CHAPITRE II. - L'EAU DANS LES VILLES
permettent pas de réunir absolument toutes les conditions requises, il faut alors bien déterminer celles aux({uelles il importe surtout de répondre, sans sacrifier outi'e mesure ;\ telle ou telle ])réoccupation dominante, et diriger en conséquence l'étude des projets et l'exécution des travaux.
Tantôt les considérations sanitaires devront faire rejeter entièrement telle combinaison qui paraîtrait excellente à tous autres égai'ds ; et l'on ne devra pas hésiter à s'imposer des charges très lourdes pour écarter un danger, quelque éloigné qu'il paraisse, ou seulement la crainte plus ou moins justifiée d'un péril éventuel pour la santé publique.
Tantôt il conviendra de ne pas montrer une exigence par trop méticuleuse au point de vue de la pureté absolue de l'eau, de ne pas attacher une importance exagérée à des différences d'ordre secondaire, à des nuances insignifiantes, lorsqu'il s'agit avant tout de répondre à l'ensemble de besoins d'une ville, de fournir à tous les habitants, de la façon la plus large et la plus commode, l'eau nécessaire à l'alimentation générale.
25. Alimentation unique. Double alimentation. — Malgré la multiplicité des besoins et la diversité des conditions parfois contradictoires qui s'imposent lors de l'établissement d'une distribution d'eau, c'est le système de l'alimentation unique qui doit être ordinairement préféré : la même eau est alors consacrée à tous les usages et distribuée à tous les habitants par une seule canalisation. Ce système se recommande par sa simplicité, l'économie de premier établissement et d'entretien et la facilité du service. Il est le seul rationnel toutes les fois qu'il s'agit de desservir une localité d'importance médiocre ou moyenne, d'y créer de toutes pièces une distribution d'eau, quand on ne rencontre pas de difficultés extraordinaires pour y fournir en quantité suffisante de l'eau de qualité acceptable, ce qui est le cas le plus ordinaire.
Mais dans toutes les grandes villes, où l'on est obligé de recourir à plusieurs services d'alimentation parce qu'aucune ne répondrait complètement à tous les besoins, dans les localités déjà partiellement desservies où il est devenu nécessaire d'entreprendre des travaux complémentaires, dans celles où les eaux qu'il est le plus facile de se procurer sont de qualité inférieure et où l'eau pure ne peut être obtenue qu'à un prix élevé, il devient logique de recourir à la double alimentation, c'està-dire d'installer deux canalisations complètes et parallèles, apportant l'une l'eau alimentaire destinée au service privé, aux usages domestiques, l'autre l'eau de lavage, l'eau d'usage commun pour les services publics et industriels. Cette division complique évidemment les ouvrages et l'exploitation du service, mais il peut arriver néanmoins qu'elle soit très avantageuse; le principe en découle d'ailleurs tout naturellement de la distinction que l'on est conduit à faire entre les deux natures d'eau affectées à deux catégories d'usages bien différents.
Le choix entre les deux systèmes est, bien entendu, une question
d'espèce, et l'on ne saurait donner à ce sujet d'indication générale : dans chaque cas, suivant les circonstances locales , et les conditions particulières, ce n'est qu'après discussion des diverses solutions en présence que l'on peut prendre la meilleure détermination.
26. Objet de rassainissement des villes. — « Il ne suffit pas depro- « curer à une ville, dit Parent Duchâtelet i, l'eau qui lui est nécessaire « pour les besoins de la vie et le service des usines et des manufactures ; (ç il faut, lorsque cette eau s'est chargée de toutes les impuretés qui « nuisent à notre santé ou à notre bien-être, nous en débarrasser; autre- « ment, en se corrompant, elle serait une cause d'infection et rendrait ce inhabitables les lieux où les hommes l'auraient amenée par leur art « et par leur industrie; de là la nécessité des égouts et des cloaques, « que nous voyons toujours dans les grandes villes, tant anciennes que « modernes, qui ont été abondamment pourvues d'eau. »
L'entraînement rapide des eaux impures — qui ne tarderaient pas à devenir nuisibles — est le complément nécessaire de toute distribution d'eau; l'assainissement doit forcément s'ajouter à Valimentation pour former ce circuit, cette circulation continue dont nous avons signalé plus haut l'importance pour la salubrité des villes.
27. Eaux ménagères, eaux résiduaires, vidanges, eaux pluviales. — Les eaux ménagères, les eaux provenant des maisons, sont très chargées de substances chimiques ou organiques, et on aurait à en redouter la putréfaction, si elles n'étaient pas éloignées sans retard; les eaux pi'ovenant des usines, souvent plus chargées encore de matières fermentescibles, doivent être écoulées au loin avec le même soin ; enfin, dans beaucoup de villes, on y réunit les déjections humaines, eaux- vannes et matières de vidange, et l'ensemble constitue les eaux d'égout, dont il importe de se débarrasser avec la plus grande rapidité.
A cet afflux relativement restreint et presque constant d'eaux impures, il faut ajouter l'apport essentiellement variable, au contraire, des eaux pluviales. L'eau de pluie est parfois recueillie, utilisée, pour les besoins domestiques; mais, dans les villes, elle se charge de tant d'impuretés qu'on ne tarde pas à la considérer comme une eau nuisible ; et, partout où une distribution d'eau est établie, on cesse bientôt de faire emploi de l'eau de pluie, et l'on ne songe plus qu'à s'en débarrasser vite et sans peine.
Lorsque la pluie est abondante et que la masse d'eau tombée dans
1. Ess.ii sur les cloaques ou ôgouls de lu Ville de Paris, 182i. Profficc.
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un temps donné est considéraljle, il en résulte une sorte de torrent qui lave pai-fait(>inoat toutes les surfaces qu'il parcourt, entraîne toutes les impuretés ([u'il rencontre et concourt efficacement au nettoyage irénéral ; lorsqu'elle tombe en moindre (juantité, elle supplée du moins ù l'arrosage, opère un lavage naturel des caniveaux, facilite le curage de toits les canaux destinés à l'écoulement des eaux nuisibles. La pluie doit donc être considérée comme un agent d'assainissement.
Mais, d'autre part, le débit des eaux pluviales, qui tombent pondant un orage sur une surface donnée, est tellement supérieur à celui des eaux impures que fournit une égale superficie, même dans les villes populeuses, que la nécessité d'écouler les eaux de pluie oblige à donner aux ouvrages destinés à l'assainissement des villes des dimensions bien supérieures à celles qui conviendraient pour l'écoulement des eaux résiduaires, des eaux-vannes et des eaux ménagères ; de sorte que, suivant les cas qui se présentent, suivant les circonstances, la pluie est considérée comme une précieuse ressource ou comme une gêne grave; le plus souvent cependant on l'utilise pour l'assainissement des villes, et les ouvrages sont établis de manière à en assurer l'écoulement rapide par les mêmes canaux que les eaux impures,
28. Réseaux d'égouts. — L'écoulement des eaux de pluie et celui des eaux impures, rejetées sur la voie publique, doivent être assurés tout d'abord par la disposition donnée aux chaussées des rues : à cet égard, le système actuel des chaussées bombées au milieu, avec caniveau de part et d'autre et trottoirs surélevés pour la circulation des j^iétons, est bien supérieur à celui des anciennes chaussées à deux revers, avec ruisseau central. Les pentes longitudinales doivent être partout suffisantes pour qu'il n'y ait pas de stagnation, et qu'en un temps très court toutes les eaux parviennent aux bouches d'égout les plus voisines.
Elles tombent alors dans des canaux souterrains, où la température est peu différente de la tempéi'ature moyenne, et oîi elles se trouvent soustraites à l'influence de la lumière, de la chaleur, des causes les plus ordinaires de décomposition rapide.
Dans ces canaux ou égouts, les eaux, réunies sur une faible largeur et glissant sur une surface lisse, trouvent un écoulement plus facile, risquent moins de rencontrer à chaque instant quelque obstacle formant barrage, se trouvent soustraites à la vue et à l'odorat, et continuent, sans aucun inconvénient pour les rues, leur cheminement à travers la ville jusqu'aux points choisis pour leur déversement, points déterminés eux-mêmes de manière à les empêcher de nuii'e désormais à la salubrité publique.
Presque toujours toutes les eaux à éloigner, pluviales et autres, sont réunies dans les égouts, et un réseau uni({ue de canaux souterrains est consacré à l'assainissement général. Mais depuis ([uehiues années on a songé, particulièrement en Angleterre et en Améri(iue, à écouler sépa-
rément les eaux pluviales et les eaux vamies et ménagères, à créer, à cet effet, deux réseaux distincts de caractères très différents et comportant des ouvrages tout à fait dissemblables : le separate system se justifie par les considérations indiquées au paragraphe précédent sur le rôle des eaux pluviales.
29. Épuration des eaux d'égout. — L'assainissement obtenu par le fonctionnement d'un réseau d'égouts n'est pas toujours complet. Le plus souvent, les collecteurs aboutissent à une rivière, dont le courant est chargé d'entraîner au loin l'apport du réseau d'égouts, et où le mélange avec les eaux pures et l'oxydation naturelle finissent par détruire toutes les matières nuisibles.
Mais, lorsqu'il s'agit d'une agglomération très considérable, et que le cours d'eau est relativement peu important, l'oxydation n'est pas suffisante et la rivière est bientôt polluée; il s'y forme des dépôts suspects, il s'y produit des fermentations fâcheuses, les eaux deviennent impropres à tous les usages, les poissons y meurent, il s'en dégage des gaz, etc.
En pareil cas, la tâche de l'assainissement n'est pas terminée, et il appartient aux habitants de la ville de prendre les mesures nécessaires pour éviter l'empoisonnement du cours d'eau, qui serait bientôt nuisible à eux-mêmes et aux habitants des localités inférieures.
Alors interviennent les divers procédés d'épuration des eaux d'égout, qui soulèvent des questions délicates, fort discutées dans ces derniers temps, et qui doivent constituer, dans bien des cas, le complément nécessaire de tout grand système d'assainissement des villes.