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Salvator: suite et fin des Mohicans de Paris

Le 27 mars, aux premières heures du matin, la petite ville Kehl, — si toutefois on peut appeler Kehl une ville, —la petite ville de Kehl, disons-nous, avait été mise en rumeur par l'arrivée de deux chaises de poste qui descendaient Tunique rue de la ville avec une telle rapidité, que Ton pouvait craindre qu'au moment d'enfiler le pont de hateaux qui coH'duit en France, le moindre manque de direction ne jetât chevaux, postillons, chaises de poste et voyageurs dans le fleuve, au nom et aux légendes poétiques, qui sert, à Test, de frontière à la France.

Cependant, les deux chaises de poste, qui semblaient lutter^ de vitesse, ralentirent le pas aux deux tiers de la rue, e!; finirent par s'arrêter devant la grande porte d'une auberge^ au-dessus de laquelle grinçait une tôle représentant un homme coiffé d'un chapeau à trois cornes, chaussé de longues bottes, vêtu d'un habit bleu à revers rouges, orné d'une queue gigantesque, et sous les pieds éperonnés duquel on pouvait lire ces trois mots : Au grand Frédéric,

L'aubergiste ei sa femme, — qui, au bruit du Xom^xt^

ff*

lointain que faisaient les roues des deux voitures, étaient accourus sur le pas de leur porte, et à qui la rapidité des deux voitures avait fait perdre Tespoir d'héberger des voyageurs brûlant le pavé d'une si temble façon, ^l'aubergiste et sa femme, en voyant, à leur inexprimable satisfaclion, les deux chaises de poste s'arrêter devant leur maison, s'élancèrent, l'aubergiste è la portière de la première voiture, la femme de l'aubergiste à la portière de la seconde.

De la première voiture sortit vivement un homme d'une cinquantaine d'années, vêtu d'une redingote bleue bouton* née jusqu'au menton, d'un pantalon noir et d'un chapeau à larges bords. Il avait la moustache rude, l'œil ferme, le sourcil bien arqué, les cheveux coupés en brosse : le sourcil était noir comme l'œil qu'il ombrageait, mais cheveux et moustaches commençaient è grisonner. Il était enveloppé d'un grand manteau.

De la seconde voiture descendit avec dignité un majestueux gnillard vigoureusement bâti, autant qu'on en pouvait juger, sous sa polonaise à brandebourgs d'or et sous son manteau hongrois, ou, pour mieux dire le véritable nom du vêtement, sous sa gouba chargée de broderies, dans laquelle il était enveloppé de la tête aux pieds.

A voir celte riche pelisse, l'aisance avec laquelle elle était portée, l'air digne de celui qui la portait, on eût offert de parier que le voyageur était quelque noble hospodar valaque venant de Jas^y ou de Bucharest, ou tout au moins quelque riche magyar arrivant de Pesth, et se rendant en France pour faire ratifier quelque note diplomatique. Mais on n'eût point tardé à voir qu'on avait perdu la gageure, en dévisageant de près le noble étranger; car, malgré les favoris épais qui encadraient son visage j malgré les deux immenses moustaches retroussées qu'il tordait en croc avec une insouciance aflectée, on eût bien vite reconnu, sous cette aristocratique apparence, des conditions premières de vulgarité qui eussent fait descendre l'inconnu du rang princier ou aristocratique qu'on lui avait accordé, au premier abord, à celui d'intendant de grande maison ou d'ofQoie.' Ib troisième ordre.

Et, en effet, de même que le lecteur a déjà sans doute reconnu M. Sarranti dans le voyageur descendant de la première voiture» de même il a, Wus n'en doutons pas, ro-

eoimu maître Gibasaier dans celui qui desoendait de la seconde.

On se souvient que- IL Jackal, parti avec Carmagnole pour Vienne, avait chargé Gilrassier d'attendre M. Sarranti à Kehl. Gibassier s'était prélassé quatre jours à Thôtel de la Poste; puis, le soir du cinquième, il avait vu poindre à rtiorizon Carmagnole, lequel passait en courrier, et, en passant, le prévenait, de la part dé M. Jackal, que, M. Sarranti devant arriver dans la matinée du lendemain 26, ii eût, lui, Gibassier, à remonter jusqu'à Steinbach , où il trouverait une chaise de poste qui l'attendrait à Thôtei du Soleil, et, dans celte chaise de poste, tous les déguisements nécessaires à Texécution des ordres qu'il avait reçus.

Ces ordres étaient bien simples, mais, pour être bien simples, n'en étaient pas plus faciles à exécuter : ils consistaient à ne pas perdre de vue M. Sarranti, à se cramponner à lui comme son ombre pendant toute la route, et, arrivé à Paris, à s'attacher à sa personne; — et tout cela si adroitement, que M. Sarranti ne pût prendre aucun soupçon.

M. Jackal s'en rapportait à l'habileté bien connue de Gibassier à changer de costume et de figure.

Gibassier était parti à l'instant même pour Steinbach, avait trouvé l'hôtel, dans l'hôtel la voiture et dans la voilure tout un assortiment de costumes, parmi lesquels il avait choisi, comme le plus chaud pour le voyage, celui dont nous l'avons vu affublé au moment ou il a repaxu à nos yeux.

Mais, à son grand étonnement, la journée du 26 s'était écoulée, et une partie de la nuit avait suivi la journée sans qu'il eût vu paraître aucun voyageur dont le signalement s'accordât avec celui qui lui était donné.

Enfin, vers deux heures du malin, il avait entendu les claquements d'un fouet et les tintements des grelots. Il avait fait mettre les chevaux à sa chaise, n'était resté que le temps de s'assurer que le voyageur annoncé par le double bruit était bien M. Sarranti, et, à peu près certain qu'il tenait soh homme, il avait ordonné au postillon de partir en marchant au tram ordinaire.

Dix minutes après lui, M. Sarranti, qui ne s'était arrêté que le temps nécessaire pour changer de chevaux et prendre un bouillon, était parti à son tour, courant après celui qui était chargé de le suivre.

Ce qu'avait prévu Glbassier arriva. A deux lieues de Stein* bacti, il avait été rejoint par M. Sarranti; mais, comme les règlements de la poste ne veulent pas qu'un voyageur dépasse Tartre sans la permission de celui-ci , attendu qu'il pourrait prendre au prochain relais les seuls chevaux de Técurie, les deux voilures se suivirent pendant quelque temps sans que la seconde osât passer la première. Enfin, M. Sar* ranti, impatienté, avait fait demander à Gibassier la permission de le primer. La permission avait été accordée avee une courtoisie qui avait fait que M. Sarranti était descendu lui-même de voiture pour venir remercier le gentilhomme hongrois; après quoi, on s'était salué de part et d'autre » M. Sarranti était remonté dans sa voiture, et, fort de la permission, était parti comme le vent.

Gibassier l'avait suivi, mais, cette fois, en recommandant au postillon, quelque train qu'allât M. Sarranti, de marcher du même train que lui.

Le postillon avait obéi, et nous avons vu les deux chaises de poste entrer au grand galop dans la ville de Kehl, et s'arrêter, à l'hôtel du Grand-Frédéric.

Après s'être salués courtoisement, mais sans échanger une seule parole, les deux voyageurs étaient entrés dans Tauberge, avaient gagné la salle à manger, s'étaient assis chacun à une table, et avaient demandé à déjeuner, M. Sar* ranti en excellent français, Gibassier avec un accent allemand très-prononcé.

Toujours silencieux, Gibassier avait dédaigneusement goûté à tous les plats qu'on lui avait servis, et, sa dépense payée, voyant M. Sarranti se lever, il s'était levé à son tour et avait lentement et silencieusement regagné sa voiture.

Les deux chaises de poste avaient alors repris leur course /îffrénée, la voiture de M. Sarranti précédant toujours celle de Gibassier, mais d'une vingtaine de pas seulement.

Au moment d'arriver, vers le soir, à Nancy, le postillon de M. Sarranti, qui, premier garçon de noce* d'un de ses cousins, avait trouvé assez mal plaisant de quitter le diner pour un relais de onze lieues, aller et retour, le postillon de M. Sarranti, prévenu par son camarade que son voyageur désirait aller vite et payait bien, avait fait prendre à ses chevaux un galop enragé, grâce auquel il eût gagné une bonne heure et demie sur les deux postes, et fût revenu à

temps pour ouvrir le bal, si, au moment d'arriver le soir à Nancy, comme nous disions, chevaux, postillon et voiture n'eussent, dans une descente rapide, fait une si effrayante culbute, qu'un cri de douleur s'échappa de la poitrine du sensible Gibassîer, qui s'élança de sa chaise de poste pour porter secours è M. Sarranti.

Gibassier agissait ainsi pour l'acquit de sa conscience, car, après la culbute qu'il venait de voir faire à la voiture, il avait la conviction que le voyageur qu'elle renfermait avait plus besoin des consolations d'un prêtre que des secours d'un compagnon de voyage.

A son grand étonnement, il trouva M. Sarranti sain et sauf. Le postillon lui-même n'avait qu'une épaule démise et un pied foulé. Mais, si la Providence, en bonne mère qu'elle était, avait sauvegardé les hommes, elle avait pris sa revanche, è l'endroit des bêtes de la voiture : un des chevaux était tué roide; le second paraissait avoir la cuisse cassée. Un des essieux de la voiture était brisé, et tout un côté de la caisse, celui sur lequel on avait versé, était en cannelle. On ne pouvait donc sérieusement songer è se remettre en route.

M. Sarranti poussa quelques jurons qui ne révélaient pas un caractère d'une patience angélique. Mais il fallait en prendre son partie ce que, bien à contre-cœur, il allait faire sans doute, si le magyar Gibassier, dans un langage moitié français, moitié allemand, mais qui, ^ en réalité, n'était ni l'un ni l'autre, n'eût oflert à son malheureux compagnon de route une place dans sa voiture.

L'offre était si opportune et en même temps semblait faite de si bon cœur, que M. Sarranti n'hésita point à accepter.

On transborda le bagage de la première voiture dans la seconde, on promit au postillon de lui envoyer du secours de Nancy, dont on n'était plus éloigné que d'une petite lieue, et l'on se remit en route avec la même vitesse.

Les premiers compliments offerts et reçus, Gibassier, qui n'était pas certain de parler le pur allemand, et qui redoutait que M. Sarranti, si Corse qu'il fût, ne connût à fond cet idiome, Gibassier avait soigneusement évité toute interrogation, se contentant de répondre aux paroles de politesse de son compagnon par des oui et des rum dont l'accent se rapprochait de plus en plus de la langue française.

On arriva à Nancy; on s'arrêta à l'hôtel du Grand- Stanislas, qui est en même temps celui de la Poste.

M. SarraiDti descendit de voiture, renouvela ses remereif» ments à son compagnon le magyar, et voulut se retirer.

— Vous avez tort, monsieur, dit Gibassier; vous m'avez Tair pressé d'arriver à Paris : votre voiture ne sera point raccommodée avant demain, et vou& perdrez un jour.

*- Gela me contrarierait d'autant plua,. dit Sarranti, que même accident m'est déjà arrivé en sortant de Ratisbonne, et que j'ai pevdu viikgt-quatre heures.

Gibassier s'expliqua seulement alors le retard qui l'avaL taat inquiété à Steinbach.

— Mais, continua M. Sarranti, je n'attendvai pas que ma voiture soit raccommodée» j'en achèterai une autre.

Et, en eiîet, il donna l'ordre au maître de poste de lui trouver une voiture, quelle qu'elle fût, calèche, coupé, landau ou même cabriolet, avec laquelle il pût continuer sa route à l'instant même.

Gibassier pensa que, si rapidement que la voiture fût trouvée, il aurait bien le temps de dîner pendant que son compagnon de route l'examinerait, en discuterait le prix et y ferait charger ses bagages. Il n'avait riea pria depuis le matin huit heures, à Kehl, et, quoique son estomac pût, dans un cas extrême, rivaliser de frugalité avec celui du chameau, justement parce que ce cas pouvait se présenter, le prudent Gibassier ne laissait jamais, quand elle s'offrait, échapper l'oocasioa de le ravitailler.

Sans doute, M. Sarranti, de son côté, jugea à propos de prendre les mêmes précautions que le digne magyar ; car tous deux, comme ils avaient fait le matin, s'asseyant chacun à une table difCérente, sonnèrent pour appeler le gar^ çon, et, avec une intonation qui indiquait une louable unanimité dîopinions, m co&tentèrent de prononcer ces trok mots : /

— Gaiçoo^ undinerl

LltAteian Gnmd^Torc, pUioeBaiiit^Aiidfé-des-Aie

Pour ceui^ qui s'étonneraient de ne- pas avoir vu M. Saf^ ranti accepter Toffre — si acceptable pour un homme pressé — que lui faisait Gibassier, nous dirons que, s'il est quelqu'un de plus fin, en général, que l'agent de police qui poursuit un homme, si un que soit cet agent de police^ c'est rhomme qui est poursuivi.

Voyez le renard et le lévrier.

Il était donc entré dans l'esprit de M. Sarranti quelques vagues soupçons à l'endroit de ce magyar qui parlait si mal le français, et qui, cependant, lorsqu'on lui parlait français, répondait assez intelligemment à tout ce que l'on pouvait lui dire; mais qui, au contraire, quand on lui parlait allemand, polonais ou valaque, trois langues que M. Sarranti parlait à merveille, répondait à tort et à travers ia ou nein, se renfermant immédiatement dans sa gouba, et faisant semblant de dormir.

Il résullait de ces soupçons que, mal à Taise pendant la lieue et demie qu'il avait faite avec loi, à partir de l'endroit où la voiture s'était brisée jusqu'à l'hôtel où il venait de commander son diner, M. Sarranti était résolu, coûte que coûte, a se passer du secours de son complaisant mais silencieux compagnon de route.

Voilà pourquoi il avait demandé une voiture, ne pouvant pas attendre que la sienne fût raccommodée, et ne voulant plus prendre place dans celle du noble Hongrois.

Gibassier était trop fm pour ne pas s'être aperçu de cette déflance^ Aussi, tout en dînant, ordonna-t-i^ vu le besoin

8 ALVATOR

qu'il avait d'arriver à Paris le lendemain, y étant impatiemment attendu par l'ambassadeur d'Autriche, que l'on mit les chevaux à la voiture.

Les chevaux mis à la voiture, Gibassier salua Sarranti avec un magnifique haut-le-corps, enfonça son bonnet fourré sur ses oreilles, et sortit.

Pressé comme il l'était de son côté, il était probable que M. Sarranti suivrait la route directe, au moins jusqu'à Ligny. Là, sans doute, il laisserait Bar-le-Duc sur sa droite, et, par la route d'Ancerville, gagnerait Saint-Dizier et Yitryi'e-Français.

Seulement, à Vitry-le-Français, il y avait doute. M. Sarranti, arrivé là, prendrait-il par Ghâlons, en décrivant une ligne courbe, ou filerait-il directement par la Fére-Champenoise, Goulommiers, Crécy et Lagny ?

C'était une question qui ne pouvait se décider qu'à Yitryle-Français.

Gibassier indiqua donc son chemin par Toul, Ligny, Sainf- Dizier; mais, à une demi-lieue de Vitry, il s'arrêta et eut avec son postillon une conférence de quelques minutés, au bout de laquelle la voiture se trouva renversée sur le flanc avec son essieu de devant brisé.

Il était depuis une demi-heure, à peu près, dans cette triste position, si bien connue, et qui, par conséquent, devait être si bien appréciée de M. Sarranti, lorsque la chaise de poste de celui-ci parut au haut d'une montée.

En approchant de la voiture renversée, M. Sarranti sortit la tête de sa portière, et vit sur la route son magyar, qui faisait, avec l'aide du postillon, d'inutiles efforts pour mettre sa chaise en état de continuer sa route.

C'eût été, de la part de M. Sarranti, manquer à tous les devoirs de la politesse^ que de laisser Gibassier dans un tel embarras, quand^ en une circonstance semblable, Gibassier s'était mis, lui et sa voiture, à sa disposition.

Il lui ofTrit donc, à son tour, de monter près de lui, ce que Gibassier accepta avec une remarquable discrétion, fixant à Vitry-le-Français le terme de l'embarras qu'ili consentait à causer à Son Excellence M. de Bornis. — C'était le nom sous lequel voyageait M. Sarranti.

On transporta, sur la voiture de M. de. Bornis, la malle

SALYATOR 9

gigantesque du magyar, et l'on prit la route de Vitry-le* Français, où Ton entrait vingt minutes après.

On s'arrêta à la poste.

M. de Bornis demanda des chevaux; Gibassier, une carriole quelconque pour continuer son chemin.

Le maître de poste montra sous sa remise un vieux cabriolet qui, tout vieux qu'il était, parut satisfaire aux exigences de Gibassier.

M. de Bornis, tranquillisé sur le sort de son compagnon, prit congé de lui, et donna ordre, comme l'avait pensé Gibassier, de suivre la route de la Fère-Champenoise.

Gibassier termina son marché avec le maître de poste, et partit, commandant au postillon de suivre la même route que venait de prendre le voyageur qui le précédait.

Il y avait cinq francs pour le postillon au moment où l'on apercevrait la voiture.

Le postillon lança ses chevaux à fond de train, mais on arriva au relais sans avoir rien vu.

Au relais, on interrogea maître de poste et postillon: aucune chaise de poste n'avait passé depuis la veille.

La chose était claire : Sarranti se défiait. Il avait indiqué la route de la Fère-Champenoise et avait pris celle de Ghâlons.

Gibassier était distancé.

Il n'y avait pas une minute à perdre pour arriver à Meaux avant Sarranti.

Gibassier laissa là le cabriolet, tira de sa malle un costume complet de courrier de cabinet bleu et or, passa une culotte de peau, des bottes molles, jeta sur son dos le sac aux dépêches, se débarrassa de sa barbe et de ses moustaches, et demanda un bidet de poste.

En un instant, le bidet de poste fut sellé, et Gibassier sur la route de Sésanne. Il comptait rejoindre Meaux parla Ferté-Gaucher et Coulommiers.

Il ne s'arrêta ni pour boire ni pour manger, fit trente lieues d'une traite, et arriva à la porte de Meaux.

Aucune chaise de poste, ressemblant à celle que décrivait Gibassier, n'était passée.

Gibassier s'arrêta, se fit servir à dîner dans la cuisipe, mangea, but et attendit.

Un cheval tout sellé attendait aussi.

10 SÀLVATOft

Au bout d'une beure, la voiture attendue avectan^t û*ïm^ patience arriva.

Il faisait nuit close.

M. Sarranti se fit porter un bouillon dans sa voiture, et donna ordre de matcher sur Par^ par Claye: — -ecto suffi* sait à Gibassier.

Il sortit par la porte de la cour, ^foundia son cheval^ et^ contournant une ruelle, il gagna la grand'route de Paris.

Auboat de dix miniutes, il vit briller derrière lai les deux lanternes de la chaise de poste de M. Serrant!.

C'était désormais tout ce qu'il lui fallait : il voyait et n'é<^ tait pas vu. Il s'agissait seulement de ne pas être entendu iton plus.

Il prit le bas côté du chemin, galopanti toijours' à un . kilo* mètre en avant de la voiture.

On arriva à Bondy.

Là, en un tour <de maii), le courrier de cabinet fut métamorphosé en postillon, et, moyennant cinq francs, le postilliDO qui devait nrarcher lui céda son tour avec reconnaissance.

M. Sarranti arriva.

Si près de Paris, ce n'était point la peine de s'arrêter: il passa la tête par la portière, et demanda des chevaux.

— Voiià, notre maître, répondit Gibassier, et des fameux I En effet, c'étaient deux de ces braves chevaux blancs du

Perche, qui sont toujours hennissants et se batta<nt.

"•Vous tlendrez-vous tranquilles, carognes que vous êtes! cri» Gibassier* en leur faisant prendre ptece «u timon avec l'adresse d'un postillon consommé.

Puis, les chevaux attelés :

— (Kr descendrez- vous, notre bourgeois? demanéa te faux postillon à la portière de la voiture, et le chapeau à la main.

-^ Place Saint-Afidré-des-^^Arcs, hôtel du Grand^^Turc, dit M. Sarranti.

-*Bonl dit Gibassier, c'est comme si vous y étiez,

— Et quand y serons-nous.? dennanda M* Sarranti'.

— Oh 1 fit Gfrbassver^ dans use heure «n quart, ça brûlera.

-^Allons, viite! dix francs de pourboire s[> nous y sommes dans ofie heure.

— On y sera, bourgeois*

SALTATOR H

Et Gibassienr enjamlNi le porteur, et partit au galop.

Cette fois, il était bien sûr queSarranti ne lui échapperait pas.

On arriva à la barrière. Les douaniers firent cette rapide lôsite dont ils honorent les voyageurs qui voyagent en poste, prononcèrent le mot sacramentel allei! et M. Sarranti, qui, sept ans auparavant, était sorti de Paris par la barrière de Fontainebleau, y rentra par celle de la Petit&^Villette.

Un quart d'heure apr^ on entrait au grand trop dans la cour deThôtel du Grand-Turc, place Saint- André-des- Arcs.

11 n'y avaitde vacant, àl'hôtel, que deux chambres situées en face Tune de l'autre, sur le même palier: le no 6 etie n«ll.

Le garçon conduisit M. Sarranti, qui choisit le no 6*

Quand le garçon descendit:

— Hé I dites donc, l'ami î fit Gibassier.

^Qu'y a-t-il, postillon? demanda dédaigneusement le garçon.

— Postillon I postillon 1 répéta Gibassier ; certainement que je suis postillon. Après ? est-ce qu'il y a du déshonneur à cela?

— Mais non t que je sache; seulement, je vous appelle postillon parce que voua êtes postillon.

— A la bonne heure !

Et il fit, en grommelant^ deux pas du côté des chevaux*

— Eh bien, demanda le garçon, que me vouliez- vous?

— Moi?Rien.

— C'est que vous disiez tout à l'heure...

— Quoi ?

— Dites donc, Vami !

— Ah I c'est vrai... Eh bien, voilà la chose : M. Poirier... Vous le connaissez bien?...

— Quel M. Poirier?

— M. Poirier, donc.

— Je ne connais pas M. Poirier.

— M. Poirier, le fermier de chez nous, vous ne le connaissez pas? M. Poirier, qui a un troupeau de quatre cents bêles ! vous ne connaissez pas. M, Poirier?...

— Je vous dis que. je ne .le connais pas.

— Tant pisl il va venir par la voiture de onze heures, la

voiture du Plat-d'Étain. Vous la connaissez bien, la voMure du Plat-d'Étain ?

— Non.

— Alors, vous ne connaissez donc rien ? Qu'est-ce que vos père et mère vous ont donc appris, si vous ne connaissez ni M. Poirier, ni la voiture du Plat-d'Étain?... Ahl il faut convenir qu'il y a des parents qui sont bien fautifs.

— Enfin, où en voulez-vous venir avec M. Poirier?

— Ah! je voulais vous donner cent sous de sa part; mais» si vous ne le connaissez pas...

— On peut faire connaissance.

— Si vous ne le connaissez pas...

— Mais, enfin, pourquoi faire ces cent sous? Il ne me donnait pas cent sous pour mes beaux yeux.t.

— Oh! non, attendu que vous louchez, mon ami.

— N'importe I pourquoi M. Poirier vous avait-il chargé de me donner cent sous?

— Pour lui retenir une chambre dans Thôtel, attendu qu'il a affaire dans le faubourg Saint-Germain; et il m'a dit : aCharpillon I... » — C'est mon nom, Charpillon, et de père en Qls...

— J'en suis bien aise, monsieur Charpillon, dit le garçon.

— Il m'a dit : c Charpillon, tu donneras cent sous à la fille de rhôtel du Grand - Turc , place Saint- André-des- Arcs, afin qu'elle me retienne une chambre. > Où est la fille ?

— C'est inutile, je lui retiendrai aussi bien la chambre qu'elle.

— Eh non I puisque vous ne le connaissez pas...

— Je n'ai pas besoin de le connaître pour lui retenir une chambre.

— Tiens, c'est vrai; vous n'êtes pas encore si bête que vous en avez l'air, vous t

— Merci !

— Voilà les cent sous; vous le reconnaîtrez bien quand il viendra ?

— M. Poirier?

— Oui.

— Surtout s'il dit son nom T

— Oh 1 il le dira; il n'a pas de raisons de le cacher, son nom.

SALYÂTOR il

^ Alors, on le conduira à la chambre no 11.

— Quand vous verrez un gros réjoui de bonne mine, avec un cache-nez qui lui couvre la moitié du visage et une redingote de castorine marron, vous pourrez dire hardiment : c Yoilà M. Poirier. • Et, sur ce, bonne nuit 1 chauliez bien le no 11, attendu que M. Poirier est très-frileux... Ah! et puis, attendez donc, je crois que cela ne lui ferait pas de peine de trouver un bon souper dans sa chambre.

— Bien ! dit le garçon.

— Et moi qui oubliais !... dit le faux Charpillon.

— Quoi?

— Le principal! Il ne boit que du vin de Bordeaux.

— Bon! il trouvera une bouteille de vin de Bordeaux sur sa table.

— Alors, il n'aura plus rien à désirer, que d'avoir des yeux comme les tiens, afin de pouvoir regarder, du côté de Bondy, si Charenton brûie.

Et, avec un grand éclat de rire qui attestait le plaisir que lui causait cette fine plaisanterie, le faux postillon sortit de Fhôtel du Grand-Turc.

Un quart d'heure après, un cabriolet s'arrêtait à la porte de rhôtel; un homme en descendait sous le signalement indiqué par Charpillon, et, s'étant fait reconnaître pour ce même M. Poirier que Ton attendait, élait conduit par le garçon, avec force révérences, à la chambre no il, où un bon souper était servi, et où une bouteille de vin de Bordeaux atteignait, placée à une savante distance du feu, ce degré de tiédeur que lui donnent^ avant de la déguster, les véritables gourmets.

Ht

Oii'ii*«8tjainai6 trahi que par le» Heot.

Cinq minutes dprès, M. Poirier étdit établi dans là cham* bre no 11, et en connaissait tous les coins et recoins comme s'il eût halité cette chambre toute sa vie.

M. Poirier était le caractère qui faisait le phis vite connaissance avec les hommes, et le tempérament qui se familiarisait le plus vite avec les lieux; toutefois, il déclara' au garçon qu'il n'avait besoin de personne pour le servir, qu'il aimait à manger seul et tranquillement sans avoirquelqu'un qui loi remplît son verre avant qu'il fût vide, ou lui enlevât son assiette tandis qu'elle était encore pleine.

Une fois seul, et lorsqu'il eut entendu s'éteindre dans l'escalier les pasdii garçon, le faux Poirier ou le vrai Gibassier, comme on voudra, rouvrit sa porte.

Juste au même moment, M. Sarranti, de son côté, ouvrait ia sienne.

Gibassier tint sa porte non pas fermée, mais poussée contre le chambranle.

M. Sarranti donnait à la fille de chambre qui venait de faire son lit quelques ordres indiquant que, dans une heure ou deux, il serait de retour.

^ Oh! oh! se dit Gibassier, il paraît que, malgré l'heun: avancée, voici mon voisin qui va faire un petit tour. Voyons de quel côté il s'acheminera.

Gibassier éteignit les deux bougies qui brûlaient sur sa table, et ouvrit sa fenêtre avant que M. Sarranti eût franchi le seuil de la porte de la rue.

SALVATOR ÏA

Ud iDStanfc après, ilie vk sorti-r et prendre la rue SaintiLndré-des-Arcs.

^ Je saisf bien sûr qu'il reviendra» se dit-il, puisqu'il ne pouvait deviner que j'étais là à écouter les ordres qu'il don- Dait. Mais bahl pas de papesse, faisons notre métier en conscience, et saohonsioù ik ««•..

Il descendit rapidement ei le suivit à travers la rue de Bussy, le marché Saint-'Germain, la place Saint-Sulpice, et la rue du Pot-de-fer, où il le vit entrer dans une maison, sans même regarder le numéro.

Gibassier fut plus curieux que lui : M. Sarranti était entré an no 28.

Gibassier remonta la rue, s'effaça le long de l'hôtel Cossé- Brissac et attendit.

Il n'attendit pas longtemps : H. Steranti ne fit qu'entrer et sortir.

Mais, alors, au lieu de descendre la rue du Pot-de-Fer, il la remonta, c'est-à-dire qu'il passa devant Gibassier, qui se retourna prudemment et pudiquement du côté du mur, et prit la rue de Yaugirard. Après avoir suivi quelque temps cette rue, puis longé le théâtre de TOdéon du côté de l'entrée des acteurs, puis traversé la place Saint-Michel, M^ Sar-' ranti s'enfonça dans la rue des Postes, et arriva devant une maison dont, cette fois, il regarda le numéro.

Celte maison, nos lecteurs la connaissent déjli, ou, s'ils ne la reconnaissent pas, ils vont la reconnaître à première désignation. Située à côté de l'impasse des Vignes, et en face de la rue du Puits-qui-parle, elle n'était autre que cette espèce de gobelet magique par lequel, pareils à des muscades, avaient disparu ces carbonari cherchés si inutilement, par M. Jackal, dans la maison, et si miraculeusement retrouvés, par lui, dians sa périlleuse descente près de Gibassier

L'ex-forçat pâlit en apercevant cette fameuse rue du Puits- {ui-parle, et, dans cette rue, le puits où il avait passé de s: ongues et si tristes heures. Un vague frisson lui passa pai outle corps, et une sueur froide mouilla son front. Pour la première fois, depuis son départ de THôtel-Dleu pour Kehl, il éprouva une douloureuse impression.

La rue était solitaire. M. Sarranti, arrivé devant la maison, l'arrêta^ attendant sani^ doute pour entrer les quatre autres

compagnons nécessaires à VintroducUon, qui, on se le rap* pelie, avait lieu cinq par cinq.

BientôUroia hommes enveloppés de manteaux apparurent, vinrent droit à M. Sarranti ; et, 9près avoir échangé le signe de reconnaissance, tous quatre attendirent le cinquième.

Gibassier regarda autour de lui pour voir si le cinquième n'arrivait pas, et, n'en voyant pas même poindre l'ombre, il jugea que c'était le moment de faire un coup de maître.

Initié, par M. Jackai, aux mystères de cette maison, fami* lier avec les signes maçonniques de toutes les sociétés secrètes, il marcha droit au groupe, prit la première main étendue vers lui, et fit le signe de reconnaissance : — ce signe consistait à tourner trois fois la main de dedans en dehors.

Alors, un des hommes mit la clef dans la serrure, et ils entrèrent tous cinq.

L'intérieur de la maison était réparé et repeint de manière è ne laisser aucune trace du passage de Carmagnole à travers la muraille, et de la chute de Vol-au-Vent à travers le châssis.

Cette fois, il n'était pas même question de descendre dans les catacombes. Quatre chefs inconnus les uns aux autres avaient été convoqués pour recevoir les confidences de H. Sarranti.

Celui-ci leur annonça qu'avant trois jours, le duc de Reichstadt serait à Saint-Leu-Taverny, où il resterait caché jusqu'au moment où Ton surait besoin de montrer au peuple le drapeau au nom duquel on se soulevait.

Comme l'habitude des affiliés était de profiter, pour dérouter la police, de chaque occasion qui se présentait de se réunir, il fut convenu que, le convoi de M. le duc de la Ro* chefoucauld devant avoir lieu le lendemain, toutes les loges et toutes les ventes se trouveraient soit dans l'église de l'Assomption, soit dans les rues environnantes.

Là, on recevrait les dernières instructions de la haute vente.

En tout cas, jusqu'à l'arrivée du duc de Reichstadt, un comité demeurerait en permanence.

On se sépara à une heure du matin.

Gibassier n'avait qu'une crainte : c'était de rencontrer, à Japorte, l'affilié dont il avait pris la place; celui-ci n'y était

SALYATOR 17

pas. Sans cloute étaiMl venu; mais, ne voyant pas arriver ses quatre compagnons, il s'était ennuyé de les attendre, et, croyant TafTaire remise, il était rentré chez lui.

M. Sarranti quitta ses quatre compagnons à la porte, et Gibassier, ne doutant point qu'il ne rentrât à Thôlel du Grand-Turc, disparut à l'angle de la première rue, et, prenant ses jambes à son cou, le précéda de dix minutes, rentra, se mit à table, et mangea avec la faim d'un voyageur qui a fait trente-cinq ou quarante lieues à franc étrier, et la «atisfaction/d'un homme qui a consciencieusement rempli son devoir.

Aussi reçut-il la douce récompense de toutes ses peines en entendant dans l'escalier le pas de M. Sarranti, qu'il avait déjà étudié de façon à le reconnaître entre mille.

La porte du n<>6 s'ouvrit et se referma.

Puis Gibassier entendit le grincement de la clef qui tournait deux fois dans la serrure. C'était un signe certain que M. Sarranti était rentré pour ne plus sortir, au moins jusqu'au lendemain matin.

-> Bonne nuit, cher voisin I murmura Gibassier.

Puis il sonna le garçon.

Le garçon parut.

— Vous ferez entrer chez moi, demain matin... ou plutôt aujourd'hui à sept heures, dit Gibassier en se reprenant, un commissionnaire. Il aura une lettre très-pressée à porter en ville.

— Si monsieur veut me donner la lettre, dit le garçon , on ne le réveillera pas pour si peu de chose.

— D'abord, dit Gibassier, ma lettre n'est pas peu de chose; puis, ajouta-t-il, je ne serais point fâché d'être réveillé de bonne heure.

Le garçon s'inclina en signe d'obéissance, et enleva le couvert; seulement, Gibassier le pria de laisser dans le chambre un magnifique poulet froid^t ce qui restait de sa seconde bouteille de vin de Bordeaux, disant que, comme le roi Louis XIV, il n'aimait point à dormir sans avoir un en ea« à la portée de sa main.

Le garçon posa sur la cheminée le poulet intact et la bou« teille entamée.

Puis il se retira, promettant de faire entrer le commissionnaire à sept heures précises du matin.

tS SALVATOR

Le garçon' sorti, Gibassier ferma sa pcftie àsen tonr, oayrit le secrétaire, dans lequel il s'était d'avance assuré de trouver une plume, de l'encre et du papier, et se- mit, à Tintention de M. Jackal, à écrire ses impressions de voyage depuis Kehl jusqu'à Paris.

Après quoi, il se coucha.'

A sept heures, le commissionnaire frappait à la porte.

Gibassier^ déjà levé, déjà habillé, déjà prêt à entrer ea campagne, cria :

— Entrez I

Le commissionnaire entra.

Gibassier jeta sur lui un rapide coup d'œil, et, avant même que cet homme eût prononcé un seul mot, reconnut l'Auvergnat pur sang : il pouvait ton toute confiance lui remettre son message.

Il lui donna douze sous au lieu de dix, lui expliqua t«us les détours du palais* de la rue de Jérusalem, le prévint que la personne à laquelle 4a lettre était adressée devait être aiv rivée le matin même d'un grand voyage, ou arriverait dans la journée.

Si la personne était arrivée, il lui remettrait la lettre en mains propres de la part de M. Bagnères de Toulon : — c'était te nom aristocratique de Gibassier; — si la personne n'était point arrivée, il laisserait la lettre à son secrétaire.

L'Auvergnat partit, complètement renseigné.

Une heure s'écoula. La porte de M. Sarranti restait fe^mée; seulement, on Tenteadalt allar^ venir et remuer les meubles dans sa chambre.

Gibassier, pour faire quelque chose, résolut de déjeuner*

Il sonna le garçon,, se fit mettre son couvert, servir son poulet et son reste de vin de Bordeaux, et renvoya le garçon.

Gibassier avait déjà enfoncé sa fourchette dans la cuisse de son poulet; il avait déjà approché son couteau du joint de l'aile dans l'articulaiion de laquelle il s'apprêtait à le faire glisser, quand la porte de son voisin grinça sur ses gonds.

— Diable 1 fit-il en se levant, il me semble que nous sor^ tons de bien bonne heure.

Ses yeux se portèrent sur la pendule : elle marquait huitheures un quart.

' — ' £h ! eh ! fit-il, pas de si bonne heure déjà. M. Sarranti deseendit l'esealier.

SALVATOâ 1»

Comme la veille, Gibassier courut à sa feuétre, sans l'ouvrir celte fois, écartant seulement les rideaux; mais il attendit vainement : M. Sarranti ne parut pas sur la place.

— Oh ! oh! se dit Gibassier, que fait-il donc en bas? réglerait-il son compte? car il est impossible qu'il soit sorti si vite, que je sois trop tard arrivé à la fenêtre... A moins, pensa-t-ilt qu'il n'ait longé la muraille; en ce cas même, il ne saurait être loin.

Et Gibassier, ouvrant rapidement la fenêtre, se pencha en dehors pour explorer la place en tout sens.

Rien qui ressemblât à M. Sarranti.

Il attendit quatre ou cinq minutes environ, et, ne pouvant deviner pourquoi M. Sarranti ne sortait point, il s'apprêtait à descendre pour demander de ses nouvelles, lorsque, enfm, il le vit franchir le seuil de la porte, et se diriger, comme la veille, vers la rue Saint- André-des- Arcs.

-^ Je me doute bien où tu vas, murmura Gibassier : tu vas rue du Pot-de-Fer. Tu as trouvé visage de bois hier, et tu vas voir si tu seraa plus heureux ce matin. Je pourrais bien me dispenser de te suivre, mais le devoir avant tout.

£i Gibassier, prenant son chapeau et son cache-nez, descendit, laissant son poulet intact, en reconnaissant la bonté de la Providence, qui lui imposait cette petite course matinale pour lui ouvrir l'appétit.

Mais, à sa grande stupéfaction, il fut arrêté, sur la deroière marche de l'escalier, par un homme qu'à sa figure et à son air il reconnut à l'instant même pour un agent subalterne de la police.

— Vos papiers? lui demanda celui-ci.

— Mes papiers? répéta Gibassier stupéfait.

— Pardieul répéta l'agent, vous savez bien que, pour loger en hôtel garni, il faut des papiers.

— C'est juste, dit Gibassier; seulement, je ne croyais pas Que, pour venir de Bondy à Paris, on eût besoin de passe* port.

— Si on a son appartement à Paris, ou &î on loge ches un ami, non; mais, si on loge en hôtel garnie oui.

--Ah! c'est juste, dit Gibassier, qui savait mieux que personne, par l'expérience qu'il en avait faite dans le passé, ^ nécessité d'un passe-port pouf trouver un gite; aussi» on va vous les montrer, ses papiers.

20 SâLVâTOK

Et il fouilla dans toutes les poches de sa castorine.

Les poches de la castorine de Gibassîer étaient vides.

^ Que diable ai-je donc fait de mes papiers? dit-il.

L'agent fit un geste qu'on pouvait traduire par ces mots : Y Du moment où un homme ne trouve pas ses papiers tout tie suite, il ne les trouve jamais. »

Et, d'un geste, il recommanda la surveillance à deux ùommes vêtus de .redingotes noires, et portant de grosses cannes, qui attendaient sous la grande porte de l'auberge.

— Ah ! mordieu ! dit Gibassier, je sais ce que j'en ai fait, de mes papiers.

— Ah ! tant mieux t fit l'agent.

— Je les ai laissés à l'hôtel de la poste de Bondy, quand j'ai quitté mon déguisement de courrier pour prendre mon costume de postillon.

— Hein ? fit l'agent.

— Oui, dit Gibassier en riant; heureusement que je n^n ai pas besoin, de papiers.

— Comment, vous n'en avez pa% besotn 7

— Non.

Puis, s'approchant de l'oreille de l'agent :

— Je suis des vôtres, dit-il.

— Des nôtres ?

— Oui, laissez-moi donc passer.

— Ab ! ah I vous êtes pressé, à ce qu'il paraît?

— Je suis quelqu'un, dit Gibassier d'un air de connivence et en clignant de l'œil.

— Vous suivez quelqu'un?

— Je suis un conspirateur et des plus dangereux. ~ Vraiment ! et où est ce quelqu'un.

-> Parbleu! vous avez dû le voir, c'est l'homme qui vient de descendre; cinquante ans, moustaches grisonnantes, cheveux coupés en brosse, tournure militaire. Vous ne l'avez pas vu ?

— Si fait, je l'ai vu.

— Eh bien, alors, dit Gibassier riant toujours, c'est lui qu'il fallait arrêter, et non pas moi.

— Oui, mais, comme lui avait ses papiers, et parfaitement en règle, je l'ai laissé passer, et, comme vous n'avez pas les vôtres, je vous arrête.

— Comment! vous m'arrêtez?

— Sans doute; est-ce que vous croyez que je vais me gêner pour cela ?

— Vous m'arrêtez, moi?

— Oui, vous.

— Moi, agent particulier de M. Jackal?

— La preuve?...

— Boni la preuve, je vous la donnerai, et ce ne sera pas difïicile.

— Donnez-la, alors.

— Mais, en attendant, s'écria Gibassier, mon homme se sauve peut-être.

— Oui, je comprends, et vous ne seriez pas fâché d'en faire autant que lui.

— Moi, me sauver? Ah! par exemple, pourquoi faire? On voit bien que vous ne me connaissez past Me sauver, non; je trouve ma nouvelle position trop agréable...

— Allons! allons 1 dit l'agent, assez de paroles comme cela.

— Gomment, assez de paroles comme...?

— Oui, suivez-nous, ou bien...

— Ou bien quoi?

^ Ou bien on ira requérir la force armée.

^ Mais, puisque je vous dis, répéta Gibassier écumant de colère, que j'appartiens à la police particulière de M. Jackal.

L'agent le regarda d'un air de mépris qui voulait dire : « Fat que vous êtes ! »

Et il haussa les épaules, en faisant signe aux deux agents en redingote noire de venir à son aide.

Ceux-ci s'avancèrent en hommes dressés à cet exercice.

— Prenez garde, mon ami 1 dit Gibassier.

— Je ne suis pas l'ami des individus qui n'ont pas de papiers, répondit l'agent.

— M. Jackal vous punira sévèrement.

— Ma consigne est de conduire à la préfecture de police les voyageurs qui n'ont pas de passe-port; vous n'avez pas de passe* port, je vous conduis à la préfecture de police; rien de plus simple que cela.

— Mais, sacrebleu ! je vous dis...

— Montrez votre œtV.

— Mon œil ? dit Gibassier. C'est bon pour des agents subalternes comme vous, d'avoir un œil; mais, moi.*.

— Oui, VOUS en avez deux, vous, je comprends l eh bien, cela fait que vous reconnaîirez mieux le chemin gue noas allons suivre. En route l

— Vous le voulez ! dit Gibassier.

— Je crois bien que je le veux.

— Ne vous en prenez qu'à vous du mal qui vous arrivera.

— Allons, allons, assez jaspiné comme cela : suivez-moi de bonne volonté, ou bien on sera obligé d'employer la force.

El l'agent tira de sa poche une jolte petite paire de pouceltes, qui ne demandait que l'honneur de faire connaissance avec les mains de Gibassier.

-^ Soil ! dit Gibassier, qui comprit la fausse position où il était, et celle plus fausse où il pouvait se mettre; je vous suis.

— Alors, j'aurai l'honneur de vous ofTrir le bras, tandis que ces deux messieurs nous suivront par derrière, dit l'a-gent^ attendu que vous m'avez l'air d'un gaillard capable de nous brûler la politesse au premier coin de rue.

— J'ai fait mon devoir, dit Gibassier en levant la main au ciel comme pour prendre Dieu à témoin qu'il avait, en effet, lutté jusqu'au bout.

— Allons, voire bras, et mieux que cela.

Gibassier savait comment le bras d'un homme qu'on arrête se pose sur le bras de l'homme qui l'arrête. Il ne se fit donc pas prier davantage, et donna toute facihté à l'agent.

Celui-ci reconnut une pratique.

— Ah ! dit-il, ce n'est pas la première fois que cela vous arrive, mon bonhomme.

Gibassier regarda l'agent de l'air d'un homme qui dit en lui-même : • Soit 1 mais rira bien qui rira le dernier. » Puis, tout haut :

— Marchons, dii-il résolument.

Et Gibassier et l'agent sortirent de l'hôtel du Grand-Turc, bras dessus, bras dessous, comme deux bons et vieux amis.

Les deux argousins venaient ensuite, avec l'attention dé* licate de ne pas avoir l'air d'être, comme Grippe-Soleil, de la société de monseigneur.

SALVATOR tZ

Le triomphe de GibasBier.

Gibassier et Tagent se dirigèrent donc, ou plutôt Tagent de police dirigea Gibassier vers la rue de Jérusalem.

D'après les précautions prises par le vérificateur des passe-porls, on comprend que toute fuite était impossible.

Ajoutons, au reste, à la gloire de Gibassier, que Tidée de fuir ne lui vint même pas.

Il y a plus : Tair narquois de sa physionomie, le sourire de compassion qui voltigeait sur ses lèvres, en regardant ragent, la façon insouciante, dégagée et hautaine dont il se laissait conduire à la préfecture de police, révélaient une conscience tranquille. En un mot, il paraissait en avoir pris son parti et marchait en martyr orgueilleux bien plus qu'en victime résignée.

De temps en temps, l'agent lui jetait un regard de côté.

A mesure que Gibassier approchait de la préfecture, au Heu cb s'assombrir, son front s'éclaircissait. C'est que, d'avance, il songeait à la tempête d'imprécations que la colère de M. Jackal, à son retour, ferait tomber sur la tête du malencontreux agent.

Cette sérénité, qui brille comme une auréole autour des fronts purs, commença d'épouvanter le conducteur de Gibassier. Pendant le premier quart du chemin, il n'avait fait aucun douie d'amener une importante capture; à ffloltié chemin, il doutait; aux trois quarts de la route, il était convaincu qu'il avait fait une bêtise.

Cette colère de M. Jackal, dont Gibasaler l'avait menacé,

commençait déjà à gronder, lui semblaiUil^ au-dessus de sa tête.

li en résulta que, peu à peu, le bras de l'agent se desserra, laissant au bras de Gibassier la liberté de ses mouvements.

Gibassier remarqua cette liberté relative qui lui était accor. (Xe; mais, comme il ne se méprenait pas à la cause qui desserrait le deltoïde et le biceps de son compagnon, il n'y Tharut faire aucune attention.

L'agent, qui espérait recevoir des actions de grâce de son prisonnier, fut on ne peut plus inquiet lorsqu'il remarqua qu'au fur et à mesure que son propre bras se relâchait, celui de Gibassier se resserrait.

Il avait fait un prisonnier qui ne voulait plus le lAcher.

— Diable! se dit-il à lui-même, me serais-je fourvoyé ? Il s'arrêta un moment pouf réfléchir, regarda Gibassier

de la tête aux pieds, et voyant que celui-ci, de son côté, le regardait des pieds à la tête avec un air goguenard qui devenait de plus en plus inquiétant :

— Monsieur, lui dit-il, vous connaissez la rigidité de nos devoirs. On nous dit : c Arrêtez ! > et nous arrêtons ; il en résulte parfois que nous tombons dans des erreurs déplorables. Il est bien vrai que, la plupart du temps, nous mettons la main sur des criminels; mais il arrive aussi parfois que, par erreur, nous nous égarons sur d'honnêtes gens.

— Vous croyez ? dit Gibassier d'un air gouailleur.

* — Et même sur de très-honnêtes gens, répéta l'agent.

Gibassier le regarda d'un air qui signifiait : c J'en suis la preuve vivante. >

La sérénité de ce regard acheva de démonter l'homme de police, et ce fut sur le ton de la plus exquise politesse qu'il ajouta :

— J'ai peur, monsieur, d'avoir fait une méprise de ce genre; mais il est encore temps de la réparer...

— Eh I que voulez->vous dire ? demanda dédaigneusement Gibassier.

— Je veux dire, monsieur, que j'ai peur d'avoir arrêté un honnête homme.

— Je le crois bien, parbleu ! que vous devez en avoir peur, répondit le forçat en le regardant d'un œil sévère.

— Je vous avais pris à la première vue pour un personnage

SALVATOU 71

équivoque ; mais je vois, maintenant, qu'il n'en est rien, et, qu'au contraire, vous êtes des nôtres.

— Des vôtres ? dit dédaigneusement Gibassier.

— Et, reprit humblement l'agent, comme je le disais tout à l'heure, puisqu'il est temps encore de réparer cetle petite méprise...

— Non, monsieur, il n'est plus temps, répondit vivement Gibassier, puisque, grâce à cette méprise, l'homme sur lequel j'étais chargé de veiller s'est échappé... Et quel est cet homme ? Un conspirateur qui aura peut-être renversé le gouvernement dans huit jours...

— Monsieur, répondit l'agent, si vous voulez, nous allons BOUS mettre tous les deux à sa poursuite, et c'est bien le diable si, à nous deux...

Ce n'était point l'affaire de Gibassier de partager, avec qui que ce fût, l'honneur de la capture de M. Sarranti. Aussi, interrompant son confrère subalterne :

— Non, monsieur, dit-il, et, s'il vous plaît, vous achèverez ce que vous avez commencé.

^Oht non, fit l'agent.

— Oh 1 si, fit Gibassier.

— Non, reprit l'agent, et la preuve, c'est que je m'en vais.

— Vous vous en allez ?

— Oui.

— Vous vous en allez, comment ?.„

— Comme on s'en va. Je vous présente mes respects, et vous tourne le dos.

Et, en efTet, l'agent, pirouettant sur ses talons, tournait le iqs à Gibassier, quand celui-ci, à son tour, le saisissant par le bras, et lui faisant décrire un demi-cercle à gauche :

— Non pas, dit-il, vous m'avez arrêté pour me conduire à la préfecture de police, et vous m'y conduirez.

— Je ne vous y conduirai pas.

— Ah î vous m'y conduirez, morbleu î ou vous direz pourquoi. Si je perds mon homme, il faut que M. Jackal sache qui me l'a fait perdre.

— Non, monsieur, non !

— Alors, dit Gibassier, c'est moi qui vous arrête et qui vous y conduis, à la préfecture, entendez-vous ?

— Vous m'arrêtez, vous?

— Oui, moi.

— Et de quel droit?

— Du droit du plus fort.

•— Je vais appeler mes «deux hommes.

— N'en faites rien, tDu j'appelle les passants. Vous savez que vous n'êtes pas adorés, messieurs de la rousse; et, si je raconte qu'après m'avoir arrêté sans raison, vous voulez me relâcher, de peur d'être puni de votre abus d'autorité., nous sommes si près de la rivière, ma foil...

L'hommede police devint blanc comme un linge; les pat sants commençaient, en effet, à s'amasser. Il savait, pai expérience, que le peuple, à cette époque, n'était pas tendre pour les mouchards. Il regarda Gibassier d'un air si suppliant, qu'il fut sur le point de l'altendrir.

Mais, nourri des maximes de M. de Talleyrand, Gibassier repoussa ce premier mouvement : il fallait, avant tout, qu'il fût justifié auprès de M. Jackal.

Il serra donc sa main en manière de tenaille autour du poignet de l'agent, et, de prisonnier devenant gendarme, il le conduisit bon gré mal gré à la préfecture.

La cour de la préfecture était pleine d'une foule inaccoutumée.

Que venait faire là cette foule?

Nous avons dit, dans un chapitre précédent, qu'on sentait vaguement passer dans l'air quelque chose comme les premières brises d'une émeute.

Celte foule qui remplissait la cour de la préfecture était composée des personnes qui devaient jouer un rôle dans l'émeute, et qui venaient prendre le mot d'ordre.

Gibassier, habitué depuis sa jeunesse à entrer dans la cour de la préfecture avec les menottes aux pouces, et à en sortir dans une voiture grillée, éprouva une joie sans mélange à faire son entrée dans cette cour, condjuisant au heu d'être conduit.

L'entrée de Gibassier fut vraiment une entrée triomphale. Il se tenait tête haute et le nez au vent, tandis que son malheureux prisonnier le suivait comme la frégate désemparée suit le vaisseau de haut bord qui la remorque, toutes voiles au vent et pavillon déployé.'

Il y eut un moment de doute dans cette honorable foule. On croyait Gibassier à sa bastide de Toulon, et voilà que,

sàl>âtor ît

towl à eonp, Gibassier apparaissait comme un chef en fono* tions. '

Maïs Gibassief, voyantle doute où l'on était à son égard, salna à droite, à gsfoehe, les ans. d'ua air amical^ les autres d'un air prolecteur; de sorte qu'à ce salut, un doux murmure s'éleva, et que plusieurs vinrent à lui avec un empressement qui témoignait de leur bonheur à retrouver un ancien confrère;

On échangea mille poignées de mains et mille comphn ments, et, cela, à la' grande confusion du pauvre agent, que Gîbassier commençait à regarder en pitié. Puis on présenta Gibassler au doyen de la brigade, vénérable faussaire qui, comme Gibassier, à certaines conditions débattues entre lui et M. Jackal, avait fait sa rentrée dans le monde. Il sortait de Brest; aussi, n'avait -il point connu Gibassier et Gibassier ne le connaissait- il point; mais ce dernier, dans ses veillées au bord de la Méditerranée, avait si souvent entendu parler de cet illustre vieillard, que, depuis longtemps, il désirait serrer ses vénérables mains.

Le doyen Taccueillit paternellement.

— Mon fils, lui dit-il, il y a longtemps que je souhaitais de vous voir. J'ai beaucoup connu monsieur votre père...

— Mon père ? dit Gibassier, qui ne s'était jamais connu de père. Voilà un gaillard qui est plus heureux que moi.

— Et c'est un véritable bonheur, continua le doyen, que de retrouver en vous les traits de cet homme de bien. SI vous avez besoin de quelques conseils, disposez de moi, mon fils; je me mets à votre disposition.

La compagnie entière semblait envieuse de ce brevet de gjrand homme que son doyen venait de donner à Gibassier.

Ëlio entoura le forçat, et, au bout de cinq minutes, M. Ba* gnères de Toulon avait reçu, aux yeux de l'agent, compLé* tement abruti par un pareil triomphe, mille offres de services et mille protestations d'amitié.

Gibassier le regavdft de l'ait; d'An homme qui dît : « Eh iten, vous at^e menti ? ji

L'agent courba la (été.

— * Voyons maintenam^ilai dit Gibassier; avouez franchement que vous> n'êtes qu'un âne.

— Je l'arouft franekematiti répondit l'hommie 'de police.

qui eût bien avoué autre chose encore si Gibassier Fen eût prié.

— Eh bien, dit Gibassier, du moment où vous avouez cela, l'honneur est satisfait, et je vous promets d'être clément envers vous au retour de M. Jackal.

— Au retour de M. Jackal? demanda l'agent.

— Oui, au retour de M. Jackal, je me contenterai de lui présenter votre méprise comme un excès de zèle. Vous yoyei que je suis bon diable.

— Mais M. Jackal est revenu, dit l'agent, qui, craignant de voir refroidir la bonne volonté de Gibassier, tenait à en profiter sans retard.

— Gomment I M. Jackal est revenu? s'écria Gibassier.

— Oui, sans doute.

•» Et depuis quand ?

— Depuis ce matin six heures.

— Et vous ne me le disiez pas! s'écria Gibassier d'une voix tonnante.

— Vous ne me l'aviez pas demandé, Excelleace, répondit humblement l'agent.

— Vous avez raison, mon ami, dit Gibassier en s'adoucissant.

— Mon ami! murmura l'agent; tu m'as appelé ton ami, 6 grand homme! ordonne, que puis-je faire pour toi?

— > Mais nous rendre près de M. Jackal, mordieul et sans perdre une minute.

— Marchons, dit l'agent en faisant des pas d'un mètre, quoique l'écartement normal de ses jambes ne fût que de deux pieds et demi.

Gibassier salua l'assemblée d'un dernier signe de la main, traversa la cour, s'enfonça de quelques pas sous la voûte qui fait face à la porte, prit à gauche ce même petit escalier que nous avons vu prendre à Salvator, monta deux étages,, enfila un corridor sombre à droite, et arriva devant la porte du cabinet de M. Jackal.

Le garçon de bureau de service, reconnaissant, non pas Gibassier, mais l'agent, ouvrit immédiatement la porte de M. Jackal.

~ Eh bien, que faites-vous, drMe? dit M. Jackal. Ne vous ai-je pas dit que je n'y étais que pour Gibassier?

— Me voilà, cher monsieur Jackal ! cria Gibassier.

SALYATOR 29

Puis, se tournant vers l'agent :

— Il n'y était que pour moi, vous entendez? - L'agent se retint à deux mains pour ne pas tomber à

genoux.

— Allons, dit Gibassier, suivez-moi; je vous ai promis d*étre clément, et je tiendrai ma promesse.

Et il entra cbez M. Jackal.

— Cilomment, c'est vous, Gibassier? dit le chef suprême; j'avais donné votre nom è tout hasard...

— Et je suis on ne peut plus fier de ce souvenir, monsieur dit Gibassier.

— Vous avez donc quitté votre homme? demanda H. Jackal.

— Hélas 1 monsieur, répondit Gibassier, c'est lui qui m'a quitté.

M. Jackal fronça sévèrement le sourcil. Gibassier donna un coup de coude à Tagent comme pour lui dire : « Vous voyez que vous m'avez fourré dans un fichu pétrin. »

— Monsieur, dit Gibassier montrant le coupable, interrogez cet homme; je neveux pas aggraver sa position; il vous dira tout.

M. Jackal leva ses lunettes jusqu'au haut de son front, afin de reconnaître celui à qui il avait affaire.

— Ahl c'est toi, Fourrichon, dit-il; approche et dis-nous en quoi tu es cause que mes ordres n'ont pas été exécutés.

Fourrichon vit qu'il n'y avait pas moyen de biaiser. Il en prit son parti, et, comme un témoin devant un tribunal, il dit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

— Vous êtes un ânê 1 dit M. Jackal à l'agent.

— C'est ce que Son Excellence M. le comte Bagnères de Toulon m'a déjà fait l'honneur de me dire, répondit l'homme de police avec une profonde contrition.

M. Jackal parut chercher quel pouvait être l'illustre personnage qui l'avait devancé en émettant sur Fourrichon une opinion si bien en harmonie avec la sienne.

— C'est moi, dit Gibassier en s'inclinant.

— Ah I très-bien, très-bien, dit M. Jackal. Vous vous êtes fait Bgeni'ilhomme?

— Oui, monsieur, dit Gibassier; mais je dois vous dire, que j'ai promis à cet infortuné, en vertu de son profond

dO> SALVATOR

repentir, d'appeler sur lui toute votre iadulgence. Il n'a, çnr ma parole, péché que par trop de zèle.

— > A la demande* de notre amé et féal Gibassier, dit avec majesté M. Jackal, nous vous accordons rémission pleine et entière de votre faute. Allez en paix et ne péchez plus t

Puis, congédiant de la main le malheureux agent, qui sortit à reculons :

— Voulez* vous, mon cher Gibassier, dit m. Jackal, me faire /honneur d'accepter la moitié de mon ;modeste déjeuner?

-<> Avec une joie véritable, monslieur Jackal, répondit Gibassier.

— Passons donc dans la salle à manger, dit M. Jackal eo hii montrant le chemin.

Gibassier suivit M. Jackal.

LaseoondeTae.

M. Jackal indiqua de la main une chaise à Gibassier;

Celte chaise était placée en face de lui, de l'autre côté de la table.

En lui indiquant la chaise, il lui fit signe de s'asseoir^ mais Gibassier, jaloux de montrer à M. Jackal qu'il n'était point étranger aux lois de la civilité puérile et honaéte :

— Permettez-moi avant tout, dit-il, de vous féUciter, cher monsieur Jackal, sur votre retour à Paris.

— Acceptez, de ma part, des félicitations semblables sur le même sujet, répondit cour loisement M. Jackal.

— J'aime à croire, dit Gibassier, que votre voyage s'est effectué heureusement.

•—Le plus haureusemeat du mcmde, cber monsieur

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