de notre côté, comme d’usage. — Sans doute, Benoît ; et ce soir, nous conviendrons de l’endroit où nous nous verrons demain.
Il faut maintenant organiser notre association sur de nouvelles bases. J’ai mon plan tout fait. Nous n’avons plus avec nous ce petit étourdi de Leccrf, ainsi nous pouvons un peu nous relâcher dans notre ancienne exagération de prudence souterraine. Voici, par exemple, une allée de jardin public aussi déserte qu’une allée des Catacombes. Il n’y a que les yeux de l’Observatoire à craindre, mais ceux-là ne regardent que le ciel. — A ce soir donc, à Saint-Mandé, mon cher Rousselin, dit Benoît sans serrer la main de son ami en le quittant. — Je ne rentre pas chez moi, dit Rousselin à la distance de cinq ou six pas, je vais m’habiller de neuf, chez un confectionneur du Palais-Royal, et après, je vais dîner à la tourelle de Saint-Mandé, comme un rentier qui s’émancipe. Adieu! à ce soir ! »
Benoît, qui était méfiant outre mesure, surtout à l’endroit de Rousselin, le suivit d’un long regard oblique et ne l’abandonna de l’œil qu’en le voyant franchir la grille de la rue de Vaugirard,
L’agonisant Lecerf, tombé sur la terre gluante des Catacombes, avait épuisé tous les efforts de la nature humaine pour se convaincre qu’il lui restait un moyen de salut ; mais le moment était venu où toute illusion cesse, où l’espoir devient, comme aux enfers, un mot veuf de sa signification. A mesure que son corps s’affaiblissait dans les ardeurs fébriles de la faim et de la soif, sa pensée devenait brumeuse comme une lampe qui va s’éteindre, il ne conservait plus de la vie qu’une sourde réminiscence prête à s’évaporer de son front.
Tout à coup il entendit, comme dans un rêve, une voix, ou, pour mieux dire , un écho qui prononçait son nom . Le doute • était bien permis en pareil moment ; sa tête pourtant se souleva comme galvanisée et elle écouta.
Cette fois des milliers d’échos redirent le même nom, et ils ne s’éteignirent que pour le redire encore. Le doute n’était plus permis.
Le jeune homme trouva dans ses vingt-cinq ans des ressources inconnues ; il secoua son agonie et se leva comme un cadavre qu’un miracle a ressuscité.
11 rappelait du fond de son âme son dernier souffle et son suprême effort, pour répondre à cette voix de délivrance, lorsqu'une idée l’arrêta sur le chemin du bon espoir :
— Si c’était encore luil pensa-t-il, lui qui revient pour poignarder un cadavre !
Une nouvelle pensée corrigea la première :
— Eh bien 1 en supposant que ce soit lui, qu’importe ! S’il vient avec un remords, je suis sauvé ; s’il vient avec un poignard, je suis délivré. Que puis-je perdre en ce moment? pas même la vie 1 elle est perdue !
Alors, comme le nageur naufragé qui, épuisé par la lutte des vagues, en voyant la terre devant lui, retient son âme sur ses lèvres et rallume son énergie éteinte, pour gagner la port du salut, le jeune prisonnier du souterrain répondit par un cri de détresse à la voix et aux échos. Bientôt un échange d’appels
«S SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, s’établit sons les voûtes ténébreuses ; mais l’obstination des échos ne permettait pas d’établir des conjectures sur la distance qui séparait les deux voix et de prononcer des syllabes distinctes. Il fallut que l’intelligence de l’appelant et de l’appelé régularisât ce mode souterrain de sauvetage, pour amener, après plusieurs heures, le résultat attendu.
Une lueur blafarde, mais plus belle que les plus belles aurores, courut sous une voûte et fit tressaillir le prisonnier. Une clarté remplaça la lueur, une voix retentit r une laihpe rayonna, le sauveur parut.
Ce n’était pas Rousselin.
Lecerf, autant que sa faiblesse pouvait le lui permettre, marcha vers l’apparition et reconnut l’avocat Benoît.
— Eh bien ! suis-je un ami ! s’écria le sauveur en recevant les affectueuses étreintes du prisonnier. — Ne perdons pas une minute, dit Lecerf; je veux sortir, je veux respirer, je veux voir le ciel, je veux voir le monde des vivants. — Calme-toi, mon ami, dit Benoît d’un ton de bonté bien joué, tu vas tout revoir dans un instant. — Oh ! j étouffe l... je ne veux rien savoir; tu me conteras tout plus tard... Sortons de cet enfer, sortons ! — Modère-toi, te dis-je, ami Lecerf; si je n'étais pas venu te délivrer, où aurais-tu trouvé le moyen de sortir? — Eh bien! je serais mort ; mais puisque je vis, puisque tu me délivres, ne me tue pas en me sauvant 1 Conduis-moi vite à la porte de ma tombe. Ressuscite-moi tout à fait. — Te voilà donc déjà ingrat! — Moi ingrat I quelle injustice atroce! Fais-moi vivre, "si tu veux que je sois recounaissant. Ne demande pas des vertus à un cadavre. — Eh bien ! Lecerf, écoute-moi, je te connais, et Rousselin aussi te connaît bien. Ainsi ne crois pas que je te sauve pour le plaisir de te sauver. Si je te conduisais, comme un innocent que je ne suis pas, à la porte de ce souterrain, tu oubli©" rais le servie® rendu en mettant le pied sur la terre de la vie et de l'ingratitude... — Que dis-tu! mon ami! Ne m’interromps pas, Lecerf... écoute... Je eonnais les hommes; la reconnais-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 93 sance est pour eux un fardeau plus lourd que cette voûte qui t’écrase. Demain, tu me donneras encore un sourire; aprèsdemain, tu m’accorderas un salut honteux; dans deux jours, tu ne me reconnaîtras plus. C’est la marche ordinaire. Aussi, je tiens à prendre mes précautions. — Mais, au nom du ciel! dit Lecerf, où veux-tu en venir avec ces préambules? Je te dirai somme la fable : Tire-moi de danger, tu feras après ta harangue. — Non pas, Lecerf ; ta fable a tort, H faut que je fasse ma harangue avant. Elle est faite... nous allons passer à Faction. — S’agit-il encore de Rousselin? — Non. Rousselin est à la soirée de Saint-Mandé ; nous ne craignons rien ; il ne viendra pas nous troubler dans nos affaires. — Oh ! j’aurai la vitrde cet infâme Rousselin! — Eh! que ferais-tu de sa vie? Écoute, Lecerf; si nous nous arrangeons nous deux, à l’amiable, tu pourras te venger de Rousselin d’une autre manière ! Je me charge de te faire ton plan. — Arrangeons-nous donc à l’amiable, je ne demande pas mieux. Voyons, que dois-je faire? — Plus que tu ne penses, Lecerf. — Je consens à tout pour sortir d’ici. — Peut-être, Lecerf. — Comment! peut-être! voilà un doute bien étrange! Je vais mourir, tu me rends la vie, et j’hésiterais à te rendre un service, à t’obliger! — Lecerf, je redis mon peut-être. — Benoît, tu es fou ! — Voilà l’ingratitude qui commence !... Lecerf, tu t’es habitué avec la mort ; tu as fait l’apprentissage de l’agonie , et il se pourrait bien... — D’avance, j’accepte tout, interrompit Lecerf. — Au reste, ajouta Benoît, j’ai prévu le cas de refus, et j’ai pris mes précautions en conséquence... Cette lampe que je tiens d’une main, je puis l’éteindre d’un souffle, et ce cordon d’Ariane que je tiens de l’autre main me ramènera seul à l’escaliei des Catacombes, si ta folie me fait subir un refus. — Peut-or; laisser ainsi sur des charbons ardents un homme qui consent même à l’impossible ! dit Lecerf en s’appuyant contre le mur pour se soutenir. — Eh bien ! dit froidement l’autre, nous allons voir si tu accepteras le possible.
Deux femmes.
Après un moment de silence, l’avocat Benoît poursuivit ainsi . — Rousselin, quoi qu’il en dise, est riche; il peut donc attendre. Richesse donne patience. Moi, je n’ai rien et je n’attends pas. Rousselin regarde un an comme un jour, lorsqu’il s’agit de faire réussir une entreprise. Ainsi il est homme à attendre l’expiration du terme légal pour épouser ensuite, après des manœuvres diaboliques, ta belle veuve, Clémence. Moi, je ne sais pas prévoir le bonheur de si loin. II me faut du bonheur comptant. Voyons, en as-tu à me donner? — Ici, non! dit Lecerf d’un ton de raillerie. — Parbleu! je le sais bien, que tu n’as pas apporté ton coffre-fort aux Catacombes ! Il s’agit de nous entendre à l’amiable. Nous trouverons , si tu veux bien m’aider, un moyen facile de me donner de l’argent. Je connais ton contrat de mariage, puisque je l’ai inspiré ; il est très-avantageux pour toi. Ta femme d’ailleurs est bonne personne. Ainsi, de toute manière, tu peux payer ta rançon. — Mon Dieu! dit Lecerf d’une voix défaillante, viens au fait. Veux-tu ma signature? — Attends. Je ne refuse pas ta signature. J’ai même apporté sur moi quelques petits papiers timbrés, dont on peut faire des acceptations en bonne et due forme ; mais cet expédient est chanceux. A tout hasard, pourtant, je me suis emparé, en entrant ici, de ta correspondance étourdie avec Rousselin, et je pourrais me servir de cette arme contre toi si tu osais m« faire quelque chicane pour tes signatures forcées... — Oh ! quelle idée ! murmura Lecerf. — L’idée peut te paraître blessante, j’en conviens : mais elle est bonne. — Je signerai tout ce que tu voudras, et je payerai; mais sortons. — Un moment, Lecerf... tu ne peux pas me faire des billets payables demain,
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 101 et demain j’ai besoin d’argent. Voilà le point essentiel. Peux-tu me donner de l’argent tout de suite? — Oui. — Combien? — Environ quinze cents louis en or. — On sont-ils? — Au château de Bougival. — Et si je t’accompagne à ton château , tu me donnes ces quinze cents louis? — En arrivant. — Eh bien! Leterf, signe-moi toujours à* présent ces billets; une misère! Il n’y en a que pour cent mille francs. J’ai pour garantie ta correspondance avec Rousselin.
Benoît exhiba tout de suite ses provisions de billets à ordre, et n’ayant rien à redouter de Lecerf, dans l’état de faiblesse o 4 il se trouvait, il le conduisit, à l’aide du cordon, jusqu’à l’ancien atelier de Rousselin. Là, toutes les signatures exigées furent données avec un empressement fort naturel. Lecerf lava ses mains et son visage à la fontaine de la chapelle, dont le bassin est aujourd’hui dévasté, et s’appuyant sur la main de son étrange ami , il monta l’escalier, et ressuscita bientôt à la clarté des étoiles d’une admirable nuit.
— Avant de soulever cette trappe, dit Benoît, j’ai examiné minutieusement un travail fort ingénieux où j’ai reconnu le génie de Rousselin. Il avait disposé sur cette ouverture, dans un ordre irrégulier, toutes sortes de débris dont, à coup sûr, il a pris bonne note dans son excellente mémoire, et je suis obligé de replacer toutes ces figures dans le même ordre, ce qui attestera aux yeux de Rousselin que personne n’a soulevé la trappe de l’escalier.
Lecerf haussa les épaules, ce qui signifiait : Je me soucie fort peu de lui maintenant, il ne m’y reprendra plus.
Benoît comprit la pantomime de Lecerf et dit : — Je sais pourquoi je fais cela, et toi, tu le sauras plus tard.
Une courte halte dans un cabaret voisin et désert rendit ses forces à Lecerf. Les deux hommes ne s’arrêtèrent plus qu’un instant à Paris, d’où Benoît écrivit une prudente lettre d’excuse à Saint-Mandé ; et ils purent encore profiter du dernier convoi pour se rendre à Bougival.
Lecerf, muni de sa clé de propriétaire, ouvrit la petite porte du parc, et recommandant à son compagnon le silence le plus absolu , il s’avança jusqu’aux fenêtres basses du château, qui laissaient percer la lueur d’une lampe.
Il y avait là un tableau d’intérieur bien triste. Clémence paraissait arrivée au paroxysme de la désolation; sa tète renversée sur la guipure d’un fauteuil, son corps immobile comme un cadavre assis, son bras droit étendu, sa main qui tenait un mouchoir imbibé de larmes, tout annonçait chez elle une douleur au-dessus de la faiblesse d’une femme; et sa mère, qui semblait avoir épuisé les consolations et les pleurs, regardait d’un œil fixe le ciel , n’ayant plus de secours à demander à la terre.
Cette scène muette donna quelque émotion à Lecerf, et il l’aurait longtemps contemplée avec un certain intérêt douloureux, si une voix infernale parlant bas à son oreille ne l’eût rappelé aux tristes réalités de son histoire.
— Eh bien! lui dit Benoît.
Ce froid eh bim] fit tressaillir le jeune homme , qui se retourna et fit un signe de soumission,
Lecerf se dirigea vers le cellier, ouvrit sans bruit une petite porte, de l’air de l’avare qui rend une visite mystérieuse à son trésor, et reparut bientôt devant son ruineux libérateur avec la rançon promise.
Benoît ouvrit la boîte, regarda, toucha, et dit sur le ton de, la générosité : — Je ne compte pas. Adieu ! — Comment ! adieu ! dit Lecerf! tu pars 1 — Sans doute. Il me semble que je n’ai plus rien à faire ici. — Crois-tu donc que je reste, moi ? Attends-moi quelques instants sur la terrasse, je te rejoins, et nous rentrons ensemble à Paris avec cette nuit si fraîche et si belle. J'ai tou-
jours besoin de respirer aux étoiles et de prendre un bain d’air. — Soit, dit l'autre, mais je te recommande, Lecerf, de ne prendre aucune arme; je suis très-bien armé, moi , et je ne crains pas les dangers de la nuit. — C’est bon! je crois te comprendre.
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 103 Sois bien tranquille. Je ne t’arrêterai pas sur la grande route pour te reprendre ton trésor. J’ai un petit devoir de famille à remplir et je suis à toi. — Je t’attends. '
Le jeune mari rajusta' sa toilette le mieux possible et sonna timidement à la porte du château. La gamme d’un coup de sonnette porte avec elle son expression ; il était évident pour l’in- » térieur que la personne qui sonnait ainsi avait une foule de torts.
La porte s’ouvrit, et Lecerf parut dans le salon.
Ici, nous ne hasarderons aucune réflexion morale, prise dans le cœur de cette situation domestique; nous l’indiquerons seulement; l’intelligence de celui qui lit remplira cette lacune, et, à la fin de ce chapitre, ce passage deviendra plus clair, s’il est encore obscur en ce moment.
Un cri de joie retentit dans le salon ; Clémence se leva vivement comme pour se précipiter dans les bras de son mari, puis elle modéra cet empressement de jeune épousé, et prenant les mains de Lecerf, elle les couvrit de larmes et de baisers. Une révolution impossible s’accomplit dans le cœur du jeune homme; il embrassa Clémence avec une tendresse vraie, un de ces mouvements de l’âme que les femmes laides surtout comprennent si bien, parce que ces sortes de bonheur ne leur arrivent près-
que jamais. ‘ •
Une lame de son mari, une larme plus précieuse que la richesse, tomba sur le front de la pauvre millionnaire et l’inonda de joie. Les larmes ont toujours raison. Lecerf voulût balbutier quelques mots d’excuse , mais une voix douce comme la bonté angélique, lui ferma la bouche. Clémence lui disait: — Je suis si heureuse de vous revoir, que je crains de diminuer mon bonheur, en écoutant une justification.
La mère, toujours à l’écart, contemplait cette scène avec des regards d’extase, et n’osait la troubler par une seule parole. Son gendre s’avança et lui serra les mains avec un maintien humble qui semblait solliciter un pardon il voulut recommencer une
104 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, histoire pour expliquer sa conduite , mais Clémence et sa mère ne voulurent rien entendre ; elles s’unirent pour repousser toute excuse ; elles n’avaient plus rien à demander au Ciel, et le doux rayonnement de la bonté qui épanouissait leurs visages prouvait bien qu’elles ne songeaient pas même à, donner un pardon. Les deux femmes seules avaient tort, dans cette affaire, du moins on aurait pu le croire, en les voyant. — Et maintenant, dit Lecerf, je ne sais vraiment quelle tournure prendre pour vous dire qu’une affaire impérieuse m’appelle à Paris, au point du jour, et que je suis forcé de vous quitter.
Clémence baissa la tête comme l’esclave devant l’émir. — Cependant, ajouta le jeune mari, je vous promets de venir déjeuner au château demain.
Clémence prit la main de son mari et lui dit avec une douceur céleste : — Vous savez tout le bonheur que votre présence nous donne, toute la tristesse dont votre absence nous accable. S’il nous faut encore demain, nous attendrons. Êtes-vous seul, mon ami ? — Hélas ! non, ma chère Clémence ; si j’étais seul , je ne partirais pas. Je suis avec un... ami qui m’attend sous les arbres du parc... C’est un avocat, chargé de mes affaires... J’ai un procès de famille... un autre jour je vous conterai toutes ces petites tribulations qui vont finir, grâce à Dieu. — Mais , mon ami, si ce sont des affaires d’argent, payons, et ce sera plus tôt fini. — Oh ! non! Clémence... l’argent y joue bien un rôle comme dans tous les procès... mais il y a des droits à établir... sur une succession de mon oncle... — A propos, interrompit madame Aubigny, et ce bon M. Rousselin ! nous ne l’avons plus revu. Nous comptions, Clémence et moi, lui faire une petite visite demain... — Vous ne l’auriez pas trouvé, dit vivement Lecerf... il fait un petit voyage en ce moment... pour ses affaires... d’agriculture.
■ — Quel excellent homme ! dit madame Aubigny. — De qui parlez-vous, ma belle-mère ? — Mais de votre parent M. Rousselin.
Ah! pardon 1 oui... j’étais distrait... je regardais Clémence... Oh! oui, M. Rousselin est un excellent homme !... mais nous
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 105 sommes en délicatesse depuis quelques jours. — Est-ce possible? dit madame Aubigny. — Oui, chère maman.... et c’est à cause de ce procès dont je vous parlais tout à l’heure. — Mais il faut espérer que tout cela s’arrangera ? demanda la mère. — Peutêtre. — Comment ! vous vous brouilleriez avec votre oncle! ut homme si bon, si simple, si naturel, qui vous écoute parlei comme un oracle...
En ce moment , la voix de Benoît se fit entendre dans le silence de la nuit et du parc, et Lecerf s’efforçant de soürire, dit :
— Voilà mon ami qui s’impatiente. Excusez-moi, mes bonnes amies, je vais le rejoindre, et, sans faute, je vous rejoindrai demain, avant midi.
Lecerf embrassa les deux femmes et ajouta: — Je vous quitte avec la consolante idée que vous achèverez tranquillement votre nuit.
Deux oui et deux sourires de bonté furent la seule réponse de madame Aubigny.
Peu de temps après, Benoît et Lecerf cheminaient sur la route, et ne s’entretenaient que par des mots décousus comme deux ennemis obligés de vivre ensemble.
Ce ne fut qu’au terme de la route que l’entretien devint sérieiik.
— Écoute, Lecerf, dit Benoît, nous avons en ce moment , ou nous aurons demain un ennemi formidable. — Je le sais. — Si nous ne le perdons pas , il nous perdra, lui. — Parbleu ! je le sais mieux encore , dit Lecerf ; il m’a déjà perdu dans les souterrains. — Eh bien 1 dit Benoît, il te perdra sur la terre. — C’est ce que nous verrons. — C’est ce que nous ne verrons pas. .
- Lecerf. — Je l’espère bien. — Écoute, Lecerf, soyons francs; nous ne pouvons pas nous estimer nous deux, toi et moi. — Oh! c’est positif ; je te jure que tu n’as pas mon estime. — Mais, Lecerf, ce n’est pas une raison pour rester désunis devant Rousselin. — Oui , Benoît . on fait des ligues entre ennemis pour en écraser un plus dangereux et plus fort. — C’est cela... eh bien! nous allons nous séparer ici. et tu recevras bientôt de mes nou-
100 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, relies à ton domicile de garçon, rue Neuve- St-Roch. — J’attendrai tes ordres. Adieu ! ne nous touchons pas la main.
Les deux ennemis se séparèrent avec la même idée , l’exterjiination de Roussclin.
Il y a un exemple de cela dans l'antiquité: Auguste, Antoine
!t Lépide , si liés d’abord , si désunis après. C’est l’histoire de toutes les associations qui n’ont pas pour base l’idée honnête.
A l’heure jugée convenable, Lecerf courut à la maison d’Augusta pour s’excuser de son impolitesse de la veille , et chemin faisant , il cherchait une raison admissible et ne trouvait rien. Une femme de théâtre est plus difficile qu’une autre, dans le terrible quart d’heure d’une équivoque justification.
Continuant à ne rien trouver, Lecerf résolut de se confier à l’inspiration du moment.
Une femme de chambre dont le visage sévère reflétait le mécontentement de sa maîtresse, reçut le jeune homme et l’enferma dans le salon comme un prisonnier qui se livre lui-même et va être jugé.
Augusta se fit longtemps attendre, et quand elle parut, Lecerf pria le plancher de s’entr’ouvrir. Vénus s’était changée en Euménide.
— Vous voilà, monsieur ! dit-elle avec un accent de quatrième acte , vous arrivez un siècle après l’heure convenue 1 Quel magister de village a fait votre éducation ? Dans quel étouffoir de bas lieu avez-vous appris les usages du monde? De quelle bassecour de Basse-Normandie sortiez-vous quand l’octroi a oublié de vous arrêter aux barrières? Et vous osez vous présenter chez moi, sans vous faire précéder d’une excuse 1 Cependant, je suis bien aise de vous voir ici ; ça me donne le plaisir de vous chasser.
Lecerf se courba , mit son front au niveau du tapis, et commença d’une voix suppliante une excuse qui s’arrêta au premier mot de la préface : Madame.*.
— Taisez-vous, monsieur 1 dit Augusta d’une voix de tam-
tam; toute votre fortune ne vaut pas ce que vous me faites perdre ce matin ! Ou répète à midi , généralement , avec costumes, décors et accessoires, le drame de Sévelinka ou l’Héritière polonaise , dans lequel je joue un rôle de huit cents lignes, et le prince Paganogoff, qui part ce soir pour Pétersbourg, doit venir m'entendre et m’engager pour cinq ans : un engagement de trente mille roubles 1 Et maintenant, monsieur, après cette scène, qui va me mettre vingt chats dans la gorge, comment voule^-vou3 que je sache un mot de mon rôle ? Gomment voulez-vous que je puisse répéter d’une façon convenable devantM. Paganogoff?...
— Madame, recommença Lecerf encore plus humblement que la première fois ; on aurait dit qu’il voulait descendre à l’étage inférieur et parler sous la poussière des pieds d’ Augusta.
— Encore une fois, monsieur, taisez-vous 1 poursuivit la jeune femme d’une voix d’Ambigu-Comique, et quand même vous me donneriez cinquante mille roubles comme dédommagement , me donnerez-vous la gloire ? la gloire qui est la seconde vie de l’artiste 1 la gloire qui nous ressuscite après notre mort ! Allez, monsieur, vous êtes un homme vulgaire ; je vous avais trop favorablement jugé du premier coup d’œil ; je me suis trompée de cinq pieds sur la hauteur de votre taille ; vous ne méritez pas l’estime d’une femme comme il faut ; je ne sais pas m’abaisser si bas pour regarder un amant. Je cherche nn cœur au niveau du mien. Allez ! monsieur ; je vous donne pour dernier conseil d’oublier le numéro de ma maison.
Augusta fit une pirouette devant son miroir . ouvrit la porte de sa chambre et disparut
Le jeune Lecerf était foudroy* *1 fctnda quelque temps la pose qu’un sculpteur donne à on modèle pour un Caïn maudit de Dieu. * . t
Après, se voyant seul au milieu de ces meubles gracieux et de ces frivolités charmantes qui attestent le voisinage d'une femme, il prit l’épouvante à l’idée qu’ Augusta pouvait rentrer avec une fureur plus terrible que la première, et comme , après
tant de crises, il se sentait trop faible pour subir la scène suprême d’un cinquième acte, il gagna la porte de l’escalier et sortit.
Quelle différence entre ces deux femmes! pensait-il malgré lui : Clémence et Augusta !
Et il se souvenait, avec des larmes, de cette joie qu’il avait donnée à sa femme en rentrant au château.
* — Allons la voir ! se dit-il énergiquement.
Et avant de prendre le chemin de fer, il s’arrêta un instant à son ancien domicile de garçon pour adresser au portier la question d’usage : Y a-t-il quelque chose pour moi ?
On lui remit une lettre } elle n’était pas signée , mais le nom du correspondant était inutile, comme on va le voir:
« Mon libéré, je n’ai pas voulu perdre une minute. JTai vu » l’homme de l’Observatoire. Hercule, Samson, David, Antoine, » sont vrais comme la vérité pure ; le géant qui a une passion » de femme au cœur est un nain, et encore je flatte les géants.
» Tout est arrangé, nous le tenons. Je t’expliquerai tout.
» Je t’attendrai demain au coucher du soleil, devant la colonne » de la Bastille, côté Jardin-des-Plantes.
» N’y manque pas.
» Ne brûle pas cette lettre. On ne brûle jamais les lettres dan- » gereuses, on les rend à celui qui les a écrites. Tu me rendras » celle-ci.
> Signe pour moi. »
Lecerf se fit à lui-même le geste qui veut dire : J’irail
Une nuit de lerreor.
Après le coucher du soleil, deux hommes bien connus de nous se promenaient dans une de ce3 allées sombres et désertes qui conduisent par Saint-Mandé au bois de Vincennes. Ils ressemblaient à deux témoins qui règlent un duel ; aussi, les rares passants, habitués à ces sortes de rencontres, n’osaient pas trop les regarder enlace, de peur de s'attirer quelque brutale admonition de spadassin.
— Tu connais mes habitudes, Benoît, disait l’un ; jamais la passion ne me domine au point de me faire oublier la prudence. Je ne crains rien, excepté les procureurs du roi. — Ma foi ! c’e3t tout ce qu’il y a à craindre en ce monde, cher Pritchard. — Et en l’autre aussi, en supposant qu’il existe... Benoît, par meS conseils, tu as capté toute la confiance de Célestine... — Oh ! je puis m’en flatter, Rousselin ! — Tu t’es conduit en véritable ami, mon cher Benoît, et tu verras bientôt de quelle manière je t’en serai reconnaissant. Avec ton métier d’avocat on arrive à la fortune à pas de tortue ; avec moi, tu voleras en wagon. — Je le sais, Rousselin ; aujourd'hui, je me suis décidé à voyager avec toi, malgré les périls de la route. — Enfant ! il h y a pas de danger! pas l’ombre! Les étourdis seuls se compromettent, et peuplent les prisons, et sont les gibiers naturels des procureurs royaux. Ce sont des imbéciles qui,, en jouant îux échecs, croient ne remuer que du bois, et ils perdent la partie. Tu le vois, je reviens toujours à la même comparaison, parce qu’il n’y en a pas de meilleure. Ainsi, par exemple, ce soir, avoue, mon ami, que mon plan est organisé pour un succès invincible. Tu as su avec adresse, écarter les gens dangereux;
110 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, tu m’as préparé une maison à peu près vide. Tu as même provoqué ce bou mot de Célestine : Je veux essayer quelque jour si je puis secouer le despotisme d’une femme de chambre. Cette nuit, elle sera seule, et rien ne peut la sauver. — Absolument rien, mon cher Rousselin. — Il est convenu que tu passes la soirée avec elle jusqu’à minuit.— C’est convenu, Rousselin. — Tu mettras la conversation sur des choses sérieuses, et qui endorment comme l’opium. Tu peux même lui faire quelques lectures graves. — J’ai sur moi un volume du Contrat social. — Très-bien ! Ainsi, lorsque Célestine t’aura dit adieu, elle montera dans sa chambre d’un pas de somnambule; ses forces seront épuisées, ses nerfs engourdis; sa pensée sera déjà endormie dans son cerveau. — Comme vous avez étudié profondément le mécanisme du corps humain! — J’ai Jout étudié, Benoît, et voilà ce qui m’assure une supériorité incontestable sur les autres hommes... pourtant je t’avoue que je ne me suis décidé qu’à toute extrémité à porter des mains violentes sur cette belle Célestine. Si elle m’eût accepté pour amant, nous aurions vécu tous deux en bonne intelligence ; mais elle n’a pas même voulu de moi comme ami. — C’est une folle. — Non pas, Benoît; tu te trompes ; elle n’est point folle ; je la connais mieux que toi, et cela me conduit à tout te, dire. J’ai découvert son secret : elle est amoureuse... — Et de qui? — De Lecerf ! je lis dans le cœur des femmes, moi, comme dans mon journal. Elles ne peuvent rien me cacher... 11 est vrai que c’est un peu ma faute. C'est moi qui ai lancé ce jeune homme dans le salon de Célestine, pour te donner la réplique. Lecerf est, ou pour mieux dire, était charmant; il a fait sensation chez la belle veuve, et tu comprends bien que j’ai eu une raison de plus pour l'enterrer vivant comme traître et comme Tival. Mon cher Benoît, tu ne sais pas tous les tourments que j’ai soufferts à l’idée que Lecerf pouvait un jour m’enlever cette femme ! moi chassé de paradis: moi, assistant la lèvre altérée, comme un Tantale volupté, au bonheur de deux êtres qui me repoussent du
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 111 pied dans mon néant ! Oh ! c’est intolérable ! S’il y a un enfer, on ne doit y trouver d’autre supplice que celui-là. Aimer une , femme, et la voir sourire à un amant! Tiens! vois-tu, Benoît, ma poitrine se brise à cette pensée 1 Par bonheur, je ne crains plus rien : l’un est mort, et l’autre va m’appartenir.
Les deux hommes étaient arrivés au pied du donjon de Vincennes, et Rousselin, après une pause, changea de ton et ajouta:
— Il faut nous séparer; moi, je vais entrer dans ce village, et attendre onze heures, dans un café, devant le château. Toi, prends une de ces petites voitures, et va préparer ma nuit à Saint-Mandé. Nous n’avons plus rien à nous dire ; il ne reste plus que l’action. — Non, Rousselin, j’aime mieux me rendre à Saint-Mandé en me promenant. J’ai besoin de préparer mon entretien avec Gélestine, et le mouvement d’une voiture contrarie la réflexion. — Gomme tu voudras, dit Rousselin; et à bientôt !
Benoît n’entra chez la jeune veuve qu’après avoir fait certains préparatifs concertés avec Lecerf, à leur rendez-vous de la colonne de la Bastille.
Gélestine lisait un roman de Balzac, lorsqu’un vieux domestique somnolent annonça M. l’avocat Benoît.
— Monsieur, dit-elle, je quitterai toujours le meilleur des romans pour causer avec un homme d’esprit. — Madame, dit Benoît en s’inclinant, alors je vous prie de ne pas quitter votre livre , et d’attendre une seconde visite. — Vous êtes trop modeste, monsieur, et en voici la preuve : je ferme mon livre, et nous allons causer. Profitons de notre solitude pour parler de choses intimes. Avez-vous étudié chez moi M. Rousselin? —
Je l’ai vu, madame, mais je l’ai peu étudié. — Pourriez-vous m’aider à classer cet homme? — Je vous aiderai, madame, mais je ne sais si nous réussirons. — Essayons. Est-il vieux? — Peut-être. — Est-il jeune ? — C’est possible. — Est-ce un niais?
— Je ne l'affirmerai pas. — A-t-il de l’esprit? — On pourrait le croire. — Eh bien! monsieur, comme moi vous doutez. Mais
vous ne sauriez imaginer combien cet homme m’occupe. 11 est devant moi comme une énigme et je cherche son mot. Il a d’abord été avec moi d’une convenance parfaite , puis tout à coup il s'est métamorphosé. Il ne paraît dans mon salon que pour jouer au wisth ou dormir clandestinement derrière un vase de fleurs. Il semble que je n’existe plus pour lui, et cependant il vient chez moi avec la même assiduité : j’aime à voir de l’expansion et de la franchise chez les personnes qui me font l’honneur de fréquenter ma société. Ce monsieur Rousselin m'inquiète. C’est pour moi une connaissance d'occasion ; je ne sais trop ce qu’il fait ni d’où il vient. Une personne que je connais peu me l’a présenté il y a trois mois... Le croiriez- vous, monsieur? dans certains moments cet homme me cause une espèce de frayeur; ses yeux prennent toute sorte d’expressions, et ils ont quelquefois des regards qui me bouleversent et me suivent encore quand il a disparu. — Ma foi, dit l’avocat en riant, je ne reconnaîtrais guère M. Rousselin au portrait que vous en faites : il m’a toujours paru un assez bonhomme. — Oh ! ne croyez pas cela, monsieur. . De soa... tenez, je suis toute froide en me rappelant cela... nous avions causé, s’il vou3 en souvient, d’un vol commis rue Hauteville, à onze heures du matin... M. Rousselin jouait au wisth, là, à cette table; il avait en effet l’air bonhomme que vous dites... moi, je passai devant ce miroir, et je vis dans la glace luire deux yeux comme l’enfer seul en allume de pareils. C’était le regard de M. Rôusseüjn. trahi par le miroir : je me retournai, et les mêmes yeux suivaient les cartes avec un calme parfait. Comprenez-vous cela ? — Je vous crois, madame. — Aussi, poursuivit la jeune femme, il m’est impossible, malgré la meilleure volonté du monde, de lui faire bon accueil : il m’est antipathique, et à cause de lui, je désire l’hiver pour changer mes habitudes et avoir un prétexte pour renouveler la liste de’ mes invitations.
Après un moment de silence, Benoît profita d’un mot de transition pour donner une autre tournure à l’entretien. Une
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS 113 gaîté vive succéda bientôt à ce prélude grave qui était , sans doute, l’effet d’un de ces pressentiments assez ordinaires chez les femmes. Aucune autre visite ne vint déranger le tête-à-tête de Cëlesline et de l’avocat. Minuit sonnait lorsque la jeune femme se retira dans son appartement.
La fenêtre de la chambre était fermée et toute vcilée de ses rideaux. Célestine ferma sa porte à double tour et retira la clef, puis elle s’assit devant sa table de toilette, roula ses cheveux avec cette négligence que donne le besoin du sommeil, et se déshabilla ensuite promptement.
Comme elle marchait vers son alcôve, elle entendit ou crut entendre tout près un soupir ou une parole inarticulée.
— C’est le vent qui souffle dans les arbres, dit-elle dans un monologue à demi-voix, comme pour mieux se rassurer ellemême en s’écoutant parler.
Elle fit un sourire charmant devant son miroir, et se félicita sur sa grâce, sa fraîcheur, sa jeunesse, en termes qu’un homme n’aurait pas désavoués, surtout en un pareil moment ; car Célestine, réduite à la plus simple expression de as toilette, était éblouissante de beauté.
Le même léger bruit se renouvela presque à l’oreille de la jeune femme, et vint troubler cette gracieuse adoration qu’elle se prodiguait avec tant de charme nocturne. Celte fois, un frisson glacial la saisit ; les tresses de ses cheveux se tordirent sous la dentelle ; le corail de ses lèvres se changea en ivoire mat ; ses pieds nus laissèrent échapper ses pantoufles d’odalisque; elle tomba sur un fauteuil, la tête tournée vers une chose épouvantable qu’elle venait d’apercevoir à la fenêtre; la tête d’un homme entre les deux rideaux 1
Un main armée d’un poignard tomba devant sa bouche, un bras vigoureux la saisit, une voix sourde prononça ces paroles :
— Pas un cri, ou je vous tue 1
La sainte pudeur, qui est le courage des femmes, rendit son énergie à la jeune Yeuve ; elle se leva et engagea une lutte ter-
m SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, rible avec Rousselin. La faiblesse devint force, et l’agresseurfat obligé de laisser tomber son poignard pour se défendre contre les efforts du désespoir et la révolte de la pudeur.
Au même instant, la serrure de la porte grinça, et Lecerf parut comme un spectre des Catacombes devant Rousselin.
It faudrait inventer des couleurs et des mots pour peindre la stupéfaction de Rousselin dans cette minute écrasante.
— Lui! c’est lui ! murmura-t-il d’une voix sourde, en agitant convulsivement ses bras vers cette impossible apparition. — Oh! c’est bien moi, dit Lecerf, et ces armes, dont la détente est sous mes doigts, vont te brûler vif, si ta n’obéis pas à mes ordres... D’abord ne fais pas un pas, un geste, un mouvement.
Cette réclamation était mutile : Rousselin gardait une immobilité de pétrification. — Madame, ajouta Lecerf, vos véritables amis veillaient sur vous; mais ils voulaient que le crime se dévoilât dans toute son insolence , afin que le doute ne fût plus permis,
La jeune femme s’était voilée des débris de sa toilette éparse, et on n’apercevait d'elle que de longues boucles de cheveux d’or, dévastés dans la lutte et ruisselant sur des amas informes de mousseline et de satin. — Tu crois, dit Lecerf, tu crois voir devant toi un fantôme de minuit, un spectre vengeur sorti du tombeau pour t’épouvanter? Eh bien! tu ne te trompes pas. La justice des hommes ne peut pas te poursuivre, et cette idée faisait ta sécurité. Tu savais bien que jamais cette femme n’irait dévoiler les hontes de cette nuit dans un prétoire. Mais voilà, homme de prévision infaillible, voilà ce que tu n’as pas prévu : le fantôme de minuit ! Tiens, misérable ! viens, suis-moi ! Tu n’es plus dangereux pour personne ; je vais te rendre la liberté.
Rousselin, pour la première fois de sa vie, trouvait un maître, et ce maître était son élève : foudroyé par ce coup inexplicable, il se montra tout disposé à obéir, devant une paire de détentes que deux doigts lestes ne quittaient point, se réservant ensuite le soin d’inventer un moyen ingénieux de se tirer d’affaire.
quasi le sang aurait repris le calme exigé par la réflexion.
— Madame, dit Lecerf du ton le plus respectueux, j’aurai l'honneur de vous revoir et de tout vous expliquer.
Après ces mots, il fit signe à Rousselin de prendre les devante, et au bas de l’escalier, la stupéfaction du coupable se compliqua, lorsqu’il aperçut sou ami l’avocat Benoît, armé comme une sentinelle, et tout décidé à prêter main-forte à Lecerf.
Les deux jeunes gens placèrent le criminel au milieu d’eux, comme deux gendarmes qui conduisent un accusé. On traversa le jardin, on ouvrit la grille, et à cent pas de la maison de la jeune veuve, on trouva une voiture dont la cocher dormait d’un sommeil de plomb.
— Je lui ai donné cinq francs d’arrhes pour nous attendre, dit Benoît, à condition qu’il boirait tous les quarts d’heure en nous attendant. Il m’a trop obéi; mais c’est égal, nous avons besoin d’un cocher ivre pour notre opération.
Rousselin avait repris son énergie, seule chose qui refctc quand tout est perdu., et il dit froidement : — Je devine votre opération; mais si vous voulez m’assassiner, n’allez pas plus loin. — Nous ne versons pas le saug, dit Lecerf, c’est la seule de tes maximes dont je veux me souvenir. — Eh bien ! que vo.ulez-vous faire de mai ?— Tu es bien curieux ! attends, tu le sauras. — Lecerf, toi, mon eoÊaat, dit Rousselin d’une voix paternelle, tu as donc osé ourdir contre moi. avau ce traître, un abominable complot !
Deux éclate de rire accueillirent cette apostrophe. .
— On voit bien, Rousselin, dit Lecerf, que tu as perdu l’esprit; quand tu en avais, tu n’aurais pas dit une sottise pareille. Moi ton enfant! moi qui sors d’un tombeau où tu m’as enseveli !
Le cocher s’était réveillé à demi.
— Au pont d’Austerlitz ! lui dit Benoît.
Et les trois hommes montèrent.
Un profond silence s’établit dans la voiture. Par intervalle.
Rousselin hasardait quelques syllabes de lamentation, qui expiraient sans échos.
Au pont d’Austerlitz, Benoît cria, par le store, au cocher : — Rue d’Enfer, près l’Observatoire !
Rousselin bondit sur son siège, et après quelques instants il dit d’une voix calme : — Ceci demande une explication. — Comment ! tu ne devines pas ! dit Lecerf d’un ton railleur, nous te ramenons chez toi. — Mais il me semble, dit Rousselin en essayant le ton badin, que je saurai bien regagner tout seul ma maison. — Oh ! à pied ! si tard! nous ne le souffririons pas, Rousselin.
Rousselin regarda le quai et parut s’agiter en voyant une escouade de balayeurs qui défilait pour se rendre à leur poste de l’aurore.
— Écoute, Rousselin, dit Lecerf; il est bien convenu qu'au moindre cri que tu pousses, et malgré notre horreur pour le sang, nous te poignardons ici comme un infâme que tu es.
Deux lames d’acier étincelaient dans l’ombre de la voiture, comme deux comètes qui annoncent du sang; les chevaux, conduits par un cocher ivre, brûlaient le pavé, comme deux premiers prix de l’Hippodrome. Benoît, qui observait les localités, tourna le bouton de la sonnette, et la voiture s’arrêta.
Les deux jeunes gens descendirent les premiers, et payèrent généreusement le cocher. Puis Rousselin fut replacé au milieu d’eux, et on suivit un carrefour désert, où le gaz n'était pas encore parvenu.
En reconnaissant la porte d’une cour bien connue, Rousselin fit un mouvement de retraite violente; mais deux lames tournèrent leurs pointes sur sa poitrine, et il se résigna.
Benoît ouvrit la porte et poussa Rousselin dans l’intérieur de cette cour, où tant de soins voilaient la trappe des Catacombes.
— Toi, dit Lecerf, toi, Rousselin, qui connais si bien l'histoire, tu as réfléchi, sans doute, quelquefois sur la peine du
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 117 talion ? La trouves-tu juste? — Assassinez, et ne raillez pas ! dit Rousselin d’une voix sourde.
La trappe ouverte, Benoît alluma une lampe et Lecerf dit à Rousselin : — Celle-là, je te permets de l’éteindre, nous la rallumerons. — Mais à toi, à toi, que t’ai-je fait V dit Rousselin à Benoît; je ne t’ai fait que du bien jusqu’aujourd’hui ! — C’est que, moi, répliqua l’avocat, je craignais le mal que tu devais me faire demain.
Rousselin fut conduit dans les profondeurs les plus inextricables du souterrain; Benoît déroulait ce qu’il nommait son cordon d’Ariane, et Lecerf tenait deux bouches à feu sur la poitrine du prisonnier. — Je te rends le tombeau que tu m’as donné, dit Lecerf, et si tu fais un seul pas pour nous suivre, je te brûle la cervelle sans pitié.
Benoît fouilla Rousselin dans toutes ses coutures pour s’assurer qu’il ne portait sur lui aucune étincelle conductrice, et. satisfait de son examen, il reprit, en marchant à reculons, le même chemin sinueux qu’ils venaient de parcourir.
Après cette, expédition, les deux jeunes gens étant sortis de l’inextricable souterrain, amoncelèrent sur la trappe tout ce que la cour renfermait de matériaux et de décombres, et Lecerf dit tristement à son camarade : — Veux-tu maintenant que je te dise toute ma pensée? — Voyons! dis, j’attends. — Eh bien! nous avons fait une mauvaise bonne action. — C’est possible, Lecerf; mais je ne la regrette pas. — Ni moi non plus, mais je désire ne plus avoir à lutter contre des nécessités si terribles. — C’est aussi mon Yoeu. Eh bien! Lecerf, maintenant, puisque nous sommes riches et que nous ne craignons plus ce diable de Rousselin, faisons-nous honnêtes gens, pour changer. — Je ne demande pas mieux, Benoît... Ah 1 si je pouvais aussi me délivrer d’Augusta. — Qu’est-ce qu’Augusta? — Un Rousselin femme. — Eh bien ! Lecerf, il y a place pour deux personnes aux Catacombes. — Non, oh non! celle-là, je l’aime, et elle me tue!... Viens, Benoît, rentrons chez nous avec l’espoir d’être plus heureux demain.
Que de fois, à Paris, au milieu des nuits brumeuses de l’hiver, on voit passer le long des quais, sur les ponts, sur les boulevards. deux hommes qui se parlent bas, et paraissent fort peu se soucier de l’heure noire et des cruelles intempéries de ,1a saison! Ces deux hommes sont quelquefois d’honnêtes gens, de candides péripaticiens, amants de la nuit, et brouillés avec le jour, à cause de ses tracasseries; mais en général ces deux maraudeurs mystérieux viennent d’accomplir une expédition ténébreuse, à l'heure propice où les ministères publics, les exempts de police, les juges d’instruction, les vigilants commissaires savourent les douceurs du sommeil. Ainsi marchaient Benoît et Lecerf après leur tournée à l’Observatoire ; et ceux qui les rencontraient, dans une éclaircie de gaz hydrogène, les prenaient pour deux joyeux coureurs d’aventures amoureuses, Almaviva et Figaro, égarés par les mœurs des opéras-comiques, et venant de donner des déplaisirs mortels à quelque tuteur endormi sur la foi du Code pénal.
Un nouveau monde parisien.
La bonne ville de Paris n’est connue qu’à sa surface ; si la main de Dieu arrachait l’épiderme hérissé de maisons qui couvre les entrailles du sol dans une circonférence de vingt lieues, les regards seraient épouvantés de cette révélation souterraine, de ces formidables arcanes que n’éclaira jamais le soleil, et qui sont les hideux trésors ensevelis par les siècles avares< et qu’aucun œil ne peut voir, aucune main ne peut enlever. Nous marchons, nous rions, nous dansons, nous jouons
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 119 sur un tapis composé d’horribles choses, des choses que ne désigne aucune langue et qui attendront toujours un nom.
A l’angle de la chaussée des Martyrs et de l’esplanade qui conduit aux abattoirs de la barrière Rochechouart, est située une maison de modeste apparence qui appartient à la ville de Paris. Elle porte le numéro 66. Cette maison ne diffère en rien extérieurement de celles qui l’avoisinent ; le rez-de-chaussée et les appartements supérieurs sont occupés par des locataires bourgeois. Mais au-dessous des caves est un escalier qui conduit aux canaux souterrains des aqueducs. Paris en est sillonné dans tous les sens, pour les nécessités dç l'approvisionnement de ses innombrables fontaines. Ces aqueducs sont assez larges pour porter bateau, et c’est à la rame que leurs gardiens accomplissent leur travail d’inspection. La maison numéro 66 est une de celles sous lesquelles viennent confluer, dans un vaste bassin, les eaux de différents quartiers. Elle est confiée à la 'garde d’Acharias; il veille à la maison, mais plus encore à ce qu’aucun profane ne descende dans les souterrains. ,
Un grand poète a fait un sublime portrait des laideurs horribles du carillonneur de Notre-Dame. Si nous voulions peindre Acharias, ce n’est pas à Victor Hugo que nous emprunterions ses couleurs. Parfois les amateurs qui cherchent les vieux livres sur nos quais ont retrouvé l’édition première d’un roman de Lesage, le Diable boiteux. En tête du livre se voit une vieille estampe qui représente le héros diabolique, avec un crâne dénudé, le torse rompu et brisé comme le tronc noueux d’un arbre pittoresque, les jambes cagneuses et d’inégale longueur; avec cela l’œil vif, perçant et moqueur, la lèvre sardonique, le sourire narquois, un ensemble de physionomie enfin qui révèle l’intelligence. Tel est le Diable boiteux, tel serait le portrait que nous pourrions tracer d’Acharias.
Peu de gens connaissent ce nouveau Paris souterrain. A part les préposés administratifs de la ville, on n’y pénètre que difficilement. L’on conçoit d’ailleurs sans peine que de graves raisons
120 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, de salubrité publique doivent rendre à peu près inaccessible l'entrée des aqueducs. Nonobstant les précautions, il arrive cependant parfois que, mus par la curiosité ou par tout autre motif, des étrangers montent dans la barque du vieil Acharias. L’infernal portier aux trois tètes canines se laissait séduire par des gâteaux emmiellés. Le miel des temps modernes est l’or ; c’est la clé magique qui ouvre toutes les portes, lève toutes les difficultés, franchit sans encombre tous les obstacles. Acharias, comme tant d’autres, a maintes fois sacrifié au dieu du jour; l'or a fait descendre dans les canaux souterrains ceux qui n’auraient jamais dû les voir.
Depuis quelques jours, un etranger inconnu fréquentait avec assiduité l’estaminet qui touche à la barrière des Martyrs. Grâce à de copieuses consomœatious, il avait adroitement pris tous ses renseignements auprès de la dame du comptoir. Il connaissait les habitudes et les tendances bachiques du vieux nocher, ainsi que son avarice; aussi quand il aborda Acharias sut-il s’arranger de manière à ne pas éprouver un refus.
On descend une centaine de marches d’un escalier tournant et humide avant d’arriver au bassin. L’obscurité serait complète, si quelques lampes sépulcrales ne jetaient de loin en loin une lumière terne, blafarde, vacillante sur les eaux, les voûtes et les parois qui suintent sans cesse sur leurs pierres verdâtres la vapeur refroidie et liquéfiée. La barque marchait, et réveillées par le bruit des rames, les chauves-souris collées aux voûtes et dans le creux des murailles s'envolaient en poussant des cris lugubres. Sur le trottoir étroit qui , à droite et à gauche, borde le canal, on voyait courir d’affreux coléoptères, des lézards, des animaux sans nom, auxquels parfois venaient se mêler des rats gigantesques, quadrupèdes qui osent ou daignent disputer ce domaine aux reptiles. Au loin, l'on entendait les coassements du crapaud, animal hideux qui fuit la lumière comme s’il avait le sentiment de l’horreur qu’il inspire. Non loin d’une de ces lampes dont nous avons parlé, un objet se dc-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 121 tacha de la voùle et tomba dans l’eau avec un clapotement sourd, si près de la barque, que l’étranger plongea la main et la retira aussitôt tenant un énorme serpent qu’il rejeta aussitôt avec vivacité. — Voilà donc vos hôtes 1 dit-il à Àcharias, qui ramait sans faire attention à tous ces accidents auxquels il était habitué. — Mes hôtes? Non, répondit le vieillard : mes voisins tout au plus. Je les supporte en leur faisant la chasse; ce qui m’amuse quelquefois, quoiqu’après tout, ces voisins ne soient pas plus incommodes que la plupart de ceux que nous avons là-haut. Tenez, par exemple, en ce moment nous sommes sous une petite maison du faubourg Poissonnière, que j'ai autrefois habitée, et je vous assure y avoir connu des gens beaucoup plus reptiles que ceux-ci. — Vraiment, déjà nous sommes sous le faubourg Poissonnière? — Cette lampe vous marque l’angle de la rue du Faubourg-Poissonnière et de la rue Richer. — Et où allons-nous de ce pas? — Si vous le désirez, nous traverserons les faubourgs Poissonnière, Saint- Denis et Saint-Martin ; nous passerons sous toutes les rues latérales que vous connaissez ; nous traverserons les chemins de fer du Nord et de Strasbourg, sans que les voyageurs de l’arrivée et du départ se doutent qu’à vingt mètres au-dessous d’eux on voyage en bateau, et je vous mènerai à La Villette. Nous y prendrons terre un instant, et après, je vous ferai passer où vous voudrez. — Comment où je voudrai? — Mais oui, répondit Acharias; je puis vous promener ainsi sous tout Paris. L’on passe ici moins agréablement que sur l’asphalte des boulevards. On a toujours devant soi le même horizon, à côté le même compagnon de route. Mais on ne rencontre pas ici ceux qu’on ne veut pas rencontrer. Ici, il n’y a pas d’importun et n’y entre pas qui veut.
Ces dernières paroles furent dites d’un ton qui fit tressaillir l’inconnu. Tout à coup le sang lui monta au visage ; craignant de laisser deviner son émotion, il alluma un cigare et fuma quelque temps en silence. Àcharias avait trop rarement occasion de parler, pour se contenter de cette réserve. Ce fut donc
122 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, lui qui renoua bientôt la conversation. Un bruissement sourd se faisait entendre dans le souterrain. — Nous voici sous le chemin du Nord. Ce bruit que vous entendez est un départ ou une arrivée.
L’inconnu tira sa montre.
— Bien , il esttrois heures , c’est une arrivée , continua le vieil lard . Voyez, voilà deux routes. Par celle-ci, nous irons à LaVillette; par celle-là, nous nous enfonçons sous Paris. Choisissez. En prenant La Villette, nous arrivons au grand bassin, auquel tous les canaux aboutissent. Par ici, nous reviendrions sur nos pas ; nous regagnerions le faubourg Montmartre et la Chaussée d’ Antin.— Et de La Villette, vous pourrez me conduire partout? — Partout. — Alors, allons à La Villette. — Ce ne sera pas long ; nous voici en plein faubourg Saint-Denis ; nous sommes sous l’hospice Dubois. — Mais comment vous reconnaissez-vous dans tous ces dédales? Comment savez-vous en détail tous ces lieux? Vous n’avez pas d’accidents de route pour vous guider? — Dame ! des accidents, on en fait. Ailleurs ce sont des arbres, des perspectives, des maisons ; ici, ce sont des lampes. Nous voici sous celle qui marque le faubourg Saint-Martin, et puis voilà le petit canal qui alimente le faubourg.
Un second roulement les avertit bientôt qu’ils étaient sous le chemin de fer de Strasbourg. Cette fois, c’était un départ. Acharias fit remarquer à son compagnon combien l’endroit était reconnaissable. En effet, par un accident souterrain des chemins de fer, des voûtes tombait une quantité innombrable de gouttes d’eau , innocentes cataractes qui simulaient une averse, tandis que sur les côtés une foule de rigoles laissaient continuellement ruisseler de petites rivières qui apportaient au canal un tribut passager.
Du chemin de Strasbourg à La Villette le trajet fut court et rapide. On prit terre. On revit le soleil et les hommes ; on se réconforta, et comme précaution, l’inconnu ne redescendit dans la barque qu’armé d’une bouteille de cette liqueur spiri tueuse
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 123 qu’on fabrique à La Villette et qu’on nous vend à Paris sous le nom de rhum de la Jamaïque. Il avait ses desseins, voilés jusque-là, et pour faire parler Acharias plus à son aise, il ne croyait pas inutile de faire appel à un excitant que tout nautonier apprécie, même ceux qui voyagent sous Paris.
On se remit en route ; on traversa le faubourg dans toute sa longueur, on passa les boulevards, on entra dans le quartier „ Saint-Martin, et bientôt des scènes étranges se passèrent.
Le compagnon d’ Acharias était un homme jeune, dont la taille svelte et souple était dissimulée par un vaste manteau, qui le garantissait contre le froid et l’humidité. Des lunettes bleues cachaient ses yeux, et sa parole brève n’avait point l’accent d'un Parisien émérite. Le flacon de rhum ne resta pas longtemps à fond de cale; et soit l’inconnu, soit Acharias, en avaient déjà amplement usé quand ils pénétrèrent dans les quartiers populeux. La station de La Villette les avait mis en train, et ils causaient déjà comme de vieux amis, après boire. La vérité est dans le vin, dit le proverbe. Nous croyons qu’il n’y a pas de secret pour celui qui perd le sentiment de sa position. Aussi Aeharias divulgait-il un à un tous les mystères de l’administration qui se fiait à lui.
— Ici, disait-il à l’inconnu, il n’y a que nous qui passons ; encore y passons-nous juste quand il faut renouveler l’huile des lampes, une fois tous les huit jours. Que diable voulez-vous que nous venions faire au milieu de ces rats et de ces lézards qui vous ont tant effrayé? Là-bas, près du logement, passe encore Les inspecteurs y viennent quelquefois, mais par ici ils craindraient trop de souiller leurs beaux vêtements et de s’enrhumer Vous avez voulu tout voir, vous, et vous avez bien fait. Tenez, nous sommes sous le passage des Quatre-Voleurs ; une histoin effrayante celle-là. La connaissez-vous? — Non ; mais voudriezvous me la dire? C'est mon état à moi d’écouter les histoires pour les redire ensuite. — C’est un drôle d’état. Voici donc le fait en deux mots. — Je vous écoute. — Eh bien I ouvrez tou-
124 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, les vos oreilles. C'était... diable, diable, j’ai oublié la date... C’était en... ma foi, je ne m’en souviens plus. — Qu’importe, la date ne fait rien à l’histoire. — Pas toujours, mais ici la date, c’est l’important. — Contez d’abord ; vous trouverez la date après. Vous la mettrez à la fin de l’histoire au lieu de la mettre au commencement. Vous ferez comme certaines gens quand ils écrivent une lettre. — Ah ! on fait cela quand on écrit une lettre I Alors, où en étais-je? — Vous en étiez au commencement. — Cela se passait donc au mois de juillet 1832. Vous savez, le mois de juillet où il a fait si chaud, après la grande a bataille du. mois de juin. Un jour, en faisant ma ronde comme aujourd’hui, je trouvai là, au pied de cet escalier (et Acharias montrait un escalier qui jadis avait sans doute servi à descendre aux aqueducs), quatre hommes blessés et qui se soutenaient à peine. Ils vinrent à moi et me dirent que depuis trois jours ils avaient épuisé toutes leurs provisions. Ils me demandaient du pain. Je les pris dans ma barque, mais elle était trop chargée. Nous chavirâmes; seul je me sauvai. Les autres se noyèrent. On n’a trouvé leurs cadavres que deux mois après, au bassin de La Vil— lette. — C’est affreux! — Je n’ai jamais dit à personne ce que je savais là-dessus. On m’aurait renvoyé. Les autres de l’administration, à cause des blessures, prétendirent qu’ils avaient été assassinés ; moi qui savais le contraire, je me tus. — Et c’est pour cela qu’on appelle ce passage des Quatre-Voleurs ? — Oh ! non pas. Ce nom est bien plus vieux; il remonte à une époque que nous ne connaissons pas. Et puis, au lieu de prendre ces quatre hommes pour des voleurs, tous ceux qui le3 virent blessés et mutilés à La Villette le3 prirent pour des victimes de malfaiteurs inconnus.
La barque avançait toujours ; ils arrivèrent sous le Temple. Là, un nouvel escalier, semblable à celui qu’ils venaient de passer, se rencontra. Acharias arrêta la nacelle. — Ici, autre histoire, dit-il. Celui-ci communique à l’ancienne prison du Temple Quand le roi Louis XVI y était enferme, des amis voulurent le
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 135 faire évader par là ; mais le gardien conduisit jusqu’en cet endroit les conspirateurs et puis s’éloigna avec la barque. Ou n'a pas su ce qu’ils étaient devenus. Ce qu’il y a de sur, c’est que leurs parents ne les ont jamais revus.
Après un instant de silence, Acharias reprit : — Nous sommes maintenant sous la Yoûte Aumaire ; c’est cette lampe à trois becs qui me l’indique. 11 y a de cela deux ans, à la Saint-Charles, je me promenais avec un étranger comme vous. Frappé par une vision, il me dit qu’il voyait un combat épouvantable, ses deux frères qui s’entretuaient : il tomba dans le canal. Je l’en retirai à grand’peine plus mort que vif, et le débarquai au carré Saint-Martin, où nous allons arriver. Deux jours après, il revint me voir. Ses deux frères étaient morts ; on lui écrivait qu’ils avaient été tués à la chasse.
Pendant qu’Acharias parlait, l’inconnu se gardait de l’interrompre, laissant à la parole le soin d’achever ce qu’avait si bien commencé le rhum. Seulement, plus ils approchaient du carré Saint-Martin, plus son attention à observer les localités était grande. La bouteille était vide, mais le répertoire du vieux nocher était loin d’être épuisé.
— Si nous allions par là, reprenait-il, par ce petit canal, nous passerions sous la rue Transnonain et bientôt nous arriverions sous l’église Saint -Merry. Mais malgré l’habitude, j’y laisse même quelquefois mourir les lampes. C’est l’endroit le plus horrible des aqueducs. J’y ai vu des lézards et des chauves-souris d’une grosseur prodigieuse.
Cependant, la barque gagnait le bassin du carré Saint- Martin. Sous la rue Frépillon, Acharias prévint son compagnon de ne pas s’étonner s'il entendait un bruit extraordinaire. C’est un courant qui traverse le bassin, et les sonores échos des voûtes, en réperputant le bruit des eaux, lui donnent quelque chose de formidable. Quatre coups de rame suffirent pour arriver au pied de l’escalier qui devait rendre une seconde fois à nos voyageurs la lumière du ciel. Ils mirent pied à terre; et comme les heures
136 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, avançaient, ils redescendirent dans l’embarcation, après avoir fait provision de liquides spiritueux.
Acharias n’en avait pas besoin. Son ivresse était presque complète. L’inconnu, qui avait moins largement usé du rhum pris à La Villette, le sentait. Mais comme il avait besoin, pour l’exécution de ses projets, de mettre son compagnon dans l’impossibilité de le surveiller, il ne se faisait pas faute de l’encourager à se réchauffer, et les prétextes ne lui manquaient pas au milieu de l’atmosphère humide et froide dans laquelle ils vivaient depuis plusieurs heures. Ils redescendirent donc dans leur barque et continuèrent leur expédition. Pour laisser, disaitil, reposer Acharias qui devait être fatigué, il lui prit des mains les avirons et rama vigoureusement. On passa sous le conservatoire des Arts-et-Métiers et l’on s’engagea sous le quartier Saint-Denis.
Acharias immobile sur son banc ne parlait déjà plus , et bientôt ce sommeil lourd qui accompagne l’ivresse eut clos ses ‘ paupières, de telle sorte que l’inconau pouvait se croire seul sous ces voûtes souterraines.
Il fit faire un demi-tour à la nacelle et regagna les canaux déjà parcourus. De temps à autre, il arrêtait l’élan des rames, et, posant un pied ferme sur les trottoirs à droite et à gauche, il faisait avec son poignard des entailles profondes dans les murailles, comme s’il eût voulu établir une série des signes, au moyen desquels il devait reconnaître {dus tard les endroits par où il avait passé.
Cette opération, qu’il continua jusqu’au .passage des Quatre- Voleurs, ne fut cependant pas aussi longue que le sommeil d’ Acharias. Après avoir laissé sa trace en face de l’escalier abandonné, l’inconnu revint sur ses pas, et se lança dans un canal latéral. Alors il éveilla son conducteur. — Je n’ai pas voulu, lui dit-il , troubler votre sommeil, mais je crains que nous ne soyons égarés. Ramenez-nous au carré Saint-Martin, où je débarquerai, sauf à poursuivre une autre fois plus loin notre
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 127 excursion. — Je crois bien que nous sommes égarés, répondit tcharias ; on ne vient pas souvent par iei, et eent mètres plus bas, il ne nous aurait pas été facile de nous en tirer.
Cependant quelques coups d'aviron les ramenèrent dans le grand canal, et une heure après ils abordaient à l’endroit désiré. L’inconnu remerciait et gratifiait généreusement son guide, et endant que celui-ci revenait souterrainement à la barrière des Martyrs, lui s’élancait dans les grandes et vivantes artères du Paris subterrain.
Ce navigateur souterrain n’avait pas obéi à un puéril sentiment de curiosité ; il avait un but sérieux qui probablement se manifestera au grand jour.
K* peine do talion.
Le lendemain de l'expédition aux Catacombes, l’avocat Benoît ne perdit pas sa journée; l’élève de Rousselin avait appris à tout calculer, à tout prévoir, pour ne jamais franchir les dangereuses limites posées dans certaines pages du Code pénal. 11 se rendit d’abord à la petite maison de l'Observatoire, où il trouva les deux domestiques de Rousselin fort inquiets.
— Je viens vous rassurer, leur dit-il, et voici une lettre que je suis chargé de vous lire. Votre maître s’est compromis dans de mauvaises affaires industrielles ; il a été victime de son excellent cœur. Je lai ai procuré un passeport pour la Belgique ; il est à Bruxelles en ce moment et à l’abri de toute contrariété. Notre bon Rousselin m’a laissé mille francs pour vous deux, comme récompense de vos bons services : les voici , en deux
128 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, billets de cinq cents. Gardez le plus profond secret sur toute cette affaire. Allez chercher de l’emploi à l’autre bout de Paris, et remettez-moi les clés de la maison.
Les deux serviteurs versèrent quelques larmes et firent leurs préparatifs de départ.
Ce point réglé, l’avocat Benoît se rendit à Saint-Mandé, chez la belle veuve, pour connaître ses intentions et agir en conséquence. Il se présenta comme un ami qui sait tout et vient offrir ses conseils et son aide. — Madame, dit-il, un pareil attentat ne doit pas rester impuni ; que comptez-vous faire ? Mon ami Lecerf et moi nous vous servirons de tous nos moyens. — Monsieur, dit Célestine, vous rappelez-vous une conversation que nous avons eue un soir, dans mon salon sur le même sujet.
L’avocat Benoît regarda le plafond , puis le parquet , puis ferma les yeux, comme auelqu’uo <»»« •dierehe naturellement un souvenir éteint.
— Oui, dit-il ensuite, oui, madame, je crois en effet me rappeler cette... circonstance... vaguement, il est vrai. — Je vais alors fixer votre souvenir... — J’écoute, madame. — Eh bien! monsieur, je persiste dans ma première idée; je ne poursuivrai pas ce misérable Rousselin. — Le crime restera donc impuni I s’écria Benoît en simulantla stupéfaction. — Du moins sur la terre, poursuivit la jeune femme; je laisse la punition à Dieu. — Ma foi ! dit Benoît, les scélérats s’accommodent très-bien de la justice de Dieu; c’est le seul tribunal qu’ils ne redoutent point. — Monsieur, ajouta Célestine, je suis maintenant très-bien placée pour juger cette question si délicate, et je la juge comme je faisais lorsque je n’y avais aucun intérêt personnel. Jamais je n'aurai le courage de venir devant un tribunal pour soutenir une pareille accusation, c’est-à-dire pour y dévoiler les secrets de cette horrible nuit, pour me peindre moi-même dans mon état de victime, et pour exciter plus de curiosité que de véritable compassion. Ce serait un effort au-dessus de l’audace d’une femme. Le misérable comptait sur l’impunité, il avait rai-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 129 son. Au reste , croyez-le bien , je ne suis pas la seule de mon sexe réduite à cette extrémité cruelle de laisser un pareil crime sans vengeance. Il y a des tableaux d’intérieur sur lesquels il faut jeter un voile éternel. Il n’y a eu, dans cette affaire, aucun témoin indiscret. J’étais seule chez moi. Mon vieux domestique est déjà parti, et ce soir, je ne serai plus à Saint-Mandé. — Ainsi donc, madame, dit Benoît d’un ton pénétré, vous traitez la justice comme si elle n’existait pas? Vous regardez un tribunal comme... — Monsieur, interrompit Célestine, je respecte la justice et les tribunaux, mais je me garderai bien d’avoir recours à eux pour un procès de cette nature. Il est inutile d’insister davantage. Rien ne peut ébranler ma résolution.
C’était justement sur quoi comptait l’avocat Benoît.
Il se leva pourtant de l’air d’un homme qui subit un désappointement inattendu, et prit congé de la belle veuve, en disant qu’il allait annoncer cette fâcheuse nouvelle à Lecerf.
Célestine , après le départ de Benoît , songea sérieusement à quitter sa petite maison de Saint-Mandé; elle vint se fixer au centre de Paris, dans un quartier où une femme isolée ne redoute rien de l’audace des hommes. Propriétaire d’une maison près du Palais-Royal , elle s’installa chez elle , et reprit tout dé suite sa sérénité habituelle, en écoutant nuit et jour le fracas rassurant des voitures éternelles qui ébranlent ce quartier.
Cependant, que devenait Rousselin , prisonnier des ténèbres de la mort?
Rousselin n’avait pa» un de res caractères qui se laissent abattre , même quand le dernier rayon d’espoir s’est éteint. Au milieu des ombres opaques qui couvraient ses yeux, il garda sa pensée limpide et sa réflexion claire, et même avant de savoir par quel miracle d’imagination il sortirait de cet enfer, il était si confiant en son génie, qu’il donna un sourire de pitié aux deux jeunes gens étourdis qui, pouvant le tuer, s’étaient contentés de l’ensevelir pour obéir à la loi du talion.
Le terrain sur lequel il avait été abandonné ne gardait au-
130 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, cune empreinte de pas à cause de sa dureté; cette remarque donna une sorte d’effroi à Rousselin, car elle bouleversa la première idée de salut qui lui vint à l’esprit. En effet, il paraissait facile de suivre à tâtons, avec la main, sur un sol gluant comme celui des Catacombes, des vestiges tout frais, et en se réglant sur la direction des pointes, d’arriver jusqu’au carrefour de l’escalier souterrain.
Un second examen , opéré minutieusement à la pointe des doigts, dans toute la largeur de la galerie, acheva de démontrer l’absence des vestiges et la dure solidité du terrain.
Ce moment de juste frayeur étant passé, Rousselin reprit son calme , s'appuya sur un mur invisible , croisa les bras et réfléchit.
Dans un monologue mental assez long , il se prouva que la volonté humaine triomphe de tout, même de l’impossible, et que le génie de l’invention , poussé à bout par la nécessité, trouve toujours une issue dans les cas les plus désespérés.
Cette théorie admise, Rousselin attendit l’inspiration.
Un silence profond régnait dans le souterrain, ce qui permit au prisonnier d'entendré tomber sourdement et rouler sous les galeries cinq coups d’horloge , comme s’ils eussent été tamisés par une voûte poreuse de cent pieds d’élévation.
— Cinq heures sonnent, se dit-il, et c'est à l'horloge du Valde-Grâce. La direction des sons me prouve que j’ai dépassé de beaucoup ce monument, et qu’en marchant avec prudence, vers ma gauche, je me rapproche de la rue d’Enfer et de ma maison. Attendons le coup de cinq heures et demie pour mieux vérifier la justesse de mon calcul, ou pour le corriger.
Une demi-heure a des proportions séculaires en pareille circonstance ; Rousselin attendit pourtant avec une patience stoïque ce nouveau signal tombé du clocher du Val-de-Gràce . comme une voix de salut.
Enfin, cette voix de bronze tomba et creusa la terre : l’oreilie féline de Rousselin la recueillit et n’en égara pas une note. Les
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 131 échos de l’horloge roulaient effectivement à gauche et pouvaient servir, pendant quelques instants, de fil conducteur. Rousselin hasarda une reconnaissance à l’aveugle vers ces murmures souterrains, avec la certitude de se rapprocher des carrefours de l’escalier.
D’airtres bruits sourds et confus ne tardèrent pas de se faire entendre ; c’était le mouvement de Paris aux heures matinales ; les voitures commençaient leur fracas ; mais il était impossible de tirer la moindre conjecture de tous les murmures vagues et * lointains qui éclataient sur tant de points à la fois.
Un bruit tout nouveau, et qui se détachait complètement des autres, fut pour Rousselin une révélation plus consolante ; ce bruit prolongé, â sa gauche, sur une môme ligne, s’éteignant par gradations lointaines, et se renouvelant, après cinq minutes, dans la môme puissance, annonçait, sans aucun doute, le passage de l’omnibus de la rue d’Enfer. Cette conjecture devint incontestable, lorsque Rousselin entendit, par intervalles, les interruptions brusques et les reprises de ce bruit. — Oui, se dit-il, c’est bien mon omnibus; il s’arrête pour ramasser des piétons, et puis il continue sa route : je reconnais même la voix de ses roues.
Toujours cheminant à tâtons vers la zone foulée par l’omnibus reconnu, et ne craignant plus de s’égarer, l’oreille tendue vers cette étoile polaire invisible, il arriva au point précis du • souterrain, qui est, pour ainsi dire, l’antipode de la ligne routière de la rue d’Enfer. Dans cette partie des carrefours, le sol, plus rapproché des infiltrations de la terre, est argileux, gluant, humide, comme un sillon de jardin après la pluie. Rousselin alors recommença, mais avec un plein succès, sa première expérience : il distingua très-bien, sous la pointe de ses doigts, des empreintes toutes récentes de pieds humains, et en les mesurant avec le compas de ses mains, il découvrit même une différence notable dans les longueurs de ces vestiges, ce qui prouvait qu’ils appartenaient à deux pieds différents ; avec un pareil
132 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, indice, et en se réglant sur la direction des pointes, Rousselin arriva, en rampant, à la chapelle du 2 septembre, et poussa un cri de joie en touchant l’eau du bassin.
En cet endroit, Rousselin y voyait clair dans les ténèbres, comme en plein soleil ; il ouvrit l’armoire secrète, prit ses habits de quarante-cinq ans, pour s'en revêtir à la sortie, et se dirigea vers l’escalier.
Les joies éprouvées sur la terre ne sont rien auprès de celles qui agitaient toutes les fibres de Rousselin : il s’échappait d’une tombe, il allait revoir la lumière du jour, et se venger de deux ennemis par quelque châtiment inconnu encore , mais plus facile à trouver que le chemin de l’escalier des Catacombes. Délices de la haine, de l’amour, de la vengeance, il allait tout retrouver avec les rayons du soleil.
Plein de ces idées, cet homme étrange montait lestement les marches de l’escalier; mais, arrivé à la dernière, un frisson glacial courut sur son épiderme, lorsqu’il sentit une résistance invincible du côté de la trappe, et qu’il comprit tout à coup que Benoît et Lecerf avaient scellé le tombeau par luxe de précaution.
Rousselin grinça des dents comme le damné novice qui n’est pas encore arrivé à la résignation, et posant ses épaules comme un levier Sous le bois de la trappe, il recueillit toutes ses forcés et sentit tout le poids d’une montagne peser sur lui : cet effort suprême ne dérangea pas un grain de poussière, et fit ruisseler sur son front une sueur de sang.
— Et c’est moi, moi ! s’écria-t-il, qui me suis emprisonné ainsi par leurs mains ! Voilà le fruit des leçons données à mes élèves. Elles retombent sur le maître ! et de quel poids !
Le désespoir avait triplé les forces de Rousselin , qui s’acharnait toujours à lutter contre le bois de sa prison. Le terrain supérieur ne répondait que par une inflexibilité d’airain. C’était \e globe à soulever.
En ce moment, une brume épaisse tomba dans le cerveau du
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 133 prisonnier, et il prit son front à deux mains comme pour en extraire une idée en le secouant.
Et rongeant ses poings, il s’écriait d’une voix lamentable :
— Oh ! mourir ici comme une imbécile bête fauve tombée dans la fosse du chasseur ! Mourir jeune et fort ! Mourir avec mon intelligence et mon génie, sans avoir joui de mes passions ! Mourir écrasé par Un grain de sable, moi, à qui la terre appartenait! C’est impossible! je vivrai! les hommes de ma trempe ne sont pas nés pour mourir de cette mort stupide. L’aigle ne meurt pas dans un trou de chauve-souris.
11 s’excitait ainsi, comme pour s’encourager, en entendant sa voix retentir au milieu d’un silence de tombe ; et se redressant avec fierté sur la spirale poudreuse, il s’écriait comme Ajax : J’en échapperai malgré les Dieux I L’idée secourable était venue. L’escalier avait deux issues : celle que Rousselin avait creusée lui-même et qui aboutissait, vers le milieu , aux anciennes marches des Catacombes, et celle qui avait été depuis longtemps abandonnée, et qui était autrefois l’entrée ordinaire des curieux et des ouvriers. Il était facile à Rousselin de trouver le point où l’escalier se bifurque; et comme ceux qui ont fermé l’ancienne issue n’avaient aucun intérêt à la rendre impraticable, il était facile encore de remônter vers la première ouverture, en s’aidant de tous les accidents de terrain qui pouvaient tenir lieu des échelons éboulés.
Le désespoir se cramponne à tout et donne les apparences du possible à l’impossibilité qui sauve. Rousselin chercha le point d’intersection des deux issues, et le trouva avec d’autant plus de facilité qu’il l’avait marqué lui-même par une pierre de soutènement. Il fallait donc remonter de l’autre côté de ce V pour atteindre l’ancienne issue libératrice, dont la cloison frêle devait céder à la plus légère pression des épaules ou des bras.
Aux premières tentatives faites de ce côté, Rousselin comprit tjue l’ancien escalier ne pouvait redevenir praticable qu’à l’aide d’un travail de plusieurs jours et de plusieurs hommes. Non-
136 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, seulement la spirale des marches, qui n’était plus entretenue par un gardien, avait été détruite par l’infiltration des eaux, mais les pierres et les racines des arbustes formaient une association inextricable que des mineurs seuls pouvaient forcer.
Dans l’activité fiévreuse de sa pensée, Rousselin chercha longtemps en vain, à travers les ténèbres d’un rêve étouffant, un nouvel expédient de salut. Après quelques heures passées dans cette revue de l’impossible, il crut distinguer une nouvelle lueur d’espoir; mais il frémit d’épouvante en songeant que celle-là était la dernière, et que si elle venait encore à s’évanouir, il ne lui restait plus que la plus horrible des morts. — Serait-il possible, se disait-il, que mes deux élèves aient songé à tout, aient tout prévu? A'ieur premier coup seraient-ils passés maîtres?... Voyons.
Il remonta son escalier jusqu’à la trappe, et enfonçant sa main dans la cavité, où plusieurs lampes étaient toujours en réserve, il en retira une. Cette trouvaille n’amenait avec elle que la moitié d’un espoir. La main qui fouillait toujours dans
le même reliquaire se 'crispa de joie en touchant quelques allu-
mettes phosphoriques éparses sur un terrain argileux d’une humidité peu rassurante. Le premier essai ne fut pas heureux ; la lueur pâle s’éteignit subitement sur la mèche de la lampe, et ne l’alluma pas. C’était d’un triste augure, car il fallait présumer que ce procédé chimique avait laissé sa vertu dans l’humidité du souterrain.
A chaque nouvelle expérience faite avec un soin religieux, et avortant comme la première, Rousselin sentait au cœur une pointe aiguë et glacée comme celle d’un poignard. Le trésor s’épuisait, et la lampe ne brillait pas. Rousselin tenait dans ses doigts la dernière étincelle de phosphore, comme le pilote tient la dernière ancre, laquelle brisée, il n’y a plus d’espoir ni de salut.
ILe mot après l’énigme.
Le hasard trahit quelquefois les honnêtes gens et rient en aide aux autres ; respectons les bizarreries du hasard. La Fontaine a écrit ces vers philosophiques :
Un houBéte bonaroe, en pareil cas,
Aurait fait un saut de vingt brasses.
Ce qui signifie aussi, qu’à la place de Rousselin, un autre prisonnier aurait vu sa dernière allumette s'évanouir en fumée, malheur qui n’arriva pas à Rousselin. Le phosphore resplendit sur la mèche de la lampe, et Rousselin retint violemment son souffle dans sa poitrine, de peur d’éteindre ee qu’il venait de rallumer avec tant de bonheur.
La lampe fut déposée avec un soin minutieux dans son reliquaire, où sa clarté paraissait encore plus vive qu’au sommet de l’escalier.
Pour mettre à exécution le nouveau projet de délivrance, il fallait, de toute nécessité, attendre la nuit. On saura bientôt pourquoi.
Rousselin, habile dans l’art de deviner, avait raisonné ainsi : Benoît et Lecerf ont entassé, dans la cour secrète de mon jardin, sur la planche de la trappe, tout ce qu’ils ont trouvé sous leurs mains : pierres, bois et décombres. Je leur prouverai qu’ils ne sont encore que des enfants.
Le travail qu’il entreprit alors était fort dur, mais adouci par l'espoir de liberté qui se trouvait au bout.
Il arraeha toutes les boiseries vermoulues, même celles de l’armoire secrète de la chapelle souterraine , et les entassa,
136 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, comme des pièces de bûches, sous le bois de la trappe ; tous les accessoires de l’imprimerie clandestine, avec des amas do papiers de toutes sortes, furent sacrifiés aussi dans ces préparatifs d’incendie libérateur. Puis, lorsque l’heure fut jugée convenable, le prisonnier mit le feu au bûcher et redescendit avec la lampe pour attendre au fond des galeries, loin de la fumée du feu et des éboulements, le succès de son entreprise.
Les choses bien combinées réussissent toujours ; ce précepte de Rousselin ne se trouva pas en défaut en cette occasion : de légers sillons de fumée qui suivaient le prisonnier firent un mouvement rétrograde et annoncèrent qu’une issue venait d’être ouverte vers les régions du jour. En même temps, un roulement de cataracte de pierres se fit entendre et annonça d’une façon plus décisive l’ouverture de la brèche supérieure. Rousselin ne put modérer son impatience, il marcha vers l’escalier, mais il y rencontra encore bien des obstacles à vaincre avant d’arriver au dernier échelon.
Minuit sonnait à l’horloge voisine, quand Rousselin, épuisé de faim, de soif et de lassitude, vit briller les étoiles dans la cour secrète de son jardin.
Voilant la clarté de sa lampe, par mesure extrême de précaution, dans ce quartier désert, il traversa son jardin, et pénétra dans sa maison, en forçant une fenêtre basse. Avant tout, il songea à réparer ses forces par le plus frugal et le plus précipité des repas ; ensuite il rajusta sa toilette dévastée, et, s’emparant de toute sa petite richesse en or et en portefeuille, dont le reliquaire était connu de lui seul, il se disposait à sortir, lorsqu’il s’aperçut (pie la grande porte était fermée extérieurement. Il monta aux chambres de ses domestiques, et les trouva désertes; mais ce qui mit le comble à son effroi, ce fut la découverte des scellés judiciaires apposés sur la porte de sa chambre et de son cabinet. La justice avait donc passé par là le jour précédent ! Rousselin n’avait plus qu’un parti à prendre, il le prit sans balancer. . .
II traversa le jardin et la petite cour et gagna les rues voisines. Dès ce moment, il comprit toute l’horreur de sa position, dans une ville où l’œil de la police ri’est fermé que la nuit, et comme il n’était jamais embarrassé pour faire un plan, et que ses anciens goûts le ramenaient toujours vers les souterrains, il mit à profit les études qu’il avait faites sur le Paris inconnu, et se dirigea vers la barrière des Martyrs, avec son nouveau plan d’homme de ténèbres qu’il était.
Rousselin, que nous n’avons pas nommé, nous réservant de dire le mot après l’énigme , est cet inconnu que nous avons suivi, dans le voyage souterrain, en canal. Ce domitile ne se trouva momentanément point de son goût, quoiqu’il se réservât d’en faire usage plus tard ; il fallut donc chercher ailleurs et trouver quelque repaire protecteur plus habitable, et surtout plus conforme aux projets de sa vengeance et de sa passion. Cette nouvelle tentative nécessite de notre part une description nouvelle et un autre tableau du Paris inconnu.
Quand on parcourt Paris, non pas comme le nouveau venu, étranger ou provincial, qui recherche avant tout les lieux où se porte la foule, théâtres, jardins publics, fêtes, bals, promenades, boulevards, tout ce qui constitue le Paris vivant et féerique de notre siècle, la capitale du monde, mais comme un amateur aussi curieux des choses du passé que des choses du présent, il serait difficile de rencontrer des quartiers plus attrayants que ceux qui s’étendent depuis l’ Hôtel-de-Ville jusqu’à la place où s’élevait jadis la formidable prison d’État des siècles précédents. La rue Saint -Antoine, ainsi que les petites rues qui viennent de droite et de gauche se rattacher à cette grande artère, est toute peuplée de maisons qu’à bon droit nous pouvons dire historiques, car elles portent les plus illustres noms de notre histoire. Sous ces lambris, occupés aujourd’hui pour la plupart par la bourgeoisie marchande et les innombrables maisons d’éducation du Marais, ont vécu tout ce qui fut beau, grand, noble et riche, avant la grande tourmente de 1789, depuis madame de
Sévigné, dont l'hôtel de Carnavalet, à l’angle de la rue Culture- Sainte-Catherine, est habité par des écoliers, jusqu’au riche Lambert, qui bâtit à l’extrémité de l’île Saint-Louis la magnifique maison qui abrite l’exil du dernier prince polonais. Sous Louis XIII, la place Royale était le plus brillant quartier de Paris ; et si ce prince affectionnait de résider au Louvre, ses prédécesseurs, avant François I er , avaient longtemps préféré leur hôtel de Saint-Paul, même à leur palais de la Cité et à leur hôtel des Toumelles. Cette maison royale de Saint-Paul était immense. Elle s’étendait d’une part jusqu’à la rivière, de l’auire depuis l'église à laquelle elle empruntait son nom et qui est Aujourd'hui détruite, jusqu’à la Bastille qui gardait la Porte- Saint-Antoine, et avait été construite par le prévôt des marchands Étienne Marcel.
Plusieurs hôtels, plusieurs jardins avaient été enserrés dans sa vaste enceinte. Originairement , elle ne se composait que d’üne seule maison assez modeste, servant de pied-à-terre aux archevêques de Sens, métropolitains de Paris. Les premiers Valois firent l’acquisition de cette maison. Le dauphin Charles, régent du royaume pendant la captivité de son père, le roi Jean, chez les Anglais, après leur funeste victoire de Poitiers, agrandit considérablement ce domaine, notamment en achetant 'hôtel de Puteymuse, dont le nom se retrouve aujourd’hui corrompu et dégradé dans celui de la rue du Petit-Musc. Bien que, >our indemniser les propriétaires, les agents du fisc royal eusent par deux fois levé une taxe extraordinaire sur la ville de ?aris, les vendeurs ne touchèrent jamais leur argent, et le dauphin, devenu roi sous le nom de Charles V, auquel les bistoienÿ ont ajouté l'épithète de Sage, rendit un édit, en 1364, par equel il déclarait l’ensemble des propriétés qui composaient hôtel Saint-Paul fini au domaine de la couronne.
Aux termes mêmes de cet édit, cette résidence devint ïfwstel olemnel des grands esbastements de la royauté. Des fêtes plendides, des magnificences inouïes y signalèrent le séjour de
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 139 Charles V. Quand, en 1373, le successeur des Césars, le puissant empereur d’Allemagne vint visiter le roi de France dans sa capitale , Charles V le reçut successivement dans son Louvre, alors plutôt forteresse et prison que résidence royale, et dans son palais de la Cité : mais ce ne fut qu’à Saint-Paul que l’héritier de Charlemagne fut solennellement présenté à la reine et admis à sa table splendide.
Au règne suivant, cette maison, ainsi que sa voisine la maison des Tournelles, devint le principal théâtre des drames divers que nous raconte l’histoire sur la reine Ysabel de Bavière. Armagnacs, Bourguignons, Anglais, tous les tyrans delà France, à cette époque néfaste, y passent tour à tour. C’est en se rendant à cet hôtel de Saint-Paul, par la vieille rue du Temple, que, dans la nuit du 22 au 23 novembre 1407, le duc d’Orléans est assassiné au sortir de l’hôtel Barbette, où il venait de souper et de passer une partie de la nuit avec la reine. C’est là encore que les bouchers et les écorCheurs de bêtes, sous les ordres de l’un d’eux, Simon Caboche , et ameutés par le duc de Bourgogne, se livrèrent à toutes sortes d’excès.
Plus tard , Louis XII abandonne Saint-Paul pour les Tournelles. Son successeur va plus loin. François I er n’aimait que médiocrement ces amas informes de constructions, ces ménageries, ces treilles, ces jardins plantés de cerisiers dont les souvenirs nous ont été conservés dans les noms des rues des Lions, de la Cerisaie, de Beautreillis. Ce prince avait puisé, dans ses campagnes d’Italie , l’amour des arts et le goût de la renaissance. Il vend, sans scrupule, des portions de ce domaine immense, en 1516, à Jacques de Genouillac, grand-maître de l’artillerie, qui, sur l’emplacement, jette les premiers fondements de l'Arsenal. Avec les deniers de ses ventes, François I er appelle à lui le Primatrice et Léonard de Vinci, et fait bâtir Chambord, Fontainebleau et le féerique château d’Anet. Ses successeurs suivent ce noble exemple artistique. Jean Goujon fait un nouveau Louyre : mais Henri III lui préfère le quartier Saint-Paul.
Ce prince, à la fois dissolu et dévot, aimait avoir sous la main et ses mignons et les religieux aux processions desquels il se mêlait, roulant entre ses doigts les grains d’un chapelet énorme. Il affectionnait surtout les Antonins qui occupaient, non loin de Saint-Paul , un bâtiment à travers lequel , depuis leur suppression (1790), on a construit un passage qui mène de la rue Saint-Antoine à la rue du Roi-de-Sicile.
Trois mignons du prince avaient leur sépulture dans l’église de Saint-Paul, Quélus et Maugiron, tués en duel le 27 avril 1578, et Saint-Mégrin, qui fut assassiné le 21 juillet de la même année. S’il faut en croire la chronique, ce dernier, non content d’être le mignon du roi , était aussi celui de la duchesse de Guise. Le duc de Mayenne, jaloux, le fit frapper d’un coup de poignard dans la rue Saint-Honoré, à onze heures du soir. La Ligue ne respecta pas ces tombes. Le 2 janvier 1589, les ossements des favoris d’un roi odieux furent extraits de leurs bières et traînés au charnier de Montfaucon. Mais à côté d’eux, les ligueurs laissèrent dormir en paix les derniers restes de l’auteur de Pantagruel et de Gargantua, qui reposaient dans la même enceinte.
A côté de ces tombes, plaçons-en vite une autre qui , nous taisant franchir deux siècles, nous ramènera aux limites de cette histoire.
Quand le peuple de 1789 prit la Bastille de la porte Saint- Antoine, et ordonna la démolition de cette infâme prison, on trouva sous le sol des cachots ténébreux, des in-pace, où mourait lentement consumé par le désespoir et la faim le malheureux qu’on y avait descendu. Les démolisseurs pénétrèrent jusque-là et trouvèrent quatre squelettes humains enchaînés encore à des fers scellés dans l'épaisseur des murailles. Ces ossements furent pieusement recueillis et confiés à la terre du charnier de Saint-Paul. On prit quelques pierres de la forteresse, et l’on construisit un modeste monument sur lequel fut gravée l’inscription suivante dont nous retrouvons le texte dans Dulaure:
« Sous les pierres mêmes des cachots où elles gémissaient » vivantes, reposent en paix quatre victimes du despotisme. » Leurs os, découverts et recueillis par leurs frères libres, ne » se lèveront plus qu’au jour des justices pour confondre leurs t > tyrans. »
Juin 1790.
La Bastille démolie découvrit un immense terrain qui est la place à laquelle est resté le nom de la forteresse. Poiir peupler ce grand vide, Napoléon imagina d’y poser une fontaine colossale. On construisit à grands frais un gigantesque éléphant, heureusement détruit à cette heure. Il devait être un jour ou en pierre ou en bronze, mais Paris n’en vit jamais que le spécimen en bois.
Après la révolution de 1830, quand on résolut d’ensevelir les morts de la glorieuse bataille sous les terrains mêmes où jadis s’élevait la prison symbole du despotisme royal , les caveaux funéraires ne présentèrent guère de difficultés aux ouvriers chargés de les creuser. Comme partout où ont passé rois et seigneurs féodaux, les édifices qui s’élèvent sur le sol sont toujours complétés par des constructions souterraines dont les destinations varient suivant les localités, les personnages, les édifices. Les souterrains de l'hôtel Saint-Paul ont, depuis deux siècles, fourni des caves à toutes les maisons bâties sur son emplacement. Ils aboutissaient d’une part aux égouts du côté de la rivière, et oe fut même, au dire de Dulaure , la principale des causes pour lesquelles les rois de France abandonnèrent Saint- Paul pour les Tournelles; de l’autre, aux fossés de la ville et à la Bastille d’Étienne Marcel.
Quiconque veut connaître ce côté du Paris souterrain ne doit pas descendre dans les caves de la rue Saint-Antoine ; à chaque pas il serait arrête par des murailles de construction plus moderne, par des voûtes qu’il faudrait percer, par des portes qu’il faudrait ouvrir ou forcer ; mais dans les rues de la Cerisaie et
142 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, des Lions, à «ertaines maisons sont encore attenants des lambeaux considérables des anciens jardins de l’hôtel, avec leurs plantations dans le style et le goût du temps.
Si l’on descend dans les caves de ces maisons, on les voit se prolonger à l’infini, et il n’est pas rare dans ces prolongements d’en rencontrer d’autres qui viennent s’entrecroiser, s’enchevêtrer aux premiers, de telle sorte qu’on a bientôt besoin d’un fil d’Ariane pour se reconnaître dans ces labyrinthes construits par les Dédales du moyen âge. On arrive ainsi jusque sous les boulevards où se trouvaient jadis les fossés de la ville au temps d’Étienne Marcel. Là, une foule de petites poternes, qui autrefois s’ouvraient dans la campagne et qui maintenant donnent issue dans les caves des maisons construites sur l’ancien rebord des fortifications, indiquent un des usages principaux auxquels on réservait ces routes souterraines. Aux heures de crise, c’était souvent par là qu’échappaient aux vengeances quelques célèbres traitants, quelques usuriers du peuple, quelques disgraciés des cours.
Rousselin loua, dans la rue de la Cerisaie, un petit entresql, contigu à un jardin, et dont les caves noires, humides, lézardées, semblaient receler partout des issues et voiler des excavations profondes et des escaliers gluants, mystérieux conducteurs des immenses souterrains dont nous venons de parler. L'homme de ténèbres donna un sourire satisfait à sa propriété nouvelle, et se promit bien de visiter ses appartenances et attenances, comme on dit en style de Palais.
Le crime «a tribunal.
Le journal, nouveau pain quotidien de la pensée, révèle souvent d’étranges choses à notre réveil. Un matin, la jeune et belle veuve Célestine, qui, depuis quelques jours, trouvait le repos au centre du Paris agité, lut, dans son journal, ce fait
Paris :
« Un crime; encore voilé d’un horrible mystère, a été com- » mis, la semaine passée, dans une petite maison de plaisance » de la commune de Saint-Mandé. Nous nous garderons bien » d’entraver l’action de la justice en rapportant ici tous les » bruits vrais ou vraisemblables qui se rattachent à cette affaire ; » mais nous pouvons annoncer déjà que la justice informe, et » que les débats donneront un étrange chapitre de plus à l’his- » toire des Causes célèbres. Nous avons pris nos mesures pour » devancer de vingt-quatre heures les autres journaux dans » notre compte rendu de l’affaire dite de Saint-Mandé. Chaque » numéro sera tiré à part et vendu au prix de dix centimes. On » souscrit à notre bureau. *
Célestine laissa tomber le journal, en éprouvant une crise
nerveuse qui lui ôta, pendant quelques minutes, l’usage de ses sens. Quant elle revint à elle, sa position lui parut intolérable ; elle vit le tribunal, les juges, le public, les curieux, comme si la baguette d’un magicien eût transDorté devant ses yeux toute la pompe effrayante de la justice humaine ; elle entendit le réquisitoire et les plaidoyers; elle lut les journaux qui racontaient le lendemain cette impudique affaire comme un roman de
144 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, curiosité; elle sévit elle-même, debout et tremblante, devant la barre, couverte par tous les yeux, effleurée par tous les souffles, forcée de quitter les voiles de la pudeur pour éclairer Ja justice dans les plus scandaleux détails... Oh ! s’écria-t-elle, l’impunité 1 l'impunité 1 Que m’importe un châtiment qui me punit, moi, innocente, bien plus que le coupable ! Je ne subirai pas cette honte! je la fuirai.
Lorsqu’elle eut arrêté cette détermination^ et que le calmefut revenu, elle réunit tous les calculs de sa sagàfijté pour deviner par quels moyens le ministère public était informé du crime, puisqu’elle avait recommandé le plus grand secret sur les horreurs de cette nuit. Ne rencontrant aucune conjecture raisonnable, elle cessa d’approfondir le mystère, et sôngeaV au plus urgent.
Une jeune et jolie remme est mieux obôie et plus promptement servie qu’une reine vieille et laide ; Célestine avait supprimé en quelques heures tous les obstacles qui , dans un pays libre, s’opposent à un départ précipité, à un voyage subit en terre étrangère. Le chemin de fer du Nord vint en aide à la jeune femme ; elle était sur la route de Bruxelles le soir même de ce jour.
Rousselin était tranquillement installé dans son entresol de la rue Cerisaie, et à l’abri de toute crainte. Un de ces hasards qu’on cherche lui avait fait rencontrer entre la rue Contres- T rpe un voyageur piéton , à peu près de son âge , de sa taille , de sa tournure, qui lui avait vendu son passeport dix louis. Cet homme simple et spéculateur se nommait Claude Signoret. Au moyen d’une légère altération familière à la plume de Rousselin , l’S de ce nom s’était changée en V, et Rousselin se nommait désormais Vignoret, et avait pris naissance à Lyon. Ensuite, par une de ces profondes observations que Rousselin faisait continuellement sur la singulière harmonie qui existe ou pourrait exister entre un nom et celui qui le porte , Rousselin se composa un air de tête, une tournure, un maintien, un
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 1Û5 accent, très-bien assortis avec le nom de Vignoret; à tel point qu'à ses yeux même, devant un miroir, il oubliait son nom de Rousselin.
Survint pourtant une circonstance fâcheuse qui lui remit en mémoire son ancien nom. Un matin, Rousselin, vêtu en rentier qui jouit d’une rente de 1,500 fr., jouissance modeste, entrait selon son usage au café de la rue Boucherat pour lire un journal et avaler une goutte de cognac parisien à chaque alinéa, pour se donner les airs d’un rentier épicurien , mais économe, ce qui lui conciliait l’estime des habitués. Ces deux mots Cour d'assises, imprimés en vedette à la troisième page du journal, attirèrent son attention, et il eut besoin de tout son stoïcisme habituel, en lisant au-dessous, en second titre: Affaire de Saint-Mandé.
Un brouillard passa devant ses yeux et la goutte de liqueur tomba de ses lèvres et s’arrondit toute jaune sur le journal.
Rousselin lança un regard circulaire dans le café, et ne vit que des lecteurs immobiles ou des consommateurs voraces qui se débattaient avec des tasses souillées de beurre liquide et de miettes onctueuses de pain.
Alors il lut avec une attention fiévreuse et voilée de nonchalance le curieux compte rendu suivant, en omettant toutefois les détails inutiles
Le président au témoin: — Votre profession? — Domestique.
D. Connaissez-vous l’accusé? — Oui, monsieur le président.
D. Dites ce que vous savez. — Le témoin : Le 5 juillet dernier, je.dormais, à 11 heures du soir, dans la petite cour de la maison de madame Célestine Desglajeux, lorsqu’un bruit me réveilla en sursaut, et à travers la fente d’une porte, je vis l’accusé, qui se tenait debout, sur le seuil de la maison, dans une attitude tres-suspecte. Je fis, sur la pointe des pieds, un long détour pour aller chercher le jardinier Vincent Cornilhon, et pendant que nous étions lui et moi fort éloignés, nous enten-
146 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, dîmes des cris terribles dans la maison ; malheureusement, Vincent et moi nous ne sommes plus jeunes ; nous arrivâmes trop 'ard, mais nous vîmes encore l’accusé Benoît et un autre que îous n’avons pas reconnu, qui poussaient avec brutalité ce pauvre M. Rousselin dans un fiacre.. Nous hâtâmes te pas pour porter secours à ce bon M. Rousselin, de qui je n’avais reçu que Jes politesses (te témoin verse quelques tannes), mais le fiacre partit comme si le diable l’eût emporté!... — Le président au témoin : Reposez-vous un instant. — Le témoin ému : Excusezmoi!... C’est que ce pauvre M. Rousselin était la bonté même, ot très-entendu en jardinage et en magnanerie... (L’accusé sourit d’un air ironique.) Nous montâmes alors, Vincent Coruilhon et moi, à l’appartement de notre maîtresse ; mais elle ne voulut pas ouvrir sa porte, et nous dit qu’elle veillerait toute la .mit. Le lendemain, Vincent Cornilhon conta toute cette his- :oire aux gens du voisinage, cela fit grand bruit; madame Desdajeux quitta la maison sans dire où elle allait, et les gens de justice vinrent faire une descente, et nous leur racontâmes tout •e que nous avions vu et ce que nous savions.
— Le président : Quel âge paraissait avoir Rousselin? — Quarante-cinq à quarante-six ans. (L’accusé fait an nouveau sourire.) — Le président : Quelles étaient ses relations avec Célesline Desglajeux? — Oh ! monsieur le président, il n’y avait rien i dire là-dessus ! Un homme de quarante-six ans , et qui ne s’occupait que d’agriculture chez nous.
Le président. : Avez-vous remarqué dans les assiduités de Benoît auprès de Célestine Desglajeux quelque chose d’équivoque? — Monsieur le président, tout était équivoque chez ’if. Benoît; il entrait toujours chez nous comme un furet ou omme quelqu’un qui médite un mauvais coup.
Le témoin Vincent Cornilhon fait une déposition semblable.
Le président : Accusé , avez-vous quelques observations k .dresser aux témoins! — Non, monsieur le président. Je me ontente de donner le plus complet démenti à leurs assertions.
Le procureur général : Accusé, vous devez respecter des témoins qui parlent sous la foi du serment. Soyez mieux avisé dorénavant, et n’aggrave* pas votre position.
L’accusé s’agite sur son banc.
Troisième témoin : Bernard Voire», dit Pretse-Pas, cocher de fiacre.
D. Connaissez-vous l’accusé? — Oui, monsieur le président.
D. Faites votre déposition. — Eh bien ! monsieur le jnge, je vous dirai que cet homme et un autre qui n’est pas ici m’ont donné cinq francs pour boire en les attendant, et que je ne les ai pas bus tout à fait, mais il n ? en manquait guère. J’ai promis de dire toute la vérité.
D. Avez-vous remarqué que Benoît eût employé la violenee pour faire entier Rousselin dans votre fiacre? — Je crois bien. L’autre ne voulait pas entrer, et les deux particuliers, qui étaient plug jeunes et plus vigoureux, l’ont mis de force dans le fiacre.
D. Qui vous a donné l’ordre de marcher? — Celui-là, l’accusé... Je me trompais souvent de chemin, parce que je vous ai dit que j'avais trop bu, et c’était toujours celui-là, cet accusé, qui me remettait dans la bonne route. Moi, que vous dirai-je... je tombai de sommeil. Par bonheur, mes chevaux connaissent Paris, et ils n’ont pas besoin de moi pour gagner la remise.
. D. Où vous a-t-on dit de marcher d’abord? — Au pont d’Austerlitz. Là je me suis arrêté et je me suis un peu endormi. Qui ' sait tout ce que j’avais bu!... Après, nous avons traversé le pont; les chevaux ont couru. Je n’avais plus la tête à moi. Je voyais danser toutes les lanternes du gaz. Enfin je me suis trouvé seul avec beaucoup d’argent dans ma bourse, que j’aurais voulu rendre, parce qu’il me paraissait mal gagné. Aussi je l’ai donné à un vieux des nôtres, qui est invalide, sans lui dire d’où ça lui venait.
D. Vous ne pouvez donc pas préciser l’endroit où l’aeeusé a
itté votre fiacre? — C’est, je crois, du côté de la barrière
d'Enfer; mes chevaux sont venus tout seuls; ils me conduisaient.
D. Accusé, avez-vous quelques observations à faire au témoin? — Aucune, monsieur le président.
D. Vous persistez à nier que vous ayez conduit Rousselin violemment dans un fiacre, au milieu de la nuit du 5 au 6? — Je persiste.
D. Prenez garde ! toutes les dénégations ne constituent pas un bon système de défense. — Je n’ai pas d’autre système à adopter. Je suis innocent.
Le procureur général : C'est ce qu’il faut prouver. — L’accusé : Prouvez donc ma culpabilité. — Le procureur général : C’est ce que nous faisons.
Un juré : L’accusé reconnaît-il au moins qu’il avait des relations avec Rousselin? — L'accusé : Si je réponds à une question, je m'oblige à répondre à tout. J’aime mieux me taire sur tous les points, ou bien n’ouvrir la bouche que pour dire : Je suis innocent.
Le procureur général : La vérité se fera jour, malgré les ténèbres dont votre silence veut l’entourer. — L’accusé hausse les épaules. Murmures dans la salle. Le président fait un signe à l’huissier.
Le président : Vous êtes voisin du domicile de Rousselin. — Oui, monsieur le président.
D. Le voyiez-vous souvent? — Tous les jours.
D. Depuis quelle époque avez-vous cessé de le voirŸ — Depuis le 5 juillet; je ne puis pas me tromper, je n’ai qu’à regarder mon livre de vente.
D. De quelle réputation Rousselin jouissait-il dans le voisinage? — Le témoin, avec émotion: De la meilleure réputation, et il la méritait bien, le pauvre homme 1 II faisait du bien à tout le monde et il se refusait tout à lui. Il vivait de rien. J’en sais quelque chose, moi ; j’étais son fournisseur. Il avait bien voulu
être le parrain de ma dernière fille, et pour sa fête, le jour de sainte Louise, il lui a donné
Le président: Ces détails sont inutiles à la cause; vous pouvez vous asseoir.
Cinq autres témoins du quartier de l’Observatoire out tous connu particulièrement Rousselin, et ils s’associent tous pour rendre hommage à ses vertus.
Victorin Fillon, sergent-major dans la douzième légion, connaît dans sa compagnie Rousselin depuis 1835, et il affirme que la légion n’a pas un homme plus dévoué, plus aimé, plus estimé que Rousselin. Pour la première fois, il a manqué à son service le 9 juillet !
Une voix : Je crois bien!
M. le président: Huissiers, faites sortir celui qui a dit: Je crois bien!
Le valet de jardin et la vieille femme de ménage de Rousselin sont successivement introduits, et leur déposition, entrecoupée de sanglots, est accablante pour l’accusé Benoît. Ces deux fidèles serviteurs reconnaissent, dans l’accusé, l’homme qui est venu le 6 juillet les éloigner de la maison sous'un mauvais prétexte, en leur donnant au nom de Rousselin cinq cents francs de gratification.
L’accusé ne paraît pas ému de cette déposition, faite avec un accent de vérité irrécusable.
Le président : Accusé, vous avez entendu? — Oui, monsieur ?.e président.
D. Vous n’avez aucune observation à faire? — Aucune.
D. Accusé, où avez-vous passé votre soirée du 5 juillet? — Si je faisais la même question à chaque membre de la cour, aucun ne pourrait me répondre. Comment veut-on qu’au bout de plusieurs mois , on se rappelle l’emploi d’une soirée ?
M. le président : Messieurs les jurés apprécieront ce nouveau refus d’obtempérer aux ordres de la cour.
Le portier de la maison habitée par Benoît , appelé en vertu
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, du pouvoir discrétionnaire du président, donne sur les habitudes et les mœurs de l’accusé des détails peu favorables. — Si j’avais trois locataires comme M. Benoît . dit-il en finissant, je quitterais ma porte, qui est pourtant une des meilleures portes de Paris.
L’avocat nommé d’office pour défendre Benoît s’est acquitté convenablement de ce pénible devoir.
Nous citerons les morceaux les plus remarquables du discours du procureur général :
« Quel est d’abord l’accusé ? a dit ce magistrat ; c’est un homme qui usurpe un titre honorable qui n’est pas le sien, qui ne lui appartient pas ! Benoît usurpait le titre d'avocat. Benoît n’a aucune profession. Benoît est un de ces jeunes hommes qui arrivent dans les capitales avec une bourse vide, et la remplissent par des professions déshonnêtes, jusqu’à l’heure où le crime couronne le dérèglement.
* Les dépositions des témoins vous ont démontré jusqu’à l’évidence toutes les phases de ce crime. Benoît, et son complice encore inconnu, mais que l’œil de la justice saura découvrir, entrent chez une femme qu’ils croient isolée ; ils entrent avec toutes sortes d’intentions criminelles, en hommes de luxure et de vol. Un ami dévoué, le malheureux Rousselin,
Qu’il ne s’attendait guere A rencontrer dans cette alTaire,
comme dit le prince des fabulistes, se trouve dans la maison où le crime va se commettre. Il y a lutte, il y a combat, il y a engagement. L’homme de quarante-six ans, l’infortuné Rousselin est vaincu par ses deux jeunes adversaires. Mais ce témoin est terrible ; mais ce témoin parlera ; mais ce témoin sera fatal à Benoît et à son complice ! Il faut donc détruire ce témoin, il faut l’anéantir. Le crime appelle le crime : abyssus abyssum invocat. Les mânes du malheureux Rousselin demandent ven- , geance. Rousselin sera vengé. Nous regrettons qu’une suscepti-
SALONS ET SOUTERRAINS DS PARIS. 151 bilité pusillanime et malentendue ait éloigné du sol de la France la veuve Desglajeux ; mais la justice doit suivre son cours... »
Le jury a fait des réponses affirmatives, mais avec des circonstances atténuante*. Benoît est condamné aux travaux fortés à perpétuité.
Rousselin déposa lentement sur la table le journal où il venait de lire ces débats judiciaires, et, donnant quinze centimes au garçon, il lui dit :
— Il y a dans la Gazette d’aujourd’hui un procès fort intéressant. — Oui, monsieur Vignoret, répondit le garçon ; je l’ai lu ce matin. — 11 faut avouer, dit Rousselin, qu’il y a des hommes bien...
Ses joues s’enflèrent et ses yeux cherchèrent au plafond une épithète assez expressive pour flétrir ces hommes ; mais il laissa„croire qu’il ne trouvait pas l’épithète, et, saluant la dame du comptoir, il sortit en ayant l’air de contenir son indignation contre le faux avocat Benoît.
Nouvelle* découvertes.
Malgré cette révélation inattendue faite par un journal, Rous selin ne crut pas devoir changer ses habitudes de rentier ; il s( promena, selon son usage, sur le boulevard Beaumarchais, ei mettant sur sa figure la béatitude de l’imbécilité qui jouit d; douze cents francs de rente et ne demande rien de plus au:, hommes, à Dieu et au Marais.
Cependant, le souci intérieur brûlait sa poitrine ; mais l’éner gie de l’homme empêehait ce souci de remonter au front et d>
152 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, s’y inscrire dans une ride délatrice. Indépendamment £« procès de Benoît, Rousselin ne comprenait pas certaines choses qui se rattachaient à l’affaire ; il se faisait des questions insolubles : — Pourquoi, se demandait-il, pourquoi Benoît s'est-il enfermé dans ce système de dénégation ? Pourquoi n’a-t-il pas confié sa cause à un avocat expert qui aurait pu tirer un si bon parti de l’absence de madame Desglajeux, et de tant d’autres circonstances nées dans les débats? Pourquoi Benoît s’est-il obstiné à garder le silence sur Lecerf ?
Rousselin cherchait la clé de ces mystères, en regardant, d’un œil stupide, les enseignes et les étalages des boutiques du boulevard. Pour le moment, il n’y avait pas encore, comme on dit, ■péril en la demeure; toutes les précautions prises étaient bonnes ou paraissaient telles. En cas imprévu , mais possible , les immenses souterrains, dont les issues s’ouvraient ténébreusement sous le jardin de la maison de la rue de la Cerisaie, étaient un abri sauveur. 11 fallait pourtant se mettre en règle plus sévère contre les terribles éventualités de l’avenir et contre ces coups que le hasard intelligent et railleur invente si bien pour déranger les plans les mieux établis.
L’esprit tendu vers ces idées, Rousselin remarque une petite enseigne très-modeste, fixée sur une vieille porte, et qui paraissait fort peu se soucier d’être lue par les passants. Elle était ainsi conçue : Dépôt d'antiquités parisiennes extraites des fouilles. L’enseigne elle-même avait l’air d’une antiquité.
Rousselin sonna , et , montant l’escalier du premier étage, il relut la même enseigne clouée sur une porte vitrée. Il entra.
Un parfum de passé s’exhalait de ce magasin étrange; on aurait cru entrer dans un caveau plein de momies démaillotées et rendant à l’air tout le camphre qu’elles avaient reçu dans les pharmacies tumulaires de Memphis.
Un homme, vêtu d’une houppelande séculaire comme lui, se promenait entre deux vitrages, en jetant un regard de satisfaction sur ses marchandises inconnues du public. L’arrivée d’un
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 153 acheteur était un phénomène pour ce marchand; aussi parut-il étonné comme un bijoutier du Palais-National qui voit sa porte s’ouvrir.
Rousselin examina les objets étalés sous vitres , en prenant des pauses d’agatophile, et fit quelques légères emplettes, au grand regret du marchand, qui paraissait désolé de vendre sesdenrées comme un père noir du Congo qui vend ses enfants au négrier pour nourrir sa famille.
— Monsieur, dit Rousselin, vous avez là un dépôt de richesses précieuses qui me tenteraient bien, si j’étais riche. Où donc avez-vous trouvé tant de curiosités et de magnificences, comme nous disons en terme d’agatophiles ? — C’est mon père qui a fait cette collection, dit le marchand, et il me l’a laissée en héritage. — Votre père a trouvé tous ces trésors à Paris? — Oui, monsieur. — En faisant des fouilles? — Mon père connaissait mieux que personne le Paris souterrain ; c’est lui qui a découvert les galeries qui s’étendent de la rue de la Cerisaie jusqu’au quai Saint-Paul. — Ah ! fit Rousselin en reculant d’un pas malgré lui. — Oui, monsieur, ajouta le marchand, c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. — Il y a donc des galeries qui ?...
Rousselin laissa l'interrogation suspendue sur ce qui.
— Sans doute, reprit le marchand, et mon père en connaissait bien d’autres... Tenez, voilà un manuscrit qui renferme des notes fort intéressantes sur d’autres souterrains plus inconnus, et que mon père a visités en 1802 .
Et le marchand prit sur une table un in-quarto manuscrit et relié qu’il montra, en l’ouvrant, à Rousselin.
Rousselin, d’un air nonchalant, tira de sa poche des lunettes dont il n’avait pas besoin, et parcourut le recueil.
— Donnez-vous la peine de vous asseoir, dit le marchand en désignant un fauteuil boiteux et vermoulu. — Si vous voulez bien le permettre, dit Rousselin. Et il s’assit et feuilleta.
D’abord Rousselin lut à la hâte une description assez exacte des Catacombes, ce qui ne lui apprit rien, mais lui donna une
154 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, idée favorable de la suite ; puis il tomba sur les caveaux immenses aboutissant par deux issues à la rue de la Cerisaie ; enfin, il découvrit un chapitre des plus intéressants et qui fit sur lui, homme des ténèbres et de prudence , une impression extraordinaire.
Profitant d’un moment où le marchand regardait le boulevard, il déchira ce chapitre, dans un double but, d’abord pour le méditer à loisir, et ensuite pour détruire cet indice de refuge et le dérober à tous les regards.
Voici ce curieux chapitre : »
. . . « Le vieux Paris disparaît à toute heure sous le marteau des démolisseurs. Nulle ville n’est plus oublieuse de ses souvenirs. Les pierres antiques tombent une à une , et plus tard, quand une curiosité pieuse vient visiter les lieux où vécurent et souffrirent nos pères, elle ne trouve plus que des constructions modernes *. Hâtons-nous donc, profitons de quelques vestiges qui nous restent encore pour démêler sous ces couches successives les traces du Paris des anciens jours.
» La rive gauche de la Seine était déjà occupée par une ville «
célèbre quand la rive droite voyait à peine çà et là quelques maisons se grouper autour des fabriques que peuplaient les quartiers modernes de l’IIôtel-«le— Ville. Cette célébrité, la rive gauche la devait surtout à ses écoles. Dès les temps reculés, après que les barbares eurent mis à néant, les chaires qui, de Rome , de Constantinople , d’Alexandrie , de Marseille , envoyaient la science à l’univers connu, quand refleurirent les lettres, les écoles de Paris devinrent les plus célèbres du monde. Il a été de mode au xvn« et même au xvm e siècle de se moquer des âges antérieurs, comme si une époque ne frayait pas la
1 C’est ainsi que récemment (en MM) nous avous vu jeter par ter^ la maison d’Ahéiard, longtemps respectée. Elle était sur le quai de la rive gauche, presqu'en face de Notre-Dame. Sur son emplacemeut s’élève une maison nouvelle.
route à celle qui lui succède, comme si Molière, Racine, Lafontaine. Voltaire, ne devaient rien à Rabelais et à Ronsard Locke et Malebranche rien à Abélard et à saint Anselme.
» Parmi ces écoles qui faisaient la gloire de la rive gauche une des plus illustres fut, sans contredit, eelle qu’établit à l’abbaye Saint-Victor Guillaume de Champeaux, au commencemen du xu® siècle (vers 1111). De cette école sortit Abélard, qui devenu professeur à son tour, ne trouvait pas d’enceinte asse vaste pour contenir le nombre de ses auditeurs. 11 les conduisi . sur la Montagne Sainte-Geneviève, et de la place où devait plu tard être bâti le Panthéon, il jetait sa parole éloquente à ce jeunes têtes, à ces jeunes cœurs qui s’exaltaient jusqu’au mar tyre dans les querelles platoniciennes des réalistes et des nominaux. <
» Depuis Guillaume de Cbampeanx et Abélard, l’abbaye et le écoles de Saint-Victor, comme les établissements religieux di Paris, ont subi des vicissitudes dans le détail desquelles nou n’entrerons pas. Les chanoines avaient un privilège sur les eau: de la Bièvre, qui plus tard les conduisit, par voie de justice, creuser des canaux et des aqueducs *.
» L’abbaye de Saint-Victor touchait à l’enceinte de Philippe- Auguste. En 1188, avant de partir pour la Croisade, ce priuc voulut donner des fortifications à sa bonne ville de Paris. Dan. la rue qui porte le nom des Fossés-Saint-Victor, on voit encor: les vieilles murailles. Elles sont en état de parfaite conserva tion dans plusieurs cours et jardins, et des percements moderne ont permis de mesurer les douze pieds d’épaisseur de leur par lie inférieure.
» Ici encore nous retrouverons les constructions souterraine, qui rendent cette étude de Paris si curieuse et si attrayante.
i Cet établissement religieux était fort considérable; sur ses terrains an a construit le moderne et élégant quartier de Saint-Victor, entre l’En trepôt des Vins et te Jardin des Plantes.
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 157 ses constructions servent ici de prison, là d’habitation particulière *. L’église seule est debout, et malgré sa dévastation J , c’est une des plus belles œuvres architecturales de Paris.
» L’origine de cet établissement est fort ancienne. Nous n’en parlerons pas ici, pas plus que des Prés, qui avaient donné leur nom à l’abbaye. Il y a longtemps que tout est dit sur le grand et le petit Pré-aux-Clercs. On connaît moins la position souterraine de cet immense domaine qui faisait la richesse des moines, soit par la foire qui s’y tint jusque sous Louis XIII, soit par les immunités et privilèges dont ils savaient user et abuser.
» Ces souterrains s’étendaient jusqu’à la rivière et pénétraient même, dit-on, jusque dans l’hôtel de Nesle. C’est pourquoi, quand les eaux de la Seine sont hautes, toutes les caves de ces quartiers sont inondées.
» Aujourd’hui les souterrains sont envahis par des décombres de toutes sortes qui obstruent le passage sans les combler. On y descend par plus d’un endroit, et notamment par la maison n° 13 de la rue de l’Abbaye. Quand le tribunal de 93 tenait ses prisonniers à Saint-Germain-des-Prés, plus d’un qui connaissait ces mystères de l’abbaye parvint à s’évader par ces issues, qui, en général, aboutissent dans les maisons. . . .»
Rohsselin avait refermé avec respect le précieux in-quarto, comme le dévot referme un reliquaire, et le replaçant sur la table, il salua le marchand et sortit d’un pas lent et avec un visage tranquille , comme un vertueux patriarche de la rue Chariot.
* C’est un remarquable édifice en briques d’un rouge vif, numéroté 13, rueae l'Abbaye, en face de la rue Furstemberg. Une partie est occupée par un institut agricole. Notre grand peintre Gigoux y a établi ses ateliers.
3 Elle a été restaurée récemment.
Une apparition de naît.
Ce jour-là même, Rousselin voulut faire une reconnaissance dans ses nouveaux domaines et les fouiller dans leurs plus intimes sinuosités pour voir s’il pouvait encore y trouver un abri en cas de poursuite. Après le coup de minuit, il descendit dans les caveaux du jardin avec toutes les provisions nécessaires pour cette promenade souterraine ; de plus il avait inventé un fil conducteur d’un nouveau genre qui manquait à Ariane et qui promettait d’être plus sûr que la ligne crayeuse des Catacombes, car on pouvait au besoin le suivre dans la plus profonde obscurité. A vingt pas d’intervalle, il enfonçait un clou au bas du mur gauche, et lui donnait une inclinaison du côté de l’entrée du jardin.
Une cloison fort mince, et qu’il était aisé de reconnaître à une teinte plus récente que celle du reste du caveau, avait été déjà percée par Rousselin le premier jour de son installation. Cette issue ouverte lui livrait un accès facile dans les profondeurs mystérieuses qu’il voulait connaître, comme le marin veut étudier, sur la carte, la mer où il va naviguer, pour en connaître les ports et les écueils.
Les premières salles n’offraient rien de remarquable; par intervalle, il fallait que le marteau démolisseur que Rousselin maniait habilement, comme tout ce qu’il maniait, fît une petite brèche ronde, proportionnée au corps de l’assiégeant. A mesure qu’une pente insensible, mais que sa longueur rendait considérable, faisait descendre, à son insu, Rousselin très-profondément dans le sol, les caveaux et les galeries revêtaient une physionomie nouvelle. Çà et là, des arceaux bien construits.
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 150 des clés de voûtes puissantes, des arêtes de pilastres fortement accusées, des assises saillantes d'un granit de fer, attestaient qu’un architecte hardi avait passé parla en apportant une pensée, un secret, un mystère que les murs ont gardé.
Lorsqu’on passe, à Florence , devant le palais Riccardi , via Larga, et qu'on examine cette architecture de diamant, ces larges pierres frustes, ces reliefs de bronze, cette façade percée de fenêtres hautes et de meurtrières, comme une citadelle, on devine que le palais Riccardi et d’autres de même construction ont été bâtis selon les exigences d’une époque féconde en troubles, et que chaque citoyen riche de ce temps voulait avoir sa forteresse dans la cité. Ainsi, les cavités profondes que Paris recèle sous son épiderme annoncent toujours une phase d’histoire où la sécurité, pour certaines familles, n’existait qu’à cent pieds sous la surface du sol; par exemple, les troubles religieux ont fait .creuser plus de souterrains qu’ils n'ont fait bâtir de maisons 1 .
En avançant avec lenteur et en furetant avec soin , non pas avec des pensées d'archéologue, mais avec des idées criminelles de proscrit, Rousselin découvrit un caveau qui paraissait avoir été habité, comme une vaste salle d’auberge servant de caravansérail. On y voyait même des traces d’un feu de cuisine, dans une large excavation. Une porte basse, étroite, murée hermétiquement avec des briques, conduisait par un escalier à la maison supérieure. Rousselin fit de vaines conjectures pour
1 En 1826, les Tuileries forent an jour mises en grand émoi: on vint dire au roi Charles X qu'on entendait un grand bruit du côté des caves; qu’on distinguait parfaitement les coups de pioche et que sans doute c'était une conspiration qui menaçait le château. — Aussitôt on s'empresse, on descend dans les caves, on perce le mur du côté oô venait le bruit, et on se trouve dans un long souterrain qui conduisait à la rue du Roule, près de l'hôtel Coligny. — Là, on trouva un marchand de vins occupé à réparer sa cave. C'était le bruit qu'on avait entendu. On acheta le silence de cet homme et l’on coupa ce souterrain par plusieurs murs, en ayant soin d’embarrasser de décombres les intervalles.
160 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, deviner approximativement l’endroit de Paris où il était, et la portion de rue correspondant à ce caveau. Ce lieu garda son mystère, et comme la lampe du visiteur côtoyait un mur fait de pierres énormes, cette inscription se fit lire en grêles majuscules : Launoy, octobre 1572. Rousselin, qui était toujours en fonds d 'érudition historique , tira de cette date une conjecture vraisemblable, en supposant qu’elle avait été écrite sur ce mur par un huguenot , deux mois environ après la Saint-Barthélemy ; il sonda ensuite, en frappant avec son marteau, l’épaist seur de la porte murée, mais elle ne rendit aucun son qui indiquât la possibilité d’un percement immédiat : celui qui avaifait murer cette porte avait sans doute aussi amoncelé dans l’eScalier d’autres obstacles, pour se défendre contre des enne mi s souterrains, car les précautions, selon le moment, changeaient de nature : après avoir creusé des caveaux pour se dérober aux attaques supérieures, on mura ensuite ces mêmes caveaux pour se dérober aux attaques inférieures. Cette double tactique parut évidente à Rousselin. Pendant un assez long espace, à droite et à gauche, on découvrait encore, aux lueurs de la lampe, des traces incontestables d’habitation, des débris de bancs vermoulus, des crochets de fer fixés aux murs, de larges pierres unies, servant de sièges, et surtout beaucoup d’inscriptions illisibles, ou effacées par l’humidité ; en pareil lieu, les inscriptions sont toujours faites par ceux qui restent, et non par ceux qui passent. La manie du prisonnier ou du proscrit est de charmer ses ennuis en inscrivant sa pensée sur un mur, comme on dépose une confidence triste dans le sein d un ami. Le mur a souvent remplacé l’ami dans les horreurs de la prison.
Tout ce que découvrait Rousselin était d’une tristesse horrible ; mais cet homme avait tellement incrustée au cœur la passion de ces sortes de mystères et de ténèbres, qu’il oubliait même sa position fatale pour s’extasier devant les merveilles de ce monde nouveau, ces royaumes du vide, inania régna , déroulés devant lui.
En pareille latitude, le moindre bruit qui n’est plus en harmonie avec tous les petits murmures qu’on écoute depuis longtemps, arrête les pas, brûle les oreilles, agite la racine des chereux, étreint les muscles du cou. Rousselin éleva sa lampe audessus de sa tête, pour voir aussi loin que pouvait le permettre la dégradation des teintes ténébreuses. Rien ne se montrait, rien qu’un mur grisâtre et un pilier massif, soutenant une clé de voûte affaissée par le poids de Paris. L’ouïe de Rousselin avait une vertu féline qui ne souffrait pas qu’on l’accusât d’imposture ; ce qu’elle entendait était très-bien entendu
Même Rousselin devina que ce bruit n’appartenait pas au passage d’un reptile, au coup d’aile d’un oiseau de. nuit, à la chute des gouttes d’eau sur les pierres du souterrain. L’exquise perfection de l’oreille avait distingué une plainte humaine, et l’aventureux visiteur comprenait, de plus, à la répercussion de l’écho, que le danger n’était pas loin. Seulement, au milieu de cet entrecroisement de voûtes et d’ellipses, naturelles conductrices des moindres sons, il était impossible de savoir de quel côté venait le péril. Cette incertitude ne fut pas longue; une tête pâle et couverte de cheveux noirs se montra derrière le pilier grisâtre, et un éclat de rire de damné accompagna cette épouvantable apparition.
Rousselin savait par expérience que la fuite est le pire des préservatifs contre le danger ; il s’avança résolument et à l’instant même. Un homme à moitié nu, armé d’un couteau, se précipita sur lui ; Rousselin para le coup en maître d’escrime . et sa vive riposte asséna un vigoureux coup de marteau sur le bras droit de l’assaillant, qui poussa un cri de rage ou de douleur et laissa tomber l’arme.
Rousselin la ramassa, et cet homme, prêt à tous les crimes, Mais ayant toujours une horreur invincible pour le sang versé dans un assassinat, dit à l’habitant du souterrain, pour lequel il avait déjà quelques sympathies .
— Es-tu seul ici? — Seul. — Et que viens-tu faire ici? Va, ne
162 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, crains rien, tu peux parler; si j’avais voulu te tuer, qui aurait pu m’empêcher de le faire? N’aie pas peur, je suis peut-être ton ami. — Vous voyez bien que je suis seul, répondit l’autre; si j’avais des compagnons, je les aurais appelés à mon secours. Ce souterrain est mon refuge. Il y a sans doute, dans d’autres endroits, ténébreux comme celui-ci, d'autres malheureux comme moi, mais je ne les ai jamais vus, ou je les ai adroitement évités, parce que l’habitude de ces caveaux nous donne l’instinct des hibous et des chauves-souris; nos oreilles sont des yeux, et nous voyons très-clair lorsque nous entendons. — Et à quel genre de malheureux appartiens-tu? demanda Rousselin d’un ton paternel, en croisant sur sa poitrine ses bras, dont l'un était armé d’un marteau et l’autre d’un poignard. — Vous n’avez pas deviné? dit l’autre avec un sourire mélancolique. — Ma foi, non, je n’ai pas deviné. — Vous ne me trahirez pas? — Imbécile ! quel intérêt ai-je à te trahir? Tu me dois la vie, et tu commences déjà, toi aussi, à être ingrat 1 — Vous avez raison ; je ne dois pas vous craindre... Voici mon histoire en quatre mots : Je suis né à Paris, à la barrière des Deux-Moulins. A vingt-deux ans, j’ai malheureusement aimé une fille qui me donnait de grandes inquiétudes sur sa fidélité. Un jour, dans un accès de jalousie, je l'ai frappée d’un coup de poignard. Elle a survécu à sa blessure. Moi, on m’a jugé, on m’a condamné à vingt ans do galères; j’en ai passé quatre à Brest; puis j’ai trouvé moyen de m’évader. Je suis venu à Paris, qui est pour nous la ville la plus sûre : j’ai appris que cette femme était entrée , comme sœur de charité, à l’Hôtel-Dieu. Je l’aime toujours, malgré le mal qu’elle m’a fait, et je voudrais la revoir encore une fois, dussé-je mourir à côté d’elle , dans son hospice , sur un grabat.
— Et depuis combien de temps mènes-tu cette vie souterraine ?
— Depuis quinze mois. — Et comment fais-tu pour vivre? — Je
fais comme le loup : je sors quelquefois la nuit. Puisque le loup trouve sa nourriture, l’homme doit la trouver. — En effet, tu ressembles assez à un loup. — Si ressemblais à un Adonis, je ne
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 163 ferais pas ici. Il n’y a de malheureux en amour que les gens Irès-pauvres et très-laids. - Tu te trompes : il y a d’abord ceuxlà, c’est incontestable; mais on en trouve d’autres encore. — Et iront-ils aux galères, ces autres? — Ma foi. ils pourraient bien y aller, si on les trouvait... Mais revenons à nos loups... voyons, ceci m’intéresse : comment fais-tu pour manger? — Rien n’est plus facile : je prends. — C’est-à-dire... tu voles... — Non pas, c’est bien différent; j’ai horreur du vol. — Explique-moi cette distinction. — Il faut que je vive, n’est-ce pas? — Je n’en vois pas trop la nécessité dans ta position; mais enfin , je te l’accorde, puisque tu tiens à vivre. — Deux fois par semaine, je sors de mon trou.— Et par où sors -tu? — Par là, de ce côté... il y a un escalier de terre que j’ai fait, et qui s’ouvre à l’air des vivants, au milieu d'une cour déserte, de l’autre côté du boulevard. C’est un terrain à vendre pour bâtir, et il y a des herbes hautes comme dans un cimetière abandonné. Malheureusement, il faudra bientôt que je me retourne d’un autre côté, parce que l’autre jour des entrepreneurs sont venus, et ils ont dit qu’on allait commencer à bâtir sur ce terrain. Si on bâtit une maison sur mon trou, je me trouve ici pris comme un rat sans prévoyance, ce qu’on n’a jamais vu dans l'espèce de ces animaux, qui sont nos précepteurs. — Tu es un observateur profond , dit Rousselin en riant ; continue. — Figurez-vous, Monsieur, dit le galérien du tou d’un hemme qui entre en familiarité, figurez-vous que ces rats sont de vrais diables, des sorciers. D’abord , ils ne se méfient plus de moi, parce qu’ils comprennent que je suis obligé de vivre comme eux, et ils me traitent en camarades. L’autre jour, il yen avait deux, et les plus fins de la bande, qui écoutaient les entrepreneurs de maçonnerie, au bord du trou, et ils se regardaient d'un air inquiet. Ces deux chefs ont eu l’air ensuite de tenir conseil avec d’autres confrères, et le soir môme, ils se sont établis à la file dans un autre endroit ; un ingénieui a donné les premiers coups de dents sur un terrain, et chaque rat est venu à son tour travailler à une nouvelle issue ; elle sera
164 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, prête, sans aucun doute, lorsque les entrepreneurs de maçonnerie auront comblé l’ancien trou, qui maintenant encore sert à tout le monde, à ces pauvres animaux et à moi. — Oui, dit Rousselin, ces animaux font réfléchir; il faut être prudent et prévoyant comme eux. — Ce sont eux aussi, poursuivit l’autre, ce sont eux qui m’ont appris à faire mes provisions. — Ah oui ! interrompit Rousselin, tu t’es écarté du sujet qui m’intéresse davantage. Raconte-moi tes repas. — Je sors, comme je vous l’ai dit, à certains jours de la semaine, et au milieu de la nuit, en évitant autant que possible k” clairs de lune. Pour ne pas vous ennuyer, je vais seulement vous erpliquer comment je m’y prends pour me procurer un gigot de mouton ou un entre-côte de bœuf. — Ceoi est trop fort I dit Rousselin en riant ; tu manges des rôtis ? — Excellents ! monsieur. — Mais tu les manges crus ? — Ce ne seraient plus des rôtis VU 3 étaient crus. — La "réflexion est juste. Voyons donc vite : comment t’y prends-ti . pour les faire cuire? — Rien de plus aisé... tenez... regardez là dans cette excavation, je fais du feu et j’établis ma cuisine à a façon des Bohémiens. — Très-bien ! je comprends maintenais i. Expliquemoi le reste; je suis fâché de t’avoir interrompu pour si peu. — Vous savez, monsieur, qu’il y a dans Paris une grande quantité de magasins de boucherie qui sont fermés par des grilles ou des portes à claire-voie? — Je sais cela ; les bouchers ont recours à ce moyen pour donner à leurs marchandises une fraîcheur dont elles ont toujours besoin. — Je porte donc avec moi cette perche que vous voyez là... — Ce n’est pas une perche, c’est un bâton. — Non, monsieur, c’est une perche; regardez, elle a quatre compartiments, et elle prend la longueur que je veux. Armé de cette perche qui a un croc au bout, je décroche une pièce de viande, je l’amène jusqu’à la grille, et avec ce couteau que vous m’avez pris, je la dépèce en tranches, et je ne laisse pas une trace de mon expédition. — 11 me semble que cela ressemble assez à ce que nous appelons un vol. — Non, monsieur; si les bouchers redoutaient d’être volés- ils mettraient deux grilles;
puisqu'ils n’en mettent qu'une, c'est qu'ils veulent faire du bien aux pauvres gens et leur donner l’aumône sans les humilier : j’entre dans leurs idées généreuses, et je prends ce qu’on me laisse, sans précaution, sur le seuil des boutiques. — A la bonne heure ! c’est une philosophie comme une autre. — Maintenant, monsieur, j’espère que vous me rendrez mon couteau, dont vous voyez que j’ai un si grand besoin. — Je te le rendrai... Mais avant, conduis-moi à l’issue du terrain à bâtir. — Venez, monsieur... prenez bien garde... marchez sur la pointe des pieds... ne faites pas de bruit. — Il y a donc du danger de ce côté? — Non, monsieur, il y a des pauvres animaux qui dorment.
Grégoire Mâchefer.
Rousselin fut conduit ainsi jusqu’à l’ouverture des caveaux, et à la clarté douteuse de quelques étoiles, il vit une vaste cour, close de petites murailles, et dont les hautes herbes attestaient l’abandon.
— Ils ont la rage maintenant de bâtir partout, lui dit le galérien; il ne restera bientôt plus à Paris un jardin, une cour, un arbre. Vraiment, on ne sait plus où se réfugier pour vivre tranquille ! — Et tu ne connais pas d’autre issue que celle-ci ? demanda Rousselin. — Non, monsieur; mais vous, vous devez en connaître une autre, puisque vous êtes venu de l’autre côté? — Oui, dit Rousselin; mais celle-là, tu ne la connaîtras pas. — Comment! monsieur; si demain les entrepreneurs viennent commencer leur travail ici, vous me laisseriez enterrer vivant dans «es caveaux comme une taupe !
Rousselin sourit, réfléchit quelques instants, et dit comme en à parte : J’ai bien envie d’essayer encore une fois de faire un ingrat. Et, haussant la voix, il ajouta: — Écoute : si je t’habillais comme un honnête homme, si je te donnais quelque argent, mnsentirais-tu à reparaître dans le monde, et te erois-tu assez rusé pour tromper les yeux de la rue de Jérusalem ? — Moi, monsieur! dit le galérien en contenant une explosion de joie, pouvez-vous douter de ma finesse ! J'ai trompé tous les gardeschiourme du bagne ; j’ai trompé les inspecteurs des cabanons ; j’ai trompé les sentinelles de l’arsenal ; je me suis échappé, en plein midi, du milieu de trois mille galériens, et vous me demandez si je pourrais tromper la police de Paris ! des aveugles qui s’arrêtent quelquefois entre eux pour faire voir qu’ils gagnent l’argent qu’on leur donne tous les samedis ! Allons donc, monsieur ! vous ne connaissez pas un galérien ! — Ne te fâche pas, dit Rousselin : mais écoute, il me semble que jamais tu ne pourras le faire une tête et une figure de société humaine. Tu ressembleras toujours à un échappé du bagne ou de l’enfer. — Eh bien ! c’est ce qui vous trompe, monsieur. Tenez, regardez-moi bien en face. — Oui, je te regarde ; tu as un profil horrible; des yeux enfoncés et couverts de poils ; un nez qui ressemble à un bec ; une bouche qui est heureuse de rencontrer des oreilles ; une barbe de bélier sauvage; un teint de vampire au clair de lune ; un cou d’autruche déplumée ; un regard de tigre à jenn. Tu vois que je t’ai bien regardé. — Monsieur, dit le galérien, ce signalement n’est pas très-flatteur, et peut-être il est vrai. Eh bien ! donnez-le à toute la gendarmerie française, et je veux la traverser dans toute sa longueur sans être reconnu pour Grégoire dit Mâchefer. — Tu crois cela ? — Si je le crois! j’en suis sûr jusqu’au bout de mes ongles. Ah ! si vous m’aviez vp sortir du bagne, vous seriez de mon avis et pas du vôtre. — Ttt ne te ressemblais donc pas? — Pas plus, monsieur, que votre lampe ne ressemble au soleil. Je suis sorti blond, frais, rose, doux, gras, tout le contraire enfin de ce que vous me voyez au-
jourd’hui. Ici, dans ces caveaux, je n’ai aucun intérêt à me transformer; vous m’avez surpris en négligé de souterrain. Donnez-moi un quart d’heure et je vous montrerai une autre figure ; donnez-moi ensuite des habits, et je vous montrerai un autre homme. — Tu as donc ici, dans quelque coin, tous tes instruments de toilette? — Mais certainement. Ce sont les habits et l’argent qui me manquent. Si j’étais né voleur j’aurais pu me procurer tout cela, mais j’ai toujours eu le vol en horreur. — Soit, je te donne une demi-heure pour ta transformation, et après.... après, nous causerons. — Laissez-moi allumer ma chandelle à votre lampe, et promenez-vo»*. m’attendant... là, toujours devant vous.
Rousselin resté seul voulut employer ses loisirs à son amusement de prédilection et visiter en détail ce nouveau domaine ténébreux que le hasard lui offrait. Il vit d’abord une salle assez vaste et solidement voûtée, qui paraissait avoir servi de lieu d’asile et de refuge à différentes époques. Les murs conservaient encore quelques inscriptions, qui ressemblaient souvent aux hiéroglyphes des temples souterrains d’Isis. Ce qui fit faire à l'archéologue Rousselin une réflexion ou une théorie, malgré ses sombres préoccupations. L’écriture est née dans une crypte, se dit-il ; la chose me paraît incontestable. Dès qu’il y a eu deux hommes sur la terre, il y a eu un prisonnier et un emprisonneur. Caïn avait enfermé Abel dans quelque caverne avant de le tuer. Or, comme l’existence d’un prisonnier se compose d’une série d’ennuis sans solution de continuité, l’homme, privé d’un compagnon, a parlé aux murs qui l’entouraient, et ensuite il a voulu laisser sur ces mêmes murs des empreintes de son passage et des traces visibles de ses douleurs. Un caillou tranchant a été la première plume du premier écrivain qui a été un prisonnier.
Voici les inscriptions que Rousselin recueillit dans cette salle :
* Avril 1793... Marc Sevoine de Caen.
Mort, tu ne failliras pas En me donnant le trépas.
» Stubler frères, royalistes, condamnés à mort le 3 nivôse an il ; exécutés le 4, disent les registres du tribunal révolutionnaire, et déjeunant le 5, même mois, même année, ici, avec quelques amis dévoués, vingt-quatre heures après leur exécution.
» 10 thermidor. Adieu prison ! Jean Colmaille, de Metz.
» Dansons la Carmagnole! 8 prairial an ih. Jacques Duché, de Grenoble.
» Ici s’est retiré, le 22 juillet 1830, Pierre-Auguste Leblanc de Yères, patriote, après s’être évadé de la prison du Châtelet. Mort aux tyrans! vive la liberté ! »
D’autres réfugiés , vaincus des luttes sociales , s’étaient contentés d’inscrire une citation, un mot sans signature; Rousselin remarqua ce vers si mélancolique de Virgile :
Vivite felices quibus est fortuna peracta 1 .
Un monstre dont le nom devait plus tard retentir avec éclat dans un hideux procès de cour d’assises avait accolé son nom à celui du bonhomme La Fontaine :
Amour, tu perdis Troie.
15 avril 1798. Papavoine.
Nous n’avons pas, on le pense bien, conservé l’orthographe originale de ces inscriptions. En général, les visites dans ces lieux souterrains se font avec la curiosité ardente et fiévreuse de la jeunesse, et cette curiosité n’est pas de celles qui prennent
1 Vivez heureux, vous dont la fortune est faite.
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. ICO des notes, pour se créer des impressions posthumes. Quand de longues années après viennent les réflexions, l'esprit, sans doute, aidé de la mémoire, peut reconstruire ce monde aperçu en passant ; mais il ne saurait lui donner toute sa couleur locale. Cela dit, suivons Rousselin, qui, prêt à sortir de cette première salle, est arrêté par des caractères informes et bizarres, qui, au premier aspect,- ne présentent qu’un amalgame irrégulier de barres et de ronds.
— Ceci demande quelques instants de patience et d etudes, se dit Rousselin. Le brave homme n’était pas aussi lettré que ses voisins. Il n’a pas cependant voulu partir sans laisser sa trace. C’est ma foi joli, ce qu'il a fait là!... Quel gâchis!... Ah! je commence à comprendre... j’y suis... c'est un mot de Saiut- Just, et il n’est pas mal trouvé pour la circonstance :
« Ceux qui veulent faire des révolutions dans ce monde, » ceux qui veulent faire le bien , ne doivent dormir que dans » le tombeau. »
Et au-dessous de ces paroles célèbres, Rousselin lut encore :
« Signé Muscius Scœvola, vainqueur de la Bastille, patriote » de la section de la Butte-des-Moulins. An iv. Vive la Répu- » bliquel »
— Allons ! se dit-il intérieurement, il paraît que la société tout entière a passé en détail dans mon futur domaine. Toutefois, puisqu’on va en fermer l’issue générale, profitons d’un instant de répit et faisons ample connaissance avec les localités.
Et ce disant, il avançait dans un étboit passage, percé au vif dans les couches d’argile et de craie qui forment le sous-sol de Paris. Cette espèce de corridor établissait une communication
170 SALONS BT SOUTERR AE^S DE PARIS, entre la salle que nous venons de quitter et les autres parties des souterrains de Saint-Paul, que nous n’avons pas encore explorés.
A en juger par la beauté des voûtes, par les forts revêtements de pierre qui recouvrent les parois et les préservent contre les suintements de ces gouttes d’eau qui savent traverser les montagnes comme un filtre, nous sommes dans la portion la plus belle, la plus royale de l’hôtel souterrain de Saint-Paul. Les arceaux, qui des revêtements latéraux partent pour s’épanouir aux voûtes et les soutenir, portent inscrite dans leur ogive la date de cette belle époque architecturale de Charles V, dont la gloire n’a pu être effacée que par les plus beaux jours de la Renaissance. Pleines d’élégance, de force, de coquetterie, de hardiesse, des gerbes de colonnettes, à moitié détachées des flancs des piliers, s’élancent du sol pour aller s’unir aux arêtes vives qui décrivent les courtes ogivales, et quand celles-ci, accournes des points extrêmes et opposés, se rencontrent, la sculpture vient en aide à l’architecture, elle couvre de ses plus merveilleuses fantaisies ces riches pendentifs qui semblent, dans un baiser mystérieux, dans une étreinte sympathique, relier, comme en un seul faisceau, toutes les forces qui ont présidé à l’achèvement de l’édifice et sont à jamais chargées de conjurer sa ruine.
Malheureusement, la raine arrive quand même. Le délabrement a été le résultat le plus direct de l’abandon de ces constructions souterraines. Rousselin, qui était, nous le savons, un archéologue distingué, lança d’abord un coup d’œil d’admiration à ces splendeurs antiques. Mais comme le passé ne lui faisait jamais oublier le présent, après le premier regard donné aux voûtes, il porta le second sur le sol et reconnut avec plaisir qu’il était couvert de dalles envahies par d’épaisses couches de poussière. Tout autour de cette première salle régnait un banc de pierre ; mais le temps avait descellé les diverses assises.
Trois autres salles étaient attenantes à celle-ci et communiquaient avec elle, les deux premières par des issues entièrement Libres, la troisième par tme porte perdue, dissimulée avec soin dans l'épaisseur de la muraille. Partout, d’ailleurs, mêmes voûtes, mêmes revêtements en pierre. La première, celle que nous avons décrite, ne portait aucune trace d’habitation récente. Il n’en était pas de même des deux autres. A voir les inscriptions qui couvraient les pierres latérales, et mille débris épars çà et là, il était aisé de comprendre que ceux qui se trouvaient réduits à habiter ces étranges demeures n’aimaient pas s’en tenir au vestibule et établissaient leurs appartements particuliers dans les salles voisines.
En effet, dans celles-ci se trouvaient des bottes de paille plus qu’à moitié pourries, des pierres éparses et rangées comme si elles avaient servi d’oreillers, et partout des os, rongés à blanc, attestant que la faim des hommes et des animaux avait été successivement assouvie. Aux murailles, attachées à d’énormes clous, appendaient des débris de loques qui jadis avaient été des vêtements et qui à cette heure n’auraient pas même été ramassées par le chiffonnier du soir. Il fallait avoir la sombre passion de Rousselin pour fureter comme il le faisait et inventorier ce fumier. Il passa tout en revue, plus exactement que le général qui passe devant ses soldats , même dans une inspection générale. Rien n’échappa à sa curiosité. Pour quiconque ne l’eût point connu et l’aurait rencontré avec ses habits d’honnête homme, examinant ainsi, à la lueur blafarde d’une petite lampe, tous ces objets hideux, Rousselin aurait pu poser pour le tableau du Philosophe qui sonde jusqu’à quelles profondeurs peuvent descendre la misère et la dégradation humaine.
En effet, dans ce moment, la pensée dh Rousselin avait quelque chose de philosophique. Mais ce n’était pas l’âme qu’il étudiait, c’était le cœur ; et il se faisait intérieurement à lui-même un énergique et effrayant tableau de tout ce qu’aurait pu oser , et entreprendre un homme comme lui, avec des hommes comme
172 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, ceux qui avaient vécu dans ces souterrains. Pour les mieux ïonnaître, il fallait voir ce qu’ils avaient écrit.
Nous l’avons dit, toutes ces murailles étaient couvertes d’iuscriptions. Nous en citerons encore quelques-unes.
A côté d’un aigle grossièrement sculpté, on lisait :
« Je suis condamné à mort. Je vais au Champ-d’ Asile. Vive > l’Emperèur! — Pierre Teissier, capitaine. 7 août 1816. »
Une autre sculpture représentait la guillotine , et au-dessous était écrit :
« Je n’épouserai pas la veuve.
» Henri Titot, dit Avale-Tout-Cru. 1837. »
Et plus bas :
« Tu es un bon zigue.
» Honoré. 1838. »
Un hasard nous a fait connaître, en 1842, au bagne de Toulon, l’histoire d’Avale-ToutrCru. C’était un de ces voleurs redoutables, connaissant leur Code mieux que les meilleurs procureurs, et avant de commettre une faute sachant parfaitement la peine qu’ils encourent ; du reste , tellement habiles et fins, qu’ils parviennent le plus souvent à tromper la police du bagne et à s’évader. Ce sont les seules évasions qui réussissent.
Les autres inscriptions que lut Rousselin ressemblaient toutes à peu près à celles que nous avons citées ; il y en avait de toutes les époques. Toutes les crises politiques avaient versé dans ces souterrains des proscrits; toutes les heures y avaient versé des malfaiteurs. Triste rapprochement, mais qui n’est que trop vrai 1 Tous les jours, ne voyons-nous pas, enfermés dans
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 173 les mêmes prisons, avec des voleurs, ceux qui tombent vaincus dans nos luttes et nos divisions politiques ?
Rousselin était un homme de ténèbres, et comme tel avait un flair particulier. Il devina qu’outre ces trois portes ouvertes à tout venant, il devait y en avoir d’autres plus secrètes, et, après quelques recherches, il trouva la porte dont nous avons parlé et qui se dissimulait dans la muraille. Ici un nouveau spectacle l’attendait.
La porte ouverte sans trop d'effort , il pénétra dans une salle plus basse que celles d’où il sortait, mais du reste d’architecture pareille, et même, à en juger par les ornements des pierres, plus gracieux, plus coquets, plus capricieux, ce devait être le boudoir de ces demeures souterraines. Une couchette à peu près convenable, deux fauteuils, un bahut composaient l’ameublement de cette pièce. Ce bahut était en vieux bois de chêne sculpté avec un certain goût, mais ne remontait pas au temps que les voûtes désignaient comme celui de la construction du souterrain.
Après le délabrement des salles précédentes , un pareil luxe était chose trop extraordinaire pour que Rousselin ne voulût pas en avoir l’explication. Oubliant donc que l’heure avançait, il fouilla le bahut, et là, au milieu d’habits d’un autre siècle, il trouva un parchemin dont il ne lut que les premiers mots :
« Poursuivi par des ennemis acharnés, j’ai trouvé sous terre » un asile. J’y vis depuis six mois... »
Rousselin n’alla pas plus loin, il courut à la signature, et déchiffra le nom de Latude au bas du parchemin. Cette trouvaille était pour lui un trésor; mais habile à dissimuler, et voulant éviter l’œil qui à tout instant pouvait s’ouvrir sur lui, il se hâta de sortir de cette cachette. Il en referma la porte avec une soigneuse précaution et rentra dans les autres salles, où il resta encore quelque temps, déchiffrant des inscriptions.
Le retour du galérien suspendit la visite du souterrain. Cet homme était devenu vraiment méconnaissable , et il étonna
lo*
Roussclin lui-même, qui était passé maître dans les transforma tions physiques et morales. Ses yeux, dépouillés des protubérances velues qui les couvraient, paraissaient presque à fleur de tète, et avaient perdu leur formidable expression dans un sourire stéréotypé de bonhomie ; une forte dose de badigeon colorait ses joues et comblait les vides de la maigreur ; quant aux cheveux, ils avaient complètement changé de nuance ; de noirs ils étaient devenus châtains. L’ensemble de cette figure et de cette tête fausses n’offrait aucun disparate choquant ; rien n’y contrariait l’harmonie exigée dans la beauté comme dans la laideur. Il ne manquait à cet homme que des vêtements pour compléter sa rénovation.
— Eh bien 1 me voilà, monsieur, dit-il en mettant sa chandelle à la hauteur de son nouveau visage. — C’est parfait, dit Rousselin en l’examinant; tu avais Taison... j’ai failli te prendre pour un autré, et j’allais me mettre sur la défensive; car, d’après ce que je viens de voir dans ces caveaux, il se pourrait bien que tu ne fusses pas le seul proscrit et le seul locataire de cet hôtel garni. — Oh ! en ce moment, je suis seul ici, croyez-le bien ; mais j’ai eu beaucoup de prédécesseurs... — Et que sontfts devenus? — Ah ! les malheureux ! vous le demandez ! ils se 'sont ennuyés de leur prison, de leur misère; ils ont montré leurs visages au soleil, et les argousins les ont repris. — Et ne crains-tu pas d’être repris, toi aussi ? — Moi ! c’est différent. — Bah! les autres aussi avaient dit : Moi, c’est différent. Chacun xfe croît plus fin qu’un autre, et la police est plus rusée que toute tmechiourme évadée d’un ponton. — Non, non, dit le galérien avec un sourire dirigé contre la police ; ne craignez pas cela pour moi, j’ai pris des leçons, et j’ai eu le temps de réfléchir. Tous ceux qu’on a repris ne se servaient pas de mes précautions, ils prenaient leur vol au hasard comme des étourneaux. Regardez si je leur ressemble, moi I 3’ai passé quatre ans de ma vie à inventer des couleurs naturelles, des airs de tête, des yeux, des regards, des cheveux; je me méfie du hasard comna
SALONS ET SOUTÈRRAINS DE PARIS, d’un ennemi ; je marche toujours en regardant derrière moi ; je reconnais un mouchard d’une lieue. Je ne bois que de l’eau, pour ne me jamais troubler la tête ; je ne me retourne pas quand on parle haut à mon côté, et j’entendTais prononcer mille fois par jour, dans la rue, les mots de galérien et de bagne, que jen’en ferais pas moins tout droit mon chemin, comme silespassants suspects n’avaient rien dit. 11 y a des mouchards qui font semblant d’être des passants, et ne sont que des marcheurs. Dès qu’ils voient un pauvre homme mal peigné dans ses habits, pâle sur les oreilles et suant la fièvre de là faim, fis lancent en l’air quelques-uns de ces mots qui secouent un évadé malgré lui et le trahissent tout net. C’est un vieux piège connu ; mais il y a toujours quelque pied gauche qui donne dedans. L’homme est un animal si bête! Vous voyez donc, monsieur, que vous ne rendrez pas service à un imbécile, si vous me donnez un peu d’argent, de linge et de drap, pour vivre au soleil comme un chrétien. — Don ! dit Rousselin d’un air satisfait, je suis content de tout ce que tu Tiens <de dire, et un •peut faire quelque chose de toi. — Tout ce que vous voudrez, monsieur; je marcherais sur le feu, pour vous ! — Voyons si tu as de l’imagination, mon pauvre Grégoire Mâchefer. Écoute... Je te donnerai de l’argent et des habits, selon ma promesse, et il faut, en échange, que tu me rendes un service ; il faut que tu t’introduises dans un château pour savoir ce que font les gens qui l’habitent... Comment t’y prendras-tu?
Mâchefer baissa la tête et réfléchit.
— Il faut que je vienne à ton aide, lui dit Rousselin, tu réfléchirais trop. Écoute-moi bien... Connais-tu le village de Bougivail? — Je connais toute la banlieue, grande et petite. — Il y a, près de Bougival, un château avec deux tours, l’une très-haute et Vautre très-basse, et en briques rouges. Tu ne peux pas te tromper. — S'il n’y a que ce château, je ne me tromperai pas. — Voilà qui est bien parié, Mâchefer... Écoute encore... Je te donnerai des habits modestes qui te serviront
176 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, pour le métier que tu vas faire. — Quel métier? — Le métier de colporteur de livres... Tu iras chez un libraire nommé Lebigre, dont tu connaîtras l’adresse en la demandant à la première boutique du quai des Grands-Augustins. Tu achèteras chez Lebigre, qui vend tout, les histoires de tous les pays... — Avec de l’argent? interrompit Mâchefer.— Tu en auras, te dis-je... Je te recommande de prendre l’air stupide d’un colporteur qui vend des histoires... — Soyez tranquille, j'ai beaucoup vu de ces colporteurs sur la grande route. — Au reste, attends-moi ici ; je vais te chercher ce qu’il te faut pour accomplir cette mission, et je te mettrai par écrit la comédie que tu dois jouer.
Uae première vengeance.
Dans le voisinage de l’église Saint-Eustache , on trouve l’auberge du Cygne-de-la-Croix, modeste caravansérail des colporteurs d’images et de librairie à bon marché. Rousselin, qui savait tout et connaissait son Paris mieux qu’un cocher octogénaire, avait donné cette indication à Grégoire Mâchefer.
Ce dernier, docile aux instructions de son maître , choisit dans la troupe des colporteurs celui dont il pouvait imiter le plus naturellement le visage et l’allure, et lui acheta son passeport, sa médaille, son numéro, après de longues explications, et le renvoya par le chemin de fer en Touraine, dans son village, chez ses parents.
Le ballot, composé par Mâchefer, était rempli de toutes ces histoires fausses et compactes, imprimées avec des têtes de clous dans les imprimeries d’Épinal. Quelques bons ouvrages se laissaient voir au milieu de cette collection grotesque, et
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 177 pouvaient tenter la curiosité d’un amateur et même d’un bibliophile. Le faux colporteur, habitué aux transformations subites, se donna tout de suite la tournure de son état ; il courba son corps en angle aigu, pencha la tête vers la pointe de ses pieds, et fit chanceler ses jambes à chaque pas sur le chemin routier de Bougival.
Le jardinier de madame Aubigny était en train de ratisser la grande allée couverte de feuilles jaunâtres de l’automne, lorsque Grégoire Mâchefer arriva devant la grille, et, s’asseyant sur un banc de pierre comme un homme brisé de fatigue, il dit au jardinier : — Cela ne dérange personne que je prenne un peu de respiration ici? — Non, non, dit le jardinier; reposez-vous à votre aise, mon brave homme. Vous faites là un métier bien dur. — Et encore, dit le colporteur en se débarrassant de son ballot, encore si on gagnait sa vie avec ce métier ! Mais la concurrence nous tue. Tout le monde se fait libraire ambulant. Le premier venu s’en mêle. Il n’y a pas d’apprentissage. On paye une patente, voilà tout.
Le jardinier écoutait cette plainte, appuyé sur son rateau. — C’est égal, dit-il, je voudrais bien savoir par cœur tout ce que vous portez là, je ne serais plus jardinier demain. — Oh! pour ça, dame ! dit le colporteur, je puis me vanter d’avoir une fameuse marchandise ! Je suis bien sûr qu’il y a des députés qui n’ont pas lu la moitié de mes livres. Celui qui aurait tout mon ballot dans la tête, comme je l’ai sur les épaules, serait minisire demain. — Je crois bien ! dit le jardinier. — Avez-vous de enfants? demanda le colporteur. — J’en ai deux. — Eh bien J je veux leur faire un cadeau qui les amusera. Tenez, donnezleur ce livre; c’est X Histoire des quatre fils Aymon, avec des gravures superbes.
Le jardinier accepta le cadeau avec des gestes de reconnaissance, et proposa au colporteur de se rafraîchir, ce qui ne fut pas refusé. Grégoire Mâchefer remit aux épaules son ballot, et suivit le jardinier dans l’allée.
Les fenêtres basses du château étaient ouvertes, et en passant, le jardinier s’approcha et dit quelques mots à l’intérieur, pour expliquer, sans doute, le passage d’un colporteur de livres sur les terres de madame Aubigny.
Pendant ce temps, le colporteur regardait d’un air hébété tomber les feuilles des arbres, lorsqu’une voix douce l’appela par le nom de sa profession ; le jardinier lui fit signe d’entrer. Grégoire Mâchefer, invité à se présenter dans un château, témoigna d’abord quelque hésitation, ai jetant un coup d’œil sur 1e désordre fangeux de sa chaussure ; puis il eut l’air de se décider comme malgré lui.
il y avait dans le salon deux personnes : Clémence Aubigny et son mari, Lecerf. Le jeune homme ressemblait plutôt à un domestique qu’au maître de la maison. Ce déguisement trouvera dans la suite son explication. — Voyons, dit Clémence avec un ton de voix qui ne pouvait dissimuler une tristesse iacurahle ^voyons, que vendez-vous de bon dans ces livres? — Oh ! vous pouvez choisir, madame, il y a de quoi, dit le edlpertenr joyeusement j’ai Anquetil, Mézeray, Roliin, Thierry, Michelet, Louis Blanc, Hume. Sainte-Ftoy, Méteren, Walter- SoOtt... — Mais, interrompit Clémence, vous avez là une bibliothèque d’historiens... — Oui, madame, mais je ne voudrais pas les «voir, je voudrais les vendre. — Le commerce ne va donc pas:?— Pas du tout, madame. — Ils disent toujours que le commerce ne va pas, remarqua Lecerf ; le commerce ne va jamais. — Oh ! monsieur a bien raison 1 dit naïvement le colporteur, sans faire attention à l’ironie. — Vous ne vendez que dans la campagne? demanda Clémence. — Je vends où je puis, madame. Toute la journée je cours les villages de la banlieue , et le soir je rentre à Paris.
A ces derniers mots Lecerf se leva et sortit du salon sans dire un seul mot, et sans faire le moindre bruit.
— Vous avez là, dit Clémence, une histoire des Pays-Bas par Méteren; ce n’est qu’un abrégé, n’est-oe pas? — Ohl madame.
SALONS ET SOUTERRAINS ÛE PARIS. 179 je ae vends point d’abrégés ; je laisse ce commerce aux petits colporteurs.
Clémence feuilleta le livre» regarda dans le salon, et ne voyant personne, elle dit à voix basse : — Et que dit-on de nouveau à Paris? — Mais pas grand’ chose, madame. — Vous n’avez rien appris dans les affaires de la politique, des chemins de fer» des procès criminels? —Rien, madame; moi, je ne me mêle que de mes livres. — Combien vendez-vous celui-ci? < — Madame, il y a trois volumes in-8°, édition compacte ; nous mettrons cela à 15 francs, 5 francs chaque volume. On nous les fait payer quatre, à nous, et vraiment nous y gagnons à peine de quoi vivoter.
Clémence n’avait pas jusqu’au bout écouté cette phrase du colporteur. Elle n’était pas achevée que trois pièces de eent sous étaient dans sa main et le livre sur la table de Clémence. La jeune femme reprit la conversation : — Ainsi, maintenant vous retournez à Paris? — Oui, madame, je me suis arrêté aujourd’hui à Chatou et au Pecq, où je n’ai pas fait d’affaires. Puis je suis venu à Bougival. Depuis trois jours je cours du côté de Saint-Germain. U est temps que je rentre au logis. J’y serai ce soir. Si, avant de partir, madame, qui a été assez bonne pour m’acheter ce livre, pouvait me laisser rafraîchir, je m’en irais tout d’une traite et garderais intactes les trois pièces rondes qu’elle m’a données, et je payerais avec le libraire qui me fournit.
Clémence appela le jardinier qui, tout joyeux du cadeau du colporteur, regardait les gravures avec ses camarades, et, sur un ordre, Grégoire Mâchefer fut conduit à l’office et mis en face d’un déjeuner improvisé comme il n’en faisait plus depuis longtemps. Pendant qu’il se restaurait, entra Lecerf, sous ces mêmes habits rustiques que nous avons déjà remarqués au salon et qui pour tous lui donnaient assez l’air d’un domestique de la campagne, mais qui n’auraient pas trompé l’oeil exercé d’un galérien.
— Avez-vous, lui demanda Lecerf, parmi toutes vos histoires,
180 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, celle de Cromwell, par M. Villemain? — Non, monsieur. — Tant pisl — C’est un ouvrage rare, mais si monsieur le désire, on en trouve encore quelquefois au fond de nos magasins, je m’en procurerai un exemplaire , et le porterai à ce château. — Vous me rendriez service en me le procurant. Et avez-vous des livres d'agriculture? — Ah 1 vous vous occupez aussi de cela ! J'ai beaucoup de livres d’agriculture. Voilà la Maison Rustique, le Parfait Jardinier, le Traité des Vaches laitières, par M. Guénon, l Ar£ d’élever des Lapins, etc. — Avez-vous le livre de l'abbé Reyre, sur Y Elève des Vers à soie? — J’ai vendu hier mon dernier exemplaire. C’est un très-bon livre et très-demandé. Si vous le désirez aussi, je vous le procurerai avec l’histoire de , Cromwell. — Vous me feriez plaisir.
Le colporteur avait achevé son repas. Lecerf l’avait quitté avant la fin, et prenant le chemin de l’avenue, avait franchi la grille du château. Après quelques paroles échangées encore, soit arec le jardinier, soit avec les autres domestiques, le colporteur sortit de cette maison bénissant fort haut cette bienveillante hospitalité qui venait en aide à la fatigue et à la faim du pauvre voyageur. La grille passée, Grégoire Mâchefer connaissait cette maison comme s’il y eût toujours habité. Son œil terne, sa figure hébétée n’avaient rien laissé échapper. L’oreille était venue au secours du regard. Il tenait à prouver à Rousselin qu’il savait s’acquitter d’une mission délicate.
Déjà, d’un pied rapide, il cheminait dans la direction de Paris, lorsqu’au détour d’un sentier il rencontra Lecerf, qui, l’abordant fort naturellement :
— N’oubliez pas, lui dit-il, mon Histoire de Cromwell et mon livre sur les vers à soie. — Soyez tranquille, monsieur, vous les aurez après demain au plus tard. — C’est bien tôt ; mais 'tant mieux, je désire beaucoup les lire tous deux. — Vous les aurez, monsieur, fiez-vous à moi. — A propos, vous m’avez dit que l’un de ces livres était rare. Peut-être, pour vous le procurer, aurez-vous besoin d’argent? — Oh! non, monsieur. La
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 18 i dame de ce château, une bien bonne et bien brave dame, m’a remis trois pièces de cinq francs pour l’histoire de Méteren : avec cela je puis acheter bien des livres. Et puis l’on me ferait crédit; nos fournisseurs me connaissent. — Prenez toujours ceci ; l’argent ne fait jamais de mal, surtout dans les affaires. Ce sera un à-compte.
Et Lecerf glissait une pièce d’or dans la main de Grégoire Mâchefer, qui se défendait gauchement. 11 reprit la conversation sur le ton d’une bonhomie parfaite :
— Puisque vous allez tout droit à Paris, vous pouvez encore me rendre un service. — Deux, monsieur, plutôt qu’un, interrompit Grégoire qui déjà dressait l’oreille pour bien saisir cette complication nouvelle. — Voici une lettre qu’il faudrait remettre * vous-même à son adresse. Le facteur de Bougival est passé, Si je la mettais à la poste ici, elle ne partirait que demain. Vous pouvez lui donner vingt-quatre heures d’avance. Il n’y a pas de réponse. Vous n’aurez qu’à vous présenter, 32, rue Vivienne, à cette adresse. Vous remettrez la lettre au premier domestique qui se présentera. — S’il n’y a que cela pour vous rendre service, c’est bien peu de chose. J’irai rue Vivienne tout de suite en arrivant à Paris.
Grégoire Mâchefer et Lecerf se quittèrent sur ces dernière* paroles. Lecerf rentra au château de Bougival et Grégoire regagna Paris.
On marche vite quand on est content. Grégoire était satisfa’ de lui-même , il était heureux d’apporter de bonnes nouvelles celui qui l’avait tiré de son cachot souterrain. C’est pourquoi nous ne serons pas étonnés de le trouver aux heures chaudes du jour sur le boulevard Beaumarchais, rôdant autour de l’enclos au milieu des hautes herbes duquel est l’entrée du trou qui ie conduit aux souterrains.
I>is maçons ont envahi le terrain ; les travaux sont commences; la cachette du galérien est perdue. Il ne verra plus son protecteur. Sa mUèro au inowawt où ii la an.it dissipée, va devenir
183 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, plus profonde que jamais. Depuis un quart d’heure il flâne sur le boulevard ; son esprit fertile s’ingénie vainement pour trouver un biais sauveur. Enfin, un léger sourire crispe sa lèvre; l'anxiété de son esprit s’évanouit.
Il s’avance vers l’enclos d’un pas décidé, et jetant sa balle juste au-dessus de l’ouverture qui lui donnait passage, il se couche dans les hautes herbes, comme le voyageur qui s’endort sous le.» arbres aux heures de midi.
Les maçons ne firent d’abord pas attention à ce dormeur. Mais quand leur travail les conduisit auprès de lui, un d’eux le réveilla brusquement : — Dites donc, camarade, 11 e pourriez-vous pas aller faire votre méridienne ailleurs? — Eh ! laissez-moi, reprit le faux colporteur- d’un ton dolent. Vous êtes bien heureux, vous autres, quand vient le soir, vous pouvez vous coucher et dormir tout votre saoul. Moi, il faut que je marche nuit et jour. Je dors quand je peux. A cette heure je suis las. Laissez-moi me reposer un instant. — Il a raison , le gars. S’il est fatigué , laissons-le dormir, dirent quelques ouvriers, et ils s’éloignèrent.
Grégoire avait bien auguré en se fiant à la bonté de leur cœur. J ns maçons dépouillèrent l’enclos de toutes ses herbes, excepté â l’endroit où se trouvait Grégoire. Parfois ils s’interrompaient dans leur besogne pour se le montrer l’un à l’autre, et ils disaient : — Comme U dort ! — Pauvre diable, il en avait un fameux besoin !
Et autres exclamations semblables. Mais Grégoire ne dormait que d’un œil, et ne perdait pas un mot de la conversation des ouvriers , prêt à recommencer sa supplique si on venait encore le déranger. Son plan était fait ; il lui fallait gagner le soir.
Elles descendirent enfin sur la ville, ces ombres tant désirées- On était en automne, et les ouvriers en quittant le chantier disaient: — C’est toujours trois bonnes heures de sommeil qu’il aura prises. Cela lui redonnera des jambes. Il en faut pour porter sonpaquet. „ - , .
A peine eurent-ils disparu, Grégoire, comme le rat à l’affût de l’occasion favorable, glissa dans son trou et attendit la visite de Rousselin.
Il importait trop à celui-ci desavoir le résultat de l’expédition du galérien, pour qu’il ne se trouvât point dans les caveaux à la venue de la nuit. Les premiers pas faits, Grégoire aperçut au loin une lueur, vers laquelle il se dirigea.
Rousselin écouta très-attentivement, et en lui recommandant de ne pas ménager les détails, le récit du galérien. Nos lecteurs le connaissent. Quand le narrateur en vint à la lettre : — Mais tu ne l’as pas remise, au moins ? — Remise?... vous n’y pensez pas. Pour qui me prenez-vous donc?... Une lettre, me suis-je dit, peut toujours servir: en général, elle contient quelque secret, et il est toujours bon d’avoir les secrets des autres sans jamais leur donner les siens. Je l’ai donc gardée, et la voilà.
Et la lettre de Lecerf passa des mains de Grégoire aux mains de Rousselin. Elle portait pour suscription : A mademoiselle Avgusta, 32, rue Vivicnne.
Cette lettre renfermait ce qui suit: «Madame, j’ai appris, par les journaux, la fâcheuse nouvelle de votre début, et je suis bien de l’avis du feuilletoniste qui, lundi dernier, affirmait que vous aviez été la victime d’une cabale infâme, excitée par votre talent et votre beauté. Vous aviez, à ce théâtre, une vieille jeune première qui depuis vingt ans hésite pour descendre à l’emploi des duègnes, et qui a suscité contre votre début tous les amants qu’elle a comptés dans sa longue carrière. Vous aviez donc pour ennemis tous les hommes qui vous sifflaient, et ils étaient nombreux. Si je vous disais que cet accident dramatique m’afflige, je vous tromperais ; bien au contraire, il me réjouit. Ne vous effarouchez point de ce dernier mot, et lisez-moi jusqu’à la lin.
» La passion du théâtre avait exilé de votre cœur tous les autres sentiments. Quand on rêve de devenir l’idole du public, on se soucie fort peu d’être l’idole d’un seul homme. J’étais un atome
m SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, sous vos pieds avant le lever du rideau ; j’ai l’espoir de me grandir après sa chute. Soyez femme, cela vous consolera de nttre pas actrice; ne prodiguez pas faussement ce nom sacré d’amour entre deux coulisses de toile peinte ; prenez au sérieux le titre d’amante dans sa plus intime réalité. Augusta, vous êtes jeune aujourd’hui, mais la vieillesse arrive toujours un lendemain, et quand elle arrive avec la pauvreté, c’est la longue et douloureuse agonie qui précède la mort. Vous avez déjà beaucoup de dettes, je le sais. Eh ! mon Dieu, quelle est l’honnête femme qui n’a pas de dettes ! Vos dettes sont des vertus ; je consens à payer vos vertus; je consens à vous faire un sort, excusez cette formule banale; je consens à dorer votre existence, et je remercie le sort intelligent qui m’a fait riche pour vous aider à le devenir.
^ A vos pieds divins ,
P.-S. « Mon messager prendra votre réponse dans deux jours, poste restante. »
Rousselin fit un sourire de démon , après la lecture de cette lettre; il la ferma de l’air d’un homme qui vient d’improviser une résolution de vengeance, et appelant Grégoire Mâchefer, il lui dit: — Tu peux maintenant aller t’établir dans quelque mauvaise auberge du faubourg, et dire adieu à ton souterrain. Demain, je sortirai à midi du café de la rue Boucherat ; nous nous rencontrerons, sur le boulevard, au coin de la rue du Pasde-la-Mule, et je té dirai deux mots en passant.
Le lendemain, à ce rendez-vous, Rousselin remit la lettre à Grégoire en lui disant : — Porte cela tout de suite à son adresse, 32, rue Vivienne ; et tous les jours , à la même heure , jusqu’à nouvel ordre, tu me rencontreras ici.
Avec son adresse ordinaire , Rousselin avait ajouté à la lettre cet autre post-scriptum :
P. S. « Belle Augusta , si vous craignez d’écrire , venez tout simplement me présenter le bilan de vos dettes, demain à mon Bougival. Je serai seul (demandez le château de madame Aubigny) ; au reste, vous ne pouvez pas vous tromper, il n’y a que ce château dans le* voisinage , et on aperçoit ses deux tours de la station du chemin de fer. »
Grégoire porta cette lettre à mademoiselle Augusta, qui s'écria toute joyeuse après l’avoir lue : — Ah ! je crois bien que j’irai à son château l
ha Lionne blessée.
Le lendemain, mademoiselle Augusta montait d’un pas de sylphide le grand escalier du chemin de fer de Rouen. Le cadran marquait onze heures et demie.
L’actrice s’était mise en frais de toilette d’automne ; elle venait même d'acheter une mantille et un chapeau pour ajouter deux charmes à sa beauté et deux dettes à son bilan.
A la station de Bougival, elle descendit l’escalier de gauche et se dirigea vers le château de madame Aubigny, qu’un préposé du chemin lui avait désigné dans un lointain assez rap< proché.
En arrivant elle ne se fit point annoncer; elle entra dans le salon comme dans le sien, et n’y trouva qu’une jeune femme dont la laideur, reproduite dans un miroir, fit tout de suite un étrange contraste avec sa beauté.
Clémence tressaillit en voyant tomber devant elle, à l’impro-
vis te, cette femme qui avait l’allure décidée d’une maîtresse de
maison.
— C’est bien ici le château de madame Aubigny? demanda l’actrice d’un ton résolu, comme si elle eût parlé sur les planches d'un théâtre. — Oui, madame, répondit Clémence avec une émotion qui était un pressentiment. — Mais il esttrès-heau, ce château, continua l’actrice, en regardant le salon en détail. Tiens! c’est drôle ! voilà une garniture de cheminée qui ressemble à la mienne ! avec cette différence que votre pendule est un Annibal qui passe les Alpes, et la mienne est un Scylla qui donne sa démission. Je connaissais le modèle de votre pendule; il est exposé rue Vivienne. Nous l’avons marchandé, on me le faisait quatre cent cinquante francs, mais je n’aime pas Annibal.
Clémence ouvrait, autant que possible, ses petits yeux, et ne comprenait rien à ce préambule étrange et sans précédents, — Eh bien ! madame, continua Augusta sur un ton de volubilité incroyable, vous savez donc mon histoire? mais les journaux l’ont tronquée. Les journaux tronquent tout. 11 y a une cabale, c’est vrai, mais j’aurais triomphé de la cabale ; j’avais donné dix louis au chef de claque pour me soutenir; mais au quatrième acte le vrai public s’est mis à siffler les auteurs, et moi j’ai été sifflée par-dessus le marché. Figurez-vous que les stupides auteurs avaient mis deux mères en scène et deux fils. Vous savez que, depuis soixante ans, on abuse au théâtre des mères et des fils. Il n’y a pas de succès possible sans cela, parce que tout le monde a été plus ou moins mère de son enfant. Nous étions donc deux mères, et nous étions en train de chercher nos fils, qui, selon l’usage du théâtre, sont toujours perdus pendant quatre actes et demi et six tableaux. L’autre mère, ma rivale, venait de retrouver son fils, en s’écriant, toujours selon l’usage : Mon pis m’est rendu! Merci, merci! mon Dieu! ce qui fait aussi toujours pleurer des averses de larmes sur toute la ligne du boulevard. Il n’y a pas de succès sans cela. Jamais le public ne se lasse d’entendre cette exclamation. Moi, voyez, madame.
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 187 comme les auteurs sont bêtes ! moi, j’arrive un quart d’beure après cette mère, et je retrouve aussi mon fils, âgé de cinq an s, qu’un Bohémien m’avait enlevé. Donc, à mon tour, je m’écrie aussi : Mon fils m’est rendu / Merci, merci ! mon Dieu I Croiriez-vous, madame, que ces mots, qui depuis Mérope ont fait pleurer trois générations de Parisiens , ont soulevé cette fois, sous mon nez maternel, une tempête d’éclats de rire ? Après les rires, on a sifflé avec un enthousiasme incroyable. Moi, j’étais toujours à genoux, les mains jointes, et je tenais dans mes bras mon enfant, qui est le fils d’une ouvreuse des premières galeries, et qui est aussi bête que blond. Le public sifflait toujours; l’un des auteurs s’est évanoui contre une colonne qu'il a crevée. On a baissé le rideau. L’autre auteur, qui ne s'était pas évanoui, est venu à moi et m’a dit insolemment : Madame, vous avez fait tomber mon drame. Vous êtes un imbécile, lui ai-je dit, quelle rage avez-vous de mettre deux mères dans une pièce? Madame, a-t-il répondu sérieusement, avec une mère on a sent représentations, avec deux mères on doit en avoir deux cents, mais il faut d’autres actrices que vous. — Qu’auriez-vous fait, madame, à ma place, devant une telle insulte ?... J’ai donné un soufflet à cet auteur ; deux pompiers m’ont arrêtée ; le commissaire de police a voulu me conduire en prison ; heureusement un grave député de mes amis, qui flânait dans les coulisses, a montré sa médaille, et a prouvé, le Moniteur en main, qu’il votait toujours pour M. Guizot. Alors, on ifl’a rendu 4 ma liberté ; mais le directeur a tout de suite écrit une circulaire à tous ses confrères de Paris et de la province, pour me fermer la porte de tous les théâtres, à cause de cet auteur souffleté si à-propos. Le lendemain matin, les créanciers m’ont assiégée ; j’avais promis des à-comptes, et je me fondais sur la promesse que l’administration m’avait faite de me donner deux mille francs d’avance. Vous comprenez bien qu’avec mon algarade, cette promesse est tombée dans l’eau: c’est que, madame, vous ne vous figurez pas le train d’existence que je mène. J’ai un coupé
•u mois, j'ai deux domestiques et un cuisinier ; je reçois deux fois par semaine, avec ambigu et rafraîchissements à discrétion; je ne porte mes robes que deux fois ; Hocquet m’envoie un chapeau par semaine... Comment trouvez-vous celui-ci?... Vous le verrez demain, il sera fripé. Ma femme de chambre n’a point de tête. Je la garde parce qu’elle parle anglais, et que j’en reçois beaucoup, d’Anglais. Une femme comme il faut ne peut pas vivre comme la femme d’un épicier. Et puis, je n’ose pas tout vous dire ; j’ai le cœur bon comme toutes les artistes; si un malheureux vient chez moi, il en sort toujours avec un louis à la main. Les bonnes actions sont aussi ruineuses que les mauvaises. A la fin de l’année, après avoir dépensé cinquante mille francs avec beaucoup d’économie, je me trouve encore pas mal de dettes sur les bras. 11 faut donc que je change de conduite et que je purifie mon passé. Toujours, toujours, ce maudit passé compromet l’avenir. Les arriérés sont incomblables, pardonnezmoi ce mot qui peint bien ma position financière, et celle de a : éa§Jeterre et de la France. Aussi, j’ai béni cette lettre générecos qui me promet de combler le déficit de mes finances et $?A3Surer mon avenir.
■Vactrice, épuisée par ce monologue, se tut, respira et caressa ses lèvres avec un mouchoir de fine batiste. Clémence Lecerf était immobile et cherchait en vain une parole pour interroger convenablement cette femme si belle, si loquace et si mystérieuse ; enfin elle crut pouvoir hasarder une phrase : — Madame, j’espère que vous voudrez bien me dire ce qui me procure l’honneur de votre visite ? — Ah !... vous ne le savez donc pas! on ne vous a rien dit? — Je ne sais rien, madame." Voici la chose... Lecerf paye mes dettes et se consacre exclusivement à mon bonheur.
Ün soupir déchirant sortit de la poitrine de Clémence et des larmes brillèrent dans ses yeux.
— J’ai peut-être commis une indiscrétion , ajouta l’actrice ; mais Lecerf m’a écrit qu’il n’y aurait au château personne de
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 189 sa famille ; le pauvre garçon, vous le savez, a épousé une femme si laide ! on dit que c’est un miracle de laideur. Lecerf est bien excusable...
Clémence poussa un cri lugubre et s’évanouit.
— Ah ! mon Dieu ! s’écria Augusta , je parie que c'est sa femme!... oui, je ne l’avais pas encore bien regardée... Il fait Si noir dans ce salon!... Madame! Madame!... Holà, quelqu’un!... Où sont les domestiques?... où sont les sonnettes?
Augusta courait à tous les coins du salon, en demandant du secours ; la porte s’ouvrit, et Lecerf entra.
En voyant ce tableau, le jeune homme comprit tout et se frappa le front.
— Mon Dieu ! madame, dit-il d’une voix folle , qu’êtes-vous venue faire ici ? — Je vous trouve plaisant de me dire cela ! s’écria l’actrice ; je yiens voir si vous êtes homme à tenir une parole donnée à une femme... — Oui, oui, je la tiendrai, mais de grâce, éloignez-vous, partez !
Et le jeune homme donnait à sa^ femme des sels à respirer , et lui prodiguait tous les secours exigés par son état.
— Savez-vous, monsieur, dit Augusta , qu’on ne m’a point habituée à ce ton d’arrogance ! Vous osez chasser une femme de chez vous! Insolent ! Vous que j’ai vu à mes pieds, dans ma poussière, comme un reptile! Vous vous redressez aujourd’hui pour me piquer au sein.
En ce moment, un colporteur entra dans le salon et dit : — Bonjour, mesdames et messieurs, je vous apporte Y Histoire de Cromwell. — C’est bien ! dit Lecerf sans quitter sa femme ; mets Ion histoire sur cette table et va te promener dans la campagne. — Ah 1 mon Dieu ! dit Grégoire Mâchefer, Yoilà une femme qui se trouve mal ; jetez-lui de l’eau fraîche au visage. Ce n’est rien. Avez-vous besoin de moi? — Non, non, dit Lecerf... repasse demain, on te payera, ou si tu l’aimes mieux, attends à la ferme.
Clémence reprenait ses sens, et sa pâleur cadavérique annonçait une commotion au-dessus des forces de la femme.
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— Vous le voyez, dit Lecerf à Augusta, cette femme souffre; au nom du Ciel, retirez- yous ! — Cette femme souffre ! dit-il*! s’écria Augusta; et moi! moi! suis-je sur des roses ? Croyezvous que j’assiste avec joie à pareil spectacle, et que j’écoute avec délices les paroles insultantes que vous me lancez? Et moi, je souffre aussi, monsieur! Comme il connaît les femmes, ce malheureux. ! Eh bien ! écoutez, Lecerf ; je vais vous apprendre à les connaître, les femmes comme moi ! Je ne vous ai jamais aimé, je ne vous aime pas, et pourtant, en vous voyant si dédaigneux pour moi, si empressé pour celle-ci, je suis jalouse, je sens brûler mes veines, je sens frissonner ma chair comme si je vous aimais i Voilà des angoisses qui m’étaient inconnues. Non ! je n’aurais jamais cru qu’il fût possible d’endurer ces tortures pour un homme qu’on'n’aime point!... Je ne sors pas, je m’empare de ce salon, de ce château. Voyons, monsieur, ayez le courage de votre insolence; portez la main sw **“«, chassez-moi comme votre servante, appelez vos gens !
Clémence souleva la tête, et tendit le bras vers Augusta, comme pour l’apaiser, avec un geste plein de douceur.
Augusta était comme une lionne blessée àu poitrail, qui regarde toujours, d’un œil fixe, le chasseur, et ne regarde que lui.
— Veux-tu donc sortir, toi! cria-t-eHe au colporteur qui s'obstinait à restèr. Obéis , te dis-je. ; •
Le colporteur fit un signe de mécontentement, et sortit du salon.
Lecerf s’approcha d’ Augusta et lui dit d’une voix suppliante : le vous donne la moitié de ma fortune, si vous sortez. Votre présence tue cette femme...' — Mais, s’écria l’actrice, me redirezvous encore une fois cette sottise... toujours cette femme! toujours cette femme! ! et moi, moi! toujours supprimée! toujours supprimée! moi, je n’existe pas! je n’ai point de cœur, point d’âme, point de sang, point de fierté 1 on me sacrifie impunément, et devant qui ! il y a des rivales qui honorent, mais... — Taisezvous ! taisez-vous! interrompit Lecerf d’une voix stridente;
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. *91 vous allez me pousser à quelque extrémité... — Moi me taire ! dit Augusta dans un accès de rire fou. Moi me taire ! C’est vous qui vous tairez... Monsieur, votre conduite est infâme et ne mérite de ma part aucune considération. J’avais au fond de l’âme un secret inviolable, et je le violerai, et je couvrirai votre visage de la pâleur du tombeau !
. Lecerf regarda l’actrice d’un œil épouvanté.
Clémence regarda le plafond, et joignit ses mains, comme si elle faisait une prière mentale.
Augusta, dans une pose superbe , dominait cette scène ; elle avait ôté son chapeau, trop lourd sur une tète brûlante, et ses cheveux dénoués roulaient en boucles sur ses épaules. Sa beauté avait quelque chose d’infernal, comme celle d’un ange tombé.
— Monsieur, dit-elle d’un ton d’ironie poignante, je ne suis pas dupe de votre conversion champêtre, moi : le loup ne se fait berger qu’avec de mauvaises intentions. Vous portez un costume qui, par votre position actuelle, n’est qu’un déguisement.
Clémence baissa la tête comme sous un coup de foudre ; Lecerf essaya d’êtrb hardi, et prononça cette demande avec une assurance timide : — Que voulez-vous dire? madame, je ne vous comprends pas. — Vous allez trop me comprendre dans l’instant. Je ne suis dupe ni de votre conversion, ni de votre costume rustique, ni surtout de cet amour impossible que vous témoignez à votre femme. Votre femme a comme moi votre secret, et bientôt vous serez à mes pieds, comme vous l’êtes aux siens.
— Parlez, parlez, madame, dit Lecerf du même ton qui signifie r Taisez-vous. — Monsieur, poursuivit Augusta, si vous ne connaissez pas les femmes, vous connaissez encore moins les hommes. Vous êtes tous des étourdis et des indiscrets, et vous donnez trop généreusement à notre sexe les défauts du vôtre. Il y a dans votre famille un jeune homme qui a prononcé tout bas devant moi quelque chose que je vais vous crier tout haut... Ce château renferme un complice de l’assassinat du malheureux Rousselin.
Le bras d'Augusta s'allongea sur I.ecerf, et resta immobile comme celui d’une statue. Clémence s’attendait à cette révélation formidable , et elle ne changea pas d’altitude. Le jeune homme se révolta contre sa faiblesse, et dit d'une voix empreinte d’une dignité menteuse : — Madame, il y a des calomnies qu’un honnête homme ne doit pas réfuter. — Comme il déclame bien cette vieille maxime de criminel confondu ! dit l’actrice er. riant ; ah ! monsieur ! c’est une calomnie ! eh bien ! je vous invite à venir la démentir, ce soir, chez moi, devant votre cousin Maurice Aubigny. <
A ce nom, Lecerf balbutia quelques paroles décousues, et ne parvint pas à composer une phrase.
— Maintenant, dit Augusta, vous êtes en mon pouvoir ; vous êtes sous mes pieds, et je sors, parce que je sais que vous me suivrez. Je. laisse ici une chaîne de fer rivée à votre main; vous ne vous appartenez plus, comme le chien ne s’appartient pas ; il est à son maître.
Augusta fit quelques pas vers la porte et dit à Lecerf : — Monsieur, je veux vous porter le dernier coup, et celui-là vous expliquera les mystères de cette scène... Monsieur, ce matin encore, en entrant ici, je vous aimais.
Elle sortit, et vit sur la terrasse le colporteur qui avait l’air d'écouter les paroles dites dans l’intérieur du château.