‹ SalvatorChapitre 3 sur 7 · II. S · texte numérisé non relu

II. S

La veille femme demeura anéantie.

— Tu vois que tu sais écrire, lui dit Salvator; mal, c'est vrai, mais assez pour que tu obéisses à l'ordre que je te réitère. Allons, écris la déclaration que tu m'as faite tout à l'heure.

Et Salvator, forçant la vieille femme à s'asseoir, lui mit la plume entre les mains, et, tandis que le général l'éclairait, présida à la rédaction de la pièce suivante, qu'elle écrivit d'une écriture immonde, en remaillant de fautes de français qui garantissaient l'authenticité de l'autographe. — Nous nous dispenserons de reproduire les fautes, croyant qu'il suffira à nos lecteurs de connaître le texte de la déclaration.

t Moi soussignée, femme Brabançon, dite la Glouette, je déclare que j'oi été engagée au service de M. Lorédan de Valgeneuse, à partir du dernier dimanche gras, pour garder une jeune fille nommée Mina, qu'il avait enlevée d'un pensionnat à Versailles. Je déclare, en outre, que la jeune fille enlevée est arrivée au château de Viry dans la nuit du mardi gras au mercredi des Cendres; qu'elle a menacé M. le comte de crier, d'appeler, de fuir, mais que M. le comte l'a empêchée de rien faire de pareil, en lui disant qu'il avait les moyens d'envoyer son amant aux galères, et que ce moyen était de le dénoncer comme ayant séquestré une jeune fille mineure; il avait même dans sa poche un mandat d'amener en blanc qu'il lui montra.

» Signé : Femme Brabançon, dite la Glouette.

» Donné au château de Viry, pendant la nuit du 33 mai 4837 >•

Nous sommes obligé d'avouer que Salvator avait été pour quelque chose dans la rédaction de cette pièce; mais, comme elle ne s'écartait point un seul instant de la vérité, nous espérons qu'en faveur de l'intention qui le faisait agir, nos lecteurs lui pardonneront cette pression, plus littéraire encore que morale.

Salvator prit la déclaration, la plia en quatre, et la mît dans sa poche; puis, se retournant vers la Glouette :

— La! dit-il, maintenant, tu peux te recoucher.

La vieille eût préféré rester debout; mais elle entendit, à sa gauche, gronder sourdement Brésil, et elle se jeta sur

son lit, comme elle se lut jetée à la rivière pour éviter un chien enragé.

Les dents de Brésil, en effet, semblaient l'effrayer encore plus que l'écharpe du commissaire; c'était tout simple : il avait dû lui arriver vingt fois dans sa vie d'avoir affaire à des gens de justice, tandis qu'il était bien certain que, même dans ses cauchemars les plus terribles, elle n'avait jamais vu un chien de celle envergure.

— Maintenant, dit Salvator, comme tu es la complice de M. de Valgeneuse, qui vient d'être arrêté sous la prévention d'avoir enlevé et séquestré une jeune fille mineure, crime prévu par la loi, je t'arrête et t'enferme dans cette chambre, où, demain matin, M. le procureur du roi viendra l'interroger. Seulement, comme tu pourrais avoir l'idée de t'échapper, je le préviens que je mets une sentinelle sur le palier et une autre en bas, avec ordre de tirer sur toi, si tu ouvres la porte ou la fenêtre.

— Jésus ! Maria! répéta pour la seconde fois la vieille, mais en tremblant encore plus fort à la seconde fois qu'à la première.

— Tu as entendu?

— Oui, monsieur le commissaire.

— En ce cas, bonne nuil I

Alors, faisant passer le général devant lui, et fermant en dehors la porte à double tour :

— Je vous réponds, général, ajouta Salvator, qu'elle ne bougera pas, et que nous pouvons compter sur une nuit tranquille.

Puis, s'adressant à son chien :

■- Allons, en route, Brésill dit-il; nous ne sommes qu'à îa moitié de la besogne.

« SALYATOK

Discussion à propos d'un homme et d'un cheyal.

Nous abandonnerons Salvator et le général au bas du perron et au moment où ils se dirigent vers l'étang, précédés de Brésil; les suivre, ce serait, on le comprend bien, nous engager dans une route que nous avons déjà explorée.

Jetons d'abord un coup d'œil sur Justin et sur Mina,; ce coup d'œil nous ramènera tout naturellement à M. Lorédan de Valgeneuse.

En entendant la détonation du pistolet, Justin et Mina, qui avaient déjà fait quelques pas pour fuir à travers champs, s'étaient arrêtés ; et, tandis que Mina, agenouillée dans les blés, priait pour que Dieu gardât Salvator de tout mal, Justin s'était d'un élan accroché au mur, et avait assisté à la lutte qui s'était terminée par la capture de Lorédan.

Les jeunes gens purent donc voir encore de loin le cheval qui, conduit par les deux Mohicans, emportait M. de Valgeneuse. Ils se serrèrent l'un contre l'autre, comme si, ayant longtemps entendu gronder la foudre au-dessus de leur tête, ils la voyaient, enfin, tomber à cent pas d'eux.

Ils s'inclinèrent en signe de remercîment, et prononcèrent, entre deux baisers, le nom de Salvator; puis ils s'enfuirent, cherchant les étroits sentiers où ils devaient poser le pied, de peur d'écraser les bluets. Ils avaient une religion pour cette charmante fleur des champs ; car, on se !e rappelle, c'était par une nuit de printemps, pareille à celle dont les ailes transparentes frémissaient autour d'eux, que Justin avait, dans un champ de bluets et de coquelicots, U-ouvé

Mina endormie sous l'œil vigilant de la lune, comme la petite fée de la moisson.

Arrivés dans un senlier plus large, ils purent se prendre le bras, et marcher de front; au bout de quelques minutes, ils étaient en face du massif où était cachée la voiture.

Bernard reconnut Justin, et, en le voyant accompagné d'une jeune fille, il commença de comprendre le véritable mot du drame dans lequel il jouait, un rôle. Il ôta respectueusement son chapeau enrubanné, et, quand la jeune fille et son amant furent confortablement installés dans la calèche, il fit ce signe d'intelligence qui veut dire : « Et, maintenant, où faut-il aller ? »

— Route du Nord! répondit Justin.

Bernard reprit le chemin qu'il venait de parcourir, et la voiture disparut bientôt sur la route de Paris, qu'il fallait traverser tout entier, de la barrière de Fontainebleau à la barrière de la Villette.

Souhaitons un bon voyage aux deux enfants, laissons-les répandre dans le cœur l'un de l'autre toutes les joies et toutes les tristesses dont le cœur de chacun est rempli, et revenons au prisonnier.

Faire entrer M. de Valgeneuse dans la cabane n'était point la difficulté qui arrêta les deux gardiens, et les fit demeurer songeurs à la porte : c'était d'y faire entrer le cheval I

La cabane se composait d'un simple rez-de-chaussée de quinze pieds de long sur douze de large, sans écurie ni remise. A trois hommes et un cheval dans un pareil appartement, on serait certainement gêné.

— Diable 1 fit Jean Taureau, nous n'avions pas songé à cela.

— Ni M. Salvator non plus, répondit Toussaint.

— Imbécile 1 dit Jean Taureau, comment voulais-tu qu'il y songeât, lui?

— Boni est-ce qu'il ne songe pas à tout?

— Puisqu'il n'y a pas songé, songeons-y, nous, reprit Jean Taureau.

— Songeons-y, dit Toussaint.

Ils y songèrent; mais l'imagination n'était pas la partie brillante des deux braves gens.

Enfin, au bout d'un instant de méditation :

— Au fait, la rivière n'est pas loin , hasarda Jean Taureau.

— Comment, la rivière? s'écria Toussaint-Louverture.

— Dame!

— Noyer le cheval ?

— Le cheval d'un méchant homme! fit Jean Taureau avec dédain.

— Le cheval d'un méchant homme peut être un fort honnête cheval t reprit sentencieusement Toussaint Louverture.

— C'est vrai... Mais que faire?

— Si nous le conduisions à l'auberge de la Grâce de Dieu f

— Que tu es bêle, même pour un Auvergnat 1

— Tu crois ?

— Mais comprends donc : le maître de la Grâce de Dieu, en voyant Toussaint-Louverture ou Jean Taureau lui amener un cheval de maîlre, demandera où est le maître du cheval. Que lui répondras-tu, toi ? Voyons, voyons, dis! Si tu as quelque chose à lui répondre, prends le cheval, et conduisle à la Grâce de Dieu.

Toussaint secoua la tête.

— Je n'ai rien à dire, fit-il.

— Alors, tais-toi.

— C'est ce que je fais. Et Toussaint se tut.

Il s'ensuivit un nouveau silence d'une minute, que Jean Taureau rompit le premier.

— Tiens, veux-tu faire une chose? dit-il à Toussaint.

— Certainement que je veux bien la faire, si elle est faisable.

— Enlrons d'abord le particulier dans la maison.

— Oui.

— Une fois rendu à sa destination, je me charge de lui.

— Je m'en chargerais bien aussi, parbleu! ce n'est pas lui qui nous embarrasse, puisque c'est son cheval.

— Voyons, ne me trouble pas.

— Bon t voilà que je te trouble!

— Une fois le particulier dans la maison, tu te charges du cheval, toi.

— Je m'en charge !... Mais non, je ne m'en charge pu, puisque je ne sais qu'en faire !

— Attends donc!... Tu te charges du cheval, et tu le reconduis..

-Où?

— Au château de Viry, entends-tu?

— Tiens I c'est vrai, au fait.

— Tu n'aurais pas pensé à ça, toi I dit Jean Taureau, tout fier de son imaginative.

— Non.

— Et tu trouves l'idée bonne?

— Parfaite I

— Alors, détachons le particulier, dit Jean Taureau.

— Détachons le particulier, répondit Toussaint-Louverture, qui ne voyait que par les yeux de son ami.

— Mais non !

— Alors, ne le détachons pas.

— Mais si I

— Ah I je ne comprends plus, dit Toussaint-Louverlure, qui commençait à donner sa langue aux chiens,

— Mais que diable as-tu besoin de comprendre ?

— Cependant... pour travailler...

— Contente-toi de tenir le cheval.

— Oui.

Tu dis: « Détachons-le; » bon! si nous le détachons ensemble, personne ne tient plus le cheval.

— C'est vrai.

— Le particulier détaché, rien n'empêche le cheval de partir.

— C'est encore vrai.

— Alors, ne le détachons pas... Je le détache tout seul, et, toi, pendant ce temps, tu tiens le quadrupède.

— Allons-y! dit Toussaint en saisissant le mors du cheval. Jean Taureau commença par aller au saule, y prit la clef,

et ouvrit la porte de la cabane; puis, comme il aimait à y voir clair, il alluma une petite lampe.

Enfin, ces préparatifs terminés, il détacha le prisonnier, et l'enleva comme un enfant fait de son polichinelle.

— Maintenant, par file à gauche, arche! dit Jean Taureau à Toussaint, e:» emportant le comte dan^ l'intérieur de la cabane.

Toussaint ne se fit pas répéter deux fois le commandement; avant que son compère eût tourné le dos, il avait enfourché l'animal, et était parti avec la même rapidité que s'il y eût en le prix de la ville de Pans au buut de la course.

En arrivant à la gnile du château, il la trouva refermée;

il s'apprêtait à escalader la muraille, quand le grognement d'un chien se fit entendre, et que Brésil vint poser s°s deux pattes sur la traverse de fer.

— Boni dit Toussaint dans ce patois auvergnat que méprisait Jean Taureau, si voilà Boland, M. Salvator n'est pas loin.

En effet, presque aussitôt une lumière brilla.

— Ahl ah I fit une voix, c'est toi, Toussaint?

— Oui, monsieur Salvator, c'est moi, dit Toussaint tout joyeux. Je vous ramène le cheval.

— Et l'homme?

— Oh ! l'homme est en sûreté, puisqu'il est dans les mains de Jean Taureau. En tout cas, j'y retourne, soyez tranquille, monsieur Salvator! quatre mains valent mieux que deux.

Et, laissant à Salvator le soin de reconduire le cheval à son écurie, Toussaint repartit d'un tel pas, disons-le à sa louange, que, de même qu'il avait semblé disputer le prix de la course à cheval, il eût pu disputer le prix de la oourse à pied.

Où c'est M. de Valgeneuse qui court le danger, et où c'est Jean Taureau qui a peur.

Voyons ce qui s'était passé à la cabane du bord de l'eau en l'absence de Toussaint.

Jean Taureau, ayant fait entrer, ou, pour mieux dire, ayant inséré Lorédan de Valgeneuse dans la chambre, le coucha provisoirement, tout ficelé qu'il était comme une momie, sur une longue table de noyer qui tenait le milieu

de la pièce, et qui, avec le lit, à moitié enfoncé dans une espèce d'alcôve, en formait le meuble principal.

Vu ainsi, roide et sans mouvement, M. de Valgeneuse ne ïessemblait pas mal à un cadavre que l'on va disséquer sur la table d'un amphithéâtre.

— Ne vous impatientez pas, mon gentilhomme, dit Jean Taureau : le temps seulement de fermer la porte, et de trouver un siège digne de vous, et je vous rends à une demiliberté.

Ce disant, Jean Taureau fermait la porte au verrou, et cherchait, suivant son expression, an siège digne de son illustre prisonnier.

M. de Valgeneuse ne répondit peint; mais Jean Taureau ne fit aucune attention à son silence, qu'il trouva d'abord assez naturel.

Alors, continuant :

— Ma foi, mon jeune seigneur, dit-il en attirant à lui du pied un tabouret boiteux qui stationnait mélancoliquement dans un coin de la chambre, nous ne sommes point ici au palais des Tuileries, et il faudra vous contenter de cet objet-là.

Il approcha le tabouret du mur, mit un bouchon sous le pied trop court, comme on ajoute un talon à un soulier pour allonger une jambe, et revint au prisonnier, toujours immobile sur sa table.

Il lui enleva d'abord le bâillon.

— Lai dit-il, voilà qui va vous aider à respirer un peu! Mais, à la grande surprise de Jean Taureau, le comte ne

fit point entendre cette bruyante aspiration que fait entendre tout homme en recouvrant la liberté ou, tout au moins, l'usage de la parole.

— Eh bien, mon gentilhomme? dit le charpentier de sa plus douce voix.

Mais Lorédan ne répondit pas.

— Nous boudons, monsieur le comte? demanda Jean Taureau commençant à délier les cordes des bras.

Le prisonnier continua de garder le plus obstiné silence.

— Fais le mort, fais le mort, tu en es bien le maitre, continua Jean Taureau en enlevant tout à fait les nœuds qui tenaient les mains.

Les mains retombèrent inertes le long du corps.

— La ! levez-vous maintenant, si c'est votre bon plateir, monseigneur I

M. de Valgeneuse ne bougea pas plus qu'une souche.

— Ah çà I dit Jean Taureau, croyez-vous, par hasard, qu« je vais vous mettre en lisières, et vous faire marcher comme une nourrice fait de son nourrisson? Non, merci I j'ai asse» travaillé ce soir.

Mais le comte ne donna point signe de vie. Jean Taureau s'arrêta et regarda de côté le prisonnier, jmmobile et muet dans l'ombre.

— Diable 1 diable I dit-il, inquiet de ce silence absolu : îst-ce que nous aurions un peu tourné de l'œil, pour faire de la peine à notre ami Jean Taureau?

Et il alla prendre la lampe, et l'approcha du visage de M- de Valgeneuse.

Les yeux du jeune homme étaient fermés; sa figure était blême; de son front ruisselaient des gouttes de sueur froide.

— Bon! dit Jean Taureau, c'est moi qui ai eu la peine, et c'est lui qui sue à présent... Drôle de particulier, va!

Mais, remarquant la pâleur mortelle qui couvrait le visage du comte :

— Par ma foi, murmura-t-il, j'ai peur qu'il ne fasse le mort pour le bon motifl

Et Jean Taureau remua et secoua son prisonnier en tous sens.

Celui-ci se laissa remuer et secouer comme un cadavre.

— Sacredié! s'écria Jean Taureau en jetant sur le comte des yeux hagards, sacredié I est-ce que nous l'aurions étouffé sans le faire exprès?... Eh bien, M. Salvator va être content! — Vilain homme, val ces riches ne font jamais rien comme les autres!

Jean Taureau regarda tout autour de lui et aperçut dans le coin de la chambre une immense cruche pleine d'eau.

— Ah ! dit-il, voilà justement ce que je cherchais!

Il alla à la cruche, l'enleva, et, montant sur un escabeau qui était près de la table, il établit, par l'inclinaison du vase, une cascade de quatre ou cinq pieds, qui, à l'endroit de sa chute, rencontra le visage de M. de Valgeneuse.

Les premières gouttes ne semblèrent produire aucun effeî sur le comte; mais il en fut autrement des secondes.

Au filet d'eau qui lui descendait sur la tête au contact de

cette douche glacée, M. de Yalgeneuse poussa un soupir, soupir qui rassura Jean Taureau, dont le front commençait à sentir, de son côté, de nombreuses gouttes de sueur.

— Ah I sacrediél s'écria-t-il en respirant bruyamment, comme si on lui eût ôté de dessus la poitrine un poids de cinq cents livres, vous m'avez fait une flère peur, mon maî< tre, vous pouvez vous en vanter !

Il descendit de l'escabeau, remit la cruche en place, et S6 rapprocha de son prisonnier.

— Eh bien, lui dit-il d'un air goguenard qui lui étaiJ revenu avec la certitude que le comte n'était pas mort, nouî avons donc pris un joli petit bain? Cela doit aller mieux présentement, mon gentilhomme.

— Où suis-je? demanda Lorédan, comme le demandent, je ne sais pourquoi, après leur évanouissement, toutes les personnes qui reviennent à la vie.

— Vous êtes dans la chambre d'un ami dévoué, répondit Jean Taureau en détachant les cordes qui liaient encore les jambe3 du prisonnier; et, si vous voulez descendre de votre piédestal et vous asseoir, vous en êtes absolument le maître.

M. de Valgeneuse ne se fit point répéter l'invitation : il se laissa glisser le long de la table, et se trouva debout; mais ses pieds engourdis ne purent le porter : il chancela.

Jean Taureau le reçut dans ses bras, le conduisit au ta- Douret, et l'adossa contre le mur.

— Lai êtes-vous bien ici? dit Jean Taureau en s'accroupissant sur les talons pour mettre sa tête au niveau de celle de M. de Valgeneuse.

— Et, maintenant, demanda dédaigneusement le comte, que voulez-vous faire de moi?

— Ma société la plus intime, monsieur le comte... la mienne et celle d'un ami, absent pour le quart d'heure, mais qui ne peut tarder à revenir.

Comme Jean Taureau disait ces mots, on frappa à la porta (l'une certaine façon.

Jean Taureau connaissait cette façon de frapper; en conséquence, il alla ouvrir, et l'on vit paraître Toussaint-Louverlure, dont le visage noir, marbré de taches blanches, — phénomène causé par la sueur qui dégouttait de son front,— fit à M. de Valgeneuse l'effet du visage tatoué d'un Indien.

— C'est fail? demanda Jean Taureau à son ami. ,

— C'est fait, répondit Toussaint.

Et, se tournant vers M. de Valgeneuse :

— Salut à la compagnie I dit-il.

Puis, à Jean Taureau :

— Pourquoi donc est-il mouillé comme cela? demanda-til.

— Oh! ne m'en parle pasl répondit Jean Taureau en haussant les* épaules; depuis ton départ, je suis occupé exclusivement à asperger ce gentilhomme.

— Que veux-tu dire? demanda Toussaint, qui n'avait aucune pénétration.

— Je veux dire que monsieur s'est trouvé mal, ajouta Jean Taureau avec mépris.

— Trouvé mal? répéta Toussaint sur le même ton.

— Mon Dieu, oui.

— Et en l'honneur de quel saint?

— Sous prétexte d'un méchant bâillon que nous lui avions mis sur la bouche.

— C'est incroyable 1 fit le charbonnier.

Pendant ce temps, M. de Valgeneuse regardait les deux hommes en face, et probablement l'inspection n'était pas rassurante, car sa bouche, déjà à demi ouverte, se referma sans proférer une parole.

En effet, la mine de Toussaint et de Jean Taureau était quelque peu rébarbative; et, si M. de Valgeneuse eût eu la moindre velléité de fuir, la vue seule Ju colosse, debout devant lui, lui eût fait bien vite renonce à ce périlleux dessein.

Il se contenta donc pour le moment de baisser la tête et de aiéditer.

SALVATOh ^7

Le vin du cm.

Pendant que le comle méditait, Jean Taureau alla vers une armoire, l'ouvrit, en tira une bouteille et deux verres qu'il apporta sur la table; mais, s'apercevant qu'ils étaient trois, il fit un second voyage à l'armoire et rapporta un troisième verre; seulement, ce troisième verre, il ne le rapporta qu'après l'avoir lavé, essuyé et rincé avec le plus grand soin, puis il le mit sur la table devant M. de Vaigeneuse et presque à la portée de sa mais.

Alors, il fit signe à Toussaint-Louverture de s'asseoir, s'assit lui-même, et, élevant le goulot de la bouteille au-dessus du verre de son prisonnier :

— Mon gentilhomme, dit-il avec toute la courtoisie dont il était capable, on est geôlier, mais on n'est pas bourreau. Vous devez avoir aussi soif que nous ; voulez-vous accepter un verre de vin ?

— Merci I répondit laconiquement M. de Vaigeneuse.

— C'est sans iaçon, mon jeune maiire? continua Jean Taureau tenant toujours la bouteille suspendue.

— Merci ! répéta une seconde fois, et encore plus sèchement que la première, M. de Vaigeneuse.

— A votre guise, monsieur 1 dit à son tour Jean Taureau avec cet accent qui lui était particulier quand on venait de lui chatouiller désagréablement l'épidémie.

i;uis, remplissant le verre de Toussaint, au lieu de rempli/1 celui du comte .

— A la sa,,tc, Toussaint! dit-il.

— A ta santé, JeanI répondit celui-ci.

— A la mort des méchants!

— A la vie des braves I

Le prisonnier frissonna en entendant prononcer ce toa&' énergique par ces deux hommes résolus.

Jean Taureau avala le contenu de son verre d'un seul trait et, reposant brusquement le verre sur la table :

— Ma foi, dit-il, cela fait du bien par où cela passe... J'a vais soif.

— Moi aussi, dit Toussaint imitant le mouvement.

— Encore une tournée, Toussaint 1

— Encore une tournée, Jean 1

Et, sans porter de toast cette fois, chacun avala son verre de vin d'un seul trait.

Cette promptitude d'absorption suggéra une idée à M. de Vulgeneuse.

Il attendit l'occasion de la mettre à profit; cette occasion ne tarda point à se présenter.

Jean Taureau s'était retourné vers le prisonnier, et, croyant lui voir un visage moins refrogné, lui, naturellement bon comme tous les gens forts :

— Vous avez bien tort de bouder contre votre ventre, ditil. Voyons, une seconde et dernière fois, mon gentilhomme, j'ai l'honneur de vous offrir un verre de ce vin; vous plaitil de l'accepter ?

— Vou& me l'offrez si galamment, monsieur, répondit le comte, que je suis fâché de vous avoir refusé une première lois.

— Ce n'est rien : il est encore temps de réparer la chose. Tant qu'il y aura du vin dans la bouteille, et des bouteilles uans l'armoire, vous pouvez revenir là-dessus.

— Alors, dit le comte, j'accepte 1

— A la bonne heure, mon maître I dit Jean Taureau d'un air de fra-iche humeur, et eu remplissant le verre du comte jusqu'au bord.

Puis, s'adressant à son compagnon :

— Une autre bouteille, Toussaint, dit-il.

Et ce fut au tour du charbonnier d'aller à l'armoire, et d'en rapporter une bouteille.

Jean Taureau la lui prit des mains, comme s'il craignait son inexpérience, et remplit les deux verres vides.

Puis, tensnt son verre et faisant signe à Toussaint de l'imiter :

— A votre santé, monsieur le comte! dit-il.

— A votrd santé, notre bourgeois! répéta Toussaint.

— A la vôtre, messieurs ! répondit Lorédan, qui crut faire une concession immense en donnant le titre de messieurs aux deux Mohicans.

Puis, ce toast porté, tous trois vidèrent leurs verres : Jean Taureau et Toussaint-Louveriure, d'un seul trait, M. de Valgeneuse lentement et en s'y reprenant à trois ou quatre ibis.

— Dame, dit Jean Taureau en faisant clapper sa langue, je ne préiends pas vous donner ce vin-là pour un bourgogne vieux-màcon, ou pour un bordeaux-laffitie; mais vous connaissez le proverbe : « La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a 1 »

— Mais je vous demande pardon, dit Lorédan faisant un visible effort pour soutenir la conversation, et surtout pour achever de vider son verre. — Ce vin-là n'est pas mauvais du tout; c'est du vin de pays?

— Certainement que c'est du vin de pays ! exclama Toussaint-Louverlure; — comme s'il existait du vin qui ne fûl pas de pays!

— Mon cher ami, observa Jean Taureau, il y a, d'abord, celui que l'on fabrique à Paris; mais ce n'est point cela que M. le comte nous fait l'honneur de nous dire. Du vin de faut signifie du vin qui a été récollé dans le pays où l'on se trouve.

— Du vin du cru, si vous l'aimes mieux, mon ami, dit gracieusement le jeune homme.

— Oh ! pour être du cru, dit Jean Taureau, il en est et n'en rougit pas.

— Je crois bien, ricana Toussaint-Louverture, qui saisissait au bond la plaisanterie de son ami Jean-Taureau, il est blanc 1

— El j'ajouterai, continua le charpentier, si j'ai à former un vœu, que mon vœu est de n'en jamais boire de plus mauvais.

— Je fais le même vœu que mon ami, dit Toussaint- Louverlure en s'inclinant, non pas devant le comte, mais

it la divinité à laquelle il adressait bon vœu.

m SÀLVATOR

— J'en ai bu trop peu pour en avoir une juste opinion, dit M. de Valgeneuse.

— Ohl qu'à cela ne tienne, mon gentilhomme, reprit Jean Taureau en se levant, il y en a encore une cinquantaine de bouteilles semblables dans l'armoire, si le cœur vous on dit.

— Je ne vois guère que ce moyen de passer gaiement les quelques heures que nous avons à rester ensemble, dit le prisonnier, et, si cette récréation est de votre goût, je suis voire homme.

— Parlez-vous franchement? demanda Jean Taureau en 3e retournant.

— Vous allez voir, dit résolument M. de Valgeneuse.

— Bravo I s'écria Toussaint; voilà un prisonnier comme j'aime les prisonniers I

Jean Taureau alla à l'armoire et revint armé ou paré, comme on voudra, de huit bouteilles de la plus belle encolure.

Lorédan sourit en voyant les deux Mohicans tomber si naïvement dans le piège qu'il leur tendait, lequel piège a naturellement été déjà éventé par nos lecteurs.

C'était une assez bonne combinaison, en effet : faire boire deux hommes qui aimaient le vin, rien n'était plus facile; les faire boire jusqu'à ce qu'il perdissent l'usage de leur raison, rien n'était plus facile encore.

Lorédan, ce parti une fois arrêté, tendit donc assez bravement son verre, et but d'aussi bonne grâce que possible.

On vida de cette façon deux bouteilles, et M. de Valgeneuse trouva le vin si bon, qu'il fit déboucher deux autres flacons.

— Ah! vous y allez crânement, mon camarade! fit Jean Taureau, qui, voyant son prisonnier boire aussi bien que lui, commençait à se familiariser et à traiter d'égal à éga] avec le comte.

— Dame, on va comme on peut, répondit Valgeneuse avec une apparente bonhomie.

— i\Te vous y liez pas, cependant, mon gentilhomme, observa Jean Taureau : c'est un vin traître!

— Croyez-vous? demanda le prisonnier d'un air de doute.

— Oh! j'en réponds, moi! dit Toussaint- Louverture ea

levant la main comme s'il prêtait serment. Quand j'en ai bu seulement trois bouteilles, bonsoir la compagnie! je m'en vais; il n'y a plus personne.

— Bah! fit Valgeneuse toujours d'un air de doute, un gaillard comme vous?

— Aussi vrai que j'ai l'honneur de vous le dire..., répondit Toussaint. Je vais à trois, à trois et demie. Lui, Jean Taureau, qui est un colosse, va à quatre; mais, au dernier verre, patatras! le bon sens déménage, mon homme devient furieux, et il casse les côtes à tout le monde! — N'est-ce pas, Jean ?

— On le dit, répondit simplement le colosse.

— Et, toi, tu le prouves.

Ce dernier renseignement, fort instructif d'ailleurs pour M. de Valgeneuse, faisait entrevoir au prisonnier, dans un avenir assez rapproché, des chances si hasardeuses, que celui-ci, en voyant déboucher la septième bouteille, étendit la main au-dessus de son verre, en disant :

— Merci ! j'ai assez bu.

Jean Taureau releva le goulot de la bouteille, et regarda fixement M. de Valgeneuse.

Où M. de Valgeneuse déclare formellement qu'il ne sait ni chanter ni danser.

Le regard de Jean Taureau avait cette expression farouche que donne à certaines physionomies un commencemeat d'ivresse.

— Ah I dit-il, vous avez assez bu ?

«■» Oui, répondit Lorédan, je n'ai plus soif.

— Bon! comme si l'on ne buvait que tant qu'on a soif, di Toussaint; mais, si l'on ne buvait jamais que tant qu'on a soif, on ne boirait jamais qu'une ou deux bouteilles.

— Toussaint, dit Jean Taureau, il parait que monsieur ne connaît pas le proverbe, un proverbe bien connu pu;;: tant!

— Quel proverbe? demanda Lor.'dan.

— t Quand le vin est tiré, il faut le boire... » A bien plus forte raison quand la bouteille est débouchée...

— Eh bien? fit Lorédan.

— Eh bier, il faut la vider!

Lorédan tendit son verre.

Jean Taureau le remplit.

— A toi, maintenant, dit-il en tournant le goulot de la bouteille vers son ami, comme un artilleur tourne la gueule du canon vers l'endroit qu'il veut attaquer.

— Allons-y gaiement! dit Toussaint, qui oubliait 711e, n'étant pas dans un de ses bons jours, à cause des émotions qu'il avait éprouvées, il allait, par ce dernier verre de vin, non-seulement combler la mesure, mais encore la faire déborder.

Et, vidant rapidement son verre, il entonna je ne sais quelle chanson bachique dont les assistants ne purent comprendre un seul mot, attendu qu'elle était en patois auvergnat.

— Silence! dit Jean Taureau avant que le premier couplet fût fini.

— Pourquoi silence? demanda Toussaint.

— Parce que cela peut êire fort goûté dans la capitale de l'Auvergne, mais que c'est mal apprécié à Paris et dans la banlieue.

— C'est pourtant une cholïe chanchon! dit Toussaint.

— Oui, mais j'en aime mieux une autre... J'aime mieux, par exemple, celle que M. le comte va nous chauler.

— Comment celle que je vais vous chanter? fit Lorédan.

— Sans doute 1 vous devez savoir de cholies chanehons, vous, comme dit mon ami Toussaint-Louverture.

Et Jean Taureau se mit à rire de ce rire hébété précurseur de l'ivresse.

— Vous vous trompez, monsieur, dit froidement Valgeneuse, je n'en sais pas.

— Vous ne savez pas une pauvre chanson à boire? insista Jean Taureau.

— Oh! à boire ou à manger, peu importe! dit Toussaint; j'aimerais même mieux à manger qu'à boire, attendu que je commence à avoir plus faim que soif.

— Y sommes nous, camarade? demanda Jean Taureau en s'apprêtant à battre la mesure d'une main dans l'autre

— J vous jure que, non-seulement je ne sais pas de chanson, d . M. de Valgeneuse, un peu effrayé du ton avec lequel Jean Taureau lui faisait cette prière, mais encore que je ne sais pas chanter.

— f'uus pas savoir chantera dit Toussaint, à qui son ami reprochait de parler auvergnat, et qui essayait de se soustraire à ce reproche en parlant nègre. Moi pas croire vous !

— Je vous proteste que je ne sais pas chanter, reprit Lorédan. Je le regrette, puisque cela pouvait vous être agréable; mais c'est au-dessus de mes moyens.

— Voilà qui est fâcheux, dit Jean Taureau avec humeur; car cela vous aurait diverti un moment, et moi aussi.

— Je le regrette doublement, alors, répondit Valgeneuse.

— Ah! fit Toussaint.

— Quoi?

— Une idée I

— Fat!

— Mais, enfin, si j'ai une idée, moi! insista Toussaint.

— Dis-la, ton idée, voyons!

— Puisque ce jeune seigneur ne sait pas ou ne veut pas savoir chanter, continua Toussaint sans se décourager, il doit savoir danser, n'est-ce pas, ami Jean?

Puis, se retournant vers Lorédan, et d'une voix avinée : ,

— Voyons, dit-il, dansez-ncus quelque chose, m >nsieur le comte.

— Comment! que je vous danse quelque chose? répondit Valgeneuse. Êtes-vous fous ?

— Pourquoi fous? demanda Toussaint.

— E>t-ce que l'on danse comme cela sans motif?

— Bon! dit Toussaint, on ne danse pas sans molîf : on danse pour danser. Quand j'étais au pays, je dansais à tout momeni t

— La bourrée? dit Lorédan.

— Oui, la bourrée... N'allez-vous pas débiner la bourrée, vous ?

— Non ; mais je ne puis pas danser la bourrée si je ne la sais pas.

— Je ne vous dis pas de danser une danse plutôt qu'une autre, repartit Toussaint. Dansez la gavotte, si vous voulez; mais dansez quelque chose. — N'est-ce pas, Jean, qu'il faut que M. le comte danse quelque chose?

— Ce serait avec plaisir que je verrais danser M. le comte...

— Eniendez-vous, notre bourgeois?

— Mais...

— Laissez donc achever voire ami; vous voyez bien qu'il y a un mais, dit Lorédan.

— Mais, continua, en effet, Jean Taureau, pour danser, il faut de la musique.

— Naturellement, et M. Jean Taureau a raison ! s'écria Valgeneuse, qui pensait avec effroi que, si le colosse était du même avis que son compagnon, il allait être forcé de danser un pas pour le plaisir des deux Mohicans.

— C'est donc bien difficile à faire, de la musique? dit Toussaint, que le vin rendait à la fois entêté et inventif.

— Je ne sais pas si c'est difficile, dit naïvement Jean Taureau, attendu que je n'ai jamais essayé d'en faire; je crois cependant que, pour faire de la musique quelconque, il faut d'abord un instrument, — n'est-ce pas, monsieur le comte ?

— Mais sans doute 1 dit Lorédan en haussant les épaules.

— De quoi I un instrument? répliqua Toussaint. Nous en avons tous un sur le pouce, d'instrument.

Et, ce ''sciit, Toussaint arrondit sa grosse main noire en forme de trompe dont le pouce formait l'embouchure, et, rapprochant cette embouchure de ses lèvres, il se mit à sonner le Roi Dagobert.

Puis, se retournant vers Jean Taureau :

— Ce n'est donc pas un joli instrument, cela? dit-il.

— Oui, répondit Jean Taureau s'entêlant dans son opposition, mais pour la chasse, et non pour la danse.

— C'est vrai, dit Toussaint, qui se rendait facilement aux

objecwv.i.s quand il les trouvait justes; mais, alors, si on ne chante pas, si on ne danse pas, buvons!

— A la bonne heure I se hâta de dire M. de Valgeneuse, oui, buvons!

Mais il se hàla trop, et le dit avec un trop grand sentiment du désir qu'il avait, non pas de boire lui-même, maif de faire boire ses deux compagnons. Jean Taureau le regarda sans trop comprendre encore, il est vrai, le plan de M. de Valgeneuse : le brave homme ne supposait pas que le vin pût jamais devenir un poison ; cependant il flaira un danger, et, remettant sur la table la bouteille qu'il avait déjà empoignée par le cou pour verser à boire à Toussaint :

— ïSon, dit-il, tu as assez bu, Toussaint 1

— Ou n'a jamais assez bu, mon ami Jean.

— C'est généralement vrai, dit le charpentier ; mais, aujourd'hui, c'est faux.

— Cependant, hasarda le prisonnier, c'est vous qui m'avez provoqué, et je n'ai pas renoncé à boire, moi.

— Vous, mon gentilhomme, reprit Jean Taureau en le regardant de travers, vous, c'est autre chose : vous êtes libre de boire à gogo, si c'est votre fantaisie... Je vous ai dit qu'il y avait encore quarante bouteilles dans l'armoire. Tendez votre verre !

Lorédan tendit son verre, et Jean Taureau le remplit aux deux tiers; puis il reposa la bouteille sur la table.

— Mais vous... ? dit M. de Valgeneuse.

— Moi? répondit Jea*1 Taureau. J'ai assez bu. Toussaint vous a dit que je devenais méchant quand j'avais un verre de vin de trop en tète; il a raison, je ne boirai plus.

— Encore un verre pour me faire raison, dit Valgeneuse, qui ne voulait pas avoir l'air de comprendre la cause de la tempérance de Jean Taureau, quoiqu'il la comprît très-bien.

— Vous le voulez ? dit le charpentier en le regardant lixement.

— Je le désire.

— Soit, dit le colosse en se versant un nouveau verre de vin.

— Et moi ? fit Toussaint.

— Toi, pas!... dit brutalement Jean Taureau.

— Pourquoi, moi pas?

— Parce que j'ai décidé que tu ne boirais plus.

Toussaint fit entendre un grognement sourd, recula de deux pas, mais n'insista poini davantage.

Puis Jean Taureau, levant son verre à la hauteur de ses lèvres :

— A votre santé I dit-il.

— A la vôtre! répondit M. de Valgeneuse.

Le verre de Jean Taureau n'était pas tout à fait plein; il put donc, à travers le cercle vide, observer le prisonnier : il le vit envelopper le verre tout entier de sa main, le porter rapidement à ses lèvres, et le reposer sur la table après avoir fait un singulier mouvement.

En même temps, le charpentier sentit à ses pieds une espèce de fraîcheur, comme s'il les avait dans une mare d'eau.

Il leva le pied, le tàta de la main : son soulier élait ruisselant.

Alors, il prit une lampe, s'abaissa vers la terre, et, la reposant sur la table :

— Il faut convenir, dit-il en s'avançant le poing levé sur le prisonnier, que vous êtes une fière canaille 1

Toussaint-Louverture s'élança, et, saisissant des deux mains les poignets du charpentier :

— Ah I dit-il, je vous avais bien prévenu qu'il f.vait le vin mauvais... Vous n'avez pas voulu me croire! uiuiutenant, iirez-vous de là comme vous pourrez. *

Où Jean Taureau et Toussaint-Louverture trouveut une oeewion de faire leur fortune et ne la font yas.

M. de Valgeneuse s'était déjà mis sur la défensive : il avait pris une bouteille de ebaque main, et il attendait que Jean Taureau fût à sa portée pour les lui briser sur la tète.

— Jean Taureau se baissa, prit un tabouret par le pied, el fit un pas vers M. de Vaigeneuse.

— Mais qu'a-t-il donc fait? demanda Toussaint.

— Regarde sous la table, dit Jean Taureau. Toussaint prit à son tour la lampe et regarda.

— Ah t s'écria-t-il en voyant la brique qui transparaissait à travers le vin blanc, du sang !

— Du sang ? dit Jean Taureau. Si ce n'était que du sang, ce ne serait rien : avec du pain, on refait du sang; mais le vin, on ne le fait qu'avec du raisin, et ta vigne a été gelée cette année.

— Comment I c'est son vin qu'il a jeté? s'écria Toussaint du ton de la plus violente colère.

— C'est son vin !

— Oh ! en ce cas, comme tu l'as dit, c'est un misérable! Assomme 1

— J'attendais ta permission, Toussaint, dit Jean Taureau en essuyant avec sa manche son front ruisselant de la sueur de la colère.

— Vous avez entendu que, si vous faites un pas de plus, je vous casse la tête; dit Vaigeneuse.

— Ah ! ce n'est pas assez de répandre le vin I vous voulez encore casser les bouteilles? dit Jean Taureau; car c'est la bouteille que vous casserez, et non ma tête, je vous en préviens.

— Frappe donc, Jean, cria Toussaint; pourquoi donc ne frappes-tu pas?

— Parce que je suis redevenu raisonnable, dit Jean Taureau, et j'espère que M. le comte va le redevenir à son tour.

Puis, d'une voix ferme et parfaitement calme :

— N'est-ce pas, monsieur de Vaigeneuse, dit-il, que vour allez lâcher ces deux bouteilles, hein?

M. de V'geneuse fronça le sourcil; son orgueil livrait un combat terrible à sa raison.

— Eh bien, demanda Jean Taureau, les lâchons-nous? ne les lâchons-nous pas ?

— Ohl Jean, hurla Toussaint, je ne te reconnais plus.

— Les lâchons-nous? Voyons I continua Jean Taureau, une, deux... Prenez garde, ou je compte la troisième sur votre lêtel

Lorédan abaissa les bras et posa doucement les bouteilles sur le rebord de la cheminée.

— C'est bien! Et, maintenant, allons gentiment nous rasseoir à notre première place.

Lorédan réfléchit, probablement, que le meilleur moyen d'apprivoiser une bête sauvage, c'était de ne pas l'irriter. En conséquence, il obéit froidement au second ordre, comme il avait obéi au premier.

Puis, déjà sans doute, une nouvelle combinaison s'était faite dans son esprit, et il était résolu d'user d'un moyen qui lui donnait plus de chances que la force.

— Toussaint, mon ami, dit Jean Taureau, reporte-moi ces deux boutei'les-là à l'armoire, et renferme-les-y à clef. Elles n'auraient jamais dû en sortir.

Toussaint exécuta le commandement.

— Et maintenant, vous, monsieur le comte, reprit Jean Taureau en prenant la clef des mains de son compagnon, avouez une chose...

— Laquelle? demanda le comte.

— C'est que vous vouliez nous faire boire jusqu'à ce que nous eussions perdu la raison, et profiter de notre ivresse pour vous échapper.

— Vous avez bien profité de votre force pour me faire prisonnier, vous, répliqua assez logiquement le comte.

— De notre force, oui ; mais nous n'avons pas employé la ruse : nous n'avons pas trinqué ensemble d'abord, pour trahir ensuite. Quand on a trinqué ensemble, c'est sacré I

— Prenons que j'ai eu tort, dit Valgeneuse.

— Jeter son vin 1 dit Toussaint en revenant, le vin du bon Dieu I

— M. le comte a avoué qu'il avait eu tort, dit Jean Taureau, n'en parlons plus.

— - Alors, de quoi parlerons- nous? dit tristement le charbonnier. D'abord moi, si je ne parle pas, si je ne bois pas, je cours le risque de m'endormir.

— Oh 1 endors-toi si tu veux; je réponds de ne pas dor- Eiir, pour mon compte.

— Eh bien, dit Lorédan, je vais vous trouver un sujet de conversation, moi.

— Vous êtes bien aimable, monsieur le comte, dit et grommelant Jean Taureau.

SALVATOR Ci)

— Tous me faites l'effet de braves gens... un peu vifs peut-être, continua Lorédan, mais braves au fond.

— Vous avez découvert cela, vous? dit Jean Taureau en haussant les épaules.

— J'aime les braves gens, moi, continua le comte.

— Vous n'êtes pas dégoûté! dit le charpentier toujours du même ton.

Toussaint écoutait, évidemment désireux de savoir où en voulait venir le prisonnier.

— Eh bien, reprit celui-ci, si vous voulez... Il s'arrêta.

— Si nous voulons?... répéta Jean Taureau.

— Eh bien, si vous voulez, dit Valgeneuse, je fais votre fortune.

— Diable! dit Toussaint en dressant l'oreille, notre fortune? Causons donc un peu de cela.

— Silence, Toussaint! dit Jean Taureau ; c'est moi qui ai la parole, et pas loi.

Puis, s'adressant à Lorédan :

— Voyons, expliquez vo!re pensée, notre jeune maître.

— Ma pensée est bien simple, et je vais droit au but.

— Alons-y ! dit Toussaint.

— Je t'ai déjà invité à te taire, toi, gronda pour la seconde fois Jean Taureau.

— Vous travaillez pour vivre, n'est-ce pas? demanda le comte.

— Sans doute, excepté les fainéants, tout le monde travaille pour cela, répondit Jean Taureau.

— Combien gagnez-vous dans les bonnes journées?

— L'une dans l'autre, avec les journées de chômage, dit Toussaint, trois francs. -

— Te tairas-tu, Toussaint!

— Pourquoi donc me tairais-je? M. le comte me demande combien je gagne; je lui réponds, moi.

— Trois francs par jour, répéta le comte sans avoir l'air de remarquer la discussion qui s'élevait entre les deux amis, c'est quatre-vingt-dix francs par mois, c'est milte francs par an.

— Eh bien, après? dit Jean Taureau; nous savons cela.

— Eh bien, après, je veux vous faire gagner, moi, ea une soirée, ce que vous gagnez en vingt-cinq ans.

— Vingt-cinq mille francs? s'écria Toussaint. Allons donc, farceur I vingt-cinq mille francs en une soirée, ce n'est pas possible !

— Vous le voyez, continua Valgeneuse, c'est de quoi vivre à votre aise, sans travailler, puisque, en plaçant vos vingt-cinq mille francs à cinq du cent, cela vous fait douze cent cinquante livres de rente.

— Sans travailler! répéta Toussaint; entends-tu, Jean? 3ans travailler!

— Qu'est-ce que je ferais donc, si je ne travaillais pas ? demanda naïvement Jean Taureau.

— Vous feriez ce qui vous plairait : vous iriez à la chasse... à la pêche, si vous n'aimiez pas la chasse; vous achèteriez des terres, vous les cultiveriez; vous feriez ce que font les riches, vous feriez ce que je fais moi-même.

— Oui-da! dit amèrement Jean Taureau, j'enlèverais des enfants de seize ans à leur fiancé et à leur famille! Voilà le divertissement de ceux qui ne travaillent pas! voilà ce que vous faites, vous, monsieur le comte!

— Enfin, ce que vous en feriez, cela vous regarderait; mais je vous offre cinquante mille francs à tous deux : vingtcinq mille francs à chacun.

— Vingt-cinq mille francs! répéta pour la seconde fois Toussaint, dont les yeux brillaient de convoitise.

— Tais-toi, Toussaint! dit sévèrement le charpentier.

— Vingt-cinq mille francs chacun, mon ami Jean, répéta le charbonnier d'une voix caressante.

— Vingt-cinq mille coups de poing, si tu ne te tais pas, Toussaint.

— Cinquante mille francs à vous deux, et payables ce soir.

— Une fortune, Jean! une fortune! murmura le charbonnier.

— Mais, te tairas-tu, malheureux! dit fean Taureau en levant une main menaçante sur son ami.

— Demande-lui, au moins, comment o\\ peut les gagner, les vingt-cinq mille francs.

— Soit, reprit Jean Taureau.

Puis, se retournant vers le prisonnier : — -Vous nous faites l'honneur de nous offrir vingt-cinq mille francs à chacun, monsieur le comte? Voulez-vous me dire,

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maintenant, quels travaux nous avons à exécuter pour avoir droit à une pareille somme?

— Je vous offre cette somme en échange de ma liberté. Vous voyez que la chose est bien simple.

— Dh dune, dis donc, Jean Taureau fit le charbonnier poussant son ami du coude.

— Toussaint! Toussaint! murmura Jean Taureau en egardant de travers son compagnon.

— Je me tais, voyons, je me tais... Cependant, vingt-cinq mille francs...

Le charpentier se retourna vers le comte.

— Et pourquoi croyez-vous que nous vous retenons prisonnier, mon gentilhomme? demanda-t-il.

— Mais, répondit Valgeneuse, parce que quelqu'un, à ce que je présume, vous a payés pour cela.

Jean Taureau leva sa large main au-dessus de la tête de Lorédan; mais, faisant un effort sur lui-même, et la laissant retomber lentement :

— Payés! payés! dit le charpentier; ce sont vos pareils, monsieur le comte, qui payent, qui vendent ou qui achètent l'honneur des autres. Oui, c'est encore une des ressources des gens riches, des gens qui ne travaillent pas, de payer le mal, quand ils ne peuvent pas le faire eux-mêmes... Ecoutez bien ceci, monsieur le comte; fussiez-vous dix fois riche comme vous l'êtes, pussiez-vous m'offrir, au lieu de vingtcinq mille francs , un million pour vous rendre à la liberté une minute avant l'heure, je refuserais avec autant de mépris que j'ai de joie à vous retenir prisonnier.

— J'offre cent mille francs au lieu de cinquante, dit brièvement M. de Valgeneuse.

— Jeanl Jean! s'écria Toussaint, entends-tu? cinquante mille francs chacun 1

— Toussaint, dit le charpentier, je te croyais honnête. Encore un mot. je te rends ton amitié et reprends la mienne.

—Mais, Jean, fit doucement Toussaint, ce que je t'en dis, c'est aussi bien pour loi que pour moi.

— Comment, c'est pour moi ?

— Sans doute, c'est pour loi... pour toi, pour Fifinc, pour ton enfant.

A ces mots : t C'est pour Fifine, c'est pour ton enfant, » ics yeux de Jean Taureau éiincelèrent.

Mais presque aussitôt, saisissant Toussaint au coilet, et le secouant comme fait le bûcheron de l'arbre qu'il veut abattre :

— Oh ! te tairas-tu , malheureux ! te tairas-tu ?. . s'écria-t-il.

— Pour ton enfant surtout, continua Toussaint, qui savait que, sur ce sujet, il pouvait parler impunément; pour ton enfant, à qui le médecin a ordonné la camp gne.

Le charpentier tressaillit et lâcha Toussaint-Louverture.

— Vous avez une femme souffrante et un enfant malade? reprit Valgeneuse; vous pouvez leur rendre la sauté à tous deux, et vous hésitez?

— Eh bien, non, s'écria le charpentier, tonnerre du cieit je n'hésite pns.

Toussaint était haletant; M de Valgeneuse respirait à peine, car il était impossible de deviner si Jean Taureau allait refuser ou accepter.

• Celui-ci regarda, l'un après l'autre, le prisonnier et son compagnon.

— Vous acceptez? demanda le comte.

— Tu acceptes? dit Toussaint.

Jean Taureau leva solennellement la main.

— Écoutez, dit-il, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans le ciel, que ce Dieu récompense les bons et punit les méchants, *j premier de vous deux qui dit un mot, un seul sur ce sujet, ,e l'étrangle ! Parlez l'un ou l'autre maintenant, si vous i'osez.

Jean Taureau attendit vainement une réponse, les deux uomm^ se tureuè.

SALVATOa

XLÎ

«•ù la menace ne réussit pas mieux que la séduction.

Il y eut un instant de silence pendant lequel le comte de Valgeneuse changea une troisième fois de batterie.

Il avait essayé de griser, puis d'acheter les deux Mohicans; les deux tentatives avaient échoué : il résolut de les effrayer.

— S'il n'est plus permis de parler d'argent , dil-il en s'adressant à Jean Taureau, est-il permis de parler d'autre chose ?

— Parlez, dit laconiquement Jean Taureau.

— Je connais l'homme qui vous a chargé de ma garde.

— Je vous en fais mon compliment, dit Jean Taureau, et je vous souhaite beaucoup de connaissances comme celle-là; mais, franchement, je les crois rares.

— En sortant d'ici, continua résolument M. de Valgeneuse; — car, un jour ou l'autre, j'en sortira^ n'est-ce pas?

— C'est probable, répondit le charpentier.

— En sortant d'ici, j'irai faire ma déposition, et, une heure après, il sera arrêté.

— Arrêté, M. Salvalor I lui, arrêté? Allons donc 1 fit Jean Taureau, jamais I

— Ah! il s'appelle Salvator, dit Lorédan; je ne le connaissais pas sous ce nom-là.

— Oh ! sous ce nom-là ou sous un autre, c'est un homme que je vous défends de faire arrêter, entendez- vous? touï eomte que vous êtes.

— Vous me le défendez, vous ?...

t< SALVATOR

— Oui, moi ! D'ailleurs, il se défendra bien lui-même.

— C'est ce que nous verrons... Je le ferai arrêter, et vous pensez bien qu'une fois en train de faire jusuee, je ne vous oublierai pas.

— Vous ne nous oublierez pas?

— Vous savez qu'il y va tout simplement des gatèresi

— Des galères, hein I s'écria Toussaint-Louverture blêmissant sous son tatouage.

— Tu vois bien que M. le comte, après nous avoir fait l'honneur de vouloir nous griser, et l'injure rie vouloir nous acheter, nous fait la grâce de plaisanter avec nous! dit Jean Taureau.

— En ce cas, c'est une mauvaise plaisanterie, répliqua le charbonnier.

— Aussi vrai que je m'appelle LorédandeValgeneuse, dit avec un sang-froid suprême le prisonnier, je vous donne ma parole que, deux heures après que je serai libre, vous serez, vous, arrêtés tous trois.

— Enlends-tu, Jean Taureau? dit à demi-voix Toussaint; c'est qu'il a l'air de ne pas plaisanter I

— Tous trois, je le répète: vous, monsieur Toussaint- Louvei lure, le charbonnier; vous, monsieur Jean Taureau, le charpentier, et, enfin, votre chef, M. Salvator.

— Vous ferez cela, vous? dit Barthélémy en croisant les bras et en regardant fixement le prisonnier.

— Oui, dit énergiquement le comte, qui sentit que le moment était décisif, et que, perdu peut-être on montrant du courage, il était bien plus sûrement perdu en faiblissant.

— Vous en donnez votre parole?

— Foi de gentilhomme!

— Il le fera comme il le dit, ami Jean! s'écria Toussaint. Barihélemy Lelong secoua la tête.

— Je te dis qu'il ne le fera pas, ami Toussaint.

— Et pourquoi, Jean ?

— Ah ! perce que nous allons lui en ôter la faculté.

Ce fut au tour du comte de frissonner en écoutent l'accent et en voyant In physionomie du charpentier, qui o'avwl pas, lins tout son corps, un muscle qui ne fût tendu par la résolution.

— Que veux-tu dire, Jean? demanda Toussaint.

— Quand il était là, tout à l'heure, évanoui sur cette table...

— Eh bien?

— Que serait-il arrivé, si, au lieu. d'être évanoui, il eût été mort?

— Darne, il serait arrivé, dit Toussaint avec sa logique ordin ire, qu'il eût été mort ou lieu d'être évanoui.

— Dans ce cas, nous aurait-il dénoncés, et aurait-il dénonce H. Salvator?

— Bon ! cette bêtise, s'il eût été mort, il n'eût dénoncé personne.

— Eh bien, dit Jean Terreau d'une voix sombre, suppose que monsieur soit mort.

— Oui, dit Valgeneuse, mais je ne le suis pas.

— En et: s-vous bien sûr? dit Jean Taureau avec un accent qui fit, en effet, douter à Valgeneuse s'il était mort ou vivant.

— Monsieur..., dit le comte.

— El, moi, continua Jean Taureau, je vous déclare que vous ces si près de mourir, que ce n'est pas la peine de chicaner là-dessus.

— Ah ! fit Lorédan, vous êtes résolu à me tuer, à ce qu'il parait?

— Et, si cela peut vous être agréable, reprit Jean Taureau, je vais vous dire de quelle façon.

— A'ors, dit Lorédan, ce ne sont plus les galères que vous risquez : c'est l'échafaud.

— L'échafaud, l'échafaud!... Jean, entends-tu? balbutia Toussaint.

— Allons donc! dit Jean, ce sont les imbéciles qui montent sur l'échafaud, les gens qui ne savent pas prendre leurs précautions. Mais, scyez tranquille, monsieur le comte, noua prendrons les nôtres; vous allez en juger vous-même.

Le com 3 attendit l'explication d'un visage assez ferme.

— Voici comment la chose va se passer, monsieur le comte, poursuivit le charpentier sans que son accent indiquât la moindre hésitation : je vais vous remettre le bâillon, je m'en vais vous reficeler comme vous étiez... — Décroche î'épervier qui est pendu à la muraillle, Toussaint...

Toussaint décrocha le filet.

— Je vais vous emporter jusqu'à la rivière, continua Jean

Taureau. Arrivé là, je détacherai un bateau : nous le laisserons aller deux ou trois lieues au fil de l'eau; puis, dan3 un bon endroit, où il y aura quinze pieds de profondeur, nous vous déficellerons, nous vous débàillonnerons, nous vou? roulerons dans l'épervier, et nous vous jetterons à l'eau. Soyez tranquille, vous irez au fond, car j'aurai le soin d'accrocher les mailles de l'épervier aux boutons de votre redingote! Nous attendrons dix minutes que ce soit fini, nous remonterons le courant, nous remettrons le bateau à sa place, et nous reviendrons ici finir nos deux bouteilles. Après quoi, nous retournerons à Paris avant le jour, nous rentrerons chez nous sans que personne nous voie, et nous attendrons.

— Vous attendrez quoi? demanda le comte en essuyant son front ruisselant de sueur.

— Mais nous attendrons des nouvelles de M. de Valgeneuse, et voici celles que les gens qui savent lire — pas moi malheureusement — liront dans les papiers publics :

t II a été retrouvé dans la Seine le cadavre d'un jeune homme qui paraissait noyé depuis quelques jours. Il parait que ce malheureux, malgré les exemples fréquents d'accidents pareils, a voulu jeter l'épervier avec une redingote, au lieu de prendre la précaution de mettre une blouse : le filet s'est accroché aux boutons de son vêlement, et l'a entraîné dans la rivière; il a fait d'inutiles efforts pour se dégager.

» Sa montre que l'on a retrouvée dans son gousset, son argent resté dans sa poche, ses bagues demeurées à ses doigts, excluent toute idée d'assassinat.

» Le cadavre a été déposé à la Morgue. »

Est-ce bien arrangé comme cela, hein?... et croyez- vous qu'on ira accuser Jean Taureau et Toussaint-Louverlure, qui ne le connaissent ni d'Eve ni d'Adam, d'avoir assassiné M. le comte Lorédan de Valgeneuse?

— Ah! sacrediél dit Toussaint, que tu as donc d'esprit, Jean Taureau 1 je n'aurais jamais cru cela de toi.

— Alors, tu es prêt? demanda Jean Taureau.

— Parbleu I répondit le charbonnier.

— Voyez, monsieur le comte, dit Jean Taureau, i! ns

manque plus que votre permission pour que la farce se joue. Mais voua savez que, si vous nous la refusez, nous nous en passerons.

— A l'eau I à l'eau I dit Toussaint.

Barthélémy étendit sa large main dans la direction du comte, qui fit deux pas en arrière, et qui, les deux pas faits, rencontra la muraille et fut forcé de s'arrêter.

— Ah ! vous n'irez pas plus loin : la muraille est solide, dit Barthélémy; je l'ai essayée.

Et, faisant de son côté deux pas en avant, il lui mit la main sur l'épaule.

Cotte main fit au comte de Valgeneuse l'effet que fait au patient celle de l'exécuteur.

— Messieurs, dit Lorédan tentant un dernier effort, vous ne commettrez pas froidement un pareil crime; vous savez que les morts se lèvent du fond du tombeau pour accuser les assassins.

— Oui, mais pas du fond de la rivière, surtout quand ils y sont pris dans un filet. — Le filet est-il prêt, Toussaint?

— Oui, répondit celui-ci, il n'y manque plus que le poisson.

Jean Taureau étendit la main et prit les cordes qu'il avait jetées sur le lit.

En un tour de main, les poignets de Lorédan étaient réunis et liés derrière son dos.

11 était facile de voir, à la vigueur et à la précision des mouvements de Jean Taureau, que c'était une résolution prise et bien prise.

— Messieurs, dit Lorédan, il ne s'agit plus, cette fois, de me laisser fuir; il s'agit seulement de ne pas m'assassiner...

— Silence! dit Jean Taureau.

— Je vous promets cent mille francs, si...

Le comte n'acheva point; le mouchoir qui lai avait déjà servi de bâillon lui serrait une seconde fois la bouche.

— Cent mille francs, balbutia Toussaint, cent mille francs...

— Et où les prendrait-il, ses cent mille francs? dit Juan Taureau en haussant les épaules.

Le prisonnier ne pouvait plus parler, mais il fit avec la têle un signe qui indiquait qu'on n'avait qu'à fouiller dans la poche de son habit.

Jean Taureau allongea sa grosse main, glissa deux doigts dans la poche de l'habit de M. de Vaîgeneuse, et en tira un portefeuille aux Bancs rebondis.

Il posa M. de Vaîgeneuse contre le mur, a peu près comme on pose une momie dans un cabinet d'histoire naturelle, et, revenant à la lampe, il ouvrit le portefeuille.

Toussaint regardait par-dessus l'épaule de son compagnon.

Jean Taureau compta vingt billets de banque.

Le cœur de Toussaint battait à lui briser la poitrine.

— Sont-ce de vrais billets de banque, Toussaint? demanda le charpentier. Voyons, lis, toi qui sais lire.

— Je crois bien, que ce sont de vrais billets de banque, dit Toussaint, et de crânes billets de banque, mêmel Je n'en ai jamais vu comme ceux-là à la porte des changeurs. Ils sont de cinq mille chacun.

— Vingt fois cinq, ou, autrement dit, cinq fois vingt font... Ohl il n'y a rien à dire, le compte y est.

— Ainsi, dit Toussaint, nous le laissons vivre, et nous chons les cent mille?

— Non, tout au contraire, dit Jean Taureau, nous lui renduns les cent mille, et nous le noyons.

— Ah! nous le noyons? fit Toussaint.

— Oui, répondit Jean.

— Et tu es bien sûr qu'il ne nous arrivera pas malheur? demanda le charbonnier à demi-voix.

— Voici notre sauvegarde, dit Barthélémy en remettant le portefeuille dans la poche du ceinte, et en boutonnant la redingote par-dessus : qui soupçonnerait deux pauvres diables comme nous d'avoir noyé un homme et de lui avoir laissé cent mille francs dans sa poche?

— Allons, dii Toussaint avec un soupir, je vois bien une chose.

— Laquelle?

— C'est que, pauvres nous sommes nés, ami Jean, pau- Q ms Mourrons.

— Amen! dit Jean Taureau en chargeant le comte sur i aille. Ouvre la porte, Toussaint.

Toussaint ouvritla porte; mais, jetant un on, il recuia de I. pas.

Lu homme était debout sur le seuil de la porte,

SALVATOR t»

Cet homme entra.

— Tiens, fit Jean Taureau, c'est M. Salvator. Diable t il arrive mai.

Où l'on commence.â voir un peu plus clair dans la vie de Saivatoj

Salvator jeta un calme regard sur ces deux ou plutôt sur ces trois hommes.

— Eh bien, demanda-t-il, que se passe-t-il donc ici?

— Rien, dit Jean Taureau; seulement, avec votre permission, je vais noyer monsieur.

— Oui, nous allons le noyer, dit Toussaint.

— El pourquoi cette extrémité? demanda rêveusement Salvator.

— Parce qu'il a essayé d'abord de nous griser...

— Puis de nous acheter.

— Après?

— Enfin, de nous intimider.

—• Intimider Jean Taureau?... Toussaint-Louverture, je ne dis pas; mais Juan Taureau...

— Aussi, voyez! dit le charpentier. Allons, laissez- nous passer, et, dans une demi-heure, son affaire sera faite...

— El, pour l'intimider, mon brave, qu'a-t-il donc dit?

— Qu'il vous dénoncerait, monsieur Salvalor; qu'il vouferail arrêter, qu'il vous conduirait sur l'échafaudl Alors, ju lui ai dit : « Boni en attendant, je vais vous conduire à la Seine, moil... » S'il vous plait, rangez-vous, moiio Salvator.

— Délie cet homme, Jean.

aiment, que je le délie?

— Oui.

— Mais vous n'avez donc pas entendu ce que je voua ai dit?

— Si fait.

— Je vous ai dit qu'il voulait vous dénoncer, vous faire arrêter, vous faire guillotiner.

— Et, moi, je t'ai répondu : t Délie cet homme, Jean;i et j'ajoute : Laisse-moi seul avec lui.

— Monsieur Salvatorl fit Jean Taureau d'un air suppliant

— Sois tranquille, mon ami, insista le jeune homme. M. le comte Lorédan de Valgeneuse ne peut rien contre moi, tandis que, moi, au contraire...

— Vous, au contraire... ?

— Moi, je puis tout contre lui. Donc, une dernière fois, délie cet homme, et laisse-nous tranquillement causer tous les deux.

— Allons, dit Jean Taureau, puisque vous le voulez absolument.

Et son regard interrogea encore une fois Salvator.

— Absolument! répéta le jeune homme.

— Alors, j'obéis, dit Jean Taureau vaincu.

Et, ayant délié les mains du comte, lui ayant ôté son bâillon, il sortit avec son ami Toussaint, prévenant Salvator, ou plutôt M. de Valgeneuse, qu'il demeurait à la porte, afin d'accourir au premier appel.

Salvator les suivit des yeux, lui et Toussaint, et, dès que la porte fut fermée :

— Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, mon cousin, dit-il au comte de Valgeneuse; car nous en avons, je le crains bien, beaucoup trop à nous dire pour rester debout.

Lorédan jeta un regard rapide sur Salvator.

— Ahl reprit celui-ci en relevant avec la main ses beaux cheveux noirs si fins et si soyeux, et en découvrant son front, aussi calme et aussi pur que s'il se trouvait en face de son meilleur ami. — Regardez-moi bien, Lorédan: c'est moimême 1

— D'où diable sortez-vous donc, monsieur Conrad? dit le comte, plus à l'aise devant un homme du même rang que lui qu'il ne l'était en face des deux prolétaires avec lesquels il venait de lutter si désavantageusement. D'honneur, on vous croyait mort!

— Eh bien, vous le voyez, dit Salvator, je ne l'étais .as.

Eh! mon Dieu, l'histoire est pleine d'événements de ce genre, depuis Oreste, qui fait annoncer sa mort par Pylade à Égislhe et à Clytemnestre, jusqu'au duc de Normandie, qui réclame à Sa Majesté Charles X le trône do son père Louis XVI.

— Mais, encore, ni Oreste ni le d.'î de Normandie n'ontils fait payer leur enterrement à ceux dont il viennent tirer vengeance ou réclamer l'héritage, répondit M. de Valgeneuse maintenant la conversation sur le même ton.

— Oh! mon Dieu, mon cher cousin, pour un pauvre billet de cinq cents francs que mon enterrement vous a coûté, n'allez-vous pas me le reprocher ? Mais songez donc que jamais argent n'a été si bien placé : voilà quelque chose comme six ans qu'il vous rapporte, bon an mal an, deux cent mille livres de rente! Soyez tranquille, je vous le rendrai quand nous réglerons nos comptes.

— Nos comptes! reprit dédaigneusement Lorédan; nous avons donc des comptes à régler?

— Pardieu I

— Ce ne sont pas ceux de la succession du feu marquis de Valgeneuse, mon oncle?

— Vous pourriez bien, mon cher monsieur Lorédan, ajouter : Et votre père.

— Au fait, entre nous, c'est sans conséquence... J'ajouterai donc, si la chose vous est agréable : Et votre père.

— Oui, dit Salvator, elle m'est en ne peut plus agréable.

— Maintenant, monsieur Conrad... ou monsieur Salvator, comme vous voudrez, — car vous avez plusieurs noms, — serait-ce trop indiscret de vous demander comment il se fait que vous viviez, quand tout le monde vous croit mort?

— Oh I mon Dieu, nonl j'allais même vous offrir de vous raconter cette histoire, pour peu qu'elle vous intéressât.

— Elle m'intéresse, et même beaucoup... Racontez, monsieur, racmtez.

Sulvaioi s'inclina en si^ne d'assentiment.

— Vous vous rappelez, mon cher cousin, dit-il, de quelle inattendue et fatale manière mourut M. le marquis de Valgeneuse, voire oncle et mon père ?

— Parfaitement.

— Vous vous rappelez qu'il n'avait jamais voulu me reconnaître, non point qu'il me jugeât indigne de son nom,

mais parce que, au contraire, en me reconnaissant, il ne

pouvait me laisser qu'un cinquième de sa fortune?

— Vous devez être plus que moi au courant des dispositions du Code à l'endroit des bâtards... Étant fils légitime, je n'ai jamais eu occasion de m'en occuper.

— Eh! mon Dieu, monsieur, ce n'est pas moi qui m'en occupais, c'est mon pauvre père... Il s'en occupait si bien, que, le jour même de sa mort, il fit venir son notaire, l'honnête M. Baratleau...

— Oui, et l'on n'a jamais bien su pourquoi il l'avait fait venir. Vous présumez, vous, que c'était pour lui remettro un testament en votre faveur?

— Je ne le présume pas, j'en suis sûr.

— Vous en êtes sûr ?

— Oui.

— Et comment cela?

— La veille, comme s'il se fût douté du malheur qui le menaçait, mon père, quoique je me défendisse de l'entendre, m'avait annoncé ce quïl voulait faire, ou plutôt ce qu'il avait fuit.

— Je connais cette histoire de testament.

— Vous la connaissez ?

— Oui, telle que vous l'avez racontée, du moins. Le marquis avait fait un tesiament olographe qu'il devait remettre à M. Buratteau; mais, avant de le lui remettre, ou après le lui avoir remis, — ce point, si important qu'il soit, n'a jamais été éclairci, — le marquis tomba frappé d'une attaque d'apoplexie. Est-ce cela ?

— Oui, mon cousin... sauf un détail, cependant.

— Un détaill et lequel?

— C'est que, pour plus grande précaution, le marquis

ait, non pas un testament, mais deux testaments.

— Ah 1 ah 1 deux testaments?

— Par duplicata, oui mou cousin; exactement pareils tous deux.

— Dans lesquels il vous léguait sou nom et sa fortune!

— Justement.

— Quel malheur que, de ces deux testaments, pas un ne

otivél

— Oui, c'est une fatalité.

SALVATOR 8t

— Le marquis avait donc oublié de vous dire où ils étaient?

— L'un était destiné à être remis au notaire, l'autre devait m'être remis à moi-même.

— Et, en attendant...?

— En attendant, le marquis l'avait enfermé dans le tiroir à secret d'un petit meuble de sa chambre à coucher.

— Mais, dit Lorédan en regardant fixement Salvator, je croyais que vous ignoriez où il était, ce précieux testament?

— Je l'ignorais alors.

— Et aujourd'hui...?

— Aujourd'hui, répondit Salvator, je !e sais.

— Ah I fit Lorédan, contez-moi donc cela : la chose devient curieuse !

— Pardon t mais ne voulez-vous pas que je vous conte d'abord comment je suis vivant, quoique chacun me croie, un peu plus ou un peu moins, trépassé ? Mettons de l'ordre dans le récit : il n'en sera que plus clair et plus intéressant.

— Mettez de l'ordrp, mon cher cousin, beaucoup d'ordre... Je vous écoute.

Et, pour écouter le récit de Salvator, le comte de Valgeneuse se plaça de la façon la plus élégamment insouciante qu'il lui fut possible.

Salvator commença.

— Nous passerons donc, mon cher cousin, dit-il, pardessus l'histoire des testaments, qui ne vous paraît pas claire, quitte à y revenir plus tard et à jeter sur elle le jour dont elle manque momentanément; et nous reprendrons, si vous le voulez bien, mon histoire, au moment où votre honorable famille, — qui, jusque-là, avait eu la bonté de me regarder comme un parent, qui avait même un instant rêvé un mariage entre moi et mademoiselle Suzanne, — ne me regardant plus que comme un étranger, me fit signifier de quitter l'hôtel de la rue du Bac.

Lorédan inclina la tête en signe qu'il admettait que le récit dût partir de là.

— Vous me rendrez la justice de dire, mon cher cousin, continua Salvator, que je ne fis aucune difficulté djjbéir à la sommation?

— C'est vrai, répondit Lorédan; mais eussiez-vous agi de la sorte si le fameux testament se fût retrouvé ?

— Peut-être que non, je l'avoue, dil Salvator : l'homme est faible, el, quand il lui faut passer de la grande fortune à la misère, il hésite, comme ces mineurs qui, pour la première fois, descendent au gouffre... et, cependant, au fund du gouffre, est parfois le minerai vierge, l'or pur!

— Mon cher cousin, avec ces principes-là, on n'est jamais pauvre.

— Par malheur, je ne les avais point alors : je j'avais que l'orgueil! Il est vrai que l'orgueil produisit ruez moi l'effet qu'eût produit la résignation chez un autre. Je laissai mes chevaux dans leur écurie, mes voitures sous la remise, mes habits dans la garde-robe, mon argent dans le secrétaire, et je sortis avec les vêtements que j'avais sur moi, et cent louis gagnés la veille à l'écarté. C'était, dans mes prévisions, juste de quoi vivre un an de la vie d'un employé subalterne... J'avais des talents d'agrément ; — je croyais en avoir, du moins : — je croquais le paysage, je faisais le portrait, je parlais trois langues; je donnerais des leçons de dessin, d'allemand, d'anglais et d'italien. Je pris un cabinet meublé à un cinquième étage, au fond du faubourg Poissonnière, c'est-à-dire dans un quartier où je n'avais jamais mis le pied, et où, par conséquent, j'étais tout à fait inconnu. Je rompis avec mes anciennes connaissances, el j'essayai de vivre de ma nouvelle vie, ne regrettant qu'une chose dans ce riche hôtel que j'abandonnais...

— Qu'une chose?

— Oui, devinez laquelle?

— Dites.

— Eh bien, ce pauvre petit secrétaire en bois de rose, ce bric-à-brac de famille que le marquis tenait de sa mère, et que sa mère tenait peut-être de son aïeule.

— Aht bon Dieul dit Lorédan , vous n'aviez qu'à le demander : on vous en eût fait cadeau avec bien du plaisir.

— Je le crois, d'abord parce que vous me le dites, mon cher cousin; ensuite, parce que j'ai appris que vous l'aviez fait vendre avec le reste du mobilier.

— Vouliez-vous que l'on gardât toutes ces vieilleries?

— Comment doncl vous avez bien fait, et tout à l'heure je vous en donnerai la preuve... Je m'en allai donc, n'ayant que ce regret, et commençai la vie nouvelle, comme dit Dante. Ah! mon cher cousin, ne soyez jamais ruiné! Le

vilaine chose que d'être pauvre et de s'entêter à rester honnête homme!

M. de Valgeneuse sourit dédaigneusement.

— Vous voyez d'ici , avec votre habitude du monde , comment le., choses se sont passées, n'est-ce pas, mon cher cousin? dit Salvator. Mon talent de peintre, charmant pour un amateur, était médiocre pour un artiste; rai science des langues, suffisante pour un riche touriste qui voyage, manquait de la profondeur nécessaire à un professeur qui veut démontrer Au bout de neuf mois, mes cent louis étaient mangés, je n'avais pas un seul écolier; les marchands refusaient mes tableaux... Bref, comme je ne voulais me faire ni escroc ni homme eniretenu, il ne me restait que le choix entre la rivière, la corde et le pistolell

— Vous choisîtes résolument le pistolet?

— Oh! de pareilles résolutions ne se prennent pas ainsi, cher cousin! et, quand vous en serez là, vous verrez que le morceau est difficile à avaler... J'hésitai longtemps, au contraire. Il ne fallait pas penser à la rivière : je savais nager, et, une pierre au cou me donnait , avec les malheureux chiens que l'on noie, une ressemblance qui me répugnait. La corde défigure ; puis on n'est pas encore bien fix^ sur les sensations qui accompagnent ce genre de mort : j'eus peur ■[u'on ne dit que je m'étais tué par curiosité... Restait le pistolet... Le pistolet défigure aussi, mais d'une manière sinistre et non ridicule. Je savais assez de médecine, ou plutôt de chirurgie pour placer juste le canon au bon endroit; j'étais sûr de ne pas me manquer. ..

» Je me donnai huit jours pour faire de nouvelles tentatives, me promettant à moi-même que, si elles échouaient, ces huits jours écoulés , j'en finirais avec la vie. — Elles échouèrent ! le huitième jour se leva... J'avais fait les choses en conscience; j'avais usé jusqu'à ma dernière ressource; il me restait un double louis : ce n'était plus même assez pour acheter un pistolet qui ne me crevât pas entre les mains; puis j'avais une répugnance à me brûler la cervelle avec une arme de pacotille.

» Par bonheur, j'avais du crédit... J'allai cnoz Lepage; — c'était mon fournisseur; il ne m'avait pas vu depuis près d'un an, il me croyait toujours deux cent mille livres de rente, il mit tout son magasin à ma disposition. — Je

choisis un excellent pistolet à deux coups, à canons courts, rayés et superposés; j'en serais quitte pour mettre dans mon testament que le pistolet appartenait à Lepr.ge, et que je désira.s qu'il lui fût rendu. Pendant que j'étais chez l'armurier, je chargeai mon pistolet... deux balles dans chaque canon, c'était plus que suffisant! Au moment de cette opération, à laquelle j'apportais un soin minutieux, il me sembla qu'un doute passait sur le visage du mailre ouvrier; mais j'étais, ou pniiôt je paraissais si gai, que, s'il eutun soupçon, ce soupçon s'évanouit à l'instant.

» Le pistolet chargé, je m'aperçus que j'avais faim. Je remontai la rue de Richelieu, j'atteignis le boulevard, j'entrai au café Riche, et je déjeunai. J'étais entré avec quarante francs, je sortis avec trente. — Un déjeuner de dix francs au café Riche, c'est un luxe que peut bien se passer un homme qui a eu deux cent mille livres de rente, et qui va se brûler la cervelle parce qu'il n'a plus que quarante francs. — Il était deux heures quand je sortis du café. J'eus l'idée de dire un dernier adieu au Paris aristocratique; je remontai le boulevard jusqu'à la Madeleine, je pris la rue Royale, je m'assis aux Champs-Elysées. Là, je vis repasser devant moi tout ce que j'avais connu de femmes à la mode, d'hommes élégants... je vous vis, vous, mon cousin : vous montiez mon cheval arabe Pjérid. Personne ne nie reconnut; j'étais absent depuis près d'un an : l'absence est une demi-mort, et, quand la ruine se joint à l'absence, l'absence, alors, peut passer pour une mort entière.

» A quatre heures, je me levai, et, machinalement, la main sur la crosse de mon pistolet, que je serrais comme on serre la main d'un dernier ami , je rentrai dans Paris... Le hasard,— pardon, mon Dieu, de me servir de ce motl — la Providence voulut que je rentrasse par la rue Saint-Honoré. Je dis la Providence, et je maintiens ce que j'ai dit»; je rejoignais le faubourg Poissonnière : je pouvais prendre la rue de Rivoli ou le boulevard, qui sont à peu près propres, au lieu de prendre la rue Saint-Honoré, qui est boueuse et sale. J& pris la rue Saint-Honoré I

»Ûù était mon esprit? Ce serait chose difficile à dire. Étaitlî dans les champs obscurs du passé, dans les plaines lumineuses de l'avenir? planait- il déjà au-dessus de notre monde avec les ailes de l'âme? était-il entraîné par le poids du

corps dans les profondeurs du tombeau? J.e l'ignore. Je révais; je ne voyais rien, je ne sentais rien, que la crosse de ce pistolet que tantôt je caressais doucement et tantôt j'étreignais avec force...

» Tout à coup, je me heurtai contre un obstacle : la foule encombrait la rue Saint-Honoré; un jeune prédicateur, protégé par l'abbé Olivier, faisait un sermun à Saint-Roch. Il me prit L'envie d'entrer dans l'église, et, au moment où j'allais me trouver face à face avec Dieu , de recueillir, comme une manne pour ce grand voyage, la parole sainte... Je laissai tout le monde s'encombrer sur les marches du portail, j'entrai par la rue Saint-Roch, et j'arrivai facilement jusqu'au pied de la chaire. Là seulement, ma main se détacha de la crosse de l'arme mortelle : ce fut pour prendre de l'eau bénite et faire le signe de la croix...

XLÏII

Comment M. Conrad de Valgcneuse reconnut que sa véritable vocation était d'être commisjivniiaiie.

Salvator s'interrompit.

— Pardon I dit-il à son cousin, peut-être me trouverezvous un peu prolixe; mais j'ai pensé que ma vie était un événement si important dans votre existence, que chaque détail, en ce moment suprême, devait vous intéresser.

— Et .ous avez raison, monsieur, du Loredan devenu olus sérieux. Continuez; je vous écoule.

— La voix du prédicateur parvint à moi avant que je visse sa personne, rrpni Salvator; cette voix vibrait, tantôt douce, tantôt énergique, pénétrante toujours. Je fus quelques minu.js sans entendre autre chose que des sons, un bruil musical, uu<*

86 SAMATOR

mélopée suave, harmonieuse; j'étais déjà si loin dans le inonde futur, qu'il fallait un temps à la voix de ce monde, que je -regardais comme le passé, pour venir jusqu'à moi... Aux premiers mots que j'entendis et dont je me rendis eomple, n reconnus que le prêtre prêchait, je ne dirai pas contre le suicide, mais sur le suicide; — le texte était pris de très-haut au point de vue social, — sur les devoirs de l'homme envers ses semblables, sur le vide... je ne trouve pas de mot, j'en ferai un... sur le vide incomblable que laisse dans son cercle d'action l'homme qui meurt avant le moment marqué par la Providence. Il cita ce vers de Shakspeare, quand Hamlet réagit contre la pensée du suicide, qui l'étreint, le presse, le pousse au tombeau:

11 faut l'ordre de Dieu pour qu'un passereau tombe I

Il attaqua et renversa les uns après les autres, comme un bélier patient fait d'une première, puis d'une seconde, puis d'une troisième muraille; il attaqua et renversa tous les motifs qui entraînent l'homme au suicide : l'ambition déçue, l'amour trahi, la fortune perdue. Il rappela les siècles de foi, du xiv au xvme siècle; il y chercha vainement le suicide, il ne l'y trouva point. Le suicide, suivant lui, commençait où avait cessé le couvent. Autrefois, l'homme déçu, l'homme trompé, l'homme ruiné, l'homme brisé par une grande douleur enfin, quelle que fût cette douleur, cet homme se faisait moine; c'était un moyen de se brûler la cervelle, un suicide moral, sinon physique : il s'ensevelissait dans cette grande fosse commune qu'on appelait un monastère; il priait, et parfois il était consolé. Aujourd'hui , rien de tout cela n'existait plus, les cloîtres étant abolis, les monastères fermés, les couvents rares, la prière remontée au ciel. — — Restait le travail : travailler, c'était prier I II y avait pour moi toute une révélation dans ces mots; je levai les yeux sur celui qui les prononçait.

• C'était un beau moine de vingt-cinq ans à peine, vêtu d'un costume espagnol; un dominicain pâle, maigre, avec de grands yeux noirs, des yeux magnifiques! — Lui réunissait les deux moyens qu'il avait indiqués : la prière et le travail; on sentait que cet homme priait incessamment, travaillait toujours.

» Je regardai autour de moi, et je me demandai quel travail je pouvais faire. Rousseau apprend l'état de menuisier à son Emile; moi, par malheur, on ne m'avait fait appren* dre aucun état. — Je vis un homme d'une trentaine d'années : il était vêtu d'une veste de velours nok\ et tenait à la main sa casquette; il avait à son habit une plaque de cuivre. Je reconnus un commissionnaire. Ce commissionnaire était appuyé à un pilier, et écoutait attentivement le prédicateur; j'allai près de lui et je m'appuyai au même pilier. J'étais décidé à ne pas le perdre de vue; j'avais des questions à lui faire. — J'écoutai le sermon jusqu'au bout; mais, avant qu'il fût terminé, j'étais déjà décidé à vivre... Le prédicateur descendit de la chaire et passa près de moi.

» —Comment vous appelez- vous, mon père? lui demandai-je.

» — Devant les hommes ou devant Dieu? répondit-il.

» — Devant Dieu.

» — Frère Dominique.

»El il passa... La foule s'écoula. Je suivis le commissionnaire; au coin de la rue Saint-Roch, je l'arrêtai.

» — Pardon, mon ami, lui dis-je.

»I1 se retourna.

» — Monsieur a besoin de moi?

» — Oui, j'ai besoin de vous, répondis-je en souriant.

» — Faut-il prendre les crochets, ou est-ce une simple course?

» — C'est un renseignement.

» — Ah! je comprends : monsieur est étranger...

» — A la vie, oui.

»I1 me regarde avec étonnement.

» — C'est un bon état que le vôtre? lui demandai-je.

» — Dame, c'est selon comme vous l'entendez.

» — Je demande si vous l'aimez.

» — Puisque je l'exerce!

» — Permettez-moi de vous dire que ce n'est pas toujours Uoe taison.

» — Enfin, que désirez-vous savoir?

* — Y trouve-t-on sa vie?

» — On n'y gagne pas des mille et des cents; mai?, au bou. du compte, il nourrit son homme.

» — Voyons, rendez-moi le service de me renseigner..

» — Interrogez-moi, je vous répondrai.

» — Bonne ou mauvaise, en moyenne, combien la journée rapporte-t-elle?

» — Il faut compter de cinq à six francs dar ta les boas quartiers.

» — Deux mille francs par an, alors?

» — A peu près.

» — Combien dépensez-vous là-dessus?

» — Environ la moitié.

» — De sorte que vous économisez par année?...

» — Un billet de mille francs.

» — Quels sont les désagréments de l'étal?

» — Je ne lui en connais pas.

» — Est-on libre?

• — Comme l'air.

» — Il me semblait que, appartenant au public...

» — Au public? Eh ! mon Dieu, qui ne lui appartient pas, au public? Le roi Charles X tout le premier, est-ce qu'il n'appartient pas au public? Je suis, par ma foi, bien plus libre que lui, moil

» — Comment cela ?

» — Une commission me paraît louche, je la refuse; un fardeau me paraît trop lourd, je secoue la tête. Le tout est de se faire connaître, et, quand on est connu, on choisit.

» — Il y a longtemps que vous exercez votre étal?

» — Dix ans.

» — Et, depuis dix ans, vous n'avez point regreLlé de ne pas faire un autre métier?

» — Jamais.

» Je réfléchis un instant.

» — Est-ce tout? me demanda mon homme.

» — Un dernier renseignement?

» — Dites.

» — Quand on veut se faire commissionnaire, quel moyen faut-il employer?

» Le commissionnaire me regarda en rinnt.

» — Est-ce que vous voudriez vous faire commissionnaire, vous, par hasard?

» — Peut-être.

» — Oh ! ce n'est pas difficile, et l'on n'a pas besoin Je grandes protections pour cela.

SALVÂTOR m

> — Enfin?

» — Dame, on va à la Préfecture, avec deux témoins qui répondent de votre moralité, et, l'on demande un numéro. ; — Et cela coûte?

• — La peine de le demander.

» — Merci, mon ami...

» Je tirai de ma poche une pièce de cinq francs, et la lui offris.

i — Qu'est-ce que cela? me dit-il.

• — C'est le prix de la peine que je vous ai donnée.

» — Ça n'a pas été une peine, mais un plaisir, et l'on ne se fait pas payer un plaisir.

» — Alors, une poignée de main et un remercîment.

» — Ah ! c'est autre chose.

»Il me lendit sa grosse main, que je serrai cordialement, et qu'il accueillit, de son côté, d'une cordiale étreinte.

» —Ah! pardieu! me dis-je en m'éloignant, voilà qui est singulier : il me semble que c'est la première fois que je serre la main d'un homme!

» Et je repris le chemin de ma mansarde.

Le suicide.

— Du moment où je ne me tuais pas, poursuivit Salvator, is une bien autre besogne à faire que si je me fusse tué ! J'avais, d'abord, à diner, — chose qui eût été inutile si j'eusse persisté dans mon projet; — puis j'avais à acheter un costume complet de commissionnaire ; puis, enfin, j'avais à me procurer un sujet, comme on dit en terme d'amphi- Iriâlre, un sujet que je pusse faire passer pour moi... Si je

92 SALVATOh

ne me tuais pas, je voulais, au moins, que l'on me crût mort. J'avais étudié un peu de médecine, et fait de l'anatomie dans deux ou trois hôpitaux : je connaissais les garçons d'amphithéâtre. Le tout était de me procurer le cadavre d'un jeune homme de mon âge, de le coucher dans mon lit, et de le défigurer d'un coup de pistolet; mais là se présentait un inconvénient grave : le médecin des morts s'apercevraii facilement que le coup de pistolet avait été tiré sur un cadavre. — J'allai à l'Hôtel-Dieu ; j'avais rendu un grand service au garçon d'amphithéâtre en faisant exempter son frère de la conscription ; cet homme eût donné sa vie pour moi. Le frère était cocher de fiacre, et lui aussi me gardait une reconnaissance profonde. Je fis appeler le garçon d'ainphithéàtre.

» — Louis, lui dis-je, arrive- t-il rarement que l'on apporte ici des hommes qui se soient brûlé la cervelle?

» — Dame ! monsieur Conrad, me dit-il, deux ou trois fois par mois, pas davantage.

» — Coûte que coûte, Louis, tu entends? il me faut le premier qui entrera à l'Hôtel-Dieu.

» — Coûte que coûte, vous l'aurez, monsieur, quand je devrais y perdre ma place!

» — Merci, Louis.

i — Et où vous le faut-il?

» — Chez moi, faubourg Poissonnière, 77, au quatrième.

t — Je m'entendrai de cela avec mon frère.

» — Je puis compter sur toi, Louis?

» — Puisque je vous le dis, fit— il en haussant les épaules. Seulement, une fois la nuit venue, ne sortez pas.

» — A partir de ce soir, je reste uhez moi, sois tranquille.

• La crainte était que mes trente francs ne me conduisissent pas bien loin. Peut-être serais-je mort de faim avant qu'il prît à un plus malheureux que moi l'idée de se tuer d'un coup de pistolet...

> En revenant chez moi, j'entrai chez un fripier, et je trouvai un pantalon, une veste et un gilet de velours pour quinze francs; je les achetai et j'en fis faire un paquet que j'emportai sous mon bras. Des souliers de chasse et une vieille casquette de chasse devaient compléter le oui; Restaient quinze francs; en les ménageant bien, j'en pouvais vivre cinq ou six jours. — Tout était prêt, au reste, pour le

SALVATOR ft

moment décisif : la lettre qui annonçait ma mort était écrite et signée.

» Pendant la nuit du troisième au quatrièn^ jour, on donna le signal convenu, en jetant une pierre dans ma fenêtre qui donnait sur la rue. Je descendis, j'ouvris la porte : un fiacre stationnait devant la maison; dans ce fiacre était un cadavre. Louis et moi le transportâmes dans ma chambre; nous h couchâmes sur mon lit; je lui passai une de mes chemises. C'était le cadavre d'un jeune homme; son visage était labouré d'une si terrible blessure, qu'il était impossible d'en reconnaître les traits. Le hasard, ce terrible allié, m'avait admirablement servi 1

» Je débourrai un des côtés de mes pistolets, je le flambai afin qu'il eût l'air d'avoir fait feu, et le mis dans la main du mort. J'avais eu soin de dire, dans le mot que je laissais pour annoncer mon suicide, que le pistolet appartenait à Lepage : Lepage devait aider ainsi à constater l'identité du cadavre, en disant que M. Conrad de Valgeneuse était venu lui emprunter l'arme, trois ou quatre jours auparavant.

» Je laissai mes habits sur une chaise, comme si j'avais eu la précaution de me déshabiller avant de me brûler la cervelle; puis, vêtu de mon costume de commissionnaire, après avoir fermé la porte à double tour, je descendis avec Louis. — Je laissai tomber la clef au milieu de la rue, comme si, après m'être enfermé, je l'eusse jetée par la fenêtre; le carreau cassé par la pierre de Louis devait servir à compléter cette croyance. J'avais une clef de la porte de la rue : nous sortîmes sans avoir été vus ni entendus par le concierge. — Le lendemain, à neuf heures du matin, je me présentais à la police avec mes deux répondants, Louis et son frère, et l'on me délivrait ma médaille sous le nom de Salvator..t Depuis ce jour, mon cher cousin, j'exerce la profession de commissionnaire, au coin de la rue aux Fers, près du cabaret de la Coquille d'or.

— Je vous en fais mon compliment, monsieur, dit Lorédan; mais je ne vois pas, dans tout cela, ces renseignements que vous deviez me donner sur le testament du marquis, ni comment vous me rendrez ou me rapporterez les cinq cents francs que nous avons bien inutilement donnés à 4L Jackal pour vous faire enterrer.

— Attendez donc, mon cher cousin, continua Sulvator.

f>4 SALVATOR

Que diable! vous ne me croyez pas assez fou pour vous livrer comme cela le secret de mon existence, si je n'étais pas sûr de votre discrétion.

— Il paraît, alors, que vous comptez me garder ou me faire garder par vos nommes jusqu'au jour du jugement dernier?

— Ohl monsieur le comte, vous vous trompez tout à fait, ce n'est point ainsi que je l'entends. Demain, à cinq heures du matin, vous serez libre.

— Et vous savez ce que j'ai dit à vos acolytes, qu'une heure après que la liberté me serait rendue, c'est vous qui seriez dénoncé et arrêté.

— Oui; cela a même failli tourner assez mal pour vous! Si je ne m'étais pas trouvé sur le seuil de la porte, vous couriez grand risque de ne plus jamais dénoncer ni faire arrêter personne; ce qui, au reste, mon cher cousin, est un assez mauvais métier. Aussi, je vous réponds d'avance que vous réfléchirez, et que, quand vous aurez réfléchi, eh bien, vous laisserez ce pauvre Salvator bien tranquille, contre sa borne de la rue aux Fers, afin qu'il vous laisse tranquille, vous, dans votre hôlel de la rue du Bac.

— Peut-on, pendant que vous êtes en train de me faire vos confidences, mon cher monsieur Salvator, savoir quel moyen vous auriez de m'y venir troubler?

— Je vais vous conter cela. Comme c'est la chose la plus intéressante de mon récit, je l'ai gardée pour la lin.

— Je vous écoute.

— Ohl cette fois, je suis sûr de votre attention! Commençons par une moralité : j'ai toujours remarqué, mon .her cousin, que cela portait bonheur, de faire le bien.

— Vous voulez dire par une banalité?

— Banalité, moralité... vous apprécierez la chose tout à /heure. Or, hier, mon cher cousin, j'avais pris la résolution ie faire le bien, puisque j'étais résolu à vous enlever Mina, — ce que, à ma grande joie, je viens d'exécuter heureusement.

Un sourire d'implacable haine et de profonde vengeance se dessin» sur les lèvres de Valgeneuse.

— Oi «,oflc, continua Salvator, hier, comme j'allais à la poste commander les chevaux avec lesquels les deux chera «ifant*-«ont partis, je passai devant l'hôtel des ventes pu-

bliques, rue des Jeûneurs, je crois; on déchargeait dans la cour des meubles qui allaient être vendus à la criée...

— Mais que diable me contez-vous donc là, monsieur Salvator, dit Lorédan, et quel intérêt voulez-vous que je prenne à ces meubles que l'on déchargeait rue des Jeûneurs?

— Si vous eussiez eu seulement la patience d'attendre ine demi-minute, mon cher cousin, vous ne m'eussiez pas dit une chose désobligeante, et vous eussiez senti naître un commencement d'intérêt, j'en suis sûr.

— Allez donc! reprit Lorédan en croisant négligemment ra jambe droite sur sa jambe gauche.

— Eh bien, un de ces meubles me fit pousser un cri de «urprise... Devinez ce que je venais de reconnaître au mi-

ieu de tout ce bric-à-brac?

— Comment diable voulez-vous que je devine ?

— Vous avez raison, c'est impossible... Eh bien, je venais de reconnaître ce petit meuble en bois de rose qui avait appartenu à mon père, et que mon père affectionnait tant, parce qu'il lui venait de sa mère, laquelle, comme je crois vous l'avoir dit, le tenait de son aïeule.

— Ah! je vous en fais mon compliment! Je vois d'ici l'affaire : vous avez acheté cinquante francs ce petit meuble en bois de rose, et il fait à l'heure qu'il est l'ornement du salon de M. Salvator.

— Soixante, mon cher cousin; je l'ai acheté soixante; et, franchement, il valait bien cela!

— A cause des souvenirs qu'il rappelait?

— D'abord... puis à cause des papiers qu'il contenait.

— Ah ! fit Lorédan, il contenait des papiers?

— Oui, et de fort précieux mêmel

— Et ces papiers avaient été soigneusement conservés par les différents amateurs entre les mains desquels le petit meuble avait passé?... En vérité, mon cher Salvator, le ciel fait pour vous des miracles!

— Oui, monsieur, dit gravement Salvator, et j'en remercie bien humblement le ciel.

Puis, reprenant son ton ordinaire :

— Quoique le miracle soit moins grand qu'il ne paraît au premier abord, comme vous allez en juger.

— J'écoute.

fc SALVATOR

— Je le vois bien... J'emportai donc le meuble chez moi.

— Vous l'emportâtes?

— Oh! mon Dieu, oui, sur mes crochets... Ne suis-je pas commissionnaire? dit Salvator avec un sourire.

— C'est vrai, fit Lorédan en se mordant les lèvres.

— Eh bien, une fois le meuble chez moi, — ce meuble que j'aimais tant! — vous comprenez que l'envie m'a pris de l'examiner en détail. J'en ai ouvert les tiroirs les uns après les autres, j'en ai fait jouer toutes les serrures, sondé toutes les épaisseurs; or, voilà qu'en me livrant à ce dernier travail, je m'aperçois que le tiroir du milieu, celui qui servait de caisse, a un double fond !...

Les yeux de Lorédan étaient fixés sur Salvator comme deux escarboucles.

— N'est-ce pas que c'est intéressant? continua Salvator. Voyons, je ne veux pas vous faire languir. Ce double fond était à secret; j'en devinai le secret, et je l'ouvris.

— Et qu'y avait-il?

— Un papier, un seul.

— Et ce papier était...?

— Celui que nous avons cherché si longtemps, mon cher cousin !

— Le testament? s'écria Lorédan.

— Le testament !

— Le testament du marquis?

— Le testament du marquis, qui laisse à son filleul Conrad la totalité de ses biens, meubles et immeubles, à la condition qu'il prendra le titre, le nom et les armes du chef de la famille des Valgeneuse.

— Impossible ! s'écria Lorédan.

— Le voici, mon cousin, dit Salvator en tirant un papier de sa poche.

Lorédan, par un mouvement involontaire, étendit vivement la main pour le prendre.

— Oh! non, mon cher cousin! dit Salvator en ramenant le papier à lui. Cet acte, vous le comprenez bien, doit rester entre les mains de celui qu'il intéresse; mais je ne me refuse pas à vous en donner lecture, au contraire!

Et Salvator commença :

c Ceci est le double de mon testament olographe dont Ij

seconde copie sera déposée entre les mains de M. Pierre- Nicolas Baratteau, notaire, rue de Varennes, à Paris ; chacune des copies écrites de ma main, et ayant valeur d'original.

d Signé : Marquis de Valge.nbuse.

» C« 11 juillet 1831. •

— Voulez- vous que je vous lise le reste ? demanda Salvator.

— Non, monsieur, c'est inutile, fit Lorédan.

— Oh! le reste, vous le connaissez, n'est-ce pas, mon cousin? Seulement, je voudrais, par simple curiosité, savoir quel prix vous avez payé cette connaissance à M. Baratteau.

— Monsieur! s'écria le comte en se levant d'un air de menace.

— J'en reviens donc à ce que je disais, mon cousin, continua Salvator sans paraître s'apercevoir du mouvement de M. de Valgeneuse, que j'avais remarqué que cela portait bonheur de faire le bien, comme aussi, pourrais-je ajouter, cela porte malheur de faire le mal...

— Monsieur! répéta Lorédan.

— Car, enfin, reprit avec la même tranquillité Salvator, si vous n'aviez pas fait le mal ep. enlevant Mina, je n'eusse pas eu l'idée de faire le bien en la sauvant : je n'eusse donc point eu besoin de chevaux de poste, je n'eusse point passé par la rue des Jeûneurs, je n'eusse point reconnu le petit meuble, je ne l'eusse point acheté, je n'eusse point découvert le secret, et, enfin, dans ce secret, je n'eusse point trouvé le testament qui me permet de vous dire : Mon cher cousin, vous êtes parfaitement libre; seulement, je vous préviens qu'au moindre sujet de plainte que vous me donnez, je fais valoir mon testament, c'est-à-dire que je vous ruine de fond en comble, votre père, vous, votre sœur! tandis que, au contraire, si vous laissez les pauvres enfant? que je protège continuer leur route et être heureux à l'étranger, eh bien, mais... il entre dans mes combinaisons de rester commissionnaire encore un an, deux ans, crois ans peut-être, et vous comprenez, tant que je serai commissionnaire, je n'aurai pas besoin de deux cent mille livres de rente, puisque je gagne cinq ou six francs par jour.

Donc, la paix ou la guerre, à votre choix, mon cousin; je vous propose la première, mais je ne vous refuse pas la seconde. De plus, je vous répète que vous êtes libre; seulement, à votre place, j'accepterais l'hospitalité qui m'es; offerte, et je passerais ici la nuit à réfléchir. La nuit porte conseil !

Et, sur ce bon avis, Salvator quitta son cousin Lorédan et sortit, laissant la porte entre-bâillée et emmenant Jear. Taureau et Toussaint-Louverture, afin que M. de Valgeneuse vît bien qu'il avait toute liberté de rester ou départir.

Cn nouveau personnage.

Voyons, maintenant, ce qui se passait rue d'Ulm, n» 10, quelques jours après les événements que nous venons ck raconter.

Pour peu que nos lecteurs aient suivi avec quelque attention les scènes multiples de ce drame, et qu'ils soient doué? de quelque mémoire, ils se souviendront, sans doute, que ta sorcière de la rue Triperet avait abandonné cette rue pour venir habiter l'appartement découvert, meublé et décor, par Petrus, rue d'Ulm, n» 10; ils se rappelleront aussi que, avec la Brocante, avaient naturellement déménagé Rose-de- Noël, Babolin, la corneille et les dix ou douze chiens.

La chambre qu'occupait maintenant la vieille bohémienne, rue d'Ulm, moitié musée de curiosités, moitié réduit de nécromancie, offrait, ainsi que nous l'avons dit, aux yeux étonnés du visiteur, entre autres objets fantastique, un clocher qui servait de retraite ou de nid à la corneille, et

divers tonneaux qui servaient tout simplement de niches aux chiens.

Notre intention en écrivant ce livre— que l'on nous pardonne la courte digression où nous nous laissons entraîner — est non-seulement, comme on le voit par la matière quo nous abordons en ce moment, de faire grimper et descendra avec nous au lecteur tous les étages de la société, depuis le pape Grégoire XVI, auxquel nous allons avoir affaire tout à l'heure, jusqu'au ravageur de ruisseaux Croc-en-Jambe, e* depuis le roi Charles X jusqu'au tueur de chats; mais encore de faire, de temps en temps, des excursions dans les mondes inférieurs réservés aux animaux.

C'est ainsi que déjà nous avons pu apprécier l'intelligence de la corneille Phares et l'instinct du chien Brésil, à ce point que, si l'une nous est restée à peu près indifférente, vu la mince part qu'elle a prise aux événements que nous avons racontés, l'autre, au contraire, nous en sommes sûr, sous son double nom de Brésil et de Roland, a conquis toutes les sympathies du lecteur.

Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'ayant fait un premier pas parmi les humbles de la création, parmi nos frères inférieurs, comme les appelle Michelet, nous en fassions un second, en élargissant d'un nouveau tour de compas le cercle déjà immense dans lequel nous agissons.

Que voulez-vous, chers lecteurs 1 il m'a été donné, pour le désespoir des directeurs de théâtre et des libraires, et peutêtre bien aussi pour votre ennui, à vous, celte mission de faire des drames en quinze tableaux et des romans en dix ou douze volumes ! Cela n'est point ma faute : c'est celle de mon tempérament, dont mon imagination n'est que la fille.

Nous voilà donc, à cette heure, au milieu des chiens de la Brocante, et c'est avec un de ces animaux que nous vous demandons la permission de vous faire faire connaisîance.

Un des chiens les mieux aimés de notre sorcière — les sorcières ont des goûts bizarres: sont-elles sorcières parce qu'elles ont ces goûts? ont-elles ces goûts parce qu'elles son sorcières? nous n'en savons rien, et laissons à plus fort que nous à décider cette importante question; — un des chiens, disons-nous, les mieux aimés de notre sorcière était un peti caniche noir de la plus vilaine espèce. Nous jugeons celc,

bien entendu, au point de vue orgueilleux de l'homme : au

point de vue de la nature, il n'y a pas de vilaine espèce.

Le fait est que, pour un homme, — nous ne savons pas ce qu'il était pour la nature, — le fait est que ce chien était d'une laideur vraiment extraordinaire: petit, trapu, sale au physique, hargneux, grognon, prétentieux au moral, il résumait à lui seul tous les vices d'un vieux garçon, et, pour cela sans doute, il était généralement détesté de ses camarades.

De cette répulsion universelle, il était résulté ceci : c'est que la Brocante, sa maîtresse, s'était, par un entêtement tout féminin dès l'abord, attachée à lui avec une tendresse maternelle, et depuis, cette affection s'était peu à peu accrue en raison inverse de l'inimitié que lui portaient et que lui témoignaient publiquement ses compagnons.

C'est ainsi qu'elle en arriva à toute sorte d'attentions pour lui, jusqu'à le servir à part et dans un cabinet séparé, pour ne pas le voir mourir d'inanition, tant les autres chiens lui disaient cent choses désobligeantes et lui faisaient souffrir mille géhennes, aux heures solennelles des repas.

Vous savez ce que peut l'orgueil chez les hommes, n'estce pas, chers lecteurs? eh bien, voyez ce qu'il peut chez les animaux.

Ce chien noir, ce caniche crotté, ce Babylas enfin, qui était — toujours à notre point de vue, à nous, — d'une laideur outrageante, se voyant câliné, caressé, choyé, fêté, servi à part, finit par s'imaginer qu'il était le plus joli, le plus coquet, le plus spirituel, le plus aimable, le plus séduisant des chiens. Et, une fois cette pensée entrée dans son esprit, il se mit tout naturellement, comme eût fait un homme en pareille position, à railler ses semblables, à les agacer sans pudeur, tirant la queue de l'un, mordant l'oreille de l'autre, narguant chacun, sûr qu'il était de l'impunité, se rengorgeant, portant haut la tête, faisant lu roue, se donnant enfin des airs de telle importance, que tous ses -amarades souriaient de dédain, haussaient les épaules de pitié, disant entre eux :

— Quelle prétention !

Je crois, chers lecteurs, que vous me faites l'honneur de «'adresser une observation.

— Mais oui, monsieur le romancier I Interprétez, tradui-

sez, torturez les paroles et les gestes des hommes; mais, en vérité, c'est trop fort de chercher à nous faire accroire que les chiens parlent, haussent les épaules, sourient 1

Quant à sourire, permettez-moi de vous dire, chers lecteurs, que j'ai une chienne de mes amies, une petite levrette blanche appartenant à la plus haute aristocratie des lévriers, qui sourit toutes les fois qu'elle me voit, me montrant ses •ines dents blanches : de telle façon, que je croirais qu'elle se fâche, si le reste de son corps ne donnait point toutes sortes de simulacres de joie. On la nomme Giselle.

Pour moi, les chiens sourient donc, puisque ma chère Giselle me sourit chaque fois qu'elle me voit.

Quant à hausser les épaules, je ne soutiens pas que les chiens haussent les épaules exactement de la même manière que l'homme ; mon expression est même impropre : ce n'est pas hausser les épaules que j'aurais dû dire, c'est secouer les épaules. Voyons, n'avez- vous pas remarqué, mainte et mainte fois, que le chien qui vient de faire connaissance avec un autre, — et vous savez de quelle façon naïve les chiens font connaissance, — n'a vez-vous pas remarqué que le chien trompé dans son espoir, trouvant, comme le capitaine Pamphile, dont, voici tantôt vingt-cinq ans, j'ai écrit la pittoresque histoire, trouvant, dis-je, une négresse mâle où il comptait trouver une négresse femelle, secoue dédaigneusement les épaules, et s'en va? Cela est incontestable; aussi, chers lecteurs, ne le contesterez-vous pas.

Maintenant, arrivons-en à la parole.

Les chiens ne parlent pasl Hommes orgueilleux, qui croyez que vous avez seuls reçu de la Providence la faculté de vous communiquer vos pensées I parce que vous parlez anglais, français, chinois, espagnol, allemand, et que vous ne parlez pas chien, vous dites tranquillement : c Les chiens ne parlent pas 1 »

Erreur 1 — les chiens parlent leur langue comme vous porlez la vôtre I II y a bien plus: c'est que vous n'entendez pas ce qu'ils vous disent, homme orgueilleux 1 et qu'eux, humbles et ne s'en faisant pas accroire pour cela, ils entendent ce que vous leur dites. Demandez au chasseur si son chien ne parle pas, quand il l'a entendu rêver, chasser un lièvre, se prendre de querelle, se battre en rêvel Qui veille donc ainsi dans ce chien qui dort? N'est-ce pas une âme,

une âme moins perfectionnée, mais, à coup sûr, plus naï\ t que la nôtre?

&es chiens ne parlent pas I Allez donc dire cela à votaenfant de trois ans qui se roule sur la pelouse avec ce gros terre-neuve de trois mois. Le jeune enfant et le jeune animal jouent comme deux frères, écoutant les sons inarticulés qu'ils échangent au milieu de leurs jeux et de leurs caree Eh! mon Dieu, l'animal essaye tout simplement de parler ta langue de l'enfant, et l'enfant la langue de l'animal. A couj. sûr, quelle que soit la langue qu'ils parlent, ils s'entendent., et peut-être se disent-ils, dans cette langue incomprise, plus de vérités sur Dieu et sur la nature que n'en ont jamais dit Platon ou Bossuet.

Les chiens parlent donc, cela ne fait aucun doute à nos yeux , et ils ont ce grand avantage sur nous : c'est qu'ei. parlant chien, ils entendent le français, l'allemand, l'espagnol, le chinois, l'italien, tandis que nous, en parlant soit l'italien, soit le chinois, soit l'espagnol, soit l'allemand, soit le français, nous ne comprenons pas le chien.

Revenons aux malheureuses bêtes de la Brocante et à 1 situation qui leur était faite par les prétentions ridicules et Babylas.

Ces témoignages de mépris, qu'en toute occasion Babyk: recevait de ses camarades, ne rendaient pas à ceux-ci la vi meilleure : il s'en fallait du tout au tout.

La Brocante, qui, en sa qualité de sorcière, parlait toute les langues, la Brocante, au moindre gros mot qu'elle entendait, intervenait selon la gravité du mot, soit avec soi. martinet, soit avec son manche à balai. — Le martinet, c'était la baguette delà fée I le manche à balai, c'était le trident de Neptune 1 — La Brocante, à coup sûr, ne savait pas ce qu^ voulait dire Quos ego! mais les chiens traduisaient à l'instant même cette menace : «Tas de canailles! » Et chacun, tout tremblant, rentrait dans sa niche, et, après un instoiu seulement, se hasardait à risquer le bout de son nez et Le coin de son œil par l'ouverture du tonneau.

Il est vrai que le lévrier geignait, que le caniche hognait, et que lo bouledogue grognait; mais le bruit d'un pied im patient frappant le parquet, et ces mots terribles prononc/s : « Se taira-t-on à la fin? » suffisaient pour imposer à toute l'assemblée canine le silence le plus absolu. Et tous se tai-

saient, renfoncés dans leurs tonneaux respectifs, tandis que l'ignoble Babylas se carrait au milieu de la chambrej et poussait parfois l'impudence jusqu'à passer la visite des tonneaux pour voir si chaque rebelle était bien dans sa prison.

Ces manières de Babylas, qui, de jour enjour, devenaient plus provoquantes, avaient fini, comme on le comprend bien, par être insupportables à toute la république canine, qui deux ou trois fois résolut de profiter de l'absence de la Brocante pour donner une bonne leçon à maître Babylas; mais toujours, par un de ces bonheurs qui n'arrivent qu'aux tyrans et aux fats, juste au moment où la conspiration allait éclater, la Brocante, comme l'antique dieu de la machine, apparaissait tout à coup son balai ou son martinet à la main, et reconduisait jusqu'à leurs niches les infortunés conspirateurs.

Que faire en cette triste conjoncture, et comment se soustraire au pouvoir despotique, quand le pouvoir despotique est armé d'un balai et d'un martinet?

La bande réfléchit. Un lévrier proposa d'émigrer, de quitter le sol natal, de fuir la patrie, de chercher enfin une terre plus hospitalière; un bouledogue offrit de prendre tou sous sa responsabilité et d'étrangler Babylas; mais, il fau: le dire, ce canicide répugna à toute la troupe.

— Évitons l'effusion du sang I dit un barbet connu pour la douceur de ses mœurs.

Et il fut appuyé par un vieil épagneul qui était toujours de son avis, et qui était tellement lié avec lui, que, le plus souvent, une même niche leur servait pour tous les deux.

Enfin, tous les moyens violents déplurent à ces honnêtes chiens, et l'on résolut de n'ourdir contre Babylas d'autre conspiration que celle du mépris. On le mil à l'index, comme on dit dans les collèges de Borne, en quarantaine, comme on dit dans les collèges français; on le laissa à l'écart, on ne lui parla plus, on fit même mine de ne plus le voir quand un passait près de lui; enfin, comme il est dit poétiquemen. dans l'opéra de la Favorite :

Il resta seul ar*c son déshonneur!

Que fu Babylas? Au lieu de se repentir, lui qu'aveuglai!

l'affection irraisonnée de la Brocante, au lieu de profiter de l'avertissement, il s'ingénia à mystifier de plus belle ses oamarades; il leur lança de loin mille abois injurieux pendant le jour; il troubla impitoyablement leur sommeil pendant la nuit; en un mot, sûr de l'appui de sa maîtresse, il leur rendit la vie intolérable.

Ainsi, faisait-il chaud, et la Brocante ouvrait-elle la fenêtre pour donner de l'air à la société, aussitôt Babylas jappait plaintivement et grelottait de tous ses membres, comme s'il eût fait vingt-cinq degrés de froid. La fenêtre était-elle fermée, au contraire, et pleuvait-il, neigeait-il, faisait-il vingt-cinq degrés de froid, Babylas se plaignait de la chaleur, le poêle l'incommodait : il levait la patte devant la porte, et, autant qu'il était en son pouvoir, tentait d'éteindre le feu; à ces signes, la Brocante reconnaissait qu'il faisait trop chaud, et, craignant une congestion cérébrale pour son favori, elle éteignait le poêle et ouvrait la fenêtre, quitte à voir les autres chiens grelotter à leur tour sous une température égale à celle de Moscou.

Bref, ce misérable Babylas était devenu le démon du foyer 1 il n'était utile à personne, était désagréable à chacun, désobligeant pour tout le monde, et, cependant,— explique la chose qui pourra, — malgré cette réunion de vices, peutêtre à cause d'eux, il était adoré de la Brocante !

Bien que le printemps de l'année 1827 ne fût pas un printemps plus chaud que celui de l'année 1857, Babylas, soit par méchanceté, soit par besoin réel, soit par tout autre motif, avait vingt fois fait ouvrir la fenêtre. Or, en mettant le nez à cette fenêtre,— c'était, on se le rappelle une fenêtre de rez-de-chaussée, — Babylas avait aperçu de loin une jeune chienne aux yeux noirs, au poil d'un blond fauve, aux dents blanches comme des perles, aux lèvres roses comme du corail : — on sait qu'il y a deux sortes de corail, le corail rouge et le corail rose, et que, des deux, le corail rose est le plus précieux.

L'élégance de la démarche de cette jeune bête, dont la canine marquait encore la fleur de lis, le feu de ses yeux, la souplesse de sa taille, la petitesse de sa patte, toute la grâce de sa personne, enfin, avait l'ait tressaillir Babylas, qui s'était écrié dans son langage :

— Oh 1 la ctnrmanle bétel

A ce cri, — comme, lorsqu'un fumeur placé à une fenêtre exclame : c Oh! la charmante femme! » tous les hommes du club, joueurs de whist, lecteurs de journaux, preneurs de café, mangeurs de glaces, siroteurs de petits verres, accourent à l'envi; — à ce cri, disons-nous, tous '..«s chiens, assis, debout, couchés dans leur niche, se /échant les pattes ou autre chose, étaient accourus pour jouir de cette vue avec Babylas ; mais celui-ci s'était retourne, avait montré les dents, avait grogné, et tous les chiens, y compris le bouledogue et le terre-neuve, qui eussent exterminé Babylas d'un coup de dent, étaient retournés à leurs occupations.

Satisfait de cette obéissance de ses compagnons, — commandes, il faut le dire, par leur instinct, qui leur indiquait que la Brocante était dans la chambre voisine, — Babylas reporta son regard vers la rue.

La chienne, obligée de subir ce regard de feu, baissa timidement les yeux, et passa sans détourner la tête.

— Honnête et belle 1 s'écria dans sa langue le caniche enthousiasmé.

« Sage et belle ! » s'écrie Hamlet en voyant Ophélie; ce qui prouve qu'en circonstance pareille, pareille impression se produit sur l'homme et sur l'animal, sur le prince et sur le. chien.

Et il se pencha hors de la fenêtre, au point que ses compagnons purent espérer un instant que , calculant mal , dans son enthousiasme, les lois de la pondération, Babylas verrait sa tête emporter son derrière, et se briserait le crâne sur le pavé.

Il n'en fut rien : Babylas suivit des yeux la charmante bête jasqu'au coin de la rue de la Vieille-Estrapade, — où elle disparut comme une ombre, sans même lui dire qu'elle reviendrait.

— Qu'elle est belle ! aboya Babylas, le cœur en proie aux délices ineffables d'une passion naissante, d'un amour en fleur.

A partir de ce moment, au lieu de gémir de la solitude impitoyable à laquelle ses frères outragés l'avaient condamné, Babylas s'applaudit intérieurement des heures de rêverie que cette proscription lui laissait.

Comme Diogène, en rentrant dans son tonneau, il jeta

dédaigneusement son mépris sur le reste de la création ; et si, nous qui, en notre qualité de romancier, comprenons toutes les langues, même celle des bêtes, nous ne rapportons pas ses propres paroles, c'est que nous craindrions qu'on ne se méprit sur nos intentions, et que, dans la boutade de Babylas, on ne/ vît une satire pleine d'amertume contre la société.

Nous n'analyserons pas davantage les émotions de toute nature qui remplirent le cœur de notre héros, depuis l'heure où il avait reçu la commotion électrique jusqu'à l'heure du coucher; nous dirons seulement un mot de la nuit.

Ce fut à la fois pour Babylas une nuit de tortures inconnues et de délices inouïes ; tous les diablotins qui trament la toile diaprée des songes dansèrent leur sarabande fantastique autour du chevet du pauvre caniche; il vit passer, comme dans les verres de la lanterne magique qu'il avait montrée dans sa jeunesse, en société avec un aveugle, les ombres de tous les chiens qui avaient aimé, et de toutes les Hélènes et de toutes les Stratonices à quatre pattes qui avaient produit des passions insensées; enfin, il se tourna et se retourna tant et tant de fois sur son matelas de crin, — les autres n'avaient que de la paille — que la Brocante, réveillée en sursaut, le crut hydrophobe ou épileptique, et lui adressa, de son lit, les paroles les plus tendres pour le consoler.

L'aurore parut heureusement vers quatre heures du matin Si l'on eût encore été aux longues et sombres nuits d'hiver, Babylas, au retour du soleil, était infailliblement mort de consomption I

Les amours de Batylas et de Caramella.

En apercevant les premiers rayons du jour, Babylas sauta /îors de son tonneau. Nous devons avouer que, d'habitude, il donnait peu de temps à sa toilette ; il y en donna moins encore ce jour-là que les autres, et il se précipita vers la fenêtre.

Avec le jour, l'espérance lui était revenue. Puisqu'elle avait passé hier, pourquoi ne passerait-eZ/e pas aujourd nui?

La fenêtre était fermée, et avec raison : il pleuvait à verse !

— J'espère bien qu'on ne va pas ouvrir la fenêtre, dit le le lévrier en grelottant à cette seule pensée; il fait un temps à ne pas mettre un homme à la porte 1

Nous disons, nous autres hommes : un chien; les chiens disent : un homme; et je crois que ce sont les chiens qui ont raison, car, par les mauvais temps, j'ai toujours vu dehors plus d'hommes que de chiens.

— Oh I ce serait trop fort 1 dit le bouledogue répondant au lévrier.

— Hum ! firent le barbet et l'épagneul, cela ne nous étonnerait point.

Ils en parlaient, eux, un peu plus à leur aise, leur poil formant fourrure.

— Si Babylas fait ouvrir la fenêtre ce matin, dit le terreneuve, je l'étrangle !

— Eh bien, dit un vieux carlin tres-sceptique, on l'ouvrirait, que je n'en serais pas étonné.

— Mille tonnerres ! grognèrent en même temps le terreneuve et le bouledogue, qu'on s'en avise, et nous verrons !

Un caniche blanc, qui avait autrefois fait quelques parties

îOS SALVATOR

de domino avec Babylas, et qui, en faveur du souvenir que celui-ci lui avait laissé d'un joueur assez loyal, prenait quelquefois son parti, cette fois encore, implora la commisération ses camarades.

— Je l'ai entendu se plaindre toute la nuit, dit-il d'une voix émue, peut-être a-t-il la maladie... Ne soyons pas impitoyables pour un des nôtres: nous sommes des chiens, et non des hommes.

Ce discours produisit un assez bon effet sur l'assemblée, et l'on résolut d'endurer encore ce que, d'ailleurs, en y réfléchissant bien, on ne pouvait empêcher.

La Brocante entra ; elle vit son Babylas bien-aimé les babines pendantes, les oreilles basses, les yeux cernés.

— Que que nous avons donc, mon toutou? demandât-elle de sa voix la plus tendre, en l'embrassant et en le serrant contre sa poitrine.

Babylas poussa un gémissement, s'élança hors des bras de la sorcière, et alla se dresser contre la fenêtre.

— Ah! oui, de l'air 1... dit la Brocante. Est-il comme il faut, ce chéri-là l il ne peut pas se passer d'air.

La Brocante, qui était non-seulement sorcière, mais encore observatrice, avait, en effet, remarqué que les pauvres gens vivent dans des atmosphères où ne sauraient respirer les aristocrates. Et c'est bien heureux pour les pauvres gens; car, s'ils ne pouvaient pas vivre où ils vivent, ils seraient obligés d'y mourir : — ils y meurent bien quelquefois; mais, alors, le médecin trouve un nom à la maladie qui les a emportés, et, grâce à ce nom grec ou la lin, personne n'a de remords, pas même le conseil de salubrité publique.

La Brocante, heureuse de voir Babylas si comme il faut, quoiqu'elle ne se fût jamais occupée de son éducation, n'eut garde de le faire attendre, et ouvrit immédiatement la fenêtre.

Il y eut alors dans l'assemblée un grognement général, qui se fût élevé bientôt jusqu'au rugissement, si la Brocante n'eût détaché du clou où il était pendu le martinet pénitentiaire, et ne l'eût brandi au-dessus de sa têle.

A la vue de l'instrument de flagellation, la société se tut comme par enchantement.

Babylas posa ses deux patles sur le rebord de la fenêtre, et regarda à droite et à gauche; mais nul, excepté des hom-

mes, n'osait se hasarder dans la rue d'UIm, aussi peu pavée à cette époque que l'était Paris au temps de Philippe Auguste, et surtout par la pluie torrentielle qu'il faisait ce jour-la.

— Hélas! gémit notre amoureux, hélas\ nélas !

Mais ce gémissement n'attendrit point l'esprit des eaux, et aucune chienne, ni même aucun chien ne passa.

L'heure du déjeuner arriva : Babylas resta à la fenêtre ; l'heure du dîner sonna: Babylas resta à la fenêtre; enfin» l'heure du souper sonna aussi vainement que les heures du déjeuner et du dîner.

Les autres s'en frottèrent les pattes de satisfaction; la part de Babylas leur échéait naturellement.

C'était fort sérieux, comme on voit.

Babylas avait refusé de prendre toute nourriture; la Brocante avait eu beau l'appeler des noms les plus tendres, lui présenter le lait le plus clair, le sucre le plus brillant, leagimblettes les plus dorées, il resta jusqu'à la nuit sombre dans cette fatigante posture qu'il avait adoptée dès le point du jour.

La nuit était venue depuis longtemps; dix heures sonnaient à toutes les églises, qui, trop bien élevées pour sonner ensemble, cédaient le pas sans doute aux plus auciennes. Il fallait se retirer ! Babylas rentra dans son tonneau, en proie à une poignante tristesse.

Cette seconde nuit fut encore plus agitée que la première : le cauchemar ne quitta pas d'une minute le pauvre Babylas; s'il s'endormait quelques instants, il jappait si douloureusement pendant ce court sommeil, que l'on comprenait que mieux eût valu, pour lui, rester éveillé.

La Brocante demeura penchée à son chevet, comme eût fait une mère pour son fils, lui disant de ces douces paroles que les mères seules savent trouver pour endormir les douleurs des enfants. Ce ne fut qu'à la pointe du jour que, poussée au comble de l'inquiétude, elle eut l'idée de lui faire le grand jeu.

— Il est amoureux I s'écria-t-elle au troisième tour de cartes; Babylas est amoureux I

Cette fois, comme dit Béranger, les cartes avaient raison. Babylas quitta son tonneau, encore plus défiguré par cette seconde nuit d'insomnie que r>nr la première.

On lui trempa dans du lait un biscuit qu'il mangea du bout des dents, et il se fit ouvrir la fenêtre comme la veille.

Bien qu'il eût plu le jour de la Saint-Médard, — ce qui promettait quarante jours de pluie, — par hasard, il ne pleuvait point ce jour-là; de sorte qu'en apercevant les rayons du soleil matinal, Babylas reprit un peu de sa gaieté naturelle.

Ce devait être, en effet, un jour heureux pour Babylas :

— à la même heure que deux jours auparavant, il vit passer la blonde chienne de ses rêves! c'était bien cette petit» patte aristocratique qu'il avait remarquée ; c'était bien la même tournure élégante, la même démarche à la fois fière et timide.

Le pouls de Babylas battit vingt pulsations de plus à la minute; il poussa un cri de joie.

A ce cri, la jeune chienne tourna la tête, non par coquetterie, mais parce que, si innocente qu'elle fût, elle avait le cœur tendre, et avait à la fois reconnu dans ce cri de l'amour et de la détresse.

Elle revit Babylas, qu'elle avait déjà une première fois entrevu du coin de l'œil.

Quant à Babylas, qui ne l'avait encore vue que de profil, en la voyant de face, il fut pris d'un tremblement universel.

— Babylas était resté très-nerveux, ayant eu dans sa jeunesse la danse de Saint-Guy; — il fut pris, disons-nous, d'un tremblement universel, et se mit à pousser ces petites notes tendres et plaintives que les personnes douées de ce tempérament font entendre quand l'émotion dépasse leurs forces.

En voyant ce trouble qu'elle partageait peut-être, la jolie bête eut un mouvement de pitié, et fit quelques pas du côté de Babylas.

Babylas, cédant à une attraction invincible, allait s'élancer par la fenêtre, lorsque ces mots, prononcés d'une voix dure, se firent entendre :

— Ici Caramellel

Cette voix était évidemment celle d'un maitre; car, tout en jetant un regard de côté à Babylas, Caramelle s'empressa d'obéir.

Babylas, nous l'avons dit, avait déjà pris son élan pour sauter par la fenêtre; mais cette voix l'arrêta court. Le

sentiment qui le retint fut-il la crainte de compromettre Caramelle, fut-il l'instinct un peu moins chevaleresque de sa propre conservation? C'est ce que l'on n'a jamais pu savoir.

Tant il y a que Babylas se rassit sur ses jarrets de derrière, et, frappant de sa patte l'appui de la fenêtre:

— Caramelle! s'écria-t-il, Caramelle! le joli nom! Et il répéta sur tous les tons :

— Caramelle! Caramelle! Caramelle!

Peut-être, pour nos lecteurs, le nom n'est-il pas aussi joli que Babylas le prétendait; mais il était tellement approprié à la robe de celle qui le portait, que Babylas, aimant la couleur, devait aimer le nom.

Caramelle, — puisque Caramelle il y a, — rappelée sévèrement par son maître, revint à lui la tête basse, après avoir préalablement, comme nous l'avons dit, jeté à Babylas un regard d'une profonde tendresse.

L'état dans lequel Babylas avait passé les deux jours et les deux nuits précédents était si désespéré, que ce regard de Caramelle lui parut tout simplement un rayon du paradis.

Si bien qu'après avoir suivi des yeux Caramelle, — qui, comme l'avant-veille, disparut au coin de la rue de la Vieille-Estrapade, — Babylas se rejeta en arrière, manifestant sa joie par toutes les manières dont il est donné aux chiens de manifester leur joie, sautant sur les chaises, se dressant sur les pattes de derrière, courant après sa queue, agaçant ses camarades, faisant le mort, passant en revue enfin tout son répertoire pour exprimer, autant qu'il élaii dans ses moyens, l'indicible félicité qu'il ressentait.

Ses camarades le crurent fou, et, comme, en fin de compte, c'étaient de bons chiens, ils oublièrent leur rancune et le plaignirent sincèrement.

On prétend que l'amour rend meilleur : il y a quelque chose de vrai dans cette assertion, et nous allons donner une nouvelle preuve de cette vérité.

Nous avons dit que Babylas était un chien taquin, hargneux, avec une nuance de méchanceté ; eh bien, comme si la baguette d'une fée l'eût tout à coup transformé, — au moral, entendons-nous ! — il devint doux et bonasse comme le mouton noir dont parle Hamlet. Il s'avança vers ses camarades, leur fit de franches excuses, leur demanda loyale-

ment pardon de ses torts, et, après cette amende honorable, les supplia de lui rendre leur amitié, leur promettant sur l'honneur d'en observer les règles les plus difficiles, d'en accomplir les devoirs les plus rigoureux.

A cette ouverture, la société se consulta. Le terre-neuve et le bouledogue avaient, — cédant au premier sentiment, qui, chez les chiens, au contraire de chez l'homme, est, à ce qu'il paraît, le mauvais, — le terre-neuve et le bouledogue avaient d'abord été d'avis de l'étrangler, ne tenant pas sa conversion pour sincère; mais le caniche blanc prit pour la seconde fois sa défense, et parla si chaudement en sa faveur, qu'il entraîna toute l'assemblée à son opinion.

On alla aux voix, et, à la majorité des chiens présents, on accorda à Babylas une amnistie entière.

Le caniche blanc s'avança vers lui, lui tendit la patte, et les membres les plus notables de l'assemblée, suivant cet exemple, lui rendirent leur confiance et lui promirent leur amitié.

A partir de ce moment, Babylas ne fit plus ouvrir la fenêtre qu'après en avoir demandé la permission à ses camarades; et, comme, de jour en jour, la température allait s'adoucissant, cette permission lui était courtoisement accordée, — même par le lévrier, qui continuait de grelotter, mais qui avouait que c'était par habitude.

XLVH

Un monsieur qui veut savoir s'il ira en paradis.

Les choses marchaient ainsi depuis tantôt un mois. Presque tous les jours, à la même heure, Caramelle passait et envoyait du regard mille tendresses à l'heureux Ba-

bylas, qui, tout entier aux douceurs d'un amour platonique, se contentait de ces coups d'œil, retenu par l'impression qu'avait produite sur son système nerveux, fort irritable, nous l'avons avoué, la rudesse de la voix du maître de Caramelle. — Peut-être aussi Babylas n'avait-il cette patience que parce que Caramelle, soit du regard, soit de la voix, avait fait comprendre à Babylas qu'un jour ou l'autre, elle trouverait moyen de s'échapper et de répondre d'une façon plus directe à son amour.

Or, comme nous l'avons dit, une semaine ou deux après cette nuit où Jean Taureau avait failli étouffer d'abord, puis ensuite assommer, puis enfin noyer M. de Valgeneuse; à l'heure, à peu près où Caramelle avait l'habitude de passer, un monsieur vêtu d'une redingote à la propriétaire, quoique la température ne justifiât point cette mesure de précaution, — portant lunettes sur le nez, et tenant à la main un jonc à pomme de vermeil, entra tout à coup dans le laboratoire de nécromancie de la rue d'Ulm.

La maîtresse de l'élablissement était à la place ordinaire où elle attendait ses pratiques.

— C'est vous qui êtes la Brocante? demanda à brûlepourpoint l'étranger.

— Oui, monsieur, répondit celle»ci avec un certain tressaillement dont, comme Babylas, elle n'était point maîtresse, toutes les fois qu'elle entendait une voix un peu rude.

— Vous êtes sorcière?

— C'est-à-dire tireuse de caries.

— Je croyais que c'était la même chose.

— A peu près ; cependant, il ne faut pas confondre.

— Soit, ne confondons pas; je viens pour exercer votre saience, la mère I

— Monsieur demande-t-il le petit ou le grand jeu ?

— Le grand jeu, morbleu 1 le grand jeu! dit le monsieur en reniflant une forte prise de tabac. Ce que je désire savoir est d'une telle importance, que le jeu ne saurait être trop grand.

— Monsieur désire peut-être savoir s'il fera un bon mariage ?

— Non, la mère, non; le mariage étant par lui-même ur mal, aucun mariage ne saurait être bon.

— Monsieur désire peut-être savoir s'il héritera d'une de ses parentes?

— Je n'ai qu'une tante, et je lui fais une rente viagère de six cents livres.

— Monsieur désire peut-être savoir s'il atteindra un âge avancé ?

— Non, bonne femme; j'ai déjà beaucoup vécu pour mon âge, et, cependant, je ne suis aucunement curieux de savoir quand je mourrai.

— Ah I je comprends : alors, monsieur désire revoir son pays?

— Je suis de Montrouge, et quiconque a vu une fois Montrouge ne désire jamais le revoir.

— Mais, enfin, dit la Brocante, qui craignait qu'un plus long interrogatoire, portant ainsi à côté des désirs du visiteur, ne nuisît à sa considération de magicienne, que désirez-vous?

— Je désire, répondit le mystérieux étranger, je désire savoir si j'irai en paradis.

La Brocante manifesta les signes du plus grand étonnement.

— Eh bien, demanda le monsieur de Montrouge, qu'y at-il donc là de si extraordinaire? est-il plus difficile de voir dans l'autre monde que dans celui-ci?

— A l'aide des cartes, monsieur, répondit la Brocante, on peut voir partont.

— Qu'elles regardent, alors 1

— Babolin, cria la vieille, le grand jeu!

Babolin, qui était couché dans le coin de la chambre, occupé à donner au caniche blanc une leçon de domino, Babolin se leva et alla quérir le grand jeu demandé.

La Brocante s'installa dans son croissant, appela Phares,

— qui dormait la tête nonchalamment cachée sous son aile.

— fit faire cercle, à ses chiens, tout en laissant, dans sa faiblesse maternelle, Babylas à la fenêtre, et procéda à peu près comme nous l'avons vu faire pour Justin.

C'étaient, au reste, les mêmes personnages dans un autre cadre, moins Rose-de-Noël, qui était absente, et moins Justin, qui était remplacé par le monsieur de Montrouge.

— Vous savez que c'est trente sous? dit la Brocante.

Malgré l'amélioration qui s'était faite dans son intérieur, elle n'avait pas cru devoir élever ses prix.

— Trente sous, soitl dit le monsieur de Montrouge en jetant majestueusement une de ces pièces de trente sous dont on voyait le cuivre à travers l'argenture, et qui commençaient déjà, vers cette époque, à passer à l'état de médailles; — je puit> bien, au bout du compte, risquer trente sous pour savoir si j'irai en paradis.

La Brocante commença à couper, à recouper, à battre, à rebattre le jeu et à étaler en demi-cercle les cartes sur sa planche.

On en était au plus intéressant de la divination, et déjà saint Pierre, désigné par le roi de trèfle, s'apprêtait, comme l'ombre de Samuel évoqué par la pythonisse d'Endor, à dévoiler les mystères du monde supérieur, quand Babylas, toujours debout sur sa fenêtre, aperçut Caramelle qui, tenant sa promesse, passait dans la rue seule, svelte, élancée, pimpante, plus fraîche, plus gaie, plus tendre, plus provoquante que jamais.

— Caramelle, Caramelle seule! s'écria Babylas. Oh! tu as donc tenu ta promesse, chienne adorable... Je n'y puis plus résister, Caramelle ou la mort !

Et, sautant rapidement par la fenêtre, Babylas se mit à la poursuite de son idéal, qui continuait de l'appeler du regard en trottant menu, afin de disparaître le plus vite possible dans la rue voisine, et, cela, tandis que le monsieur attendait patiemment sa réponse.

La Brocante tournait le dos à la rue; mais, au bruit que fU Babylas en sautant par la fenêtre, elle se retourna.

Ce mouvement, quoiqu'il eût toute la rapidité de la sollicitude maternelle, fut encore lent, comparé aux désirs amoureux de Babylas; car, en se retournant, la Brocante n'aperçut plus que le train de derrière de son chien qui disparaissait, tandis que le train de devant piquait une tête dans la rue.

A cette vue, la Brocante oublia tout: et l'homme de Montrouge qui désirait savoir s'il irait en paradis, et la consultation commencée, et la pièce de trente sous qui devait ki payer, pour ne se souvenir que de son cher Babylas.

Elle poussa un cri, rejeta loin d'elle la planche et le3 cartes, s'élança vers la fenêtre, et, avec la sublime impudeur des grandes passions, elle enjamba par-dessus la barre

d'appui de la fenêtre, se laissa glisser dans la rue, et se mit à la poursuite de Babylas.

Phares, voyant sa maîtresse sortir par la fenêtre au lieu de sortir par la porte, comme c'était son habitude, crut, sans doute, que le feu était à la maison, poussa un cri, et s'élança dans la rue.

les chiens, à leur tour, voyant la Brocante et la corneille envolées, et curieux, sans doute, de savoir quels événements attendaient les amours de Babylas, s'élancèrent à leur tour par la fenêtre, rapides et pressés comme ces fameux moutons de Panurge, qui, depuis qu'ils ont été inventés par Rabelais, servent de point de comparaison à toute troupe sautant en compagnie.

Enfin, Babolin, voyant Babylas parti, la Brocante disparue, Phares envolée, et le dernier chien dans la rue, enjambait déjà la fenêtre, tant est puissante la force de l'exemple, quand le monsieur de Montrouge l'arrêta par le fond de sa culotte.

Il y eut un instant de lutte pour savoir si ce serait le monsieur qui lâcherait le fond de la culotte de Babolin ou Babolin qui lâcherait la barre de la fenêtre; ce que voyant, le monsieur de Montrouge, qui croyait sans doute à une plus grande solidité du côté de la barre que du côté de la culotte.

— Mon ami, dit-il, il y a cinq francs pour toi si...

Le monsieur s'arrêta; il savait la valeur de ce qu'on appelle un sens suspendu.

Babolin lâcha la barre à l'instant même, et demeura horizontalement pendu à la main du monsieur.

— Si quoi? demanda-t-il.

— Si tu me fais parler à Rose-de-Noël.

— Où est la pièce? demanda le prudent Babolin.

— La voici, dit le monsieur en la lui mettant dans la main.

— Cinq francs de vrai? s'écria le gamin.

— Regarde, dit le monsieur.

Babolin regarda; mais, doutant du témoignage de se» yeux:

— Voyons ce que cela sonne, dit-il.

Et il laissa tomber sur le parquet la pièce, qui résonna argent.

— Vous dites que vous voulez voir Rose-de-Noël?

SALVATOR iil

— Oui.

— Ce n'est pas pour lui faire du mal, au moins ?

— Ah bien, ouil tout au contraire.

— Alors, grimpons.

Et Babolin. ouvrant la porte, s'élança dans l'escalier de l'entre-sol.

— Grimpons, s'écria le monsieur, qui enjamba les degrés de l'escalier avec une promptitude pareille à celle qu'il eût mise à enjamber les degrés du paradis.

En un instant, ils furent à la porte de Rose-de-Noël, où le monsieur ne s'arrêta que juste le temps de prendre, dans une tabatière de porcelaine, une énorme prise de tabac, et d'abaisser ses lunettes sur son nez.

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