LETTRE DES « ANNALES TÉRÉSIENNES
en possession de ses facultés intellectuelles, sain de corps et d’esprit, et il faut en remercier la Providence. » Malheureusement on aime à se faire illusion et les amis, comme l’amour-propre d’ailleurs, encouragent cette illusion.
Toutefois, mieux vaut pour moi être dans le coin des Anciens que dans un endroit où ma prose souffrirait d’être mise en comparaison avec des écrits aussi remarquables que ceux parus sous votre signature dans les derniers numéros des Annales. Vraiment elles m’intéressent, vos Annales ; elles évoquent des souvenirs précieux, elles rappellent les noms de condisciples aimés, de professeurs dévoués. Mais ils sont rares les survivants de ma génération, ceux aussi qui furent mes premiers professeurs.
L’un des derniers, et non pas le moins brillants, de mes confrères de classe, vient de disparaître. Je parle de Routhier dont la carrière a tant fait honneur aux Lettres canadiennes. Nous commençâmes nos études en même temps, en 1850, et nous les poursuivîmes ensemble jusqu’à la Rhétorique. C’était un élève modèle, modeste, pieux et laborieux, dont le talent s’affirma surtout dans les dernières années de ses études. Ses succès littéraires en Belles-Lettres et en Rhétorique faisaient
croire et dire qu’il baisserait dans les mathématiques ; mais on se trompait, car il remporta tous les premiers prix dans les deux années de philosophie. En Versification, il avait composé, sur saint Stanislas de Kostka, un poème, un drame je crois, qui fit sensation au collège.
Nous n’avons pas été aussi intimes que nous aurions dû l’être. Croyant que j’étais l’auteur d’une critique piquante parue dans 1’ « Opinion Publique », il se vengea en publiant, sous le pseudonyme de Piquefort, une satire peu agréable pour moi. Malheureusement je ne pouvais le détromper sans faire tomber ses soupçons sur l’écrivain qui avait adopté le pseudonyme de Lépine.
Ces regrettables malentendus ne sont pas rares dans notre vie politique et littéraire. Cela ne m’a pas empêché de rendre hommage à ses vertus et à ses œuvres littéraires toutes les fois que j’en ai eu l’occasion. Je l’ai entendu parler dans une circons tance où il avait à lutter contre des orateurs français de premier ordre, et il ne leur fut pas inférieur. Le séminaire de Sainte-Thérése a le droit, comme le disait M. l’abbé Auclair, de le mettre au premier rang de ses illustrations. Sa vie a été bonne, nationale et chrétienne.