LE PARTI LIBÉRAL ANGLAIS ET L IRLANDE
demandait l’abolition, mentionnons surtout le serment du test qui ne permettait pas aux catholiques d’entrer dans le Parlement anglais sans faire un acte d’apostasie ou d’abjuration, et cet odieux acte de défranchissement qui excluait les catholiques de tout emploi public et leur refusait toute espèce de grades importants dans l’armée de terre ou de mer. Les Irlandais avaient bien le droit de verser leur sang pour la gloire de l’Angleterre, mais comme simples soldats seulement.
Ce sont ces lois odieuses que Fox, Grey, Grenville et les autres chefs libéraux cherchèrent à faire disparaître. La lutte fut longue et acharnée, car le parti tory ou conservateur considérait ces lois comme le boulevard de l’Église et du Trône. Pitt refusa d’accomplir les promesses qu’il avait faites à l’Irlande, et combattit les résolutions que Lord Grenville et Fox proposèrent en 1805 en faveur des catholiques.
Ce fut ensuite le ministère de Lord Grenville qui, le premier, entreprit d’émanciper les catholiques et de les faire entrer dans la possession de leurs droits de sujets anglais.
C’est en 1807 que Lord Howick proposa, au nom du ministère libéral dont il faisait partie, une résolution ayant pour but de permettre aux soldats catholiques le libre exer-
cice de leur religion. Cette proposition enflamma le fanatisme et fut accueillie par des cris de fureur ; elle tua le ministère Grenville et donna le pouvoir au parti tory.
Les chefs libéraux ne continuèrent pas moins la lutte ; à chaque session ils revinrent avec des requêtes et des résolutions en faveur de l’Irlande et des catholiques. Pendant quinze ans encore, ils exposèrent les griefs de l’Irlande, et demandèrent dans des discours qui remuèrent le monde entier, que justice lui fût rendue. O’Connell parut et porta les derniers coups à la citadelle du fanatisme.
L’opinion était tellement changée, que, pour ne pas tomber, le ministère conservateur du duc de Wellington, qui avait toujours repoussé les demandes des catholiques, accepta en 1828 le bill de Lord John Russell, l’un des chefs du parti libéral, lequel abolissait le serment du test, et faisait adopter lui-même, l’année suivante, le bill d’émancipation qui ouvrait enfin les portes du Parlement anglais aux catholiques. Afin d’apaiser le parti tory et protestant qui ne pouvait leur pardonner leur changement d’opinion, Peel et Wellington firent adopter par le Parlement des lois qui diminuaient considérablement les avantages que les catholiques avaient obtenus
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par l’Acte d’émancipation. Ils perdirent complètement le mérite de ce qu’ils avaient fait, en convainquant les catholiques que la crainte seule de perdre le pouvoir les avait animés.
A partir de cette époque jusqu’à nos jours, le parti libéral continua de lutter en faveur de la liberté religieuse et politique. Sans doute, il n’a pas toujours satisfait complètement les catholiques, lorsqu’il a été au pouvoir, mais c’est grâce à lui que la cause de l’Irlande n’a cessé d’être agitée dans le Parlement anglais et de gagner du terrain.
C’est un ministère libéral, le ministère de lord Grey, qui, le premier, eut le courage d’aborder la question des dîmes et de mettre la main sur les privilèges odieux dont jouissait le clergé protestant.
Et c’est un ministère libéral, celui de Gladstone, qui a délivré l’Irlande des iniquités auxquelles elle était soumise depuis des siècles, en abolissant l’Église établie d’Irlande.
C’est encore un ministère libéral qui, avant la guerre, faisait adopter par le Parlement un bill accordant à l’Irlande la plupart des libertés qu’elle réclamait depuis si longtemps. Et c’est un premier ministre libéral, Lloyd George, qui, avec l’aide d’un
grand nombre de conservateurs, vient de faire adopter par les deux Chambres une loi qui serait saluée comme un triomphe par les Irlandais s’ils avaient comme autrefois des chefs sages et prudents, s’ils n’étaient pas dominés, égarés par des agitateurs qui veulent forcer l’Angleterre à consentir à l’indépendance complète de l’Irlande, à sa séparation du Royaume-Uni. Ils savent pourtant que l’Angleterre ne peut consentir à cette amputation sans décréter sa déchéance, et que conséquemment ils jettent leur malheureuse patrie dans les horreurs d’une guerre civile où elle sera nécessairement écrasée, quand ils pourraient obtenir par la diplomatie à peu près tout ce qu’ils veulent.
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Quiconque lit l’histoire de l’Irlande ne peut s’empêcher de déplorer les injustices et les persécutions odieuses dont elle a été victime pendant des siècles, et de flétrir en même temps l’auteur de ses maux, l’Angleterre. Tout ce qu’on peut dire sur le caractère irlandais, sur les querelles intestines dont ce malheureux pays était le théâtre avant son annexion à l’Angleterre, ne peut justifier la politique exécrable du gouvernement anglais à son égard. Tout ce que l’imagination la plus cruelle peut inventer pour dépouiller un peuple de sa foi et de son caractère national, le réduire à l’impuissance, à la misère la plus abjecte, fut appliqué à l’Irlande.
Voici quelques-unes des lois abominables auxquelles les Irlandais furent soumis pendant plusieurs siècles :
Ils ne pouvaient remplir aucun emploi public ni être membres, soit du Parlement irlandais ou du Parlement anglais, sans
prêter un serment qui était un acte d’abjuration ;
Ils ne pouvaient être tuteurs de leurs enfants et la garde de celui qui se faisait protestant leur était enlevée ;
L’aîné de la famille qui renonçait à sa religion pour adopter la religion protestante, avait droit seul à l’héritage de son père ;
Ils étaient obligés d’envoyer leurs enfants aux écoles protestantes, et aucun maître d’école ne pouvait enseigner s’il était catholique ;
Les évêques catholiques et les prêtres, membres de communautés religieuses, étaient bannis sous peine d’être pendus ;
La délation la plus honteuse était encouragée et largement payée ; elle s’introduisait partout et livrait à la justice, au bourreau parfois, des gens coupables de peccadilles, innocents souvent ;
Toutes les terres étaient possédées par des capitalistes et des lords vivant en Angleterre, et louées par eux aux Irlandais aux conditions les plus onéreuses, à tel point que si elles rapportaient plus que le prix du louage, ils avaient droit au surplus, et pouvaient chasser ces pauvres gens pour les raisons les plus futiles afin de s’emparer de tout ce qu’ils possédaient :
Tout Anglais pouvait s’emparerd’un cheval qui lui plaisait, en payant au propriétaire cinq livres ;
Il était défendu aux Irlandais de s’établir dans certaines villes et ils ne pouvaient prendre part à des pèlerinages, sous peine d’amende et du fouet ;
Il leur était défendu d’exporter le beurre, le bétail et la laine.
Ce n’est pas tout, mais c’est assez pour donner une idée des souffrances de l’Irlande, pour excuser les révoltes qui si souvent l’ensanglantèrent, mais qui n’eurent d’autre effet que d’empirer son sort infortuné.
C’est aussi suffisant pour s’expliquer les sentiments de haine et de vengeance que les Irlandais se sont transmis de père en fils.
Mais l’acte d’émancipation catholique de 1829 a abrogé les lois tyranniques qui empêchaient les Irlandais catholiques de siéger dans le Parlement et les conseils municipaux, d’occuper des emplois publics, de faire instruire leurs enfants par des maîtres d’école catholiques, de jouir de presque tous les droits que possède un sujet britannique. Tous les abus ne sont pas disparus, mais Lloyd George est à la veille d’offrir à l’Irlande un bill d’autonomie qui lui permettra de se gouverner à sa guise, une autonomie plus complète que celle
dont tous les chefs irlandais, depuis cent ans, auraient été si heureux de se contenter. Malheureusement, ce n’est plus suffisant, l’Irlande ne veut rien moins que l’indépendance absolue, sa séparation de l’Angleterre, et elle s’est même constituée en république. Elle exige ce que Lloyd George lui-même, malgré ses vues libérales, ne peut accorder, car ce serait le démembrement, la déchéance de l’Angleterre.
Le gouvernement anglais est prêt à accorder à l’Irlande tous les pouvoirs de l’autonomie, excepté celui d’avoir une armée et une marine, qui seraient une menace permanente à l’Angleterre. Il ne veut pas que l’Irlande, en cas de guerre, serve de base navale aux ennemis de l’Angleterre.
Les Irlandais savent bien que Lloyd George ne peut pousser l’esprit de conciliation et le désir de satisfaire l’Irlande jusqu’au sacrifice des intérêts les plus sacrés de l’Angleterre. Ils doivent savoir que leur refus d’accepter ce qu’ils peuvent obtenir aura pour résultat une guerre civile qui couvrira l’Irlande de ruines et de sang, et la mettra plus que jamais à la merci de l’Angleterre. Comment alors peuvent-ils assumer une pareille responsabilité ?
La haine et la rancune sont mauvaises conseillères en politique et fontsouventper-
dre à un peuple les droits et privilèges qu’il aurait pu obtenir sans avoir recours à la force. Les crimes commis par les fanatiques et les représailles sanglantes qu’ils ont produites, doivent effrayer les Irlandais sages et raisonnables sur les résultats d’une lutte à main armée et les induire à accepter les concessions du gouvernement anglais.
« Tout ou rien » est une politique dangereuse, criminelle souvent.
Si en 1837 on avait offert aux Canadiens un système de gouvernement semblable à celui que l’Irlande peut obtenir, il n’y aurait pas eu d’insurrection. Et malgré les craintes que l’Acte d’Union de 1840 leur inspirait, ils résolurent d’en tirer le meilleur parti possible ; ils ne le regrettèrent pas, car après une lutte admirable de quelques années, ils faisaient la conquête du gouvernement responsable.
Aussi, nous devrions conseiller aux Irlandais de suivre notre exemple, et malgré nos sympathies pour ceux qui en ce moment sacrifient leur vie pour la cause de l’Irlande, nous ne devrions pas aller jusqu’à les approuver de refuser le seul régime de liberté et d’indépendance qu’ils peuvent obtenir maintenant sans forcer l’Angleterre d’avoir recours à une répression sanglante.
En tout cas, sachant que l’Angleterre ne
consentira jamais à une séparation si pleine de dangers pour son prestige dans le monde et pour son autorité dans toutes les parties de son immense empire, pour sa sécurité même, nous ne voyons pas comment des sujets britanniques, des amis même de l’Irlande, peuvent l’encourager à poursuivre une politique si funeste à ses intérêts comme à ceux de l’Angleterre.
Les griefs que nous pouvons avoir contre les hommes d’État anglais d’autrefois et nos sympathies pour l’Irlande ne peuvent nous empêcher d’être justes envers l’Angleterre et de reconnaître qu’elle fait ce qu’elle peut pour satisfaire les aspirations du peuple irlandais.
Quant à nous, je me demande s’il serait sage, dans de pareilles conditions, de nous compromettre aux yeux de l’Angleterre et de nos concitoyens anglais, en prenant fait et cause pour l’Irlande, en leur faisant croire que nous sommes toujours du côté de leurs ennemis.
Après tout, les Irlandais ne se sont jamais gênés de séparer leur cause de la nôtre dans des circonstances où nous avions le droit de compter sur leur concours et leurs sympathies. Cela nous permet d’envisager froidement la situation et de demander que justice leur soit rendue, sans injustice pour
l’Angleterre. D’ailleurs pourquoi nous faire du mal lorsque nous ne pouvons leur faire aucun bien en les encourageant à persévérer dans une politique si désastreuse ?
Le meilleur moyen de leur être utile est de nous joindre à eux pour continuer à demander le « Home Rule » pour l’Irlande, mais non pas un « Home Rule » que l’Angleterre ne peut consentir à lui accorder.
Le sentiment qui n’est pas appuyé sur la justice ne peut produire rien de bon. L’Histoire constate que les meilleures causes ont été ruinées par les exigences injustes et les excès des démagogues. La cause de l’Irlande aura-t-elle le même sort ? Les journaux de France les plus sympathiques à l’Irlande la mettent en garde contre ces dangers et lui conseillent de chercher dans la conciliation ce qu’elle ne pourra obtenir par la force et la violence.
Naturellement, mon article sur la question irlandaise, ne plut pas aux partisans passionnés de la révolution qui afflige l’Irlande. Dans une assemblée, à Québec, un Monsieur Whitaker me reprocha d’être hostile à la cause de ses compatriotes.
Je crus devoir lui répondre en adressant au Soleil la lettre suivante :
Monsieur le Directeur,
Un mot seulement pour relever quelques assertions mal fondées de M. Whitaker.
Il affirme que je veux empêcher mes compatriotes de sympathiser avec les Irlandais dans la lutte qu’ils ont entreprise contre l’Angleterre. Il oublie que je les ai encouragés à les aider à obtenir le Home Rule, mais un Home Rule que l’Angleterre veut et peut accorder sans consentir à son démembrement, à sa déchéance, sans mettre en danger son autorité dans toutes les parties de son empire, sans la forcer à opposer la violence à la violence.
A la vue de l’orgie de crimes, de meurtres, d’assassinats et de représailles épouvantables dont l’Irlande est le théâtre, je suis convaincu que les Irlandais raisonnables et leurs vrais amis devraient y mettre fin en acceptant, comme étape, ce qu’on offre à l’Irlande, en évitant une révolution qui couvrirait l’Irlande de ruines et de sang, qui empirerait son sort au lieu de l’améliorer, et lui enlèverait peut-être les libertés qu’elle a conquises et dont elle jouit maintenant.
M. Whitaker prétend que l’Irlande ne
peut accepter le Home Rule qui lui est offert parce que le gouvernement anglais se réserve la police, l’accise, les douanes, les postes, la nomination des juges et l’éducation. Mais c’est à peu près le Home Rule que possède la province de Québec dans la Confédération, où les mêmes réserves ont été faites en faveur du parlement fédéral, à l’exception de l’éducation, et encore je crois avoir raison de dire que le projet de Lloyd George n’enlève pas à l’Irlande tout contrôle sur l’éducation. D’ailleurs si, au lieu de repousser tout d’abord avec mépris ce projet, les Irlandais avaient consenti à le discuter, ils auraient probablement obtenu davantage. Mais tel qu’il est il vaut mieux l’accepter que de courir le risque de ne rien avoir, après avoir subi les horreurs d’une révolution accompagnée d’une guerre civile.
Il y a cinquante ans que je plaide la cause de l’Irlande, que je prends part à tous les mouvements qui ont lieu en sa faveur. Mais, cette fois, la voyant à la merci des éléments les plus violents, les plus fanatiques, qui cherchent le succès dans les menées les plus criminelles, dans la violence la plus condamnable, et exposent l’Irlande à perdre ce qu’elle a conquis au prix de si grands sacrifices, je considère que refuser ce que le gouvernement
anglais offre est une erreur déplorable, et, qu’en tout cas, les Canadiens-Français ne devraient pas se faire du mal en encourageant une politique aussi injuste pour l’Angleterre que funeste à l’Irlande.
Mes sympathies pour l’Irlande et l’intérêt de mes compatriotes sont les seuls motifs qui m’inspirent en cette circonstance. Et je suis convaincu que les événements me donneront raison et démontreront quels sont les véritables et sincères amis de l’Irlande.
Dans le mois de mars 1915, l’auteur de ce volume proposait au Sénat la résolution suivante :
« Considérant que l’un des principaux buts de l’établissement du Sénat a été la protection des minorités, cette Chambre, sans déroger aux principes de l’autonomie provinciale, ne peut que regretter les divisions qui semblent exister dans la province d’Ontario au sujet de la question des écoles bilingues et croit que, dans l’intérêt du Dominion tout entier, toutes ces questions devraient être étudiées à un point de vue généreux et patriotique et réglées de manière à maintenir la paix et l’harmonie parmi les divers groupes nationaux et religieux de ce pays conformément aux vues des Pères de la Confédération et à l’esprit de notre Constitution. »