XX U
Elcrmlone et ©reste.
àngusta, comme beaucoup de femmes d’une certaine condition. se persuadait par intervalles qu’elle aimait passionnément un homme, ou qu’elle le détestait avec énergie : donc, à cette
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 193 heure, où ses ennuis et son irritation après ses malheurs dramatiques étaient au comble , elle se mit en tête qu’elle adorait Lecerf, et qu’il lui fallait une vengeance terrible, changeant ainsi subitement son amour en haine, deux mots du reste qui sont synonymes quelquefois.
En rentrant chez elle, Augusta trouvait toujours un ou deux adorateurs domestiques, davantage souvent. Il y a des femmes qui continuent Pénélope depuis trente siècles, mais qui ne font aucun ouvrage de tapisserie pour demander du temps à leurs amoureux. Augusta était sévère, comme Lucrèce, non par vertu, mais par calcul ; elle attendait toujours quelque chose de mieux pour choisir un maître ou un esclave, et ce mieux n’arrivant pas. elle jouait à la vertu.
Un poète charmant a dit :
Quelle femme n’oublie un jour de refuser ?
* Augusta n’avait pas encore commis cet oubli. Les voisins, toujours grands jugeurs d’apparences, accablaient Augusta d’une liste infinie d’amants; elle n’était encore entourée que d’importuns.
Ce jour-là elle aperçut, en ouvrant son salon, le jeune Edouard de Gentabrun, le héros du lansquenet. Edouard, selon l’usage des poursuivants d’Augusta, lorsqu’il se trouvait seul, recommença une éternelle déclaration d’amour, qui cette fois parut émouvoir un cœur toujours insensible jusqu’à ce jour.
Augusta quitta son chapeau et sa mantille, consulta son miroir sur l’état de ses cheveux et de son teint, et se trouva dans un désordre inusité, ce qui acheva de lui démontrer qu’elle était amoureuse de Lecerf au dernier degré.
Le théâtre, école des moeurs, a souvent donné de tristes le çons aux hommes et aux femmes, et surtout à ceux qui vivem sur les planches. La première idée qui se présente à l’esprit d’un artiste dramatique, a son origine dans le répertoire de la scène française. On ne craint jamais de s’égarer sur les traces
194 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, des Grecs et des Romains, quand on joue les Grecs et les Romains à Paris. Nous allons voir une fatale application de cette théorie de coulisses.
Augusta, comme toutes les actrices qui se destinent au drame, savait par cœur toutes les tragédies ; elle chercha sa propre situation dans quelque tirade d'alexandrins, et elle la trouva. Les Grecs et les Romains, habillés à la française, ont prévu tous les cas de haine et d’amour.
Or, pendant qu’Édouard de Gentabrun, prosterné respectueusement aux pieds d’ Augusta, déclamait en prose des tirades de Pyrrhus, l'actrice le releva, par un geste noble et lui dit : r— M’aimez-vous? — Si je vous aime!... s’écria Édouard eh joignant dévotement ses mains. Demandez à la fleur si elle aime la rosée, au gazon s’il aime le ruisseau, à l’aigle s’il aime l’espace, à l’étoile si elle aime le ciel, à...
— Assez ! assez ! interrompit Augusta, j’ai lu ce que vous dites dans cinquante feuilletons. Je vous demande si je puis compter sur votre amour? — Comme sur ma vie, belle Augusta.
— Vous êtes prêt à tout faire pour moi? — Commandez l'impossible , et je le ferai. — J’exige moins : j’exige le possible. — Tant pis! Augusta, vous m’en saurez moins de gré. — Prenez garde, Édouard, vous allez reculer. — Voilà l impossible. J’avancerai.
— Eh bien ! monsieur, nous allons voir... Vous connaissez cet imbécile de Lecerf? — Le cousin de ce petit Maurice à qui j’ai gagné quinze cents louis? — Gagné ou non, n’importe! il ne s'agit pas de cela... — Au contraire, madame; c’est un homme que j’abhorre, et qui m’a joué le plus abominable de tous les tours. — En vous laissant quinze cents louis à son cousin? — Non, en me les reprenant par une autre main ; j’ai découvert tout cela. — Ah ! s’il vous les a repris ! eh bien ! tant mieux ! voici une belle occasion de vous venger, .v Prenez une plume et une feuille de papier, là sur ce guéridon, et écrivez-lui lo billet doux que je vais vous dicter. — Tout ce que vous voudrez, Augusta. — Si vous hésitez sur un seul mot, je vous arrache la
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. J95 plume, et vous descendrez mon escalier pour la dernière fois.
— Je le monterai toute ma vie. — Êtes-vous prêt? — Des deux mains, t- Une suffit ; écrivez. — Dictez , Augusta. — Voici... t « Monsieur... vous avez une satisfaction d’honneur à me rendre,
» et si vous me la refusez , je publierai partout les plus épou-
» vantables secrets. » Soulignez ces derniers mots. — Ils sont soulignés; mais je ne comprends pas bien. Augusta... — Il ne faut pas que vous compreniez. — Et s’il me demande quelle espèce d’épouvantables secrets ? — Il ne vous demandera rien , soyez tranquille... écrivez... « J’ai trois journaux à ma disposition, et » votre histoire fera du bruit. » — Quelle histoire, Augusta ? — Mon Dieu ! que vous importe ! il y a une histoire, cela suffit... ' Quand vous rencontrerez Lecorf, vons le regarderez avec les yeux d’un homme qui connaît une histoire secrète, et il ne vous demandera rien. — Bon i je le regarderai avec ces yeux-là. — Mais si voas m'interrompez toujours, nous ne finirons jamais... ■
— Je n’interromprai plus. — Écrivez : « Évitez, monsieur, cette » cruelle punition, et trouvez-vous demain matin à huit heures » derrière la tourelle, à Saint-Mandé, avec deux témoins muets,
» qui n’auront aucune explication à demander et à recevoir.
» Mes armes sont... » — Quelles sont vos armes, Édouard? — L’épée et le pistolet. « Sont l'épée et le pistolet, et ce- seront les » vôtres...» Signez, maintenant : Édouard de Gentabrun. — C’est signé. — Pliez, cachetez et mettez l’adresse... A monsieur Lecerf, au château de madame Aubigny , à Bougival. — Tout est prêt.
— Vousn’avez aucune observation à me faire? — Oui, madame, une seule. — Faites. — Ceci a éclairci un de mes doutes... — Lequel, monsieur? — Vous aimez LeceFf ? — Comment ! vous en doutiez 1 Est-ce que je voudrais sa mort, si je ne l’aimais pas?
— Cela me rappelle la tragédie d 'Andromaque. — La tragédie a raison. Oreste est chargé de tuer Pyrrhus; le duel n’était pas inventé à cette époque. Ce que nous faisons, nous, est plus conforme à nos mœurs. — Pardon, belle Augusta, encore une observation. — Oui, mais que ce soit la dernière. — Vous savez ce
qui arriva au pauvre Oreste? — Je le sais, il fut très-mal reçu
avec un Qui te l’a dit? que mademoiselle Rachel dit très-bien.
— Eh bien! Augusta, je redoute ce qui te l’a dit ? — C'estque je le dis très-bien, moi aussi; on me le fit répéter à Chantereine... qui te l’a dit ? j’ai joué Hermione trois fois. Le ministre m'avait fait accorder trois débuts aux Français, mais mademoiselle Rachel a dit que si je jouais Hermione, elle donnerait sa démission. On a reculé. Quelques jours après, il y eut une crise ministérielle, comme il y en a toujours; mon protecteur tomba et fut remplacé par un ministre très-vieux qui ne s’occupait pas du tout des Ilermiones. Alors je débutai à Chantereine, ce qui me coûta deux cent quarante francs... Mais à quoi donc perdons-nous nos paroles ! Voyons, hâtons-nous ; prenez et payez bien un commissionnaire agile, et envoyez-le à Bougival tout de suite. — Je cours exécuter vos ordres, belle Augusta, et au retour... — Au retour, il n’y aura pas de qui te l’a dit? je vous le promets... Avez -vous mis votre adresse après votre signature?
— Oui, Augusta, parce qu’il faut toujours prévoir le cas où le rendez- vous à Saint-Mandé serait impossible demain. — C’est juste. Comportez-vous bien, Édouard, et pour corriger Hermione, je vous dirai avec Chimène :
Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix.
— Ah ! j’aime mieux ce vers, dit Édouard aux pieds d’ Augusta.
— Édouard, poursuivit Augusta, voyez si ma vengeance est juste : cet homme, cet infâme Lecerf m’a insultée, m’a mise sous ses pieds, m’a foulée comme une chose vile, et tout cela pour une femme ! Oh ! quelle femmç !
Augusta se livra aux accès d’un rire furieux et ajouta : — Non! il n’est pas permis, même à un député, d’être laid comme cette madame Lecerf! C’est l’antipode de la Vénus de Médicis. Elle a été exilée de Paris pour crime de laideur. Et c’est pour cette horreur 1 de femme que Lecerf m’a couverte d’humiliation ! Allez, Édouard, allez, et vengez-moi en chevalier!
SALONS ET SOUTERIî AINS DE PARIS. 197
Édouard exécuta les ordres d’Augusta, et la lettre fut portée à Bougival.
Madame Lecerf, qui avait de si justes motifs de crainte, puisqu'elle connaissait la fatale position de son mari, ne cessait de tenir les yeux fixés sur la grille du parc, comme la plus vigilante des sentinelles, et toutes les fois qu’elle voyait cette grille s’ouvrir, un frisson d’épouvante courait sur son corps, elle voyait son mari tombant au pouvoir delà justice pour un crime odieux, comparaissant devant un tribunal inexorable, condamné au bagne ou à la mort, et cet affreux tableau, toujours présent à sa pensée, brûlait le sang de cette pauvre femme, qui ne trouvait autour d’elle aucune consolation.
Un de ces facteurs marrons, qui apportent si nonchalamment des lettres pressées, parut à la grille, sa missive à la main, cherchant un portier à qui parler. Clémence eut un de ces pressentiments qui naissent dans le cœur de toutes les femmes et ne les trompent jamais; elle vit un péril dans cette lettre dérobée à la poste, et courut arrêter le facteur, au milieu de l’allée, avant qu’il se montrât aux gens du château.
Lecerf, toujours en costume de campagnard, était à la ferme, toujours prêt à se dérober à une poursuite , au moindre signal convenu.
Clémence paya largement le commissionnaire déjà payé, et, tremblante comme si elle eût commis une mauvaise action, elle brisa la cire de la lettre et lut la lettre d’Édouard.
L’idée de communiquer à Lecerf une lettre pareille ne vint pas même à l’esprit de Clémence, il fallait trouver un expédient, mais lequel?
Dans les premières minutes, Clémence était trop émue pour s’arrêter à une détermination raisonnable; elle ne découvrait rien d’admissible, et sa tête, pleine de bruit, semblait se détacher du corps et refuser une pensée de salut.
Enfin, dans une éclaircie de calme, la malheureuse femme crut entrevoir quelque chose qui ressemblait à un expédient.
Elle trouva un prétexte plausible pour se rendre à Paris, demanda sa voiture, et vint rendre une visite à ses parents du quartier des Bourdonnais, espérant y rencontrer Maurice Aubigny, son cousin.
Comme elle arrivait, Maurice achevait une toilette brillante pour se rendre chez mademoiselle Augusta. Clémence le pria de l’écouter un moment, et alors la femme supérieure se révéla dans cette pauvre recluse du manoir de Bougival.
— Mon cousin, dit-elle avec cette voix douce qui était une mélodie de syllabes, vous avez commis une grave imprudence, et je viens vous offrir une occasion de la réparer. — Quelle imprudence ? demanda le jeune homme avec l’air d'un coupable ou â’un étourdi. — Vous avez dit à l’oreille d’une femme ce qui était l’inviolable secret d’une famille. — Moi ! dit Maurice, effrayé de la douceur de madame Lecerf.— Vous-même, mon cher cousin.
Et alors Clémence raconta, dans tous ses détails, la scène d’Àugusta au château de Bougival.
Maurice était atterré ; ses yeux n’osaient plus regarder son accusatrice.
— Au reste, ajouta Clémence, si l’expérience des choses de ce monde me manque, j’ai l’expérience de l’histoire ; vous avez fait ce que bien d’autres et de bien plus grands que vous ont fait avant vous. Il y a des heures de conversation épuisée où les hommes, n’ayant plus rien à dire, se trahiraient eux-mêmes devant une femme, s’ils n’avaient pas le prochain à trahir. Je vous citerais cent noms historiques à l’appui de mon raisonnement, et non pas pour vous accuser, mais pour vous justifier. Ne vous croyez pas trop coupable ; je suis bien sûre qu’en parlant de ce que vous deviez taire, vous étiez vous-même votre plus sévère accusateur. — Cela est vrai, dit Maurice, que dominait, la parole juste d’une femme. — EU bien ! Maurice, poursuivit madame Lecerf, vous pouvez encore réparer tout cela... — Dites, ma cousine, parlez ; je suis prêt atout. — Lisez cette lettre de M. Édouard de Gentabrun.
Maurice lut la lettre, et s’écria :
— Cette Circé d’Augusta, elle a donc tout dit, elle a tout révélé! — Mais cela vous étonne, Maurice. Pourquoi voulez-vous qu'une femme étrangère à notre famille soit plus discrète que votre bouche? Ne soyez pas si exigeant. Vous faites promettre à une femme de se taire ; elle parle, et vous vous indignez ! On vous avait recommandé le même silence, à vous, et...
— Oh ! de grâce, Clémence, interrompit Maurice vivement, ne m’accablez pas ! Le mal est fait ; voyons le remède. — Vous •irez demain à Saint-Mandé. — Sans doute, Clémence, j’irai; l idée est excellente. Cet Édouard de Gentabrun est pour moi de toute façon un ennemi intime ; j’ai contre lui d’énormes griefs et je suis ravi du hasard qui va me mettre en face dé lui. Je ne l’ai plus rencontré chez mademoiselle Augusta, parce que je voulais avoir l’air de tenir la promesse imprudente que j’avais faite de ne plus reparaître dans le salon de cette femme; mais je puis le rencontrer avec délices partout ailleurs, surtout l’épée à la main. Il me doit une revanche de lansquenet : mais comme je connais mieux les armes que les cartes, sa partie ne sera pas belle cette fois. — Mais vous ne m’avez pas compris , dit Clémence ; pouvez-vous supposer que je vous engage dans un duel et que je veuille exposer votre vie? Seulement, je compte sur votre courage, sur votre fermeté, pour donner à cette affaire une solution heureuse. Tous ces héros de tripot clandestin ne sont pas à leur aise devant des jeunes gens comme vous, mon cher cousin. Quand ce monsieur de Gentabrun se trouvera en face d’un brave et honnête marin, il fera de salutaires réflexions, et vous lui fermerez la bouche, non pas avec une épée, mais avec un mot. — Ma cousine, dit Maurice en se levant, voici ma famille qui arrive pour vous voir ; nous en avons assez dit ; comptez sur ma prudence et mon énergie. N’ayez aucune crainte ; il n’y a dans cette affaire de mauvaise chance que pour ce valet de carreau, cet Hector dulansquenet, qui n’est pas un Achille... A demain. — Je vous attends au château, dit Clémence en serrant la main de Maurice.
Retour d’Oresfe.
Maurice Aubigny écrivit tout de suite à Édouard de Gentabrun le billet suivant :
« Avant de partir pour Saint-Mandé, M. Édouard de Gentabrun * est prié de se rendre ce soir au passage de l’Opéra, galerie de » l’Horloge, à dix heures du soir, pour régler certaines condi- » tions. »
Ce billet n’apportant avec lui aucune idée d'embûche et de péril, puisque le lieu du rendez-vous était le plus fréquenté de Paris , Édouard s’y rendit à l’heure indiquée, et fut abordé par un jeune homme d’une mise élégante, mais sévère, qu’il reconnut du premier coup d’œil : c’était Maurice Aubigny.
Maurice salua Édouard avec cette politesse impolie qu’on affecte envers un homme méprisé ; la pose de sa tête, le ton de sa voix, l’expression de son regard, le jeu pincé de ses lèvres, le frétillement de ses narines, tout chez lui indiquait une attaque sérieuse et préméditée contre un ennemi.
— Pardon, monsieur, dit-il, si je vous cause quelque surprise ; ce n’est pas ma faute. Nous avons ensemble un ancien compte à régler, mais pas à l’amiable, au contraire... — Il me semble, monsieur, dit Édouard, que lieu est mal choisi pour... — Soyez tranquille, interrompit Maurice; nous allons nous mettre en lieu sur pour causer ; car il faut causer avant tout.
Ces paroles étaient dites avec un ton sec et tranchant que les jeunes marins savent si bien prendre dans l’occasion devant un ennemi.
Édouard suivit Maurice jusqu’au boulevard ; ce dernier ou-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 201 vrit la portière d’une voiture stationnée devant le passage ; ils y montèrent tous deux, et le cocher, averti déjà , prit le milieu de la chaussée et poussa ses chevaux vers le boulevard Montmartre.
— Monsieur, dit Maurice, vous avez un secret de famille, c’est-à-dire que vous avez dans le cœur le germe d’une maladie mortelle. Vous ne pouvez plus vivré avec ce secret. — Vous êtes dans la plus grande erreur possible, monsieur, dit Édouard: je n’ai point de secret. — Vous mentez, monsieur ! — Voilà un mot, dit Édouard, qui tranche tout de suite notre discussion. Je ne dis plus rien après un démenti, je me bats. — Vous ne vous battez pas, dit Maurice ; je connais les gens de votre espèce, et je vais vous le prouver dans un instant. — Monsieur, je n’ajoute- • rai pas un mot de plus, dit Édouard en payant d’audace; faites arrêter la voiture et donnez-moi un rendez-vous. Un démenti ne se lave qu’avec du sang entre gentilshommes. — La voiture marchera, dit Maurice, et vous serez satisfait.
La voiture suivit lë boulevard jusqu’au faubourg Saint-Martin, qu’elle monta presque à la hauteur de La Villette , puis elle prit une petite rue à droite, et entra dans le désert qui conduit à Montfaucon. Là, on ne trouve que des terrains désolés , des ravins profonds, des tertres d’argile, des ruines anonymes, des huttes de terrassiers, des monticules couverts de hautes herbes ; on ne se doute-ait jamais, en traversant cette zone inconnue, qu’on est sur la lisière de Paris, et aux portes de la civilisation. A coup sûr, on trouve des terrains analogues dans le voisinage du cap de Horn, sur les rives de la Nouvelle-Zélande et sur les bruyères désolées du Van-Diémen. Paris ne visite jamais ce domaine du néant qui est à ses barrières ; parfois, dans les dimanches d’été, quelques familles aventureuses du faubourg Saint-Martin se hasardent dans ce désert, à l’extrémité duquel on trouve l’oasis de Romainville, avec ses jardins de lilas.
La voiture s’arrêta, et Maurice dit à Édouard :
— Vous comprenez, Monsieur, que, dans une affaire comme la nôtre, il ne peut y avoir qu’un duel sans témoins. Nous avons, vous et moi, un secret de famille, un secret terrible à garder... — Mais, monsieur, interrompit Édouard, j’ai l’honneur de vous redire que je ne connais aucun secret... — Monsieur ! dit sévèrement Maurice, j’ai lu votre lettre, et c’est vous-même 1 qui parlez de ce secret... — Oui, mais je ne le connais pas. — Allons donc, monsieur, pour qui me prenez-vous ? Point de mauvaise défaite... voilà , dans la poche de cette voiture , à votre droite, deux pistolets chargés. Je vous laisse le choix. Prenez celui des deux que vous voudrez, je prendrai l’autre ; c'est ainsi qu’on se bat quand il y a un secret au fond d’un duel. — Monsieur! s’écria Édouard, je vous répète encore... — Taisezvous et marchez, dit Maurice d'un ton impérieux. — Mais, monsieur, dit Édouard, cette affaire ne vous regarde pas ; mon cartel s’adressait à M. Lecerf. — Monsieur, je veux bien encore vous apprendre que mon cousin Lecerf est mort... — Il est mort !... — Oui, monsieur, Lecerf est mort hier soir, et voilà pourquoi je suis ici. Au reste, monsieur, oubliez-vous que je vous ai donné un démenti pour vous économiser un soufflet? Cela doit vous suffire, il me semble, pour une réparation... Choisissez votre arme, monsieur, et descendez.
Édouard prit un pistolet de fort mauvaise grâce et descendit ; Maurice le suivit immédiatement et passa son bras sous le sien.
Les deux jeunes gens arrivèrent dans un chemin creux, que domine une assez grande maison de bois, isolée et déserte, assez semblable à ces huttes lézardées que les baleiniers construisent. pour une saison, sur les rivages polaires. La nuit était sombre, et l’horizon céleste montrait vers le couchant une teinte pâle d’incendie ; le firmament réfléchissait sur ce point les lumières de l’immense ville : tout le reste avait un aspect ténébreux.
— Monsieur, dit Maurice, cet endroit est charmant ; il serait
difficile de rencontrer un terrain plus convenable. Je vous laisse encore le choix de ces deux armes ; si vous vous méfiez de la vôtre, prenez la mienne. Un marin ne commet jamais une lâcheté, même envers les lâches; cependant il vous est permis de vous méfier, et je vous cède mon arme, si vous avez le moindre regret de votre choix. — J’ai choisi , dit Édouard d’une voix sombre. — C’est que, poursuivit Maurice, ce choix est fort important; l’une de ces armes, est chargée, l’autre ne l’est pas. ' Nous allons nous appliquer le bout de chaque canou sur nos poitrines ; deux détentes seront pressées en même temps ; L’un de nous deux tombera raide çuort, et je suis sur que ce ne sera pas moi. — Ah ! vous êtes sûr ! dit Édouard eu s'efforçant de sourire. — Très-sûr,- continua Maurice; c’est une idée infaillible. J’ai fait deux naufrages ; j’ai passé dans les flammes de trois incendies; je me suis brisé contre un écueil sur les côtes de l’A- frique ; j’ai vu Saint- Jean d'Ulioa, Tanger et Mogador, et Dieu ne m’a pas sauvé à travers tant de périls pour me faire tomber ici, dans les souricières antiques de Moatfaucou, sous la balle d'un Hector de lansquenet. — C’est ce que nous verrons, dit Édouard. — C'est eomrne si je Lavais vu, reprit Maurice... Voulez-vous bien commander le feu? Je n'y tiens pas, moi. Mettons-nous en place de brûle-pourpoint. - , . , .
Les ténèbres cachaient la livide pâleur du visage d’Édouard ; mais rien ne pouvait cacher le trouble de sa parole. A ce moment suprême, son énergie factice l'abandonna ; sa main, abandonnée par le sang , s’ouvrit de faiblesse et laissa tomber Larme :
— Je ne me bats pas de cette manière, dit-il d’un ton agonisant. — Monsieur! dit Maurice d’une voix ferme, je vous connais. et je sais que vous ne vous battrez d’aucune manière. Voulez-vous que je vous le prouve encore par excès de complaisance? Je vais vous le prouver... Nous allons remonter en voiture, et nous nous promènerons toute la nuit sur la route de Vincennes., Au lever du soleil, nous irons nous promener dans
204 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, le bois, où nous rencontrerons infailliblement des artilleurs de la garnison. Ceux-là ne refuseront jamais de servir de témoins, et ils ne sont pas curieux de connaître les causes d’un duel. Pourvu qu’on se batte, cela leur suffit. Ils n’en demandent pas davantage. C’est un amusement d’artilleur en promenade. Eh bien! monsieur, acceptez-vous cette autre manière qui. concilie tout ?
Édouard inclina la tête et ne répondit pas ; l’ascendant de Maurice paralysait ce jeune homme qui, devant tout autre, aurait montré peut-être le courage vulgaire du duel.
— 11 faut pourtant que cela se termine, dit Maurice; il me, faut une conclusion. — Monsieur Aubigny, dit Édouard d’une voix faible, j’accepte tout, excepté le combat. H est évident, monsieur, dit Maurice, avec un accent railleur, qu’il faut être au moins deux pour se battre, et que si vous refusez, je suis bien obligé de vous laisser vivre, car mon honneur me défend de vous assassiner... Tenez, monsieur, je vais vous parler franchement... J’avais prévu tout cela. Votre conduite ne m’étonne point; aussi j’avais préparé un autre dénouement plus avantageux pour vous. — Je l’accepte , quel qu’il soit, dit Édouard résigné. — C’est à coup sûr pour le compte d’une autre personne que vous avez envoyé un cartel à ce pauvre Lecerf?— Oui, répondit Édouard d’un air abattu. — Je ne veux pas savoir 1 quelle est cette personne, mais je la soupçonne: voici mes condi- | tions , et si vous les suivez , je vous laisserai tranquillement ! vivre dans les tripots clandestins, sans porter la moindre plainte contre vous : que m’importe après tout votre conduite ? La police de Paris ne me regarde pas. Demain, vous reverrez la personne qui vous a lâché contre ce pauvre Lecerf, et vous lui direz que vous êtes sorti victorieux de ce duel, et que votre adversaire a été tué sur le coup... Cela vous arrange-t-il? — Je suis prêt à faire tout ce que vous exigerez, répondit Édouard en s’inclinant. Puisque vous m’affirmez que Lecerf est mort je vous crois, et je ferai tout ce que vous attendez de moi. —
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 205 Prenez garde I dit Maurice ; j’aurai mon œil sur vous , et mon oreille à côté de vous. — Vous exigez de moi, dit Édouard, une ehose si aisée, qu’il y aurait folie de ma part à vous mécontenter. — C’est bon, reprit le jeune marin ; désirez ne plus me revoir.
Maurice salua Édouard d’un mouvement de tête dédaigneux, et le laissa seul.
Édouard passa la nuit dans ce désert, et, comme il faisait fort peu de cas de son bonheur en matière de duel, il s’applaudit de la favorable tournure que cette affaire avait prise et s’estima surtout très-heureux de subir une combinaison qui était si bien dans l’intérêt de son amour.
— Cet imbécile de Maurice ! se disait-il en lui-même, il ne sait pas le service qu’il me rend en m’imposant une pareille démarche ! Quel ami m'aurait mieux servi que cet ennemi ?
Le lendemain, avant midi, Édouard se présentait devant Augusta, qu’il trouva fort pâle et fort négligée dans sa toilette ; l’insomnie et l’inquiétude étaient peintes sur son visage et dans ses beaux yeux. En voyant Édouard entrer chez elle, sa bouche s’ouvrit pour une interrogation, et laparole expira sur ses lèvres...
— C’est fini, dit Édouard en lui baisant la main. — Fini ! et comment? demanda Hermione-Augusta d’une voix émue. — Fini, comme vous le désiriez. — Voyons ! soyez plus clair, monsieur... — Eh bien! Augusta, vous n’aviez dans le monde qu’un ennemi..., et vous n’en avez plus. — Vous avez tué Lecerf? — Il est mort, madame.
Augusta se laissa tomber sur un fauteuil , arracha le bonnet qui couvrait ses papillotes et le foula aux pieds.
Édouard fut changé en statue comme la femme de Loth.
— 11 l’a tué ! il l’a tué 1 s’écria la jeune femme avec une voix de cinquième acte, et avec quel sang-froid ce misérable m’annonce cette horrible nouvelle ! il l’a tué!... Qu’on dise ensuite que le ciel est juste ! Voilà un jeune homme plein de vices et de défauts; un fat, un ignorant, un fléau de société, un monsieur Édouard de Gentabrun qui échappe aux balles et aux
206 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, pointes d’épées ! Il a deux anges gardiens qui le protègent, lui ! Et ce jeune et beau Lecerf , charmant, généreux , spirituel, instruit, hrave, plein de bonté, d’amour, de tendresse, il tombe sous l’arme de ce spadassin !
Une irritation violente anima la statue d’Édouard. — Mais, madame , dit-il, me permettez-vous de vous rappeler la conversation que nous avons eue ensemble ?... — Je ne vous permets rien, interrompit Augusta d’un ton de reine ; rien, entendezvous, monsieur!... Malheureux Lecerf! comme il était bon et touchant, l’autre jour, auprès de sa femme !... Et quelle femme ! oh ! comme une pareille scène domestique révèle toute la noble générosité du cœur d’un homme ! et moi, moi, qu’étais-je venue faire là, dans ce château ?... Comme elle a dû souffrir cette pauvre femme, en me croyant la maîtresse de son mari ! et lui, lui, qu’il a été convenable et généreux ! et il m’aimait ! oh ! j’en suis sure, il m’aimait ! et il a eu le rare courage de me sacrifier à sa femme, dans ce moment, parce que cette femme était laide, isolée, raillée, avilie par le monde, et que moi je puis reparaître partout triomphante , avec ma jeunesse, mon esprit et ma beauté ! Oui, ce jour-là, cet homme a fait une chose sublime, et que les femmes seules peuvent comprendre ! Il a chassé de chez lui la femme qu’il aimait, pour rendre la vie à celle qu’il n'aimait pas ! — Madame ! madame ! s’écria Édouard en arrachant ses cheveux, au nom du Ciel, revenez à vous ; écoutezmoi ; voilà encore sur ce guéridon ' les traces de l’encre qui a écrit un cartel dicté par vous ! — Vous mentez, monsieur ! cria Augusta d’une voix de Pythonisse ; vous avez pris au sérieux la plaisanterie d’une femme ennuyée ; vous êtes stupide ; vous ne connaissez pas le monde; vous ne savez rien... Oh I sortez, sortez, monsieur, vous me faites horreur ! — Madame, je ne sortirai pas d’ici sans m’être justifié. — Et quelle justification pouvez-vous me donner, monsieur ! Je n’en pourrai accepter qu’une. Dites-moi que vous avez menti ; dites-moi que vous n’avez pas tué cet homme !
Édouard hésita un moment, mais le terrible visage de Maurice passa devant ses yeux, et il lui fut impossible de dire autre chose que cette phrase : — Madame, je n’ai malheureusement point menti, il est tué ! — Le misérable ! il se complaît dans ces trois mots ! comme il les prononce avec fatuité ! belle victoire, vraiment 1 Si ce pauvre Lecerf eût passé dans les salles d’armes et les tirs toutes les heures qu’il a employées à s’instruire, vous ne vous seriez pas défait de lui aussi aisément... Comment trouvez-vous ces spadassins ! ils n’apprennent qu’une seule chose dans leur vie, et avec cette chose ils tuent tous ceux qui ne la savent pas ! c’est la matière qui tue l’esprit !... Sortez, monsieur, sortez, vous dis-je, et ne reparaissez plus devant moi ! — Madame, dit Édouard, demain vous serez plus calme, et j'espère... — N’espérez rien, monsieur, que mon oubli ; c’est ce que vous devez attendre de mieux. — Un seul mot, madame, un seul...
Augusta se leva, et prenant une pose superbe, elle étendit horizontalement son bras droit, et montra la porte à Édouard.
Le jeune homme s’inclina comme le roseau sous le vent, et frappant du pied le parquet, il sortit.
A l’arsenal de Toulon.
Pendant qu’au château de Bougival toutes les mesures les plus intelligentes étaient prises pour dérober Lecerf à des poursuites inévitables, car la délation , ou pour mieux dire l’indiscrétion, menaçait évidemment l’asile où se réfugiait ce jeune homme, une nouvelle vie ou une mort vivante commençait pour le condamné Benoît: la chaîne du forçat était rivée à son pied.
La conduite qu’il avait tenue à la cour d’assises, le silence qu’il avait gardé sur Lecerf , l’obstination qu’il avait mise à ne pas se défendre ou à choisir un défenseur, tout n’était encore que mystère ; tout devait se révéler un jour. Mais dès à présent on peut affirmer que ce n’était point par dévouement d’amitié qu’il avait assumé sur lui seul la vengeance des lois en mettant Lecerf hors de procès.
Encore à une époque très-rapprochée de nous, plusieurs fois dans l’année , mais à époques fixes, partait des prisons de Bicêtre la chaîne, c’est-à-dire le convoi des condamnés destinés à peupler les bagnes et les prisons centrales. Sur la route, chaque maison de détention fournissait ses recrues. Aujourd'hui la voiture cellulaire a remplacé le transfèrement à la chaîne ; mais à l'époque où se passent les faits que nous racontons, l'on n’avait pas encore adopté le mode nouveau , et la chiourme de Toulon attendait une de ses caravanes pour l’installer dans son magnifique arsenal, qui ressemble- bien plus à un splendide palais de la mer, qu’à l’hôtellerie des forçats.
Quand la chaîne arriva, Toulon était dans son état ordinaire. La ville, somnolente aux heures de la sieste, attendait que la brise marine se levât, et répandît quelque fraîcheur dans l’atmosphère embrasée, pour reprendre avec une activité nouvelle ses travaux commencés ; le soleil provençal jetait sur la ville , sur la mer, sur la campagne, ses gerbes éblouissantes de lumière et de feux ; la cigale insouciante bruissait dans les pins , et sur la montagne rocheuse s’épanouissaient les fleurs du câprier, de l’immortelle et du genêt d’or. La chaîne traversa la ville presque déserte et arriva à la porte de l’arsenal, formidablement gardée par tout un bataillon sans cesse en alerte et dont les armes sont chargées nuit et jour.
Les condamnés qui composaient le convoi n’étaient pas de ceux qui peuvent nous intéresser. 11 en est un toutefois que nous excepterons, l’avocat Benoît, qui vient expier à Toulon le crime de Rousselin à Saint-Mandé.
Benoît ne porta point au bagne une de ces figures que les peintres et les pootes prêtent si volontiers à ceux qui habitent cet enfer terrestre. Pour lui, sur la porte , le mot de Dante eût été vide de sens. Il apportait aux galères toutes ses espérances, tous ses désirs, et, malgré son habileté, sa figure parfois trahis sait la pensée intérieure. Quelques jours lui suffirent pour s’acclimater et se reconnaître. Il errait dans l’immense arsenal, traînant sa chaîne avec cette liberté qu’on ne rencontre qu’à Toulon. Il cherchait parmi ses six mille compagnons celui avec lequel il lierait assez ample connaissance pour pouvoir prendre à l’aise tous les renseignements dont il avait besoin.
Le hasard, qui sait quelquefois se mettre à notre service quand nous avons besoin de lui, lui vint intelligemment en aide. Derrière de grosses piles de bois qui lui formaient une ombre favorable, Benoît rencontra un homme à la figure douce et fleurie, ayant un embonpoint marqué et portant des besicles d’argent. La tête de cet homme était on ne peut plus honnête. Il était occupé à écrire; mais, quand Benoît s’approcha de lui, il suspendit son travail et salua le nouveau venu.
— Vous cherchez un peu d'ombre par ici?... Vous avez raison ; c’est l’endroit le plus favorable ; il n’y en a pas beaucoup à l’arsenal, mais ici il y en a toujours un peu, et l’on partage. — Je ne cherchais pas l’ombre, répondit Benoît, je me promenais. — Oui, mais après la promenade, vous vous seriez reposé, et alors vous auriez été bien aise de trouver un peu d’ombre. Vous l’avez trouvée sans la chercher ; c’est un bonheur : profitez-en pour vous reposer. — Je veux bien. On vous permet donc d’écrire ici? — Oui, avec une permission. Moi, je ne pourrais pas vivre sans cela. Quand on a été notaire, voyez-vous... — AhI vous avez été notaire? — Oui, notaire royal. — En effet, vous avez bien l’air d’un notaire. Moi, j’ai failli être avocat. — Alors nous sommes presque de la même famille. — Tous les deux gens de loi. — C’est cela. — Mais pardon, vous me disiez que vous ne pouviez pas vivre sans écrire. — Oui, il me faut griffonner du
iJ*
210 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, papier, et du papier timbré. Je suis ici pour en avoir trop griffonné. — Comment, trop? — J’ai fait des faux. — Plusieurs? — Oui, chaque soir, après ma promenade au cours, sur le port et dans la rue de la Caanebière... — C’est donc à Marseille que vous étiez notaire? — A Marseille. Après cette promenade, je rentrais dans mon étude. Je n’avais ni femme, ni maîtresse ; je n'allais ni au théâtre ni dans les fêtes ; j’étais toujours rentré avant neuf heures, et alors je me livrais à ma seule passion, je barbouillais du papier timbré. — Et combien avez-vous fait de Faux? —J’en ai fait trois cent quarante-trois. — Diable 1 s’écria Benoît malgré lui, et en faisant un mouvement en arrière. — Que voulez-vous? c’était une passion. Tant qu’il y avait des minutes à libeller, je ne faisais que des actes réguliers; mais après... Une fois, il s’agissait d’une succession, j’ai dépensé pour quatre mille francs de papier timbré à soixante-quinze centimes la feuille. 11 est vrai que le client me l’a payé. Mais tout ce papier était inutile. J’en ai chauffé mon poêle pendant trois hivers. — Alors, dit Benoît, qui avait rappelé ses souvenirs, vous êtes donc le fameux Amault de Fabre.— Oui, je suis Arnauld de Fabre. Mais vous m’appelez fameux, vous êtes bien bon. J’ai satisfait une passion, voilà tout. Les autres m’ont trouvé criminel ; mais un jour j’espère bien qu’on reconnaîtra que je suis innocent. Est-ce que tous les hommes ne satisfont pas leurs passions? — Et vous vous trouvez bien ici, à ce qu’il paraît? — Je n’ai pas à me plaindre : l’ordinaire de la communauté est bon. Il m’est très-facile de me bien conduire. Je fais tout ce qu’on me prescrit. Aussi ai-je de très-bonnes notes. Avec les camarades, je suis serviable autant que possible. Je fais leurs pétitions au ministre de la justice, au roi, à la reine. J’ai l'habitude de ces choses, et une fort belle main. Tenez, regardez. Et puis comme il faut que la pétition soit sur papier timbré, cela flatte mes vieux goûts. Je leur rends service et ils me font plaisir. 11 est vrai qu’ils ne s’en doutent guère. — Comment! Que voulez-vous dire? — ■ Voici. A l’arsenal, voyez-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 211 vous, on est très-tolérant, mais seulement pour les choses vulgaires. Ici vous ne trouverez pas un seul criminel ; interrogezles, ils sont tous innocents. Quand je suis arrivé, avec mes trois cent quarante-trois faux, ils m’ont tous proclamé roi du bagne.
Il est vrai qu’on a vu de tout temps des assassins et des voleurs, et que pour se distinguer il fallait inventer quelque chose de neuf. Moi, je n’ai fait que suivre une passion; mais la communauté ne le croit pas et me regarde comme le plus grand des criminels.
Arnault de Fabre dit ces paroles avec une voix douce et üûtée et un accent parfait de bonhomie. Mais il n’était pas aisé de tromper l’œil de Benoît. Il vit percer sous cette bonhomie d’emprunt la finesse, l’orgueil instinctif et la joie intérieure que ressentait l’ex-notaire de cette royauté du crime. Il reprit la conversation : — De telle sorte que vous voilà constitué secrétaire de la communauté? — Non, non, pctitionneur général; je n’aime à travailler que sur le papier timbré, et je fais le moins de lettres que je puis. — Et n’espérez-vous pas sortir un jour? — Pourquoi ne pas espérer? Tout le monde espère ici. D’abord, il y a plusieurs manières de sortir. — Ah! voyons. —
La première, celle qui est à la portée de tout le monde, c’est de se bien conduire. Après quelques années, on est noté comme bon sur le rapport de l’inspecteur général des prisons, et quelque temps après on obtient sa grâce. C’est la manière que j’ai adoptée, comme celle qui convient le mieux à mon tempérament. Moi, il m’est très-facile de me bien conduire, tandis qu’il me serait très-difficile de faire comme le Corse. — Qu’â-t-il fait, le Corse? — Il a pris la seconde manière. — Et elle consiste?
— Attendez donc. Ce Corse avait un ennemi là-bas, un enr.emi de famille. Ils appellent cela être en vendetta. Je les connais, - r les Corses, j’en ai eu pour clients à Marseille. Ce sont de fameux... — Parlez-moi donc de celui qui a pris la seconde manière. — Nous y sommes. Tl avait un ennemi qu’il rencontra à la brume dans un maquis, à Olmetto, un de leurs villages.
L’occasion était bonne; il lui donna un coup de couteau. — C'est-à-dire qu’il l’assassina. — Vous parlez comme les juges ; mais là-bas ça porte un autre nom : on appelle cela faire une peau. Bref, après avoir fait sa peau, il devint bandit. Les voltigeurs et les gendarmes le traquaient, mais les paysans lui donnaient partout asile et hospitalité , et le respectaient parce qu'il avait obéi à la loi du sang. Au bout d’un an il fut pris, et les juges, admettant les circonstances atténuantes, l’envoyèrent ici. — Et ici que devint-il? — L’ennui lui donna le mal du pays, si bien que ce mal fut l’occasion d’une maladie véritable, et il entra à l’hôpital. Les médecins ne comprenaient rien à ce tempérament , mais ils gardaient le malade pour essayer de le guérir par à peu près. — Tout cela ne me dit pas la seconde manière. Laissez les médecins ; parlez-moi du Corse. — J’y viens. Ce Corse avait un ami. Dans ce pays, les amitiés sont aussi fidèles que les inimitiés sont terribles. Son ami passa donc sur le continent. Il obtint la permission de le visiter à l’hôpital, et là ils formèrent ensemble un plan d’évasion. — Voyons cette évasion. Elle doit ressembler à toutes les évasions du bagne. — Jugez-en. L’ami apporta pièce à pièce tout ce qu’il fallait pour se déguiser. Il cacha tout dans le matelas du malade. Même il apporta une de ces marottes en carton auxquelles lés modistes essaient leurs bonnets. Le soir venu, le malade profite du moment où les sœurs et les gardiens ont le dos tourné, s'habille à la hâte, met dans son lit la marotte qu’il coiffe de son bonnet de coton, orné de son ruban, et sort de l’hôpital sans être arrêté. Il traverse la grande rade à la nage et arrive là-bas à l’isthme des Sablettes et au cap Sicié. Un bateau en partance le recueille comme un naufragé. Son ami était déjà à bord. II est reconnu par lui comme Corse. Le bateau les a déposés tous deux sur la côte, et maintenant ils sont dans les montagnes de leur île. — Et le canon d’alarme? — On le tira bien, mais quand il n'était plus temps. — Vous ne trouvez donc pas que cette seconde manière soit la bonne pour sortir d’ici? — Il y en a
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 213 pour qui c’est la meilleure, mais pour moi elle ne vaut rien. — Pourquoi? — D’abord parce qu’il faut être très-fort et trèsadroit pour réussir, et que je ne suis ni fort ni adroit. Je ne suis fort qu’avec ceci. (Arnauld de Favre montrait une plume.) Ensuite, parce que je ne sais pas nager ; en troisième lieu, parce que je suis trop gros et que mon obésité me ferait toujours reconnaître ; enfin, je n’en finirai pas. — Finissez, finissez... — Eh bien 1 il faut quelqu’un qui vous aide avec dévouement, et je n’ai personne; il faut de l’argent et je n’ai pas le sou, moi qui ai fait trois cent quarante-trois faux. — Vous préférez alors rester ici? — Oui, et attendre. — Bon courage ! — Oh ! ayez-en autant que moi seulement. Je suis très-bien ici ; l’ordinaire est bon ; il m’est plus facile de me bien conduire que de me ma.' conduire. Dans quatre ou cinq ans, on me fera changer de résidence; on m’enverra à Brest ou à Roehefort; je ferai une action d’éclat et on me donnera ma grâce pour récompense. — Quelle action d’éclat ferez-vous? — Je sauverai un homme. — Comment 1 quel homme? — Un homme qui se noiera. — Vous venez de me dire que vous ne savez pas nager. — Ce n’est pas nécessaire. Ces hommes ne se noient jamais. Mais on les sauve tout de même. Autrement, on empêche un ouvrier d’être écrasé; on se distingue dans un incendie. — Mais vous n’avez aucune des qualités qu’il faut pour se distinguer. — Il suffit d’être porté sur le rapport. — Tout cela me paraît bien chanceux. — Pas. autant que vous le croyez. C’est que je n’ai pas tout dit. — Achevez alors. — Eh bien 1 si je n’ai pas ma grâce, j’espère devenir payol. — C’est-à-dire comptable à Saint-Mandrier? — Oui, comme M. Trabuc. Connaissez-vous M. Trabuc? — Nullement. — C’est un charmant homme, très-bien à son affaire. Il rient me voir quelquefois, causer avec moi et faire son cent de piquet. Il a toujours le mot pour rire. C’est lui qui m’a donné l'idée de devenir payol. Ce peut être un avenir comme un autre. Qu’en pensez-vous? — C’est une bonne idée ; mais j’aimerais encore mieux la liberté. — Et après tout, qu’en ferais-je, de la
Îl4 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, liberté, seul comme je suis en ce monde? — Vous avez raison, monsieur de Favre; en effet, que faisiez-vous quand vous étiez libre? — Ce que je fais en ce moment : je noircissais du matin au soir du papier timbré. — Et votre existence était-elle heureuse ? — le n’avais pas le temps de me rendre compte de ma Vie ; tous mes loisirs étaient pris. Je me couchais à la nuit, toujours très-fatigué par tant de feuilles de papier timbré que j’avais noircies, et en dormant je rêvais que je faisais des faux.
— Ma foi ! monsieur de Fabre, je vous trouve très-heureux. Il n’y a que le régime de la maison qui vous incommode sans doute?
— Nullement, monsieur, je suis très-frugal de ma nature ; l’ordinaire de la communauté, je vous l’ai déjà dit, est assez bon. Les philanthropes veillent sur nous. On nous traite en enfants gâtés. L’autre jour on nous a donné des matelas et des traversins. En général, on ne se plaint pas... Vous verrez, monsieur, que nous vous habituerez au régime de la maison. — Moi, monsieur de Fabre! oh! ce sera difficile! j’ai pris, moi, les habitudes épicuriennes de la jeunesse de Paris ; je ne dors que sur des roses, et avant de me coucher, je regarde si elles n’ont pas de plis. A onze heures, je déjeune dans un café du boulevard , avec des huîtres et cinq plats ; à six, je dîne, en Lucullus ; ensuite, j’ai des relations de coulisses qui ne sont pas sans quelque agrément; à dix heures du matin, on frappe doucement à ma porte, et mon réveil est assez doux. Il me faut un mélange jjg' plaisirs bruyants et de plaisirs secrets. J’aime tout; j’ai toutes * es P ass ' ons > et j’ai inventé un huitième péché capital... Vous voye^ donc bien, monsieur de Fabre, que le régime de la maison ne pe^ S uère me convenir - — Eh bien ! croyez-moi, monsieur, soyez , ,a ? e pendant cinq petites années, et... — Sage pendant cinq siècle^ interrompit Benoît, y pensez-vous ! ma sagesse me tueiait et jfc' fl ’ en retirerais pas le fruit attendu. - Alors quel est votre plan ? ^ ue vous P ro P° sez - v °us de faire?— Je n’en sais rien, dit Benoît fixant la terre ~ «tes-vons ici pour quelque chose de grave? - J ’y suk P°« r avoir assassiné
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 21Î un homme que je n'ai pas assassiné, et pour avoir, commis un attentat sur une femme que je n'ai jamais touchée du bout du doigt. — Pas possible, monsieur ! — C’est comme je vous le dis... Quand la justice condamne, il y a toujours quelque chose de vrai au fond du procès, mais la vérité exacte n’est jamais connue. C’est ce qui m’arrive à moi, monsieur de Fabre. — Quant à moi, je ne puis pas en dire autant : j’ai fait trois cent quarante-trois faux, d’après la justice ; mais la vérité pure est que j’en ai fait cinq cent quatre-vingt-seize. On m’a exposé au carcan sur le cours Saint-Louis, et j’ai reconnu autour de moi, dans la foule, toutes mes victimes ; elles étaient furieuses cofil?8 moi, et si un régiment de ligne ne m’eût protégé comme une relique, mes victimes m’auraient mis en lambeaux. — Vous devez avoir passé alors un bien mauvais quart d’heure, monsieur de Fabre? — Non ; j’étais calme comme je le suis devant vous. Je ne connais ni la peur ni le courage ; quand je ne commets pas un faux, je n’existe pas, je ne sens rien, je ne vois rien... En arrivant ici, on m’a donné pour occupation de l’étoupe à faire : savez -vous ce que j’ai fait? — Non. — J’ai fait de l’étoupe fàusse. L’inspecteur s’en est aperçu, quoiqu’il soit inspecteur, et on m a retiré mon travail. Je suis oisif comme un chanoine : voilà ce qu’on appelle les travaux forcés. Il est vrai que j’ai beaucoup de protections. — Et comment avez-vous gagné ces protections, monsieur de Favre? — Par ma bonne conduite, li y a une foule de personnes qui affirment que je suis une victime innocente, et que je n’ai jamais fait le moindre faux. Ces personnes d’ailleurs ont raison. Je n’ai pas un sou, donc je suis innocent. — Monsieur de Fabre , dit Benoît d’un ton poli, on est bien aise, lorsqu’on entre ici, de trouver des hommes bien élevés comme vous, et j’espère que vous m’accorderez votre amitié et votre estime. — Elles vous sont acquises, monsieur, puisque vous êtes innocent. — Maintenant, monsieur de Fabre, instruisez mon ignorance de novice. — Parlez, monsieur; mais baissez la voix, parce qu’il y a des oreilles partout. — Merci de
216 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, votre bon avis, monsieur de Fabre ; si je voulais écrire une lettre confidentielle à ma famille, comment pourrais-je m’y prendre? — Rien n’est plus difficile, et rien n’est plus aisé... Je vous offre votre part dans la tolérance qu’on m’accorde. Voici des plumes et du papier timbré. — Vous n’avez pas d’autre papier ici? — Non, monsieur; il me serait impossible d’en toucher d’autre : c’est ma seule consolation. — Allons, soit, j’écrirai ma lettre à ma famille sur papier timbré... Mais , monsieur de Fabre, il faut ensuite que vous m’indiquiez le moyen défaire jeter ma lettre à la poste... Une lettre pour mon père!... mon malheureux père !
Benoît feignit d’essuyer deux larmes absentes de ses yeux.
— Monsieur, dit Arnauld de Fabre , on ne doit jamais commettre de crimes quand on a un père ! — Aussi n’en ai-je point commis, mon cher monsieur de Fabre; je suis ici par une de ces distractions si communes dans le temple de l’aveugle Thémis.
Cette phrase mythologique fit une profonde impression sur l’ex-notaire Arnauld.
— Eh bien ! dit-il, presque ému, écrivez votre lettre et je la ferai mettre à la poste demain par le premier de mes protecteurs qui viendra me visiter.
Benoît était arrivé à ses fins ; il écrivit une lettre, que nous trouverons dans la série des terribles événements qui se préparent, et il ne laissa lire que l’adresse ainsi conçue : A Monsieur Lecerf, au château de Madame Aubigny, à Bougival, Paris, banlieue.
Arnauld de Fabre prit la lettre avec l’idée d’en faire un faux et promit de l’envoyer à sa destination.
Benoît respira comme s’il avait vu s’ouvrir devant lui la grille du bagne de Toulon.
Benoit trouve an mattre.
Le bagne de Toulon n’inspire pas une grande tristesse à ses locataires; sous le bonnet du galérien, on ne voit que des figures indifférentes ou joyeuses ; cela vient de la mansuétude que les écrivains spéciaux ont fait introduire dans le régime de ce purgatoire de la mer et du soleil. Les travaux forcés s'jr réduisent à peu de chose ; on y travaille même assez paresseusement, et si les honnêtes ouvriers de la ville n’étaient pas appelés à prêter leurs mains aux chantiers de l’arsenal, on n’y achèverait rien de toutes ces grandes constructions qu’on y admire. En général, les hommes formant le personnel du bagne traînaient une existence fort misérable à travers les broussailles de la société humaine ; aussi leur état de galérien, tel que l’a fait, à tort ou à raison, la tolérance philanthropique, leur paraît une amélioration plutôt qu’un châtiment; de là cette hilarité qui rayonne sur toutes ces fraîches figures ; les gardiens seuls paraissent tristes et ennuyés.
Cependant, l’homme jeune, sybarite, épicurien qu’une faute,
un crime ou une erreur ont précipité de son lit de roses sur
ce grabat de misère, ne partage pas la philosophie et la résignation sereine de ses camarades; le moindre travail répugne à ses mains qui furent gantées-; le moindre anneau paraît lourd à ses pieds, qui furent chaussés au vernis; la moindre fève paraît indigeste à son estomac habitué aux cuisines du boulevard. Le dandy au bagne est sur terre le pendant du damné de l’enfer : pour lui, l’horloge a encloué ses deux aiguilles ; les heures prennent des proportions séculaires ; le plus beau soîeil
218 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, est voilé de brouillard ; les plus grands spectacles de la nature sont dépourvus de charmes et de beautés ; en un mot, tout ce qui pour les autres et pour lui-même dans les temps ordinaires, serait joie et distraction, devient sans attraits et le laisse indifférent <^ès qu’il ne peut l’apercevoir qu’à travers son supplice.
Ainsi en advint-il de l’avocat Benoît, violemment transplanté de Paris et de ses délices civilisées au bagne de Toujon.
Il suivit la loi commune et fut incorporé dans la chiourme. Quand un homme du monde, pour employer l’expression vulgaire, un homme qui n’a pas appris à exercer ses mains dans un métier quelconque, arrive au bagne, le premier soin de l’administration est de l’enrégimenter ici ou là dans un atelier où il fait son apprentissage. Le plus généralement on commence par le placer sur un canot où il apprend le maniement des rames. Benoît, galérien robuste, devint donc rameur. Mais quand il lui arrivait d’aller de la rade à Saint-Mandrier, son œil n’avait pas un regard pour toutes ces magnificences que la mer étale à Toulon avec une complaisance sans égale ; son intelligence n’avait pas une admiration pour ces horizons qui se déploient merveilleusement depuis la Grosse-Tour jusqu’au château de l’amiral Missiessy, depuis la montagne du fort Faron jusqu’à la colline où est le tombeau de Latouche-Tréville. Il restait froid devant les grandes lignes d’architecture guerrière que Vauban a fait serpenter sur la montagne et les rochers de Lamalgue. Il passait, sans les voir, devant les hauts vaisseaux à l’ancre qui ressemblent à un archipel d’îles noires plantées de mâts. Leur formidable triple rang de bouches à feu n’attirait pas un moment son attention, et les canots qui volent et se croisent comme des alcyons sur les flots de la rade pouvaient passer et repasser devant celui sur lequel il ramait sans troubler ses préoccupations intérieures et détourner ses pensées de leur but constant
La Méditerranée a des caresses dont ne sauraient se faire une idée ceux qui n’ont jamais contemplé la mer qu’en présence de
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 2^ l'Océan. Ses flots d’azur étincellent, miroitent aux feux du soleil, et ses perspectives passent successivement, tantôt à la fois par les couleurs du prisme. Quand vient le soir, les eaux se couvrent de vapeurs, et qui n’a pas assisté au coucher du soleil sur cette rade ne saurait y suppléer par l’imagination.
Tout cela était pour Benoît une nature morte. Son horizon avait pour bornes les vêtements rouges de ses compagnons. Ces couleurs lui rappelaient sans cesse qu’il vivait au bagne.
Cependant la nature avait doué cette organisation d’une trop grande finesse pour qu’il laissât paraître sur sa figure et dans ses attitudes une trop grande tristesse, un trop grand désespoir.
Les gens tristes et desespérés sont ceux sur lesquels s’exerce la plus active surveillance, et Benoît n’avait pas besoin d’être serré de trop près par les gardiens. C’est pourquoi il s’était fait une figure de circonstance, ni triste ni gaie. On eut dit qu’il avait accepté philosophiquement la position qui lui était faite, et que voyant l’impossibilité de lç changer, il se résignait à son sort. Puis, il faut le dire, une pensée qui parfois lui traversait l’esprit le rassérénait et lui faisait voir sous de meilleurs auspices sa situation présente. L’image de Rousselin passait de temps à autre devant les yeux préoccupés de Benoît, et cette image contenait tout un monde de terreurs, d’angoisses, de douleurs, d’atroces souffrances auprès desquelles les siennes propres étaient certes bien peu de chose. '
— Rousselin, se disait-il alors, eût bien préféré le bagne à la mort que nous lui avons faite le jour où nous l’avons enfermé dans les Catacombes. Quel supplice! Mais aussi c’est lui qui l’avait inventé. Sans moi, Lecerf eût ainsi péri. Il aura eu faim, il aura eu froid; il aura crié et il n’aura entendu pour réponse que l’écho de sa propre voix. Il aura peut-être retrouvé son chemin et il aura voulu soulever la trappe. Mais nos précautions étaient bien prises ; il aura été vaincu et il sera retombé brisé de fatigue et de désespoir. Au moins cela console. Si jç dois rester ici, là-bas je me serai vengé.... Qu’en pensez-vous,
M. Rousselin? Vos écoliers ont su faire un coup de maître, n’est-ce pas?...
Ainsi vivait Benoît, se meiam peu, on le devine, aux propos de ses compagnons. Cependant, un jour qu’il ramait sur un canot qui faisait le service de la rade à l’hôpital, il remarqua sur le même banc à côté de lui, un jeune homme blond et rosé, dont la figure ouverte et souriante semblait inviter à la causerie.
— Quel âge avez-vous? lui demanda Benoît. — Moi, j’ai vingt ans, répondit le jeune homme. — Et pour combien de temps êtes-vous ici? — Pour vingt ans. — C’est long ! — J’espère bien ne pas passer tout ce temps-là à Toulon et enchaîné.
— Vous préféreriez donc aller à Brest ou à Rochdfort? — Pas si bête ! On est beaucoup plus mal là-bas qu’ici. — Alors que voulez-vous dire? Je ne vous comprends plus. Comment sortirez-vous? — J’aurai ma grâce. — Et que ferez-vous pour cela ?
— Je me conduirai bien ; je me ferai remarquer par mon activité au travail ; le gouvernement prendra en considération ma jeunesse et me remettra une partie de ma peine, d'autant plus que c’est dur de passer au bagne les vingt plus belles années de ma vie.
C’est extraordinaire, remarquait Benoît en lui-même : ils pensent tous à se bien conduire pour obtenir leur grâce. Celui-ci, qui est un jeune et fort gaillard, a absolument les mêmes idées qu’Arnauld de Fabre. On les comprend chez ce notaire gros et , inoffensif, ici. Mais chez celui-ci? Est-ce que le bagne serait un lieu de repentir?... ' '
Tout en réfléchissant il avait laissé tomber la conversation.
Il la reprit : — Et comment vous nommez-vous ? — Moi? reprit l’autre forçat comme s’il ne s’attendait pas à cette question, je m’appelle Roch Moret. — Roch Moret! fit Benoît, mais je connais ça. N’avez-vous pas été condamné aux assises, à Paris, pour homicide? — Précisément. Voici le fait: j’ai donné un un coup de couteau à un camarade, après nous être disputés chez le marchand de vins. Il voulait me prendre ma maîtresse ;
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 321 il me soutenait qu’il l’aurait malgré moi. A vingt ans, on ne donne pas jies coups de couteau pour autre chose. Il parait que le mien a trop bien porté ; mais le jury a admis les circonstances atténuantes, à cause de la provocation. — Et “que ferezvous en sortant d’ici? — Je donnerai une leçon au gouvernement. — A celui qui vous aura fait grâce ? — Oui. — Après cette grâce? — Mais oui, je ne puis pas avant. — Et comment vous y prendrez-vous pour donner cette leçon ° — La chose est bien simple : je me déporterai volontairement.
Benoît regarda le jeune homme en lace pour être sûr qu’il parlait sérieusement. Il n’y avait pas à s’y tromper •• te ieune homme n’avait plus sa figure rieuse et épanouie.
— Ceci demande une explication, remarqua l’avocat. — Quelle explication? Il ne faut pas longtemps habiter ici et réfléchir pour voir que l’État nous fait travailler à l’arsenal, nous autres condamnés, pendant que les ouvriers libres chôment au dehors. Çette concurrence que nous leur faisons leur est souvent fatale. Alors j’ai pensé que si le gouvernement, au lieu de nous faire exécuter ici ses grands travaux, nous envoyait au loin fonder des colonies, nous serions aussi utiles à la patrie là-bas, et nous ne prendrions pas le travail qui devrait, avant tout, appartenir aux ouvriers libres. — C’est une bonne idée que vous avez eue là. — Je le crois bien, qu’elle est bonne. Quand nous sortons du bagne et que nous rentrons dans la société, nous sommes flétris. On ne veut de nous nulle part, ou bien on nous donne les travaux les plus repoussants. A la moindre altercation avec les patrons ou les camarades, ils nous reprochent d’avoir été au bagne. Et cependant on peut être honnête homme et avoir donné un coup de couteau 1 II vaut mieux en finir tout de suite, se faire un autre homme et recommencer une vie nouvelle. — Et où vous déportez-vous ainsi? — J’irai à Madagascar. Je suis d’une famille de marins. Mon oncle, qui a fait le tour du monde, m’a dit qu’il y avait des terres, des arbres, des eaux magnifiques à Madagascar, qu’on pouvait promptement y fonder
uü bel établissement. C’est là que j’irai. — Seul ? — Non, nous sommes ici trois ou quatre qui avons formé le même projet. Mon oncle, qui a un vaisseau, nous donnerait passage gratis, nous servirions pendant la traversée et lâcherions de solder plus tard les débours.
Pour la première fois depuis qu’il était au bagne, Benoît laissait errer son esprit dans les régions de la rêverie. Il suivit avec un intérêt visible le plan du jeune forçat. Cette réhabilitation par le travail et l’expatriation souriait à son imagination, et puis Roch Moret le dominait par l’accent chaleureux et la * conviction profonde qu’il avait mis dans, ses paroles. — Savezvous, dit-il au forçat, que votre projet est séduisant? Mais si vous n'avez pas votre grâce ? — Eh bien ! j’attendrai. — Et après vous partirez ? — Je partirai... Voyons, mon idée te tente. Veuxtu être des nôtres? — Pourquoi pas? — Es-tu riche? Larichesse ne nuit jamais. On travaille mieux. Parmi nous il y en a déjà un.
— Moi, je suis pauvre. — Tant pis ! mais n’importe, réfléchis à ee que je t’ai dit, et quand tu seras décidé, un mot suffira.
Ils étaient arrivés à Saint-Mandrier où le service se fit selon la coutume. Benoît réfléchissait. Cette conversation laissait une trace profonde dans son esprit.
Cependant, Benoît ne recevait aucune nouvelle directe ou indirecte, et il avait de très-bonnes raisons de ne pas s’expliquer le silence de Lecerf. Dans cette perplexité mortelle, où sa propre réflexion ne lui paraissait pas suffisante, il crut pouvoir se confier à son collègue Arnauld de Fabre, homme qui, en dehors de ses faux, inspirait une certaine sympathie, à cause de la béatitude de sa figure, de la fraîcheur enfantine de son teint, et de la douceur séraphique de son regard.
— Voici ma confession pure et simple, lui dit Benoît dam un moment de tête-à-tête : à proprement parler, je n’ai poinj commis de crime. — C’est comme moi, remarqua l’ex-notaire.
— Mais enfin, poursuivit Benoît, un jury pouvait s’y tromper... Or, nous étions deux pour ce prétendu crime... On m’a sommé
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 223 de dénoncer mon prétendu complice, et j’ai gardé un silence obstiné. Ma tactique me paraissait bonne, et vous allez en juger... Ce complice 'est un jeune homme hardi, brave, aventureux, fécond en expédients, et ce qui vaut mienx que tout cela, il est deux ou trois fois millionnaire... — Sainte Vierge ! dit Arnauld, son notaire doit être bien riche ! Vous me présenterez à lui quand nous sortirons... — Éeoutez-moi jusqu'au bout, mon eher monsieur de Fabre... et voyez si mes calculs étaient adroits... Si j’eusse dénoncé mon complice au tribunal, nous aurions été condamnés tous deux, enchaînés tous deux, écrasés tous deux. Ce n’est point par générosité que j’ai agi ainsi, c’est par pur égoïsme, je l’avoue. J’ai voulu que mon complice restât libre de ses démarches et de ses actions, dans mon intérêt personnel... — Bien! je comprends, dit Arnauld. — Figurez-vous, monsieur de Fabre, ajouta Benoît, tout le parti que je puis tirer d’un pareil complice, tous les services que peut me rendre un homme dont je tiens le sort et l’honneur entre mes mains, et qui a une fortune immense pour faire réussir mon évasion. — C’est bien combiné, remarqua l’ex-notaire. — Je lui ai donc écrit une lettre dont le sens est déjà compris par votre sagacité... — Oui, monsieur Benoît, dit Arnauld; j’ai trop l’habitude des affaires pour ne pas comprendre celle-ci... Vous lui avez écrit quelque chose comme cela : « Monsieur, je suis maître de votre sort ; ainsi réfléchissez sur mon pouvoir, et employez toute votre fortune, s’il le faut, à favoriser mon évasion, ou attendez-vous à être dénoncé par moi dans une écrasante révélation. » — On dirait, monsieur de Fabre, que vous avez lu ma lettre?
— Pour vous parler franehemeui, je l’ai lue;, mais si je ne ✓ l’avais pas lue, j'en aurais deviné le contenu avec la même facilité. — Je vous avoue, monsieur de Fabre, que je ne m’attendais pas à cela de votre part. — Mon cher monsieur Benoît , il m’est impossible de garder cinq minutes entre mes mains une lettre fermée ; il faut que je l’ouvre. C’est plu» fort que moi. Mettez-moi dans un sérail dans un coffre-fort, dans une salle de
224 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, festin, je ne toucherai pas une femme, une pièce d’or, un plat; mais ne me confiez pas une lettre, je la. violerai Je suis un Tarquin épistolaire. Vous êtes averti.
— Mais, au moins, demanda Benoît avec une irritation contenue, vous avez envoyé ma lettre?.. — Votre lettre, non! répondit Arnauld en souriant. — Comment! scélérat! s’écria Benoît, vous l’avez gardée? Je ne m’étonne plus maintenant si je suis privé de nouvelles. — Ne vous mettez pas en colère, monsieur Benoît, dit Arnauld avec un son de voix angélique; si vous n’avez point de nouvelles, croyez bien que ce n’est pas ma faute. — Ah ! je vous trouve plaisant!.. — Ne me trouvez pas plaisant, monsieur Benoît; écoutez-moi jusqu’au bout, et vous me trouverez sérieux... La lettre que vous aviez écrite à M. Lecerf, votre prétendu complice, était un modèle d’étourderie, une œuvre d’écolier. Il y avait dix fautes d’orthographe... — Allons donc! — Permettez, monsieur Benoît, poursuivit Arnauld avec un flegme merveilleux, nous appelons fautes d’orthographe, en style d’hommes d’affaires, les bévues de taetique et les absences de finesse. Quant aux fautes grammaticales , je m’en soucie fort peu; elles sont utiles même souvent, parce qu’elles font soupçonner quelque candeur chez celui qui les commet... Ainsi donc, monsieur Benoît, je n’ai pas voulu perdre une aussi belle occasion de faire ce qu’on appelle un faux en écriture privée, et j’ai écrit moi-même, avec vos caractères très-bien imités, une autre lettre à Lecerf, avec injonction formelle faite audit Lecerf de répondre, poste restante à Toulon, sous le couvert de Valentin Estadié, faute de quoi la complicité serait révélée par devant qui de droit; et aux fins qu’il n’en ignore, nous lui avons envoyé la susdite assignation, dûment contresignée de deux témoins... Vous comprenez . M. Benoît, tout ce qu'il y a d’effrayant , pour un homme du monde , dans ce grimoire de palais. Cela sent d’une lieue la salle des Pas-Perdus et le corridor de la cour d’assises. Attendez-vous donc à recevoir une réponse de Lecerf au premier jour.
— Mais malheureux! dit Benoît, si Leeerf ne reconnaît pas mon écriture ?
— Ah ! dit Arnauid en souriant, yoilà une crainte fort étrange ! Heureusement mon amour-propre est au-dessus d’une pareille injure. Mes nombreux antécédents répondent pour moi. Soyez bien tranquille, monsieur; je défie tous les experts jurés. L’écriture de ma lettre à Leeerf est plus ressemblante que la vôtre, comme il y a des portraits plus ressemblants que les originaux Monsieur Benoît, j’ai pris votre affaire à cœur, et vous serez content de moi. — Nous verrons, dit Benoît en s’éloignant, parce qu’un garde-chiourme s’approchait.
Arnauid de Fabre n’eut que le temps de lui faire un dernier geste qui lui recommandait la confiance et la résignation.
— Mais quelle rage a-t-il de faire des faux, cet homme-là ! murmura Benoît entre ses dents.
Plusieurs jours se passèrent sans que Benoît pût trouver une occasion de renouer l’entretien sur cette affaire si grave ; seulement lorsqu’il passait devant Arnauid, il l’interrogeait adroitement par un signe, et le signe qui répondait annonçait que la poste restante n’apportait rien encore ce jour-là.
Enfin, un jour de dimanche, à la sortie de la messe, Arnauid, qui avait donné l’exemple d’une dévotion extrême, coudoya Benoît et luy remit une lettre déjà ouverte en faisant un signe de mécontentement.
C’était un jour de repos et de liberté. Les deux galériens s’assirent au pied d’un lit de camp, où plusieurs confrères jouaient aux cartes, et ils s’entretenaient à voix basse, ayant souvent recours à des mots latins pour dérober à leurs voisins le sens des phrases les plus dangereuses.
Benoît venait de prendre connaissance de la lettre arrivée du château de Bougival ; elle était ainsi conçue :
« J’ai la douleur de vous apprendre la mort de mon mari, et » je vous explique ainsi pourquoi cette réponse est écrite d’une
» autre main. Sa malheureuse veuve a cru pouvoir ouvrir toutes » les lettres adressées à M. Lecerf, et celle que vous m’écrivez » me jette dans le plus cruel embarras. Je suis seule à Bougival; » les conseils de ma mère me manquent; elle est depuis long- » temps rentrée à Paris, où sa mauvaise santé réclame chaque * jour des soins et des médecins qu’elle ne trouverait pas dans » un village. /
» Pourtant, votre lettre mérite d’être prise en considération,
» non pas à cause des secours que réclame votre infortune, njé- » ritée ou non. La mémoire de mon mari m’est chère ; il ne » peut se défendre, hélas ! contre la calomnie, et le monde est » toujours disposé à croire le mal, en l’absence du défenseur. Je' » vais faire mes préparatifs de voyage pour le Midi. Aucun lien » ne me retient plus dans ce château qui n’a vu couler que mes » larmes et celles de ma mère, sans nous donner un seul instant » de bonheur.
» J’irai vous voir.
Ciémekce Lecerf, née Aubigny. »
— Que pensez-vous de cette lettre? demanda Benoît. — Je pense que c’est un faux. — Oh 1 vous 1 monsieur de Fabre, vous voyez des faux partout. — Je pense que ce M. Lecerf n’est pas mort, voilà le faux. — Par exemple, ceci serait un peu trop violent ! — Mais non, dit froidement Arnauld ; si Lecerf est votre complice, il gênait évidemment la famille, on l’a embarqué sur quelque vaisseau du Havre, et on lui a donné un brevet de mort. — Tous croyez cela, monsieur de Fabre? — J’ai l’expérience des affaires, et je ne me trompe- jamais. Si j’avais refait la lettre de madame Lecerf, j’aurais corrigé toutes ses fautes d'orthographe, et elles sont nombreuses. Une veuve de quelques jours, une veuve qui est dans la lune de miel du veuvage ne se contente pas d’écrire sèchement : « Mon mari est mort ; » elle fait plus de fracas de sa douleur, surtout si elle est fausse, car tout est faux en ce monde, plaisir ou douleur. Une veuve
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 227 cite le jour, l’heure, la minute de la mort de son mari ; elle dit: Mon bien-aimé Lecerf a rendu le dernier soupir le 3 novembre, à cinq heures trente-sept minutes du matin ; elle donne quelques détails sur l’agonie, la maladie, l’inhumation, et lance toujours un anathème contre les médecins qui n’ont connu la maladie qu'après la mort. Cette lettre est encore un modèle d’étourderie comme la vôtre. Votre Lecerf est vivant, et s’il est dans l’autre monde, il ne peut être qu’en Amérique. Prenez cela comme point de départ quand vous recevrez la visite de madame Lecerf, et vous obtiendrez d’elle tout ce que vous voudrez, liberté ou argent. — Il a, ma foi, raison ! dit Benoit stupéfait de la science de l'ex-notaire ; vraiment, monsieur de Fabre, je me croyais un habile homme, mais j’avoue ici mon infériorité; qud pourrai-je faire, maintenant, pour reconnaître vos services et vos bons conseils ? — Rien du tout, monsieur Benoît ; je n’ai besoin de rien. Je me regarde comme le plus gr and philosophé de l’antiquité. Vous me trouverez toujours disposé à vous être utile gratuitement... Adieu 1 laissez-moi... je vois venir de pauvres gens qui viennent me demander de leur faire des pétitions au ministre et des lettres à leurs parents.
Quelques jours après, dans un de ces moments de loisirs si fréquents dans le purgatoire des travaux forcés, Arnauld de Fabre, qui fabriquait nonchalamment de l’étoupe fausse, fit un geste significatif à Benoît.
Benoît s'approcha de l’ex-notaire, et prêta son oreille avec une avide curiosité.
— Eh bien ! lui dit Arnauld, ce matin un de mes amis, qu m'estime toujours malgré mon malheur, est venu lue voir. C’est mon facteur d’habitude, et il m’a remis une lettre timbrée de Bougival... — Oh ! quelle imprudence ! dit Benoît^— Où est l’imprudence ? demanda Arnauld. — Comment, vous ne devinez pas, monsieur de Fabre ? Une lettre jetée à la poste de Bougival et adressée à Toulon, peut éveiller les soupçons d’un inspecteur des postes, rue Jean-Jacques Rousseau ; et si on l’ouvre, tous mes plans d’évasion sont renversés ; je suis perdu ! — Vous avez raison, monsieur Benoît. Aussi, après avoir reçu celtt. lettre devant un gardien suspect, j’ai conçu quelque crainte d’être fouillé, et j’en ai fait une autre qui est fausse et que j’ai timbrée de Paris ; cela m’a do«»né une heure bien agréable. Regardez comme l’imitation du timbre est parfaite, avec tous les hiéroglyphes bleus , rouges , noirs , de la poste , toutes ces souillures qui chargent l’adresse d’une lettre et qui empêchent de lire les noms, les villes et les numéros. N’ayez pas peur que la poste barbouille de ses stigmates les vides blancs du papier ; tout ce qui est blanc n’est pas effacé. On efface tout ce qui est noir, et on livre toutes ces énigmes brumeuses à la sagacité d’un stupide facteur. On ne voit ces choses qu’en France. C’est comme pour les signatures officielles ; un préfet ne se croirait pas préfet, un secrétaire ne se croirait pas secrétaire, un ministre ne se croirait pas ministre, un maire ne se croirait pas maire, s’ils avaient des signatures lisibles du premier coup d’œil. J’en sais quelque chose, moi qui ai copié tant de signatures, et avec un succès toujours infaillible, je puis dire, car je ne copiais pas des syllabes, ou des lettres d’alphabet, je copiais des points imperceptibles, qui auraient été un mystère, même pour celui qui les avait alignés en guise de signature. Je m’étonne que jamais un ministre n’ait fait une ordonnance pour prescrire à tous les chefs d’administration d’écrire leurs noms lisiblement au bas des lettres, ou de suivre le cours calligraphique de M. Favarger, en vingt-quatre leçons. — Monsieur de Fabre, dit Benoît en riant.
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 229 j’approuve toutes ces observations, mais je les crois inopportunes en ce moment ; il me tarde de connaître la lettre de madame Lecerf, et... — Monsieur Benoît, dit Amauld, vous êtes fort jeune... — Je n’ai pas trente ans... — Vous vous vieillissez, vous n’en avez pas dix. Comment, monsieur Benoît, vous croyez que je parle pour le vrai plaisir de parler !... tenez , faites semblant de regarder l’heure au cadran de la tour, et rencontrez, avec vos yeux, une face d’espion tournée sur vous... — Ah!... ce monsieur est un espion ! dit Benoît en regardant l'horloge. — Et un terrible espion, monsieur Benoît; aussi vous ai-je tout de suite, sans vous prévenir, raconté quelque chose pour vous faire rire, non pas d’un rire faux, que les espions comprennent surtout quand il éclate devant moi, mais d’un rire naturel ! Voyez, maintenant, comme l’espion bat en retraite et va chercher du gibier ailleurs... voici la lettre de madame Lecerf.,
Benoît prit la lettre et lut ce qui suit :
« La veuve Clémence sera à Toulon le 27. Le même jour elle .
» entrera à l’arsenal aux heures de visite ; elle aura une robe de
» deuil et un voile. »
— Le 27! dit Benoît, mais c’est aujourd’hui. — Oui, monsieur Benoît, vous n’avez pas oublié les dates ; c’est le 27, et tout mon talent de contrefacteur ne pourrait pas en faire le 28. — Monsieur Arnauld, dit Benoît avec une respectueuse humilité, vous êtes vraiment un homme admirable; votre bon sens, votre prudence, votre adresse, votre sagacité, votre esprit, sont merveilleux. Comme vous savez tout prévoir, tout observer, tout éviter ! Et moi l moi qui me croyais un homme supérieur ! — Allons donc ! monsieur Benoît, vous êtes un imbécile ! — Je le crois, et cela me fait faire de sérieuses réflexions. — Vous avez commencé vos réflexions trop tard. Mais, monsieur Benoît, ne me croyez pas un être fort supérieur à vous. Moi, Arnauld de Fabre, , je ne suis qu’un écolier ici, un écolier entouré de maîtres. Il y
230 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, a. dans ce bagne, des, organisations miraculeuses, des têtes qui sont des volcans d’idées toujours en éruption ; des esprits qui feraient croire aux initiations infernales ; des fronts énormes sur des bustes de nains... — Et d’où vient alors, interrompit Benoît, que tous ces génies de sagacité, tous ces fronts énormes se sont laissé prendre comme des oisons dans le filet de la justice? — Vous croyez m’embarrasser avec votre demande? dit Arnauld en riant ; eh bien ! je l’attendais. Il n’y a que les cr i minels d’une intelligence vulgaire qui évitent le filet de la justice... Voici une comparaison qui vous éclairera mieux qu’un raisonnement... — Voyons la comparaison, monsieur Arnauld. — Avezvous jamais entendu dire qu’un homme faible ait essayé de couper un chêne en deux, et qu’il ait été mangé par un lion, après cet effort de travail? — Jamais, monsieur Arnauld. — Eh bien ! monsieur Benoît, ce malheur est arrivé à Milon de Crotone, le plus vigoureux athlète de l’antiquité grecque. Voilà où conduit l’abus de la force physique : à être mangé par un lion ; voilà où conduit l'abus de la force morale : à manger des fèves. Tous ceux qui sont trop forts abusent, et abuseront de leur force. Moimême, monsieur Benoît, je suis le Milon du faux. J’aurais pu me contenter de vingt, c’était déjà poli pour un homme vulgaire ; j’ai voulu arriver à cinq cents, couper un chêne en deux, et le lion de Thémis m’a mordu au bras, comme dans le groupe du Crotoniate de mon compatriote, le sculpteur Puget. — Ah ! si je puis un jour sortir de cet enfer, dit Benoît, je ne me frotterai plus avec les lions ! — Et vous ferez bien, monsieur Benoit, car vous n’êtes pas fort. — Cependant, j’ai un trait dans ma vie, qui vous prouverait... — Quel trait? vous avez trouvé quelque innocent sur votre chemin? — Au contraire; j’ai trouvé un lion, et je l’ai mis en cage... — C’est impossible ; dites que vous l’avez tué par surprise, je vous croirai : on n’emprisonne que les lionceaux, jamais les lions, quand on n’a pas une meute d’agents police, et ce qu’ils appellent le glaive de Thémis. Je suis fâ de vous ôter cette illusion, monsieur Benoît.
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 231 Benoît s’inclina devant l’autorité de l'ex-notaire, mais il se dit à lui-même : — Cependant, c’est bien moi qui ai enfermé Rousselin dans les Catacombes, et Rousselin n'était pas un lionceau. — Monsieur Benoît, dit Arnauld, je vois arriver de la grille les oisifs, les badauds, les étrangers et les nommes vertueux. Tenons- nous en observation ; vous, de votre côté, moi du mien,
— N’importe ! dit Benoît, je retiendrai tout ce que vous m’avez appris sur les Milon de Crotone, les fronts énormes, les lions, et ccetera... Vraiment, monsieur Arnauld, vous donnez d’excellentes leçons, et vous ne parlez pas faux. — Regardez, regardez, monsieur Benoît, là, près du bassin... Il y a déjà beaucoup de femmes dont les yeux sont fixés sur la frégate au carénage... Il me semble même que je vois des veuves... séparons-nous: assez causé, monsieur Benoît. — A bientôt, monsieur de Fabre.
— A propos, monsieur Benoît, n’allez pas commettre d’imprudence et tout gâter par quelque légèreté. Voyons, réfléchissez ; êtes-vous prêt à cette entrevue ? N’avez-vous rien oublié ? — Non, rien. — Enfant ! il faut donc toujours que l’on pense pour vous?... Remarquez comment vos compagnons abordent les visiteurs. Vous u’êtes plus un novice dans’ la communauté. Qu'allez-vous dire à cette jeune veuve? — Vous avez raison, monsieur de Fabre, je suis un enfant étourdi. Je vais trouver un camarade, Rçch Moret, qui a toujours mille petits objets à vendre. J’en vendrai quelques-uns pour lui et je me présenterai à madame Lecerf comme un marchand. — Ceci est déjà mieux, monsieur Benoît ; c’est une idée. Mais vous la gâtez par les détails. Où trouverez-vous Roch Moret à cette heure ? L’arsenal est grand, et il faut que vous voyiez madame Leccrf dès qu’elle entrera. — Que faire, alors? — Tenez, moi j’avais pensé à tout. J’ai toujours une grande quantité de cocos sculptés que l’on me donne en récompense de mes petits services. Mes pétitions se payent ainsi en monnaie de singe. Prenez celui-ci ; moi, je garde cet autre : il faut toujours en avoir un pour une occasion que lpa ne prévoit pas. Vous irez vous placer de manière à voir
23s SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, tous ceux qui passeront. Vous reconnaîtrez votre dame. Est-elle bien reconnaissable ? — Oh ! pour cela, oui ! Il n’y a pas au monde deux laideurs comme la sienne. — Cela ne serait pas un signe pour moi ! je fais assez mal la différence d’une femme laide et d’une femme jolie. — Tout le monde n’est pas comme vous, monsieur de Fabre. — Enfin, cela importe peu, vous la reconnaîtrez, voilà l’essentiel. Vous la suivrez pendant un instant sans qu’on puisse croire que vous attachez quelque importance à lui parler. De telle sorte, vous aurez eu le temps d’observer les gardiens et de juger la position. Puis vous l’aborderez, votre coco à la main, et vous resterez devant elle dans la pose nonchalante d’un homme qui insiste pour vendre sa marchandise. Tenez, comme celui-là là-bas. — Le bonnet vert? — Oui, à droite, cinquante pas devant nous. — J’y suis. — Les gardiens s’y tromperaient. Mais moi je sais ce qu’il fait. Il donne ses ordres. — Quelle tête vous avez, monsieur de Fabre! — Que voulez-vous ! l’habitude. — Je vais à mon poste. — Pas de faute d’orthographe, surtout. — J’y veillerai.
Benoît venait à peine de quitter le roi du bagne et cherchait un poste favorable pour ne rien perdre du mouvement des visiteurs, lorsqu’il vit passer près de lui une femme voilée, entièrement vêtue de deuil. Le voile fut soulevé par une de ces brises légères qui à toute heure soufflent sur la mer, et l'ancien avocat aperçut le visage. Il n’y avait pas à s’y tromper : cette femme était Clémence Lecerf.
Clémence Aubigny, arrivée la veille à Toulon, était descendue à l’hôtel de la Croix-d’Or, et prenant à peine le temps de se reposer des fatigues de ce long voyage, elle venait tenir sa parole et donner sa première visite à l’arsenal. Pour des femmes comme Clémence, le bagne n’est pas un lieu de curiosité.
Une idée toujours les guide quand elles entrent dans ces asiles du crime et du malheur. Madame Lecerf y venait avec la pensée de se soumettre à tous les dévouements pour arracher Benoît à son supplice. Seulement, quand elle eut franchi cette
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 133 porte de l’arsenal que gardent nuit et jour des sentinelles formidables, elle se trouva dans un étrange embarras. Elle n’avait jamais vu Benoît; Benoît ne l’avait jamais vue elle-même. Comment pourrait-elle le reconnaître sous cet habit uniformément rouge, qui est le vêtement de tous les forçats ? Et lui, comment reconnaîtrait-il la femme de son ancien ami Lecerf?... Si Clémence eût connu les mœurs du bagne, comme elle savait toutes les histoires anciennes et modernes, elle n’aurait pas mis son esprit à la torture pour si peu de chose.
En effet, pendant qu’elle vaguait au hasard et sans trop savoir où elle allait, un forçat la suivait, obliquant à droite et à gauche, mais ne la perdant jamais de l’œil. Madame Lecerf croyait traverser le bagne comme une visiteuse ordinaire ; elle arriva près des câles couvertes. L’endroit était favorable ; Benoît saisit le moment.
— Madame, achetez-moi donc ce coco ; il est bien travaillé et fera plaisir à votre mari.
En disant ces paroles, Benoît prenait la tournure et la pose du bonnet vert que lui avait fait remarquer Arnauld de Fabre. C’était à s’y méprendre.
A l’allusion faite à son mari, Clémence tressaillit, elle releva son voile, et prenant sa bourse, elle allait payer l’objet qui lui était présenté ; mais Benoît lui dit avec une grande vivacité :
— Madame, nous n’avons pas de temps à perdre en préliminaires polis. Vous êtes la femme de mon ami Lecerf...
Des larmes sortirent des yeux de Clémence et sillonnèrent ses joues jadis constellées par la petite vérole.
— Oh ! ne pleurez pas, je vous prie : vos larmes me trahiraient , ici les émotions sont fatales. Il faut tout aborder avec gaîté ou insouciance. — Vous êtes l’avocat Benoît ? demanda Clémence? — Oui madame. Mais parlez-moi de mon ami Lecerf. — Hélas ! fit Clémence, et une nouvelle larme brilla suspendue aux cils de la jeune femme — Il est donc mort, bien mort? Vous ne m’avez pas trompé, vos pleurs me le disent;
234 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, mais, je vous prie, contenez-les, madame. Faites même semblant de me payer mon coco, pour que l’œil des gardiens, s’il nous regarde, y soit trompé.
Clémence glissa un rouleau de cinquante louis dans la main de Benoît, qui reprit : — Ce n’est pas cela que je voulais, madame. Cet or peut me servir ; mais je voulais quelque menue monnaie pour montrer aux camarades, afin qu’eux-mêmes fussent trompés.
Et Clémence ajouta deux ou trois petites pièces d’argent.
— Voyez-vous, ajouta Benoît, c’est une triste vie que celle du bagne. Nous aurions pu y venir deux comme j’y suis venu seul ; mais à quoi bon compromettre Lecerf? Libre il pouvait me faciliter les moyens de sortir d’ici. Enchaîné comme moi, nous étions impuissants tous deux. Ah 1 j’ai bien perdu à cette mort imprévue ! — Mais, monsieur Benoît, croyez-vous qu’une femme ne puisse vous être d’aucune utilité?... Vous étiez l’ami de mon mari ; tout ce qu’il aurait fait, dans la mesure de mes forces, je le ferai à sa place. — C’est une grande bonté, madame, et une grande vertu, mais en vérité, ce que j’aurais osé demander à Lecerf, exiger presque de lui, je ne l’oserai jamais quand il s'agit d'une femme. — Ne soyez pas si réservé, monsieur Benoît. C’est un devoir pour moi d’acquitter les dettes de mon mari. — Eh bien ! je vous crois, madame. D'ailleurs, puisque vous êtes venue à Toulon, c’est sans doute pour m’être utile. — Pouviez-vous en douter, monsieur? — Je n’en doute plus, madame. Dites-moi, êtes-vous riche? — Ah ! s’il ne s’agissait que de richesse l... Je donnerais facilement un million pour que Lecerf fût à cette heure près de moi. Réglez-vous là-dessus. — Un million, madame, on a fait bien des choses avec un million. Nous tâcherons detre moins prodigue. Mais, madame, peut-être faudra-t-il autre chose que de l’argent, et c’est là surtout que Lecerf m’eût été utile. — Monsieur Benoît, je n’ai que le dévouement d’une femme à vous offrir. — Je vais? en user, madame, mais je crains de vous révolter, si je vous dis un plan.que je conçois à l’instant même et qui
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 235 doit réussir infailliblement. — Monsieur, croyez bien que je me soumettrai à tout. — Permettez-moi (le réfléchir un moment pour bien lier toutes les parties de ce plan. — Je vous attends, monsieur.
Le caractère de Benoît se modifiait ainsi, comme on voit; le malheur est quelquefois un bon maître ; lorsqu’il n’aigrit pas, il corrige. Cet homme autrefois si terrible s’inclinait comme un enfant devant Arnauld de Fabre, et maintenant en présence de madame Lecerf, il se sentait comme ému de pitié ; il oubliait sa vieille haine, il trouvait sur sa lèvre des paroles de douceur.
En supposant même, comme l’affirmait Arnauld de Fabre, que Lecerf ne fût pas mort, il y avait quelque chose d’émouvant dans cette femme, abandonnée de tous les amours, de toutes les joies", de toutes les consolations ; cette femme si indigente dans sa richesse, et qui venait de si loin, sans amis, sans suite, sans faste, pour accomplir-une œuvre de dévouement.
— Madame, lui dit Benoît, toujours avec ce ton de douceur si nouveau pour lui, je suis au désespoir de vous obliger à remplacer votre mari ; mais à qui puis-je me confier ? 11 n’y a que vous au monde qui puissiez me rendre le service attendu, et quel service ! — Monsieur, interrompit madame Lecerf avec un accent ineffable de résignation, commandez, je ne connais aucun obstacle, lorsqu’il s’agit de la mémoire de mon pauvre mari. — Eh bien ! madame, aucune femme dans votre position n’a fait ce que je vais exiger de vous. — Je serai la première, je vous le jure, monsieur. — Écoutez-moi bien, madame, et en m’écoutant. ne vous découragez pas...
La sœur Brigitte.
— Madame, dit Benoît, nous ne pouvons avoir aucun secret entre nous. Nous connaissons notre destinée commune. Un mot de moi pouvait déshonorer votre famille. Ce mot n’a pas été dit. Je me suis sacrifié seul. — C’est vrai, monsieur, dit Clémence.
— Maintenant, madame, il faut que vous deveniez la complice de mon évasion. L’air de ce bagne me tue, et je veux vivre. — Je vous le redirai cent fois, monsieur, disposez de ma vie et de ma fortune, elles sont à vous. — Vous saurez, madame, que les évasions deviennent de jour en jour plus difficiles. Tant de galériens se sont échappés qu’ils ont épuisé toutes les ruses, tous les déguisements, tous les masques. Un d’eux, même, s’est évadé un jour, en costume de commandant de vaisseau. Où avait-il pris ce costume? On l’ignore; il avait, comme on dit, fait un pacte avec le démon, qui lui avait apporté un uniforme et des épaulettes du magasin de l’enfer. Il m’a donc fallu trouver un nouveau genre d’évasion inconnu, et je crois l’avoir trouvé. — Dieu le fasse! dit madame Lecerf. — Vous allez entreprendre madame , une mission au-dessus des forces d’un homme; mais les femmes sont bien plus vaillantes que nous, et elles ne mettent point de bornes à leur dévouement. Vous donnerez cen, mille francs au curé de la paroisse de Saint-Louis, ou de toute autre église. Cette somme sera destinée à secourir des infortunes urgentes, et un prêtre viendra vous rendre compte de l’emploi
de chaque distribution — A quoi bon cela? monsieur; que
m’importe le nom des malheureux, pourvu que l’aumône se fasse! — Pardon, madame, veuillez bien m’écouter jusqu’au bout. Vous direz au curé dépositaire de cette somme que vous avez fait vœu
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 237 de donner votre fortune aux pauvres et de vous faire sœur servante de l’hôpital du bagne. Les cent mille francs ne seront donnés qu'à condition qu’il vous sera permis d’accomplir entièrement votre vœu...
— Très-bien ! je comprends maintenant... — Vous comprenez aussi, madame, que le curé de la paroisse ne sera pas embarrassé pour vous trouver sur-le-champ une place de sœur servante à l’hôpital. Ces sortes de places sont très-peu courues; elles exigent le dévouement d’un ange. — Je ne suis pas un ange, mais j’aurai ce dévouement, dit Clémence d’un ton résolu. — Ce n’est pas tout, madame; écoutez-moi avec attention. En supposant qu’au moyen des combinaisons que je ferai naître après votre entrée à l’hôpital, je parvienne à m’évader, vous ne pouvez pas, vous, madame, abandonner tout de suite votre posté... — C’est évident, monsieur, je trahirais ma complicité. — Voilà donc ce qu’il faut éviter, madame , et pour l’éviter, votre dévouement devra s’élever jusqu’à l’héroïsme. 11 vous faudra peut-être rester un an encore à l’hôpital... — Ehl monsieur, ne vous inquiétez pas de si peu de chose ; j’y resterai peut-être toute ma vie. Si ma mère n’était pas morte de chagrin, je serais, sans doute, tentée d’aller la revoir, mais je n’ai plus rien au monde, plus rien. Je vivrai pour les malheureux; c’est la seule vie qui me reste; elle a ses consolations. — Madame, nous avons déjà trop prolongé cet entretien. Que votre intelligence devine tout ce qui manque à l’exposé de mon plan. Voici du monde... Séparonsnous.
Clémence ne voulut pas perdre une minute ; après cet entretien, elle rentra en ville pour commencer les premiers actes de son dévouement.
Parmi toutes ses merveilles, Toulon possède les deux plus beaux hôpitaux qui soient au monde. Saint-Mandrier, celui qui est destiné à la marine, est assis près de l’isthme des Sablettes et adossé au cap Sicié. La maladie est traitée en reine dans ces immenses salles, où l’air Dur et vivifiant de la mer arrive par
238 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, d’innombrables fenêtres percées sur des horizons dont rien ne saurait égaler la grandeur et la magnificence. A Saint-Mandrier l’œil découvre de toutes parts des splendeurs inouïes, de ces gigantesques paysages qui ravissent l’âme et devant lesquels l’artiste, peintre ou poëte, oublie son art et reste plongé dans la rontemplation.
L'autre hôpital est celui du bagne. Ici l’homme n’a point prodigué le luxe architectural qu’on remarque à Saint-Mandrier, mais la nature n’a point fait de préférence dans ses faveurs.
Le forçat malade peut de sa fenêtre apercevoir les capricieuses perspectives des collines de la Seyne et les dentelures sans nombre que les flots, dans leur intarissable fantaisie, découpent sur les bords du golfe. D’un autre côté s’élève la montagne grise deCoudon, et plus loin le Mourillon qu’on voit toujours actif, laborieux comme une immense ruche peuplée d’abeilles rouges. Ces abeilles, ce sont les forçats. Ailleurs c’est Lamalgue qui apparaît toujours avec ses cinq vaisseaux de cent canons sur le chantier, et qui depuis quinze ans n’ont pas bougé d’une ligne. Heureusement, ces cinq vaisseaux ont des consolations : le Fontenoy, navire à deux ponts, est sous la cale couverte depuis trente ans, sans que nul puisse dire quand cessera ce statu quo qui menace d’être éternel.
A l’extrémité de cet hôpital du bagne est une chapelle trèspetite et qui rte sert qu’aux malades. C’est là que tous les matins vient prier Clémence, qui a encore perdu son nom à l'hôpital . et qui maintenant s’appelle sœur Brigitte. Au milieu des dou- • leurs atroces, des souffrances inouïes que renferme l’infirmerie du bagne, elle a fait bénir et vénérer ce nom. Quand ils sont en proie aux tortures et aux angoisses de l’agonie, elle apparaît aux malheureux couchés sur les grabats de ce lieu terrible comme l’ange de la consolation et de l’espérance. Sa parole, que la nature a douée d’une douceur et d’une mélodie ineffables . calme le mal , endort la douleur et supprime la plainte aux lèvres du patient. Elle va de couchette en couchette, et pour
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 23U chacun elle a le mot qui touche le cœur, le mot qui remue profondément et fait rentrer en soi-même.
Sa présence est si bienfaisante que si vous interrogiez le forçat il vous répondrait que ce n’est pas une femme, que ce n’est pas une sœur, mais bien quelque créature d’en haut qui pour mieux cacher sa céleste origine a pris une forme repoussante et mis sur sa laideur le masque divin de la bonté.
Si l’hôpital du bagne est' affreux, en revanche les médecins y sont excellents sous tous les rapports. Le docteur Auban, médecin de l’Arsenal, homme d’une science sure et d'une bonté parfaite, parle à ces malheureux comme à ses enfants. Pour lui, dans un lit, il n’y a que le malade, il n’y a plus de criminel. Sœur Brigitte est aux côtés du docteur, quand il fait sa visite matinale. Elle suit d’alcôve en alcôve , et ses observations éclairent quelquefois la science du médecin. Elle est là aussi afin d’obtenir pour ses malades mille petits adoucissements dans le régime,
choses si nécessaires quand on souffre, et si difficiles à se pro-
curer dans ces grandes infirmeries.
Le docteur parti, la besogne de sœur Brigitte commence. Aucun travail ne lui répugne, elle est l’exèmple des sœurs servantes, et c’est sur elle que retombent les tâches les plus répulsives. Qu’importe? Elle fait tout; sa douceur angélique ne se dément jamais, et sa voix a toujours cette beauté mélodieuse qui charme et apaise , qui guérit tous les maux.
Il fallait certes un courage surhumain pour accomplir une pareille mission. Jamais un homme ne se serait plié à ce que faisait Clémence. Mais cette femme élevée dans le luxe le plus somptueux, qui n’avait jamais connu que l’édredon de la vie intérieure , ne mettait pas de bornes à son dévouement. Tout à coup, brusquement, sans transition, sans noviciat, elle avait quitté les délices auxquelles elle était habituée depuis sa naissance, et soumise au régime austère, à la vie pénible d’un hôpital, elle accomplissait son œuvre avec une charité qui aurait touché le cœur le plus endurci. Elle allait même jusqu’à se pri-
340 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, ver de quelques douceurs qui étaient faites à elle comme à ses compagnes. Chaque jour elle partageait le potage de fèves des galériens pour laisser aux malades la portion de bouillon qu’on lui donnait.
Ce nétait pas, disons-le pour être entièrement vrai, sans efforts et sans luttes que madame Lecerf en était arrivée à ce point de dévouement absolu. On doit avoir vu l'hôpital du bagne pour comprendre tout ce qu’il faut souveût d’héroïque courage à a sœur qui donne des soins aux forçats malades. Des maladies hideuses, des figures modelées sur des types horribles , mais par-dessus tout le bruit des chaînes qui se mêle sans cesse aux cris de la douleur , voilà le spectacle offert à toute heure. Par moment ce sont des convulsions effrayantes, des contorsions comme jamais l’esprit n’en a rêvées, des scènes de l’enfer, en un mot ; et à tput cela , sœur CrigtLe apportait secours , soins et consolations, ces secours et ces soins matériels qui nous répugent et nous révoltent quelquefois quand nous les donnons à ceux qui nous sont chers, ces consolations qu’on ne saurait trouver que dans les cœurs d’élite. Calculez après cela la portée du dévouement de Clémence pour acquitter une dette de Lecerf.
Un jour, des visiteurs parcouraient l’arsenal. L’un d’eux, marin distingué et porteur d’une de ces figures qui n’ont jamais reculé devant un péril, voulut voir l’hôpital des forçats. Il entra au moment où sœur Brigitte était au chevet d’un malade qui râlait dans les convulsions suprêmes de l’agonie. C’était un spectacle affreux. Cet homme se tordait sur son lit de mort et semblait, avec désespoir, chercher à reprendre la vie qui s’échappait. Le visage avait une expression épouvantable ; c’était hideux et pénible à voir. Le marin suivait d’un œil inquiet et anxieux les mouvements du moribond. Sœur Brigitte murmurait à son oreille des paroles de paix et d’espérance , et en même temps frottait les tempes avec une liqueur propre à tempérer la souffrance. Paroles et liqueur produisirent leur effet : la crise fut talmée; la tranquillité revint, et sœur Brigitte allait passer à un autre lit quand le marin l’arrêta :
— Ma sœur, lui dit le vieux loup de mer avec une voix douce et pleine d’émotion, je suis commandant de vaisseau, j’ai vu la tempête et la bataille : je vous avoue que j’aimerais mieux prendre à l’abordage une frégate anglaise que d’accomplir ce que vous venez de faire. Vous êtes plus brave que moi, ma sœur.
— Dieu le veut ! répondit Clémence.
La vie de sœur Brigitte se serait uniionuGinent passée dans ces soins, dans ce dévouement de tous les jours et de tous les instants, si parfois elle n’eût reçu la visite de quelques prêtres qui venaient lui parler de bonnes œuvres. L’un lui disait : — Ma sœur, un pêcheur du Champ-de-Mars est parti naguère pour aller chercher une pêche abondante dans les parages des îles d’Hyères. Il laissait à terre une femme et trois enfants en bas âge. — Eh bien ! — Le lendemain de son départ, la tramontane s’est levée. Elle a pris sa barque à foc, et depuis douze jours, on n’avait plus entendu parler ni de l’homme ni de la barque.
— Achevez, monsieur l’abbé : dites, quel malheur était arrivé ?...
— Hier, on a retrouvé les épaves de la barque, et nous n’avons pu douter davantage du naufrage. La famille était sans ressources ; la veuve désolée ne savait comment nourrir ses enfants. Nous sommes venus à son secours, nous lui avons donné mille francs, et elle a béni la Providence.
Sœur Brigitte s’inclinait et répondait uniformément : — Vous avez bien fait, monsieur l’abbé ; demandez à cette brave femme et à ses petits enfants de prier pour mon pauvre mari.
Quelques jours plus tard venait un autre prêtre, et celui-là disait: — Dans un village près de Toulon, à La Vallette, il y avait un paysan de nous connu et qui vivait, lui et sa famille, du produit de mille pieds d’oliviers ! Aussi vivait-il dans l’aisance, et maintenant il est dans la misère ! — Ah! mon Dieu! et comment cela, monsieur l’abbé? — Le froid a été très-précoce cette année ; nous avons eu deux gelées hors de saison ; tout ca beau plan d’oliviers est mort ; le paysan de La Vallette est complètement ruiné ; en ce moment, il est sans ressources. — Mais
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 343 je ferai votre pansement à six heures, et si vous ne dormez pas bien la nuit prochaine, vous rattraperez cela dans le jour.
Benoît fit un léger signe de tête, pour remercier le docteur qui s’approcha du lit d’un autre malade.
Sœur Brigitte, feignant de mettre en ordre les draps et les rideaux du lit de Benoît, échangea rapidement quelques paroles avec lui...
— Madame, dit Benoît, moins abattu qu’il n’en avait l’air, j’ai fait tout ce qu'un homme peut faire pour gagner une bonne maladie, la santé s’est obstinée à rester. N'est pas malade qui veut; alors, j'ai pris une résolution énergique; je me suis hardiment blessé au bras gauche ; ce n’est que la moitié d’un suicide ; c’est une chose si facile à exécuter ici, lorsqu’on est toujours prêt comme moi à un suicide complet ! — Souffrez-vous beaucoup? demanda Clémence. — Ne vous inquiétez pas de ma souffrance, madame ; je n’ai pas le droit de m’eu plaindre devant la vôtre... — * Voyons, monsieur, interrompit sœur Brigitte ; nous sommes maintenant sur le chemin de votre délivrance... Confiez-vous à moi. Quel est votre projet en sortant du bagne? — Madame, demanda Benoît, avant de vous répondre, je voudrais savoir quelque chose... — Dites, monsieur Benoît. — Recevez-vous toujours les visites des prêtres de la paroisse? — Toujours, ce matin encore j’en ai reçu. — Eh bien ! vous comprenez maintenant qu’il me faut un costume ecclésiastique, vous trouverez cela fort aisément en ville, et vous coudrez dans les doublures autant de pièces d’or que vous pourrez. — Très-bien ! monsieur, ce sera fait. — Ensuite, madame, si mon évasion réussit, je ne ferai pas la sottise de rester en France. Je suivrai, de nuit, le littoral jusqu’à Gênes, avec un faux passeport qu’un de mes amis, très-expert, vient de me fabriquer, et j’irai m’établir à Madagascar, pour y vivre en honnête homme, à l’aide de votre saint exemple et de vos bonnes inspirations. — Monsieur, dit Clémence, «vous me rendez maintenant mon œuvre bien légère. Je suis heureuse de penser que je suis pour quelque chose dans
«4 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, votre conversion. — Et dès ce moment, dit Benoît, ne parlons plus ; comprenons-nous, et agissons.
Soeur Brigitte se retira et continua sa visite sur les deux lignes de l’hôpital.
Benoît ne comptait pas attendre sa guérison complète pour exécuter la dernière scène de son plan.
Pendant quinze jours, il y eut entre Clémence et lui un échange de regards et de signes qui remplaçait la parole inutile et délatrice. Puis vint le grand jour, et Clémence déposa dans le lit de Benoît le costume désiré.
11 était onze heures du matin ; Clémence examina la situation de l’hôpital. Les malades étaient peu nombreux, les lits voisins de l’une des portes et du lit de Benoît étaient vides, un prêtre venait de sortir.
Benoît, voilé d'un pan de rideau, fit sa toilette d 'évasion. Son front dégarni se coiffa d’une perruque sacerdotale, et cette transformation importante communiqua tout de suite à sa figure une expression sereine qui défiait tous les Lavater préposés aux inspections du bagne : quand il fut prêt, il attendit le signal de Clémence Lecerf.
Ce signal se fit attendre longtemps, parce que sœur Brigitte ne voulait pas compromettre la réussite, au moment décisif. Enfin, lorsque pas un seul regard sur les lits n’était tourné du côté de la porte, Clémence ouvrit une fenêtre et regarda le ciel.
C’était le signal convenu.
Benoît descendit l’escalier de l’hôpital, la tête haute, et répondant par des saluts paternels aux employés et aux gardiens qui s’inclinaient devant son habit. Arrivé sur le terrain de l’arsenal, il prit une démarche grave et lente, et passa le pont du premier canal, en donnant un regard naturellement calme aux deux pièces de canon qui sont, là, braquées pour donner le- signal d’alarme, dans les cas d’évasion.
En passant devant la tour de l’horloge, il regarda l’heure au cadran, et défaisant trois boutons de sa soutane, sur la ceû>-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 245 ture, il tira sa montre d’argent et la régla sur l’heure de l'ar- 5enal, qui jouit d’une bonne réputation d’exactitude dans Toulon.
Restait à franchir le pas le plus redoutable, la grille et la voûte de sortie. Ce défilé est toujours rempli de cerbères de profession et de physionomistes éprouvés. Benoît le traversa entre deux lignes de regards fauves que sa bonne mine aveugla subitement; il toucha bientôt, sous ses souliers à boucles d’argent, la terre libre, la terre de la vertu ; le port se montra à sa droite; il suivit le quai, jusqu’à la porte du rempart qui mène au port marchand, et ouvrant son bréviaire, il se dirigea nonchalamment vers ce sentier de douane, taillé sur les rocs du rivage, depuis Lamalgue jusqu’au cap Brun.
L’évadé.
S’il y avait en Égypte, en Grèce et sur les côtes des deux grandes péninsules, un rivage aussi beau que celui qui s’étend ie Toulon au cap Brun, les paysagistes partiraient chaque jour et à chaque instant pour dessiner cette merveilleuse chose étrangère, et la publier par livraisons chez les éditeurs pittoresques du boulevard ; mais ce paysage étant une chose française, aucun peintre ne se dérange pour elle, excepté Courdouan, qui est domicilié à Toulon, et qui ne se dérange pas lorsqu’il peint les admirables aquarelles dont l’original est sous scs yeux.
Le forçat qui s’évade du bagne se soucie fort peu de ce paysage ; pour lui, ce n’est pas une splendide décoration de la mer, c’est un abri contre les gendarmes persécuteurs. II y a une telle succession de pins, de sycomores, de chênes verts, de chênes lièges, de Ientisques, de trembles suspendus aux lèvres des gouffres, penchés sur la mer, courant sur les crêtes des collines ou comblant les précipices, qu’un homme, atome imperceptible, disparaît au milieu de cette création luxuriante comme un insecte sur un cèdre du Liban.
Cependant Benoît, se souvenant des préceptes de Rousselin, au chapitre des précautions, cheminait sur les sentiers des chèvres avec la même prudence que ;T. te fut trouvé dans le jardin du Luxembourg ; il tenait toujours les yeux fixés sur son bréviaire, ayant le même soin de tourner la page, comme s’il y avait eu, derrière les arbres, des espions calculant les lignes qu’on peut lire dans une minute. A longs intervalles, un chasseur le côtoyait, en le saluant avec respect, et le douanier vert du chemin de ronde lui cédait l’espace étroit, par déférence, et se recommandait à ses prières en passant.
Au milieu du silence de la montagne et de la mer, un série d’échos apporta un coup de canon à l’oreille de Benoît et le fit tressaillir, comme si la voix de l’air, le bruit des vagues, le murmure des feuilles, eussent prononcé son nom. Il s’arrêta çomme malgré lui, et le même signal du bagne se fit entendre une seconde fois. Un pâtre sans troupeau traversait un pont agreste jeté sur un abîme, et se rencontrant avec Benoît, il-dit en provençal :
— Voilà le second galérien qui s’échappe cette semaine.
Les mots second galérien, quoique prononcés en langue étrangère, furent compris de Benoît et lui servirent à expliquer le reste de la phrase ; pour toute réponse, il ferma le livre, poussa un soupir et regarda mystiquement le ciel.
— Ainsi, pensa Benoît, voilà toute la campagne avertie par ce coup de canon, entendu de si loin. On sait à dix lieues à la
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 247 ronde que le malade de l’hôpital s’est évadé. Il y a une meute innombrable de levée contre moi; je suis mis à prix.
En réfléchissant sur sa position, il parvintù. se rassurer par une réflexion assez juste.
Ordinairement, se dit-il , les galériens qui s’évadent n’ont point d’argent sur eux, et le paysan qui les livre gagne quelques écus et reste sourd à la pitié. Le paysan est peu compatissant de sa nature, et fort intéressé, comme tout exilé des villes, qui gagne son pain à la sueur de son front. Mais, avec moi, ce sera autre chose. Je porte toute ma fortune sur moi, comme Bias, mais je suis plus riche que ce pauvre Grec. Même, je puis dire que je suis cousu d’or.
Je puis enrichir deux ou trois paysans, et les rendre sensibles en ouvrant la doublure de mon habit, qui est le plus respectable des coffres-forts. Ainsi, ne nous désespérons pas... Et,
puis, qui oserait soupçonner sous cet habit le forçat évadé !
Allons, bon courage, Benoît! nous arriverons à bon port.
La nuit approchait; le fugitif voyait devant lui un golfe charmant, et de l’autre côté les fortifications du cap Brun, qui couvrirent la glorieuse retraite du vaisseau le Romuius. Benoît quitta le littoral, s’enfonça dans la campagne, et revoyant bientôt la mer qu’il avait perdue, il la suivit jusqu’à la plage de Carqueirane , ne rencontrant qu’à de longues distances un douanier mélancolique surveillant la contrebande du sel, et jetant pierre à pierre les antiquités romaines à la mer. C’est ainsi que le douanier charme ses ennuis, depuis l’Herculanum provençal de Taurentum, devant la Ciotat, jusqu’à Pompaniana, devant Hyères. Tous ces vénérables vestiges se sont fondus en ricochets sous la main désœuvrée du douanier sarrazin et provençal.
Cela soit dit en passant, et puisse l’administration des douanes réfléchir sur ce paradoxe, et écrire une circulaire conservatrice à ses lointains administrés.
Les étoiles luisaient, et à force d’être nombreuses et claire»
248 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, elles remplaçaient presque le jour; Benoît suivait un rivage dé* sert et triste, et voyait s’allonger devant lui un promontoire mince et aigu comme la proue d’un vaisseau. Les îles d’Hyères se montraient comme de noirs volcans éteints au milieu de la mer.
Sur ce point du littoral, les ruines romaines abondent et se voilent de mousse, de lierres, de câpiers, de lentisques, comme pour tromper la main du douanier qui ne respecte aucune pierre nue. C’est là que Pomponianus vint aborder en 79, après le désastre du Vésuve, et fonda une ville qui lui rappelait le golfe de Baïa par sa position charmante. Pline, en racontant la mort de son oncle qui commandait la flotte ancrée au cap Misène, cite ce mot : verte ad Pomponianum; ce qui achève d’expliquer la fondation de la ville romaine dans le golfe d’Hyères. Pomponianus ne voulait plus vivre dans le voisinage d’un volcan.
Il est triste de descendre de ces hauteurs historiques à l’itinéraire d’un forçat, mais comme dit le poète :
Un lion mort ne vaut, pas Le moucheron qui respire.
Benoît est plus digne d’intérêt que l’ami de Pline l’Ancien. L’échappé de Naples doit être oublié pour l’échappé de Toulon.
Comme Benoît passait entre la mer et les bains ruinés de Pomponianus, une forme hideuse se leva comme un fantôme parmi les hautes bruyères, et marcha vers le petit sentier.
C’est un douanier, pensa Benoît.
Le fantôme barra le chemin au galérien, et lui dit en bon français : — N’ayez pas peur, monsieur le curé, je ne vous ferai aucun mal ; mais comme j’ai besoin de votre habit, ne le défendez pas.
Benoît, qui sortait du bagne, devina du premier coup d’œil à quel fantôme de soir il avait affaire ; son linge rude et grisâtre, son teint brûlé par le soleil et la mer, et surtout la coupe de
ses cheveux, indiquaient le galérien, évadé récemment. Sa parole était douce pour ur galérien, mai# le bâton .noueux qu’il tenait avec vigueur était moins rassurant que la voix.
— Ne m’oblige pas à t’assommer, dit ( évadé à l’autre évadé; il me faut tes habits, et ne balance pas. Le douanier va venir.
Benoît hésitait toujours et se préparait à tomber à l’improviste sur son spoliateur, lorsque celui-ci ajouta: — Tuvasm’obli ger à tuer un douanier et à te tuer toi-même... Tiens, regarde comme je manie ce bâton, et comme je puis descendre deux épaules à la hauteur du genou en un clin d’œil. Mon arme ne fait pas de bruit. Je laisse les pistolets aux imbéciles.
Et le galérien exécuta un moulinet avec une dextérité forrai dable; on ne voyait pas tourner le bâton, on l’entendait siffler.
— Veux-tu te faire couper en deux, mon ami? ajouta-t-il, en mettant son bâton au repos, comme Hercule sa massue. — Mon • ami, dit Benoît avec une douceur obligée, je désire que mon habit vous soit utile ; mais je vais rester à peu près nu, et vous n’avez rien à me donner en échange. — Si j’avais un habit, je ne te demanderais pas le tien, dit le forçat, il y a deux jours que j’attends un habit au passage, je n’ai vu que des douaniers, c’est un mauvais déguisement, leur uniforme vert ; j’aime mieux cette robe noire et ce chapeau à trois cornes : avec cela, dans ce pays dévot, on passe partout et on ne craint rien. J'ai des jarrets d’acier et les poumons larges ; quand je me serai déguisé avec ta défroque, en trois bonds je change de département; ainsi je ne crains pas que tu me dénonces à quelque procureur du roi, et je m’épargne le désagrément de t’assonuner... Allons, exécutetoi de bonne grâce; je ne suis méchant que pour défendre ma vie, ne m’irrite pas.
Le galérien serrait Benoît de près, et sa taille athlétique n« donnait aucune envie de lutte à son adversaire; il fallut céder et tout donner, car le tigre déchaîné rugissait déjà.
En cette rencontre périlleuse, Benoît ne dut la vie qu’à l’ha ’ût qu’il portait, habit respectable, même aux yeux d’un gale
250 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, rien; il se garda bien de parier des pièces d’or cousues dans les doublures, de peur d’élever quelques doutes sur sa véritable profession, de perdre le bénéfice conservateur de la robe noire, et d’être assassiné comme un fourbe indigne de commisération
Benoît gagna W «loiitagnes voisines avec toute l’agilité de sa verte jeunesse, et dans l’état de dénûment presque absolu où l’avait laissé son confrère, il redoutait de rencontrer l’ombra même d’un passant ; car l’absence d’un costume quelconque est, pendant la nuit, la plus terrible des délations. Il courait donc au hasard, ne comptant que sur le hasard pour trouver le salut au milieu de ces bois, de ces campagnes, de ces collines qu’il connaissait moins qu’une île de l’océan du Sud.
Devant la rade de Toulon, dans tout cet Eden qui s’étend jusqu'aux jardins enchantés d’Hyères, on rencontre à chaque pas sur les plateaux et les versants des collines les plus charmantes maisons de campagne qui soient en Provence ; elles ont toutes le même point de vue, la mer, la rade, les vaisseaux, c’est-àdire le tableau le plus riant et le plus animé. Durant les longues soirées, les familles qui habitent ces petites villas, comme celles qui habitent leurs sœurs, les villas italiennes, se rassemblent l’été sur les terrasses, et dans les salles basses pendant la mauvaise saison. Tout à coup, lorsque, dans le silence de la campagne, retentit le canon d’alarme et s’éteignit d’échos en échos, de la colline de Lamalgue au pic de Coudon, un mouvement électrique de terreur courut avec les échos, et le soir troubla les douces causeries dans les veillées domestiques. Il semble alors que chaque famille isolée va voir tomber au milieu d’elle quelque tigre à face humaine échappé de la ménagerie de l’arsena' de Toulon.
Au milieu de la terreur générale qui planait sur la campagne après le coup de canon, une seule famille avait conservé sa sécurité. Étrangère, depuis quelques jours à peine à Toulon, elle n’avait personne pour lui donner l’explication du signal d’a-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 251 larme, et le regarda comme un accident fort naturel dans une ville de guerre.
L’aveugle hasard, ou pour mieux dire l’intelligent conducteur de la fatalité, poussa Benoît dans la direction de la campagne habitée par madame de Brunières. Agile et vigoureux, ses bonds ressemblaient plutôt au vol d’un oiseau ou aux élans de la panthère qu’à la marche précipitée de l’homme. Arrivé sous les grands arbres de la maison de madame de Brunières, il jugea le terrain avec cet instinct que la nature donne à l’être fauve, et, grimpant comme un mandrill le long d’un pieu renversé sur la façade de derrière, il entra dans les appartements du premier étage. Cinq minutes écoulées, il .avait tout visité, tout vit, dans les -ténèbres, comme s’il se fût éclairé à la flamme de sa chevelure ou de ses yeux.
Si cette espèce d’hommes appliquait au bien les facultés puissantes qu’elle applique au mal, le genre humain serait bientôt régénéré.
Benoît était entièrement dépouillé. Il trouva sur un meublé des vêtements d’hommes qu’il endossa à la hâte, et dans un secrétaire quelques piles d éçus qu’il serra dans les premières feuilles de papier qu’il sentit grincer sous sa main. Il se contenta de cette petite somme suffisante pour les besoins urgents, et d'un bond il sauta de la croisée dans la terre labourée du jardin.
Aux premières lueurs de l’aube, il avait atteint le pic volcanique d’Evenos, qui mêle sa lave éteinte aux nuages. Là, il rencontra un berger, et combinant immédiatement un nouveau plan dans sa tête, il lui acheta sa défroque et quelques moutons. A leur tête, et par des sentiers de chèvre, il descendit, le bàto.« à la main, dans la plaine du Dausset.
Sachant qu’une grande route mène toujours à une grande ville, Benoît suivit ce blanc et long ruban qui serpente de la châpclle de Sainte-Anne à la plaine de Cuges, et chemin faisant, 1 saluait les gendarmes qui conduisaient les réfractaires. les
252 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, marins en congé, les soldats arrivant d’Afrique, les saltimbanques et les orgues de Barbarie, tout ce curieux personnel de piétons qui peuple sans cesse la route de Toulon à Marseille.
Il entra, protégé pat la nuit, dans cette ville, après avoir abandonné ses moutons, et loua une chambre modeste dans une auberge de la rue du Batgnoir, où on loge à pied et à cheval, mais surtout à pied.
A Marseille, Benoît voulut reprendre le plan qu’il avait conçu à Toulon ; mais la lâche était devenue plus difficile, et pour réussir, l’ex-avocat avait besoin de tout son génie. D’abord il ne quitta pas subitement son costume indigent, de peur qu’une trop prompte métamorphose ne le compromît aux yeux de l’aubergiste. Il se transforma pièce à pièce, achetant et revêtant en détail sa nouvelle toilette ; puis, il se logea dans une hôtellerie plus distinguée, ayant ou soin de déguiser, non-seulement la couleur de ses cheveux et de son teint, mais encore sa taille, sa démarche et sa voix Sûr de dépister les limiers de la police, il se mit en quête de quelque pauvre diable comme on en trouve dans ces repaires d’eau-de-vie et de tabac que les grandes villes recèlent honteusement à l’ombre des plus hideux quartiers. Il voulait rencontrer une de ces natures flétries et viciées dans leur germe, et qui ne demandent qu’à revivre et à se régénérer sous un ciel plus clément ; un de ces esprits énergiques et aventureux qu’écrase le milieu social dans lequel ils vivent, et qui, transplantés ailleurs, se transforment subitement et deviennent les plus vertueux des hommes.
Lavater et Gall sont deux enfams auprès <run torçat évadé de Toulon. Celui-ci est doué, pour reconnaître les hommes, d’un sixième sens. Benoît remarqua dans un antre alcoolique du vieux Marseille, un jeune-homme de vingt-cinq à trente ans , d’une figure pâle et nerveuse, ayant dans la nonchalance de son main tien tous les symptômes de l’horreur du travail. Le costume de cet être annonçait, sous son délabrement, une certaine aisance que la paresse dévasta ; chaque pièce de ses vêtements avait
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. *53 joué un rôle aux potences d’un tailleur en renom, à une date oubliée par le journal des Modes. Mais ce qui surtout trahissait un misère fétide, c’était une de ces cravates fondues en îharpie et qui dissimulent fort mal l’absence du linge intérieur.
Benoît se lia bientôt, par la sympathie de quelques petits verres A’eau-de-mort, avec cet homme, et il ne tarda pas à reconnaître dans ce nouvel ami une de ces organisations qui cachent une grande force sous leur indolence, mais qui ne sont mises en mouvement que par l’influence extérieure d’un pouvoir dominateur. Cependant l’habile Benoît employa plusieurs jours à sonder cet homme avant de l’élever à la dignité de complice de ses projets, et lorsqu’il crut devoir arriver à la confidence, après quelques largesses d’écus de cinq francs, l’un des deux devint un esclave aveugle et l'autre un maître souverain.
Ce jeune homme se nommait Simon Favert ; Benoît déploya toute son éloquence et tout son art pour le décider à le suivre à Paris, où il lui promettait une fortune ; ce qui fut accepté. Le pauvre accepte toujours une fortune, même au futur. En échange, Benoît lui demanda son passeport, et il se composa une figure assez conforme au signalement vague de Simon Favert ; il s’ajouta même un signe particulier, qui était une légère cicatrice au menton.
— Quant à toi, disait-il à son nouvel ami, je te trouverai un passeport au premier jour, quoiqu’il ne te soit pas aussi nécessaire qu’à moi. — Je bénis le hasard, se dit Benoît, qui m'a forcé de rentrer en France. Il me reste à éclaircir un doute qui tcrait le tourment de ma vie. Lecerf est-il mort ou vivant? Je n’existe plus comme Benoît, grâce à ma métamorphose : je suis Simon Favert, et je ne crains rien... Allons à Paris.
là
Les deux évadés.
En arrivant à Paris , Benoît se voyait sans ressources , avec son nouveau camarade, mais il avait l’espoir de trouver tout de suite quelques secours au château de Bougival, en apportant des nouvelles de Clémence, ou d'y partager une fortune, si, comme Arnauld de Fabre l’avait affirmé, Lecerf n’était pas mort. Cette dernière hypothèse était la plus probable ; car à ses yeux, l’affirmation d’Arnauld ne pouvait être accusée de faux , tant était grande la confiance que l’ex-notaire inspirait à Benoît, lorsqu'une signature ne se trouvait point au bas de son affirmation.
Benoît, admirablement déguisé, d’après l’école de Rousselin, et ne se reconnaissant pas lui-même, en passant devant les devantures de boutiques, traversa Paris, et tenta une pointe sur Bougival pour établir des conjectures à l’inspection des localités. La physionomie du parc et du château avait une tristesse qui ressemblait à un deuil. Les allées, détrempées par la pluie , ne montraient aucun vestige de pas humains ; les fenêtres et les portes étaient fermées ; une teinte verdâtre voilait comme un tapis les dalles de la terrasse. Toutes les choses mortes, en l'absence des vivantes, pleuraient les maîtres du châteap.
La poignée de fer de la sonnette était si rouillée , qu’aucune main ne paraissait l’avoir touchée depuis bien longtemps ; les portes avaient la nuance de ces portes de fer tumulaires qui ne s’ouvrent qu’à longs intervalles pour recevoir un nouveau mort qu’une famille envoie au dépôt commun. Aussi Benoît ne crut pas commettre une grand" ^prudence , en agitant la sonnette,
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 25S comme en aime à pousser un cri dans un désert, avec la certitude que personne ne répondra, ce qu’on se garderait bien de faire sur un boulevard de Paris.
A la grande stupéfaction de Benoit , le coup de sonnette donné sans espérance trouva un écho vivant dans ce domaine de la désolation. Une voix cria : On y va! Ges trois mots furent si tristes à entendre, que Benoît allait se retirer lorsqu’un homme parut sur la terrasse du château et entra dans l’allée de la grille, de ce pas nonchalant qui est l’agilité ordinaire d’un château.
Ce pas nonchalant frappa l’œil sagace de Benoît ; il avait vu marcher beaucoup d’hommes avec cette allure étrange qui laissait en arrière toutes les habitudes somnolentes de tous les portiers connus ; mais ce qui étonna davantage notre observateur, ce fut le changement subit que l’homme opéra dans sa démarche, lorsqu'il aperçut le sonneur collant son visage sur la grille du phâteau. Ce portier ou ce simulacre de portier ne traînait plus sa jambe gauche ; il menait parfaitement sur le même équilibre ses deux pieds ; il marchait comme tout le monde, excepté les ’ boiteux.
1! n’y a que les observateurs doués d’une perspicacité instinctive et continuelle qui remarquent ces petites choses, ces détails, ces nuances. En général, l’homme est fort étourdi et n’observe rien. Étonnez-vous après cela qu’il soit ignorant.
A cette interrogation brusquement faite : Que demandez-vous? Benoît demeura interdit cinq, secondes ; c’est tout le temps que demandent pour bien répondre ceux qui sont doués de la présence d’esprit. • — Je viens ici pour une affaire très-importante, dit Benoît d'uu ton mystérieux.
Le portier fit un mouvement qui parut involontaire au regard scrutateur de Benoît. — Ah ! dit-il avec une indifférence affectée, vous venez pour une affaire importante ; alors , probablement, vous vous trompez de château. — Vous verrez que je ne me ompepas, dit Benoît avec un §ourire conciliateur; ouvrez -moi !
Le portier parut se faire une certaine violence pour obtempé-
3d(S salons et sodterrains de paris.
rer à cette injonction, mais il ouvrit, et la mauvaise grâce de
cette obéissance n’échappa point à Benoît.
— Ce château, dit Benoît en franchissant le seuil de la grille, appartient à madame Debigny ou d’Aubigny, n’est-ce pas ? — Après ? dit le portier. — Eh bien ! je voudrais parler à la maîtresse de la maison. — Elle est morte. — Mais il y a, sans doute, quelqu’un de sa famille? — Non, il n’y a que l’intendant ou l’homme d’affaires, et c’est moi. — Alors , je puis causer avec vous. — Causons.
Le ton étrange de cet intendant déconcertait un peu le calme de Benoît; mais il n’y avait plus moyen de reculer; le premier pas était fait, il fallait aller jusqu’au bout.
— Je suis le gérant d'une petite compagnie , dit Benoît ; elle
se nomme Compagnie vicinale. En avez-vous entendu parler ? — Jamais, monsieur. — Elle fera quelque bruit sous peu... Je me nomme Simon Favert. •
L’intendant s’inclina légèrement, ot sourit, avec une teinte imperceptible de malignité. Benoît, qui remarquait tout, fit semblant de laisser passer ce sourire sans le remarquer.
— Voici, poursuivit Benoît, le but de la Compagnie vicinale : elle se propose de relier par des petits tronçons d’embranchements toutes les grandes lignes de chemins de fer aux petites localités voisines. Ainsi, prenons Bougival, par exemple ; on arrive à la station, et on a besoin d’un omnibus, d’une charrette, d’un coucou invalide , tranchons le mot, pour arriver à Bougival, et vice versd. C’est un inconvénient absurde que la Compagnie vicinale réformera. En Angleterre , il y a dans le comté de Lancastre, entre Birmingham et Manchester, de simples particuliers qui ont établi, à leurs frais, un petit rail-way de poche, pocket’s raü-xcay, pour se rendre de leurs châteaux à la grande ligne routière. Voyez comme ils sont avancés, nos voisins ! et comme nous sommes en arrière, nous ! La Compagnie vicinale , autorisée bientôt par le gouvernement, va débuter par Bougival. Nous vous ferons construire une miniature de
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 257 rail-rcay, qui coupera celte plaine jusqu’à la rivière, en côtoyant le parc de ce château, par une tangente à l’ouest.
L’accent magistral et résolu de Benoît, pendant cette dissertation, parut faire une impression favorable sur l’intendant. Il était , en effet , difficile de prendre pour un aventurier, ou un ravageur de campagne, un homme qui s’exprimait avec tant d’assurance et d’autorité.
— Consentirait-on à céder, bien entendu moyennant indemnité raisonnable, une fraction de parc, là, de ce côté? demanda Benoît, en désignant l’ouest. — Pourquoi pas, dit avec douceur l’intendant, si on paie bien ? — Oh ! la Compagnie vicinale ne lésine jamais. Nous opérons sur un premier fonds social de quarante millions. — Diable ! c’est un beau denier ! remarqua l’intendant, et il n’y en a pas autant pour les gourgandins.
A ce mot qui opéra sur les lèvres de l’intendant un mouvement de regret, Benoît fixa un œil aigu comme un poignard sur la figure de son interlocuteur. Ce regard fut un éclair , mais il suffit pour faire remarquer l’émotion de l’intendant , et découvrir sous sa mince et flottante cravate une de ces carnations brunes que le soleil de Bougival n’a jamais peintes dans la banlieue de Paris , et qui appartiennent aux ardentes natures du Midi.
Cette observation conduisit Benoît à une autre. L’œil subtil , l’œil qui a la fine perception des harmonies morales des traits du visage, découvre une ressemblance singulière entre les individus qui vivent en congrégation, ne se perdent pas de vue un instant, et sont obligés de se revoir même dans leurs songes. Ainsi les religieux du même couvent, les vieux soldats, se ressemblent tous. Bien plus, après trente ans de mariage bien as- »orti, un mari ressemble à sa femme, ainsi que l’auteur de cet ouvrage croit l’avoir démontré, il y a dix à douze ans, dans son roman Anglais et Chinois.
On verra bientôt quel parti Benoît tira de ces observations.
Comme tous les êtres subalternes, cet intendant, d’abord si
258 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, fier dans son emploi , subissait l’ascendant mystérieux d’un homme supérieur, et tournait dans son orbite comme un astre mort autour d'un astre embrasé. Benoît avait pris des airs d'ingénieur des ponts-et-chaussées ou d’inspecteur de coupes sombres ; il examinait le terrain, appréciait la valeur de l’hectare, étendait ses mains à droite et à gauche en prononçant des nombres mystérieux, comme un nécroman en fonctions, et l'intendant le suivait pas à pas, en répondant aux questions avec des phrases souvent caractérisées par un de ces mots étranges que l’habitude a incrustés sur les lèvres et qui résistent, à notre insu, à toutes les purifications.
— Vous devez connaître le pays, dit tout-à-coup Benoît, après avoir aligné beaucoup de chiffres sur son calepin, croyez-vous que la Compagnie vicinale puisse trouver beaucoup d’ouvriers à Bougival? — Oh! oui, il y a beaucoup d’ouvriers chez nous, mais peu pour les chemins de fer. — Mais, continua Benoît du ton le plus naturel, nous ne demandons que de simples ouvriers terrassiers. Le ministre va prendre une bonne décision, ajouta-t-il avec une nonchalance distraite, et l’œil fixé sur le visage de l’intendant ; il va ordonner de faire travailler aux grands travaux des routes les forçats de Brest, de Rochefort et de Toulon. Ils seront gardés sévèrement par des troupes, afin d’empêcher des évasions qui seraient un vrai fléau pour les populations agricoles. Au reste, ce sera la seule manière d’employer des gens qui no travaillent point, sous prétexte qu’ils sont condamnés aux travaux forcés.
L’intendant s’agitait sur ses pieds pour trouver une pose respectable, et il souriait sérieusement avec des signes d’approbation.
Benoît, qui était venu dans ce domaine avec un projet vague d’y découvrir quelque chose, crut devoir, après cette dernière épreuve, se persuader qu’il n’avait pas perdu son temps pour aller plus loin ; il avait besoin de cette persuasion intime. Feignant d’être fatigué de son inspection à travers le parc et le tlo-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 259 marne, il attira, lentement, par de petites questions successives, l'intendant jusqu’à la grille du parc, et là, changeant subitement de ton et de visage, il dit : — Cette propriété est cernée par la police : j’ai amené vingt hommes avec moi, et ils vont se montrer. Vous êtes mon prisonnier ; je savais que vous étiez caché ici. ^oint de résistance, on a ordre de faire feu sur vous, comme sur tous les aninaux errants de votre espèce.
L’intendant fut saisi d'un tremblement convulsif et s’écria : — Mon Dieu! le malheur me poursuivra donc toujours!
Il n’essuya point deux larmes <*ui tombaient avec ces paroles, il les arracha.
Le désespoir illumina ses yeux secs d'un rayon sombre: si la Tivière eût coulé devant lui, il s’y serait précipité.
— Faut-il être malheureux ! ajouta-t-il. Mais pourquoi y a-t-il -dans ce monde des gens qui naissent pour compenser le bonheur des autres? J’ai fait une première faute; je l’ai expiée. Je suis ici tranquille, décidé à vivre comme un honnête homme, à me purifier de mes souillures du bagne, dans cet air si pur q*û inspire les bons sentiments, à consoler ma vieille mère, et voilà qu’on m’arrache de mon désert, où je vivais tranquille, pour me ramener à la chiourme, où je prendrai les mœurs des brigands! Prenez un ange, et vous eu ferez un diable, si vous le flétrissez i
Benoît favorisa cette expansion par un silence observateur, et lui dit, en modifiant la sévérité de sa parole :
— Tu viens de parler avec un accent de sincérité qui m’a ému , et peut-être pourrai-je faire quelque chose pour toi, si tu continues d’être sincère. Voyons , explique-toi franchement, et sache bien que tu parles devant un homme qui découvre une fausseté dans une intonation, et qui peut la punir... Réponds vite et sans réticence... Comment te trouves-tu ici, au châteaU'de Bougival, en qualité d’intendant?
Benoît croisa les bras, posa un pied en avant et regaida fixe- -mentson homme.— D’abord, répondit-il avec une fermeté honnête.
. y a, dans toute cette affaire, des secrcis qui ne m’appartien-
260 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, nent pas, et s’il fallait trahir ou celui qui m’a sauvé la vie, pouvant la prendre, ou celle qui m’a donné un asile généreusement pour me réhabiliter avec le monde, j’aimerais mieux reprendre la chaîne du galérien et je vous dirais : Ramenez-moi à Toulon... Je ne dirai que ce que je puis dire, sans porter préjudice à mes bienfaiteurs. — Voyons si cela me suffira, dit Benoît. — Je suis venu dans ce château , pour la première fois, déguisé en colporteur et avec la mission secrète d’espionner ce qu’on y faisait, ce qu’on y disait. Celui qui m’avait donné cette mission m’avait fait du bien... — C’était un homme de la police, j’en suis sûr, dit Benoît. — C’est possible; mais je ne l’affirmerai pas. — Où l’avais-tu rencontré? — Je l'avais rencontré... dans un café de la rue Boucherat. — Pourquoi as-tu hésité dans ta réponse?
— Parce que je cherchais le nom de la rue. — 11 y a du faux dans ce vrai; je m’en aperçois à ton trouble; mais n’importe ; continue, et prends bien garde à toi; au premier signal, mes hommes de police seront ici. — Pour obéir à mon bienfaiteur, je jouai donc le rôle d’espion et avec succès; mais je découvris dans ce château tant de malheur, tant de larmes, tant de bonté...
— Et ajoute tant de richesses, interrompit Benoît d’un ton railleur. — Eh bien! oui, je serai franc, continua l’autre, tant de richesses; de sorte que je passai bientôt d’un camp dans un autre, et j’offris mes services à ceux que je venais espionner. En récompense, on me plaça dans la ferme avec d’excellents honoraires, et je devins pour ainsi dire le maître de ce château sans maître... — Et qu’était devenu le maître? demanda Benoît brusquement. — Lemaître... ce pauvre M. Lecerf... — Oui... oui... réponds, qu’était-il devenu? — 11 était mort... — Et sa femme... •voyons, achève... sa femme... Clémence Lecerf... — Sa femme... elle s’est retirée en Normandie après la mort de son mari. — Tu mens ! dit Benoît avec une voix stridente , tu mens ! sa femme est à Toulon, et tu le sais... Ah ! tu me regardes avec des yeux effarés!... tu crois qu’un imbécile comme toi peut tromper la justice? Nous savons tout.— Je le vois bien, dit piteusement
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 261 . l’autre; mais excusez-moi... Si vous saviez tout ce qu’on m'a fait jurer. — Et Lecerf! Lecerfl ajouta Benoît... Tu mens encore, quand tu dis qu’il est mort... Lecerf est vivant, je le sais.
A ces mots , prononcés du ton résolu d’une affirmation foudroyante, le malheureux se troubla et garda un silence trop expressif. — Lecerf est vivant; je veux le voir; je veux lui parler tout de suite. — Oh ! monsieur, dit l’autre, ne demandez pas l’impossible. Oui, il. Lecerf n’est pas mort. On ne peut pas vous tromper, je le vois; mais il n’est pas ici. — Conduis-moi chez lui, sur-le-champ. — Ilachez-moi en morceaux; je ne ferai pas cette lâcheté, foi de Grégoire Mâchefer! dit l’autre d’un ton qui mit en consternation Benoît. — Grégoire, je vais donner le signal âmes agents, dit-il, et dans cinq minutes je te fais mettre les fers aux pieds et aux mains. — J’attends, dit Grégoire confondu, mais avec impassibilité.
Benoît fit un mouvement et s’avança sur la route comme pour appeler, mais Grégoire ne bougea pas. — Écoute, dit-il, je respecte ta fidélité; mais tout peut s’arranger très-bien... Te charges-tu de porter une lettre à Lecerf? — Oui, monsieur... mais à condition que je ne serai pas suivi. — J’accepte ta condition; mais j’en fais une à mon tour : je recevrai demain une réponse, poste restante, à mon adresse Simon Favert. — Je ferai la commission. — Sois fidèle à ta parole , Grégoire; maintenant tu me connais, et tu sais que je puis te découvrir dans les entrailles de la terre pour te ramener au bagne... attends... je suis à toi en quelques minutes.
Benoît écrivit au crayon une lettre courte, mais suffisante, et dont l’effet devait être remarquable.
— Voilà ce qu’il faut porter tout de suite à Lecerf, dit-il en la remettant à Grégoire Mâchefer , après quoi il fit un geste mêlé de menace et de bienveillance , et, sûr d’être obéi , il s’éloigna du domaine de Bougival. Grégoire vit Benoît disparaître sous les arbres de l’ancienne route. Cette disparition lui rendant sa liberté, sans perdre une minute, il courut à la station du chemin
de fer, arriva en quinze minutes à Paris , prit un cabriolet dans la rue d Amsterdam et descendit sur le boule\ r ard du Temple, une demi-heure après son départ du château; l'espace avait été franchi au vol de la vapeur et du cheval, deux ailes ’e Mercure, que tout le monde porte aujourd'hui à ses talons.
Grégoire monta par une ruelle basse à un chantier de construction, où il trouva, au milieu des ouvriers et des décombres, le marin Maurice Aubigny, couvert d’une blouse poudreuse, et surveillant les travaux d'un œil de propriétaire. Le jeune homme réprima avec énergie une émotion , en voyant Grégoire dont la mine n'était pas rassurante, et se mettant à l’écart, il lui dit d’un ton empressé : — 11 y a du nouveau, sans doute, et du fâcheux, je le vois à votre air. — Pardon, monsieur Maurice, dit Grégoire ; il faut que je parle à M. Lecerf tout de suite. — Eh bien ! allez, dit Maurice, il n’y a aucun risque. Les ouvriers ne travaillent plus dans le jardin. La salle de billard est finie. J’ai même fait poser le billard hier. On travaille au troisième étage, maintenant. Ma maison sera habitable dans deux mois.
La salle de billard était construite isolément au fond de cette cour pleine de hautes herbes, où Grégoire Mâchefer avait trouvé l’issue du souterrain. On comprend sans trop longues explications que Grégoire s’étant mis au service des Aubigny, dans ce moment terrible où Lecerf redoutait d’être pris à Bougival et partout ailleurs, avait proposé un asile sûr, où l’œil de la police ne pénétrait pas. Maurice , venant en aide à son cousin , avait acheté, comme c’était alors la mode, sous son nom ce chantier où une construction allait se faire. Grégoire avait reçu pour ce service plus d’argent que la trahison ne lui en aurait donné. Un mur épais, nouvellement bâti, séparait le caveau de Grégoire des galeries souterraines fréquentées par Rousselin. Le maître et l’élève n’étaient séparés que par ce mur, et grâce à la discrétion à la fois honnête et intéressée de Grégoire, les deux proscrits, ces deux morts vivants, ne se doutaient pas qu’ils vécussent en voisins.
Grégoire passa sous le billard, ouvrit une petite trappe qu’il avait construite lui-même, avec un art infini, et descendit au souterrain.
Lecerf était étendu sur une couchette, dans une petite chambre que nous connaissons déjà, et qui depuis bien des siècleis, sans doute, recueillait des héritages de proscription, d’ennui et de désespoir.,
Grégoire raconta brièvement tout ce qui venait de se passer au château de Rougi val, et Lecerf écouta ce récit avec calme,, et même avec une certaine satisfaction. — Je savais, dit-il, que cet homme était sorti du bagne; mais, dans la même lettre qui m’instruisait de l’évasion, il y avait sans doute une erreur. On m’affirmait que l’évadé était parti pour les colonies indiennes. Comment, dit Grégoire en se frappant le front, cet homme qui m’a fait une si belle peur ce matin est un forçat évadé. — Sans doute, dit Lecerf, mais n’ayez aucun regret de ce que vous avez fait ou dit en cette occasion. Je vais envoyer de l’argent à cet homme, et il ne nous nuira point; il ne peut pas nous nuire d’ailleurs... Ensuite je le préviendrai que, dans le cas où j’aurais besoin de lui, je lui écrirais poste restante, sous le nom de Simon Favert, qui est le sien aujourd'hui... A propos, Grégoire, vous n’avez plus eu de nouvelles de ce Vignoret? — Non, monsieur Lecerf. J’ai un grand intérêt à fuir cet homme ; aussi j’évite toujours de passer sur le boulevard voisin, et devant les vitres du café Boucherat. — Croyez-vous que ce Vignoret ait conçu quelque soupçon en voyant bâtir ce mur qui le sépare de ses caveaux? — Aucun soupçon, monsieur Lecerf; voici pourquoi : M. Vignoret a vu lui-même de ses propres yeux commencer les constructions de la cour et du terrain à bâtir : eh bien ! il ignore que ce chantier à changé de propriétaire , et il croit naturellement que ce mur a été bâti , avec la maison nouvelle , comme clôture nécessaire et trop négligée jusqu’à présent. — Grégoire, dit Lecerf en baissant la voix, je ne sais si je me trompe, mais la nuit dernière encore, j’ai entendu des pas et comme des coups
264 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, de marteau sourds, là, derrière ce mur nouvellement bâti. Je ne crois pas être poltron, eh bien ! ces bruits sont effrayants à entendre, et quand je dors, je me réveille en sursaut. — C’est que, voyez-vous, monsieur, il y a beaucoup de souterrains, comme je vous l’ai dit , dans le voisinage, et le bruit qui se fait à deux mille pas d’ici peut se prolonger d’échos en échos, et faire croire qu’on le fait à vôtre oreille. Croyez-en mbn expérience. J’ai habité longtemps le Paris souterrain , et je connais tous les mystères d'acoustique. On voit, monsieur Lecerf, que vous n’avez jamais habité que la surface de la terre. Mais on finit par s’habituer à tout. — C’est bien, Grégoire, tu peux te retirer. — Où, monsieur Lecerf? — Mais, à Bougival. — Ah! voilà une chose que je ne ferai pas; il y a du danger pour moi. Je ne vois pas encore trop clair dans mon affaire de ce matin. Si tout cela était un piège de la police ; si j’allais être coffré comme un oison! — Il n’y a pas de danger, Grégoire ; mais enfin, puisque tu as des craintes, je les respecte Tu es libre de rester avec moi. D’ailleurs, j’aurai peut-être besoin du loi ici. — Oui, j’aime mieux mon souterrain maintenant, et je vous ferai compagnie, monsieur Lecerf. Vous devez vous ennuyer souvent; nous causerons. J’aime mieux ce caveau, où je suis mon propre esclave, que l’air libre qui peut me priver de ma liberté. — Ce voisin Vignoret m’inquiète toujours beaucoup, dit Lecerf en prêtant l’oreille ; à quelle espèce d’hommes appartient-il , ce monsieur Vignoret? — C’est un antiquaire. — A-t-il l’air antiquaire? — Oh! oui, monsieur Lecerf... C’est un homme d’un âge très-mûr, qui aime à lire les vieilles inscriptions des murs, et à examiner la forme des piliers; C’est sa passion. Je le crois peu riche et rentier. Il écrit, m’a-t-il dit, l’histoire d’un fameux prisonnier nommé Latude . qui s’échappa de la Bastille , et vint par les égouts se cacher dans ces souterrains. Il aurait pu y vivre tranquille, comme vous et moi, mais il était amoureux d'une femme qui demeurait rue Contrescarpe ; et comme cette femme n'aimait pas les souterrains , Latude était obligé de quitter sa re-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 265 traite pour aller voir ses amours. Un jour la police le prit comme il sortait de l’égout des Tournelles, et on le transporta au Donjon de Vincennes , d’où il parvint encore à s’échapper. La vie de ce Latude a fait impression sur notre voisin Vignoret et il l’écrit en ce moment. Que voulez-vous que fasse un rentier qui s’ennuie? il est obligé de se faire auteur. — Grégoire, dit Lecerf d’un air pensif, un homme seul et surtout un rentier du Marais, n’est pas à craindre ; et comme je m’ennuie beaucoup aussi, moi, je voudrais trouver un moyen de voir ce monsieur Vignoret. — Mais , monsieur Lecerf , c’est fort difficile, maintenant surtout qu’on a bâti ce mur. — Oh ! l’obstacle n’est pas là... je trouverai bien un moyen de faire une brèche à côté du mur, là, dans celte vieille bâtisse tout humide... En dix coups de pioche, nous aurions bientôt fait un trou à nous deux... — Monsieur Lecerf, votre idée est folle... dit Grégoire étonné: comment ! nous avons fait des efforts inouïs pour acheter une maison, vous trouver un asile, vous mettre en sûreté, et maintenant, vous voulez vous trahir vous-même et vous montrer à quelque voisin bavard ! Vraiment, je ne vous comprends pas. — Eh bien ! tu vas me comprendre, dit Lecerf d’un ton décidé.
La vie da tombeau.
— Écoutez-bien ceci , poursuivit Lecerf, après un instant de silence , si je consens à m’ensevelir vivant dans ce souterrain , c’est à condition que j’y trouverai la tranquillité de la tombe : si , au contraire, je ne trouve dans ce sépulcre que des inquié-
tudes. des alarmes, des insomnies, je renonce à cet état absurde qui n'est ni la mort, ni la vie, et je me classe tout à fait parmi les défunts avec un déjeuner à l’arsenic... — Oli ! monsieur Lecerf ! dit Grégoire avec un vrai sentiment de tristesse , quelle affreuse idée vous avez là ! — Ne m’interrompez point, Grégoire, poursuivit Lecerf avec le plus grand calme ; s’il faut que je reste ici pour sauver mon honneur et m’épargner une infamie, même non méritée, je veux au moins connaître nettement tous les périls et tous les avantages de mon habitation : je ne veux pas être pris une belle nuit, dans mon lit par quelque fantôme policier qui fera un trou dans ce mur. A Paris, la police sait tout ; elle connaît tous les souterrains ; elle sait que ce sont des lieux d’asile pour les proscrits de la justice, et , à coup sûr, elle envoie ses sbires sous le pavé comme sur le pavé de Paris. — C’est une erreur, interrompit Grégoire .avec timidité, vous faites trop d’honneur à la sagacité de la police ; elle a bien assez à faire avec ce qui se passe dessus pour se soucier de ce qui se passe dessous... Écoutez bien ceci, monsieur Lecerf ; c’est une histoire récente qui court les prisons et qui est très-vraie. En 1845, un homme très-connu a écrit au préfet pour lui proposer de lui faire connaître tout le Paris souterrain, moyennant une récompense qui était bien due à ses recherches et à ses travaux.
Cela méritait d’être pris en considération ; mais ceux qui administrent ne veulent pas accepter plus de soucis que n’en avaient leurs prédécesseurs, parce que les appointements sont les mêmes. On ne répondit donc pas à cette proposition, renouvelée trois fois. L’auteur la présenta au ministre ; mais le ministre s’occupait toujours d’élections. 11 ne répondit pas. Enfin il écrivit au roi, et -il reçut, trois mois après, une réponse d'un secrétaire qui lui disait que ces choses-là ne regardaient pas Sa Majesté, et qu’il fallait s’adresser au préfet de police. Voilà comment on travaille eu France ; personne ne le sait mieux que certaines gens qui en font leur profit.
— Eh bien ! je suis parfaitement de ton avis, Grégoire, j’ad-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, mets que la police ne se mêle pas du dessous, et qu’eîle surveille même très-mal le dessus ; mais ces certaines gens dont tu parles, ces certaines gens qui font profit de cette surveillance incomplète, sont plus à craindre pour moi que la police. Ces souterrains, où tu m’as fait réfugier, ont des habitants. Toi-même, tu as paru t’en méfier, puisque, d’après tes conseils , on a bâti ce mur, qui me sépare des galeries voisines, mais qui n’est pas r«,sez épais pour empêcher le bruit des pas , les paroles , les souffles même d'arriver aux oreilles ; car il y a dans la filiation des échos souterrains d’incompréhensibles mystères. Un mur comme celui-ci est diaphane comme une pièce de mousseline déployée. Que diable ! je ne suis pas un novice dans la spécialité souterraine; j’ai fait mes études en ce genre, moi aussi, et quand j’écoute, la nuit, les bruits qui courent à cent pieds de profondeur, j’écoute bien, mon oreille ne me trompe pas. Ainsi, Grégoire, la nuit dernière, la main d’un homme a heurté ce mur de l’autre côté, comme pour en sonder la profondeur; j'ai entendu aussi la chute d’un corps, et le coup a résonné lourdement, comme à dix pieds de profondeur sous mon lit. Vous avez beau établir des séparations de maçonnerie , elles n’intercepteront rien ; il y aura toujours communication inférieure et trahison... — Mais, permettez, monsieur Lecerf, dit Grégoire ; en raisonnant ainsi, vous ne trouverez de tranquillité nulle part en France. Alors il serait plus simple de passer en Belgique ou en Angleterre. — Non, ce n’est pas simple du tout. D’abord je cours la terrible chance d’être arrêté aux frontières et de m’entendre dire : Ah! vous étiez donc bien coupable, puisque vous émigrez?... Ensuite, au bout de six mois de séjour à l’étranger, tout le monde saura que je suis un assassin contumace et réfugié. J'aurais beau leur crier en allemand et en anglais que ma fuite est une précaution, et que j’eusse fait la même chose si l’on m’eût accusé d’avoir volé les tours Notre-Dame, personne ne me croirait , ou tout le monde ferait semblant de ne pas me croire, ce qui est h même chose. On me traiterait en lépreux,
263 SALONS ET SOUTERRAINS DR PARIS, on me regarderait de travers, on me fermerait toutes les portes, et j’aurais la police étrangère sur mes talons; on veillerait sur moi comme sur un meurtrier d’habitude, que ses protubérances phrénologiques poussent au crime en tout temps et en tout pays. Oui, le parti que j’ai pris est le seul bon. Je me suis mis au rang des morts ; mais encore une fois, je tiens à vivre en pleine sécurité dans mon tombeau. — Monsieur Lecerf , dit Grégoire, tout ce qu’un homme peut faire pour vous donner cette sécurité, je le ferai, comptez sur moi. — D’abord, Grégoire, tu vas porter une lettre poste restante...— Oui, je le sais, monsieur Lecerf. — Approche ma lampe , et donne-moi du papier et une plume... Je veux, quoi qu’il arrive, après quinze jours, avoir ici tous mes petits agréments d’homme enseveli... il me faut des meubles, des tentures, des glaces, des tapis, tout le luxe des vivants heureux !
En parlant ainsi, Lecerf écrivait sa lettre à Benoît.
— Vous n’avez qu’à ordonner, monsieur Lecerf, dit Grégoire, et bien avant quinze jours vous serez logé ici comme j’ai entendu dire quelquefois que l’était M. Ouvrard dans sa prison pour dettes... seulement, il vous faut un meuble... vivant... trèsdifficile à trouver... — Oui, la comparaison est juste, dit Lecerf; la nuit, vous aurez soin de tenir ouverte la trappe de la salle de billard pour donner de l’air extérieur à mon appartement. — Je n’y manquerai pas, monsieur Lecerf. Comptez sur mon zèle. — Voici deux lettres qu’il faut porter tout de suite, Grégoire; l’une est pour... Simon Favert, et l’autre pour ma femme... J’écris au démon et à l’ange... Dis en passant là-haut, à mon cousin Maurice, de veiller sur le billard en top absence, et de descendre au premier moment, car je veux lui parler avant de prendre un peu de sommeil... La nuit dernière, mon voisin le fantôme n’a pas voulu me laisser dormir.
Le billet que Lecerf écrivait à Benoît était ainsi conçu :
« Ni ton ami, ni ton ennemi; et comme la fatalité nous a fait
» une cause commune, vivons en bonne intelligence, et défen- » dons-nous contre une société qui nous poursuit injuste- » ment.
» Voici, en attendant mieux, dix chiffons de mille pour tes » besoins urgents ; viens tous les lundis, les mercredis et les » vendredis réclamer une lettre poste restante; tu en trouveras » toujours une. L’argent ne te manquera jamais. Compte sur » moi. En ce moment, j’organise ma sécurité. A mon premier » jour de réception je t’inviterai à venir me voir. Ce sera » bientôt.
Maurice Aubigny était un de ces rares jeunes hommes qui s'instruisent par leurs fautes et qui, avec les sottises de leur passé, organisent leur bonne conduite de l’avenir. En un mot, le jeune marin savait se faire une vertu de l’expérience. 11 devenait homme mûr avant l’âge. Dévoué de cœur et d’âme à sa famille, Maurice avait compris toute l’étendue de ses devoirs, et rien ne pouvait être au-dessus de son courage dans l’œuvre de son dévouement. Lancé par hasard dans la maison d’une femme d une frivolité trop mondaine ou trop coquette, il s’était réveillé ou endormi avec un de ces amours vulgaires qui sont les rêves de l’adolescence, et n’ont rien de sérieux quand ils sont combattus.
Maurice avait oublié Augusta, comme un marin oublie l’écueil qu'il % a côtoyé, lorsque son cousin Lecerf lui lit une confidence étrange , et que pouvait seule justifier la position du proscrit. Maurice se résigna, car à la première objection, Lecerf arma un pistolet, et jura d’en finir avec une vie intolérable, et de laisser l’embarras d’un cadavre à ses héritiers.
Cette confidence va trouver son explication dans la scène qui va se passer le même jour entre Maurice et Augusta , car une Àeure après le jeune homme se présentait chez l’actrice.
La jeune femme reçut le marin avec cet air glacial qu’on ac-
270 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, corde aux amoureux qui se découragent trop vite , désespèrent du succès et se consolent de leur désespoir.
— Écoutez-moi, madame, lui dit-il, je ne viens pas ici pour mon propre compte, mais je viens pour obéir aux ordres d’un ami, d’un parent... Voulez-vous être riche, madame ? — Belle demande ! Trouvez-vous beaucoup de femmes qui répondraient non? — Eh bien! madame, voici une lettre que je me suis chargé de vous porter à regret, parce que j’ignore tout ce qu’elle contient ; mais je suppose qu’il y a une fortune pour vous dans cette feuille de papier. — Et d’où me vient cette lettre, M. Aubigny ? — Devinez, madame. — Oh ! je n’ai pas le temps de deviner... Dites-le-moi tout de suite. — Ouvrez la lettre, et vous verrez. — Non; je reçois trop de lettres mal écrites, et qui me font mal aux yeux. Je ne lis que les lettres que j’ai déjà lues avant de les ouvrir. — Celle-ci est de mon cousin Lecerf. — Ah ! mon Dieu! s’écria Augusta, c’est son testament ! — Oui, madame, vous ï’avez dit ; vous comprenez bien que je ne me serais point chargé d’une lettre d’amour. — Une lettre d’amour d’un mort ! Ah ! par exemple, monsieur Maurice, vous auriez eu de la peine à me l’apporter! — C’est très-juste, madame; mon cousin est mort, mais il vous écrit. — Voyons! ne plaisantons pas ainsi sur ce pauvre Lecerf... Savez-vous bien que je l’ai pleuré une heure? C’est beaucoup pour une femme qui rit toujours. — Voulez-vous bien prendre connaissance de sa lettre ou de son testament, comme vous voudfez ? Je tiens à remplir scrupuleusement ma commission et â me retirer. — Donnez-moi donc ce papier, monsieur... il n’est pas lourd... vraiment la Banque ne l’a guère chargé... — Mais, si c’est un testament, vous serez renvoyée au notaire, madame. — Tiens! il a raison... Au reste, comme je n’ai jamais eu d’héritage, je ne me connais pas en testament... Lî sons.
Elle ouvrit la lettre et lut ce qui suit :
« Mon cousin était le 6eul homme que je pouvais envoyer
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 271 » chez vous avec une lettre ; mais il ignore ce qu’elle contient. » Je craignais sa délicatesse, et je ne lui ai fait ma confidence » qu’à demi... »
— Mais il n’y a pas de date à cette lettre ! dit Augusta ; est-ce une lettre qu’il m’a écrite avant sa mort? — Non, madame, il vous l’a écrite hier. — Allons donc! Êtes- vous fou? C’est une vieille lettre que vous m'apportez là ! — Lisez jusqu’à la fin, madame ; tout peut-être va s’éclaircir. — Lisons jusqu’à la fin.
« Madame, je suis proscrit pour un crime politique, et je me » suis retranché du nombre des vivants. Ce n’est pas le monde » qui me manque dans ma retraite, c’est vous. Je sens que ma » vie souterraine ne sera pas longue, et toute ma fortune ap- » partiendra, après ma mort, à la femme qui passerait auprès » de moi le peu de jours que Dieu me réserve... Voulez-vous » être cette femme ? Je suis ce proscrit condamné à mort, avec » un sursis très-limité. Votre réponse réglera ma prochaine dé- » termination.
— Il n’est pas mort! dit Augusta, en laissant tomber la lettre et en regardant Maurice avec des yeux effarés. — Eh ! vous le voyez bien, madame !... êtes-vous contente de lui? — Je suis charmée d’apprendre qu’il n’est pas mort, ce pauvre Lecerf !... Tiens, c’est drôle ! j’ai rêvé de lui la semaine dernière... nous dansions au Ranelagh, et il me disait : Je vous enverrai demain un cheval et un coupé... J’en aurais bien besoin, de ce cadeau !... Ah! il n’est pas mort! il est proscrit... Mais il me semble qu’il ne se mêlait guère de politique, de son vivant... et alors, toute cette histoire de duel était un conte... Fiez-vous aux histoires!... Moi, je ne crois plus à rien, excepté à madame Delille ; elle a reçu des étoffes de Lyon d’une beauté
272 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, inouïe, mais d’une cherté plus inouïe encore... J’aurais bien besoin de la fortune de Lecerf, mais elle est trop dure à gagner... Quel trou habitp-t-il, votre proscrit de cousin? — Ah! ceci est un secret, madame, et ce n’est pas moi qui le trahirai. J’ai obéi de très-mauvaise grâce à mon cousin, parce qu’un secret... — Vous êtes un impertinent, Monsieur' interrompit Augusta. Pour qui me prenez-vous?
Sachez qu'il est des femmes
Qui savent garder un secret,
comme dit un vieil opéra que chantait ma grand’-mère. L’air est assommant comme tout, mais la pensée esj bonne... Au reste, dites à Lecerf que je suis enchantée de le savoir vivant, mais que je n’accepte pas sa proposition. Je suis toujours prête à partager son bonheur, mais il me répugne de m’enterrer vive comme une Vestale... J’ai toujours plaint les Vestales... Ma grand’-mère a joué Julia à Bordeaux , en 1812... A propos, pourquoi ne reprend-on pas la Vestale à l’Opéra ?... Il faut que j’en fasse parler à M. Léon Pillet... Dites à Lecerf que je connais beaucoup un chef de bureau, qui est plus ministre que le ministre, comme tous les chefs de bureau , et que je le ferai rayer de la liste de proscription à la Saint-Philippe... L’autre jour, j’ai fait donner un bureau de tabac à un financier qui m’a prêté mille écus à soixante pour cent. Il est vrai que je ne les rembourserai jamais, ce qui met l’affaire au pair, sans agio. — Y a-t-il une réponse à rendre à Lecerf? dit Maurice en se levant comme pour prendre congé. — Une réponse toute simple ; je vous l’ai dite déjà : je refuse... Lecerf me connaît bien. Je suis libre comme l’oiseau des arbres ; je déteste les cages, le moindre barreau me ferait fuir au bout du monde. Il me faut le boulevard, la foule, le bruit, l’enivrement, les chevaux, le théâtre, le restaurant, la table, lsbjfi, les visites, les amoureux, les artistes, les coulisses, le soleil, les bougies, les parfums, tout ce
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 273 qui nous emporte dans le tourbillon d’or et de soie, et nous fait vivre dans l’extase, et nous étourdit sur la pensée de la mort!... Voilà ma réponse... Monsieur Maurice Aubigny.je suis votre servante, Augusta
La jeune' femme fit sur ces mots une pirouette délicieuse, ouvrit une porte, comme on l’enfonce, et disparut.
Ce ne fut qu’avec des précautions infinies que Maurice transmit à Lecerfia réponse d’ Augusta; mais malgré ces précautions, le prisonnier devina tout, et un profond abattement le saisit. Une vie affreuse, une série de jours ténébreux se déroulait devant lui, et quelquefois il se surprenait enviant le sort de sa femme, qui, sous le nom de sœur Brigitte, s’était vouée à une vie entière de souffrance, de dévouement et de résignation, dans le plus hideux des hôpitaux. — Elle voit l'air, le ciel, la lumière, se disait-il; elle est au milieu des vivants; elle respire le souffle du golfe ; elle a une foi vive ; elle attend de Dieu une vie meilleure ; elle est persuadée qu’il lui sera tenu compte là-haut de tout ce qu’elle souffre ici-bas. Comme elle est heureuse de croire, cette pauvre femme ! Le doute est le commencement de la mort !
Et dans les lettres qu’il écrivait a sa femme, il la louait avec enthousiasme de sa résignation, et la priait de lui envoyer un peu de ce noble courage qu’elle devait montrer toute sa vie, au chevet du lit des galériens. Clémence pleurait à.l’écart, en lisant les lettres de son mari, et son cœur se brisait à l’idée de n ôtre pas auprès de lui pour lui prodiguer ses consolations.
Revenons à Toulon.
■ Clémence Aubigny, ou plutôt sœur Brigitte, y portait la peine de son dévouement. Les fonctions de sœur servante à l’hôpital du bagne Re sont pas de celles auxquelles se plie aisément et impunément une femme habituée au comfortable du luxe parisien. La santé de sœur Brigitte dépérissait chaque jour. Son estomac délabré ne pouvait supporter la nourriiure grossière des galériens; l'excès du travail avait ruiné ses forces. Ses traits
27a SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, pâles et amaigris révélaient les souffrances intérieures qui la minaient sourdement et menaçaient sa vie. D’ailleurs , après l’heureuse évasion de Benoît, sa mission était terminée. Elle attendait une occasion favorable pour quitter l’hôpital sans éveiller les soupçons.
Après avoir lu plusieurs lettres douloureuses de Lecerf, il n’y avait plus d’hésitation possible. La position malheureuse de son mari lui traçait une nouvelle ligne de conduite et lui imposait de nouveaux devoirs. Nulle considération n’aurait pu la retenir davantage à Toulon. Cependant il fallait qu’on ne pénétrât pas ses desseins. Pour partir du bagne elle usa donc de ruse. Elle fit appeler le vénérable aumônier et lui dit : — Mon père, le suicide est un grand crime aux yeux de Dieu. J’avais cru pouvoir, sans péril pour mon existence , m’associer aux travaux des saintes filles qui se dévouent au soulagement des forçats malades. Aujourd’hui, je le sens, mes forces sont à bout. J’ai eu le malheur d’être riche ; on m'a élevée avec trop de délicatesse, et ces fonctions pénibles achèveraient de détruire une santé déjà profondément délabrée... Avant de prendre une résolution décisive, j’ai voulu cependant vous consulter, mon père; vos conseils toujours sages guideront ma détermination. — Je ne puis, ma sœur, répondait l’aumônier, qu’approuver une résolution prise après des efforts trop généreusement tentés peut-être... Je dois le dire, Dieu, qui prescrit des abstinences et des mortifications, n’a jamais voulu que ces abstinences et ces mortifications pussent porter préjudice à notre santé. Quittez cet hôpital, puisque les fonctions de sœur servante sont au-dessus de vos forces. Vous emporterez avec vous les regrets de tous ceux qui vous ont vue accomplir votre œuvre de charité ; les regrets aussi de tous les malheureux de Toulon dont vous avez été la Providence. — Oh ! mon père, en quittant l’hôpital du bagne, je ne renonce pas à la joie et à la consolation suprême de la richesse. Je n’ai garde de renoncer au soulagement des malheureux. — Vous avez raison, ma sœur, faire le bien est une joie et une consola-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 27> tion. — Oui, mon père. Voici donc ce que j’ai résolu, et dans cette œuvre nouvelle j’ai besoin de votre concours ; vous ne me ferez pas défaut, j’en suis sure. — Dites, ma sœur. — J’ai remarqué qu’il y avait ici beaucoup de récidivistes, et j’en ai cherché la raison. Je crois que cela vient de ce que la société ne facilite nullement aux forçats libérés les moyens de devenir honnêtes. — C’est vrai. — Ils sortent d’ici sans argent, sans ressources, sans moyens d’existence, et souvent ils n’y reviennent que parce qu’ils trouvent au moins ici une nourriture suffisante pour eux et un abri contre l’intempérie des saisons. — Votre observation est tellement juste, ma sœur, qu'hier encore on nous a ramené un pauvre diable qui nous avait quittés il y a six mois à peine. Ne trouvant a s’occuper nulle part, il avait volé pour être reconduit ici. — Eh bien! mon père, quand je sortirai de cet hôpital, je laisserai entre vos mains vingt-cinq mille francs. Vous les donnerez pièce à pièce aux vingt-cinq forçats prêts à être libérés qui vous paraîtront en devoir faire le meilleur usage. De la sorte, ils seront à l’abri des premiers besoins et pourront aviser à se faire une existence heureuse et laborieuse. — J’accepte avec plaisir votre mandat, ma sœur, et au nom des vingt-cinq heureux que je ferai , je vous en témoigne une grande reconnaissance. Vous avez eu là une excellente idée. C’est un germe qui, je l’espère, portera de bons fruits. S’il y avait beaucoup de charités intelligentes comme la vôtre, nous aurions bientôt moralisé le bagne et régénéré la société.
La conversation de sœur Brigitte et de l’aumônier se prolongea encore sur ce sujet; puis ils revinrent au projet de départ de Clémence. Tout fut arrangé et convenu entre eux, de telle sorte que le soir même sœur Brigitte put annoncer son départ aux autres sœurs servantes. Il était fixé au lendemain.
La scène des adieux fut déchirante. Les larmes coulèrent nonseulement des yeux des sœurs servantes, mais aussi des yeux de ces hommes dont Clémence avait si longtemps calmé les dou-
276 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, leurs avec une charité sans égale. Sœur Brigitte partait et les regrets de tous la suivaient, mais à tous elle laissa les souvenirs de sa bonté et de sa bienfaisance. Aux sœurs servantes , elle donna des objets pieux, livres, croix et reliquaires, et dans l’oreille de chaque malade, elle laissa tomber, pour la dernière fois, de sa voix mélodieuse ces paroles douces et affectueuses qui sont le baume de la souffrance.
Quatre jours après, madame Lecerf arrivait à Paris en chaise de poste.
De son cousin Maurice, dont le dévouement égalait l'intelligence et l’intrépidité, elle apprit tout ce qui s’était passé pendant son absence. Sa relation terminée, Maurice Aubigny, cédant aux instances de sa cousine, la conduisit à la maison du boulevard, et, soulevant la trappe, la laissa pénétrer dans le souterrain.
Lecerf était seul ; il cherchait a distraire ses nombreux loisirs par la lecture de livres peu amusants, mais réputés instructifs ; ou bien il ornait ses étranges appartements comme s’il eût dû les habiter toujours. Il arrangeait les plis des tentures, posait les tapis, faisait jouer dans les glaces la lumière de ses flambeaux.
L’arrivée de sa femme suspendit ses occupations. Lecerf attendait Grégoire ; en relevant la tète, il aperçut madame Lecerf et poussa un cri. — Comment! vous ici, Clémence? — Oui, mon ami. En recevant vos lettres, j’ai compris que de nouveaux devoirs commençaient pour moi, et j’ai quitté Toulon. Je viens ici m’enfermer avec vous. — Vous enfermer ! Y pensez-vous? Je ne le souffrirai jamais. Vous ne savez pas ce que vous voulez faire. — Que vous importe, mon ami, si je le fais? — Mais, Clémence, avez-vous réfléchi à ma position? elle est horrible : c’est une mort continuelle, et pouvez-vous consentir à mourir continuellement avec moi ? — J’y consens, dit Cléménce avec énergie. — Attendez encore. Vous ne savez pas tout. Cette maison que Maurice fait bâtir ne sera jamais terminée. On abandonnera bientôt les travaux, sous prétexte de mauvaises affaires subies parl'en-
trepreneur. Cette maison sera une ruine inhabitée. On annoncera de temps en temps qu’on va reprendre les travaux, mais on ne les reprendra jamais. Vous comprenez bien alors, Clémence, que les voisins toujours curieux finiraient par remarquer une femme rendant de trop fréquentes visites à une ruine, et cela éveillerait des soupçons dangereux. Vous serez donc forcée à vous résigner à l’une de ces deux choses, à ne me voir jamais, ou à me voir toujours. — Je choisis la dernière, dit Clémence et rien ne me fera changer de résolution. Je mourrai ici, dans ce caveau, et je jure de ne plus revoir la terre des vivants.
Lecerf prit vivement les mains de sa femme et les serra.
Maurice arriva sur ces entrefaites, et le jeune marin ne put maîtriser son émotion eu voyant le courage résolu de sa cousine. — Quelle différence! dit-il, avec... — N’achevez pas, interrompit Lecerf en donnant une dernière larme à Augusta.
Dès ce moment, une vie nouvelle commença entre les deux époux. Clémence, ravie de sa position, reprit bientôt la santé que l’air de la campagne avait infusée en elle dès son enfance», et qui n’avait été altérée momentanément que par les abstinences de sœur Brigitte. Lecerf écoutait avec délices cette voix mélodieuse, qui semblait toujours celle d’un ange descendu dans les ténèbres des limbes pour consoler et affermir les âmes privées de la vue de Dieu. Clémence, douée d’une instruction universelle et d’un esprit charmant, avait longtemps oublié et négligé ces qualités précieuses, dons du ciel et de l’étude ; mais tousses trésors lui revinrent à la fois, et elle les employa au soulagement moral du prisonnier, son mari, qui oubliait tout dans des entretiens charmants où le cœur et l’esprit s’associaient toujours sans divorce. L’âme de Clémence, à force d'illuminer son visage, y était restée comme une auréole ineffaçable, et la laideur avait disparu.
Le bonheur peut donc se trouver dans toutes les situations, mais auprès de tout bonheur, il y a toujours un démon qui veille. Lecerf ne subissait plus la vie, il la savourait, lorsqu’un
278 SALON& ET SODTËRBAINS DE PARIS, incident terrible vint troubler cet horizon de quatre murs étroits où deux époux, si- longtemps après leur mariage, voyaient se lever leur tardive lune de miel.