CALMANN LEVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUB>ÎR, 3
188 5 Droits de reproduction et de traduction réservés
La matinée d'un commissionnaire.
Le surlendemain, à sept heures du malin, Salvator frappait à la porte de Pétrus.
Le jeune peintre dormait encore, bercé de ces doux songes qui voltigent au chevet d'un amoureux. Il sauta à bas de son lit, ouvrit la porte, et reçut Salvator les bras tout grands ouverts, mais les yeux à demi fermés.
— Qu'y a-t-il de nouveau? demanda Pétrus en souriant; m'apportez -vous des nouvelles, ou venez-vous encore me rendre un service?
— Au contraire, mon cher Pétrus, répondit Salvator, je viens vous en demander un.
— Parlez, mon ami, dit Pétrus en lui offrant la main; seulement, je désire que le service soit grand. Vous savez que je cherche tout simplement l'occasion de me ieter au feu pour vous.
— Je n'en ai jamais douté, Pétrus... Voici de quoi il sagit. —J'avais un passe-port; je l'ai donné, il y a tantôt uu mois, à Dominique, qui parlait pour l'Italie, et qui onn«
i SALVATOR
gnait d'êlre arrêté s'il voyageait sous son véritable nom. Aujourd'hui, pour une cause que je vous dirai plus tard, Justin part à son tour...
— Il part?
— Cette nuit ou la nuit prochaine,
-=• Il ne lui arrive rien de malheureux, j'espère ? demanda Pétrus.
— Non, au contraire! seulement, il doit partir sans aue personne le sache, et, pour cela, il doit, comme Dominique, partir sous un autre nom que le sien. Il n'y a, entre vous et lui, que deux ans de différence; tous les signalements se ressemblent... Avez-vous un passe-port à donner à Justin?
— Je suis au désespoir, mon cher Salvator, répondit Pétrus; mais vous savez pour quelle douce cause je suis retenu à Paris depuis plus de six mois; je n'ai que mon vieux passe-port de Rome, qui est périmé depuis un an.
— Diable! fit Salvator, voilà qui est contrariant! Justin ne peut aller demander un passe-port à la police : cela ouvrirait les yeux sur lui... Je vais aller chez Jean Robert; mais Jean Robert a la tète de plus que Justin I
— Attendez donc...
— Bon 1 voilà qui me rassure.
Justin tient-il à un pays plutôt qu'à un autre?
— Aucunement, pourvu qu'il sorte de France.
— Alors, j'ai son affaire.
— Comment cela ?
— Je vais vous donner un passe-port de Ludovic.
— Un passe-port de Ludovic! et comment avez-vous un passe-port de Ludovic?
— C'est bien simple : il a été faire un voyage en Hollande; il en est arrivé avant-hier; je lui avais prête une petite malle, et il a laissé son passe-port dans la poulie.
— R>n ! mais, si Ludovic avait, par hasard, besoin de sor, passe-port pour retourner en Hollande...?
— Ce n'est pas probable ; mais, dans ce cas, il dirait qu'il l'a perdu, et en demanderait un autre.
— C'est bien.
Pétrus alla au bahut, et en tira un papier.
— Voici le passe-port, dit-il; et bon voyage à l'ami Justin!
— Merci pour lui.
Les deux jeunes gens se séparèrent en se serrant la main.
En sortant de la rue de l'Ouest, Salvator longea l'allée de l'Observatoire, s'engagea dans la rue d'Enfer, du côté de la barrière, et, arrivé près de l'hospice des Enfants-Trouvés, il chercha pendant un instant du regard une maison qu'il £>arut enfin avoir trouvée : c'était la maison d'un charron.
Le maître était devant la porte; Salvator lui frappa sur l'épaule.
Le charron se retourna, reconnut le jeune homme, et l'accueillit par un salut à la fois amical et respectueux.
— J'ai à vous parler, maître, dit Salvator.
— A moi ?
— Oui.
— Bien à votre service, monsieur Salvator 1 Vous plaît-il d'entrer?
Salvator fit, de la tête, un signe affirmatif ; ils entrèrent.
Après avoir traversé la boutique, Salvator entra dans la cour, et, au fond de cette cour, sous un immense hangar, il alla trouver une espèce de calèche de voyage que, probablement, il savait être là, puisqu'il s'avança droit vers elle.
«— Tenez, dit-il, voilà ce que je cherche.
— Ah ! bonne calèche, monsieur Salvator ! excellente calèche 1 et que je vous donnerai à bon marché : c'est une occasion.
— Et solide?
— Monsieur Salvator, je vous la garantis. Vous pouvez faire le tour du monde avec elle, et me la ramener : je vous la reprendrai à deux cents francs de perte.
Sans écouter les louanges dont, en homme qui redevenait marchand devant sa marchandise, le charron vernissait sa calèche, Salvator prit la voilure par le limon, et, avec la même facilité qu'il eût fait rouler un chariot d'enfant, il la tira dans la cour, et se mit à l'examiner avec l'attenti <m minutieuse d'un homme qui sait son métier à fond.
Il la trouva u oeu près convenable, sauf quelques petites imperfections qu'il signala au charron, et que celui-ci promit de faire disparaître pour le soir même. Le brave
homme avait dit vrai : la calèche était bonne et surtout, ce
qui importait, d'une grande solidité.
Salvator fit marché, séance tenante, au prix de six cent? francs; et il fut convenu qu'à six heures et demie du soir, la calèche, attelée de deux bons chevaux de poste, se trouverait sur le boulevard extérieur, entre la barrière Croulebarbe et la barrière d'Italie.
Quant au mode de payement, il était bien simple : Salvalor, qui ne voulait payer que dans le cas où ses ordres seraient exactement suivis, et qui avait probablement quelque chosed'important à faire le lendemain, donna au charron rendez-vous chez lui dans la matinée du surlendemain, et le charron, qui le savait bon, comme on dit en argot de commerce, ne fit aucune difficulté pour lui accorder un crédit de quarante-huit heures.
Salvator quitta le bonhomme, redescendit la rue d'Enfer, entra dans la rue de la Bourbe (appelée aujourd'hui rue de Port-Royal), et arriva jusqu'au seuil d'une porte basse située en face de l'hospice de la Maternité.
C'était là que demeuraient Jean Taureau, le charpentier, et mademoiselle Fifine, sa maîtresse, dans toutes les acceptions du mot.
Salvator n'eut pas besoin de demander au concierge si le charpentier était chez lui; car, à peine eut-il mis le pied sur l'escalier, qu'il entendit des mugissements indiquant que le parrain qui avait baptisé Barthélémy Lelong du nom de Jean Taureau l'avait véritablement baptisé selon ses mérites.
Les cris de mademoiselle Fifine, lormant les notes ai^uéV. de cette mélopée, prouvaient que Jean Taureau exécutait, non point un solo, mais un morceau à deux voix. Les bouffées de mélodie s'échappaient par vagues bruyantes, et descendaient l'escalier, venant au-devant de Salvator, comme pour guider ses pas.
arrivé au quatrième étage, Salvator se trouva en pleine avalanche. Il entra sans frapper, la porte étant à demi ouverte, par une minutieuse précaution de mademoiselle Fifine, qui se gardait toujours une retraite contre les vivacités du géant.
En mettant le pied sur le seuil, Salvator vit les adversaires en face l'un de l'autre : mademoiselle Filine, les cheveux
SALVATOR i
épars, et pâle comme la mort, montrait le poing à Jean Taureau, rouge comme une pivoine et s'arrachant les cheveux.
— Ah! malheureux I hurlait mademoiselle Fifine; ah! niais! ah! imbécile! tu croyais donc que c'était de toi, la pelite?
— Fifine! vociférait Jean Taureau, tu vas te faire assommer, je t'en préviens!
— Eh bien, non, ce n'était pas de toi : c'était de lui.
— Fifine, tu veux donc que je vous mette tous les deux dans un mortier et que je vous pile fin comme du poivre?
— Toi, disait Fifine menaçante, toi, toi, toi?...
Et, à chaque toi, elle avançait d'un pas, tandis que, au fur et à mesure qu'elle avançait, Jean Taureau reculait.
— Toi? dit-elle enfin en le saisissant par la barbe, et en le secouant comme fait un enfant d'un pommier dont il veut abattre les fruits. Mais touche-moi donc, grand lâche! touche-moi donc, grand misérable! grand faignantt
Et Jean Taureau levait la main... Cette main, en se fermant et en retombant comme une masse, eût assommé un bœuf, et fait éclater la tête de mademoiselle Fifine; — mais la main restait en l'air.
— Eh bien, qu'y a-t-il encore? demanda Salvator d'une voix assez rude.
A cette voix, ce fut Jean Taureau qui pâlit, et mademoiselle Fifine qui devint écarlate : elle lâcha le charpentier, et, se retournant vers Salvator :
— Ce qu'il y a? dit-elle. Ah! vous arrivez à temps pour venir à mon secours, monsieur Salvator!... Ce qu'il va? Que ce monstre d'homme est en train de me rouer de coups, comme à son habitude.
Jean Taureau en était arrivé à croire que c'était lui qui battait mademoiselle Fifine.
— Mais aussi, monsieur Salvator, je suis bien excusable, allez : elle me fait damner !
— Bon ! ce que tu souffriras en cette vie, c'est autant de moins que tu auras à souffrir dans l'autre.
— Monsieur Salvator, cria Jean Taureau avec des larmes plein la voix, est-ce qu'elle ne me dit pas que mon enfant, mo pnuvro petite fille, qui est tout mon portrait, n'est pas de moi 1
— Eh bien, observa Salvator, puisque c'est tout ton portrait, pourquoi la crois-tu?
— Je ne la crois pas non plus, par bonheur; car, si je li croyais, je prendrais l'enfant par les pieds et je lui briserais la tête contre la muraille !
— Mais fais-le donc, scélérat! fais-le donc! que j'aie la réjouissance de te voir monter sur l'échafaud.
— L'enlendez-vous, monsieur Salvator?... Mais c'est que ça serait, comme elle le dit, une réjouissance pour elle.
— Je crois bien !
— Soit, j'y monterai, sur l'échafaud, hurla Barthélémy Lelong, j'y monterai ; mais ce sera pour avoir fait passer le goût du pain à M. Faûou. — Quand je pense, monsieur Salvator, qu'elle a été juste prendre un homme que je n'ose pas toucher, de peur de le mettre en cannelle, et qu'ayant honte de lui donner un coup de poing, je serai obligé de lui donner un coup de couteau.
— L'entendez-vous, l'assassin?
Salvator entendait, en eiïet, et il est inutile de dire qu'il appréciait à leur juste valeur les menaces de Jean Taureau.
— Je ne puis donc venir une fois, dit Salvator, sans vous trouver en bataille ou en querelle? — Vous finirez mal, mademoiselle Fifine, c'est moi qui vous le dis; il vous arrivera, un jour, un je ne sais quoi qui vous tombera sur la tête, et qui, pareil à la foudre, ne vous laissera pas le temps de vous repentir.
— Ce ne sera pas de lui que la chose me viendra, en tout cas, hurla mademoiselle Fifine en grinçant des dents, et en mettant le poing sous le nez de Barthélémy.
— Pourquoi pas de lui? demanda Salvator.
— Parce que je suis bien résolue à le quitter, répondit mademoiselle Fifine.
Jean Taureau fit un bond comme si on l'avait touché avec la pile de Volta.
— Toi, me quitter? s'écria-t-il; toi, mo quitter, après la vie que tu m'as faite, mille tonnerres!... Oh t tu ne me quitteras pas, je l'en réponds, ou je t'irai étrangler partout où tu seras!
— L' entendez-vous, monsieur Salvator? l'en tendez-vous t
SALVATOIl 1
Si je le mène devant la justice, j'espère bien que vous déposerez la vérité.
— Taisez-vous, Barthélémy, fit doucement Salvator. Fifine vous dit cela; mais elle vous aime au fond.
Puis, regardant sévèrement la jeune femme, et de h même façon qu'un chasseur de serpents regarderait une vipère :
— Elle doit vous aimer, au moins, dit-il; n'êtes-vous pas, quoi qu'elle dise, le père de son enfant?
La grande fille baissa humblement la tête sous le regard de Salvator, qui, seulement pour elle, semblait renfermer une menace, et, d'une voix radoucie, et avec l'innocence d'une vierge :
— Certainement, dit-elle, que je l'aime au fond, quoiqu'il me batte comme Dlâtre... Mais comment voulez- vous, mon» sieui o&lvatoi', que je sois caressante pour un homme qui no me montre que les poings et les dents?
Jean Taureau se sentit vivement touché par ce revire*ment de sa maîtresse.
— C'est vrai, Fifine, dit-il les larmes aux yeux, c'est vrai, je suis un brutal, un sauvage, un Turc; mais c'est plus fort que moi, Fifine, que veux-tu 1... Quand tu me parles de ce brigand de Fafiou, quand tu me menaces d'enlever ma fille, et de t'en aller avec elle, je perds la tête, et je ne me souviens que d'une chose: c'est que je donne un coup de poing de cinquante livres. Alors, je lève la main, et je dis : « Qui en veut? Voyons !...» Mais je te demande pardon, ma petite Fifine! tu sais bien que je ne suis ainsi que parce que je t'adore!... D'ailleurs, qu'est-ce que c'est, au bout du compte, que deux ou trois coups de poing de plus ou de moins dans la vie d'une femme?
Nous ignorons si mademoiselle Fifine trouva l'argument logique; mais elle agit comme si elle le trouvait ainsi : elle lendit superbement sa main à Barthélémy Lelong, qui la porta si rapidement à ses lèvres, qu'on eût dit qu'il allait la dévorer.
—-La! dit Salvptor. Maintenant que la paix est faite, parlons d'autre chose.
— Oui, dit mademoiselle Fifine, dont la colère factice était déjà tombée complètement, tandis que l'émotion réelle
de Jean Taureau grondait encore au fond de sa poitrine; — et, pendant ce temps-là, moi, je descendrai et j'irai chercher le lait.
Mademoiselle Fifine décrocha, en effet, la boîte au lait, pendue à la muraille; puis, s'adressant de nouveau au jeune homme d'un ton câlin :
— Prendrez-vous le café avec nous, monsieur Salvatorf demanda-t-elle.
— Merci, mademoiselle, répondit Salvator; c'est déjà fait.
Mademoiselle Fifine fit un geste qui répondait à cette exclamation : «Quel malheur 1 » après quoi, elle descendit l'escalier en chantant un air de vaudeville.
— C'est une excellente fille, au fond, monsieur Salvator, dit-il, et je m'en veux bien, allez, de la rendre malheureuse comme je le fais ! Mais, que voulez-vous I on est jaloux ou on ne l'est pas : moi, je suis jaloux comme un tigre; ce n'est pas ma faute.
Et l'hercule poussa un gros soupir plein do reproches pour lui, et de tendresses pour mademoiselle Fifine. Salvator le contemplait avec une douloureuse admiration.
— A nous deux, maintenant, Barthélémy Lelongl dit-il.
— Ohl tout à vous, monsieur Salvator, de corps et d'âme I répondit le charpentier.
— Je le sais, mon brave; et, si vous reportiez sur vos camarades une portion de l'amitié et surtout de la mansuétude que vous avez pour moi, je ne m'en trouverais pas plus mal, et les autres s'en trouveraient mieux.
— Ah I monsieur Salvator, vous ne m'en direz pas plus que je ne m'en dis à moi-même.
— Eh bien, vous vous direz tout cela quand je serai parti. Moi, j'ai besoin de vous ce soir.
— Ce soir, demain, après-demain I à vos ordres, monsieur Salvator.
— Le service que j'ai à vous demander, Jean Taureau, pourra vous retenir hors de Paris... peut-être vingt-qualre heures... peut-être quarante-huit heures... peut-être davantage.
— La semaine entière, monsieur Snlvator, cela vous vnt-il?
— Merci... Maintenant, y a-t-il beaucoup d'ouvrage au chantier?
— Aujourd'hui et demain, oui.
— En ce cas, Barthélémy, je retire ma proposition : je ne veux pas que vous perdiez votre journée, et surtout que vous priviez votre maître de vos services.
— Oh î je fie perdrai pas ma journée pour cela, monsieur Salvalor.
— Comment?
— Je ferai aujourd'hui ma journée de demain.
— Cela me semble difficile.
— Difficile? Oh! mon Dieu, non 1
— Comment pouvez-vous faire, en un jour, l'ouvrage de deux jours?
— Le patron m'a offert de me payer comme quatre, si je voulais faire l'ouvrage de deux, parce que, sans me vanter, ma besogne est de la besogne bien faite, voyez-vous... Eh bien, je travaillerai aujourd'hui comme deux, et je serai payé comme un; mais j'aurai été utile à un homme pour lequel je me jetterais dans le feu. Voilà 1
— Merci, Barthélémy, j'accepte.
— Qu'y a-t-il à faire ?
— Vous vous rendrez ce soir à Châtillon.
— Où cela ?
— A la Grâce de Bien.
— Connu ! A quelle heure ?
— A neuf heures.
— J'y serai, monsieur Salvator.
— Vous m'attendrez... sans boire plus d'une boutf **?■}
— Pas plus d'une, monsieur Salvator.
— Vous me le promettez ?
— Je vous le jure!
Le charpentier leva la main, comme il eût fait devant un tribunal, plus solennellement peut-être.
Salvator continua.
— Vous amènerez avec vous Toussaint-Louverture, s'il est disponible aujourd'hui.
— Oui, monsieur Salvator.
— Alors, adieu! et à ce soirt
— A ce soir, monsieur Salvator.
10 SALVATCR
— Décidément, dit mademoiselle F.fine, qai rentrait avec son pot de crème, vous ne voulez donc pas prendre le café avec nous ?
— Merci, mademoiselle, dit Salvator.
Tandis que le jeune homme gagnait la porte, mademoiselle Fifine alla au charpentier, et, lui caressant le menton, qu'elle avait si vigoureusement secoué, dix minutes auparavant :
— Il va donc prendre sa tasse de café, mon hon loulou, dit-elle. Voyons, embrassez voire petite Fifine, et ne soyez plus méchant!
Jean Taureau poussa un beuglement de joie, et, après avoir embrassé Fifine à l'étouffer, rejoignant Salvator sur le palier :
— Ahl monsieur Salvator, dit-il, vous avez bien raison, je suis un brutal, et je ne méritais pas une pareille femme!
Salvator serra, sans répondre, la main calleuse du brave charpentier, lui fit un signe de tête, et descendit l'escalier.
Un quart d'heure après, il frappait à la porte de Justin.
Ce fut sœur Céleste qui vint ouvrir : elle était en train de balayer la classe, tandis que Justin, debout près de la fené tre, taillait les plumes des écoliers.
— Bonjour.sœur , dit joyeusement Salvator en tendant ta main à la chétive jeune fille.
— Bonjour, notre colombe! répondit en souriant sœur Céleste, qui, ayant, un jour, entendu sa mère donner ce nom au jeune homme en souvenir de son entrée dans leur arche, où il ne venait jamais qu'avec v.r\ rameau d'olivier, continuait à l'appeler ainsi.
— Chut I dit Salvator en mettant le doigt sur les lèvres, je crois que j'apporte une bonne nouvelle à frère Justin.
— Comme toujours, dit sœur Céleste.
— Hein ? fit Justin, qui avait entendu et reconnu la voix de Salvator.
Et il accourut sur le seuil de la classe. Sœur Céleste se retira.
— Qu'y a-t-il ? demanda Justin.
— Du nouveau, répondit Salvator.
— Du nouveau?
— Oui, et beaucoup mêmel
SALVATOR il
— Oh! mon Dieu! dit le jeune homme en frémissant.
— Bon ! fit Salvator, si vous commencez par frémir, comment fin irez -vous?
— Parlez, mon ami! parlez!
Salvator ^osa la main sur l'épaule de son ami.
— Justin, oontinua-t-il, si l'on venait vous dire : t À partir d'aujourd'hui, Mina est libre, Min a est délivrée. Mina peut être à vous; mais, de crainte de la perdre, il faut tout quitter, abandonner famille, amis, patrie ! » si l'on vous disait cela, que répondriez -vous?
— Mon ami, je ne répondrais rien; mais je mourrais de joie !
— Ce ne serait cependant pas le moment... Continuons. Si, à ce que je viens de vous dire, on ajoutait ces mots : « Mina est libre, c'est vrai, mais à la condition que vous partirez à l'instant même avec elle sans avoir le temps d'exprimer un regret, de tourner la tête en arrière? »
Le pauvre Justin laissa tomber son menton sur sa poitrine et répondit tristement :
— Je ne partirais pas, mon ami... Vous savez bien que je ne puis partir.
— Continuons, dit Salvator; peut-être y a-t-il moyen d'arranger tout cela.
— Oh ! mon Dieu ! fit Justin en levant les bras au ciel.
— Quel est, reprit Salvator, le désir le plus ardent de votre mère et de votre sœur?
— C'est d'aller mourir dans le village où elles ont vécu, sur le coin de terre où elles sont nées.
— Eh bien, Justin, dit Salvator, è partir de demain, elles peuvent y aller vivre et mourir.
— Mon cher Salvator, que dites-vous là?
— Je dis qu'il doit y avoir, attenantes à la ferme que vous exploitiez, ou aux environs de celte ferme, quelques-unes dé ces charmantes petites maisons aux toits de tuiles ou do chaume, qui font si bien dans le paysage, quand, le soir, on les voit à travers un massif d'arbres entr'ouvertpar la brise, qui fait lournoyer leur fumée montant vers le ciel!
— Oh 1 Salvator, il y en a dix.
— Et combien coûte, avec un jardin d'un arpent, une pc tile maison comme celles-là?
— Que sais-je?... Trois ou quatre mille francs peut-être. Salvalor lira de sa poche quatre billets de banque. Justin le regardait haletant.
— Voilà quatre mille francs, dit-il.
— Combien, poursuivit Salvator, leur faut-il par an, pour vivre convenablement dans cette maison?
— Oh ! grâce à l'économie de ma sœur, et à l'exiguïté des dépenses de ma mère, cinq cents francs par an suffiraient, et au delà.
— Votre mère est infirme, mon cher Justin; votre sœur est d'une faible santé; mettons mille francs, au lieu de cinq cents.
— Ohl alors, avec mille francs, elles auraient non -seulement le nécessaire, mais encore le superflu 1
— Voici dix mille francs pour dix ans, dit Salvator ajoutant dix billets de banque aux quatre premiers.
— Mon ami!... s'écria Justin, près d'étouffer, et saisissant le bras de Salvator.
— Mettons mille francs pour les frais de déménagement, continua celui-ci : cela nous fait quinze mille... Faites un lot à part de ces quinze mille francs; cet argent appartient à votre mère.
Justin était pâle à la fois de joie et de stupeur.
— Maintenant, reprit Salvator, passons à vous...
— Comment, à moi? fit Justin tremblant de la tête aux pieds.
— Sans doute, puisque nous en avons fini avec votre mère.
— Dites, Salvalor ; mais dites vite ! car, si vous n'achevez pas, mon ami, j'ai peur de devenir fou!
— Mon cher Justin, dit Salvator, nous enlevons Mina cette nuit.
—Cette nuit... Mina... Nous enlevons Mina ? s'écria Justin.
— A moins que vous ne vous y opposiez...
— Moi, m'y opposer!... Mais où conduirai-je Mina?
— En Hollande...
— En Hollande?
— Où vous demeurerez un an, deux ans, dix ans, s'il lo faut, jusqu'à ce que l'état de choses actuel change, cl que vous puissiez revenir en France.
— Mois, pour rester en Hollande, il faut de l'argent!
— C'est trop juste, mon ami; aussi nous allons calculer ce qu'il vous faut.
Justin prit sa tête entre ses mains.
— Oh ! calculez vous-même, mon cher Salvator, s'écriat-il; moi, je ne sais plus ce que je dis; je ne sais plus même ce que vous me dites !
— Allons, poursuivit Salvator d'un ton ferme, et en écartant les deux mains de Justin de son front, qu'elles tenaient pressé; — allons, soyons homme! et gardons, dans les heures de prospérité, la force que nous avons eue aux jours de malheur.
Justin fit un retour sur lui-même : ses muscles frissonnants se calmèrent; ses yeux, un instant égarés, se fixèrent sur Salvator; il porta son mouchoir à son front humide de sueur.
— Parlez, mon ami, dit-il.
— Calculez ce qu'il vous faut pour vivre à l'étranger avec Mina.
— Avec Mina?... Mais Mina n'est point ma femme : je ne puis, par conséquent, vivre avec elle.
— Oh! que vous êtes bien le bon, brave et honnête Justin que je sais par cœur ! dit Salvator avec son meilleur sourire. Non, vous ne pouvez pas vivre avec Mina tant que Mina ne sera point votre femme, et Mina ne pourra être votre femme tant que nous n'aurons pas retrouvé son père, et que son père ne nous aura point donné son consentement.
— Mais si nous ne le retrouvons jamais ?... s'écria Justin.
— Mon ami, dit Salvator, vous doutez de la Providence.
— S'il est mort?
— S'il est mort, nous constaterons sa mort, et, comme Mina ne dépendra plus que d'elle-même, Mina sera votre femme.
— Ah! mon ami... mon cher Salvator I
— Revenons à l'affaire qui nous occupe.
— Oui, oui, revenons-y!
— Mina ne pouvant pas être votre femme tant qu'elle n'aura pas retrouvé son père, Mina doit être mise en pension.
— Oh! mon ami, rappelez-vous la pension de Versailles.
— A l'étranger, il n'en sera pas do même qu'en Fronce. D'ailleurs, vous vous arrangerez de façon à la visiter tous
les jours, et vous vous logerez de manière à ce que vos fenêtres donnent sur les siennes.
— Je conçois qu'avec toutes ces précautions...
— Combien estimez-vous qu'il faille à Mina pour sa pension et son entretien?
— Mais je crois qu'en Hollande, moyennant mille francs \e pension...
— Mille francs de pension?
— Et cinq cents francs d'entretien...
— - Mettons mille.
— Comment, mettons mille?
— Oui; cela fait deux mille francs par an pour Mina. Il faut cinq ans à Mina pour atteindre sa majorité : voici dix mille francs.
— Mon ami, je n'y comprends rien.
— Par bonheur, vous n'avez pas besoin de comprendre... A présent, parlons de vous.
— De moi?
— Oui; de combien avez-vous besoin par an ?
— Moi?... De rien! je donnerai des leçons de français et de musique.
— Qui se feront attendre un an, et qui peuvent vous manquer.
— Eh bien, avec six cents francs par an...
— Mettons douze cents.
— Douze cents francs par an... pour moi seul? Mon ami, je serai trop riche!
— Tant mieux; vous donnerez votre superflu aux pauvres, Justin î il y a des pauvres partout. — Cinq ans, à douze cents francs par an, font juste six mille francs. Voilà six mille francs.
— Mais qui donne donc tout cet argent, Salvator?
— La Providence, dont vous doutiez tout à l'heure, mon ami, en disant que Mina ne retrouverait pas son père.
— Oh ! combien je vous remercie !
— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, mon cher Justin : vous savez que je suis pauvre.
— C'est donc d'un inconnu que me vient tout ce bonheur?
— D'un inconnu? Non.
— D'un étranger, alors?
— Pas tout à fait.
— Mais, mon ami, puis-je ainsi accepter trente et un mille francs?
— Oui, dit Salvator avec un certain accent de reproche, puisque c'est moi qui les propose.
— Pardon, c'est vrai... cent fois pardon ! s'écria Justin ev serrant les deux mains de son ami.
— Eh bien donc, cette nuit...
— Cette nuit? répéta Justin.
— Eh bien, cette nuit, nous enlevons Mina, et vous parlez 1
— Oh! Salvator! s'écria Justin, le cœur inondé de joie, les yeux pleins de larmes, et du ton dont il se fût écrié : « Mon frère! »
Puis, comme le pauvre maître d'école eût fait si quelque divinité tutélaire fût descendue dans sa chambre, il joignit les mains, et contempla longuement Salvator, qu'il connaissait depuis trois mois à peine, et qui lui avait fait goûter, à lui presque inconnu, ces ineffables joies de l'àme qu'il réclamait en vain de la Providence, depuis vingt-neuf ans!
— A propos, s'écria tout à coup Justin avec un certain mouvement d'effroi, et un passe-port?
— Oh ! quant à cela, ne vous inquiétez point, mon ami : voici celui de Ludovic. Vous avez la même taille que lui, vous avez les cheveux presque de la même couleur ; quant au reste, c'est presque indifférent : à la taille et aux cheveux près, tous les signalements se ressemblent; et, à moins que vous ne tombiez, à la frontière, sur un gendarme coloriste vous n'avez absolument rien à craindre.
— Alors, je n'ai plus qu'à m'occuper d'une voiture ?
— Votre voiture vous attendra tout attelée, ce soir, à cin $uanle pas de la barrière Croulebarbe.
— Mais vous avez donc pensé à tout?
— Je le crois, dit en souriant Salvator.
— Excepté à mes pauvres petits écoliers, fit Justin en secouant la tète avec une espèce de remords.
En ce moment, on frappa trois coups à la porte.
— Tenez, mon ami, dit Salvator, je ne sais pourquoi il me semble que la personne qui vier.t de frapper apporte la réponse à voire question.
Ifl SALVATOR
Et, en effet, de la manière dont il était placé, Salvator avait pu voir le bon M. Millier traverser la cour.
Justin alla ouvrir et poussa un cri de joie en reconnaissant le vieux condisciple de Weber, qui, après une course sur les boulevards extérieurs, venait lui faire sa visite du matin.
On le mit au courant de la situation ; et, quand M. Miiller eut exprimé le bonheur que cette nouvelle lui causait, Salvator dit :
— Il n'y a qu'une chose qui empêche Justin d'être complètement heureux, cher monsieur Miiller.
— Laquelle, monsieur Salvator ?
— Eh ! mon Dieu, il se demande qui, en son absence, va le remplacer près de ses pauvres petits écoliers.
— Eh bien, dit simplement le bon M. Millier, est-ce que je ne suis pas là, moi?
— Ne vous a\wis-je pas dit, mon cher Justin, que la personne qui frappait à votre porte vous apportait la réponse?...
Justin s'était jeté sur les deux mains de M. Miiller, qu'il baisait avec reconnaissance.
Il fut convenu qu'à partir du jour même, ce serait M. Miiller qui recevrait les écoliers, Justin étant dans une situation de corps et d'esprit qui ne lui permettait pas de faire sa classe.
Aux vacances, on annoncerait aux écoliers que, l'absence de Justin menaçant de se prolonger indéfiniment, les parents devaient profiter d£ tout le mois de septembre, qu'ils avaient devant eux, pour chercher à leurs enfants un autre professeur.
Salvator se retira, en laissant à M. Miiller le soin de faire la classe, et à Justin celui de préparer madame Corby et sœur Céleste au changement qui venait de s'opérer, ou plutôt qui allait s'opérer dans leur existence au momenl où elles y songeaient le moins ; puis il descendit rapidement la rue Saint-Jacques, et, à neuf heures sonnantes, il était étendu au soleil du malin, rue aux Fers, sur son crochet, à côté du cabaret de la Coquille d'or, où nous avons vu la Gibelotte faire un compte si fantastique à son féal ami Croc-en- Jambe,
Comme on le voit, Salvator avait assez bien commencé sa
journée; nous apprendrons, dans le chapitre suivant, comment il l'acheva.
La soirée d'un commissionnaire.
Le soir, à l'heure dite, la calèche de voyage, parfaitement remise en état par le charron, s'arrêtait à une cinquantaine de pas de la barrière Croulebarbe.
Le postillon, arrivé ventre à terre, et dix minutes avant l'heure convenue, crut d'abord à une mystification, lorsqu'il vit que les personnes qui l'avaient fait venir avec tant de rapidité, non-seulement ne se trouvaient pas au rendezvous, mais encore ne faisaient point mine de paraître.
Au bout de quelques minutes cependant, en apercevant deux jeunes gens qui arrivaient d'un pas rapide, et marchant bras dessus, bras dessous, le postillon, qui était descendu de son cheval, se remit en selle, et se tint immobile sans tourner la tête, comme un postillon de pierre.
Salvator et Justin s'approchèrent de la voilure, précédés de Roland, qui, si vite qu'ils marchassent, marchait encore plus vite qu'eux. Salvator ouvrit la portière, déplia le marchepied et dit à Justin :
— Montez I
En entendant ce seul mot, le postillon se retourna, comme s'il eût ressenti quelque commotion électrique, et, en voyant et reconnaissant celui qui l'avait prononcé, il devint écarlate de plaisir.
Soulevant alors lentement son chapeau, il salua Salvator d'un joyeux et respectueux bonjour.
— Bonjour, mon ami l fit Salvator en souriant et en ten-
dant au postillon sa main fine et aristocratique; comment se porte ton vieux brave homme de père?
— Comme un charme, monsieur Salvator! répondit le postillon; et, s'il eût su que c'était vous qui voyagiez, il serait venu vous conduire lui-même, malgré ses soixante et seize ans.
— C'est bien; j'irai le voir un de ces jours. Il demeure toujours à la Bastille?
— Parbleu 1 repartit orgueilleusement le postillon, qui estce qui a le droit d'y demeurer si ce n'est lui?
— Au fait, tu rs raison, dit Salvator 1 c'est bien le moins qu'un conquérant habite la place qu'il a conquise 1
Puis, montant après Justin, qui s'était déjà accommodé dans la voiture :
— Veux-tu monter, Roland ? demanda-t-il à son chien. Roland secoua la tête.
— Non? continua Salvator; tu aimes mieux aller à pied?... Va, Roland 1 va I
— Quelle route, monsieur Salvator? demanda le postillon.
— La route de Fontainebleau... Motus! tu ne me connais pas.
— Sans vous commander, monsieur Salvator, puisqu'il y a du mystère là-dessous, pouvez-vous dire à un ami où vous allez?
— A toi, oui, mon petit Bernard... Je vais à la Cour-de- France.
— Et vous vous arrêterez là ?
— Toute la nuit.
— C'est bien; vous ne s&rez pas espionnés, je vous le promets 1
— Que veux-tu dire?
— Rien : ça me regarde, monsieur Salvator; rapportezvous-en à moil Faut-il vous enlever l'étape?
— Non, Bernard : marche ordinaire; nous n'avons pas besoin d'être à la Cour-de-France avant dix heures.
— Alors, en douceur et au petit trot... Ce n'est pourtant pas comme cela que j'aimerais à vous conduire, monsieur Salvator.
— Et comment voudrais-tu me conduire, mon garçon?
— Comme j'ai conduit l'empereur en 1815 : cinq lieues à l'heure.
Puis, tout bas :
— Est-ce que vous n'êtes pas notre empereur, vous, monsieur Salvator? est-ce que, quand vous direz : « Aux armes! » on ne prendra pas les armes ? est-ce que, quand vous direz : t En marche I on ne marchera pas?
— Eh bien, Bernard!... fit en riant Salvator.
— Chut! silence!... Bah! est-ce que les amis de nos amis ne sont pas des amis? Puisquece monsieur-là est avec vous, c'est qu'il en est.
Et Bernard fit un signe maçonnique.
— Oui, mon ami, j'en suis, répondit Justin, tu as raison; et puissé-je être l'a le jour où, comme tu le disais tout à l'heure, il faudra prendre les armes et marcher !
— Vous voyez, monsieur Salvator, tout va bien! il ne nous reste qu'à chanter :
AUons, enfants de la patrie 1
Et, chantant le refrain national, le postillon enleva ses chevaux d'un coup de fouet.
La voiture partit, soulevant un tourbillon de poussière qui, doré par les derniers feux du jour, la faisait ressembler vaguement au char du soleil descendant du ciel sur la terre.
Nous ne rapporterons pas la causerie des deux amis pendant que l'obscurité s'épaississait graduellement autour d'eux. Comme on le comprend bien, ce fut l'espérance qui devint le sujet principal de la conversation. Encore quatre heures, encore trois, encore deux, on toucherait au sommet de ces félicités humaines qu'on entrevoyait depuis si longtemps à travers d'épais nuages et de noires brumes.
Madame Corby et sœur Céleste avaient été ravies de l'événement qui se préparait , c'étaient deux cœurs croyant3, et qui espéraient bien que Dieu n'abandonnerait pas Justin à l'heure du danger. La séparation qui était nécessaire ne pouvait être «lue momentanée, et l'on se retrouverait réuni au foyer de famille, pour ne plus se quitter jamais.
Tout était donc pour le mieux, et, de ce changement de position, nul ne voyait autre chose que les ineffables promesses et les suprèiv\"'.3 joies,
On s'arrêta à Villejuif le temps de relayer, et l'on repartit.
Salvator se pencha en dehors de la portière et regarda à sa montre : H était neuf heures et demie.
Au bout d'une heure, on aperçut le profil des fontaines de la Cour-de-France, ou, nommons-les de leur véritable nom, des fontaines de Juvisy, fontaines fastueuses, ornées de trophées et de génies sur un piédestal, véritables types de l'architecture de Louis XV vers le milieu du xvme siècle.
Le postillon s'arrêta, descendit de cheval, et ouvrit la portière.
— On y est, monsieur Salvator, dit-il.
— Comment! c'est toi, Bernard ?
— Eh ! oui, c'est moi !
— Tu as fait deux postes ?
— Sans doute.
— Je croyais ta chose défendue.
— Est-ce qu'il y a quelque chose de défendu pour vous, monsieur Salvator?
— Mais, enfin?...
— Enfin, voici comment ça m'est venu. Je me suis dit : « M. Salvator fait un coup pour le bien de la chose; il a besoin d'un homme qui n'ait ni yeux ni oreilles, mais qui, peut-être bien, soit muni de bons bras. Je suis l'homme 1 » Alors, à Villejuif, voici ce que j'ai fait. J'ai dit à Pierre Lcnglumé, dont c'était le tour de marcher : « Ce n'est pas ça, quiot Pierre, mon ami, ce pauvre Jacques Bernard a une affection aux fontaines de la Cour-de-France : il faut que lu lui cèdes ta place, afin qu'il puisse dire deux mois en particulier à sa particulière, et on payera bouteille au retour. Ça va-t-il ? — Touche là l » a répondu Lenglumé. J'ai touché, et me voilà ! Maintenant, monsieur Salvator, me suis-je trompé ? Bonsoir I il n'en sera ni plus ni moins ; j'aurai dans le ventre cinq lieues de plus que mon compte : un postillon d'amour connue moi ne meurt pas pour si peu... Ne nie suisje pas trompé? A vos ordres! et, si l'on se fait casser pour vous la margoulette, on se confectionnera une sous-gueule avec son mouchoir, et l'on ne vous reparlera jamais de la chose.
Salvator tendit la main à Jacques Bernard.
— Mon ami, lui dit-il, je ne crois pas que j'aie besoin do
SA LV AT OR Jl
toi aujourd'hui; mais, sois tranquille, si l'occasion se présente d'utiliser ta bonne volonté, je ne m'en feroi pas faute.
— C'est dit, monsieur Salvator ?
— C'est dit.
— Tope I... Qu'y a-t-il à faire, maintenant?
— Remonte en selle, et compte à peu près cent cinquante pas.
— Et après?
— Arrête.
Bernard se remit en selle, et s'arrêta au bout de cent cifc quante pas ; puis il descendit et ouvrit la portière.
Salvator mit pied à terre, et s'avança vers le fossé.
A vingt pas de lui, un homme se leva et compta jusqu'à quatre; Salvator compta jusqu'à huit et marcha droit à l'homme.
L'homme, c'était le général Lebastard de Prémont.
Salvator conduisit le général à la voiture, où jl prit place; puis, montant lui-même derrière lui :
— A Châtillon ! dit-il à Bernard.
— A quel endroit de Châtillon, mon maître?
— A l'auberge de la Grâce de Dieu.
— On connaît ça... Enlevés les poulets d'Inde!
Et, d'un coup de fouet, enlevant ses chevaux, Jacques Bernard prit la route de Châtillon; et, dix minutes après, la voiture s'arrêtait, tremblant sur ses essieux, devant l'auberge de la Grâce de Dieu.
Pendant le trajet, Salvator avait présenté Justin au général; seulement, le général savait qui était Justin, tandis que Justin ignorait complètement qui était le général, et surtout quel service le général lui avait rendu.
On arriva, comme nous l'avons dit, devant l'auberge de la Grâce de Dieu.
On se souvient que c'est là que Salvator avait donné rendez-vous à Jean Taureau et à Toussaint-Louverture.
Les deux Mohicans étaient à leur poste, et, chose étrange! quoiqu'ils y fussent depuis une heure environ, la bouteille qu'ils avaient devant eux n'était pas encore débouchée. On eût pu croire que c'était la seconde; mais les verres étaient aussi nets que s'ils sortaient de la manufacture.
Tous deux se levèrent en apercevant Salvator, qui était descendu seul de voiture, et seul était entré dans l'auberge* u. 2
n SALVATOR
Salvator regarda autour de lui, et vit que les deux hommes étaient dans un coin et tout à fait isolés.
Jean Taureau comprit la préoccupation du commissionnaire.
— Oh I vous pouvez parler, monsieur Salvator, dit-il; personne n'écoute.
— Oui, dit Toussaint-Louverture, vos instructions seulement, et l'on obéira.
— Elles seront courtes, dit Salvator ; je puis avoir besoin de vous cette nuit.
— Tant mieux t dit Jean Taureau.
— Je puis aussi n'en avoir pas besoin.
— Tant pis 1 dit Toussaint-Louverture.
— En tout cas, je vous emmène avec moi.
— Nous voilà 1
— Vous ne demandez pas même où je vous emmène ?
— Pourquoi faire? Vous savez bien que, quand même ce erait au diable, nous irions, dit Barthélémy Lelong.
— Après? demanda Toussaint-Louverture.
— Après... je vous placerai où vous devez rester, et, sur votre vie, ne paraissez que lorsque je dirai : « A moi I »
— Mais, si cependant vous courez quelque danger, monsieur Salvator...?
— Cela me regarde.
— Enfin!
— Votre parole que vous ne paraîtrez que quand je dirai : ï A moi 1 »
— Dame, il faut bien vous la donner.
— Votre parole.
— Foi de Barthélémy Lelong !
— Foi de Toussaint-Louverture I
— C'est bien. — Barthélémy, mets ces cordes dans ta poche. — Et toi, Toussaint, mets ce mouchoir dans la tienne.
— C'est fait.
— Maintenant, connaissez-vous le parc de Viry?
— Pas moi, dit Toussaint.
— Je le connais, moi, dit Jean Taureau.
— Bon I qu'un des deux le connaisse, cela suffit. • —Eli bien?
— Eli bien, allez à travers champs, et, quand vous apercevrez un grand mur blanc qui fait équerre avec la route,
vous vous arrêterez, et vous vous cacherez aux environs. Je vous retrouverai là.
— C'est compris, répondirent ensemble Jean Taureau et Toussainl-Louverture .
— Bien ! à tout à l'heure, alors ?
~ A tout à l'heure, monsieur Salvatqr.
Les deux Mohicans partirent.
Salvator rejoignit le général Lebastard de Prémont et Justin, qu'il avait laissés, comme nous l'avons dit, dans la voiture.
On reprit le chemin par lequel on était venu jusqu à Châtillon, et l'on arriva sur la grand'roule de Fontainebleau, à l'endroit même où un chemin en pente conduit au pont Godeau, et, delà, au château de Viry.
L'œil exercé de Salvator reconnut deux ombres glissant dans les ténèbres : c'étaient Barthélémy Lelong et Toussaint- Louverture.
On suivit le chemin en pente, on arriva au pont Godeau, et l'on aperçut de loin le mur blanc, qui semblait, la nuit, une rivière coulant à travers la plaine.
On descendit, on remisa la voilure dans un massif d'arbres s'élevant sur un des bas-côlés de la route, et dont la nature semblait avoir fait, exprès pour cette circonstance, un immense hangar; on recommanda le silence à Jacques Bernard, tout fier d'être pour quelque chose dans le mystérieux événement qui se préparait.
La voiture remisée, au lieu de continuer à suivre le chemin vicinal conduisant à Viry, — Salvator en têle , suivi par Justin, lequel était suivi du général, — on s'engagea dans un petit sentier qui conduisait au mur du château.
On s'avançait per arnica silentia lunx, comme dit Virgile, par une des dernières nuits de printemps, ou plutôt par une des premières nuita d'été. L'air était tiède, le ciel plein d'orage, et, à chaque instant, cette même lune, qui, ainsi que nous venons de le dire, prêtait aux voyageurs son silence ami, jouait au jeu de cache-cache, comme font les enfants derrière un arbre, se voilant sous un nuage noir, reparaissant et se revoilant de nouveau.
Ils arrivèrent ainsi tous trois près de la grille que nous connaissons; ils s'inclinèrent à droite, et parvinrent à l'endroit de la muraille que Justin avait l'habitude de franchir.
24 SALVATOK
Là, on indiqua au général la manœuvre qu'il s'agissait d'accomplir. Snlvaior se plaça contre le mur et fit la courteéchelle. Justin donna l'exemple en montant le premier, et en sautant de l'autre côté du mur avec une agilité qui prouvait combien lui était familier cet exercice; le général le suivit, et, quoiqu'il eût quinze ans de plus que Justin, il ne fut point en res'r d'adresse et de légèreté.
Holand, croyant que son tour était venu, s'apprêtait, de son côté, à prendre son élan, lorsqu'il fut retenu par un signe de son maître. Celui-ci n'avait point oublié les deux compagnons qui avaient pris les devants, mais que, grâce au fouet de Jacques Bernard, il avait laissés en arrière, et il alla les attendre à l'angle du mur.
Il n'y était pas depuis cinq minutes, qu'il aperçut Jean Taureau et Toussaint-Louverture, dont les deux ombres commençaient à se dessiner à l'horizon comme des silhouettes de géants. L'apparition était d'autant plus fantastique, qu'on les voyait s'approcher sans que l'on entendit le bruit de leurs pas.
Ils arrivèrent ainsi près de Salvator, qui s'aperçut alors qu'ils marchaient pieds nus.
— Bravo I dit-il à voix basse; je vous attendais.
— Nous voilai répondirent les deux hommes.
— Suivez-moi.
Le charpentier et le charbonnier obéirent. Arrivé à l'endroit du mur qu'avaient escaladé Justin et le général, Salvator s'arrêta.
— C'est icil dit-il.
— Ah! ah! fit Jean Taureau, il s'agit de passer de l'autre côté, à ce qu'il parait?
— Ohl mon Dieu, oui, justement; et l'on va vous montrer comment cela se pratique, ami Jean Taureau, dit Salvator. - Ici, Roland!
Roland vint à son maître, se dressant lui-même contre la muraille sur ses deux pattes de derrière.
Salvator souleva le chien à la hauteur du mur: celui-ci s'accrocha au chaperon avec ses griffes de devant, et, s'aidant des griffes de derrière, sauta dans le parc. Salvator s'élança, saisit le chaperon avec la main, et, à la force du poignet, s'éleva lentement et par une savante gymnastique.
En une seconde, il était à califourchon sur l'arête de pierre.
— Allons, dit-il, à votre tour!
Les deux hommes regardèrent le rempart qui se dressait devant eux.
— Diable! diable! fit Jean Taureau.
— Comment! toi, un charpentier, maître sur maître, maître sur tous!...
— Dame, si Toussainl-Louverture n'a pas peur que je ne l'aplatisse et veut me faire la courte échelle, dit Jean Taureau, cela se pourra encore.
— Je n'ai pas peur! dit Toussaint-Louverture.
— Je pèse cent cinq kilogrammes, je t'en préviens, Toussaint, dit Barthélémy Lelong.
— C'est un peu plus de deux sacs de charbon, répondit Toussaint, et on en a porté jusqu'à trois. Mais moi?...
— Oh ! une fois que je serai monté, ne t'inquiète plus de rien, toi.
— Monte donc, alors Udit Toussaint.
Le charbonnier rendit à Jean Taureau le service que Salvator avait rendu, un quart d'heure auparavant, à Justin et au général.
En quelques secondes, Jean Taureau était assis sur le sommet du mur, en face de Salvator. Il était temps! si peu qu'eût duré l'ascension, Toussaint commençait à plier sous le poids du géant.
— La! dit-il.
Et, tirant de sa poche le paquet de cordes, il pratiqua à son extrémité une espèce d'œillet.
— Empoigne-moi cela, dit-il à Toussaint, et solidement. Toussaint obéit au commandement, et empoigna la corde.
— Tiens-tu? demanda Jean Taureau.
-Oui.
— Mais ferme, la ?
— Ferme, sois tranquille!
— Alors, dit Jean Taureau, enlevez, c'est pesé!
El, tirant d'une main Toussaint à lui, il le saisit de son autre main par le collet de sa veste de velours, et l'amena au niveau du chaperon comme il eût fait d'un enfant.
Arrivé là , Toussaint voulut se cramponner des deux mains au chaperon.
— Oh! ce n'est pas la peine..., dit Jean Taureau.
Et, prenant le charbonnier sous les jambes avec l'autre main, il lui fit franchir la crête de la muraille, et, lui rendant sa position perpendiculaire, abandonnée un instant pour l'horizontale, il le laissa retomber dans le parc.
Puis, s'apprêtnnl à en faire autant :
— A mon tour, dit-il.
MaisSaivator, lui posant la main sur la cuisse en homme qui réclame le silence :
— Écoute ! dit-il.
— Quoi?
— Chut!
On entendait dans le lointain le galop d'un cheval.
Ce galop allait se rapprochant.
Puis on entendit un hennissement.
Venait-il du cheval lancé au galop ou des deux chevaux qui attendaient, attelés à la voiture? C'est ce que ne put distinguer Salvator, l'ombre du cheval et du cavalier commençant d'appnraitre juste à la hauteur du massif d'arbres où était cachée la voilure?
Le cavalier se rapprochait rapidement.
— A terre, Jean Taureau ! à terre I cria Salvator. Jean Taureau se laissa tomber plutôt qu'il ne sauta. Comme il avait déjà fait une fois, Salvator se rejeta dans
l'intérieur du parc sans abandonner le chaperon du mur.
Puis, se soulevant à la force des deux mains, il amena ses yeux à la hauteur du chaperon.
Le cavalier passa enveloppé de son manteau.
Malgré le manteau, Salvator reconnut Lorédan de Valgoneuse.
— C'est lui I dit-il.
Et il sauta légèrement à terre, tandis que Roland faisait entendre un grognement sourd.
— En route ! dit Salvator; il n'y a pas de temps a perdre, si toutefois il n'y a pas déjà trop de temps perdu 1
Salvator s'élança à travers le parc; les deux hommes le suivirent.
SALVATOE
La nuit d'un commissionnalrs.
Où étaient Justin et Mina? Là était la question.
Les jours où Mina attendait Justin, elle se tenait près du oanc où, pour la première fois, Salvator avait vu la jeune rille; mais il ne s'était pas encore présenté de circonstance où Justin vînt un jour qu'il n'était pas attendu : en se quittant, les deux jeunes gens convenaient de leur prochain rendez-vous.
Salvator courut du côté du château. Le général, descendu avec Justin, avait suivi ce dernier.
Quand nous disons que Salvator courut, nous nous trompons : il était impossible de courir dans ce parc où tout était broussailles, épines, orties, hautes herbes; où la main de l'homme semblait n'avoir point passé depuis des années , et qui rappelait, à s'y méprendre, la forêt vierge de la rue d'Enfer.
Roland inclinait, avec de sourds gémissemts, du côté du massif où était la fosse de l'enfant; mais Salvator, tout en se frayant un chemin à travers le fourré, retenait le chien près de lui.
On arriva sur le bord de l'étang.
Là, un instant, Jean Taureau et Toussaint-Louverture s'arrêtèrent.
Salvator chercha des yeux la c:use de leur hésitation.
— Boni dit Toussaint-Louverture, ce sont des statues!
Et, en effet, ce qui avait arrêté court les deux hommes, c'étaient les images mythologiques, mises en mouvement par les allées et venues de la lune, et qui semblaient se dé-
If SALVATOR
tacher de leur base et s'apprêter à courir sus à ces violateurs de leur domaine.
Quant à Roland, il reconnut parfaitement l'étang et voulut y plonger de nouveau; mais Salvator l'arrêta.
— Plus tard 1 plus tard, Roland 1 murmura-t-il à demivoix; aujourd'hui, nous avons autre chose à faire.
De (à, 01? pouvait voir toutes les fenêtres de la vieille façade. Pas une de ces fenêtres n'était éclairée.
Salvator prêta l'oreille; il lui sembla — dans une direction tout opposée à celle qu'il avait suivie — entendre la voix de Justin qui appelait Mina.
— L'imprudent! dit-il. Il est vrai qu'il ne sait pas...
Et il se mit à courir dans la direction de la voix, en disant à ses deux hommes :
— Retournez d'où nous venons, et, quelque chose qui arrive, comme c'est convenu, ne bougez pas que je ne vous appelle.
Les deux hommes s'étaient orientés; ils reprirent le chemin qu'ils avaient suivi.
Salvator et Roland contournèrent l'étang, choisissant, pour décrire cette courbe, le cercle le plus sombre, c'est-àdire la rive la plus rapprochée du bois.
Roland courait devant : on eût dit qu'il devinait ce que cherchait son maître.
Le chien et l'homme arrivèrent dans une des allées transversales du parc, au moment où Justin et Mina se jetaient dans les bras l'un de l'autre.
La première personne qu'aperçut Mina en reportant les yeux autour d'elle, fut le général de Prémont. Elle poussa un petit cri de terreur.
— Ne crains rien, chère enfant, dit Justin; c'est un ami ! En même temps apparaissaient de l'autre côté Salvator et
Roland.
— Alerte! alerte! dit Salvator; il n'y a pas une minuie à perdre.
— Qu'arrive-t-il donc? demanda Mina un peu effrayée.
— 11 arrive, ma chère Mina, que nous vous enlevons.
— Mina?... murmura le général. C'est le nom de ma fille!
Et il s'approcha, les bras tendus, vers Mina.
Mais Salvator ne lui laissa pas le temps d'échanger une seule parole avec l'enfant.
— Du silence et de la promptitude! dit-il. Vous vous ra conterez dans la voiture tout ce que vous avez à vous raconter. Penuant deux jours et deux nuits, vous aurez le temps!
Et, aidé de Justin, il entraîna la jeune fille vers l'endroi' du mur qu'il s'agissait de lui faire franchir.
— Montez, Justin! dit Salvator.
— Mais ma pauvre Mina... ? demanda celui-ci.
— Montez! répéta Salvator; je vous dis qu'il n'y a paa une minute à perdre.
Justin obéit.
— Adieu, monsieur Salvator! adieu, mon bien bon ami! murmura la jeune fille en tendant son front blanc au jeune homme.
— Adieu, ma sœur! adieu! dit Salvator.
Et il appuya les lèvres sur son front.
— Oh! moi aussi, dit le général. Un baiser, mon enfant ! Les lèvres du général prirent la place des lèvres de Salvator; puis, étendant la main sur la tête de Mina :
— Sois heureuse, enfant! dit-il avec une voix pleine de larmes; — c'est un père qui n'a pas vu sa fille depuis quinze ans qui te bénit... A... dieu!
Et il sépara ces deux dernières syllabes, qui, prononcées ainsi, étaient toute une prière, et qui voulaient dire : c Je te recommande à Dieu comme je lui recommanderais ma fille. »
— Allons, allons, dit Salvator, chaque minute a la valeur d'une heure, chaque heure le prix d'un jour !
— J'attends, dit Justin, déjà placé à califourchon sur la crête de la muraille.
— Bien ! dit Salvator.
Et, d'un élan, il se plaça en face de lui.
— Maintenant, dit-il au général, prenez l'enfant entre vos bras, et élevez-la jusqu'à nous.
Le général enleva Mina comme Milon de Crotone eût enlevé an agneau; puis, la soutenant sur la paume de ses mains étendues, il l'approcha du mur. Une fois Mina à la portée des deux jeunes gens, chacun d'eux enlaça sa taille d'un bras, tandis que le général, passant la main sous ses deux pieds réunis, aidait à l'ascension.
Quand Mina fut assise sur le chaperon du mur :
— Et, maintenant, descendez, Justin! dit Salvator. Justin sauta dans le chemin.
— Approchez-vous du mur, reprit Salvator; appuyezvous- y en arc-boutant la têts et les deux mains... Bon 1 vous êtes bien ainsi.
Puis, à Mina :
— Mon enfant, ejoula-t-il en l'enlevant et en lui faisant Jaire volte-face, posez chacun de vos pieds sur chacune des épaules de Justin.
La jeune fille exécuta le mouvement commandé.
— Pliez sur vos jarrets, Justin.
Justin plia sur les jarrets.
— Un peu plus que cela.
Justin plia encore.
— Agenouillez-vous.
Justin s'agenouilla.
— A présent, dit Salvator en lâchant les deux mains de Mina, vous êtes sauvée I
— Pas encore! dit une voix.
Et la détonation d'une arme à feu se fit entendre.
En même temps que la voix disait : * Pas encore! » et que le coup de feu retentissait, Mina, qui n'était plus qu'à deux pieds du sol, sautait légèrement sur le gazon qui bordait la muraille.
En entendant le coup de pistolet, et en reconnaissant la voix de M. de Valgeneuse, la jeune fille poussa un cri.
— Sauvez-vous! et bon voyage! dit Salvator en sautant du mur dans le parc.
Le général s'était déjà élancé du côté où il avait vu la flamme.
— Arrière, générait dit Salvator écartant violemment M. Lebastard de Prémont pour passer lui-même; cela me regarde.
Le général lui fit place.
Salvator se précipita vers l'endroit d'où le coup était parti, et se trouva face à face avec M. de Valgenetiae.
— Ah I je t'ai manqué une première fois, s'écria celui-ci ; mais, de ce coup, je ne te manquerai pas I
Et il abaissa le canon de son pistolet, qui se trouva presque toucher la poitrine de Salvator.
Une seconde de plus, la détente s'abattait, et le jeune homme était mort; mais, en ce moment, un animal, bondissant comme un tigre, s'élança et saisie le comte à la gorge : c'était Roland, qui venait au secours de son maître.
En passant, il releva la main qui tenait le pistolet, et le coup partit en l'air.
— Ah 1 par ma foi, mon cher monsieur Lorédan, dit Salvator, savez- vous qu'il s'en est fallu de bien peu que vous n'ayez tué votre cousin?...
Sous la secousse imprimée par Roland, le comte de Valgeneuse était tombé à la renverse, et, en tombant, avait .âché le pistolet.
Roland, lui, ne lâchait pas la gorge.
— Eh ! monsieur, dit le comte en se débattant, allez-vous me laisser étrangler par ce chien ?
— Roland, cria Salvator, ici !... à moi 1
Le chien, à son grand regret, lâcha le comte, et, tout grondant, revint s'asseoir près de son maître.
Lorédan se redressa sur un genou, et, en se redressant, tira un stylet de sa poche; mais, grâce à un nouvel incident, le comte n'eut pas le temps de se servir de l'arme qu'il venait d'appeler à son secours : — à sa droite était Jean Taureau, à sa gauche Toussaint-Louverture.
Quand Salvator, parlant à Roland, avait crié : « Ici! a moi! » les deux hommes, croyant entendre le signal arrêté, étaient accourus. — On se rappelle que Salvator leur avait recommandé de ne venir que lorsqu'il crierait : A moi!
Jean Taureau, voyant, à la clarté de la lune, briller l'arme dans la main de Lorédan, saisit cette main &:-dessus du poignet, et serra le bras du comte de telle façon, que l'on entendit craquer l'articulation.
— Allons, dit Jean Taureau, lâchez ce bijou, qui ne peut vous servir à rien, mon bon jeune homme.
Et il redoubla la pression.
Sous les muscles de fer du charpentier, qui lui broyait le poignet, M. de Valgeneuse poussa un cri à peu près pareil à celu' que doit pousser un patient que l'on met à la question extraordinaire; ses doigts furent forcés de s'ouvrir et laissèrent échapper le stylet, qui tomba à ses pieds.
Ȕ s A LV Al OR
— Ramasse , Toussaint , dit Barthélémy Lelong; cela pourra nous servir à débourrer nos pipes.
Toussaint se baissa et ramassa le slylet.
— Maintenant, reprit Jean Taureau s'adressant à Salvalor, que faut-il faire de M. le comte, notre bourgeois?
— Mais, répondit Salvator toujours avec le même calme, lui mettre votre mouchoir sur la bouche, et lui lier les mains et les pieds avec les cordes que vous avez dans votre poche.
Toussaint-Louverture tira son mouchoir de sa poche, et Jean Taureau les cordes de la sienne.
Pendant celte opération, Jean Taureau Le obligé de lâcher la main du comte; celui-ci, dans l'espérance de s'échapper, profila de l'instant de liberté qui lui était laissé, et fit un bond de côté, en criant :
— Au secours I
Mais, en face de lui, il trouva le général, qui, jusque-là, s'était tenu, muet et immobile, spectateur de ce qui se passait.
— Monsieur, dit le général en présentant le canon d'un pistolet à la hauteur du front de Lorédan, je vous donne ma parole d'honneur que, si vous faites un seul mouvement pour vous échapper, que, si vous jetez un seul cri pour appeler au secours, je vous casse la télé comme à un chien enragé.
— Mais, dit M. de Valgeneuse, j'ai donc affaire à une bande de brigands?
— Vous avez affaire, répondit Salvator, à des hommes d'honneur, qui ont juré de tirer de vos mains la jeune fille que vous aviez lâchement enlevée.
El, faisant un signe à Toussaint-Louverture et à Jean Taureau :
— Allons, le mouchoir! allons, les cordes! dit-il; seulement, placez le mouchoir de façon à ce que le prisonnier n'étouffe pas, et ne serrez les cordes que jusie ce qu'il faut pour qu'il ne puisse se servir ni de ses pieds, ni de ses mains. Je reviens dans un instant.
— Avez-vous besoin de moi, monsieur? demanda le général.
— Non, restez là, et présidez à l'opération.
Le général fit de la tête un signe d'assentiment, et Salvator disparut.
Avec une adresse merveilleuse, Toussaint-Louverture appliquait le mouchoir sur la bouche du comte, tandis que Jean Taureau le ficelait de la tête aux pieds, et ralliait l'extrémité de la corde au nœud du mouchoir.
M. Lebastard de Prémont regardait faire, les bras croisés.
Au bout de dix minutes, on entendit le pas d'un cheval assourdi par les grandes herbes de l'allée, et Salvator reparut, tenant, d'une main, en bride, la monture du com-te, de l'autre, une pince de fer.
— C'est fait, notre bourgeois, dit Jean Taureau, et bien fait, je vous en réponds !
— Je n'en doute pas, Jean, dit Salvator. A présent, tandis que nous allons assurer monsieur sur son cheval, prends cette pince, et va ouvrir la grille.
Le cheval avait une bride et un filet; on lui enleva le filet, et, avec la mince lanière de cuir, on assujettit le comte de Valgeneuse sur son cheval.
— La! fil Salvator; maintenant, en route 1
Toussaint prit le cheval par la bride, et l'on s'avança vers la grille.
Jean Taureau, tenant sa barre à la main comme un suisse, se trouvait près de la grille ouverte.
Salvator s'approcha de lui.
— Tu connais la cabane du bord de l'eau? dit-il.
— Celle où nous nous sommes réunis il y a quinze jours?
— Justement,
— Comme la maison de ma mère, monsieur Salvator.
— Bien! c'est là que vous déposerez délicatement le comte.
— Il y a un lit : il y sera à merveille.
— Vous le garderez à vue, Toussaint et toi.
— A vue, c'est dit.
— Il y a, dans l'armoire, des provisions pour deux jour3 en viande, en pain et en vin.
— Pour deux jours... Alors nous le garderons deux jours?
— Oui... tJ'il a faim, s'il a soif, s'il désire manger enfin, vous lui débarrasserez la bouche, vous lui délierez les mains, et vous le laisserez boire et manger.
— C'est juste, il faut que tout le monde vive.
— Mauvais proverbe, Jean Taureau, et qui sauvegarde les coquins.
— Ahl mais... si vous désirez qu'il ne vive pas, monsieur Salvator, repril Jean Taureau en faisant le ^ested'un homme qui appuie son pouce sur la gorge d'un autre homme, il n'y a qu'un seul mot à dire, vous savet.
— Malheureux! fit Salvator ne pouvant s'empêcher de sourire à l'idée de cet aveugle dévouement.
— Ce n'est pas votre idée? N'en parlons plu?, dit Jean Taureau.
Salvator fil un mouvement pour revenir au groupe formé par le cheval, le jnune homme lié dessus, Toussaint-Louverture et le général.
Jean Taureau l'arrêta.
— A propos, monsieur Salvator? demanda-t-il.
— Quoi ?
— Quand faudra-t-il le laisser aller?
— Après-demain, à cette heure-ci. Vous aurez autant de soin du cheval que de l'homme.
— Plus de soin, monsieur Salvator, plus de soin, dit Jean Taureau en secouant la tête; car, à coup sûr, l'homme vaut moins que le cheval 1
—A minuit, le cheval sera tout sellé à la porte de la cabane; un de vous déliera les cordes, l'autre ouvrira la porte; vous laisserez partir le prisonnier, et lui souhaiterez boa voyage.
— Faudra-t-il retourner à Paris?
— Il faudra retourner à Paris, et toi, Jean Taureau, t'en aller à l'ouvrage comme si de rien n'était, en disant à Toussaint-Louverturc d'en faire autant.
— C'est tout?
— C'est tout.
— Besogne facile, monsieur Salvator!
— Et honnête, mon cher Barthélémy. Ta conscience peut donc être tranquille.
— Oh! du moment où vous y mettez la main, monsieur
— Merci, mon brave l
— Allons, fit Jean Taureau, en route, monsieur I* oomtel
— Hue, dadal dit Toussaint-Louverture en Huilant le
cheval d'une main, tandis que, de l'autre, il le guidait par le mors.
Jean Taureau eu fit autant de son côté, ei les deux Mohicans, escortant M. de Valgeneuse, se mirent en route pour la cabane du bord du l'eau.
Vu à distance, au clair de la lune, ainsi couché et garrotte sur son cheval, M. de Valgeneuse avait un faux air de Mazeppa.
— Et, maintenant, général, dit Salvator, refermons la grille, et occupons-nous de M. Sarranti.
Aidé du général, en effet, Salvator referma la grille; puis, la grille refermée, il appela Roland. —Roland avait disparu, attiré par une force invincible du côté du bnne.
Salvator l'appela une seconde fois d'une voix plus impérative et en le nommant, non plus Roland, mais Brésil.
Le chien reparut en hurlant tristement; il était évident qu'on le contrariait dans ses plus chers désirs.
— Oui, murmura Salvator, oui, je sais bien ce que lu veux, mon cher Brésil; mais, sois tranquille, nous y reviendrons... Derrière, Brésil! derrière 1
Le général semblait n'avoir point remarqué cette discussion engagée entre Brésil et Salvator; il baissait la tête, suivant machinalement le jeune homme sans prononcer une seule parole.
Le chêne et le banc qui attiraient l'attention de Brésil dépassés, Salvator s'engngea dans l'allée qui conduisait au château, marchant également en silence.
Au bout de quelques pas, ce silence fut rompu par le général.
— Vous ne sauriez croire, monsieur Salvator, dit celui-ci, de quelle émotion j'ai été saisi à la vue de celte enfant.
— Il est vrai que c'est une charmante créature, répondit bedvator.
— Hélas ! dit le général, j'ai aussi une enfant qui doit avo:le même âge... si toutefois elle vit encore.
— Ignorez vous ce qu'elle est devenue?
— - Au moment de mon départ pour la Fiance, je l'ai confiée à de braves gens à qui j'en demanderai compte aussitôt que je pourrai le faire publiquement. L'heure venue, nous parlerons de cela, monsieur Salvator.
Salvator s'inclina en signe d'assentiment.
— Et ce qui m'a ému surtout, continua le général, c'est que vous avez prononcé le nom de Mina.
— C'est, en effet, le nom de l'enfant.
— C'était aussi le nom de ma fille, murmura le général. Je voudrais bien retrouver ma Mina aussi belle et aussi pure que la vôtre, cher monsieur Salvator.
Et le général, laissant retomber sa tête sur sa poitrine, rentra dans le silence, poussé à se taire par le même sentiment qui l'avait fait parler.
Chacun des deux hommes resta muet pendant quelque temps, suivant la pensée qui le préoccupait.
Ce fut Salvator qui, à son tour, prit le premier la parole.
— Je n'ai qu'une inquiétude, maintenant, dit-il.
— Laquelle? demanda machinalement le général.
— Ce château n'était habité que par trois personnes : Mina, M. de Valgeneuse et une espèce de gouvernante.
— Mina! répéta le général, comme s'il trouvait plaisir à redire ce nom.
— Mina est partie avec Justin; M. de Valgeneuse est aux mains de Jean Taureau et de Toussaint-Louverture, — et ils ne le lâcheront pas, j'en réponds; — reste la gouvernante.
— Eh bien? demanda avec un peu plusd'intérêt le général, qui comprenait que Salvator le ramenait à l'affaire qu'ils étaient en train de poursuivre, c'est-à-dire à la disculpation de M. Sarranti.
— Eh bien, répéta Salvator, si elle n'était pas endormie, elle a dû entendre le coup de feu, et, si elle a entendu le coup de feu, elle a dû se sauver à tous les diables.
— Allons à sa recherche, dit le général.
— Par bonheur, continua Salvator, nous avons Brésil, Brésil nous aidera à la retrouver.
— Qu'est-ce, Brésil?
— C'est mon chien.
— Je croyais qu'il s'appelait Roland.
— Il s'appelle, en effet, Roland, général; mais mon chien est comme moi, il a deux noms : un qu'il porte en face de tout le monde, et qui correspond à sa vie présente; l'autre qui n'est connu que de moi, et qui correspond à sa vie passée ; — car iL faut vous dire que Roland a une existence presque aussi agitée , presque aussi mystérieuse que la mienne.
— Si jamais je suis assez votre ami, monsieur, pour entrer dans le mystère de cette vie..., dit M. de Prémont.
Et il s'arrêta, comprenanlque la moindre instance le faisait indiscret.
— C'est probable, général, dit Salvator; mais, en attendant, ce sont les mystères de la vie de Brésil qu'il s'agit de Bonder.
— Ce n'est pas chose commode, répondit le général; et, quoique je parle sept ou huit langues, je ne me charge pas de vous servir d'interprète.
— Oh ! entre Brésil et moi, il n'en est pas besoin, général, et vous allez voir comme nous nous comprenons... Et, tenez, vous l'avez vu insouciant, n'est-ce pas? remarquez comme, au fur et à mesure qu'il approche du château, il s'anime. Ce n'est point pour la lumière qui en sort ou le bruit que l'on y fait, n'est-ce pas? Vous voyez, il n'y brûle pas une bougie, et son cœur ne bat pas plus que celui d'un cadavre.
Et, en effet, en Rapprochant du château, tout muet et sombre qu'était le sourd édifice, Brésil dressait l'oreille, portait le nez au vent, et hérissait son poil, comme s'il se préparait à un combat.
— Voyez, général, dit Salvator; je vous promets que, si la gouvernante est encore au château, soit à la cave, soit au grenier, nous l'y trouverons, si bien qu'elle puisse être cachée. Entrons, général !
Rien, en effet, n'était plus facile que d'entrer. En sortant pour se promener dans le parc, Mina avait laissé la porte ouverte; seulement, comme nous l'avons dit, l'édifice n'était éclairé que par la lumière extérieure de la lune.
Salvator tira de sa poche une petite lanterne sourde, et l'alluma.
Brésil, au milieu de l'antichambre, tournait sur lui-même, comme s'il passait l'inspection des objets et reconnaissait les localités; puis, tout à coup, prenant son parti, il alla donner de la tête contre une porte basse qui semblait conduire aux parties inférieures de la maison.
Salvator ouvrit cette porte.
Brésil se précipita dans un corridor sombre, au bout du quel, par un escalier de six ou huit marches, il descendit dans une espèce de cave, où, arrivé le premier, il poussa un
hurlement si lugubre, qu'il fit frissonner Salvator et le général, c'est-à-dire deux hommes qui ne frissonnaient pas facilement.
— Eh bien, Brésil, qu'y a-t-il donc? deinnnda Salvator; est-ce que c'est ici. par hasard, que Rose de Noël...?
Le chien, comme s'il eût compris la question de sop maître, reprit, tout courant, le chemin qu'il venait de suivn et disparut.
— Où va-t-il? demanda le général.
— Je n'en sais rien, répondit Salvator.
— Si nous le suivions?
— Non, s'il avait désiré être suivi, il aurait tourné la têle de mon côté pour me faire signe de le suivre. Ii ne l'a pas fait; nous devons l'attendre ici.
Salvator et le général n'attendirent pas longtemps.
Tandis que tous deux regardaient du côté de la porte, une fenêtre basse vola en éclats, et Brésil tomba entre eux deux, les yeux sanglants, la langue pendante; puis, trois ou quatre fois, il tourna autour de la cave, comme cherchant quelqu'un à dévorer.
— Rose-de-Noël, n'est-ce pas? dit Salvator au chien; Rose-de-Noël?
Brésil hurla avec fureur.
— C'est ici, dit Salvator, que l'on a tenté d'assassiner Rose-de-Noël.
— Qu'est-ce que Rose-de-Noël? demanda le général.
— Un des deux enfants disparus et que M. Sarranti aurait tenté d'assassiner.
— Tenté d'assassiner? répéta le général; ainsi vous ea êtes sûr, l'assassinat n'a pas été consommé?
— Non, par bonheur I
— Et l'enfant?...
— Je vous l'ai dit, général, l'enfant vit.
— Et vous la connaissez?
— Je la connais.
— Pourquoi ne pas l'interroger, elle, alors?
— Parce qu'elle ne veut pas répondre.
— Que faire, en ce cas?
— Interroger Brésil I vous voyez qu'il répond, lui.
— Alors, continuons.
— Parbleu ! dit Salvator.
S A LV AT OR i9
Et l'on revint à Brésil, qui grattait et mordait le sol avec fureur.
Salvalor regardait, pensif, la rage du chien.
— Il y a quelqu'un enterré ici, dit le général. Salvator secoua la tête.
— Non, dit-il.
— Pourquoi non?
— Parce que je vous ai dit que la petite fille vivait.
— Mais le petit garçon?
— Ce n'est point ici qu'il est enterré, lui.
— Vous savez où il est enterré ?
— Oui.
— Le garçon est mort, alors?
— Il est mortl
— Assassiné?
— Noyél
— Et la petite fille?
— La petite fille a failli être tuée d'un coup de couteau, elle.
— Où cela?
— Et qui a empêché l'assassinat de s'achever?
— Brésil.
— Brésil?
— Oui, en brisant celte fenêtre comme il vient de le faire, et, probablement, en se jetant sur l'assassin.
— Mais que cherche-t-il là?
— Il ne cherche pas, il retrouve.
— Quoi?
— Regardez!
Salvalor abaissa la lanterne et projeta sa kimicre sur la dalle du caveau. Ah! fil le général, on dirait des traces de sang.
— Oui, reprit Salvator, c'est une permission du Seigneur que la tache faite par le sang qui sort tiède du corps de l'homme ne s'elïace jamais. Ce sang, général, aussi vrai que M. Sarranti est innocent, ce sang sur lequel s'acharne Brésil, c'est le sang de l'assassin !
— Mais ne disiez-vous pas que la petite fille avait failli être tuée d'un coup de couteau?
— Oui.
— Ici?
— Probablement.
— Mais Brésil?...
— Il ne s'y trompe point, allez 1 — Brésil I dit Salvator, Brésil!
Brésil s'interrompit et vint à son maître.
— Cherche, Brésil 1 dit Salvator.
Brésil flaira les dalles et s'avança vers un petit caveau qui avait une sortie sur le parc.
La porte du petit caveau était fermée; il gratta contre la porte en gémissant avec tristesse, et, en deux ou trois endroits, lécha le sol avec sa langue.
— Voyez la différence, général, dit Salvator. Là est tombé le sang de la petite fille. Elle a fui par cette porte; je vais l'ouvrir, et vous verrez Brésil suivre la trace du sang.
Salvator ouvrit la porte; Brésil s'élança dans le caveau, s'arrêtant deux ou trois fois pour toucher la dalle du bout de sa langue.
— Tenez, dit Salvator, c'est par ici que s'est enfuie l'enfant, tandis que Brésil luttait arec l'assassin.
— Mais l'assassin, quel est-il?
— Je crois que c'est une femme... La petite fille, dans ses moments de folie, — parfois la pauvre enfant devient presque folle, — la petite fille, dans ses moments de folie, a crié deux ou trois fois : t Ne me tuez pasl ne me tuez pas, madame Gérard! »
— Quel effroyable labyrinthe que toute celte histoire! s'écria le général.
— Oui, dit Salvator; mais nous tenons une des extrémités du fil, et il faudra bien que nous arrivions è l'autre.
Puis, appelant :
— Brésil, dit-il, viens!
Brésil, déjà engagé dans le parc, où il semblait chercher îne piste perdue, revint sur l'appel de son maître.
— Nous n'avons plus rien à faire ici, général, dit Salvator; je sais tout ce que je veux savoir, et il est important, vous vous ei, souvenez, de ne pas laisser fuir la guuvernante.
— Cherchons donc la gouvernante.
— Allons, Brésil! allons! dit Salvator, remontant les marches du cellier et rentrant dans le vestibuia.
Brésil suivit son maître. Arrivé dans le vestibule, il hésita un instant : à travers la porte ouverte, il voyait resplendir l'étang, pareil à un miroir d'acier poli, et il se sentait attiré vers l'étang.
Un second appel de Salvator le contint.
Alors il prit l'escalier, mais sans hâte et comme une voie qui devait le conduire, non pas à un but, mais hors du vestibule.
Cependant, arrivé au corridor du premier étage, il s'élança assez rapidement jusqu'au bout; puis il s'arrêta devant une porte et poussa un grognement tendre et plaintif.
— Serait-ce là que nous allons trouver la gouvernante? demanda le général.
— Non, je ne crois pas, répondit Salvator; ce serait plutôt la chambre de l'un des deux enfants. Au reste, nous allons bien voir.
La chambre était fermée à clef; mais, au premier effort que fil Salvator en poussant la porte, la gâche de la serrure céda, et la porte s'ouvrit.
Le chien s'élança dans la chambre avec un aboiement joyeux.
Salvator ne s'était pas trompé : la première chose qui frappa sa vue fut une alcôve avec deux lits jumeaux; ces deux lits étaient évidemment des lits d'enfant. Brésil allai joyeusement de l'un à l'autre, appuyait ses pattes de devant sur la couverture, et regardait Salvator avec une expression de joie à laquelle il n'y avait point à se méprendre.
— Voyez-vous, général, dit Salvator, c'était ici la chambre des enfants.
Brésil y fût resté éternellement, il se fût couché entre ces deux lits, il y fût mort.
Mais Salvator le força de sortir en l'appelant avec insistance.
Brésil suivit son maître, la tête basse et tout plaintif.
— Nous reviendrons, Brésil; nous reviendrons, sois tranquille 1 dit Salvator.
Et, comme s'il eût compris ces paroles, le chien monta l'escalier qui conduisait au second étage.
Sur le palier, il s'arrêta; puis, l'œil ardent, le poil hérissé, avec un grognement terrible, il s'approcha d'une porte.
— Diable I fit Salvalor, nous voici arrives devantîa cham Dre de quelque ennemi. Voyons un peu cela.
La porle, comme celle du premier étage, était fermée; mais, comme celle du premier étage, elle céda sous l'effort 'une vigoureuse pression.
Brésil entra, et, aussitôt entré, il aboya d'une façon ter- ;ible; sa colère paraissait dirigée contre une commode.
Salvator essaya d'ouvrir ce meuble: les tiroirs en étaient fermes à clef.
Brésil mordait avec rage les poignées des tiroirs.
— Attends, Brésil, attends, dit Salvator ; nous verrons bien ce qu'il y a dans ces tiroirs. En attendant, silence I
Le chien se tut, regardant ce qu'allait faire son maître; mais ses yeux étincelaient et l'écume lui frangeait la gueule, tandis que l'eau tombait goutte à goutte de sa langue haletante et rouge comme du sang.
Salvalor souleva le marbre de la commode, et l'adossa au mur.
Le chien eut l'air de comprendre et d'encourager son maître en piétinant avec fureur.
Puis Salvator tira de sa poche un court poignard avec lequel, en opérant une pesée, il leva un carré de bois.
En voyant ce résultat, Brésil se dressa contre la commode.
Salvator plongea sa main par le trou pratiqué, et tira de la commode éventrée un corsage de laine rouge.
Mais, avant que le corsage de laine rouge fût sorti de l'excavation, Brésil l'avait saisi à belles dents et arraché des mains de Salvator.
Ce corsage faisait partie du costume national d'Orsola.
Salvator se jeta sur le chien, qui mâchonnait l'étoffe avec rage; à grand'peine, il lui arracha le corsage d'entre les pattes et d'entre les dents.
— Je ne me trompais pas, dit Salvator : c'est une femme qui a essayé d'assassiner la petite fille, et cette femme est madame Gérard, ou plutôt Orsola.
Et il tint suspendu de toute la hauteur de son bras le corsage écarlale, après lequel Brésil se mit à sauter avec de féroces aboiements.
Le général restait stupéfait de cette communion de pensées qui montaient du chien à Salvator et redescendaient de 1 homme à l'animal.
— Voyez, continua Salvator, il n'y a plus de doute.
Puis, comme sa conviction était faite sur ce point, il réintégra le corsage dans la commode, replaça tant bien que mal le carré de chêne, et reposa le marbre sur le tout.
Le chien grondait, comme si on lui eût arraché l'os le ptus succulent.
— Bon, bon, dit Salvator à Brésil, assez I Tu comprends bien que nous repasserons plus tard, mon brave chien; mais le plus pressé à cette heure, c'est la gouvernante; cherchons donc la gouvernante.
Le chien, repoussé de la chambre, sortit en grondant; mais, une fois sur le palier, il se remit en quêle et s'arrêta devant la dernière porte au fond du couloir en jetant des cris d'appel.
— Nous y voici, général, dit Salvator se dirigeant vers la pc*te devant laquelle Brésil aboyait.
Puis, au chien :
— Il y a quelqu'un là/n'est-ce pas, Brésil? Le chien répondit en aboyant plus fort.
— Allons, dit Salvator, quand la police ne fait point sa besogne, il faut faire la besogne de la police.
Puis, présentant la lumière au général:
— Prenez celte lanterne, général, dit-il, et ne me démentez pas.
Le général prit la lanterne, tandis que Salvator nouait autour de sa taille la ceinture blanche qui faisait à cette époque reconnaître les commissaires de police, les magistrats et les officiers ministériels.
Puis, frappant trois coups à la porte :
— Au nom du roi l dit-il.
La porte s'ouvrit.
Alors, en voyant entrer, éclairé par un homme vêtu de noir, un personnage qu'à son écharpe, elle crut reconnaître pour un commissaire de police, la femme qui habitait la chambre, et qui s'était levée en chemise pour ouvrir la porte, tomba à genoux au milieu de l'appartement, en criant :
— Jésus / Mariai
— Au nom du roi, reprit Salvator, femme, je vous arrête ! Celle vers laquelle Salvator étendait la main, mais sans la
toucher, semblait une vieille fille de cinquante à soixante
4i SALVATOR
ans, hideuse à voir dans le trop simple appareil où elle
apparaissait.
Près d'elle, la Brocante eût semblé la Vénus de Milo.
Elle poussa un cri de terreur auquel Brésil, dont ce cri avait probablement agacé les nerfs, répondit par un hurlement lugubre et prolongé.
Salvator cherchait à saisir dans l'obscurité une ressemblance quelconque entre l'abominable créature et quelque souvenir de sa propre vie.
— Éclairez donc cette femme, dit-il au général; il me semble que je la connais.
Le général dirigea la lumière de la lanterne sur le visage de la laide créature.
— C'est cela, dit Salvator, je ne me trompais pas.
— Oh t mon bon monsieur, s'écria la gouvernante, je vous jure que je suis une honnête femme 1
— Tu mens 1 dit Salvator.
— Mon bon commissaire!... insista la vieille.
— Tu mensl interrompit de nouveau Salvator. Je vais te dire qui tu es, moi : tu es la mère de la Cagnote.
— Oh I monsieur, s'écria la mégère épouvantée.
— Tu es cause qu'une charmante créature qui avait été, par erreur, conduite dans un lieu infâme, et qui s'y était trouvée avec ta fille, — laquelle n'y avait pas été conduite par erreur, elle! — poursuivie par tes obsessions, dénoncée par loi, déshonorée par toi, n'a pu survivre à son déshonneur et s'est jetée dans la Seine 1
— Monsieur le commissaire, je vous proteste...
— Souviens- toi d'Alhénaïs, dit impérativement Salvator, et plus de mensonges ni de parjures 1
On se rappelle qu'Athénaïs est le nom que portait la fille du trompette Ponroy, avant que Salvator l'eût baptisée du nom de Fragola. Si nous pénétrons un jour, nous le répétons, dans les mystérieux replis de la vie de Salvator, nous y retrouverons, selon toute probabilité, les traces de l'événement auquel le faux commissaire de police faisait allusion en ce moment.
La vieille femme baissa le front, comme si le rocher de de Sisyphe venait de lui tomber sur la tête.
— Maintenant, dit Salvator, réponds aux questions que je vais l'adresser.
— Monsieur le commissaire...
— Réponds, ou j'appelle deux hommes, et je te fais conduire aux Madelonnettes.
— Je réponds, je réponds, monsieur le commissaire!
— Depuis quand es-tu ici ?
— Depuis le dernier dimanche gras.
— Quand la jeune fille enlevée par M. de Valgeneuse estelle arrivée au château ?
— Dans la nuil du mardi gras au mercredi des Cendres.
— Depuis qu'elle est arrivée au château, M. de Valgeneuse a-t-il permis que cette jeune fille en sortît?
— Jamais !
— Quelle espèce de violence a-t-il employée pour l'empêcher de sortir?
— Il l'a menacée d'accuser son amant de rapt et de le faire condamner aux galères.
— Et cet amant, comment s'appelle-t-il?
— M. Justin Corby.
— Combien M. de Valgeneuse te donnait-il par mois pour garder la jeune fille enlevée?
— Monsieur le commissaire...
— Combien te donnait-il ? répéta Salvator d'un ton plus impératif.
— Cinq cents francs.
Salvator regarda autour de lui, et vit un petit meuble ayant la forme d'un secrétaire; il l'ouvrit et y trouva du papier, de l'encre et des plumes.
— Assieds-toi devant ce bureau, dit-il à la femme, et écris la déclaration que tu viens de me faire.
— Je ne sais pas écrire, monsieur le commissaire.
— Tu ne sais pas écrire?
— Non, je vous jure!
Salvator tira un portefeuille de sa poche, chercha dans ce portefeuille un papier qu'il déplia et qu'il mii sous les yeux de la sorcière.
— Si tu ne sais pas écrire, dit-il, qui donc a écrit cela ?
t Si tu ne m'as pas donné cinquante francs ce soir, je dis où ma fille t'a connue, et je te fais chasser de ton magasin^
» La Glouettb.
* f 4 novembre 1824. »