‹ SalvandyChapitre 1 sur 2 · AVIS · texte numérisé non relu

AVIS

C'est à tort que, dans la notice consacrée à Léon Gozlan (page 58). nous avons dit que M. Durand Saint-Amand, aujourd'hui préfet dii Vaucluse, avait été gouverneur des Tuileries en 1848. Une ressemblance de noms a causé Terreur. Cette dignité fut remplie par lo citoyen Fournier Saint-Amant, auquel revient de droit Tanocdote des truffes.

SALVANDÏ

La !25 février 1848, nous allions au hasard, le long des rues dop:ivécs par l'émeute, et nous songions à la vanité des ])Ouvoirs de ce monde.

Comme nos yeux se [portaient sur les barricades énormes, dont quelques-unes atteignaient le troisième élage des maisons, et que cet illustre maréchal Bngeaud

préteiidail renverser d'un souffle, nous nous sentîmes frapper sur l'épaule.

— Citoyen, nous dit un jeune homme armé d'un élégant fusil de chasse, êtesvous curieux de voir un ministre de Louis - Philippe? L'espèce en est rare depuis deux jours.

En même temps il nous désignait uu personnage de haute stature, qui coudoyait la fouie sans gêne, posait un pied ferme sur le sol tourmenté, franchissait comme nous les barricades et regardait en amateur ces pyramides cyclopéenncs de rémeute.

Nous répondîmes au porteur du fusil de cliasse :

— Il est probable, monsieur, que vous vous trompez. Tous les ministres sont en fuite. Votre homme, d'ailleurs, n'a pas la mine d'mi vaincu. Regardez sa fière prestance! On le prendrait pour un membre du gouvernement provisoire.

— Citoyen, reprit notre interlocuteur, je suis sténographe du NationaL

Nous nous inclinâmes profondément à cette révélation.

Il ajouta :

— Trois ou quatre cents fois, j*ai vu celui dont je vous parle ; j'ai sténographié ses discours à la Chambre, et je vous affirme que c*est un des ex ministres.

U) salva.ndy

— Eu ce cas, ce ne peut être (|ue le comte de Salvaudy.

— Vous Favcz uommé, fit le sléuograplie.... Uu gaillard qui a de Taplomb, u*est-il pas vrai, citoyen ?

Deraplonib!... Dites du courage,

monsieur :

— Oui, ma foi! je pense comme vous.

Une poignée de main cou|xi court au dialogue. Le jeune homme prit à gauche, nous prîmes à droite.

Ceci nous est reveim eu mémoire, et le trait nous paraît digne de servir en quel- (jue sorte d'épigraphe au volume que nous consacrons à Tancien n)inistre.

Narcisse-Achille de Salvandy est né le Il juin 1795, à Condom *, patrie du compilateur François Sabbatliler, de Thistoriographe Duplcix et de Tamiral Biaise de Monlluo.

Sa famille, originaire d'Irlande, émigra vers 1689, et suivit les Stnarts sur la terre iFexil.

Dès le début de cette notice, nous avons à combattre une indigne calomnie, propagée par certains biographes démagogues. Ils ont prétendu que M. de Salvandy était hlsd'un prclre et d'une religieuse.

Voici à quoi se réduit l'inceste spirituel charitablement attribué aux parents de notre héros.

* Di>parteiuent da Gers.

12 SALVANDÏ

M. de Salvandy père, desliiié comme cadet de famille à l'état ecclésiastique, n'avait pas encore reçu les ordres le jour où les terroristes essayèrent de démolir l'édifice chrétien que dix-huit siècles ont si fortement consolidé sur le sol de la France.

Le jeune séminariste usa de sa liberté reconquise, et ne crut pas devoir rester fidèle à une vocation qui lui était imposée.

Bientôt il épousa une jeune fille noble, destinée comme lui par des convenances de famille à l'état religieux, mais qui achevait à peine son éducation au cloître, et n'avait point encore pris le voile.

Tous deux pouvaient, dans le sens le plus strict des observances chrétiennes.

SALYAiNDY 15

coiUiactcr mariage sans remords et sans parjiire.

Nos époux n'étaient pas riches.

Tout le patrimoine de leur race venait d*èlre englouti dans la tourmente. Ils se réfugièrent à Paris, où la génc se caclie beaucoup plus facilement qu'en province, et cherchèrent à suppléer par quelque industrie à leurs insuffisantes ressources.

M. deSalvandy père ne songea même point à demander une place au gouvernement impérial.

Ses aiïee lions étaient ailleurs; il avait le culte des souvenirs.

D'autre part, il ne se sentait entraîné

par aucun élan vers la gloire des armes.

Comme tous les esprits indépendants et lettrés, il abominait le commerce, et Thémis avec ses allures chicanières ne lui donnait pas la moindre envie d'aborder le barreau.

Que faire cependant? Il fallait vivre.

Ayant rapporté de sa province un mobilier considérable, seul débris d'une arislocratiquc opulence, il s'inslalle dans une maison de la rue Cassette, y garnit cpjelc;ucf npparlcmcnts, et les donne on location.

Ses botes sont de vieux nobles ruines ou des prêtres éeliappés à la guillotine.

Se conl'ormant à l'usage des maisons garnies, les jeunes époux admellent à leur

SALVAÎNDY i:»

table tous les locataires, et Ton écrit sur la porte en lettres saillantes :

PENSION BorRGEOisE. — Tublc dliôte à cinq heures.

Assurément la position pouvait être plus lïatteuse pour Tamour-propre; mais elle ne rabaissait eu rien le caractère do riiomme conscieucicux qui s'y résignait.

Son fils lui-niémc, bien que pomvu d'une dose de vanité peu commune, a le bon esprit de ne point rougir de riiistoiro delà table d'Iiôte.

Honorant au contraire le courage de ses parents, il acheta la maison de la rue Cassette. Jamais il n*en est sorti, même pour aller demeurer au ministère de rinslruc-

lion publique. A riieure où nous écrivous, il habile encore Fancienne demeure paternelle.

TQarcisse-Acliille de Salvandy nous ajv prend lui-même comment il fut élevé.

Ses parents ridolâlraient.

Joyeux, spirituel, espiègle, il ne connut dans son enfance ni les reproches, ni les punitions. Tous ses désirs étaient accomplis , tontes ses paroles avaient force d'oracle.

On le regardait très - sérieusement comme la huitième meneille du monde.

Il reçut de son jmre les premiers élt^ ments de l'éducation ; mais un cxrt's d'indulgence g.Uait tout.

SALVARDV 17

Charmé de la geiitfllesse de son élève el de sa vivacité de réplique, le professeur lui lâdiait la bride et cédait à ses fantaisies les plus bizarres, à ses instincts les plus répréliensibles.

Agé de douze ans à pdne, Narcisse- Achille avait déjà lu Voltaire et portait des bolles.

U courait risque de franchir les linkites de Taddescence, monté sur ce dada présomptueux qui a rendu tant d'autres petits prodiges paifaitement ridicules, et qui les jette dans une infinité de casse-cou lorsqu'ils arrivent à Tâgc dliomme.

Le hasard voulut qu'une aventure, aussi mortifiante que salutaire, le ramenât dans bi bonne voie.

Celait en 1807, au plus fort des triomphes de l'Empire.

Beaucoup de vieillards polis et lettrés, débris de toutes les opinions et de tous les régimes, hantaient alors le café Procope ', rue de rAncienne-Comédie , et hu conservaient un air dix-huitième siècle, assez curieux sous le règne du sîibre^

M. de Salvandy père, habitué de cctélablisicmcut, y allait tous les soirs savourer

* Ce café, le plas ancien de Paris, fat fondis à la lin du règne de l>ouis XIV, par un sieur François Vrocope, dont le fils, Procope-Couleau, se mit à écrire pour le théâtre et amena tous les auteurs de Paris à rétablissement paternel. VoilA pourquoi, cent années ilurant, le café Procope fut le rendez-vous des gens de lettres. Nous écrivons cette note tout exprès pour la faire lire an savant journaliste qui demandait, il y a quinze jours, comment il se faisait que l'historien Procope eût été le parrain d'un limonadier.

sa deini-tasse et faire sa partie de dominos.

Régulièrement, il amenait son fds avec lui.

Notre petit bonhomme ne manquait jamais de prendre part à la conversation générale, tranchant avec un aplomb superbe toutes les questions les plus sérieuses eu politique, en litléralure, et même on science militaire.

11 fallait Tentcndre discuter les plans de campagne de l'Empereur.

Achille annonçait les marches et les contre-marches ; il prédisait les victoires , et, pour appuyer ses belles argumentations théoriques , on Tenlendait citer à tout

ijtiO publique. A Tlii un^ où twus êcrivous, il habile eiKore IvtiKÎeiuie iknieiuv iKilernelle.

Nareîsse-Acbille île Salx^inlt twws apprend luÎHuèiiie coQimeiU il lut élevé.

Ses pareuls TitMàlnùenL

Joyeux, spiriUiel, espii^le, il ne couuut dans son enfance ni les ivpixklies, ni les inuiitions. Tous ses désirs élaient accomplis , toutes ses p;in>les avaient Ibitre «1*0racle.

Ou le i-egardait li\«s - séiieusemeiit comme la huitième merveille du monde.

Il reçut de son père les premiers éléments de l^éducation ; mais un excès d'indulgence gâtait louf.

SALVAKDV 17

Charmé de la gentillesse de sou élève et de sa vivacité de réplique, le professeur lui lâchait la bride et cédait à ses fantaisies les plus bizarres, à ses instincts les plus répréhensibles.

Agé de douze ans à peine, Narcisse- Achille avait déjà lu Voltaire et portait des hoUes.

Il courait risque de franchir les liniites de Tadolescence, monté sur ce dada présomptueux qui a rendu tant d'autres petits prodiges parfaitement ridicules, et qui les jette dans une infinité de casse-cou lors^ qu'ils arrivent à Tâgc d'Iiomme.

Le hasard voulut qu'une aventure, aussi mortifiante que salutaire, le ramenât dans la bonne voie.

allez du même train jusqu'à voire majorité, je vous annonce que vous serez un jeune homme de la plus complète ignorance.

— Monsieur! cria Narcisse-Achille, dont la face devint pourpre.

— Oui , mon petit ami , vous ne serez absolument bon à rien. Ne vous fùchez pas, je m'explique, reprit paternellement M. Faucon. Vous venez au café Procope, au lieu d'aller au lycée : premier tort !

Hais je vous en reproche un autre plus grave, c'est de parler toujours, c'est de parler quand même. II ne faut pas, à votre âge, avoir la prétention de se faire écouler par les hommes mûrs. Sachez que vous n'avez rien à leur enseigner, mon

ami. En les écoutant, au contraire , vous pouvez retenir tout ce qu'ils savent.

La mercuriale était rude , bien que débitée sur un ton doux et bienveillant.

Narcisse-Achille ne savait plus quelle contenance tenir. Il regardait son père comme pour lui demander appui ; mais ce dernier, frappé de la justesse du raisonnement de M. Faucon, ne songeait en aucune sorte à venger l'orgueil blessé de son fils.

Il pressa la main du bibliothécaire et le remercia de sa franchise.

A partir de ce jour, le petit orateur ne parut plus au café Procope. On se mit en campagne afin de lui obtenir une bourse.

Vingt-deux ans plus tôt, c est-à-dirc eu 1785, M. de Salvandy père avait connu très-intimement Cambac^rès, alors conseiller à la cour des comptes, de Montpellier. Depuis, il ne l'avait point revu au sein des grandeurs.

Il se décida, dans l'intérêt de son fils, à une démarche qu'il n'eût jamais faite pour lui-même.

On n'abordait pas aisément, à cette époque, son altesse sérénissime le prince arcfai-chancelier de TEmpire. Néanmoins, on savait que tons les jours il paradait une heure ou deux sous les tilleuls du Palais-Royal, flanqué de ses comm^isaux habituels, le marquis d'AigrefeuilIc et le marquis de Villevieiile.

SALVANDÏ 25

Villevieille était sec, long et pâle.

Il ne lui manquait qu'un plat à barbe , une lance et une armure pour ressembler au célèbre héros de la Hanche.

D'Aigrefeuille, par contre, avait une face cramoisie , et sa corpulence ronde et courte lui donnait la mine d'un poussah.

Rien n'était bizarre comme cette trinilé gastronomique, suivie à distance respectueuse par un cortège de badauds.

M. de Salvandy père prit son courage à deux mains.

Il perça la foule et réussit à aborder le 1

prince dans une de ses promenades au^ Palais-Royal. 11 le trouva paré de tous ses rubans et de tous ses ordres.

2C SAl.VAKDÏ

Cambacérès reconnut son ancien camarade.

Il lui fil un accueil très-aimable et lui promit une bourse ; mais cette promesse ne se réalisa point.

Faligué d attendre^ le père d'Achille s'adressa directement à M. de Fonlancs , grand maître de TUniversité. Le proviseur du lycée Napoléon, M. de Wailly, appuya sa requête, et reçut Tex-oratcur du café Procope au nombre de ses élèves, en attendant la réponse du ministre.

Bientôt une lettre de H. de Fontanes sanctionna cette admission provisoire.

A son premier dimanche de sortie, Nar-

SALVANDY i7

cisse-Achille, vêtu de pied en cap de l'uniforme des lycéens d'alors, — habit blanc, garni du col et des revers orange, chapeau à claque, culolfe courte et bas bleus, — alla sonner à la porte du bibliothécaire de Sainte-Geneviève, qu'il trouva corrigeant des épreuves grecques.

— Me reconnaissez- vous , monsieur ?

murmura-t-il d un air timide.

— Non; qui êtes-vous? demanda le brave homme surpris.

— C'est à moi que vous avez donné, l'hiver dernier, de si l)ons conseils au café Procope.

— Est-ce possible? s'écria M. Faucon.

"28 SALTAKDY

Vieits>ta ne remenier, msa eiH&iil!.«« Cesl bien! ceA tFe&^ea ! ... Tu ne mi*»

Aqdc pas gardé raacuae?

— Oh ! non, monsieur; Je vous dois une •élemeUe recoiuiaksaiice.

Le vieux biblîotliécaire lui souliaita iieauooup de succès dans ses daases, rembrassa, et lui dil en le reooadaisant :

— Goaragc ! tu seras un iKmme !

Ac^ilk de Salvandy resta cinq ans au !ycée, marchant de front avec ks meiHeurs «lèves , obtenant toujours d'esc^eotes places, mais encourant parfois le reproche il'iudiscipHne.

Un coup d^audace étrange Texposa im jour aux sévériUs de la Hîgle,

C'était en 1813.

L'étoile de Napoléon commençait à pâlir.

Tous les monarques écrasés par son glaive reléguaient la- tête et se détachaient 1 un après lautre de son alliance. Quelques mois encore, ses diplomates allaient le trahir, ses maréchaux allaient le vendre.

On doutait de son g^e, on n'espérait plus en sa fortune.

Les mères françaises pleuraient leurs fils morts, et, comme Rachel, ne voulaient point être consolées.

Une seule génération restait fidèle au^ culte qu*on bhsphémait d^â, c était la génération même à laquelle appartenait Achille. Toute cette jeunesse croyait éner-

giquemeiit à la durée de la gloire, saluait avec enUiousiasme le vieux drapeau, niait féclipse et repoussait jusqu'au soupçon de la décadence.

Notre lycéen regardait Napoléon comme un dieu.

Pendant son année de seconde, la lecture des bulletins de la grande armée fut sa lecture favorite. Son âme s'enflammait au rayonnement suUime de cette puissante cl laconique éloquence, dictée, sur le champ de bataille même, ù César par le génie de la guerre.

Un jour donc, à Tlieure du diner, celui des ooudisci^es d'Achille qui était de semaine au pupitre, trouve sous ses yeux, «^

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la place du volume habituel, uu bullolin datée d'AUeniague^ dont il s'empresse de donner cummimicîilion » tout leréfecloiï'e.

On y annonce le gain tïimv gjinule bubille Kvivp jmr Jios Iroiijies sur les nvi-s de ]*Odtr.

A u ss i lot 1 es a ppl :ni di ssenienls d * eclu I n r avec frénésie. Le pi'oviseur Ini-niénie \m'lage la joie conïmnne, bien qtnà fori iiiirtg?iê (le h munitre dont ce bnlktfn Ini arrive.

Il sort, et prend de^ inibrmations.

Personne dans Paris n'a i ounaissance île la eliose< M. de Wailly regarde le journal OÏKlciel, il n'y trouve ixisnne ligne relalive i\ cette magnillque vîeloire.

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Evidemment une supercherie a été commise.

Le proviseur, rassemblant aussitôt ses élèves, somme le coupable de se déclarer.

Narcisse«ÂchîHe sort des rangs et dit :

— N'accusdz personne, c'est moi !

Fatigué de ne plus voir dans le Moniteur ses chers et victorieux comptes rendus, il s'était permis d'imiter Tcloquence impériale et de battre Tarmée allemande de sa propre autorité.

Ou trouva Taudacc impardotmable.

M. de Wailly crut un exemple nécessaire. II condamna le fabricant de bulletins à quinze Jours d'arrêts, c'est-à-dire,

comme le comprendront ceux qui n'ont pas oublié les rigueurs de la discipline lycéenne, à quinze jours de prison cellulaire et de plombs de Venise.

Achille de Salvandy ne veut pas se soumettre à ce châtiment terrible.

Il profite de la sortie des externes, à la fin d'une classe, réussit à se glisser parmi eux, et s'échappe du collège.

Le voilà libre ; mais que fera-t-il de sa liberté ?

S'il rentre rue Cassette, on blâmera sa fuite, on lui conseillera de faire acte de soumission. Sa mère versera des larmes, et jamais Achille n'a pu voir pleurer sa mère.

Il reprendra le chemin du collège, il se résignera au cachot.

Pendant deux longues années encore, il gémira sur les bancs universitaires, quand, là-bas, de Tautre côté du Rhin, des jeunes gens de son âge se battent sous Tœilde l'empereur et moissonnent des lauriers.

Narcisse-Achille veut se battre comme eux.

Sa résolution est prise.

Le vainqueur des Gaules a passé le Rubicon; Fernand Cortez a brûlé ses vaisseaux.

En ce moment même, on procédait à la

levée d'une garde d'honneur. Beaucoup de fils de famille se laissaient prendre à ce dernier hameçon que leur tendait la gloire.

Espérance d'avancement rapide, riche uniforme, tout était là pour les séduire et les entraîner sur le champ de bataille.

Salvandy fils court à THôlel de Ville et demande à signer un acte d'enrôlement.

Le préfet de la Seine accueille ce chaud volontaire, et, le soir môme, Achille se montre, armé de pied en cap, chez ses parents confondus de stupeur. .

Bientôt on lui envoie Tordre de rejoindi*e.

Il part et assiste aux dernières campagnes d'Allemagne et de France. Notre exlycéen fait sa rhétorique à Lutzen et sa

philosopliie à Ciiamp-Aabert. Blessé trois fois en moins d'une année, il parvient an grade d'adjudant-major, et Napoléon luimême, dans la cour de Fontainebleau, lui attache la croix d'honneur sur la poitrine.

Achille n'avait pas encore dix-neuf ans .

Très-peu de nos contemporains nous offrent, au début de leur carrière, de semblables détails à fournir.

Dms plusieurs de ses écrits, notamment dans les Scènes de Bivoiiac, M. de Salvandy se plaît à nous raconter quelques épisodes de sa vie de soldat.

< 11 me souvient, dil-il, qu'une fois, aux derniers jours de la campagne de 1814, nprcs la rapile marche qui, commencée à Vilry, ne se termina qu'à rile-ilc-Francc et à Essonne, nous

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eûmes la fausse joie d'au st^jour en deçà «.!u la jolie et vieille peiile ville de Moret.

a Le temps était effroyable; il pleuvait d'une façon horrible.

(( Nous fûmes ctublîs le long de la grande roule. Je pus m'eniparer d*un de ces lits de cailloux qui garnissent le bord de la chaussée. Ce me fui un triomphe. Je jouissais de mon sort : jo n'avais de Peau que d'un côté.

« Des cailloux pour couche au lieu de boue, ce sont ià de ces fortunes qu'on ne peut comprendre dans les habitudes uniformes de la cité; dans les camps, il n'en faut pas plus. 11 y a un luxe rc> lutif pour toutes les situations de la vie. »

Sa mémoire fidèle nous peint les désolalious de celle mulheureiise campagne.

Quinze années durant, le saccage et la ruine s'étaient promenés d'un bout de l'Europe à Taulre; maintenant ils envaliissaienl la France.

« Les meiibles du paysan, continue M. de Salvandy, étaient employés» après les barrières de sa cour et les portes de sa chaumière, à entretenir le feu de la cuisine des régiments. C'était pitié d'entendre les vantaux ciselés et luisants de l'armoire séculaire pétillant dans l'fttre improvisé; pitié surtout de voir la douleur, d'écouter les cris des habitants dévastés. Les hommes, en général, se laissaient ruiner silencieusement. Mais qui dira les cris des femmes, leurs sanglots, leurs malédictions?

c Gomment oublier jamais que, dans les plaines de la Champagne, près de Méry>sur-Seine, nous avions pu, quelques officiers ei ténues de fatigue et moi, nous jeter sur un lit, dans une vaste ferme, encombrée de soldats. Tout à coup des cris, des flammes, des tourbillons de fumée, nous réveillent en sursaut. C'était la fermière qui, dans l'ivresse de sa douleur et de sa vengeance, avait elle-même mis le feu à son propre toit. Quand on voulait sortir du milieu de l'incendie, on trouvait cette malheureuse, la fourche à la main, essayant de fermer les passages et de rejeter dans les flammes les coupables de ses malheurs.

a Les coupablesl Elle se trompait. Il aurait

f'a'lu cherclier plus loin. Mais ses coups ne pouvaient porter jusque-là. »

Narcisse-Achille, après* Tabdication de TEmpereur, se fit inscrire sur les registres de rÉcole de droit de Paris.

11 comprenait qu'une ère nouvelle allait commencer. Toutefois^ en se livrant à ses études de jurisprudence, il entra dans la maison militaire de Louis XVIil, afin de ne point être dépossc'dé de son giade.

Le 20 mars , il suivit le roi jusqu'à la frontière avec les mousquetaires noirs.

Son enthousiasme pour la légitimité n'alla pas jusqu'à le conduire à Gand. Nous savons de source certaine que M. Guizot

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lui garda perpétuellement rancune à cel t'^gard.

Nous avons oublié de dire que notre héros, avant les Cenl-Jours, s'était fait tout à coup écrivain pour défendre les vieux débris des phalanges impériales, insultés par de lâches pamphlets royalistes *.

C'était un acte plein de noblesse et de courage.

Mais le jeune homme ne devait point eu rester là. Quand les puissances alliées eurent envahi de nouveau le teiTiloire et ramené Louis XYIll en croupe sur un cheval de Cosaque, il fit paraître ce fa-

< A celte époque, il pobiia deui brochures remar- «inablcs par leur force de logique et lear patriotisme iVlairé.

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meux écrit; qui a rendu sou nom célèbie el qui a pour litre ; La Coalition et la France.

Jamais plus éclatante manifestation ne se proiluisit en des jours plus périlleux.

Le {)^ys entier battit des mains à ce cri de colère, poussé par un jeune homme de vingt ans. Toutes les fibres de Thonneur nalional tressaillirent à sa voix. Chacun répéta ses phrases indignées; chacun protesta hautement contre la forc« bnilale qui écrasait le sol, contre les baïonneltes étrangères qui éven traient nos gloires.

On saisit Tédition par ordre des rois alliés.

Mais le jeune auleur ne déployait pas

4« SAl.VANDV

seulement de la bravoure sur le cliamp de bataille. 11 prouva que le courage civique était profondément ancré dans son âme.

L'empereur de Russie, le roi de Prusse et tous les monarques' de la Sainte- Alliance reçurent une opposition sur timbre, en bonne forme, et dûment signifiée«par qnî de droit.

Cet acte les sommait de lever la saisie et les assignait devant les tribimaux en cas de refus.

Grande colère.

Les Cosaques fulminent et les Prussiens sont en rage.

Bluclier, le faronche Bliicber, esl d'avis

que Fauteur de la brociiure doit é{re fusillé, par simple mesure préventive.

Narcisse-Achille ne recule pas devant la.

tempête qu'il soulève.

On lui conseille de se cacher.

— Pour qui me prenez-vous? répond-il fièrement.

Et partout il se montre. On le voit dans les lieux publics, sur les promenades, au spectacle. Des espions sont à ses trousses :

qu'importe? il ne donne pas le plus léger signe de crainte ou de faiblesse.

Comme il rentrait, un soir, à son modeste logement d'officier, il trouve ui»

équipage à sa porte.

U SALVA^ïDY

Eu iiiéme temps il aperçoit son concierge qui adresse files signes à un personnage décoré assis au fond de la voiture.

Ce personnage descend el prend avec vivacité la main du jeune homme.

— Vous êtes M. de Salvandy?

— Oui, monsieur.

— Je viens de la part de Son Âlle^se Royale, monseigneur le duc d'Orléans. Il connaît tons les dangers qui vous menacent à cause de votre généreuse publication. Voici mille écus, un passe-port et une berline de voyage. Parlez au plus vite, et quittez le royaume.

— Ah! monsieur, répond Tinlrépide

Achille, jamais les ennemis de la Fi'aace n*auront la gloire de me faire -peurl Remerciez pour moi Son Altesse; pais diteslui que je resterai.

Et il rcsla.

Nous tenons ce fait du personnage même qui a rempli la mission du prince.

Heureusement pour le jeune homme, sa brochure était jugée aux Tuileries d'une manière plus favorable qu*au quartier général des troupes coalisées.

Le comte d'Artois, ce cœur si français, quoi qu'on ait pu dire, alla porter luimême dans le cabinet de Louis XVIII rœuvre de M. de Salvandy.

4a SALVANDY

— Si VOUS m'en croyez, mon frère, ditil, nous lirons ce petit volume ensemble.

— Volonliers, dit le roi.

Pendant la lecture, Louis XVHI ne sourdlla pas. Il ne donnait aucun signe d'approbation ni de désapprobation.

— Vous savez, mon frère, qu'on parle de fusiller ce jeune homme? dit le comte d'Artois, arrivé à la dernière page, et fort inquiet du silence du monarque.

— Ah! fit Louis XVIII. Mais, s'ils le veulent, mon frère, ils le peuvent. Je n'ai qu'une royauté dérisoire. Mon sceptre est un jouet d'enfant.

— Sire, croyez-le bien, plus vous oé-

derez, plus ils auront d'exigences. Refusez d'autoriser les poursuites contre H. de Salvaudy, je gage qu'ils n'osent point passer outre.

— Essayons, je le veux bien, dit le roi.

Ou appela le duc de Richelieu, qui fut rjiargé de notifier aux princes cosaques, prussiens et autres les iji tentions de Sa Majesté.

La prophétie du frère du roi se réalisa.

Sous leurs pieds incertains, les alliés tremblaient toujours de voir un gouffre s'ouvrir. Ils connaissaient la haine de la France; ils savaient que la révolte ne demandait qu'un signal pour s'étendre d'un

bout à l'autre du territoire et y creuser leur tombe.

Ou donna Tordre de ne plus inquiéter M. de Salvandy.

Cet excellent Blûcher en Ait au désespoir. Le diplôme de docteur en droit, que lui expédia si ingénieusement l'Université d'Oxford, ainsi qu'à PlutofT, hetman des Cosaques, ne fut pour lui qu'une consolation médiocre.

foulant en fînir avec toute cette querrlle, le duc de Richelieu fil appeler Narcissc-Acliille au ministère, et l'exliortu vivement, au nom des intérêts du pays, à relircr son opposition.

— Nous TOUS avons soulemi, lui dit-il.

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A présent ayez un peu de condescendance.

On ne va pas remettre l'Europe à teu et à sang pour une brochure de quatre-vingts -

Notre jeune écrivain se rendit à celte raison concluante.

Une fois les étrangers sortis de France, M. de Richelieu le récompensa de son courage et de son sacrifice en le nommant maître des requêtes au conseil d'Étal.

Mais, huit mois après, Salvandy donna sa démission pour combattre en toute sér curité de conscience un projet de Iw porté aux Chambres, et par lequel on espérait modifier le système électoral. IUmprima

coup, sur coup deux nouveaux écrits, les . Vues politiqtieSy et un aperçu très-remarquable ayant pour litre : Sur les dangers de la situation présente.

On y trouve cette conjecture surprenante, qfic l'avenir justifia d'une façon si absolue :

« Dans la carrière où la France va être engagée en dépit d'elle, et à un jour donné, le régime des coups d'État sera mis en œurre de toute nécessité, et la force militaire sera invoquée eu vain. »

Certes, il était impossible de prédire la Révolution de juillet en termes plus explicites *.

* iNolre héros est tlonc d*nnc sorte de seconde vue* en poliiiquo. — Avez- vous la lis Girondins? demiindait-!l à M. Vicnnet en dt^cenibre 1847. — Oui. —

Le ministère Decazes, que Narcisse- Achille soutenait de sa plume contre les attaques passionnées du Conservateur y ne put résister aux efforts de ceux qui travaillaient à le détruire, et la contre-révolution prit racine en France, Juste à Theure où la liberté triomphait en Espagne.

M. de Salvandy passa les Pyrénées, afin de voir de plus près le drame qui se jouait dans la Péninsule.

Il revint l'année suivante pour épouser mademoiselle Féray, fille du grand industriel de ce nom, propriétaire des beaux

Qu'en pensez-vous? — Lamarline est un hislorien fantaisiste, répondit Tingénieu^ auteur de VEpUre au.r Chi/fonniers. '-l'iies plutôt que c'est un monstre! répliqua le ministre. Avant deux mois, avec de semblables écrits, nous nurons les barricades.

établissements de Chantenia^le, près d'Essonne, et petite-fiUe d'Oberkampf, le vénérable fondateur de la manufacture de Jmiy «.

Le roi voulut signer au contmt.

Madame de Salvandy, nous affirment tous ceux qui ont eu Flionneur de la connaître, était un ange de dévouement et de bonté.

* Fils irun leiniurier d'Allemagne, Christophe- Philippe Oberkampf s'éuiblii, en 1757, sans aalre fortane qu'une centaine déçus, dans une vallée à deux lieues de Versailles, et y fonda cette immense manafaeture de toiles peintes dont la renonmée fut earopéenoe. Au débet de ses travaux, le courageux artisan se cliargea seul du dessin, de la gravure, de rimpre^sion et de la teinture des toiles. Le sacc(*s couronna ses efroris, et son industrie devint une source de Tortane pour l;i vallée de Jouy tout entière. Louis XVI lui accorda des lettres de noblesse, et Napoléon le nomma sénateur.

SALYANDY b:>

Joignant à ces trésors de Fàme toutes les grâces de son sexe, un caractère délicieux, un esprit supérieur, elle fut pendant vingt ans Tadoration de sa famille et contribua puissamment à maintenir son époux dans les principes les plus fermes de la politique honnête.

A répoque du choléra de i852, madame de Salvandy joua le rôle héroïque d une fille de Vincent de Paul.

Dans ces jours sinistres, elle visita la mansarde dés malades nécessiteux, distribuant partout de Tor, des médicaments, du linge et des consolations. Aussi calme, aussi intrépide que les médecins les plus aguerris contre Taspect de Ja mort, oit était sûr de la rencontrer aux lieux mêmes

OÙ le fléau sévissait avec le plus de rigueur.

Celte noble chrétienne moumtcn 1845.

Se conformant, après son mariage, aux <lésirs de sa nouvelle famille, notre héros re^M-it ses fonctions au conseil d^État.

Mais il fut presque aussitôt destitué par M. de Peyronnet, ministre despote qui voulait ranger tout le monde à ses idées d'absolutisme, et qui ne pardonna point à Narcisse-Achille d'être d'un avis contraire au sien relativement à l'expédilion projetée en faveur de Ferdinand Vil.

Ayant donné sa démission de capitaine d'état-major pour ne ptis aller soutenir en Espagne une cause qu'il jugeait manvaise,

Salvandy perdit à la fois son grade et sa place de maître des requêtes.

11 se retira chez son beau-père, à Cliantenierle, et consacra ses loisirs à fabriquer le roman bizarre qui a pour litre Don Alonzo.

Ce fut un grand malheur pour M. de Salvandy d'avoir cédé à celte funeste tentation.

Plus un homme a de mérite chez nous, moins on lui pardoime de s'exposer au ridicule, et véritablement Narcisse-Achille est ridicule sous plusieurs faces.

Ne parlons d'aboi'd que de récrivain.

Les circonstances, la passion du mo-

m SALYANDY

meut font le succès d'une brochure politique. Il est permis d*y manquer de style; on n'y cherche ni la coiTeclion de la phrase, ni là finesse du goût. Poussez une boite franche à Fennemi que vous attaquez, tout est dit. Le public bat des mains, votre triomphe est assuré.

Mais, pour cela, n'allez pas croire qu'on vous accorde Un brevet httéraire.

Le jour oô vous mettez le pied sur le véritable domaine des lettres, et où les prétentions de votre plume deviennent manifestes, vous retombez dans le droit commun de h critique. Si vous êtes médiocre, on vous le dit bnitalement en face.

Voilà ce qui advint a Narcisse-Achille.

SAtVAND\ 57

Don Alonzo est un des livres de ce siècle qui ont le pius exdté la malice de la petite presse et sa verve goguenarde. On le place, depuis trente ans, sur la même ligne que les Fables et Épîtres de ce bon H. Viennet ; il jouit de la même renommée bouffonne et désopilante.

H. de Salvandy n^était pas né pour écrire un roman.

Lisez son livre, et vous y trouverez le génie inventif le plus rempli d'incohérence et le plus burlesque qui soit au monde. Son imagination est à la fois pauvre et déréglée. Nulle souplesse dans la forme, nulle variété dans les épisodes, ignorance complète des règles les plus ^nilgaires. Tous ses héros parlent identiquement le même

langage. Que- tous soyez à l'Escurial ou dans uue posada de VEstramadure, qu'il s agisse d'un grand seigneur ou d'un muletier, jamais vous n^enleudrez discourir qu'un seul hommes cet honrnie est M. de Salvandy.

Alphonse Babbe, jugeant le style à^Aion%o, disait :

« C'est Temphase passée à Télat chronique. »

Le mot est d'une entière justesse. Notre malencontreux romancier le justifie sur loute la ligne par sa phraséologie pompeuse et vide et par ses grands mots sonores visant à relTet, puis crevant tout aussitôt comme ces bulles de savon qui vous

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