‹ Salons et souterrains de ParisChapitre 4 sur 9 · XXX I · texte numérisé non relu

XXX I

Un fantôme pris an piège.

L’évadé Benoit ne paraissait pas 1 Lecerf un homme dangereux; bien au contraire, on pouvait retirer de lui, au besoin, plus d'un service, et les bons renseignements que Clémence avait donnés sur lui, dans plusieurs entretiens, devaient amener une réconciliation entre deux hommes que de mauvais penchants avaient unis, que la fatalité, inhérente au vice, avait séparés, et que le repentir rapprocherait nécessairement. D’ailleurs, au milieu de l’isolement où vivait Lecerf, un ami de plus n’était pas à dédaigner, tant s’en faut, surtout si cet ami offrait, outre les garanties désirables, des renseignements de conservation, puisés dans de communs et terribles souvenirs. Sous l’inspiratiou de cette pensée, Lecerf écrivit un dernier billet, poste restante, à Benoit, et le pria, en lui désignant sa retraite, avec les plus minutieux détails de gisement, de venir le voir, aux premières lueurs de l’aube, car les tristes locataires du souterrain, ayant des veillées fort courtes, étaient debout bien ayant le lever du soleil.

A mesure que Lecerf prenait en affection deux choses : sa prison et sa femme, il songeait à diminuer les désagréments de son état, pour se faire une vie tout à fait tolérable. Avec l’aide et l’intelligence de Grégoire, Lecerf était parvenu à meubler

et même à décorer une chambre, où la lumière des lampes remplaçait avantageusement le soleil de l’hiver parisien. L’humidité des murs avait disparu derrière d’épaisses boiseries, dont les panneaux sortaient d’un atelier de la rue de Charonne, et que Grégoire venait d’apporter, pièce à pièce, dans son manteau. Le sol, très-bien parqueté, et recouvert, en outre, d’un tapis moelleux, n’eût pas déparé la chambre nuptiale d’une riche héritière, et le plafond, avec son dôme éclatant d’étoffes de Perse, dissimulait artistement la voûte d’un caveau.

Madame Lecerf, plus heureuse dans cette prisor^ que sous les lambris d’or du château natal, avait enfin trouvé le sourire que ne connut jamais son visage; son cœur semblait renaître dans cette vie obscure des souterrains ; le bonheur la visitait, et elle n’eût, pour rien au monde, échangé son existence présente contre son existence passée. Elle prévenait les moindres exigences de son mari ; elle cherchait et devinait sa pensée, et sans lui faire sentir le poids d’une prévenance continuelle, sorte d’obsession qui paraît lourde à certains hommes, elle semblait toujours improviser, par hasard, le service ou la consolation, et voulait paraître officieuse, comme à son insu. Ce raffinement de délicatesse n’échappait point au mari, qui feignait aussi de ne rien remarquer, pour laisser à sa femme le bonheur de ces innocentes ruses de tendresse inquiète et d’amour voilé.

Comme nous l’avons déjà dit, un incident troubla cette sérénité conjugale, qui avait fait luire dans un caveau souterrain l’azur et le rayon du ciel .

Désireux d’agrandir son petit domaine, Lecerf, en sondant la profondeur d’un mur, entendit retentir sous sa main le bois d’une porte, dont la teinte se confondait avec la nuance du plâtre. Une légère pression du genou fit céder cette porte ; un air vif et frais arriva au visage de Lecerf, et lui fit deviner un vaste et profond souterrain. Cette découverte ne l’étonna pas, car il savait très-bien depuis longtemps à quoi s’en tenir sur ce voisinage ; mais en se rappelant les bruits sourds et mystérieux

280 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, qu’il avait entendus souvent, il conçut un effroi très-légitime ; car, si le souterrain était habité, chose incontestable, l’existence de la chambre de Lecerf et de sa femme n’était plus un mystère ; d'indiscrets voisins avaient, sans doute, tout entendu à travers le bois de cette porte qui, malgré son épaisseur, n’arrêtait pas les sons et les voix comme un mur mitoyen de solide construction.

— Précautions inutiles ! soins superflus 1 se dit-il. Voilà où aboutit la prudence humaine ! Pour fuir les hommes, les regards investigateurs, les questions indiscrètes, je m’enfonce sous la terre et j’y trouve des habitants, d’autres proscrits peut-être, pour m’interdire le repos. Désormais plus de tranquillité pour moi que je n’aie éclairci tout ce qu’il y a encore d’obscur... Je percerai à jour ce mystère ; il le faut !

Lecerf ne communiqua pas cette découverte à sa femme, mais il la lui fit soupçonner dans l’intention de l’éloigner d’un asile où la sécurité n’existait plus.

— Clémence, lui dit-il avec douceur, je crois depuis quelques jours 'que notre retraite n’est pas sûre ; nous sommes dans le voisinage d’un péril inconnu, et par conséquent plus redoutable qu’un autre , parce qu’il échappe à mon courage et à mon adresse ; je veux rester seul ici pour sonder ces ténèbres ennemies, seul je serai plus fort. Va respirer l’air des vivants jusqu’au moment où je te rappellerai auprès de moi, et ne soupçonne aucune arrière-pensée dans cette étrange confidence que \a nécessité m’oblige de te faire aujourd’hui. Compte sur moi pour abréger ton absence.

Clémence s’assit sur un fauteuil, croisa les bras et inclina la tête, comme si elle eût craint d’exprimer autrement son intention de tout braver pour rester auprès de son mari. Lecerf

comprit le sens de cette pose de résignation, de cette révolte soumise , et renouvela son injonction avec moins de douceur que la première fois. — Vous voulez m’éloigner, mon ami, dit Clémence de sa voix mélodieuse, qui était le chant angélique

SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. - S81 de l’àme, vous voulez meloigner, parce qu’un danger vous menace, et où irai -je, moi! et où vivrai-je, moi!

Ce monosyllabe de l’égoïsme, ce moi si révoltant, quand il est l’expression personnelle de l’amour-propre, de la fatuité, de l’orgueil, change tout à coup de nature lorsqu’il s'échappe, comme une note dolente, d’un cœur inondé d’affliction. Alors il est impossible d’écouter cette syllabe égoïste, ce moi désolé sans être ému aux larmes, sans jeter un regard de commisération poignante sur les lèvres qui viennent d’exhaler cette lugubre gamme de la douleur.

Lecerf prit les mains de sa femme dans les siennes et lui dit : — Il y a dans ta réponse une obstination si touchante, que je me refuse à la vaincre. Tu peux rester auprès de moi, ma bonne Clémence. Eh bien ! que le péril arrive I nous serons deux ! ou, pour mieux dire, nous ne serons qu’un !

Pendant toute la journée, on ne s’entretint plus que de cela. Clémence reprit sa gaieté douce et son nouveau sourire. La pauvre femme comprenait bien qu’elle n’avait pas les heureux privilèges des jeunes mariées. Dans la liberté charmante du • tête-à-tête, elle se serait bien gardée de montrer ce luxe de tendresse légitime, qui n'est permis qu’aux jolies femmes; mais plie remplaçait les jeux de la coquetterie amoureuse par la grâce de sa retenue et le charme de son esprit. On voyait qu’elle ne pensait plus à ce péril, depuis qu’il lui avait été permis de le partager.

Au milieu de la nuit, lorsque le fracas des voitures s’éteignait sur le boulevard et ne descendait plus aux échos des voûtes souterraines, Lecerf regarda sa femme à la lueur d’une veilleuse, tt la voyant profondément endormie, il se glissa par des mourements insensibles sur la descente du lit, s’habilla en un clinj’œil à la légère, et, prenant une lampe d’une main et un poignard de l’autre, il ouvrit la porte avec une précaution extrême, et, comme il voulait donner un dernier regard à sa femme, il la trouva toute réveillée, assise sur le lit et regardant.

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L’amour d’une femme n’a point de sommeil. Quelque légers ' ;u’ils fussent, les mouvements de son mari avaient réveillé Clémence et elle était debout prête à le suivre.

L‘‘cerf lui fit signe de ne pas bouger, mais la main qui faisait ■e signe tenait un poignard. Clémence désobéit avec une résoution énergique; elle se précipita dans une robe, et courut égèrement à son mari, en lui disant avec les yeux : — Je te uivrai ! — Je te défends de me suivre, dit Lecerf d’un ton presse sévère. — Mon ami, répondit Clémence, vous êtes le couage, vous, et moi je suis la prudence; ces deux vertus sont .técessaires dans un danger. Laissez-moi aller avec vous.

Lecerf inclina la tête et s’aventura le premier dans les galeries souterraines.

Ils marchaient tous deux avec précaution, s’arrêtaient souvent pour écouter et regarder aux carrefours des issues étroites ;t noires. Une goutte d’eau tombée de la voûte, un frôlement de eptile, un grain de poussière écrasé, le moindre bruit suspendait leur marche, et Lecerf, se faisant éclipser par un pilastre t couvrant de sa main la lumière de la lampe, ne continuait sa narehe qu’ après s’être assuré qu’il n’y avait encore rien de périlleux à redouter dans cette nocturne et aventureuse expé- ;ition.

La main de Clémence toucha le bras de son mari comme un avertissement muet. Lecerf se retourna et vit sa femme qui iortait le doigt à son oreille comme si elle eût dit : — Cette ois ce n’est pas une erreur, j’ai bien entendu.

En effet, l’écho apporta bientôt le bruit d’une porte qui s’ourait et se refermait avec précaution. Lecerf, habitué à l’aoustique des souterrains, comprit que cette porte était assez loignée, et il opéra un mouvement de retraite vers son caveau, v quelques pas de sa retraite il se blottit avec Clémence dans :n enfoncement ténébreux, éteignit la lampe et attendit. — letenons notre souffle, dit-il à l’oreille de Clémence; ne resûrons pas.

Une pâlti traînée de lumière lointaine courut bientôt sous les clefs des voûtes, et on entendit distinctement des pas. Peu à peu les ténèbres se dissipèrent, et dans une large éclaircie, produite par une lampe, un homme se montra.

Le frisson de la terreur étonnée glaça les veines de Lecerf. Dans cet homme mystérieux, il avait reconnu Rousselin.

Était-ce un fantôme ? était-ce une réalité vivante , une ressemblance, un prodige, une résurrection? Les yeux de Lecerf se refusaient à croire ce qu’ils voyaient.

Rousselin passa devant eux avec toute l’insouciance d’un homme qui n’a rien à craindre ; il se promenait dans ces souterrains comme dans son parc. Il rie fit^un mouvement de surprise qu’en voyant une porte, inconnue encore de lui, dans ce domaine où il croyait connaître tout.

De même que le tigre qui change de caverne avance avec précaution son mufle à l’entrée de son nouveau domicile et flaire les émanations intérieures, pour s’assurer s’il n’y a aucun locataire plus redoutable que lui, Rousselin hésita longtemps sur le seuil de cette porte avant de la franchir. Au premier pas qu’il fit dans l’intérieur, Lecerf se précipita sur la porte, la ferma et la contint, avec toute la vigueur de sa jeunesse, contre les efforts désespérés de Rousselin, bête fauve tombée dans un piège et se débattant avec la planche fatale dressée par le chasseur.

Clémence trouva dans son énergie des forces merveilleuses pour seconder son mari dans une détermination dont elle ne comprenait pas bien lè but.

Dans cette lutte violente, séparée par une porte, la lampe de Rousselin s’éteignit. Aucune parole n’était prononcée des deux côtés; on n’entendait d’autre bruit que le gémissement du bois, tourmenté en sens opposé par des bras vigoureux. Quelquefois, dans un effort suprême, Rousselin prenait de l’élan et se ruait comme un bloc de granit contre la porte pour la faire écrouler sur les mains invisibles qui la défendaient. Lecerf, aidé

284 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, de sa femme et posant ses pieds robustes en étançons, soutenait victorieusement l’assaut. Dans les courts moments de trêve, Lecerf disait tout bas à Clémence : — S’il ouvre la porte, je le tue; mais je ne voudrais cependant pas le tuer : j’ai trop besoin de lui.

Cependant la nuit touchait à sa fin, et Rousselin, qui s’obsti- . nait à rentrer chez lui par les issues connues, se méfiant trop des inconnues, avait trouvé sous sa main des pièces de bois, et il tentait de faire une brèche à la porte, en la frappant à coups redoublés. C’était un effort suprême, et il usait, pour le mener à succès, de ses dernières forces. L’aube blanchissait en ce moment la cime des toits et des arbres du boulevard".

Benoît arrivait par la rue basse, et suivait pas à pas les indications reçues ; il traversa la cour de la maison en construction, et ayant trouvé aisément la trappe, il arriva devant la porte de la chambre souterraine, et s’arrêta tout surpris en entendant un tumulte effroyable et impossible à expliquer en pareil lieu et à pareille heure.

Rousselin, qui n’oubliait jamais ses provisions de souterrains, ralluma sa lampe pour examiner les localités, et découvrit une autre voie de salut. Il y eut un moment de silence, moment terrible et solennel 1 II fut interrompu par Benoît qui frappa plusieurs coups contre la porte de la chambre. Ces coups firent tressaillir et trembler. Rousselin.

Les ténèbres ayant disparu, Rousselin s’étonna du luxe qui régnait en ce lieu profond. Toutefois, sous l’éclat des tentures, des tapis et des boiseries, il reconnut la vieille chambre à couchette qu’il avait déjà visitée, et dont il avait pris la clé. Cette observation, dans cette minute brûlante, eut la durée de l’éclair.

Prompt à se déterminer dans les moments décisifs, Rousselin n’hésita pas longtemps ; il ouvrit la porte et se précipita sur Benoît pour le renverser et gagner ensuite le large; mais Benoît, qui s’attendait toujours à tout, selon l’habitude des hommes aventureux, se tint ferme sur ses pieds, et arrêta Rous-

SALONS ET SOUTEhflAINS DE PARIS.

selin, en poussant un cri nerveux, un de ces cris entendus dans les rêves sinistres; il avait reconnu son prisonnier des Catacombes, son ancien maître Pritchard.

Au même instant, Lecerf, qui jugeait bien la situation, s’élança dans sa chambre et mit Rousselin entre quatre vigoureux bras. Le maître fut aisément terrassé par ses deux élèves et garrotté en un clin d’œil.

Lecerf était ivre de joie et, dans son bonheur, il disait à sa, femme : — Nous voilà sauvés ! nous voilà libres 1

Benoît ne revenait pas de sa stupéfaction, et considérait son prisonnier, étendu sur le tapis, avec des yeux qui croyaient ne pas voir ce qu’ils voyaient.

On fouilla Rousselin, et on trouva entre autres choses dans son portefeuille, des papiers attestant que son domicile était élu rue de la Cerisaie, sous le faux nom de Vignoret.

Lorsque le jour fut plus avancé, Lecerf s'habilla avec soin, et croyant, avec raison, n’avoir plus rien à craindre de la justice, il courut au domicile indiqué et demanda monsieur Vignoret. On frappa à toutes les portes et personne ne répondit. Tout de suite le bruit se répandit, de porte en porte, de voisins en voisins, que monsieur Vignoret avait eu une attaque d’apoplexie dans la nuit. On s’empressa et bientôt on n’attendait plus qu’un juge de paix ou un commissaire de police pour ouvrir son appartement et lui porter secours, s’il en était temps encore. Ce fut, on le comprend, peine perdue.

Dans le souterrain, ce fut Maurice Aubigny qui dénoua cette situation avec un bonheur et une adresse admirables. Il s’empara de Rousselin, lui banda les yeux, le porta dans la rue basse avec l’aide de Lecerf, et ne lui rendit la faculté de la vue qu’en le plaçant dans une voiture bien fermée dont il se fit le cocher. Lecerf entra dans le fiacre où il devint le gardien du prisonnier. En même temps l’ordre avait été donné à madame Lecerf de quitter le souterrain et de s’installer chez les Aubigny du quartier des Bourdonnais.

La voiture ne s’arrêta qu’au Palais-de-Justice.

Il y eut entre Maurice et M. C..., magistrat spécialement hargé de ces sortes d’affaires, à cette époque, un curieux entreien. — Monsieur, lui dit Maurice, j’ai trouvé cet homme dans es décombres d’une maison que je fais construire sur le boulevard Beaumarchais, et l’ayant reconnu pour être Rousseîin, je l’ai prié de m’accompagner jusque chez vous : c’est ce qu’il a fait de la meilleure grâce du monde. — Tout cela n’est pas trèsîlair, dit le magistrat en faisant rouler sa tabatière entre ses loigts. — Eh bien! je vais l'éclaircir, poursuivit Maurice. Un homme a été condamné aux galères, sous l’accusation d’avoir assassiné celui-ci. L’affaire a fait beaucoup de bruit dans le temps. On chercha Rousseîin partout, on ne le trouva pas. Il y eut des témoins, qui firent des dépositions accablantes, et tontes i les preuves en apparence s’élevant à la charge de Benoît l’accûsé, le pauvre Benoît fut condamné et envoyé à Toulon. Que lit alors Rousseîin? Il prit le nom de Vignoret, et s’établit rue le la Cerisaie, ainsi que l’attestent ces papiers trouvés sur lui. C’est une erreur évidente de la justice.. — La justice ne commet jamais d’erreur, dit le magistrat. — Je le crois, dit Maurice ; mais elle a commis celle-ci. — Comment vous appelezvous? demanda le magistrat à Rousseîin. — Je me nomme Rousseîin. — Les faits que monsieur rapporte sont-ils vrais?

— Oui, monsieur. — Benoît vous a-t-il assassiné? — Jamais.

— Pourquoi avez-vous pris le nom de Vignoret, qui n’est pas ie vôtre? — Pour vivre tranquille. Je n’aime pas les procès, les tribunaux, les huissiers, la justice enfin, et pour me délivrer de tous ces soucis, j’ai quitté ma maison de l’Observatoire, et je me suis enseveli dans un coin du Marais. — Pourquoi n'avez-vous pas apporté au tribunal les lumières que vous aviez entre les mains, lors du procès de Benoît? — Parce que je ne connaissais pas ce procès. — Cependant les journaux doivent vour l'avoir fait connaître? — Je ne lis jamais les journaux. — Nous examinerons cette affaire, qui ne manque pas d'une certaine gra

SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 2S7 vité. — Je le crois bien. dit Maurice : il y a un homme aux galères, monsieur! — On verra cela! dit le magistrat en assaisonnant ces trois mots d’une prise de tabac. — Que fauUil faire, en attendant? demanda. Maurice. — Attendre la décision de la justice. — Mais ce pauvre homme qui est à Toulon par décision de la justice? — Il attendra aussi. — Et vous ne faites pas arrêter provisoirement ce Rousselin? — Jeune homme, dit le magistrat d’un ton paternel, personne n’a le droit d’apprendre à la justice son devoir. Nous agirons selon notre bon plaisir, en temps et lieu... Où demeurez-vous, Rousselin? — Il demeure çhez moi, reprit vivement Maurice ; et voici mon adresse, ajouta-t-il en déposant sa carte sur le bureau. — Vous pouvez vous retirer, dit le ipagistrat; nous vous ferons appeler en temps utile et nous aviserons.

Maurice prit le bras de Rousselin, et lé ramena dans la voiture, où Lecerf attendait.

Alors Rousselin rompit le long silence qu’il s’était imposé devant son ancien élève, et prenant un air léger lui d\t : — Mon petit Lecerf, tu ne seras jamais qu’un imbécile; on ne peut pas conduire plus bêtement une affaire , lorsqu’on est riche comme toi... Demande à ton cousin, il te dira que je viens de tout arranger là-haut. J’en serai quitte pour quelques mois de prison, et tout sera dit... Tu ne me réponds pas? Ah ! tu me traites encore en ennemi, malgré le service qui je vais te rendre!... Ce n’est pas délicat, mon petit Lecerf. — Je n’ai rien à vous répondre, dit l’ancien élève. — Eh bien! moi, je te prie de m’ouvrir cette voiture, et de me laisser sortir tranquillement, sur le Pont-Neuf où nous passons. — Vous ne sortirez pas. — Tu vas le voir ! Est-ce que tu crois avoir le droit des sergents de ville, des gendarmes, des gardes de commerce, toi? Est-ce que tu peux me retenir violemment ici? Je t’en défie, toi et ton cocher de cousin. Allons, laisse-moi passer I — Je vous dis que vous ni sortirez pas. — Et tu crois me retenir avec tes violences? Allons •donc, enfant! tune connais pas encore ton Paris..

2S8 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, passerai malgré toi , te dis-je ! Ainsi laisse-moi aller de bonne voionté. ,

Et , en disant ces paroles , Rousselin se précipitait sur les portières et essayait de les ouvrir. Lecerf, jeune et vigoureux, l’enlaça de ses bras, et une lutte violente s’engagea dans la voiture.

Le plan de Rousselin était fait dès sa sortie du Palais-de- Justice. Après avoir échappé au magistrat, il lui fallait de même échapper à Lecerf. L’occasion et le lieu étaient bien choisis, et si Rousselin devait réussir , c’était certainement sur le Pont- Neuf.

La lutte continuait, et Rousselin poussait des cris à ameuter les passants ; et ceux-ci, toujours nombreux sur le Pont-Neuf et dans les rues qui y aboutissent , s’attroupaient et regardaient passer ce fiacre avec inquiétude.

— C’est infâme, ce que vous faites-là, criait Rousselin. Vous ne pouvez ainsi retenir un pauvre homme malgré lui. Je vais appeler £fU secours. Ouvrez-moi, je veux sortir!

Le peuple du Pont-Neuf est un peuple à part dans Paris ; il est oisif, il regarde la rivière, accompagne de l’œil les radeaux de bois, contemple la statue d’Henri IV, examine le village flottant des bains, écoute les plaideurs qui sortent de la cour du Ilarlay, en maudissant les juges. Ce peuple demande toujours un spectacle quelconque et s’amuse de tout ; en voyant Rousselin avec sa figure d’honnête homme, un fanx cocher sur le siège et le pauvre Lecerf, pâle et convulsif d'émotion, ce peuple épousa la querelle de celui qui poussait les cris les plus furibonds, et qui avait l’air d’un opprimé. Un s’entremit, puis deux, puis un troisième ; bientôt tout le monde voulut s’en mêler. A la faveur de celte protection puissante, Rousselin s’évada, fendit la foule, traversa le Pont-Neuf et se perdit dans la rue Guénégaud. Le peuple demandait à grands cris l’intervention de la police, mais la police se trouve rarement dans les endroits où ou la réclame. Maurice, plus habitué à conduire un canot qu’une voiture, em-

barrassé sur son siège d’emprunt comme il ne l’avait jamais été sur son banc de quart, fut couvert d’insultes, et craignant d’être pris à l'abordage, il fouetta ses chevaux et les précipita vers la rue de la Monnaie, suivi d’un cortège de malédictions. 11 fallait une version à cet incident. Le peuple du Pont-Neuf s’en chargea ; il fit son histoire, qui, de bouche en bouche, descendit le quai de l’École , côtoya le Louvre et les galeries, traversa la place de la Concorde et se précipita sur toute la ligne du boulevard.

On disait que deux malfaiteurs, l’un déguisé en cocher, l’autre en dandy, avaient enlevé un prince russe en plein midi , pour le dépouiller de son or et de ses bijoux, sur le Pont Neuf, à la faveur du tumulte qui règne toujours sur ce point si populeux de Paris. Les journaux enregistrèrent ce fait, et le Moniteur le consacra officiellement. Toutes les histoires sont à peu près dans le genre de celle-ci. 11 n’y a que les romans de vrais, parce que l’histoire du cosur et des passions ne peut jamais mentir.

Bruxelles et S*«ris.

Sur la vaste place qui s’étend aujourd’hui devant l’église de Saint-Eustache, Lecerf avait quitté la voiture, en recommandant à Maurice d’aller l’attendre chez lui, rue des Bourdonnais, où Clémence devait déjà être rendue. Maurice ne demanda rien à son cousin, il inclina la tête, et poussa ses chevaux du côté du marché. Lecerf suivit une idée d’inspiration , qu’il ne voulait confier à personne, de peur de rencontrer des contradicteurs. Il se jeta dans les rues sombres et étroites qui aboutissent au quai'-

SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 201 ses fins au bout d’un certain temps : les lettrés de crédit qu’il avait reçues de Lecerf mettaient à sa disposition tout l’argent nécessaire pour conduire à bien son entreprise, et avec de l’argent habilement prodigué on réussit toujours. Les renseigne-* ments lui apprirent qu’il y avait en effet, à Bruxelles, une femme te lie., qu’il la désignait; une belle Française, reconnue Parisienne à l’exquise élégance de ses toilettes et de sa tournure; elle avait fait sensation aux promenades, aux églises, aux théâtres, mais on ne la rencontrait jamais dans le monde des salons.

Les femmes parlaient beaucoup de cette étrangère dont les antécédents leur étaient inconnus , et la citaient avec enthousiasme comme un modèle de grâce et de beauté blonde ; il était impossible, disaient-elles, de voir de plus beaux cheveux d’or fluides, un teint plus frais, des yeux plus doux, une plus éblouissante carnation. Quant à son nom, c’était un secret ; on la croyait veuve , parce qu’elle avait l’âge où toutes les jolies femmes se marient, et qu’on n’avait jamais vu le bras d’un homme noircissant la mousseline de son bras.

— C’est indubitablement Célestine Desglajeux, disait toujours en lui-même Benoît.

Et il inventait chaque jour, selon la méthode de son ancien maître Rousselin , quelque procédé nouveau pour découvrir le domicile de cette femme si nécessaire à son bonheur.

Un jour, en lisant les affiches de spectacle, dans les galeries de Saint-Hubert, Benoît apprit qu’on devait jouer la tragédie de Lucrèce, le soir même. Cela lui donna une idée.

— Si cette étrangère, se dit-il , est réellement Célestine, et si Bile va quelquefois au théâtre, à coup sûr elle ira voir Lucrèce, pour se donner ces émotions que les femmes recherchent toujours au théâtre, surtout quand la position des héroïnes scéniques offre quelque analogie avec la leur.

On voit que la sagacité de Benoît ne laissait rien échapper, ne négligeait rien.

Si>2 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS.

Le soir, il loua une de ces loges obscures, où se placent ceux, qui veulent voir sans être vus, et s’y installa seul, dans le fond, sa lorgnette à la main. A mesure que la tête d’une femme paraissait dans une loge , Benoît l’encadrait dans son verre , ei l’examinait avec une attention poussée jusqu’au scrupule, car 1( visage de Célestine était reconnaissable, même à l’œil nu, et du premier coup d’œil, surtout pour Benoît, qui avait nourri unf. passion secrète qui jamais n’avait osé se faire jour, à cause de la formidable rivalité de Rousselin.

Le rideau allait se lever, quelques violons jouaient une espèce d’ouverture . lorsqu’une loge modeste s’ouvrit aux premières ; deux femmes entrèrent : l'une resta dans le fond , comme une suivante de tragédie, l’autre se plaça sur le devant, dénoua la mentonnière de son chapeau pour le donner à l’ouvreuse, et mit en exhibition une chevelure opulente qui ressemblait à une cascatelle d’or.

Toutes les lorgnettes prirent le chemin de cette loge, mais le rideau se leva au même instant et débarrassa la jeune femme de cette cruelle et unanime curiosité.

Benoît n’eut pas besoin de sa lorgnette cette fois ; ses yeux suffirent. Il s’admira d’abord lui-même, comme sagace inventeur de procédés ingénieux; puis il admira Célestine, dont la beauté lui parut plus éblouissante qu’au charmant cottage de Saint- Mandé; seulement, la pose et l’expression du visage de la jeune femme avaient un caractère très-prononcé de mélancolie ; chose facile à expliquer dans une soirée de théâtre et devant une œuvre historique qui lui rappelait de tristes et d’affreux souvenirs.

Au dénoûment , une pâleur très-sensible couvrit l’incarnat enfantin du visage de Célestine , et on put même remarquer le frisson qui agita toutes les frange's de dentelles de son corsage, comme on voit les ailes charmantes des loris frissonner, dans toutes leurs plumes , sous une impression de terreur. Puis un mouchoir, léger comme la vapeur qui se détache d’un nuage de

SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 293 lin dans un ciel d’été, passa deux fois sur les yeux de la belle étrangère, et recueillit, sans doute, quelques perles humides distillées par la douleur. Le rideau tomba, et la sérénité parut revenir dans l’horizon de cette loge. On était venue pour chercner une émotion de souvenir ; le but était rempli , il n’y avait rien à attendre de plus. Déjà se faisaient les préparatifs de départ, quoique le spectacle ne fût pas terminé.

Benoît avait prévu cette retraite prématurée ; il était sorti de sa loge avant la catastrophe de Lucrèce, et il se promenait dans le corridor des premières , ne sachant trop ce qu’il devait résoudre dans une circonstance si délicate, et devant une femme qui semblait vouloir se faire une vertu de son isolement.

Comme il attendait une décision inspirée, la porte d’une loge s’ouvrit, et Célestine parut dans le corridor, avec Sa suivante qui déployait un châle pour en couvrir les plus belles épaules de l’école flamande. Le corridor était désert. On commençait l’autre pièce. Benoît se détachait, sur une éclaircie de gaz, avec sa toilette irréprochable et sa grâce de dandy parisien ; tous le3 yeux exercés de ses compagnons du bagne ne l’auraient pas reconnu : sa chevelure avait vigoureusement repoussé ; son teint gardait sa pâleur virile, fard naturel des paissions; ses yeux d’un vert mat, la courbe de son nez, le rouge vif de ses lèvres épaisses annonçaient les instincts inexorables des appétits matériels ; mais les saillies protubérantes de son large front annonçaient aussi, comme correctif, la force morale , l’énergie spirituelle qui peut dompter les sauvages instincts : l’ensemble de cette physionomie était saisissant ; l’œil qui rencontrait ce visage devait s’y fixer. Célestine passa devant Benoît et retint un eri de stupeur...

— Oui, c’est bien moi, madame, dit-il en lui tendant la main, la Providence favorise ses rencontres, lorsqu’elles doivent servir au bonheur d’autrui. Toute une pauvre famille de millionnaires vous demande l'aumône d’un seul mot en sa faveur. Soyez généreuse, ne refusez pas si peu de chose.

Célestine regardait Benoît avec une sorte de terreur muette, et ses lèvres ne murmurèrent qu’à peine cette exclamation lourde :

— Vous ici, monsieur! est-ce bien vous? — Oui, madame e'est bien moi, qui fus toujours le plus respectueux, le plut humble et le plus dévoué de vos amis ; moi qui vous ai protégée dans une horrible nuit, avec un courage que l’injuste justice a frappé d’un arrêt infamant ; moi qui vous demande, à genoux, ma réhabilitation, et qui en appelle à votre cœur, comme au tribunal souverain,, au seul juge d’une cause perdue à cause de vous. — Donnez-moi votre bras, monsieur, dit Célestine émue aux larmes ; descendons, il y a trop d’oreilles autour de nous.

Ainsi fut fait. Devant le péristyle du théâtre la voiture de Célestine stationnait. Sur un signe de la jeune femme, la suivante regagna la maison à pied, et Benoît resta seul avec la belle veuve.

La voiture'partit; elle traversa toute la ville et s’arrêta devant une petite maison, dans un quartier solitaire. Célestine, qui avait gardé un profond silence, comme une femme qui cherche des idées et des inspirations dans une dreonstance difficile et imprévue, dit à Benoît :

— Prenez le numéro de cette maison, le nom de cette rue, et venez chez moi demain à midi, j’aurai fait mes ré* flexions... Je vous attendrai... Mon Dieu! quelle mauvaise nuit je vais avoir 1... Je serai bien pâle demain !

Bientôt Benoît se retira, en faisant de tristes réflexions sur cette femme qui, en pareilles circonstances, se préoccupait sf vivement de la pâleur que l’insomnie lui donnerait le lendemain ; aussi concevait-il des craintes assez légitimes sur sa prochaine entrevue.

— Il y a, se dit-il, des organisations si délicates ; il y a de» femmes si amoureuses d’elles-mêmes, que le moindre sacrifice

lorsqu’elles courent le risque de gâter une seule

SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 295 des lignes suaves de leur figure, un seul pli d’une robe de satin : c’est là le comble du sensualisme égoïste. A coup sûr, demain, je ne serai point reçu ; on n’aura pas le visage assez frais pour me recevoir.

Benoît faillit avoir raison, dans cette conjecture de bon observateur, mais par hasard il se trompa. Il fut reçu. La suivante, qui sortait de l’hospice des Sourds-Muets, l’introduisit dans un salon qui rappelait l’intérieur velouté . fleuri, suave, sensuel, du cottage de Saint-Mandé. Il n’y a que des coins ronds, pas un angle. Le salon copiait Célestine et lui ressemblait, comme l’amphore grecque d’albâtre ressemblait à la jeune prêtresse qui l’apportait à Délos.

Pour répondre à la première demande de Benoît, Lélestlne ait avec la plus gracieuse nonchalance, et en se laissant absorber par un fauteuil :

— J’ai passé une très-mauvaise nuit, et j’ai fait un rêve accablant ; il me semblait que deux hommes vêtus de noir et porteurs de figures sinistres , me traînaient à la cour d’assises, après m’avoir arrachée de mon lit, et que je m’enveloppais de mes cheveux pour répondre aux juges , qui tous riaient aux éclats de me voir si honteuse ; puis j’ai senti sur mon épaule nue l’empreinte d’une dent de feu , et je me suis réveillée en sursaut et toute tremblante, comme si j'eusse échappée à la gueule d’un lion... Eh bien! voyons, monsieur Benoît, racontez-moi votre affaire... Savez-vous ce que j’ai voulu faire ce matin? — Non, madame. — Je comptais prendre le chemin de fer, et me réfugier en Hollande... Que voulez-vous ? je suis ainsi faite... Il m’a semblé que vous me portiez la justice ; et c’est plus fort que moi, jè crains les tribunaux comme la mort. D'ailleurs, je crains tout. Il doit y avoir dans ces salles du Palais une atmosphère intolérable pour les organes trop délicats. J'ai toujours dit que je craindrais moins la justice si on la rendait dans une serre d’orangers en fleurs... Les hommes ne savent rien faire de bon ; il serait bien temps que les femmes prissent

296 3AL0NS ET SOUTERRAINS DE PARIS, leur place partout ; elles ne feraient rien de pire , c’est impossible ; donc elles auraient la chance de faire mieux.

Alors Benoît raconta 1 histoire de son procès dans tous ses détails, sans rien omettre, et avec une simplicité touchante qui produisit un, effet inattendu. Mais ce fut surtout le récit du dévouement héroïque de Clémence Lecerf qui toucha le cœur de la belle veuve, et n’osant interrompre Benoît, elle levait ses mains, les croisait et les laissait retomber sur ses genoux en signe d’admiration.

— Quel tableau ! quelles scènes! quelles souffrances! dit-elle, et vous avez vu tout cela ! et vous avez enduré ces horreurs ! et cette femme! cette femme !... qu’elle est belle et touchante! que je voudrais la yoir pour voir un ange ! Oh ! mon Dieu ! votre histoire m’a blessée jusqu’au fond de l’âme ; je n’ai jamais de ma vie ressenti une si profonde émotion... et c’est moi pourtant qui suis la cause innocente de toutes ces misères ! Quoi i monsieur, vous avez été au bagne.de Toulon ! vous, si délicat, si charmant, si distingué! vous avez été enchaîné avec des galériens!... Qui dirait cela, en vous voyant là, devant moi, dans cette exquise toilette de bal!... Vous devez avoir bien souffert!... rafontez-moi encore votre histoire... vous n’avez pas tout dit; redites-moi tout ce que vous m’avez dit, n’oubliez rien. Si vous saviez comme cela intéresse une femme ! Non ! vous ne pouvez pas le savoir ! Les hommes ne comprennent pas cela... Parlez-moi encore de ce purgatoire de la terre, de cet affreux hôpital du crime, de ces bandes de démons rouges, de ces malades enchaînés sur leurs lits, de ces pauvres sœurs infirmières qui n’ont connu de la vie que ses douleurs, de cette Clémence, sœur Brigitte, qui n’a connu du mariage que les humiliations. Ne craignez pa$ d’être long, j’écouterai tout, et je ne vous interromprai pas.

Encouragé par cette chaude invitation, Benoît reprit espérance, rentra dans son récit, et le développa, cette fois, avet tant de charme et de talent, que Célestine versa des larmes, et lui dit, en lui serrant les mains :

— Après cela, il n’y a plus d’hésitation puérile pour moi... l’irai à Paris; je ferai taire toutes mes répugnances ; je rendrai l’honneur et la tranquillité à cette famille; mais, avant tout, il faut que je sache ce qu’est devenu ce terrible Rousselin... Malgré la fermeté de ma nouvelle résolution, je ne pourrais me décider à vivre un seul jour dans une ville où le souffle de Rousselin serait dans l’air. Vous avez failli le remettre aux mains de la justice ; ce démon s’est échappé, mais on peut le retrouver aisément; à Paris, la police trouve tout ce qu’elle veut trouver. Quand je n’aurai rien à craindre de ce misérable, j’irai m’établir à Paris, pour offrir mon amitié à sœur Brigitte, et l’embrasser tous les jours... — Ah ! madame, interrompit Benoît, vous renvoyez notre bonheur bien loin. Nous connaissons Rousselin , nous ; vous ne le connaissez pas, vous ! c’est un homme à défier trente ans tous les limiers de la police. Son pied, son œil, sou odorat ne peuvent pas être mis en défaut aisément. Paris est une ville énorme, pleine de retraites inconnues de la police, et Rousselin connaît tout ce que la police ne connaît pas. — Ayez confiance en moi, dit Célestine après avoir réfléchi un instant, je ne puis pas avoir tout d’un coup le courage qui m’a toujours manqué. On ne raisonne pas avec la peur; mais la volontéferme change un caractère. Cette pauvre Clémence n’était pas née pour soigner des galériens, dans un hôpital, et elle s’est pourtant résignée à ce devoir. Ainsi, ne désespérez point de moi...

— M’autorisez-vous, madame, à écrire à la famille AubignyÇ ' demanda Benoît. — Sans doute, monsieur; je fais plus, j( l’exige ; écrivez-leur et donnez-leur à tous bon espoir, en mog nom. — Je vais sur-le-champ, madame, leur envoyer vos bonnes paroles... Me permettez-vous aussi de venir vous rendre ma risite demain? — Certainement, monsieur, jusqu’à votre départ ie Bruxelles. — Voilà, madame, ce qui efface toutes les horreurs de mon passé, dit Benoît d’un ton mystérieux qui ressuscitait un ancien amour.

La lettre que Benoît écrivit le jour même à Lecerf détermina

298 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, celui-ci à faire de curieuses recherches à la poursuite de Rousselin.

Leccrf, nous l’avons vu, avait trouvé, rue de la Cerisaie, les feuilles manuscrites volées et annotées soigneusement par Rousselin. Il les lisait avec son cousin Maurice, et celui-ci ne prenait pas grand intérêt à toutes ces descriptions du Paris souterrain ; quand ils arrivèrent aux pages qui avaient rapport aux aqueducs : — Ah ! voilà, s’écria Maurice, une navigation que je ne connais pas et qui doit être curieuse. Si nous allions visiter ces aqueducs? — Je veux bien, répondit Lecerf; je dirai même que je le désire ; car, avec le caractère que je connais à Rousselin, toutes ces notes, tous ces renseignements n’ont pas été pris sans quelque but que nous ne connaissons pas. — Eh bien ! partons ! — Partons 1 répondit Lecerf. Ce but, nous le trouverons peutêtre dans les canaux souterrains C’est assez pour nous déterminer.

Ils s’acheminèrent vers la rue des Martyrs.

Ils trouvèrent le vieil Acharias à la maison n° 66, et s’étant tonformés au précepte de Rousselin, ils descendirent avec leur boiteux conducteur jusqu’à la barque amarrée à l’angle du réservoir.

Une fois sur l’eau, Maurice reprit son ancien métier de marin. Les rames passèrent des mains d’Acharias dans les siennes et manœuvrèrent sous cette pression puissante avec une vigueur inaccoutumée. t

Acharias et Lecerf laissaient faire Maurice. Celui-ci regardait avec une curiosité inquiète les voûtes humides, les parois verdâtres des murs, les lampes sépulcrales dont la lumière blafarde se projetait au loin sur les eaux d’une couleur indécise 4u canal. Troublés dans leur léthargie, les reptiles se montraient tvec leurs formes étranges et hideuses , et les rats fuyaient au bruit des rames comme devant un ennemi inconnu, et par conséquent, d’autant plus à craindre.

Assis à l’arrière de la nacelle, Acharias fumait tranquillement

sa pipe noire, et sa physionomie ne trahissait aucune préoccupation intérieure. Pas plus que Lecerf, il ne soufflait mot.

Le premier, Maurice rompit ce silence qui menaçait de. durer indéfiniment, et dit : — Ma foi I il faut avouer que c’est un vilain métier de naviguer ainsi sous terre. Pour moi, j’aime mieux l’Océan. Au moins, on a le soleil pendant le jour et les étoiles pendant la nuit. — C’est une affaire d’habitude , répondit Àcharias. L’homme est ainsi fait. 11 peut se plier à tout. Je vous assure que j’aime autant mes canaux que le plus vieux loup de mer les flots de son Océan. Mon soleil et mes étoiles, je les trouve dans ces lampes. — Et il y a longtemps que vous ôtes gardien des aqueducs? demanda Lecerf. — Il y aura vingt-six ans à la Saint-Martin prochaine. — Diable ! vingt-six ans, c’est un peu long. Et vous n’avez personne pour vous aider et vous remplacer au besoin? — Personne. — Si vous étiez malade cependant?— Je ne suis jamais malade. — Recevez-vous des visites quelquefois? — Jamais. — Cependant, nous, nous sommes bien venus. — Oh ! mais ces visites sont à rares , qu’il ne vaut pas la peine d’en parler. — Enfin, une visite est toujours une distraction. Ainsi, aujourd’hui pour vous ne se sera pas passé comme hier. — Cela est vrai; mais depuis vingt-six ans que je suis ici, je puis affirmer qu’il n’y est pas entré vingt personnes.

C’est peu; pas une par année. — Tenez, lo dernier homme

qui est venu, il y a de cela plus d’un an, m’avait même laissé une impression si désagréable , que j’avais résolu de ne plus permettre de visiter les aqueducs à qui que ce soit Je suis sûr que cet homme est descendu ici avee une pensée mauvaise dont je ne puis me rendre compte encore aujourd'hui. Il me fit boire outre mesure du rhum qu’il avait pris à la station de La Villette. et quand il me crut ivre-mort, il quitta la barque, longe/ les bords du canal et traça avec son couteau des marques dam la pierre vive que je vous montrerai tout à l’heure. Cet homme me croyait endormi dans mon ivresse; mais je voyais tout. Le endèmain, en repassant, je reconnus parfaitement le» entailles

300 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, fraîches, et je me disposais à faire exacte et sévère surveillance, mais il n’est pas revenu. — Et comment était-il, ce visiteur? demanda vivement Lecerf en faisant un signe d’intelligence à Maurice. — C’était un homme d’une taille assez élevée, qui pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans. 11 avait des formes et des manières patelines et une prononciation provinciale. 11 s’était caché dans son manteau pendant tout le voyage; je ne le vis bien que lorsqu’il quitta la barque ; ses traits dénotaient à la fois l’astuce et la violence.

Maurice et Lecerf échangèrent un regard.

— Nous voici à sa première marque. Regardez à gauche, sous » la lampe, à hauteur d’homme.

Maurice et Lecerf sautèrent à la fois sur les trottoirs qui bordent le canal, et chacun de leur côté, avec des mouvements divers, ils suivirent les entailles faites jadis par Rousselin.

Ils arrivèrent ainsi sous le carré Saint-Martin, où les devait déposer Acharias. Ils rémunérèrent grassement le vieux nocher, et, rendus à la lumière et à l’air libre, ils regagnèrent le quartier des Bourdonnais en se communiquant leurs pensées.

— Le doute n’est pas permis, Maurice, dit Lecerf; le visiteur dont nous parlait ce vieux marinier est bien Rousselin. — Je le crois, disait Maurice Aubigny, mais je n’en suis pas certain; les indices fournis ne sont pas des plus surs. — Avez-vous remarqué que toutes ces entailles avaient la même forme? — Oui, toutes. — On eût dit des R ébauchés, comme un homme qui essaie une signature. — C’est vrai ; mais combien n’y a-t-il pas de gens dont le nom commence par un R? C’est innombrable.

Qui vous dit que cette lettre s’applique ici à Rousselin? — Tout me le dit, Maurice, et plus que tout, mes pressentiments. N’avez-vous pas entendu le portrait qu’on nous a tracé de l’homme?

— Oui, ce qu’on nous en a dit convient en effet à Rousselin. —

Et puis, voyez-vous, cet homme avait la manie des souterrains. Après les Catacombes, ceux de la rue de la Cerisaie; après ceux-ci, les aqueducs; après les aqueducs, qui sait? C'était un

homme de précaution, Rousselin; il savait qu’un jour ou l’autre il lui faudrait déloger de la rue de la Cerisaie d’une façon quelconque, et alors il prenait les devants ; il se préparait des retraites. Les notes que nous avons trouvées sont des indices qui iloivent nous guider. Je ne serai tranquille que lorsque nous aurons découvert sa retraite, et j’ai besoin de votre aide. — Dites ce qu’il faut faire, j’exécuterai. — Nous devons traquer Rousselin dans tous ses repaires. — Comment? — Nous venons de visiter les aqueducs ; c’est un commencement. Nous avons trouvé dans ses manuscrits qu’il y avait aussi des souterrains à l’ancienne abbaye Saint-Victor, à l’abbaye Saint-Germaindes-Prés. Allons partout, nous le trouverons quelque part. — Ne croyez-vous pas, Lecerf, qu’il serait plus commode et en même temps plus sûr de nous emparer de ces souterrains par la location comme nous nous étions emparés par achat de celui de la rue de la Cerisaie? — Votre idée peut être bonne, Maurice. Louons donc dans la rue des Fossés-Saint-Victor, au palais abbatial de Saint- Germain-des-Prés ou dans la rue Bourbonle-Château, des appartements qui nous permettent de traquer ce Rousselin dans ces souterrains qu’il chérit. Nous sommes riches, profitons-en pour nous appauvrir et arriver à notre but, qui est notre existence et notre bonheur.

Ce projet adopté, Maurice en proposa un autre qui complétait le premier.

— Dès que nous aurons mis le pied, dit-il, dans tous ces asiles souterrains qui sont le domaine de cet homme des ténèbres, j’irai, moi, à la préfecture de police, et avec tous les renseignements et les facilités de découverte que je donnerai , avec l’argent que j’offrirai pour récompenser le zèle des agents, la réussite sera infaillible. Laissons faire les gens du métier. Quand nous leur aurons ouvert les premières voies, ils agiront plus sûrement que nous. — Je suis de votre avis, dit Lecerf. Si Rousselin avait pu se domicilier dans les canaux, depuis la barrière des Martyrs jusqu’au carré Saint-Martin, il y serait

en ce moment ; mais ce souterrain qu’il a visité en détail lui ayant paru inhabitable, il a cherché quelque chose de mieux, à l’aide de son manuscrit. Voilà ce qu’il faut dire et redire à la police, mon cher cousin ; voilà ce qu’il faut faire vérifier par les agents et constater par le témoignage du gardien des canaux. La police n’agit avec vigueur que sur de boas renseignements ; elle aurait trop à faire si elle suivait les milliers de plaignants qui viennent lui signaler des fantômes chaque jour. Ne lui montrons point de fantômes, montrona-lui des réalités. — Lecerf, dit Maurice, comptez sur mon énergie et mon obstination. Notre œuvre est commencée, achevons-la.

XXXUI

lie dernier sonlerralu.

Maurice Aubigny, qui conservait sur la terre la brûlante activité du marin, jura ses grands dieux de l’Océan que cette affaire serait terminée avant trois jours. 11 recommanda de nouveau à Lecerf d écrire deux fois par jour à Bruxelles, pour annoncer à Benoît qu’on était sur les dernières traces de Rousselin, et que Célestine Desglajeux pouvait faire ses malles.

Lecerf paraissait hésiter et douter, Maurice lui dit avec assurance : — Mon cher cousin, quand on supprime l'hésitation et le doute, on fait comme Christophe Colomb , on découvre l’Amérique. Ce marin, notre patron à tous, montrait à ses compagnons l'invisible ; il leur faisait toucher l’impalpable, il leur donnait à connaître l’inconnu, et l’invisible a été vu, l’im-

SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 303 palpable a été touché, l’inconnu a élé révélé. Voilà comment on réussit.

Lecerf, excité par la chaleur de son cousin, recommença tout il e suite avec lui le cours de ses expéditions souterraines , et tous les deux, ils apportèrent dans leur œuvre une ardeur fébrile, présage infaillible du succès.

Maurice et Lecerf combinèrent leur plan d’après les idées arrêtées, et sans perdre une heure, ils allèrent au quartier Saint- Victor. En prodiguant l’argent, ils eurent bientôt trouvé une maison convenable à leurs desseins parmi celles qu’on a bâties sur cette partie de l’enclos de l’ancien collège de Navarre. Cette maison était ornée d’un petit jardin, et celui-ci avait pour clôture un pan de mur encore debout de la vieille enceinte de Paris. La cave de la maison était voûtée et d’architecture ancienne, fort belle d’ailleurs et parfaitement conservée. L’un des côtés présentait une maçonnerie plus moderne. Lecerf et Maurice y firent une brèche, et ils se trouvèrent dans les souterrains de l’antique abbaye de Saint-Victor.

Le temps pressait ; nos deux cousins se contentèrent donc de constater leur découverte, se réservant d’en profiter plus tard.

Lecerf apportait dans ses investigations une passion infatigable, parfaitement expliquée quand on se rappelle qu’il avait, comme son maître, la manie des souterrains.

Restait le quartier Saint-Germain-des-Prés.

En rôdant autour de ce qui reste de cette abbaye qui jadis fut la plus riche et la plus belle de France, Lecerf et Maurice Aubigny remarquèrent dans les rues Palatine , Bourbon-le- Château, etc., etc., des maisons sombres, enfumées, décrépites et qui ressemblaient elles-mêmes à des souterrains. On ne pouvait, à leur aspect, douter un instant de leur âge qui remonte à l’époque féodale. Une d’elles, le n° 27, dans la rue Palatiné, leur parut convenir à leurs desseins, et immédiatement ils entrèrent en pourparlers pour la location. Cependant, avant de conclure, ils voulurent s’assurer des avantages que leur pro-

305 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, meltait celte vieille masure. Lecerf, avec les connaissances d’ingénieur qu’il avait acquises au contact du maître, la fouilla des greniers aux caves, mais aux caves surtout. 11 acquit ainsi la certitude que le sol était profondément creusé sous tout le quartier et dans des directions diverses. Or, ces souterrains ne pouvaient être que ceux de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés. Dès lors l’affaire fut rapidement conclue, et le lendemain Maurice et Lecerf s’installaient rue Palatine comme ils s’étaient installés déjà rue des Fossés-Saint-Victor, c’est-à-dire en locataires nomades. Leur bonne mine et leur argent comptant supprimaient les commentaires.

Lecerf avait découvert dans sa cave et sous un premier sol peu profond une trappe qui nécessairement devait mener aux souterrains. Maurice et lui la soulevèrent, et bientôt après, ayant descendu un escalier tournant et fort étroit, ils se trou- ' vèrent dans une grande salle, dallée avec soin, et aux voûtes de laquelle étaient encore attachées à des chaînes de fer des lampes dont l’huile était épuisée depuis longtemps.

— Voilà qui est fort beau ! s’écria Maurice, en élevant la torche qu’il tenait à la main au-dessus de sa tête pour mieux éclairer les profondeurs de cet appartement. — Très-beau, en vérité, répondit Lecerf. Mais il doit y avoir d’autres salles. Celle-ci ne suffirait pas à une habitation. Fouillons de tous côtés, nous les trouverons. — Fouillons, répéta Maurice comme un écho.

Et ils recommencèrent leurs perquisitions.

Quelques instants après, ils avaient découvert comme tout un couvent souterrain. Là , c’étaient deux autres salles immenses comme la première et dont l une paraissait avoir servi de chapelle; ici, une longue galerie percée à droite et à gauche de cellules monacales.

— Ces souterrains sont merveilleux, disait Maurice. Que de mystères ils doivent avoir recelés ! Si les murs avaient des voix comme on prétend qu’ils ont des oreilles, en diraient-ils 1

Lecerf examinait tout avec une scrupuleuse attention.

— Mon cousin, reprenait l’ancien officier de marine, vous qui savez tant de choses en histoire... — C’est vrai, Maurice, je sais l’histoire. Sans mes connaissances historiques, peut-être même ne serais-je pas aujourd'hui votre cousin. — Oui, ouï; Clémence m’a dit que vous étiez très-savant. Eh bien! nepourïiez-vous pas... — Je vois ce que vous désirez. — Eh bien ! — Attendez... Ii y a une vieille chronique sur Saint-Germain-des- Prés qui pourrait bien nous donner l’explication que vous désirez. — Dites-moi cette chronique. — La voici en deux mots : Quand Henri IV assiégeait Paris avec son armée protestante, ce prince avait établi son quartier général à Saint-Germain-des- Prés. Les moines avaient fui à l’approche du roi huguenot ; ils s’étaient réfugiés au moultier d’Issy, couvent fortifié, bâti sur les ruines d’un vieux temple d’Isis. C’était du moins ce qu’on disait. — Ah! mais ce n’était pas vrai? — Attendez donc. Henri IV trouve le couvent vide et s’y installe avec ses principaux officiers. Le soir, il montait sur la plus haute aiguille du clocher, et de là, avec ce regard d’aigle qu’ont les montagnards de son pays natal, il plongeait sur sa bonne ville de Paris et voyait ce qui s’y passait. — Et les moines? — Ils viendront à leur tour... Henri IV aimait beaucoup cè spectacle et passait chaque soir ainsi une heure ou deux à contempler Paris; puis il allait se coucher.

Mais pendant son sommeil, il était poursuivi de songes; il entendait les chants catholiques des moines qui disaient matines et il se réveillait en sursaut. Alors il appelait ses conseillers les plus intimes, Mornay, Biron, Sully, et il leur disait c« ju’il avait entendu. Ceux-ci riaient. Mais Henri IV était superstitieux ; il se crut poursuivi par des visions, et enfin un jour il lâcha le grand mot : Ventre-Saint-Gris ! Paris vaut bien une tne’sse ! — Et il se fit catholique, et il entra dans sa bonne ville de Paris. — Comme vous dites, Maurice. — Mais les moines? — Nous y voici... Rentré dans Paris, le roi fit ses réceptions so-

lermelles. Le clergé de Saint-Germain-des-Prés vint comme les autres. — « Savez-vous, dit Henri IV au prieur (car l’abbé étant absent fut, en cette circonstance, remplacé parle prieur, comme c’était l’usage), qu’on a des visions dans votre abbaye? — Comment cela, sire? — Pendant que j’y logeais, chaque nuit mon sommeil a été troublé par des chants de moines. »

Le prieur se mit à rire en entendant ces paroles, et il expliqua à Henri IV comme quoi , à l’approche des protestants , ses moines et lui avaient abandonné leur couvent et leur église pour se réfugier dans les souterrains de l’abbaye. Là ils continuaient leurs exercices pieux* et c’étaient leurs chants que le roi avait entendus.

— « Nous chantions matines bien bas cependant, sire, ajouta

le prieur. — Oui, mais la nuit on chante toujours haut.... même quand on chante bas. Enün ce qui est fait est fait; n’en parlons plus. » .

Et Henri IV resta catholi<fue.

— Et alors, dit Maurice, ces souterrains? — Les moines les avaient construits, en d’autres temps , avec une grande prévoyance, pour s’y réfugier au besoin. Vous le voyez, ils y avaient fait des cellules, une chapelle. Cette vaste salle devait être le réfectoire ; je suis persuadé que nous trouverions quelque excavation pour conduire la fumée. Peut-être irions-nous ainsi jusqu’à la rivière. — Vous croyez? — Ces moines soignaient tout, le détail et l’ensemble. Ils apportaient à tout la même intelligence. Vous n’expliquerez pas autrement l’existence de ces caveaux si bien distribués. — Maintenant, dit Maurice, notre tranchée est ouverte ; nos chemins creux sont terminés, nous avons attaché le mineur au flanc de la place, le siège ne sera pas long. Notre stratégie sera victorieuse, vous allez le Voir. — En supposant toujours, dit Lecerf, que Rousselin s’est réfugié dans un de ces souterrains connus... — C’est incontestable 1 Où voulez -vous que Rousselin se réfugie? — Je suis parfaitement de votre ayis, cousin Maurice, si Rousselin ne change

pas de tactique; mais la fatalité qui me poursuit peut me jouer quelque mauvais tour. — Bah 1 dit Maurice, il n’y a pas de fatalité constante ! on use le malheur comme le bonheur. Une fois, pour doubler le cap de Horn et remonter l’Océan pacifique, nous avons essuyé onze tempêtes. Tant mieux ! disait le capitaine, quand une tempête recommençait l'autre, tant mieux ! Nous doublerons le cap malgré elles. Il ne se trompait pas. Maintenant, Lecerf, je n’ai plus besoin de vous , je vais au palais de la police, et je réussirai. Au revoir! à bientôt !

Les deux cousins se séparèrent sur le Pont-au-Change. Maurice se dirigea vers la rue de Jérusalem pendant que Lecerf retournait dans le quartier des Bourdonnais, rassurer les inquiétudes de Clémence.

Dans la sombre tour du palais de la préfecture, Maurice cherchait un homme d’une figure à renseignements, lorsqu’une femme sortit d’un coupé très-bas , comme une fée d’une armoire, et lui prenant les deux mains :

— Que venez-vous faire, lui dit-elle, dans ce lieu suspect?

Redouté des mortels et craint même des dieux I

— Ah ! c’est vous , Augusta ! dit Maurice , en se laissant serrer les mains, je ne m’attendais pas à vous rencontrer ici.

— Alors, vous ne connaissez pas mon histoire, monsieur Aubigny ? — Votre histoire est toujours nouvelle ; je connais celle l’hier, mais je ne connais pas celle de ce matin, belle Augusta.

— J’ai eu encore une chute avant hier, mais cette fois superbe, ♦uisque vous n’y étiez pas, il faut que je veus la raconte. On lisait dans les avant-scènes : la femme est bien belle, mais l’ac- Irice est bien mauvaise... J’entendais ces conversations en débitant mes tirades. Cher petit Maurice, j’ai trop d’esprit pour être une bonne actrice. Voilà mon défaut. Il m’est impossible de jouer sérieusement les rôles de drame qu’on me donne : je suis la première à m’en moquer. Au théâtre, il faut parler,

marcher, sortir, entrer d’une façon si drôle, qu'il n’y a que les imbéciles qui puissent s’y faire. Moi, je parle et je marche comme je parle chez moi, comme je marche dans la rue, comme parlent et marchent tous ceux qui parlent et marchent bien. Au théâtre, alors, on me dit que je manque de naturel... L’autre soir, je jouais encore dans ce drame le rôle d’une mère qui cherche son fils ; vous savez que les auteurs ne sortent pas de là ; c’est un thème fait : ils veulent tous avoir un succès de larmes, comme disent les annonces des journaux.

— Ma belle Augusta, interrompit Maurice, je vous écouterais avec bonheur jusqu’à ce soir, mais une affaire sérieuse... — Attendez donc une minute, monsieur, dit la jeune femme en le retenant; moi aussi, j’ai une affaire sérieuse... Il y a dans mon drame une situation pathétique, celle où je trouve mon fils, le fils qu’on ra’a volé chez les Bohémiens... Moi, hors du théâtre, je n’ai jamais eu d’enfants : j’en suis d’ailleurs bien aise; je déteste les enfants : ils sont ennuyeux comme la pluie. J’ai donc très-mal trouvé mon fils chez les Bohémiens, et j’ai manqué de pathétique. Tous ceux qui ont des enfants m’ont sifflée, et ils étaient nombreux... Le lendemain, j’ai reçu une lettre deM. Camille. Vous connaissez M. Camille? — Non. — C’est un correspondant de théâtres. Il m’a dit : Madame, hier, M. Wilkies, le directeur de trois théâtres américains échelonnés sur le Mississipi, vous a vue jouer dans le drame, et il vous propose un engagement de trois ans et de vingt mille dollars par an, avec la facilité de vous marier avec un Américain dix fois millionnaire, comme il s’en présente toujours... Vous ne jouerez que la tragédie et le vaudeville. Si cela vous arrange, signez. On vous comptera d’avance trois mille dollars pour payer vos dettes, parce qu’une jolie femme en a toujours... J’ai des dettes, c’est vrai, mais je ne les paierai pas. Je ne veux pas ôter leurs illusions à tant d’honnêtes gens, qui sont si heureux d’être mes créanciers. Si vous saviez combien je suis heureuse de quitter la France !... Il n’y a rien à faire dans ce pays. On ne rencontre

plus que des actionnaires et des liardeurs. Les femmes sont réduites aux diamants faux : il y a quatre bijoutiers du Palais-Royal qui en vendent. Cela peint l’époque. Le roi vend ses pèches au marché. Quatre jeunes gens prennent quatre actions sur une seule femme et vivent d’accord. Les députés mangent aux restaurants à trente-deux sous, et vont à la, chambre en omnibus. Les premières chanteuses soupent avec du veau froid. Les millionnaires se font prier tout un soir pour crier banco à un lansquenet de six liards. On marchande les femmes comme les fraises. 11 n’y a plus que les pauvres qui payent au théâtre ; tous les riches y vont gratis. Les ministres demandent des loges à tous les directeurs. L’argent, le luxe, les passions, les plaisirs, les caprices, tout se résume à cette heure en actions de chemin de fer. Adieu, Paris ! je vais prendre mon passeport. Bonsoir, Paris !

Elle serra la main de Maurice, et sauta d’un pied léger sur l’escalier de la salle des passeports. Maurice resta quelque temps comme étourdi sou? la foudroyante volubilité de la satire contemporaine qu’Augusta venait de débiter tout d’un souffle, et il se dit à lui-même : — Il y a beaucoup de sagesse dans la folie de cette femme, peut-être sans qu’elle s’en doute. Vraiment, elle me donne à réfléchir. • *

Et s’étant, fait indiquer le bureau où il devait déposer ses déclarations, il fut introduit dans une antichambre d’architecture ogivale qui fut autrefois une chapelle. Les administrations parisiennes ont tout bouleversé dans les grands édifices de la vieille ville. Si la Bastille n’eût pas été détruite, on y aurait établi les bureaux de la douane ou du papier timbré. La sainte chapelle de Louis IX a été pendant un demi-siècle un magasin de vieux papiers et une succursale de Montfaucôn.

Un chef de bureau , mort en 1847, reçut les déclarations de Maurice d’un air somnolent, et lui dit d’un ton railleur : — Ah ça, monsieur, vous croyez donc que Paris renferme sous lui tous ces souterrains? Vous le croyez de bonne foi? — Parbleu !

310 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, si je le crois, dit Maurice; je les ai vus. — En songe? — En réalité. — Et vous croyez que les malfaiteurs peuvent y trouver in asile? — Oui, monsieur; et la preuve que vous ne pouvez récuser, c’est que j’ai vu les malfaiteurs, comme j’ai vu les souterrains. — Si cela était, monsieur, dit le chef de bureau, la police en serait instruite. Elle a les yeux sur tout, elle sait tout, îlepuis quarante-cinq ans, j’exerce ici mes fonctions, moi, je n’ai jamais entendu parler de ces choses-là. — Eh bien! dit Maurice, je suis charmé de vous les révéler après quarantecinq ans.

Le chef de bureau se leva, prit un air digne, et montra la porte à Maurice Aubigny.

Maurice murmura entre ses lèvres quelques expressions peu parlementaires, fort excusables chez un jeune marin, et sortit.

En traversant la cour, il rencontra encore Augusta qui remontait en coupé. Elle n’était pas plus satisfaite que le jeune Aubigny.

— Eh bien ! monsieur Maurice , lui dit-elle , comment trouvez-votfs le tour qu’on me jouel Ils me font attendre, sans me donner la moindre réponse, une heure dans une longue salle pestilentielle, puis ils me disent que les passeports pour l’Amérique ne se délivrent pas ici. On me renvoie au boulevard des Capucines. Adieu I adieu I au revoir, en Amérique.

Maurice courut à la rue des Bourdonnais pour raconter le mauvais résultat de sa mission, et il fut convenu, après une délibération de famille assez longue, qu’on chosiraitdes hommes surs, qu’on les payerait bien, et qu’ils seraient cachés, toutes les nuits, à l’entrée de tous les souterrains que Rousselin connaissait, avec recommandation expresse de garder le plus profond silence, de voir et d’écouter jusqu’au jour. On promettait une récompense énorme à ceux qui découvriraient un être vivant.

Lecerf écrivit à Bruxelles pour instruire Benoît et lui prescrire la patience.

Benoît, de son côté, ne perdait pas son temps, et recommen-

SALONS ET SOÛTERRAINS DE PAItlS. 311 çait , chaque jour, son histoire de Toulon , avec de nouveaux détails, pour charmer les ennuis de Célestine, et faire une brèshe dans cette mousseline de bronze qui recouvrait un cœur de même métal.

Un soir, après une fonte de neige, le peuple du Pont-Neuf remarqua dans les eaux de la Seine une crue énorme. Le pont des Arts, envahi sur toutes ses pilçs, ressemblait à une planche jetée entre le Louvre et l'Institut. Les bains étaient à niveau dessquais.

Les sentinelles postées par Lecerf et Maurice, à l’entrée des souterrains de l’abbaye, du palais Rouge, n° 13, et de la vieille église du Pré-aux-Clercs, entendirent pour la première fois des bruits sourds, assez semblables au fracas ténébreux d’une écluse de moulin : ils allumèrent des lampes, et virent leur clarté se reflétant sur les flaques d’une eau jaunâtre et gonflée, partout, comme les gouttes d’une pluie d’orage. A chaque instant, ce petit torrent horizontal s’élargissait, et devenait menaçant comme les premières écumes d’une marée montante.

Tout à coup, un cri lugubre retentit sous ces horribles voûtes, et un être vivant se montra et accrocha ses mains, comme des griffes, aux arêtes vives d’un pilier, lorsqu’il vit luire des lampes sur les hauteurs.

La rivière envahissait les souterrains : le bruit de ses eaux était effroyable ; les vagues jaunes, opaques, chargées de limon, se brisaient contre les pilastres, comme sur des écueils, en couvrant les voûtes d'une ccume qui retombait en pluie. Le froid devenait intolérable, comme si les glaces du pôle se fondaient dans tes souterrains; la terre gluante avait disparu partout, et les eaux montaient, montaient toujours, à mesure que l’écluse du pont des Arts les retenait et les repoussait violemment dans une autre direction.

Lecerf et Maurice avaient reçu un avis au premier bruit entendu ; ils arrivèrent et reconnurent tout de suite cet homme, qui repoussait du pied le» eaux montantes et se cramponnait,

comme dans un tableau du déluge, aux aspérités des voûtes et des chapiteaux.

C’était bien lui ! c’était Rousselin ! Sur le terrain élevé où se trouvaient les deux jeunes gens, ils assistaient de loin et sans péril à cette lutte désespérée de l’homme et des eaux, duel terrible dont il était facile de prévoir le dénoûment. On aurait dit que la vague avait une intelligence , et que ses lèvres froides cherchaient le prisonnier dans ses extrêmes asiles pour l’étouffer. La vague montait toujours. Les chapiteaux, les voussures, les clefs de voûtes disparaissaient; le souterrain devint un puits énorme. On entendit un râle d’agonie : l’homme avait disparu, mais quelques secondes après on vit un cadavre flotter entre lés plafonds noirs et la haute surface des eaux.

Le matin, ce cadavre, porté par la vague montante, gisait à l’entrée du souterrain , et ses pieds et ses doigts conservaient encore la raideur énergique de leurs dernières convulsions.

Cette fois la police appelée arriva et fit ses procès-verbaux, qui constataient le décès de cet homme. Lecerf et Maurice achevèrent d’éclairer la justice, qui se laissa éclairer.

En quelques heures, Benoît etCélestine arrivèrent de Bruxelles, et apportèrent leurs contingents de preuves accablantes à la nouvelle instruction judiciaire qui se forma.

Quant à nous , notre histoire se termine naturellement à la mort de Rousselin. Cependant, il nous sera permis d’ajouter que la conversion de Lecerf et de Benoît fut sincère. Lecerf, qui, dans le caveau nuptial, avait appris à aimer sa femme et même à la trouver belle , persista et persiste encore dans cette conduite nouvelle apprise à l’école du malheur et de la réflexion. Benoît a épousé Célestine Desglajeux et lui raconte toujours son histoire du bagne.

Tous nos personnages ont quitté Paris pour la province, et en ce moment, Maurice Aubigny nolise, au Havre, un beau trois-mâts, pour conduire, avec son brevet de capitaine au longcours, sa famille et ses amis à la Nouvelle-Orléans.

SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 313 — Âpres toutes ces tristes affaires, leur a dit Maurice, et en présence d’une cour d’assises qui ne peut pas réformer ses arrêts, il n’y a qu’un seul parti pour donner un véritable repos à nous tous ; il faut changer d’air, il faut partir pour un autre ponde, qui sera un monde meilleur.

Ils ont tous approuvé l’idée sage de Maurice; mais peut-être le capitaine Maurice cachait-il une arrière-pensée. Qui sait s’il ï’espère pas retrouver Augusta sur le sol américain?

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