DEUX LETTRES DE LAURIER
que le repos, le repos absolu, serait le parfait bonheur. Il ne peut pas nous rester beaucoup d’années à vivre maintenant, et combien je jouirais d’être sorti, pour ce qu’il m’en reste, de l’ardente fournaise où je suis depuis vingt ans et spécialement depuis douze ans.
J’en ai parlé avec quelques-uns de mes collègues, mais ils protestent avec tant d’instance, contre la seule mention de cette intention, que je n’ai pas encore eu le courage de dire : il le faut...
Je t’envoie, de mon côté, tous mes meilleurs vœux.
Bien à toi,
Le 2 janvier 1910, il écrivait :
Mon cher ami,
C’est bien vrai que nous voici à l’année 1910. Qui m’aurait dit, il y a trente ans, que j’arriverais à 1910, m’eût bien étonné et ne m’aurait pas du tout convaincu. J’y suis, et qui plus est, en excellente santé.
Combien, malgré cette belle santé, j’aspire au repos. C’est là la seule chose qui me fasse souvenir que je ne suis plus jeune. Je
n’ai plus de goût à la lutte, et ce que je fais, je le fais simplement par devoir.
Tous les matins je me lève avec la pensée que je vais en finir, et me retirer ; et tous les matins, je reprends le harnais, j’entre dans les mille choses qui me réclament et j’oublie ma résolution.
Bien à toi,
En 1888, on parlait beaucoup de fédération impériale et l’on discutait les opinions exprimées par des hommes éminents en faveur de ce projet. Un jour, dans un caucus du parti libéral, à Québec, Mercier, alors premier ministre, nous suggérait de nous efforcer de rendre les débats de la Chambre plus attrayants en soulevant des questions intéressantes. Je lui demandai ce qu’il pensait d’une résolution ayant pour but de dénoncer les dangers de la fédération impériale et de forcer l’Opposition à se prononcer sur cette question. « C’est une excellente idée, me dit Mercier ; prépare ta motion, nous allons avoir une discussion intéressante et embarrasser sérieusement nos amis conservateurs. »
Je rédigeai la résolution et la lui fis lire ; il en fut satisfait, mais il me dit qu’afin d’empêcher l’Opposition de proposer un amendement, et de la forcer à voter, il se lèverait à la fin de mon discours, et poserait la question préalable. C’est ce qu’il
fit au grand désappointement des conservateurs. M. Taillon se fâcha, reprocha à Mercier d’avoir recours à un expédient qui empêchait l’Opposition de proposer un amendement à la motion, et déclara que si la question préalable n’était pas retirée, les membres de l’Opposition quitteraient la Chambre. En effet, Mercier ayant refusé de retirer sa question, M. Taillon et ses amis s’en allèrent au milieu des rires et des applaudissements des députés libéraux, et naturellement la motion fut adoptée unanimement.
Cette épineuse question surgit de temps à autre, comme un spectre, et, à l’heure qu’il est, elle est en Angleterre comme au Canada un sujet de discussion et d’inquiétude.
De même qu’en 1888, je n’hésiterais pas à proposer une résolution déclarant que ce projet de fédération devrait être repoussé dans l’intérêt de l’Angleterre comme du Canada. Je crois devoir résumer, sous forme de propositions ou de questions, les objections que l’on peut y opposer.
1° Comment le grand Conseil au congrès fédéral pourrait-il concilier les intérêts de l’Angleterre avec ceux de ses colonies, et comment pourrait-il concilier les intérêts de ses possessions africaines et asiatiques avec
ceux des autres parties de l’Empire, du Canada spécialement ?
2° Qu’y a-t-il de commun entre les noirs de l’Afrique, les jaunes de l’Asie et les habitants de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Canada ?
3° La fédération créerait une source de confüts funestes à la paix, à l’harmonie des différentes parties de l’Empire et causerait à l’Angleterre des embarras domestiques et internationaux,
4° Comment pourrait-elle favoriser les produits de ses colonies sans soulever une résistance violente, au sein de sa population, qui ne consentira jamais à l’augmentation du prix des céréales et des produits alimentaires ?
5° Comment pourrait-elle accorder un tatif de faveur à ses colonies sans violer ses traités avec les autres nations, sans mécontenter sérieusement les États-Unis ?
6° Les décisions du Conseil impérial susciteraient nécessairement des mécontentements et des conflits qui, au lieu de resserrer le lien colonial, finiraient par le briser, au grand désappointement des fauteurs de l’impérialisme.
7° Quel intérêt le Canada peut-il avoir à confier ses destinées commerciales et politiques à un Conseil où il serait nécessaire-
ment représenté par une infime minorité, à se voir imposer une politique qui l’empêcherait de contracter avec les États-Unis les traités les plus utiles à ses intérêts, à sa prospérité ?
8° Comment pourrait-il favoriser les intérêts européens, au détriment de ses relations commerciales et industrielles avec notre grand et riche voisin dont notre prospérité dépend en grande partie, et qui nous offre le plus riche marché du monde ?
9° La fédération impériale n’aurait-elle pas pour effet d’arracher plus ou moins le Canada de l’orbite américain où il doit se mouvoir et accomplir ses destinées, et ne mettrait-elle pas aux pieds de ce jeune géant des liens qui gêneraient sa marche dans la voie du progrès ?
10. Donc, à tous les points de vue, le Canada n’aurait rien à gagner et il aurait tout à perdre dans une fédération impériale ; mais cette fédération permettrait à un Conseil, où les hommes d’État anglais seraient en majorité, de mettre au service de l’Angleterre toutes les forces de l’Empire.
11° Nous pouvons maintenant refuser de participer à une guerre funeste à nos intérêts. Que deviendrait cette liberté ?
Devons-nous la sacrifier au droit illusoire d’être consultés sur l’opportunité d’une
guerre qui ne nous intéresserait nullement ou sur les conditions d’un traité de paix ?
12° Les quelques représentants que le Canada aurait dans le Conseil pourraient-ils résister aux influences du milieu et oseraient-ils s’opposer à la volonté de la majorité, et, s’ils en avaient le courage, empêcheraient-ils cette majorité d’obliger le Canada, comme les autres possessions britanniques, à participer à une guerre jugée nécessaire aux intérêts de l’Empire ?
13° Quel serait le rôle de la province de Québec dans ce grand Conseil où elle serait peu ou point représentée, et quel intérêt peut-elle avoir à entrer dans cette galère, dans cette voie de complications, de disputes et de conflits? N’en avons-nous pas assez?
Tous ceux qui tiennent à conserver au Canada les institutions politiques que l’Angleterre nous a données et que nous aimons et respectons, auraient bien tort de les mettre en danger par des projets où notre loyalisme pourrait si souvent venir en conflit avec les intérêts les plus chers du Canada, où notre autonomie serait nécessairement amoindrie. Au lieu de perdre leur temps dans les rêveries impérialistes, le devoir de nos hommes d’État est de consacrer tous leurs efforts, toute leur intelligence au rétablissement de notre situation financière si com-
promise par nos sacrifices exagérés pour la guerre.
Plus que jamais notre politique doit être avant tout et par-dessus tout, nationale, vraiment canadienne.