SA LT AT OR SI
GIbassier; mais trév0 aux compliraeotSy je yo» prie : faites comme moi, asseyez-^vous.
Gibassier s^aseit.
— Prenez une côtelette.
Gibassier piqpua une côteielte.
— Tendez votre verre.
Gibassier tendit son verre.
— La, maintenant, dit Mj Jackal, mangez, buvez, et écoutez-moî.
— Je suis tout oreilles, dit Gibassier len mordant à belles dents dans la noix de sa côtelette.
— Donc, continua M. Jackal^ par Tânerie de cet agent, vous avez perdu de vue votre homme, cher monsieur Gibassier?
— Hélas! répondit Gibassier en posant l'os dénudé de sa côtelette sur une assiette, vous m'en, voyez au désespoir I... Être chargé d'une mission de cette importanee, l'accomplir à sa gloire, — le- mot peut se dire, — etéchouer ao port 1
— C'est du maibeur.
— Je vivrais cent ans, que je ne me pardonnerais pas..» £t Gibassier fit un geste de désespoir.
— Eh bien, dit tranquillement M. Jackai, après avoir hamé un verre de bordeaux, et fait claper sa langue, je serai plus indulgent, je vous le pardonnerai, moi t
— Non, non, monsieur Jackal; non, je n'accepte pas votre? pardon, dit Gibassier; je me suis conduit comme une huître; pour tout dire, j'ai encore été plus béte que l'agent*
— Que vouliez-vous faire contre lui, cher n^onsieur Gibassier? Il me semble qu'il y a un proverbe approprié à cette circonstance : « Contre la force... i
— Je^ devais l'assommer d'un coup de poing, et courir après M. Sarranti.
-*Y<ms n'auriez pasffaît deux pas sans être avrêté parles agents de garde.
— Oh I fit Gibassier menaiçant, comme Ajax, les dieux du peing.
•» Mais, puisque je veius répète que je vous pardonne, refyrit M. JackaL
— Alors, si vous me pard^onnez^ dit GU)assier renonçant à la pantomime expressive à laquelle il se livrait; c'est que vous avez un moyen de retrouver no^e homme. Vous me permettes de dii^ notre lMBme> n'est-^e pas f
— Allons, pas mal, répondit M. Jackal, ravi de la preuve d'intelligence que venait de lui donner Gibassier en devinant que, s'il n'était pas inquiet, c'est qu'il avait sujet de ne pas l'être. Pas mal! et je vous autorise, mon cher Gibassier, ne fut-ce que pour vous récompenser, à appeler M. Sarranti notre homme; car, enfin^ il vous appartient autant, à vous qui l'avez perdu après l'avoir déooHvert, qu'il m'appartient, à moi qui l'ai retrouvé après que vous l'aviez perdu.
•— Ce n'est pas possible, dit Gibassier stupéfait. •^ Qu'est-ce qui n'est pas possible?
— Que vous l'ayez retrouvé.
— C'est cependant ainsi.
*- Comment cela peut-il se faire? Il y a une heure à peine que je Tai perdu!
--'Et, moi, il n'y a que cinq minutes que je l'ai retrouvé.
— De façon que vous le tenez? demanda Gibassier.
— Oh! non pas; vous savez que nous devons procéder avec lui d'une façon toute particulière. Je le tiendrai, ou plutôt c'est vous qui le tiendrez... Seulement, cette fois, ne le perdez plus, car je ne pourrais décemment le faire afficher.
C'était bien aussi l'espoir de Gibassier, de le retrouver. Il y avait eu, la veille, dans la rue des Postes, entre les quatre conspirateurs et M. Sarranti, rendez-vous pris à l'église de l'Assomption; mais M. Sarranti pouvait concevoir quelque doute, et ne pas se rendre à cette église.
D'ailleurs, Gibassier ne voulait pas avoir l'air de posséder d'avance ce point de repère.
Il était donc arrivé résolu à mettre sur le compte de son génie la reme de Sarranti, comme on dit en termes de chasse.
— Et comment le retrouverai-je? demanda Gibassier.
— En suivant sa piste.
— Mais, puisque je l'ai perdue...
— Il n'y a pas de piste perdue, Gibassier, avec un pîqueur comme moi et un limier comme vous.
— Alors, dit Gibassier, convaincu que M. Jackal se vantait, et voulant le pousser à bout, alors, il n'y a pas un moment à perdre.
Et il se leva comme pour courir après M. Sarranti.
— Au nom de Sa Majesté, dont vous avez l'honneur de
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sauver la couronne, je vous remercie de ce noble empressement, cher monsieur Gibassier, dit M. Jackal.
— Je suis le plus humble, mais le plus dévoué sujet du roi I dit Gibassier en s'inclinant avec modestie.
— Bien! fit M. Jackal; et soyez sûr que votre dévouement sera récompensé. Ce ne sont point les rois qu'on peut accuser d'être ingrats.
— Non, ce sont les peuples, répondît Gibassier en levant philosophiquement les yeux au ciel. Ah!...
— Bravo 1
— En tout cas, cher monsieur Jackal, en dehors de l'iU'* gratitude des rois et de la reconnaissance des peuples» laissez-moi vous dire que je suis tout à votre disposition.
— Non^ vous me ferez bien l'amitié de manger une aile de ce poulet.
— Mais, s'il nous échappe tandis que nous mangerons cette aile?...
— Il ne nous échappera pas : il nous attend.
— Où donc cela?
— A l'église.
Gibassier regarda H. Jackal avec un étonnement croissant. Gomment M. Jackal était-il, sur ce point, presque aussi bien instruit que lui?
N^importe, il résolut de voir jusqu'où allait la science de M. Jackal.
^ A l'église! s'écria-t-il. J'aurais dû m'en douter.
•^ Et pourquoi cela ? demanda M. Jackal.
— Parce que, répondit Gibassier, un homme qui brûle le pavé des grandes routes de cette formidable façon n'a d'excuse que s'il court à son salut.
— ;De mieux en mieux, cher monsieur Gibassier! dît le chef de police. Je vois que vous êtes quelque peu observateur, et je vous en félicite, puisque désormais votre élat sera d'observer. C'est donc, je vous le répète, à l'église que vous trouverez votre homme.
Gibassier voulut voir si M. Jackal était renseigné jusqu'au bout.
— Et à quelle église? demanda-t-il espérant le prendre en défaut.
— A l'église de l'Assomption, répondit simplement M. JackaL
Gibassier marchait de surprise en surprise.
— Vous connaissez bien l'église de TAssomption? insista- M. Jackal voyant que Gibassier ne répondait pas.*
— Parbleu 1 répliqua Gibassier.
-* Mais par ouï^idirey sans doute, car je ne vous crois pas d'une piété très^ardente.
— J'ai ma foi comme tout le monde, répomlit GibassÈer;eA levant béatement les yeux au plafond.
— Je ne serais pas fâché d'être édifié llndessus» dît M. Jackal en versant le café à Gibassier; et, si noasi avions quelqiies moments de plus, je vous prierais volontiers de m'expoaer votre système théologique. Nous avons, vous le savez^ de grands théologiens» rue de Jérusalem.. L'habitude de la claustration a dû vous conduire à la méditation. Ce serait donc, si le temps ne nous manquait pas, avec un véritable plaisir que je vous; verrais soutenir une thèse sur ce sujet. Malheureusement, l'heure s'avance, et nous n'en, avons véritablement pas le loisir aujourd'hui. M)ais j'ai votre parole, ce n'est que partie remise.
Gibassier écoutait en clignant les yeux, et en sirotant son caié.
— Donc, continua M. Jackal, vous trouverez votJîe homofeô. à l'Assomption.
— A matines, à cooiplies ou à vêpres? demanda Gibassier avec une indéfinissable expression, tout à la fois de malice et de naïveté.
— A l'heure de la grand'messe.
— Vers onze heures et demie, alors?
— Soyez^y à onze heures et demie, si vous voulez; mais votre homme n'arrivera guère qu'à xaiûL
C'était bien, en effet, l'heure convenue.
— Il est onze heures! s'écria Gibassier en regardant la pendule.
— Attendez done, impsilient que vous êtes! voos vous lonnerez bien le temps de faire votre gloria.
Et il versa un idenàt^verre d'eau-de-vie dans 1» tasae de Gibassier.
— Gloria in eœcelsisi dit Gibassier en levant sa tasse ë deux mains, comme il eût levé un encensoir.
M. Jackal inclina la tète en homme qui est convaincu de mériter cet honneur.
ftALVATOR ^
— Maintenant, ^it Gibassier, laissez-moi vous dire une chose qui n'ôte rien à votre mérite, devant lequel je m'incline et auquel je rends pleinement hommage.
— Dites 1
— Je savais tout cela comme vous.
— Ahl vraiment?
— Oui, et voici comment je le savais...
Alors, Gibassier raconta à M. Jackal toute Thistoire de la me des Postes, comment il s'était fait passer pour un affilié, comment il était entré dans la maison, comment il avait été convenu que Ton se trouverait à midi à Téglise de r Assomption.
M. Jackal écouta, à son tour, avec une attention qui élait un hommage muet à la sagacité de son interlocuteur.
— Ainsi, dit-il quand Gibassier eut uni, vous croyez qu'il y aura beaucoup de monde à cet enterrement?
^ Cent mille personnes, au moins.
— Et dans Téglise ?
— Tout ce qu'elle pourra contenir, deux ou trois mille individus, peut-être.
— Ce ne sera pas facile de retrouver\otre homme dans une pareille foule, mon cher Gibassier.
— Bon ! rÉvangile dit : « Cherche, et tu trouveras. »
— Eh bien, je vais vous épargner la peine de chercher» moi!
— Vous!
— Oui, à midi sonnant, vous le trouverez adossé au troi sième pilastre, à main gauche, en entrant dans l'église, e parlant à un moine dominicain.
Pour le coup, le don de la double vue était si largemen accordé à M. Jackal, que Gibassier s'inclina sans rien dire et, courbé sous une pareille supérioritéi prit son chapeau, et sortit
M SALVâTOB
D eux gentilshommes de grand chemin.
Gibassier sortait de lliôtel de la rue de Jérusalem juste au moment où, après avoir déposé le portrait de saint Hyacinthe chez Carmélite, Dominique descendait à grands pas la rue de Tour non.
La cour de la préfecture était vide; un groupe de trois hommes y stationnait seul.
De ce groupe un homme se détacha, et Gibassier reconnut dans ce petit homme maigre, au teint olivâtre, aux yeux d'un noir brillant, aux dents étincelantes, qui s'approchait de lui, Gibassier reconnut, disons-nous, son collègue Carmagnole, l'homme de conéance de M. Jackal, le même qui lui avait transmis, à Kehl, les ordres du maître commun.
Gibassier attendit, le sourire sur les lèvres.
Les deux hommes se saluèrent.
— Vous allez à l'Assomption ? demanda Carmagnole.
— N'avons-nous pas à rendre les derniers devoirs aux restes mortels d'un grand philanthrope? dit Gibassier.
— Justement, répondit Carmagnole, et je vous guettais à votre sortie de chez M. Jackal pour causer un instant de notre double mission.
— Avec grand plaisir. Causons en marchant, ou marchons en causant. Le temps ne nous paraîtra pas long, à moi surtout.
Carmagnole s'inclina.
— Vous savez ce que nous allons faire là-bas.
— Moi, j'y vais pour ne pas perdre de vue un homme que je trouverai adossé au troisième pilier à gauche, et
SALVATOR tî
causant avec un moine, dit Gibassier, qui ne pouvait revenir de la précision du renseignement.
— Et moi, je vais pour arrêter cet homme.
— Comment pour l'arrêter?
— Oui, à un moment donné; c'est cela que je suis chargé de vous dire.
— Vous êtes chargé d'arrêter M. Sarranli?
— Non pas pécaire! M. Dubreuil; c'est le nom de son choix, il n'aura pas à se plaindre.
— Alors, vous allez l'arrêter comme conspirateur?
— Non pasi comme émeutier.
— Nous allons donc avoir une émeute sérieuse?
— Sérieuse, non; mais nous allons en avoir une.
— Ne trouvez-vous pas bien imprudent, mon cher confrère, dit Gibassier s'arrêtant pour donner plus de poids à ses paroles, ne trouvez-vous pas bien imprudent de risquer une émeute un jour comme celui-ci, où tout Paris est sur pied ?
— Oui, sans doute; mais vous connaissez le proverbe; c Qui ne risque rien n'a rien. »
— Sans doute; mais, cette fois, nous jouons le tout pour le tout.
— Seulement, nous jouons avec des dés pipés ! Cette observation rassura un peu Gibassier.
Et, cependant, son visage resta inquiet, ou plutôt pensif.
Étaient-ce les souffrances que Gibassier avait éprouvées au fond du Puits-qui- parle qui se traduisaient ainsi, ravivées qu'elles avaient été la veille par le souvenir? était-ce que les fatigues d'un voyage précipite et d'un prompt retour avaient imprimé sur son front le sceau trompeur du spleen? Toujours était-il que le comte Bagnères de Toulon paraissait en ce moment en proie à quelque grand souci ou à quelque vive inquiétude.
Carmagnole en fit la remarque, et ne put s'empêcher de hii en demander la cause au moment où il tournait avec lui l'angle du quai et de la place Saint-Germain-l'Auxerrois.
— Vous avez l'air soucieux, lui dit-il.
Gibassier sortit de sa rêverie et secoua la tête.
— Hein? fit-il.
Carmagnole répéta la question.
U SjàLVATOA
-> Oui, c'est tvrai, dit Gibassier; une chose m'étonBe^ mon ami.
— Diable 1 c'est bien de l'honneur pour cette chose-là. dit Carmagnole.
— Me préoccupe, alors.
— Dites 1 et, si je puis vous enlever cette préoccupation, je me regarderai comme un homme heureux.'
— Voici. M. Jackal m'a dit que je trouverais^ notre homme à midi précis, dans l'église de L'Assomption^ au troisième pilier en entrant à maio; gauche.
— Au troisième pilier, oui.
— Et parlant à un nK>ine?
— A son fils, l'abbé Dominique.
Gibassier regarda Carmagnole du même .air .qu'il avait regardé M. Jackal.
^ £h bien, diUl, je me croyais fort; il parait que Je me trompais.
— Pourquoi cette humilité? demanda Carmagnole. Gibassier resta encore un moment muet; il était évkient
qu'il faisait des efforts inouïs pour percer avec ses yeux de lynx l'obscurité qui l'aveuglait.
— Eh bien, dit-il, il y a là dedans un renseignement d'une fausseté insigne.
— Pourquoi cela?
— Ou, s'il est vrai, il me remplit à la. fois de stupeur et d'admiralion.
— Pour qui?
— Pour M. Jackal.
Carmagnole 6ta son chapeau comme fait le chef d'une troupe de saltimbanques quand il parle de M. le maire el des autorités constituées.
— Et quel est ce renseignement? demanda-t-il.
— C'est celui de ce pilier et de ce moine... Que M. Jaokil sache le passé, quejf. Jackal .sache même le présent/ je Vadmets...
Carmagnole suivait chaque phrase de Gibassier avecioQ mouvement de tête affirmatif.
— Mais qu'il sache encore l'avenir, voilà ce qui me passe. Carmagnole.
Carmagnole se mit à rire.en montrant ses deats blanches.
—- £t comment vous expllq^ez^vous qu'il saehe le passé et le présent? demanda' Carmagnole.
— Que M. Jackal ait deviné que M. Sarfânti se rendrait à régllse, rien de plus simple : au moment de risquer sa vie en essayant de renverser un gouvernement, il est naturel d'implorer le secours de la religion et l'assistance des saints. Qu'il ait deviné que M. Sarranti choisirait l'Assomp* iioD, rien de plus simple encore, puisque celte basilique est lestinée à servir aujourd'hui de foyer à Tinsurrection.
Carmagnole continuait d^approuver par des mouvements de tête.
— Qu'il ait dèvîné que M. Sarranti y serait à midi plutôt qu'à onze heures, onze heures et demie, midi moins un quart, rien de plus aisé encore : un conspirateur qui a passé une partie de la nuit dans l'exercice de son état, à moins qu'il ne soit un gaillard ullra-robuste^ n'irait pas grelotter de gaieté de cœur à la première messe du matin. Qu'il ait découvert qu'il s'adosserait contre un pilier, je ne trouve ià rien* de bien merveilleux encore : après trois ou quatre joui^ et autant de nuits de voyage, il n'est pas étonnant qu'éprouvant une certaine fatigue, il s'adosse,, pour se reposer, contre un pilier. Enfin, que, par une déduction logique, il ait deviné que je trouverais mon homme à gauche plutôt qu'à droite, je le comprends encore, le côté gauche devant tout natureiiemement être choisi par un chel* d'opposition. Tout cela est habile, extraordinaire, mais nullement mer* veilleux, puisque j'arrive ë m'en rendre compte. Mais ce qui m'étonne, ce qui me stupéfait, ce qui m'abrutit, ce qui me plonge dans un incompréhensible hébétement...
Gibassier s'arrêta, comme pour arriver à deviner l'énigme par un redoublement d'intelligence.
^ Eh bien, c'est...? demanda Carmagnole.
— C'est comment M. Jackal a pu deviner le numéro du pilier auquel il s'adosserait, l'heure à laquelle il s'y adosse rait, et qu'un moine viendrait lui perler à cette heure, et tandis qu^lF^serëit adoâsé.
«--Comthent! dit Carmagnole, c'est cela qui vous embarrasse et couvre votre front de ce nuage, seigneur comte f -— Pas autre chose. Carmagnole, répondit Gibassier. ^ £h bien, c'est aussi aimple qu&toutile reate. ^Bahl
4a SALVATOR
— C'est même plus simple.
— Vraiment?
— Sur mon honneur.
— Voulez- vous, alors, me faire Tamitié de me dévoiler ce mystère?
— Avec le plus grand plaisir.
— J'écoute.
— Connaissez-vous la Barbette?
— Je connais une rue de ce nom-là, qui commence à celle des Trois-Pavillons, et qui finit Vieille-rue-du- Temple.
— Ce n'est pas cela.
~ Je connais la porte Barbette, qui faisait partie de l'enceinte de Philippe* Auguste, et qui doit son nom à Etienne Barbette, voyer de Paris, maître de la Monnaie et prévôt des marchands.
— Ce n'est pas cela encore.
— Je connais l'hôtel Barbette, où Isabelle de Bavière accoucha du dauphin Charles VIL Le duc d'Orléans sortait de cet hôtel lorsque, le 23 novembre 1407, par une nuit très* pluvieuse, il fut assassine...
-- Assez ! s'écria Carmagnole, qui étouffait comme un homme à qui on fait avaler une lame de sabre, assez I quelques mots de plus, Gibassier, et je demande pour vous une chaire d'histoire.
— C'est vrai, répondit Gibassier, c'est toujours Térudilion qui m'a perdu ; mais, enfin, de quelle Barbette parlez-vous? de la rue, de la porte ou de l'hôtel?
— Ni de l'une ni de l'autre, illustre bachelier, dit Carmagnole en regardant Gibassier avec admiration, et en faisant passer sa bourse de sa poche droite dans sa poche gauche, c'est-à-dire en mettant loule l'épaisseur de son corps entrr elle et son compagnon, croyant avec quelque raison peutêtre qu'il devait s'attendre à tout de la part d'un homme qu avoua^it savoir tant de choses, et qui en savait sans douti encore plus qu'il n'en avouait.
— Non, continua Carmagnole; ma Barbette, à moi, c'est une loueuse de chaises de l'église Saint-Jacques, qui demeure impasse des Vignes.
— Oh ! qu'est-ce qu'une loueuse de chaises de l'impasse des Vignes, fit dédaigneusement Gibassier, et quelle pauvre compagnie fréquentez-vous-là, Carmagnole t
SALVATOii 41
— fl faut voir un peu de tout, seigneur comte.
— Enfin?... dit Gibassier.
— Je dis donc que la Barbette loue des chaises, et des chaises sur lesquelles mon ami Longue- Avoine... Vous eonnnaissez Longue- Avoine?
— De vue.
— Des chaises sur lesquelles mon ami Longue- Avoine ne dédaigne pas de s'asseoir.
— Et quel rapport cette femme, qui loue des chaises sur lesquelles votre ami Longue-Avoine ne dédaigne pas de s'asseoir, a-t-elle avec le mystère que je désire approfondir?
— Un rapport direct.
— Voyons, dit Gibassier s'arrêtant en clignant les yeux, et en faisant tourner ses pouces sur son ventre, c'est-à-dire en employant toutes les ressources de la voix et du geste pour dire : c Je ne comprends pas. >
Carmagnole s'arrêta aussi de son côté, souriant et jouissant de son triomphe.
L'église de TAssomption sonna onze heures trois quarts.
Les deux hommes parurent chasser toute préoccupation étrangère pour écouter sonner l'heure.
— Midi moins un quart, dirent-ils. Bon ! nous avons le temps.
Cette exclamation prouvait l'attention que chacun apportait dans la conversation où il était engagé avec son interlocuteur.
. Mais , comme l'attention était encore plus vivement éveillée chez Gibassier que chez Carmagnole, puisque c'était Gibassier qui interrogeait et Carmagnole qui répondait :
— J'écoute, reprit Gibassier,
— Vous ignorez peut-être, mon cher collègue, n'ayant pas les mêmes penchants que moi pour notre sainte religion, que toutes les loueuses de chaises se connaissent comme les cinq doigts de la main.
— J'avoue que je l'ignorais complètement, dit Gibassier avec cette suprême franchise des hommes forts.
— Eh bien, reprit Carmagnole tout fier d'avoir enseigné quelque chose à un si savant homme, cette loueuse de chaises de l'église Saint- Jacques...
— La Barbette? dit Gibassier, pour prouver qu'il ne perdait pas un mot de la conversation.
— La Barbette, oui, est étroitement liée d'amitié avec une des loueuses de chaises de Saint-Sulpice, laquelle loueuse de chaises habite rue du Pot-de^Fer.
— Ah I s'écrja Giba^sier ébloui par un^ lueur.
— Vous commencez à y être, n'est-ce pas?
— C'est-à-dire que j'entrevois, que je flaire, que je devine...
— Eh bien, notre loueuse de chaises de S^wit-Sulpice est. concierge, comme je vou§ le disais, tout, à, l'heure, de la maison jusqu'à la porte de laquelle vous avez,. hier au soit» suivi M. Sarrantl, et dans laquelle den^içiire son fils, rabb.é, Dominique.
-^ Allez toujours, dit Gibassier. nÇ; voulanj; pour rien au monde perdre le fil qu'il venait d'^Mraper. ,
— f.Eh bien, la première pensée qui.est. venue à M, Jackal en recevant ce matin la lettre dans laquelle, vops lui donniez, votre îtipéraire d'hier, a été, voyant que vous aviez suivi M, Sarranti jusqu'à la porte d'une maison de la rue du Pot-de-Fer, a été de m'envoyer chercher pour me demander si jç ne connaissais pas quelqu'un dans cette maison-là- Vonis comprenez, mon cher Giba$sier.,,que ma joie fut grande, qiiaoïd je reconnus que c'étai»t celle, dont la garde était confiée au cordon de l'amie de l'amie de mon ami. Je n^ pris que le temps.de fajre un sig,9e.d!a(firmation, et je courus chez la Barbette. — Je savais içouver Longue-Avoine chez elle : c'est l'heure où il prend son café. — Je courus donc impasse des Vignes.; Longue- Avoine; y était. Je lui dis deux mots à l'oreille; il en dit quatre à, l'oreille de la Barbette, el celle-ci. partit à l'instant même pour faire une petite visite h son amie la loueuse de chaises de Saint-Sulpice.
— Ah ! pas mal, pas mal,.dit.|GUbassier, qui commençait à deviner les premières syllabes, d^ la charadjç. Continuez, je ne perds pas un mot.
— Ce matin, vers huit heures et demie, la Barbette. sa transporta donc rue du Pot-de-Fer. Je vous ai dit, je crois, qu'en quatre mots, Longue-Avoine l'avait mise au coura^v. de l'affaire. Or, la. première chose qu'elleappxçut dans l'angle de l'un des carreaux, fut une lettre adressée à M. Dor^ minlque Sarranti.
» -^ Tiens, dit la Barbette à son amie, il n'est donc pas encore revenu, votre moine f
» — Non, dit Tautre, et même que je l'attends d'heure en heure.
» — C'est étonnant qu'il reste si longtemps dehors.
» — Est-ce que Ton sait jamais ce que ça fait, des moines? Mais à quel propos me parlez-vous de lui ?
» — Parce que je vois là tout simplement une lettre à son adresse, répondit la Barbette.
» — Oui, c'est une lettre qu'on a apportée pour lui hier au soir. '
» — C'est drôle, reprit la Barbette, on dirah une écriture de femme..
» — Ma fol, non, répondit rau<are. Ah bien, ouil des femmes... Depuis cinq ans que Fabbé Dominique habite ici, je n'ai pas vu le museau d'une seules
» — Ah! vous avez beau dire...
> — Mais non;, mais non, puisque c'est un homme qui Ta écrite là, et même qu'il m'a fait grand'peur.
» — Ohl vous aurait-il insultée, ma commère ?
> — Non, Dieu merci, je ne saurais dire cela. Mais, voyez- vous, il faut croire que je roupillais un brin; j'ai rouvert les yeux, et j'ai vu tout à coup^devant moi un grand homme tout noir.
» — Élait-ce le diable, par hasard?
» — Non ; car, après son départ, ça aurait senti le soufre... Alors, il m*a demandé si l'abbé Dominique était revenu, c Non, » lui ai-je dit, « pas encore. — Eh bien, je vous an- » nonce, moi, qu'il reviendra ce soir ou demain matin. » C'était assez effrayant, il me semble I
» ^ Oui.
c '— Ah! »lui dJSHje, « il reviendra ce soir ou demain » matin ! Eh bien, foi de Périne, ça me fait plaisir. — Est- » il votre confesseur?» demanda-t-il en riant. « Monsieur, » Vui dis-je, c apprenez qtte< je' ne me confesse pas aux jeunes » gens de son âge. — AhK.. Eh bien, faites-moi le plaisir » de lui dire... Mais non, cela" vaut mieux... Avez-vous une
• plume, du papier et de l'encre? — Parbleu ! la belle de-
• mande 1 — Je vais lui écrire; donnez-moi ce qu'il me
> faut. > Je lui donnai son encre, sa plume et son papier, et il écrivit cette lettre. « Maintenant, » demanda-t-il, « avez- » vous des pains è' cacheter ou de la cire ? — Oh I quant à
> cela, non, » lui répondis^je, c je n'en ai point. >
» — Vous D'en aviez pas ? observa la Barbette.
• — Si faill mais pourquoi voulez -vous que je fasse cadeau de ma cire et de mes pains à cacheter à des inconnus?
« — Au fait, ça serait une ruine, à la longue.
» — Oh I ce n'est pas encore pour la ruine; mais ça vous a un air de se défier des gens, que de leur démander de quoi cacheter une lettre.
> — Oui, et puis ça gène pour lire la lettre quand ils sont partis. Mais, alors, continua la Barbette en jetant les yeux sur la lettre, comment se fait-il qu'elle soit scellée?
» — Ne m'en parlez pas! il a fouillé dans son portefeuille, et il a tant cherché, tant cherché, qu'il y a retrouvé un vieux pain à cacheter.
A — De sorte que vous ne savez pas ce que contient la lettre ?
» — Ma foi, non. Mais à quoi cela m'avancerait-il de savoir que M. Dominique est son flis, qu'il attendra M. Dominique aujourd'hui à midi à l'Assomption, appuyé au troisième pilier, à gauche, en entrant, et qu'il est à Paris sous le nom de Dubreuil?
» — Alors donc, vous Tavez lue tout de même?
» — Oh 1 je l'ai fait bâiller; ça m'intriguait de savoir pourquoi il tenait tant à avoir un pain à cacheter.
» Juste en ce moment-là, on entendit la cloche de Saint- Sulpice.
» — Ah! s'écria la portière de la rue du Pot-de-Fer, et moi qui oubliais...
> — Quoi donc?
» — Qu'il y a un enterrement à neuf heures. Bon! et mon gueux de mari qui est allé boire. Jamais d'autres, quoi ! il n'en fait jamais d'autres. Par qui veut-il que je fasse garder ma porte? par mon chat?...
> — Eh bien, mais ne suis-je pas lë^ moi? dit la Barbette. » — Vrai, demanda l'autre, vous me rendriez un pareil
service?
» — Oh! cette bêtise! est-ce qu'il ne faut pas s'entr'aider en ce monde ?
» £t, sur cette assurance, la loueuse de chaises de Saint- Sulpice s'en alla vaquer à ses travaux.
— Oui, je coiTi prends, dit Gibassier, et la Barbette, restée seule, a fait bâiller la lettre à son tour.
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— Oh ! elle l'a mise au-dessus de la vapeur de la bouilloire, et l'a bel et bien ouverte et copiée; de sorte que, dix minutes après, nous avions la lettre tout entière.
^ Et la lettre disait ?
-- Ce qu'avait, déjà dit la portière du n» 28. D'ailleurs, tenez^ voici le texte.
Et Carmagnole tira un papier de sa poche, et lut tout haut, en même temps que Gibassier lisait tout bas :
< Mon cher fils, je suis à Paris depuis ce soir, sous le nom de Dubreuil : ma première visite à été pour vous. On m'apprend que vous n*êtes pas revenu, mais que l'on vous a fait passer ma première lettre, et que, par conséquent, vous ne pouvez tarder. Si vous arrivez cette nuit ou demain matin, trouvez-vous à midi à Téglise de l'Assomption; je serai adossé au troisième piller en entrant, à gauche. >
— Ah I dit Gibassier, très-bien 1
Et, comme ils étaient arrivés ainsi, tout en causant de leurs afTaires et des affaires des autres, à la dernière marche du porche de l'Assomption, ils entrèrent dans l'église juste comme midi sonnait.
Au troisième pilier à gauche, se tenait adossé M. Sarranti, tandis qu'agenouillé près de lui, Dominique, sans être vu de personne, lui baisait la main.
Nous nous trompons, il avait été vu de Gibassier et de Carmagnole.
Gomment on fait une émeote*
Un coup d'œil avait sufQ aux deux hommes, et, a l'instant môme, tournant les talons, ils s'étaient dirigés du côté opposé, c'est-à-dire vers le chœur,
Mais, lorsqu'ils se retournèrent et devinrent sur leurs pa^, Dominique était toujours agenouillé au même endroit, mais M. Sarranti n'y était plus.
Il s'en était fallu de bien peu, comme on voit, que Tin- ^faillibililé de M- Jackal pût être* mise en doute par Gibassier; néanmoins, son admiration pour le chef de la police n'en fu* que plus grande; la scène qu'il avait indiquée, le tableau qu'il avait décrit n'avaient eu que la durée de l'éclair, mais scène et tableau avaient existé.
— £h I eh I dit Carmagnole, je vois toujours notre moine, mais je ne vois plus notre homme.
Gibassier se haussa sur la pointe des pieés, darda son regard exercé dans les profondeur&de Tégiise, et souriu
— Je le voiSy moi, dit-il.
— Où donc cela ?
— A notre droite, en diagonole.
— J'y suis.
•- Regardez.
^ Je regarde.'
— Que voyez- vous ?
— Un académicien qui prend du tabao*
— C'est pour se réveiller: il sC' croit en, séance... Et, derrière l'académicien, que voyez-vous ?
— Un gamin 'qui vole une montre.
— C'est pour dire l'heure à son vieux père, Cavmagnole.'w. Et derrière le gamin ?
— Un jeune homme qui fourre un billet dans le livre de messe d'une jeune Qlle.
•— Soyez sûr. Carmagnole, que ce n'est pas un billet d'enterrement... Et derrière ce couple fortuné?
— Un bonhomme triste comme si c'était lui que l'on enterrât. J'ai vu cet homme-là à tous les enterrements.
— Il a sans doute au fond du cœur, mon cher Carmagnole, cette pensée niélancolique, qu'il n'assistera pas au sien. Mais vous y êtes bientôt, mon féal. Derrière le vieillard triste, que voyez- vous ?
— Ahl notre homme, c'est vrai... Il cause avec M. de la Fayette.
— Vraiment! c'est M. de; la .Fayette? dit Gib^^jen.awic cetla espèce de .respect, que. les gens leS: plu$t vU^ et. la», plus misérables avaient pou^r le. noble vlei^U^rd,.
— Goiument 1 s'écrîa Carmagnole aveo éloanemeiit, voua» ne connaissez pas M. de la Fayette ?
— J'ai quitté Paris la veille du jour où je devais lui être présenté comme un cacique péruvien venant étudier la constitution française.
C'est à ce moment, et comme les deux compagnons, les mains derrière le dos, d'un air bien inoft'ensif, se dirigeaient lentement vers le groupe^ — ^ qui se. «corn posait, eo efTet, du général la Fayette, de M. de Maraude, du général Pajol, de Dupont (de TËure) ei ào quelques-uns de ces hommes que lour opposition désignait à la popularité universelle, — c'est à ce moment» disons-nouf^ qu'ils avaieal été signalés par Salvator à ses amis.
Gibassier n'avait rien perdu de ce qui s'était passé dans teigroupe des jeunes gens. Gibassier semblait doué d'une faculté particulière à l'endroit du liK>isièffle sens;Jl voyait à la fois à droite et à gauche, comme les strabites, et devant et derrière, comme les caméléons.
— Je crois, mon cher Carmagnole, dit Gibassier en; mnnn trant d'un clin d'oeil à son compagnon le groupe des cinq jeunes gens,, je crois que ces messieurs nous reconnaissent; il serait donc bon de nous séparer, momentanément, bien, entendu. D'ailleurs, nous n'en guetterons que mieux notre homme, et il y a un endroit où nous serons toujours sûrs de nous retrouver.
— Vous avez raison,, dit Carmagnole, on ne saurait prendre trop de précautions. Les conspirateurs sont plus malins qu'on, ne croit.
— Vous avancez là .une opinion bien hardie, Carmagnole; mais n'importe, il n'y a.pas de mal à laisser, croire ce.que vous dites.
— Vous. savez que.nous n'en avons qu'un à arrêter ?.
— Sans doute ; que ferions-nous du moine ? Il nous mei-. trait tout le clergé sur les bras.
— Et à arrêter sous son nopade Dubreuil, pour le scan dale causé dans l'église.
— Pas. pour autre chose.
— Bien I dit Carmagnole tirant à droite, tandis quejson compagnon tirait à gauche.
Puis chacun, décrivant une courbe, vint se placer,
kB SALVATOK ,
Carmagnole >. à la droite du père, et Gibassier, ^ la gauche du Ûls.
La messe commençait en ce moment.
Elle fut dile avec onction, écoutée avec recueillement.
La messe achevée, les jeunes gens de l'école de GhâlonSy qui avaient porté le cercueil jusqu'à l'église, s'approchèrent pour le reprendre et le porter jusqu'au cimetière.
Mais, au moment où ils se penchaient pour réunir leurs efforts et soulever le fardeau d'un mouvement unanime, ua personnage de haute taille, vêtu de noir, mais sans insignes, sembla sortir de terre, et, du ton d'un homme qui a le droit de commander :
— Ne touchez pas à ce cercueil, messieurs! s'écria-t-il.
— Et pourquoi ? demandèrent les jeunes gens stupéfaits.
— Je n'ai pas de comptes à vous rendre, répondit Thomme noir; ne touchez pas au cercueil 1
Puis, s'adressant au commissaire des morts :
— Vos porteurs, monsieur? demanda-t-il ; où sont vos porteurs î
Le commissaire des morts s'avança.
— Mais, dit-il, je croyais que c'étaient ces messieurs qui devaient porter le corps.
— Je ne connais pas ces messieurs, interrompit violemment l'homme noir. Je vous demande où sont vos porteurs ; faites-les venir sur-le-champ.
On comprend la rumeur que produisit dans l'église cet étrange incident. Un bruit immense, pareil à celui qui monte des flols pendant les sinistres minutes qui précèdeQt la tempête, s'éleva de tous côtés ; un rugissement formi* dable sortait de la poitrine de la foule.
L'inconnu se sentait sans doute appuyé par une force irrésistible, car il accueillit cette rumeur avec un sourira de dédain.
— Des porteurs 1 répéla-t-il.
— Non, non, non, pas de porteurs t crièrent les élèves.
— Pas de porteurs ! répéta la foule.
— De quel droit, continuèrent les élèves, voulez- vous nous empêcher de porter les restes de notre bienfaiteur, quand nous avons reçu l'autorisation de la famille ?
— Cest faux! dit l'inconnu; la famille, au contraire.
s'oppose formellement au transport du corps autrement que par le mode ordinaire.
— Est-ce vrai, messieurs? demandèrent les jeunes geas en se tournant vers les comtes Gaétan et Alexandre de la Rochefoucauld, fils du défunt, qui s'avançaient en ce moment pour prendre place derrière le corps de leur père ; est-ce vrai, messieurs, que vous nous défendez de porter les restes de notre bienfaiteur et de votre père, qui fut aussi le nôtre ?
Tout cela se passait au milieu d'un tumulte effroyable à décrire.
Mais, quand on entendit cette interrogation, quand on vit que le comte Gaétan s'apprêtait à y répondre :
— Silence I silence ! silence ! cria-t-on de tous côtés.
Le silence se fit comme par magie, et l'on entendit la voix grave, douce et reconnaissante à la fois du comte Gaelan qui répondait :
— La famille, Join de s'y opposer, vous y a autorisés, messieurs, et elle vous y autorise encore.
Ce fut, à ces mots, un hourra de joie qui retentit du faite è la base de l'église.
Cependant, le commissaire des morts avait fait avancer les porteurs, et ceux-ci avaient déjà saisi les brancards ; mais, en entendant les paroles du comte Gaétan, ils remirent le cercueil aux jeunes gens, qui, le replaçant sur leurs épaules, sortirent religieusement de l'église.
On traversa assez tranquillement la cour,, puis on entra dans la rue Saint- Honoré.
L'individu qui avait causé le scandale avait disparu comme par enchantement. On avait beau s'interroger dans tous les groupes, personne ne l'avait vu sortir, personne ne l'avait vu passer.
Une fois dans la rue Saint-Honoré, le cortège se reforma : les fils du duc de la Rochefoucauld d'abord, puis, derrière eux, un grand nombre de pairs de France, de députés, de . personnages distingués par leur mérite personnel ou émt nents par leur position, amis ou alliés du duc, prirent succès sivementleur place.
Le duc de la Rochefoucauld était lieutenant général. Une escorte d'honneur avait été donnée à ses restes.
Tout semblait donc apaisé , quand, au moment où Ton
s'y attendait le moins, le même individu qui avait déjà, causé le scandale de l'église, reparut tout à coup, comme si une seconde fois il sortait de dessous terre.
La foule, en le reconnaissant, poussa un crid'indignatioa.
Mais lui, s'avançant vers rofhcier qui commandait Tes-corte d*honneur, lui dit à Toreille quelques paroles que ntu n'entendit.
Puis, tout haut, il lui enjoignit de prêter main-forte aux agents pour empêcher les jeunes gens de porter le cercueil et le faire déposer suc le corbillard destiné à le conduire hors de Paris.
A cette prétention,' renouvelée pour la seconde fois avec appel à la force armée, des cris de menace s'élevèrent de toutes parts.
Au milieu des cris, on distinguait clairement ces paroles:
— Non, non, n'y consentez pas... Vive la garde I A bas les mouchards! A bas le commissaire de- police! A la lanterne le commissaire de police !
Et, comme accompagnement naturel de ces cris, il se produisit, de la queue à la tête de la foule, un mouvement semblable à celui des lames de la marée.
La dernière vague arriva si près du commissaire, qu'elle le força de reculer.
Il se retourna du côté d'où partaient les cris, et, jetant un regard de menace à toute cette foule :
— Monsieur, dit-il à l'ôfflcier, une seconde fois, je vous somme de me prêter main-forte.
L'ofÛcier jeta un coup d'œil sur ses hommes : il les vit fermes et sombxes. Ils obéiraient, quel que fût l'ordre donné ' " De nouveaux cris s'élevèrent.
— Vive la garde I A bas les mouchards I
— Monsieur, répéta violemment l'homme noir à l'offtcier, une troisième et dernière fois, je vous somme de me prêter main- forte. J'ai reçu des ordres formels, et malheur à vous si vous m'empêchez de les exécuter l
L'officier, vaincu par le ton impérieux du commissaire et par la forme menaçante de la sommation, l'officier donna un ordre à demi-voix, et, en un instant, les baïonnettes rayonnèrent au bout des fusils.
Ce mouvement sembla pousser lâ foule au dernier pa* roxysme de la colère.
Des cris sinistres, des cris de vengeance et de mort retentirent de tous les côtés :
— A bas la garde I Mort au commissaire I A bas le minjis* tère! A mort M. de Corbière 1 A la lanterne les jésuites l.Viv3 la liberté de la presse I
Les soldats s'avancèrent pour s'emparer du cercueiL
Maintenant, si le lecteur veut passer de Tensemble aux détails, et de la foule à quelques-uns des individus qui la composaient, il jettera, guidé p^r nous, un regard 3ur l'attitude des personnages de notre livre, au moment où le cercueil, pprté pa? les élèves de TécoLe de Châlons, descendait les marches de l'église de l'Assomption, et s'avançait à^m la rue Saint-Honoré.
M. Sarranti et l'abbé Dominique, suivis, l'un deGibassier^ l'autre de Carmagnole, s'étaient, au sortir de l'église, rap* proches sans aiTectation et sans pacaitre se connaître le moins du monde, et étaient allés se placer à l'extrémité de la rue de Mondovi, c'est-à-dire près de la place de TOrangerie^ en face du jardin des Tuileries.
M. de Maraude et ses amis étaient groupés dans la rue du Hont-Thabor, attendant que le cortège se mit en marche.
Salvator et nos quatre jeunes gens s'étaient arrêtés dans la rue Saint-Hoaoré, à l'angle de ta rue Neuve-du-Lux6m«f bourgs
Dans le mouvement que i la foule avait opéré, les rang», s'étaient resserrés et les jeunes gens se trouvaient à une vingtaine de pas de la grille qui forme l'enceinte de l'église de l'Assomption.
Il se retournèrent en entendant pousser ces cris par lesquels la population indignée accueillait, au milieu d'un ser^ vice funèbre, l'interveniioli de la force armée.
Mais, parmi tous ceux qui manifestaient ainsi leur indignation, les plus indignés étaient ces homnies aux figures basses et aux regards louches, qui paraissaient semés dans la foule avec une habile profusion;
Jean Robert et Pétrus se détournèrent avec dégoût. Leur désir, en ce moment, eût été de se tirer de cette presse audessus de laquelle on sentait planer quelque chose de sinistre et de menaçant; mais ils étaient pri« : il n'y avait pas moyen de bouger, et tous leurs efforts, se tournant vers le sentiment'
de la conservation personnelle, devaient se borner ë ne pas être étouffés.
Salvator, au reste, l'homme étrange, qui semblait aussi familier avec les mystères de Tarlstocratie qu'avec les arcanes de la police, Salvator connaissait la plupart de ces hommes, non-seulement de vue, mais, chose singulière, même de nom; et, ces noms, c'étaient pour la curiosité de Jean Robert, poëte aux instincts élevés, des jalons placés sur un chemin inconnu, descendant vers les cercles infernaux, visités par Dante.
Ces hommes, c'étaient Longue- Avoine, Maldaplomb, Brind'Acier, Maillochon, toute cette escouade enfin que nos lecteurs ont vue assiéger la petite maison de la rue des Postes, dans laquelle l'un d'entre eux, le pauvre Vol-au-Vent, avait fait un saut si périlleux et si mal réussi; c'étaient, diversement groupés et correspondant de l'œil et du geste avec Salvator, qui, par ces deux moyens mimiques, leur recommandait la plus grande prudence, c'étaient Croc-en-Jambe et son compère la Gibelotte, parfaitement raccommodés, le dernier continuant de révéler sa présence par cette pénétrante odeur de valériane qui affectait si désagréablement l'odorat de Ludovic dans le cabaret du coin de la rue Aubryle-Boucher, où a commencé cette longue histoire que nous sommes en train de raconter à nos lecteurs; c'étaient Fafiou et le divin Copernic, réunis par l'intérêt que Copernic avait de ne pas se brouiller avec Fafiou, plus encore que par celui qu'avait Fafiou de ne pas se brouiller avec Copernic.
Copernic avait donc pardonné à Fafiou ce geste inconsidéré que le pitre avait mis sur le compte d'un mouvement nerveux dont il n'avait pas été le maître; seulement, Copernic avait fait jurer à Fafiou que la chose ne lui arriverait plus, serment que Fafiou n'avait fait qu'avec cette restriction mentale à l'aide de laquelle les jésuites prétendent qu'on )eut tout jurer sans être obligé de rien tenir. |
A dix pas des deux artistes, et heureusement séparés d'eux : )ar une masse compacte, étaient Jean Taureau, tenant sous i son bras, ^ comme un gendarme tient son prisonnier, ' comme Gibassier tenait son agent, — tenant sous son bras cette grande fille blonde, celte Vénus des halles, au corps onduleux comme celui d'un serpent, et que l'on appelait FiÛne.
SâLYATOR &3
Nous disons heureusement, car Jean Taureau avait flairé Fafiou comme Ludovic avait flairé la Gibelotte, quoique nous n'accusions pas le pauvre garçon d*exhaler la même odeur, et Ton sait quelle haine profonde, quelle exécration invétérée professait le robuste charpentier pour son frêle rival.
Non loin de là étaient les deux compagnons qui avaient
livré bataille aux jeunes gens dans le cabaret. Sac-àrPlâtre,
ce maçon qui, dans un incendie, avait jeté, du second étage,
son enfant et sa femme dans les bras de cet Hercule Farnèse
ayant nom Jean Taureau, et qui avait fini par s'y jeter lui-*
même; Sac-à-Plâtre, blanc comme la substance qu*il avait
rhabilude de gâcher, et qui lui avait valu ce sobriquet, Sac-
à-Plâtre était au bras d'un géant aussi noir que lui,'Sac-à-
Plâlre, était blanc : ce géant, qui semblait être le titan,
époux de la Nuit, était ce charbonnier démesuré que Jean
Taureau, dans un jour de liesse et de pédantisme, avait
nommé Toussaint-Louverture.
C'étaient, en outre, tous ces personnages vêtus de deuil que nous avons vus stationner dans la cour de la préfecture, attendant les derniers ordres de M. Jackal et le signal du départ.
Au moment où les soldats s'approchèrent du cercueil, baïonnette en avant, une vingtaine de personnes, cédant à un premier mouvement de générosité, se jetèrent entre eux et les élèves de l'école de Ghâlons qui portaient le corps. L'officier, interpellé s'il aurait le courage de se servir des baïonnettes de ses soldats contre des jeunes gens dont le seul crime était de rendre hommage à leur bienfaiteur, l'officier répondit que l'ordre qu'il venait de recevoir du commissaire de police était formel, et qu'il ne se souciait pas d'être destitué.
Seulement^ lui, à son tour et une dernière fois, somma ceux qui voulaient l'empêcher d'accomplir son devoir de se retirer^ et, s'adressant aux porteurs protégés par celte muraille vivante, il leur ordonna de poser le cercueil à terre.
— N'en faites rienl n'obéissez pasl cria-t-on de tous côtés. Nous sommes là pour vous soutenir.
Et les jeunes gens, en effet, par leurs paroles fermes et leur attitude résolue, semblaient décidés à tout risquer plutôt que d'obéir.
54 SAIVATOR
L'offîcter donna Tordpe à ses hommes de continuer le mouvement; les baïonnettes, qui s'étaient relevées un instant, s'abaissèrent de nouveau.
— Mort au commissaire 1 mort à rofftcier! hurla la foule. L'homme noir leva le bras; le sifflement d'un casse- té te
se fit cnlendre, et un homme, frappé à la tempe, tomba baigné dans son sang.
Nous n'avions point, à cette époque, passé à travers les terribles émeutes des 5 et 6 juin* et des 13 et 14 avril, el c'était encore quelque chose qu'un homme assommé.
— Au meurtre! cria la foule, au meurtre I
Gomme s'ils n'eussent «attendu que c» cri, deux ou trois cents agents sortirent de dessous leur rediiigote un cassetête pareil à cehii dont on avait vu l'effet.
La guerre était déclarée.
Ceux qui avaient des bâtons les levèrent, ceux qui avaient des couteaux les sortirent de leur poche.
L'émeute, bien chauffée, comme on dit en termes d'art, faisait explosion,
Jean Taureau, l'homme au courage sanguin, c'est-à-dire l'homme du premier mouvement^ Jean Taureau oublia les recommandations muettes de Salvator.
•— Ah! ahl dit-il en lâchant le bras de Fiflne, et en crachant dans ses mains, je crois que nous allons en découdre.
Et, comme pour essayer ses forces, il prit parles flancs le premier agent de police qui se trouvait à sa portée, et s'apprêta à le jeter n'importe où.
— A moit à l'aide I au secours, les amis! cria l'agent d'une voix qui s'éteignait de plus en plus sous la pression des mains de fer de Jean Taureau.
Brin-d'Acier entendit ce cri de détresse, et, glissant comme une couleuvre à travers la foule, il s'approcha par derrière, et il levait déjà sur Jean-Taureau un bâton court et plombé, quand Sac-àPlàtre se précipita entre le mouchard et le charpentier, et saisit le bâton, tandis que le chiffonnier, arrivé près du groupe, et, voulant sans doute justifier son nom, passa la jambe* à Brln-d'Acier, et le fit tomber à la renverse.
A partir de ce moment, ce fut une mêlée épouvantable, et Ton commença à entendre les cris aigus des femmes mêlées à la foule.
L'agent saisi au corps par Jean Taureau .comme Antée par Hercule, avait lâché son casse-tête, qui avait roulé aux pieds de Fifine. Celle-ci l'avait ramassé, et, la manche retroussée jusqu'au coudq, ses cheveux blonds au vent, elle frappait à droite et à gauche, sur tout ce qui tentait de s'approcher d'elle. Deux ou trois coups, virilement assénés par la Bradamante, concentrèrent sur elle l'attention de deux.* ou trois hommes de la police, et elle allait être infailliblement assommée quand Copernic et Faûou s'ouvrireat un passage jusqu'à elle,
La vue de Faûou s'approchant de FSiine fit prendre une violente résolution à Jean Taureau. 11 lança r,ag!enVau beau travers de la foule, et, se retournant vers le pitre :
— Et d'un ! dit-il.
Et, allongeant le bras, il saisit Fafiou au collet.
Mais à peine la main avait-elle touché Thabit, que Jean Taureau recevait un coup de bâton plombé qui lui faisait lâcher prise.
Il reconnut la main qui l'avait frappé.
— Fifine ! s'écria-t-il écumant de colère, mais tu veux donc que je t'extermine?
— Toi, grand )âchei dit-elle, ose donc un peu lever la main sur moi.
— Non pas sur toi, mais sur lui !
— Voyez ce chenapan-là, dit-elle à Sac-à-Plâtre et à Crocen-Jambe ; est-ce qu'il ne veut pas étrangler un homme qui vient de me sauver la vie?
Jean Taureau poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement; puis, à Fafiou :
•— Va-t'en ! dit-il; et, si tu tiens à ton existence, présentetoi le moins possible sur mon chemin.
Pendant que ces choses se passaient à droite dans le groupe de Jean Taureau et de ses camarades habituels de cabaret, voyons ce qui se passais à gauche dans le groupe de Salvator et de nos quatre jeunes gens.
Salvator avait recommandé, comme nous l'avons vu, à Justin, à Pétrus, à Jean Robert et à Ludovic, la plus stricte neutralité, et, cependant, Jaslin, le plus calme de tous en apparence, venait de contrevenir h celte recommandation.
Disons comment ils étaient placés.
56 SALYATOR
Justin se trouvait ë la gauche de Salvator, les trois autres jeunes gens étaient derrière lui.
Tout à coup, Justin entendit à trois pas de lui un cri dou« loureux, puis une voix d'enfant qui criait :
— À moi, monsieur Justin t à moi 1
Interpellé par son nom, Justin se jeta en avant, et aperçut Babolin renversé à terre et crosse à grands coups de pied par un agent.
D*un mouvement rapide comme la pensée, il repoussa violemment l'agent, et se baissa pour aider Babolin à se remettre sur ses pieds. Mais, au moment où il s'inclinait, Salvator vit le casse-tête d'un agent se lever au-dessus de lui. Il s'élança à son tour, la main en avant, pour faire de son bras un rempart à Justin; mais, à son grand étonnement, le casse-téte resta levé sans s'abattre, tandis qu'une voix affectueuse lui disait :
— Eh t bonjour, cher monsieur Salvator 1 que je suis donc aise de vous rencontrer 1
Cette voix, c'était celle de M. Jackal.
L'arrestation,
M. Jackal avait reconnu Justin pour l'ami de Salvator et pour l'amant de Mina, et, voyant le danger qui le menaçait, s'était élancé en même temps que Salvator pour le soustraire à ce danger.
*yoilà comment leurs deux mains s'étaient rencontrées.
Mais là'ne devait pas se borner la protection de M. Jackal.
Il donna, d'un geste, l'ordre à ses hommes de respecter le groupe des jeunes gens, et, tirant Salvator à l'écart :
^ Mon cher monsieur Salvator, lui dit-il en soulevant ses lunettes pour ne rien perdre, tout en parlant, de ce qui se passait dans la foule, mon cher monsieur Salvator, un bon conseil.
— Dites, cher monsieur Jackal.
— Un conseil d'ami... Vous savez si je suis votre ami ? •—Je m'en vante du moins, dit Salvator.
— Eh bien, conseillez à M. Justin et aux autres personnes qui pourraient vous intéresser, — et, de Toeil, il désigna Pétrus, Ludovic et Jean Robert, — conseillez-leur, dis-je, de se retirer et... faites comme eux.
— 0ht s'écria Salvator, et pourquoi donc cela, monsieur Jackal?
— Parce qu'il pourrait leur arriver malheur.
— Bah!
— Oui, fit de la tête M. Jackal.
— Nous allons donc avoir une émeute?
— J'en ai grand'peur. Ce qui se passe a tout l'air de nous mener là, et c'est ainsi que commencent toutes les émeutes.
— Oui, elles commencent toutes de la même n^anière, dit Salvator. Il est vrai, ajouta-t-il, qu'elles ne finissent pas toutes de la même façon.
— Celle-là unira bien, j'en réponds, dit M. Jackal.
— Oh 1 du moment que vous en répondez!... fit Salvator.
— Je n'ai pas Tombre d'un doute à ce sujet.
— Diable i
— Alors, vous comprenez, comme, malgré la protection toute spéciale que je suis en disposition d'accorder à vos amis, il pourrait, ainsi que je vous le disais, leur arriver malheur, priez-les de se retirer.
— Je m'en garderai bien, dit Salvator.
— Et pourquoi ?
^ Parce qu'ils ont décidé de rester jusqu'à la Un.
— Dans quel but?
— Par curiosité.
. ^ Pcuhl fit M. Jackal, ce ne sera pas bien curieux, allez.
— D'autant plus que, d'après ce que vous m'avez dit, on peut être certain d'une chose, c'est que force restera à la loi.
— Ce qui n'empêchera pas que vos jeunes gens, en restant...
— Eh bien ?
— Ne risquent...
— Quoi ?
— Damel ce ique Ton risque dans une émeute, d'être tant soit peu contusionnés.
— En ce cas, clier monsieur Jaclial, vous comprenez, je ^e les plains pas.
— Ah 1 vous ne les plaignez pas?
— Non! ils n'auront que ce qu'il méritent.
— Comment, que ce qu'ils'mérîtenl?
— S^ns doute, ils ont voulu voir une émeute ; qu'ils su bissent les conséquences de leur curiosité.
— Ils voulaient voir une émeute? répéta M. Jackal.
— Oui, dit Salvator.
— - Ils savaient donc qu'il allait y avoir une émeute? ils avaient donc vent de ce qui allait se passer, vos amis?
— Oh I vent complet, vent debout, cher monsieur Jackal. Les plus vieux matelots ne devinent pas les tempêtes avec plus de perspicacité que mes amis n^ont flairé l'émeute.
— Vraiment?
— Sans doute. Avouez du reste, cher monsieur Jackal, qu'il faudrait mettre bien de la mauvaise volonté pour ne pas comprendre ce qui se passe.
— Bon I et que se passe-t-il donc? demanda M. Jaekat en remettant ses lunettes sur son nez.
— Vous l'ignorez?
— Absolument.
-^ Eh bien, dôtnandez-le à ce «nonsifeur qu'on arrête îà-bas.
— Où donc ? demanda M. Jackal sans relever ses lunettes, ce qui prouvait qu'il avait, tout aussi bien que Salvator, vu Farresiation qui s'opérait. Quel monsieur?
— Ah I c'est vrai, Jit Salvator, vous avez la vue si basse, que vous ne sauriezvoir. Cependant, essayez... Tenez, làbas, à deux pas d'un moine.
— Oui, en effet, je crois que j'aperçois quelque chose comme une robe blanche.
— Ah! parle ciel! s'écria Salvator, mais c'est l'abbé Dominique, l'ami du pauvre Coiomban. Je le croyais en Bretagne, au château de Penhoël.
— Il y était, en effet, dit M. Ja«kal ; mais il en est arrivé ce malin.
— Ce matin ? Je vous remercie de votre bon renseigne-
meot^ monsieur iackal, dit en souriaotSaivator. Eh bien, à côté de lui, voyez-vous... ?
— Ahl ma foi, oui, un homme que l'on arrête, c'est vra. Je plains ce citoyen de tout mon coeur.
— Vous 06 le connaissez pas, alors ?
— Non.
— Connaissez- vous ceux qui Tarrôlent?
— J'ai la vue si faible... et puis ils sont beaucoup, ce me semble.
— Particulièrement les deux qui Je tiennent au collet?
— Oui, oui, je connais ces gaillards-là. Mats où diable les ai-je vus? Voilà la question.
— Alors, vous ne vous en souvenez pas ?
— Vraiment, non.
-— Désirez-vous que je vous mette sur la voie? ^- Vous me ferez un véritable {Saisir.
— Eh bien, vous avez vu l'un, le plus petit, au moment où il partait pour le bagne, et vous avez vu l'autre, le plus grand, au moment où il en revenait.
— Ouil oui! ouil
— Vous y êtes maintenant? •
— C'est-à-dire que je les cannais comme père et mère ; ce sont des employés de mon administration. Que diable font-ils là?
— Mais je crois qu'ils travaillent pour votre compte, cher monsieur Jackal.
— Penh 1 ût M. Jackal, peut-être bien aussi les drôles travaillent-ils pour le leur. Cela leur arrive quelquefois.
— Ehl tenez, en effet, dit Salvator, en voilà un qui coupe la chaîne de montre de son prisonnier.
•* Quand je vous le disais... Ahl cher monsieur Salvator^ la police est bien mal faite I
— A qui le dites-* vous, monsieur Jaekal?
Et, ne se souciant probablement pas d'être vu plus longtemps dans la sociétè.de M. Jackal, Salvator fit un pas en arrière» et le salua.
— Ëndian té d'avoir eu le bonheur de vous rencontrer, monsieur Salvator, dit le chef de la police pu s'éloignant de son côté, et en se dirigeant d'un pas rapide vers le groupe où Gibassier et Garmagnolaeseayaient d'arrêter M. Sarranti.
Nous disons essayaient^ car^ bien que pris au collet par les
deux agents, M. Sarraiiti était loin de se considérer comme arrêlé.
Il avait d'abord parlementé.
A ces mots : c Au nom du roi, je vous arrête! » prononcés h la fois à ses deux oreilles par Carmagnole et par Gibassier, il avait répondu tout haut :
— Vous m'arrêtez 1 et pourquoi?
-r Pas de scandale 1 dit alors à demi-voix Gibassier; nous vous connaissons.
— Vous me connaissez ? s'écria Sarranti en jetant un regard à droite et à gauche sur les deux argousins.
•— Oui; vous vous appelez Dubreuil, dit Carmagnole.
On se souvient que M. Sarranti avait écrit à son fils qu'il était à Paris sous le nom de Dubreuil, et que M. Jackal avait, pour ne pas faire de cette arrestation une affaire politique, recommandé à ses deux agents d'arrêter l'opiniâtre conspirateur sous ce nom.
En voyant que l'on arrêtait son père, Dominique, emporté par un premier mouvement, s'élança vers lui.
Mais M. Sarranti l'arrêta d'un signe.
— Ne vous mêlez point de cette affaire, monsieur, dit-il au moine. Je suis victime d'une erreur, et, demain, j'en suis certain, je serai mis en liberté.
Le moine s'inclina devant celte recommandation, qu'il reçut comme un ordre, et fit un pas en arrière.
— Certainement, dit Gibassier, si nous nous trompons, il vous sera fait justice.
— Et, d'abord, dit Sarranti, en vertu de quel ordre m'arrêtez-vous?
•^ En vertu d'un mandat d'amener contre un certain M. Dubreuil qui vous ressemble si fort, que je croirais manquer à mon devoir en ne m'assurant pas de vous.
— Et pourquoi, si vous' craignez tant le scandale, m'arrétez-vous ici plutôt qu'ailleurs?
— Parce qu'on arrête les gens où on les rencontre, donct dit Carmagnole.
— Sans compter que nous courons après vous depuis ce matin, dit Gibassier.
— Comment depuis ce matin?
— Oui, dit Carmagnole, depuis que vous avez quitté l'hôtel.
-* Quel hôtel? demanda Sarranti.
— L'hôtel de la place SaintrAqdré-des-Arcs, dit Gibassiep. A celle dernière désignation, il passa comme un éclair à
travers l'esprit de Sarranti. Il lui sembla voir sur le visage, entendre dans la voix de Gibassier, des traits et des sons qui ne lui étaient pas inconnus.
Puis tout lui revint en mémoire, le voyage, le Hongrois, le courrier de dépêches, le postillon, tout cela vague comme à travers un nuage, et cependant assez précis pour qu'instinctivement, plutôt qu'autrement, il ne conservât aucun doute.
~ Misérable! s'écria le Corse en devenant pâle comme un mort, et en portant la main sous son habit.
Gibassier vit briller la lame d'un poignard, et peut-être la mort eût-elle suivi ce rayon avec la même rapidité que la foudre suit l'éclair, si Carmagnole, qui avait vu et compris le mouvement, n'eût saisi des deux mains la main qui tenait l'arme.
Se sentant pressé à la fois par les deux hommes, Sarranti, réunissant tout ce que la volonté humaine peut donner de force en un moment supr.ème, Sarranti se dégagea de la double étreinte, et, bondissant, le poignard à la main, au milieu d'un groupe compacte :
— Passage! cria-t-il, passage!
Mais Gibassier et Carmagnole bondissaient derrière lui, et, de plus, ils avaient, par un cri convenu, fait appel à tous leurs compagnons.
En un instant, un cercle infranchissable se forma autour de Sarranti ; vingt casse-têtes furent levés, et sans doute allait-il tomber assommé comme un taureau sous la masse des bouchers, quand une voix retentit qui criait :
— Vivant! qu'on le prenne vivant!
Les agents reconnurent la voix si bien obéie de M.. Jackal et, sachant qu'ils combattaient sous les yeux de leur chef^ se ruèrent sur M. Sarranti.
Il y eut un instant d'effroyable mêlée. Un homme se débattait debout au milieu de vingt hommes; puis il tomba sfur un genou; puis il disparut tout à fait...
En voyant tomber son père pour la seconde fois, Dominique s'était élancé à son secours; mais, en ce moment, la
foule, qui fuyait eo jetant des cris d'angt)isse, passa comme UD torrent dans la rué, et sépara le fils du père.
Pour ne pas être entraîné, le moine s'accrocha a la grille d'un hôtel; mais, quand la foule fut écoulée, M. Sarranti et / le groupe immonde soUs lequel il se débattait avaient disparuv /
iM^ journaux officiels.
Nous avons donné quelques échûnfîllons des scènes que jouait la police de M. Delavau le 30 mars de Tan de grâce 1827.
D'où Venait ce scandale? quelle était la cause de cette étrange profanation faite aux restes du noblç duc?
Nul ne l'ignorait.
Le ministère ne pouvait point pardonner à M. de la Rochefoucsiuld-Liancourt la sincérité de ses opinions. Un la Rochefoucauld appartenir à l'opposition, et voter avec ellel... en vérité, c'était là un crime de lèse-majesté, et le ministère ne devait pas négliger de le punir.
On oubliait le la Rochefoucauld de la Fronde. Il est vrai que celui-là avait été puni, d'abord par une arquebusade en plein visage, ensuite par une infidélité en plein cœur.
En effet, le ministère avait peu à peu retiré à M. de la Rochefoucauld, — au moderne, bien entendu, — toutes les fonctions gratuites, et toutes relatives à des œuvres de charité, qu'il exerçait; mais, non content de l'avoir atteint dans sa vie, il voulafit'eneote le frapper dans sa mort en empêchant la Ibule reconnaissante de témoigner, par un acte extérieur, le respect et l'amour qu'avait inspirés à la population de Paris la longue carrière du duc, consacrée exclusivement au bien matériel et mor**' - k Taumône'et à l'instruction.
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La foule savait donc d'où venait l'ordre, et, tout haut, elle nommait M. de Corbière, qu'à tort ou à raison, on avait fait le bouc émissaire du ministère de 1827.
Nous verrons, dans la suite de ce récit, les effroyables scènes de désordre, les émeutes avortées qu'enfantait la police de cette époque. Pour le moment, nous croyons les prin-^ cipales scènes de ce jour suffisantes à donner une idée de Fhorrible mêlée et de la luUe sanglante auxquelles donnèreat lieu les obsèques du vénérable duc.
Disons donc quelles causes avaient fait déborder :ce torrent d'4iommes, de femmes et d'enfants. qui venait de séparer Dominique de M. Sarranti, le fils du père.
Au moment oij l'émeute était arrivée à son apogée, à rinslant où les cris de mort, les hurlements des hommes, les plaintes des femmes, les pleurs des enfants se faisaient entendre de toutes parts, c'est-à-dire au moment où les soldats, baïonnette en avant, marchant sur les élèves de récole de Châlons, voulurent violemment s'emparer du cercueil, tout à coup un cri perçant, suivi d'un bruit sinis* tre, retentit lugubrement, cri et bruit qui arrêtèrent instan* tanément, et comme par miracle, tous les cris, tous les bruits, tous les mugissements de cet océan humain.
Il y eut un moment d'effrayant silence ; on eût dit que la vie venait de s'échapper en même temps de toutes les poitrines.
Ce cri était parti des fenêtres, placées comme des loges au-dessus du théâtre où se jouait ce drame sacrilège.
Ce cri, la foule l'avait poussé en voyant un des jeunes gens qui portaient le cercueil blessé par la baïonnette d'un soldat ; ce bruit sinistre que l'on avait entendu, c'était le bruit sourd et lugubredu cercueil du due, qui, dans la lutte, tiré à droite par les soldats, tiré à gauche par les jeunes gens, tombait lourdement sur le pavé.
Au même instant, comme si la foudre eût éclaté au mi* lieu d'eux, les spectateurs de cette épouvaotable scène s'é-* carièrent, saisis d'un indicible ef&oi, laissant seuls» dans llmmense vide qu'ils faisaient en se retirant, les jeunes gens consternés. '
Ce mouvement, mal interprété par ceux qui ressentirent la secousse sans en connaître la cause, occasionna cette avalanche que nous avons vue se précipiter dans toutes lea
rues adjacentes, et particulièrement dans la rue Mondovî.
Un des jeunes gens gisait sur le sol, près de la bière : il avait reçu un coup de baïonnette dans le flanc. Ses compagnons le soulevèrent entre leurs bras, et Tentraînèrent dans teurs rangs.
On pouvait suivre sa marche à la trace de sang qu'il avait laissée sur le pavé.
L'oincier, le commissaire de police et les soldats étaient restés maîtres de la position.
Force était demeurée à la loi, comme disait Salvator, qui^ toujours à la même place, retenait d'un bras Justin, de l'autre Jean Robert, tout en disant à Pétrus et à Ludovic :
— Sur votre tête, ne bougez pas!
Les soldats, abattus et honteux, s'approchèrent du cercueil à demi brisé, et ramassèrent le manteau et les insignes du défunt, couverts de boue et épars çà et là dans le ruisseau.
Nous l'avons dit, après ce premier cri jeté, cri formidable, immense, mortel, après ce premier mouvement, qui précipita une portion de cette foule dans toutes les directions où elle crut pouvoir s'écouler, il se fit un silence de mort, silence sublime, plus énergique que tous les cris.
£n effet, la protestation la plus haute, la défense la plus énergique, Tlndignation la plus éclatante, n'eussent pas contenu plus d'amers reproches, plus de sanglantes menaces que cette attitude recueillie et respectueuse de la foule vis-àvis du cadavre, que cette réprobation muette et silencieuse vis-à-vis de ses profanateurs.
Au milieu de ce silence, l'auteur de tout ce sacrilège, rhomme noir, le commissaire de police, s'élança dans le cercle, faisant signe aux porteurs d'avancer, ordonnant de placer le cercueil sur le corbillard , et commandant à Tofficier, d un geste impératif, de l'assister s'il était besoin.
Mais, tout à coup, le commissaire et l'officier devinrent Jvides, et leur visage se couvrit d'une sueur froide, en voyant, à travers les fentes de la bière brisée en plusieurs endroits, s'étendre vers eux, comme une menace du tomt>eau, un des braS| décharnés du cadavre, qui, séparé du corps, semblait près de tomber sur le pavé.
Disons, pour ceux qui tenteraient de nous accuser de faire de l'horrible à froid, qu'il résulta de l'enquête faite à la suite de ce scandaleux événement, que, lorsque le cer*
cueil du duc de la Rochefoucauld fut conduit à Liancourt, lieu de sépulture de la famille la Rochefoucauld, il fallut passer une partie de la nuit qui précéda Tinhumation, nonseulement à réparer le cercueil, lequel se trouvait, comme nous l'avons dit, à demi brisé, mais enivre à rétablir dans leur position naturelle les memhres qui s*étaient détachés du corps (i).
Hàtons-nous d'ajouter ^ et nous ne reviendrons plus sur ce triste sujet — que l'indignation populaire ne poussa qu'un cri d'un bout de la France à l'autre.
Tous les journaux qui n'appartenaient point au ministère rendirent compte de l'horrible scène avec toute la colère et tout le mépris que méritait cette odieuse profanation.
Les deux Chambres furent les échos de ce cri universel; la chambre des pairs surtout, frappée dans un de ses membres, ne se borna point à blâmer énergiquement cette violence sacrilège, qui frappait le corps d'un homme dont le seul crime avait été de voter contre le gouvernement : elle chargea son grand référendaire de s'enquérir des faits, et, quand le haut dignitaire communiqua à la Chambre le résultat de son enquête, il accusa hautement la police d'avoir volontairement causé ce scandale, scandale d'autant plus blâmable que de nombreux précédents justifiaient le transport à bras d'un cercueil, et qu'en mainte occasion, et particulièrement aux obsèques de Delille, de Béclard et de M.. Ëmmery, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, la police avait autorisé le transport à bras de leurs restes et par leurs amis et par leurs élèves. Le cercueil de M. Emmery, entre autres, avait été porté, de cette manière, par les élèves de son séminaire; jusqu'au cimetière d'Issy.
M. de Corbière entendit tous ces reproches, ot les accueil* iit avec celte froideur hautaine qui lai était naturelle, et qui parfois soulevait contre lui à la Chambre de si terribles orages, et non^seulement il ne crut pas devoir adresser une seule parole dé blâme à l'agent qui avait outragé les restes de l'homme de bien qu'il avait, lui, ministre, outragé pendant sa vie^ mais encore il monta à la tribune, et répondit :
c Si les orateurs que nous avons entendus s'étaient bor»
(4) ÂchUle de VaulabeUe, Histoire des Deux ReitauratioMt tome Vl« chapitre vu.
nés à exprimer leurs sentiments pénibles, j'aurais respecté leur douleur et gardé le silence. Mais eocore des plaintes contre radministrationl... La conduite du préfet de police et de ses agents a été ce qu*elie devait être, et ils eussent manqué à leur devoir et encouru mon juste blâme en agissant aulrjen^çn^ q^'ils, ne Tout fait. >
La Chambre remercia le grand référendaire de son, rapport, et décida qu'elle atteindrait le .terme de l'information judiciaire alors commencée. --" Bien entendu, Tinformation eut un terme, mais n'eut point de résuUat.
En même temps que les journaux de l'opposition ou indépendants manifestaient, le lendemain, dans leurs premières colonnes, l'indignation dont ils n'étaient que les interprètes, les journaux du gouvernement publiaient. une note. venue évidemment du ministère ou de la préfecture; car, quoique imprimée dans trois journaux différents, elle se ressèin:, blait, et par le fond, et par la forme.
Voici, à peu près, le texte de cette note, dont le but était de rejeter la responsabilité des scènes de la veille sur le. compte des bonapartistes :
« L'hydre de l'anarchie relève sa tête, que Ton croyait à jamais coupée; la Révolution , que l'on, croyait éteinte, renaît.de ses cendres, et frappe à nos portes. Elle s'avaace,^ tout armée, dans l'ombre et le silence, et la monarchie va de nouveau se trouver en face de son éternçiUe. ennemie.
> Alerte, fidèles. serviteurs de Sa M0je$té! debout, suje^ dévoués 1 Tautel et le trône, le pvêtre et le rôi sont menacés,
1 Les regrettables événements d'hi^r ont donné lieu a des scènes de violence ; d^s cris de menace, des cr|s de sédir tion, des cris de mort ont été proférés.,
> Heureusement, le préfet de police tenait ^éjà, depuis vingt-quatre heures, en ses mains, les fils principaux de la trame. Grâce au zèle ardent, de cet habile administrateur, le complot a été déjoué, et il espèr'e avoir apaisé la, tempête qui, une foisencore, menaçAiid'englQuli^ le vaisseau derÉ^s^t.
> Le chef de cette vaste conspira^ou a été ai^rêké. Il est entre les mains de la justice, et les amis de l'ordre,, Iç^ fidèles sujets du roi connaîtront ,de quelle importance est cette capture, quand ils sauront que le chef de ce complot, qui avait pour but de renverser le roi, et de mettre sur le trône le duc de Reichst:5t, n'est autre que le célèbre Corse
Sarranti, arrivé réeemment de llnde, où le complot est né.
» On frémit en songeant au danger dont le gouvernement de Sa Majesté était menacé. Mais l'borreur succédera bien vite à l'indignation, et Ton saura une fois de plus à quoi s'en tenir sur le compte des hommes qui, après avoir servi l'usurpateur, servent son- fils, quand on saura que C6< même Sarranti, qui se cachait depuis quelques jours dans la capitale^ est le même qui .a quitte Paris il y a sept ans,, sous le coup d'une accusation de vol et d'assassinat.
> Ceux qui ont lu les journaux du temps se souviennent peut-être que le petit village de Viry-^ur-Orge fut, dans l'année 1830, le théâtre d'un crime épouvantable. Un des hommes les plus considérés du canton trouva^ en rentrant un soir chez lui, sa caisse forcée, sa gouvernante assassinée, ses deux jeunes neveux enlevés et le précep>teur des deyx enfants disparu.
» Ce précepteur n'était autre que M. Sarranti.
' Une instruction judiciaire est déjà commencée. *
Communion d'âmes.
Le regard expiressif quoiM; Sarranti avait joté à l'abbé Dominique, et les quelques mots qu'il avait prononeés au. motmeni de son.arrestation> commandMent au pauvre moine une. réserve absolue, une suprto.e discrétion.
D'abord séparé de son père, Dominique s'était élane&: dans la direction ascendante de la rue de Rivoli. Là, il avait retrouvé un gronpowagitér tumultueux, et il .avait compris que ce grouipe» qui s'aobomiinait raj^iidbement vers iea^ Tuileries^ avait pour centre M. Sarranti. En cooséquetaeeir
îl avait suivi, mais de loin, et comme prudemment il devait faire, à cause de son costume, si facile à reconnaître.
£n effet, Dominique, à cette époque, était peut-être le seul moine dominicain qui habitât Paris.
Au coin de la rue Saint-Nicaise, le groupe s'arrêta, et, du coin de la place des Pyramides, où il était arrivé, Dominique vit celui qui paraissait le chef des agents appeler un fiacre, et, dans ce ûacre accouru à son appel, faire monter M. Sarranti.
Il suivit le fiacre, traversa le Carrousel aussi rapidement que le loi permettait sa robe, et arriva au guichet du quai des Tuileries au moment où le fiacre tournait le pont Neuf.
Il était évident que la voiture roulait vers la préfecture de police.
L'abbé Dominique, en voyant le fiacre disparaître au coin du quai des Lunettes, sentit tout le sang de ses veines affluer à son cœur, et mille pensées sinistres lui monter au cerveau.
Il rentra chez lui anéanti, le corps brisé, l'âme éperdue.
Deux jours et deux nuits passés en diligence, les émotions de toute nature de la journée, l'incertitude des causes qui motivaient Tarrestation de son père, c'était là plus qu'il n'en fallait pour courber le corps le plus robuste, pour dompter l'âme la plus vaillante.
* Quand il arriva dans sa chambre, il faisait déjà nuit. Il se jeta sur son Ivt sans prendre de nourriture, et essaya de prendre quelque repos. Mais mille fantômes s'assirent à son chevet, et, au bout d'un quart d'heure, il était debout et marchant précipitamment dans sa chambre, comme si, pour dormir, il avait besoin de briser le reste de force ou pluiôt de fièvre qui brûlait en lui.
L'inquiétude le poussa dehors. La nuit venue, sa robe, perdue dans l'obscurité, ne le désignait plus à l'attention générale. Il s'achemina vers cette préfecture de police où s'était en quelque sorte englouti son père ; gouffre pareil à celui où s'enfonce le plongeur de Schiller, et d'où, comme le plongeur, on sort épouvanté des monstres de toute espèce qu'on y a vus.
Cependant, il n'osa point se hasarder à y entrer. Si l'on savait que Sarranti était son père, son nom è lui était une dénonciation.
M. Sarranti n'avait-il pas été arrêté sous le nom de Dubrcuil ? Ne valait-il pas mieux le laisser écrouer sous le bénéfice de ce faux nom, qui ne dénonçait pas le conspirateur dangereux et obstiné ?
Dominique ignorait encore pour quelle cause son père rentrait en France, mais il devinait bien que c'était pour cette causée laquelle il avait voué sa vie : celle de l'empereur, ou plutôt, l'empereur étant mort, celle du duc de Reichstadt.
Pendant deux heures, le fils erra comme une ombre autour de ce tombeau du père, allant de la rue Dauphine à la place du Harlay, du quai des Lunettes à la place du Palaisde-Justice, sans espoir de revoir celui qu'il cherchait, car c'eût été un miracle que de heurter la voiture qui le conduisait du Dépôt à quelque autre prison ; mais, ce miracle, Dieu pouvait le faire, et Dominique, bon, simple et grand, espérait instinctivement en Dieu.
Cette fois, son espoir fut trompé. A minuit, il rentra, se coucha, ferma les yeux, et^ épuisé de fatigue, finit par s'endormir.
Mais à peine fut-il endormi, que les songes les plus sinistres l'assaillirent. Le cauchemar, comme une chauvesouris gigantesque, plana toute la nuit autour de sa tête, et, quand le jpur vint, il se réveilla; le sommeil, au lieu de réparer ses fatigues, n'avait fait que les augmenter.
Il se leva et essaya de retrouver, éveillé, les impressions du sommeil; il lui semblait qu'au milieu de ce chaos orageux un ange avait passé lumineux et pur.
Un jeune homme était venu à lui, au visage doux et loyal, lui avait tendu la main, et, dans une langue inconnue, et que pourtant il avait comprise, il lui avait dit : < Appuietoi sur moi et je te soutiendrai. »
Ce visage lui était connu. Seulement, où, à quelle époque, dans quelle circonstance l'avait-il vu? Ce personnage étaitil même réel, ou n'é^it-ce qu'un des souvenirs vagues que Ton semble conserver d'une vie antérieure, qui.ne se révèle à la nôtre que dans l'éclair d'un songe? n'était-il pas l'incarnation de Tespérance, ce rêve de l'homme éveillé?
Dominique, en essayant de voir clair dans les ténèbres de son cerveau, alla, tout pensif, s'asseoir près delà fenêtre, sur cette même chaise, où il s'était assis la veille pour rc-
garder le tableau de Saint Hyacinthe, absent aujourd'hui. Alors, la mémoire de Carmélite et de Golombaa lui revint au cœur, et, en se souvenant de ses deux amis, il se rappela Salvalor.
Salvator, c'était Tange de sa nuit, c'était le beau jeune homme au visage doux et loyal qui, debout à son chevet pendant son sommeil, avait écarté de son lit le spectre da, désespoir.
Alors,, la scène poignante au milieu de laquelle Salvatqf lui était apparu repassa tout entière devant ses yeux. Il se voyait encore assis dans le pavillon de Golomban^ au Basr Meudon, disant lentement les prières des morts, tandis que des larmes descendaient de ses yeux levés au ciel.
Tout à coup, deux jeunes gens étaient entrés dans la chambre mortuaire, tête nue et Inclinée : ces deux jeunes gens, c'étaient Jean Robert et Salvator.
Salvator, en l'apercevant, avait poussé une espèce de cri joyeux, dont 11 n*eût jamais pu comprendre le sens.inilme, si Salvator, s'approchant de lui, ne lui eût dit d'une voix à, la fois ferme et émue : c Mon père, sans vous en douter, vous avez sauvé la vie à l'homme qui est devant vou$; et cet homme, qui ne vous a jamais vu depuis, qui jamaiS(;no vous a rencontré^ vous a voué une profonde reconnaissance... Je ne sais pas si vous aurez un jour besoin de moi; mais, sur la chose la plus sainte qui ait jamais existé, sur le corps de l'homme d'honneur qui vient de rendre le dernier soupir, je vous jure que la vie que je vous dois' est à vous« » Et lui Dominique avait répondu : • J'accepte» monsieur, quoique j'ignore quand et comment j'ai pu vous rendre le service que vous dites; mais les hommes sont frères, et mis en ce monde pour, s'entr'aider. I)onc, quand J'aurai besoin devons, mon frère, j'irai à vous. Votre nom, et votre adresse? i
On se souvient que Salvator était allé au. bupeau de Colomban, avait écrit son nom et son adresse sur un papier qu'il avait présenté au moine, et que le moine avaitt mis ce papier tout plié dans son livre d'heures.
Dominique alla vivement à sa bibliothèque, prit - le livre sur lo second rayon, et trouva la papier à la «page où U l'avait déposé.
Alors, comme si la chose se fût passée le.jouc m&me, il
SALYaTOR 71
se rappela le costume, la voix, les traits, les moindres détails de la personne de Salvator, et il reconnut en lui le ieune homme au front doux et au sourire sympathique qu'il avait revu dans son rêve.
— Allons, dit-il, il n'y a pas à hésiter, et c'est une inspiration de Dieu. Ce jeune homme paraissait bien, je ne sais à quel titre, avec un des agents supérieurs de la police, le même avec lequel je l'ai vu causer encore hier devant l'église de l'Assomption; par cet agent, il peut savoir pour quelle cause mon père a été arrêté. Pas un moment è perdre; courons chez M. Salvator 1
Il acheva à la hâte sa toilette monastique.
Au moment où il allait sortir, la concierge entra, tenant d'une main une tasse de lait, de l'autre un journal; mais Dominique n'avait le temps, ni de lire son journal, ni de déjeuner. Il dit à la concierge de déposer le tout sur la console; qu'il allait rentrer sans doute dans une heure ou deux, mais que, provisoirement, il était obligé de sortir.
Il descendit précipitamment l'escalier, et arriva au bout de dix minutes rue Màcon, devant la maison qu'habitait Salvator.
Il chercha vainement le marteau ou la sonnette.
La porte s'ouvrait, le jour, avec une espèce de petite chaîne tirant un loquet; la nuit, on mettait la chaîne en dedans, et la porte était fermée.
Soit que personne ne fût encore sorti, soit que la chaîne fût par accident retombée en dedans, il n'y avait pas moyen d'ouvrir la porte.
Dominique fut donc obligé de frapper avec son poing d'abord, puis avec une pierre qu'il ramassa.
Sans doute eût-il frappé longtemps si la voix de Roland n'eût averti Salvator et Fragola qu'il arrivait une visite inattendue. i
Fragola tendit l'oreille.
— C'est une visite d'ami, dit Salvator.
— A quoi reconnais-tu cela ? *
— Aux aboiements joyeux et caressants du chien. Ouvre la fenêtre, Fragola, et vois quel est ce visiteur ami.
Fragola ouvrit la fenêtre, et reconnut l'abbé Dominique pour l'avoir vu le jour de la mort de Colomban.
— C'est le uiiH^ <^*-^nft.
— Quel moine?... l'abbé Dominique ?
- Oui.
— -Ohl je te disais bien que c'était un amit.. . s'écria
Et il descendit précipitamment les escaliers, précédé de Roland, qui s'était élancé par les degrés aussitôt qu'il avait fu la porte ouverte.
laformations inttUles.
Salvator, avec un geste de tendresse respectueuse, tendit les deux mains à l'abbé Dominique.
— Vous, mon père ! s'écria-t-il.
— Oui, répondit gravement le moine.
— Oh ! venez et soyez le bienvenu !
— Vous me reconnaissez donc?
— N*êles-vous pas mon sauveur?
— Vous me l'avez dit du moins, et, cela, dans une circonstance trop douloureuse pour qu'il soit besoin de vous \b rappeler.
— Et je vous le répète.
— Vous souvenez-vous de ce que v(^s avez ajouté?
-* Que, si jamais vous fiviez besoin de moi, la vie que je vous devais était à vous.
— Je n'ai point oublié votre offre, comme vous voyez; car j'ai besoin de vous, et me voici.
En échangeant ces paroles, ils étaient arrivés dans cette petite salle à manger décorée sur un dessin antique de Pompéi.
Le jeune homme nrésQ&tâ une chaise au moine, et, tout
en faisant signe à Roland, qui flairait la robe de Tabbé Dominique comme s'il. eût cherché lui-même en quelle circonstance il l'avait vu, il s'assit près de lui. Roland, écarté de la conversation par son maître, alla se blottir sous la table.
^ Je vous écoute, mon père, dit Salvator.
Le moine posa sa main pâle et effilée sur la main de Salvator. Malgré sa pâleur, sa main était fiévreuse.
— Un homme pour lequel j'ai une profonde aflection^ dit fabbé Dominique^ arrivé depuis quelques jours seulement à Paris, a été arrêté hier à côté de moi, rue Saint-Honoré, près de l'église de l'Assomption, sans que j'aie osé lui porter secours, retenu que j'ai été par la robe dont je suis revêtu.
Salvator s'inclina.
— Je l'ai vu, mon père, dit*il, et je dois ajouter à sa louange qu'il s'est vigoureusement défendu.
L'abbé frissonna à ce souvenir.
— Oui, dit-il, et j'ai bien peur que cette défense si légitime ne lui soit, cependant, comptée comme un crime.
— Alors, continua Salvator en regardant fixement le moine, vous connaissez cet homme?
— Oh 1 je vous l'ai dit, j'ai pour lui une tendresse pro* fonde.
— Et de quel crime est-il accusé? demanda Salvator.
— Voilà ce que j'ignore complètement, voilà ce que je voudrais connaître; et le service que je viens vous demander est de m'aider à savoir pour quelle cause il a été arrêté.
— Est-ce là tout ce que vous désiriez de moi, mon père?
— Oui; je vous ai vu venir au Bas-Meudon, accompagné d'un homme qui m'a paru un agent supérieur de la police. Hier, je vous ai revu causant avec cet homme. J'ai pensé que, par lui, vous pourriez peut-être savoir le crime dont mon... mon ami est accusé.
— Quel est le nom de votre ami, mon père?
— Dubreuil.
— Sa profession?
— C'est un ancien militaire, vivant. Je crois, de sa fortune.
— D'où vient-il?
— De pays lointains, de l'Asie...
— Alors, c'est un voyageur?
— Oui, répondit l'abbé en hochant tristement la tète ; ne sommes-nous pas lous des voyageurs ?
— Je passe une redingote,- mon père, et Je suis à vous. Je ne veux pas vous retarder plus longtemps; car, si j'en opots la tristesse de votre visage, vous êtes en proie aune violente inquiétude.
— Oui, très-violente, répondit le moine.
Salvator, qui était en blouse, passa dans la pièce voisine, et, un instant après, reparut en redingote.
— Maintenant, dit-il, je suis à vos ordres, mon père. L'abbé se leva vivement, et tous deux descendirent. Roland leva la tète, les suivit de son regard intelligent
jusqu'à ce qu'ils eussent refermé la porte; mais, voyant qu'on n'avait probablement pas besoin de lui, puisqu'on ne lui faisait pas signe de venir, il laissa retomber sa tête entre ses deux pattes, se contentant de pousser un profoûd soupir.
A la porte de la rue, Dominique s'arrêta.
— Où allons-nous? demanda-t-il.
— A la préfecture de police.
— Je vous demanderai la permission de prendre un fiacre, dit le moine. Ma robe est si reconnaisse ble, et il y aurait de si graves inconvénients peut-êlre pour mon ami à ce que Ton sût que je m'occupe ae lui, que c'est, à ce que je crois, une indispensable précaution.
— J'allais vous le proposer, dit Salvator.
On appela un fiacre, et Lea deux jeunes gens montèrent dedans; Salvator descendit au bout du pont Saint-Michel.
— Je vais vous attendre aU coin du quai et de la place Saint-Germain-l'Auxerrois, dit le moine.
' Salvator fit de la tête un signe d'assentiment; le, fiacre ^ntinua par la rue de la Barriilerie, Salvator descendit le quai des Orfèvres.
M. Jackal n'était point à la préfecture. Les scènes de la veille avaient mis Paris en émoi. On redoutait, ou plutôt, disons-le, on .^pôcfiit iquelQHbes..aUr(^u^^^0ïents. Jmis .les agents de police, M. Jackal en tète, étaient dehors, et.j;jb^MJs« sier ignorait l'heure de son retour.
Il n'y avait donc pas à l'atteindre : mieux valait l'aller chercher.
Soit connaissance profonde de M. Jackal, soit instinct de conspirateur, Salvator savait où le trouver, lui.
Il descendit le quai, et, tournant à droite, prit le pont Neuf.
Il n'avait pas fait dix pals, qu'il croisa une voiture; il entendit le bruit d'une main frappant sur le carreau de la portière en signe d'appel : il s'arrêta.
La voiture s'arrêta ^e son côté.
La porUère s'ouvrit.
— îfontezl^dit une voix.
Salvator allait ^'excuser sur la nécessité où il était de rejoindre un ami, quand il reconnut, dans l'homme qui lui adressait cette invitation, le général la Fayette.
Xi n'àèsitat point, et prit place, près, de lui.
La voiture repartit, mais doucement.
— Vous êtes monsieur Salvator, n'est-ce pas? demanda le général.
— Oui, et j'ai eu deux fois l'honneur de me trouver avec vous^ général, comme délégué de la. haute vonte.
— C'est cela; je vous ai reconnu, et voilà pourquoi je •vous ai arrêté. Vous êtes chef de loge, n'est-ce pas?
— Oui, général.
— Vous avez combien d'hommes?
— Je ne saurais vous dire précisément,.géDéral ; mais j'en ai beaucoup.
— Deux cents, trois cents?
Salvator sourit.
— Général, dit-il, le jour où vous aurez besoin de moi^ je TOUS procuisls trois mille soldats.
Le général regarda Salvator.
Salvator inclina la tête avec un geste d'affirmation.
Il y avait une si loyale expressioa de confiance sur la physionomie du jeune homme, qu'il était impossible d€ douter.
-^ Plus vous en avez, plus.il est important que voui iachiez la nouvelle.
— Laquelle?
— L'affaire de Vienne a manqué.
— Je m'en doutais, dit Salvalor. Aussi ai-je recuuimandé iiier à mes hommes de ne pas se mêler au mouvement.
^ Et vous avez bien fait. On veut aujourd'hui une émeute.
— Je sais cela.
-^ Mais vos hommes...?
— L'ordre donné pour hier subsiste pour aujourd'hui. Maintenant, général^ oserai-je vous demander si la nouvelle que vous m'annoncez vient de source certaine.
-— Je la tiens de M. de Maraude, qui la tenait du duc d'Orléans.
— Çt, sans doute, le prince a eu quelques détails?
— Des détails positifs. Un courrier est arrivé hier, sous prétexte d'affaires de commerce, envoyé par la maison Acrostein et Ëskeles de Vienne à la maison Rothschild de Paris, mais, en réalité, pour prévenir le prince.
— Alors, le complot a été dénoncé?
— Oïl ignore s'il a échoué par une machination de la police ou par un de ces accidents qui maintiennent ou changent la face des empires. Vous savez sans doute ce qui avait été décidé là-bas?
— Oui, un des principaux chefs de la conjuration nous a tout dit. Le duc d« Reichsladl, par l'entremise de sa maitresse, avait été mis en rapport avec un ancien serviteur de Napoléon, le général Lebastard de Prémont. Le jeune prince avait consenti à fuir, et le jour de cette fuite devait avoir lieuquand il manquerait une lettre au mot xaipë écrit en lettres de bronze sur la porte d'une villa située entre la porte de Meidling et le pied du mont Vert. Voilà tout ce que je sais.
— Eh bien, le 24 mars, le E a manqué. A sept heures du soir, le duc a jeté un manteau sur ses épaules, et est sorti. Arrivé à la porte de Meidling, un gardien, — les gardiens du palais de Schœnbrûon sont des gendarmes de la cour, — un gardien a barré le chemin au duc.
c — ^ C'est moi, a dit le prince; ne me reconnaissez-vous pas?
» — Si fait, monseigneur, a répondu le gardien en saluant; mais...
» — Serez- vous encore de garde ici dans deux heures? x » •*- Non, monseigneur; il est sept heures et demie, et, >
è neuf heures précises, on me relève. i.
> — Eh bien, dites à votre successeur que je suis sorti,
afin que, si, par hasard, il ne me connaissait pas, il me laisse
rentrer. Après une chaude aventure d'amour, il serait triste de passer une froide nuit sur la route.
« Et, en disant ces mots, le prince mit quatre pièces d'or dans la main du gendarme.
» — Vous partagerez avec votre successeur, iui dit-il; il ne serait pas juste que celui qui me laisse sortir eût tout, et que celui qui me laissera rentrer n'eût rien.
> Le soldat prit les quatre pièces d*or, et le duc franchit la grille. Au pied du mont Vert, une voiture attendait avec une escorte de quatre hommes à cheval : le duc monta dans la voiture, qui partit au galop; les quatre hommes suivirent.
» L'un de ces quatre hommes était le génétral Lebastard de Prémont; il devait faire les trois premières postes à cheval, ensuite monter près du duc et continuer son chemin avec lui. On tourna le château de Schœnbriinn, et l'on parvint, par Baumgarten et Hutteldorf, à Weidlingen. Là est un pont jeté sur la Vienne. Sur ce pont se trouvait une voiture renversée, portant des veaux au marché; les veaux étaient entassés au milieu du pont, et barraient le chemin.
» — Ouvrez la route! dit le général à ses trois compagnons.
» Ceux-ci descendirent de cheval, et s'apprêtèrent à enlever l'obstacle; mais, au même moment, on vit reluire le casque et les épaulettes d'un olUcier supérieur qui sortait de l'auberge voisine, le général Houdon. Derrière lui marchaient une vingtaine d'hommes*
> -— Retournez! dit le général à l'homme déguisé en postillon.
1» Celui-ci, qui comprenait l'urgence de la situation, faisait déjà volter ses chevaux, lorsque l'on entendit le galop d'une troupe de cavaliers qui arrivaient par la route qu'on venait de suivre.
» — Fuyez, général! cria le duc; nous sommes trahis.
» —Mais, vous, monseigneur...?
» — Ohl moi, soyez tranquille, il ne m'arrivera aucun mal... Fuyez! fuyez!
» — Cependant, monseigneur...
» — Je vous dis de fuir, ou vous êtes perdu!... et, s'il le faut, au nom de mon père, je vous Tordonne.
» — De par Tempereùr, cria une voix forte, arrêtez I
» — Vous entendez? dit le duc. Fuyez, je le veux, je vous en prie t > — Votre main, monseigneur...
» Le duc a passé sa main par la portière, le général y a appuyé SCS lèvres; puis, enfonçant ses éperons dans le ventre ie son cheval, et lui rendant la main, il Ta lancé par-d«ssus >e parapeti.. On a entendu le bruit de Thomme et du cheval tombant dans la rivière, et puis plus rien 1 La nuit était trop obscure pour qu'on pût voir ce qu'ils étaient > devenus. Quant au duc, il a été conduit à Vienne, au palais de l'empereur.
--Et, demanda Salvator, vous pensez, général, que c'est un simple hasffrd qui a renversé cette voiture, et amené ne» soldats de chaque côté du pont?
— C'est possible; mais ce n'est point l'avis du due d'Or-^ léans: il croit que la police de M. de Mettemich a été prévenue par la police française. En tout cas, vous voilà rensei* gné... De la prudence !
Le général fit arrêter sa voiture.
— Soyez tranquille, général! dit Salvator.
Puis, comme il hésitait à descendre :
— Eh bien? demanda la Fayette.
— M'accorderez-vous, en vous quittant, la même faveur que le duc de Reicbstadt avait accordée au général Lebastard de Prémont?
Et il prit la main du général pour la baiser; mais celui-oi retira sa main, et, lui présentant les deux joues:
— Embrassez-moi, dit-il, et baisez, à mon intention, la main de la première jolie femme que vous rencontrerezi
Salvator embrassa le général, et descendit de la voiture; qui continua son chemin vers le Luxembourg.
Quant à Salvator, il revint par la rue Danphlne et le pont des Arts.
Le fiacre attendait à l'angle du quai et de la place Saint- Germain-l'Auxerrois.
Les angoisses du pauvre Dominique eussent été bien autrement terribles, si le général la Fayette lui eût dit, à luit ce qu'il venait de raconter à Salvator !
Snlvator, en deux mots, annonça l'absence de M. Jackal à Dominique, et; sans lui dire qui l'avait retardé, lui expliqua la cause de son retard.
Mais, nous le répétons, Salvator savait où trouver M. Jackal
En eiïet, sans hésitation aucune, il ordonna ^u fiacre d'aller stationner avec frère Dominique au coin de la rue Neuve-du-Luxembourg, et lui, prenant par la cour du Louvre, tandis ^ue le fiacre suivait les quais, gagna, en doscen^ dent, la rue Saint-Honoré.
Ainsi qu'il l'avait prévu-, dès l'église Saint-Roch, la rue Saint-Honoré était encombrée.
Il y a à Paris les curieux du jour et les curieux du lendemain : les curieux du jour, qui font l'événement, et les cu-« rieux du lendemain, qui viennent visiter le théâtre de l'é-^ vénement.
Or, dix ou douze mille curieux du lendemain visitaient, avec leurs femmeset leurs enfants, le théâtre de l'événement.
On eût dit une promenade â Saint-Gloud ou à Versailles, un jour d^ fête.
C'était au milieu de ces curieux que Salvator comptait retrouver M. Jackal.
Il s'engagea dans cette presse.
Nous ne dirons pas combien, avant d'arriver à la rue de la Paix, combien de regards avaient correspondu avec le sien, combien de mains avaient touché la sienne, et, cependant, aucune parole n'était échangée; un geste seulement qui signifiait : c Rien. »
En face de l'hôtel de Mayence, Salvator s'arrêta. Il venait de rencontrer ce qu'il cherchait.
Vêtu d'une redingote à la propriétaire, coiffé d'un chapeau à la Bolivar, un parapluie sous le bras, et prenant une prise de tabac dans une tabatière à la Charte, M. Jackal pérorait et racontait emphatiquement, et au plus grand désavantage de la police, Inen entendu, les événements de la veille.
Dans un moment où M. Jackal venait de -relever ses lanettes, son regard se croisa avec celui de Salvator; ce regard resta impassible, et, cependant, Salvator comprit que Ml Jackal l'avait vu.
En effet, un instant après, le regard de M. Jackal reprit la même direction, et ce regard exprimait cette question :
— Avez-vous quelque chose à me dire?
— Oui, répondit Salvator.
^ Alors, marchez devant; je vous suis.
Salvator marcha devant^et entra sous une porte cochère.
M. Jackal Vy suivit.
Salvator alla à lui, et, s'inclinant légèrement, mais sans lui donner la m^in :
^ Vous me croirez si vous voulez, monsieur Jackal, lui dit-il, mais c'est vous que je cherchais.
— Je vous crois, monsieur Salvator, dit le chef de la police avec son fin sourire.
-* Oui, le hasard m'a servi mervei^eusement, fit Salvator. Je viens de la préfecture. '
— Vraiment t dit M. Jackal, vous ayez pris la peine de passer chez moi ?
— - Oui, et votre huissier en fera foi. Seulement, comme il n'a pu me dire où je vous trouverais, force m'a été de le deviner, et je me suis mis en quête de vous, confiant dans ma bonne étoile.
— Aurais-je le bonheur de pouvoir vous rendre quelque service, cher monsieur Salvator ? demanda M. JackaL
— Ël^l mon pieul oui, répondit le jeune homme, vous pouvez avoir ce'' bonheur-là, si toutefois vous le voulez.
~ Cher monsieur Salvator, vous êtes trop avare de ces occasions-là pour que je les laisse échapper.
— Voici, dit Salvator, et c'est bien simple, comme vous allez voir. L'ami d'un de mes amis a été arrêté hier au soir dans la bagarre.
— Ahl fit M. JackaL
— Gela vous étonne? dit Salvator.
— Non, car j'ai entendu dire qu'il avait été fait hier un grand nombre d'arrestations. Mettez-moi sur la voie, cher monsieur Salvator.
— C'est bien facile ; je vous l'ai montré au moment où on l'arrêtait.
— Ah!... c'est justement celui-là?... Chose étrange!..,
— Le reconnaitriez-vous parmi les prisonniers?
— Je ne puis pas en répondre; j'ai la vue si courte! mais, si vous vouliez m'aider de son nom...
— Il s'appelle Dubreuil.
— Dubreuil? Attendez donc, fit M. Jackal en se frappant ie front de la main, comme un homme qui cherche à ras-
sembler ses idées. Dubreuil?... Oui^ oui, oui, je connais ce nom-là.
— Mais, si vous aviez besoin de renseignements, je pour-, rais vous chercher dans la foule les deux agents qui l'ont arrêté? Leurs figures me sont si présentes, que je les reconnaîtrais, j'en suis sûr...
— Vous croyez ?
— D'autant plus que je les avais déjà remarqués dans l'église...
— Non, c'est inutile. Désireriez-vous quelques renseignements sur cet infortuné?
^ Mais je désirerais tout simplement savoir pour quelle cause cet infortuné, comme vous l'appelez, a été arrêté.
— Ah! cela, je ne puis vous le dire en ce moment.
— - En tout cas, vous me direz bien où vous croyez qu'il
soit^
— Au Dépôt, naturellement... si toutefois quelque charge particulière ne l'a pas fait transférer soit à la Gojoiciergerie, soit à la Force.
-— Le renseignement est vague.
— Que voulez- vous, cher monsieur Salvatorl vous me prenez à Timproviste.
— Vous, monsieur Jackal! vous y prend-on jamais?
— Bon! vous voilà comme les autres. Parce que je m'appelle M. Jackal, vous tirez des analogies de mon nom, et vous me croyez fin comme un renard.
— Dam^el c'est votre réputation.
— Eh bien, je suis le contraire de Figaro : je vaux moins que ma réputation, je vous jure. Non, je suis un bonhomme, et c'est ce qui fait ma force. On me croit fin, on redoute mes finesses, et l'on se laisse prendre à ma bonhomie. Le jour où un diplomate ne mentira point, il trompera tous ses confrères; car i^mais ils ne pourront croire qu'il dit la vérité.
^ — Voyons, cher monsieur Jackal, vous ne me ferez pas / croire que vous avez donné l'ordre d'arrêter un homme sans savoir la cause pour laquelle vous le faisiez arrêter.
— Mais, à vous entendre, on dirait que c'est moi qui suis roi de France. ^
— Non, mais vous êtes roi de Jérusalem.
— Vice-roi, et encore! préfet tout au plus. N*y a-t-il pas
M. de Corbière et M. Delavau qui régnent avant moi dans mon royaume?
— Ainsi, dit Salvator regardant fixement le chef de la police, vous refuse* de me répondre?
— Mats je ne reftise pas, monsieur Salvator; seulement, cela m'est littéralement impossible. Que puîs-je vous dire, moi?... On a arrêté M. Dubreuil?
— Oui, M. Dubreuil.
— Eh bien, il y a eu une raison pour cela.
— C'est justement cette raison que je vous demande.
— H aura troublé l'ordre...
— Non, car je le regardais au moment où il a été arrêté;.: et, tout au contraire, il était fort tranquille.
— Ëh bien, alors, on l'aura pris pour un autre;
— Cela arrive donc quelquefois?
— Ahl mais, dit-M. Jackal en bourrant son nez de tabac, il n'y a que notre saint-père qui soit infaillible, et encore.....
— Permettez-moi de commenter vos paroles, cher monsieur Jackal.
— Commentez-les; mais, en vérité, c'est trop d'honneur que vous leur faites.
— La figure de l'homme arrêté vous est inconnue?
— Oui, je le voyais hier pour la première fois.
— Son nom vous est inconnu?
— Son nom de Dubreuil... oui.
— Et la cause de son arrestation .vous est inconnue? M. Jackal rabattit ses lunettes sur ses yeux.
— Complètement inconnue, dit-il.
— • D'où je conclus, continua Salvator, que la cause de son arrestation est peu grave, et, par conséquent, pe saurait être de longue durée.
— Oh! certainement, repondit d'un air paterne M. Jackal. fist-ce cela que vous voulez savoir ?
- Oui.
— Alors, que ne le disiez-vous plus tôt? Je ne veux pas avancer que l'ami de votre ami soit relâché à l'heure où je vous parle; mais, puisqu'il est votre protégé, vous p'avez' absolument rien à craindre, et, en rentrant à la préfecture je vais ouvrir les deux battants de la porte à ce gaillard-là»
— Merci I dit Salvator en regardant profondément l'hommt de police. Ainsi, Je puis compter sur vous ?
SALVATOR »l
— C'est-à-dire que votre ami peut dormir sur les deux oreilles. Je n'ai pas, dans mes cartons... sérieux, un seal dossier au nom de Dubreuil; Est-ce là tout ee que vous désiriez de moi ?
— Pas autre chose.
— En vérité, monsieur Salvator, continua Thomme de* police en voyant que la foule s'écoulôît, et que les rassemblements étaient à peu près dissipés; en vérité, les services que vous me demandez ressemblent beaucoup aux attrou-* pements : on croit les tenir, et ils vous crèvent dans la main coijpme des bulles de savon.
— C'est que parfois, dit Salvator en riant, les attroupements obligent comme les services. Voilà pourquoi ils sont si rares, et, par conséquent, si précieux.
M. Jackal releva ses lunettes, regarda Salvator, bourra son nez de tabac, et, rabattant ses lunettes :
— Ainsi donc? dit-il.
— Ainsi au revoir, cher monsieur Jackal, répondit Salvator.
Et, saluant l'homme de police sans plus lui donner la main en le quittant qu'en l'abordant, il traversa la rue Saint- Honoré de droite à gauche, et s'en alla rejoindre Dominique, qui l'attendait dans son fiacre, au coin de la rue Neuve-du- Luxembourg.
Alors, ouvrant la portière du iiacre, et tendant les deux mains à Dominique:
— Vous êtes homme, dit-il, vous êtes chrétien; par conséquent, vous savez ce que c'est que la douleur et la résignation...
— Mon Dieu ! d'I le moine enjoignant ses mains blanches et effilées.
— Eh bien, !j position de votre ami est grave, trèsgrave!
— Il vous a donc tout dit?
— Il ne m*a rien dit, au contraire, et voilà ce qui m'ef* fraye. Il ne connaît pas votre ami de visage; il a entendu prononcer hier pour la première fois le nom de Dubreuil, et il ne sait pas la cause de son arrestation... Défiez-vous, awil»frère; je vohsp le-' répète, la chose est grave, très-grav©l
— *'Qaeiaire^:f
— Rentrez chez vous. Je vais m'enquerir de mon côté; enquérez-vous du vôtre» et comptez sur moi.
— Ami, dit Dominique, puisque vous êtes si bon... — - Quoi? demanda Saivator en regardant le moine.
» Laissez-moi vous demander pardon de ne pas vous avoir tout dit.
— Est-il encore temps? Parlez!
— Eli bien, Thomme arrêté ne s'appelle pas Dubreuil, il n'est pas mon ami.
-Non?
— Il s'appelle Sarranti, et il est mon père.
— Ah! s'écria Saivator, je sais tout maintenant. Puis, regardant le moine :
— Entrez dans la première église que vous rencontrerez, mon frère, et priez !
— Et vous ?
— Moi... je tâcherai d'agir.
Le moine prit la main de Saivator, et, avant que celui-ci eût eu le temps de s'y opposer, il la baisa.
— Frère, frère, dit Saivator, je vous l'ai dit, je suis à vous de corps et d'âme, mais il ne faut pas qu'on nous voie en« semble. Adieu !
Il referma la portière, et s'éloigna rapidement.
— A réglise Saint-Germain-des-Présl dit le moine.
Et, tandis que le fiacre prenait le chemin du pont de la Concorde avec l'allure ordinaire d'un fiacre, Saivator remontait rapidement la rue de Rivoli.
Le spectre.
L'église Saint-Germain-des-Prés, avec son porche roman, ses piliers massifs, ses cintres surbaissés, son parfum de
SâLVâTOK 85
Tiii< siècle» est une des églises les plus sombres de Paris, et, par conséquent, une de celles où Ton peut le plus facilement trouver risolement du corps et Télévation de Tâme.
Ce n'était donc pas sans raison que Dominique, le moine indulgent, mais l'homme austère, avait choisi Saint-Germaindes-Prés pour y parler à Dieu de son père.
II pria longtemps, et il était plus de cinq heures de raprés-mid) lorsqu'il en sortit les mains perdues dans ses grandes manches, la tête inclinée sur sa poitrine.
Il s'achemina lentement vers la rue du Pot-de-Fer, tout en espérant — d'une espérance bien vague et bien timide cependant — que son père, sorti de prison, serait venu le demander.
Aussi sa première question à la bonne femme qui cumulait près de l'abbé les fonctions de concierge et celles de femme de ménage fut-elle pour s'informer si personne ne l'avait demandé en son absence.
—.Si fait, mon père, dit la concierge, un monsieur...
Dominique tressaillit.
— Son nom? demanda-t-il.
— Il ne me Ta pas dit.
— Vous ne le connaissez pas?
— Non... c'est la première fois qu'il vient.
^ Vous êtes bien sûre que ce n'est point celui qui m'a apporté une lettre avant-hier?
— Oh ! non, celui-là, je l'eusse bien reconnu : il n'y a pas deux figures aussi sombres à Paris.
— Pauvre père! murmura Dominique.
— Non, continua la concierge, la personne qui est venue deux fois, — car elle est venue deux fois : une fois à midi, et l'autre à quatre heures; — la personne qui est venue deux fois est maigre et chauve. C'est un homme d'une soixantaine d'années, qui a de petits yeux enfoncés dans la tête comme ceux d'une taupe, et qui a l'air tout malade. Du reste, vous le verrez probablement tout à l'heure; car il a dit qu'il allait faire une course, et qu'il reviendrait... Faudra- t-il le laisser monter?
^ Certes, dit l'abbé distrait; car rien ne lui importait, en ce moment, que ce qui venait de son père.
Et, prenant sa clef, il s'apprêta à monter.
"— Mais, dit la bonne femme, monsieur l'abbé.
86 SALYATOR
— Quoi ?
— Vous avez donc déjeuné dehors?
■— Non, fit l'abbé en secouant la tête.
— Mais, alors, vous n'avez pas mangé de la journée?
— Je n'y ai.pas songé... Vous irez cliercher quelque chose; chez le restaurateur, ce qu'il vous plaira.
— Si monsieur Tabbé voulait^ dit la bonne têmme en jetant un coup d'oeil à son fourneau, j'ai d'abord un bon bouillon...
-r.Soit!
— Puis je lui mettrais<deux côtelettes sur le gdl; cela lui vaudrait bien mieux que de la viande de restaurateur.
— Faites comme vous voudrez.
->• Dans cinq minutes, le bouillon et les côtelettes seront chez vous.
L'abbé fit avec la tête un signe d'adhésion, et monta l'escalier.
Entré dans sa chambre, il ouvrit la fenêtre. Les derniers rayons du soleil couchant se glissaient dorés entre les branches des arbres du Luxembourg, dont les bourgeons commençaient à se gonfler.
Il y avait dans Tair cette petite brume violàtre qui annonce l'approche du printemps.
L'abbé s'assit, appuya son coude sur le rebord de la fenêtre, regardant et écoutant des volées de moineaux francs*, qui gazouillaient avant de rentrer dans leurs charmilles.
La concierge, comme elle avait promis- de le faire, moîrttf» le bouillon et les deux côtelettes; puis, sans troubler le moine dans sa. méditation, car ellç était habituée à té voir méditer ainsi> elle plaça devant lui la table, et sur la table son dinerL
L'abbé avait. pri& l'habitude d'émietter du pain sur sa fenêtre, et les oiseaux, accoutumés k cette sportule, acoou-^ raient comme dest clients romain» à la porte de Lucullos* ou de César.
Pendaut un mois, la fenêtre était restée close; pendant' un mois, Ic-s oiseaux avaient appelé vainement leur ami; pendant un mois, ils étaient vemts se poser inutilement sur le rebord extérieur de cette fenêtre, et regarder curieuse^' ment à travers la vitre.
La chambre était vide : l'abbé Dominique était à PeohoëU
Mais, lorsque les oiseaux virent la fenêtre ouverte, eur caquetage redoubla. On eût dit qu'ils s'annonçaient les uns aux autres cette bonne nouvelle. Enfin, quelques-uns d'entre eux, à la mémoire meilleure, se hasardèrent à venir voleter autour du moine.
Ce bruit d'ailes le tira de sa rêverie.
— Ah! dit-il, pauvres petits, je vous oubliais, et vous vous souvenez ; vous êtes meilleurs que moil
Et, prenant son pain comme il faisait autrefois, il l-émietta sur sa fenêtre.
Aussitôt, ce ne furent plus deux ou trois moineaux plus hardis qui se hasardèrent à s'approcher : ce fut tout le vol de ses anciens pensionnaires qui vint tourbillonner autour de lui.
— Libres, libres, libres ! murmurait Dominique; vous êtes libres, charmants oiseaux, et mon père, lui, est prisonnier!
Et il retomba dans son fauteuil, où il demeura plongé pendant quelques instants dans une profonde rêverie.
Puis, enfin, machinalement, il but son bouillon et mangea ses côtelettes avec la croûte du pain dont il avait donné la mie aux oiseaux.
Cependant, le soleil descendait de plus en plus vers l'horizon; il ne dorait plus que l'extrémité des branches et le sommet des cheminées. Les petits oiseaux s'en étaient allés, et on entendait au loin, dans les charmilles, leuf caquetage, qui allait s'éteignant de plus en plus. .
Toujours machinalement, Dominique éteudit la main, et déplia son journal.
Les deux premières colonnes contenaient le récit verbeux des événements de la veille. L'abbé Dominique, qui savait à quoi s'en tenir là-dessus, pour le moins aussi bien qu'un journal du ministère, sauta les deux colonnes; mais, arrivé à la troisième, il lui passa comme un éblouissement devant les yeux; tout son corps trembla, un frisson courut en lui de k tête aux pieds, une sueur froide inonda son front : il venait de voir trois fois répété, avant. d'avoir rien lu, son nom, ou plutôt le nom de son père.
À propos de quoi le nom de M. Sarranti était- il trois fois répété dans les colonnes de ce journal?
Le pauvre Dominique venait de ressentir une commotion pareille à celle qui dut frapper les convives de Ballhazar
quand la main invisible traça sur la muraille les trois mots mortels et flamboyants.
Il se frotta les yeux comme si une image de sang Taveuglait; il essaya de lire; mais le journal tremblait à ce point entre ses deux mains, que les lignes miroitaient en réblouisfiant comme les reflets d'une glace que Ton agite.
Enfin, il étendit la feuille sur ses genoux, la fixa de cha-» que côté avec ses deux mains, et, aux dernières lueurs du jour, il lut...
Vous devinez ce qu'il lut, n'est-ce pas? Il lut la note terrible insérée dans les journaux, et que nous avons mise sous vos yeux; la note dans laquelle son père était accusé de vol et d'assassinat !
Le tonnerre n'eût pas plus mortellement et plus brutalement terrassé un homme que ne le faisait l'effroyable article.
Mais, tout à coup, il bondit de son fauteuil à son secrétaire en s'écriant :
— Oh ! mais béni soit Dieu t Cette calomnie, ô mon père! va rentrer dans l'enfer d'où elle est sortie.
Et, du tiroir, il tira le papier que nous connaissons, la confession écrite de M. Gérard.
Il baisa ardemment le rouleau qui renfermait la vie d'un homme; plus que sa vie, son honneur 1 — l'honneur de son père !
Il l'ouvrit pour s'assurer que c'était bien le rouleau précieux, et que, dans sa précipitation, il ne se trompait pas ; et, ayant reconnu l'écriture, ayant relu le nom dont il était signé, il le baisa de nouveau ; puis, le passant sous sa robe, le pressant contre sa poitrine, il sortit de la chambre, ferma la porte, et descendit rapidement l'escalier.
Un homme montait l'escalier en même temps que l'abbé Dominique le descendait. Mais l'abbé ne faisait pas attention à cet homme ; il allait passer près de lui sans le remarquer, presque sans le voir, quand il se sentit arrêté par la manche de sa robe.
— Pardon, monsieur l'abbé, dit celui qui l'arrêtait, j'allais chez vous.
Le timbre de cette voix fit tressaillir Dominique ; elle ne lui était pas inconnue.
— Chez moi?... Plus tard» dit Dominique ; je n'ai pas le temps de remonter.
— Ni moi celui de revenir, dit Thomme en saisissant cette fois le bras du moine avec la manche.
Dominique sentit s'abattre sur lui quelque chose comme une profonde xerreur.
Ces mains de fer qui lui comprimaient le bras semblaient les mains d'un squelette.
Il essaya de voir celui qui Tarrêtaît ainsi au passage; mais l'escalier était dans l'obscurité, un seul rayon de jour mourant filtrait par un œil-de-bœuf, et éclairait un étroit espace.
— Qui étes-vous et que me voulez-vous ? demanda le moine essayant, mais en vain, de dégager son bras.
— Je suis M. Gérard, dit l'homme, et je viens pour ce que vous savez.
Dominique jeta un cri.
Mais la chose lui paraissait tellement impossible, qu'avant d'y croire, au témoignage de ses oreilles il voulut joindre le témoignage de ses yeux.
Il prit l'homme à son tour par les deux bras, et bondit avec lui jusqu'à ce rayon de jour rougeâtre, le seul qui éclairât l'escalier.
La tête du spectre se trouva dans la lumière.
C'était bien, en effet, M. Gérard.
L'abbé recula jusqu'au mur, l'œil effaré, les cheveux dressés sur la tête, ses deux mâchoires claquant l'une contre l'autre.
Là, il resta dans l'attitude d'un homme qui verrait un cadavre se dresser dans sa bière, et, d'une voix sourde, il laissa échapper ce seul mot :
— Vivant î
— Sans doute, vivant, dit M. Gérard. Dieu a eu pitié de mon repentir, et m'a envoyé un bon jeune médecin qui m'a guéri.
— Vous ? s'écrin l'abbé, qui se croyait en proie à quelque songe terrible.
— £h bien, oui, moi... Je conçois que vous m'ayez cru mort, mais je ne le suis pas.
— Et c'est vous qui êtes venu deux fois aujourd'hui déjà?
— Et qui reviens une troisième... Je serais revenu dix fois;
je tenais, vous le comprenez bien^ à ce que vous ne continuassiez pas à me croire mort.'
— Mais pourquoi aujourd'hui plutôt qu'un autre jour? demanda machinalement Tabbé regardant l'assassin avec des yeux hagards.
— Mais vous n'avez donc pas lu les journaux î... dit M. Gérard.
— Si fait, je les ai lus, répondit d'une voix sourde le moine, qui commençait à mesurer Tabime en face duquel il se trouvait.
— Alors, si vous les avez lus, vous devez comprendre le but de ma visite.
^ Dominique comprenait, en effet, et une sueur froide lui iîouiait par tout le corps.
— Moi vivant, continua Gérard en baissant la voix, ma confession est nulle.
— Nulle?... répéta machinalement le moine.
— Oui, n'est-il pas défendu aux prêtres, sous peine de damnation éternelle, de révéler la confession sans en avoir obtenu la permission du pénitent?
— Cette perihission, s'écria le moine, vous me l'avez donnée.
— Moi mort, oui sans doute; maià, vivant, je la retire.
— Malheureux I s'écria le moine, et mon père?
— Qu'il se défende, qu'il m'accuse, qu'il prouve; mais vous, confesseur, silence!
— C'est bien, dit Dominique comprenant qu'il n'y avait pas à se débattre contre une fatalité qui se présentait à lui sous la forme d'un des dogmes fondamentaux de l'Église, c'est bien, misérable! je me tairai.
Et, repoussant de la main Gérard, il fit un mouvement pour remonter chez lui.
Mais Gérard se cramponna è lui.
— Que me voulez-vous encore ? demanda le moine.
— Ce que je veux ? dit l'assassin. Je veux le papier que, dans un moment de délire, je' vous ai donné.
Dominique porta ses deux mains à sa poitrine.
— Vous l'avez, dit Gérard; il est là... rendez-le moi.
El le moine sentit de nouveau sur son bras la pression de la main de fer, tandis que le doigt étendu de l'assassin touchait presque le manuscrit.
SALVATQR 91
— Oui, il est là, dit Tabbé Dominique; mais ou il est, je TOUS jure. Foi de prêtre, qu'il restera.
— VdUs vouliez donc mentir à votre serment ? vous vouliez donc révéler la confession ?
— Je vous ai dit que j'acceptais» le pacte, et- que, vous vivant, je me tarirais.
— Alors, pourquoi gardez^vous ce paT>ier ?
— Parrce que Dieii est juste ; parce qu'il se peut que, par ÎQGfident ou par Justice, vous mouriez pendant ie procès de mon père; parce qu'enfin, si mon père est condamné à monrir sur Téchafaud, j'élèverai ce papier vers- Bien, ep à'isant : « Seigneur, toi qui es le Dieu suprênï0<et juste, frappe le coupable et sauve Vinnocent! » Cela, misérable! c'est dans mon droit d'homme et de prêtre, et j'userai de mon droit.
Alors ■ écartant violemment M. Gérard, qui s'était placé devant lui comme pour lui bawer le chemin, il remonta l'escalier, défendant, d'un geste impérieux, au meurtrier de le suivre, entra dans son appartement, dont il ferma la porte; et, allaitt tomber à genoux devant un crucifix :
-- Mon Dieu, Seigneur, dit-il, vous qui voyez tout, vous qui entendez tout, vous venez de voir et d'entendre ce qui s'est passé; mon Dieu, Seigneur, ce serait un sacrilège que d'appeler la main des hommes dans' tout ce<»i... A vous la justice !
Puis il ajouta- d*ane voix sourde :
- Et, si vouS'Ue faites pas justice, à m^ la vengeance t
XIJI
Soirée à l'hôtel de Màrandô.
^^ut
Ud mois après les événements que nous avons racontas dans nos précédents chapitres, le dimanche 30 avril, la rue-
LafAtte — ou plutôt nocntnons-ia du nom qu'elle portait à cette époque ~ la rue d'Artois présentait, vers les onze heures du soir, un aspect inaccoutumé.
Qu'on imagine, en effet, le boulevard des Italiens et le boulevard des Capucines jusqu'au boulevard delà Madeleine, !e boulevard Montmartre jusqu'au boulevard Bonne-Nouvelle, et, d'un autre côté, parallèlement, toute la rue de Provence dt les rues adjacentes, littéralement inondés d'équipages aux lanternes étincelantes ; qu'on se figure la rue d'Artois éclairée par deux ifs gigantesques chargés de lampions, et qui s'élèvent de chaque côté de la porte d'un riche hôtel; deux dragons à cheval gardant cette porte ; deux autres stationnant au carrefour formé par le croisement de la rue de Provence; — et Ton aura une idée du spectacle qu'offrent aux passants les alentours de l'hôtel de Marande, quand sa belle maitriesse donne à quelques amis une de ces soirées où tout Paris veut être.
Suivons un des équipages qui font la file, et entrons avec lui dans la cour d'honneur ; puis arrêtons-nous dans cette cour eii attendant quelqu'un qui nous introduise, et, tout en attendant, examinons l'intérieur de l'hôtel.
L'hôtel de Marande était situé, comme nous l'avons dit» rue d'Artois, entre l'hôteL Cerutti — qui, jusqu'en 1792, avait donné son nom à la rue » et l'hôtel de l'Empire.
Trois corps de logis formaient, avec le mur de façade, un immense rectangle. A droite étaient les appartements du banquier; en face, les salons de l'homme politique; à gauche, les appartements de cette belle personne qui, déjà plusieurs fois est apparue à nos lecteurs sous le nom de Lydie de Marande. Ces trois corps de logis communiquaient entre eux, de façon à ce que le maître pût avoir l'œil partout, à chaque heure du jour comme à chaque heure de la nuit.
Les salons de réception occupaient le premier étage, en face de la porte cochère; mais, dans les grands jours, on ouvrait les portes de communication, et les invités pouvaient alors pénétrer^ sans indiscrétion, dans les élégants boudoirs de la femme, et dans les sévères retraites du mari.
Le rez-de-chaussée tout entier servait : l'aile gauche, de cuisine et d'office; le centre, de salle à manger et de vestibule; l'aile droite, de bureaux et de caisse.
Montons l'escalier à rampe de marbre, et aux marches
couvertes d'un immense tapis de Sallandrouze, et voyons s'il n'existe pas, dans toute cette foule qui encombre les antichambres, un ami qui puisse nous présenter à la belle hôtesse de la maison.
Nous connaissons les principaux Invités, les invités de fondation, comme on dit; mais nous ne sommes pas assez lié avec eux pour leur demander un pareil service. Écoutez, on les annonce.
C'est la Fayette, c'est Casimir Périer, c'est Royer-Collard, c'est Béranger, c'est Pajol, c'est Kœchlin, c'est, enfin, tout ce qui représente en France cette opinion intermédiaire entre la monarchie aristocratique et la république ; ce sont ceux qui, avec le mot de Charte à la bouche, travaillent sourdement au grand enfantement de 1830, et, si, au milieu de tous ces chefs de parti que nous venons de nommer, nous n'entendons pas annoncer M. LafQtte, c'est qu'il est à Maisons, soignant, avec ce dévouement que l'illustre banquier avait pour ses amis, Manuel malade, et qui va mourir avant peu.
Mais, tenez, voici quelqu'un qui va nous introduire. Une fois le seuil franchi, nous irons où il nous plaira.
C'est ce jeune homme de taille moyenne, plutôt grande que petite, merveilleusement prise; ce jeune homme vêtu à la mode de Tépoque et, en même temps, avec ce je ne sais quoi qui constitue l'artiste. Voyez : habit vert foncé, orné du ruban de la Légion d'honneur, qu'il vient de recevoir, —par quelle influence ? il n'en sait rien; car il ne Ta pas demandé, et son oncle est trop égoïste pour avoir songé à le lui faire obtenir, et, d'ailleurs, il est dans l'opposition; — gilet de velours noir, avec un bouton boutonné en haut, trois boutons boutonnés en bas, laissant passer, par l'ouverture, un jabot de dentelle d'Angleterre ; pantalon collant, dessinant une jambe nerveuse, admirablement faites des bas de soie noire à jours, et des souliers à petites boucibs d'or, enfermant un pied de femme; — puis, sur tout cela, la têle de Van Dyck à vingt-six ans.
Vous l'avez reconnu, c'est Pétrus. Il vient de faire un charmant portrait de la maîtresse de la maison. — Il n'aima pas à faire les portraits ; mais son ami Jean Robert a tant insisté pour qu'il fit celui de madame de Marande, que le jeune artiste y a consenti. Il est vrai qu'une jolie bouche.
86 joignant à la bouche amie de Je«iii Robert, lui a dit, un soir, en même temps qu'une main cha-rmante lui «errait la main, au bai de madame la duchesse de Berry, — où il a été invité on ne sait sur quelle recommandation, ^ il est vrai qu'une jolie bouche lui a dit avec 8oq ravissant iSoueire : c Faites le portrait de Lydie; je le veux! »
Et le peintre, n'ayant rien à refusera cette jolie bouche, que le lecteur a déjà reconnue pour celle d&Régina de la Ûothe-Houdaix, comtesse Rappt, a ouvert les portes de son atelier a madame Lydie de Maraude, qui, conduite la première fois par son mari, — lequel votilait nemerclQr en personne le peintre de sa complaisance,— est revenue, les autres fois, accompagnée d'un seul domestique.
Puis, le portrait fini, comme on a compris que Ton ne payait pas avec des billets de banque la complaisance d'un artiste tel que Pétrus, d'un gentilhomme tel quelel>aroQ de Gourtenay, madame de Maraude s'est penchée à l'oreille du beau peintre, et lui a dit :
— Venez me voir quand vous voudrez; seulement» ' prévenez-moi la veille par un petit mot, afm que vousirouyiez Régina chez moi.
Et Pétrus a saisi la main de madame de Maraude, et Ta baisée avec une ardeur qui a fait dire à la belle Lydie :
-—Oh ! monsieur, comme vous devez aimer ceux que vous aimez 1
Puis, le lendemain, Pétrus a reçu par l'entremise de Régina, une épingle bien simple, valant à peine la moitié du prix de son tableau, double délicatesse qu'avec son caractère aristocratique, Pétrus était, plus qu'aucun aujbre, à même d'apprécier.
Suivons"donc Pétrus ; vous voyez qu'il a tout droit de nous introduire à saisuiteidanslaimaison du. banquier deia rue d'Artois, et de nous faire franchir lé seuil -^ cesr<salonS'Oii tant d'illustrations nous ont précédés.
Allons directement à la maîtresse de la «maison. Me est là, à droite, dans son boudoir.
Le premier mouvement de quiconque entre danS'Ce boudoir est tout à la surprise. Que sont devenus tous ces illustres personnages que Ton a annoncés, et pourquoi ne trouye*t-on là, au milieu de dix ou douze femmes, que trois ou'quatre jeunes gens à peine? C'est que les illustrations
politiques viennent pour, M. de Marande; que madame de Marande déteste la politique ; qu'elle déclare n'avoir aucune opinion, mais trouver seulement que madame la duchesse de Berry est une clxarmante femme, et que le roi Charles X a dû être autrefois un parfait gentilhomme.
Mais, si les hommes, — qui vont arriver bientôt, soyez tranquille t — si les hommes ou plutôt les jeunes gens sont en minorité .pour le m/oment, quel éblouissant parterre 46 femmes 1 D'abord, occupons-nous du boudoir.
C'est un joli saion donnant, d'un côté, dans une chambre h coucher, de l'autre, dans une serre-galerie. Il est tendu de satin bleu de ciel, avec des ornements noirs et roses; si bien que les yeux splendides et les magnifiques diamants des belles amies de madame de Marande étincellent sur cet azur comme des étoiles sur le firmament.
Mais celle que l'on aperçoit tout d'abord, celle dont nous avons tout particulièrement à nous occuper, la plus sympathique, sinon la plus belle, la plus attractive, sinon la plus jolie, c'est, sans contredit, la maîtresse de la maison, madame Lydie de Marande.
r^ous avons, autant qu'il est permis à la plume de le faire, tracé le portrait de ses trois amies, ou plutôt de ses trois sœurs de Saint-Denis; essayons, maintenant, d'esquisser le sien.
Madame Lydie de Marande paraissait à peine avoir atteint sa vingtième année. C'est une personne d'un aspect charmant pour quiconque veut, dans la femme, trouver un corpa, et non pas seulement une âme.
Elle avait les cheveux d'une nuance ravissante : blonds, quand elle les portait en boucles légères ; châtains, quand elle les portait en bandeaux serrés; toujours luisants et soyeux.
Son front était beau, intelligent et fier, blanc comme le marbre, poli comme lui.
Ses yeux étaient étranges, ni complètement bleus, ni complètement noirs, mais participent de ces deux couleurs, irisés parfois de nuances d'opale, d'autres fois sombres eomme du lapis-lazuli, et, cela, selon la lumière qui les éclairait, selon peut-être les battements du cœur qui les animait.
M SALYATOIl
Le nez était fin, retroussé, moqueur; la bouche bien dessinée, mais un peu grande, fraîche comme le corail humide, rieuse et sensuelle.
D'habitude, ses lèvres rebondies sont légèrement entr'ouvertes, et laissent voir l'extrémité d'une double rangée -* pardonnez-moi le mot classique, je n'en connais pas qui rende mieux ma pensée, — Textrémité d'une double rangée de perles; si les lèvres se serrent, elles donnent, en se joignant, à tout le haut du visage un air superbement dédaigneux.
Le menton était coquet, mignon et rose.
Mais ce qui donnait à tout ce visage sa beauté réelle, sa physionomie véritable, son caractère original, et nous pour* rions presque dire originel, c'était cette vie frissonnante qui sepablait courir avec le sang sous la peau; c'était ce teint si vivant ; c'étaient ces joues si légèrement nuancées dé nacre, si coquettement teintées de rose, qu'elles avaient à la fois cette transparenoe à laquelle on devine la femme du Midi, et cette fraîcheur à laquelle on reconnaît la femme du Nord.
Ainsi, sous un pommier en fleur, revêtue du charmant costume des femmes du pays de Gaux, elle eût été réclamée par une Normande pour une compatriote; et, se balançant dans un hamac, à l'ombre d'un bananier, elle eût été prise pour une sœur par une créole de la Guadeloupe ou de la Martinique.
Nous avons, plus haut, laissé entendre que tout le corps qui soutenait cette charmante tête était doué d'un certain embonpoint; mais cet embonpoint, s'arrêtant juste à la femme de TAlbane sans atteindre celle de Rubens, loin d'être disgracieux, était tout séduisant en elle; plus^que séduisant : voluptueux.
En effet, une gorge luxuriante, qui semblait n'avoir jamais été condamnée au carcere duro du corset, bondissait à chaque haleine, fière et opulente, à travers un nuage de gaze, pareille aux gorges de ces belles filles do Sparte et d'Athènes qui posaient pour les Vénus et \e& Hébés do Praxitèle et de Phidias.
Si cette radieuse beauté que nous venons de décrire avait ses admirateurs, vous devez comprendre qu'en revanche aussi, elle avait ses ennemis et ses détracteurs. Ses ennemis,
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c'étaient presque toutes les femmes; ses défracieurs, c'étaient tous ceux qui s'étaient crus appelés, et qui n'avaient point été élus; c'étaient les amants rebutés; c'étaient ces beaux et ces élégants à cerveau vide qui n'imaginent pas qu'une femme douée de pareils trésors puisse en être avare.
Madame de Maraude avait donc été plus d'une fois calomniée; etcependanty quoiqu'elle eût conservé cette délicieuse séduction de la femme, la faiblesse, peu de femmes avaient moins qu'elle mérité la calomnie.
Ainsi, quand le comte Herbel, en véritable voltairien qu'il était, avait dit à son neveu : c Qu'est-ce que madame de Maraude ? ' Une Madeleine en puissance de mari, et en impuissance de repentir! » à notre avis, le général avait eu un tort; et nous dirons plus tard de quelle façon grammaticale il eût dû placer ces mots puissance et impuissance, s'il eût eu la moindre velléité de parler correctement. Or, comme on le verra bientôt, madame Lydie de Maraude n'était rien moins qu'une Madeleine.
Mais, maintenant que nous croyons l'avoir suflisamment dépeinte, achevons de décrire le boudoir, et de faire ou de renouveler connaissance avec ceux qui l'occupent momentanément.
Où il est question de Carmélite.
Noos avons dit qu'il y avait, au milieu de tout ce parterre de femmes, quatre ou cinq hommes seulement. PrDfil,ons de ce que la société n'est pas plus nombreuse pour nous mêler à ce bavardage de salon, qui emploie d'habitude tant de paroles à dire si peu de choses.
Le plus bruyant de ces cinq privilégiés du boudoir de madame de Maraude était un jeune homme que nous n'avons vu que dans de douloureuses ou sinistres circonstances. C'était M. Lorédan de Yalgeneuse, qui, de temps en temps, à quelque endroit du boudoir qu'il fût, et avec quelque femme qu'il causât, échangeait un regard rapide comme réclair, et d'une étrange signification, avec sa sœur, mademoiselle Suzanae de Yalgeneuse,- Vanne de pension de la pauvre Mina,
M. Lorédan était un véritable homme de salon : nulle bouche ne savait mieux sourire^ nul regard ne savait mieux complimenter : il avait au plus haut degré cette «ourtoisie qui frise l'impertinence, et, de 1820 à 1827, personne n'avait pu encore le détrôner dans l'art de mettre sa cravate et d'y faire, même tout ganté, le nœud à la mode sans en chiffonner le satin ou la batiste.
Il causait en ce moment avec madame de Maraiide, dont il admirait l'éventail rococo en véritable amateur des Vaûlooet des Boucher de bric-à-brac.
Celui qui, après Lorédan^ attirait les regards des femmes, moins à cause de sa beauté et de son élégance qu'à cause de sa réputation, déjà établie par trois ou quatre succès de théâtre, et par une conversation plus originale encore peutêtre que spirituelle, était le poëte Jean Robert. Au nombre des invitations imprimées qu'avaient fait pleuvoir autour de lui ses premiers triomphes, et auxquelles il se gardait bien de répondre, deux ou trois invitations autographes de la belle Lydie^ — qui voulait faire de son salon le rendez- vous littéraire, comme son mari voulait faire du sien le rendezvous politique des grands hommes de l'époque^ — avaient vaincu ses scrupules. Sans être un des visiteurs les plus assidus de madame de Maraude, il était un de ses habitués, et, ë chaque séance qu'elle avait donnée depuis trois semaines ,àson ami Pétrus, il avait assisté religieusement ^ dans le but de donner, en causant avec la charmante jeune femme de l'animation à son portrait. Il faut dire que, cette fois encore, Jean Robert avait réussi, et que jamais le regard ei le sourire de Lydie n'avaient été^ l'un plus brillant, Tautre plus animé.
M. do Maraude en avait fait, ce soir-là même, — le portrait n'était de retour à l'hôtel que depuis deux jours, —
M. de Marande, disons-nous, en avait fait, ce sok-là même, aoQ compliment à Jean Robert, en le remerciant.de la complaisance avec laquelle il avait abrégé pour madame rdei Marande les ennuis de la pose.
Jean Robert n'avait pas su d'abord si M. de Marande parlak sérieusement ou raillait; son regard, rejeté rapidement sur le yisage du banquier, avait même cru un instant surprendre sur ce visage une expression irontque.
Jtfais les yeux des deux hommes s'étaient arrêtés et fixés l'un sur l'autre avec une certaine gravité, et, alors, M. de Marande, en s'inclinant, avait répété ces mots:
— Monsieur Jean Robert, c'est sérieusement que je parle; et madame de Marande ne saurait me faire de plus grand plaisir que de cultiver la connaissance d'un homme de votre mérite.
Et 11 lui avait tendu la main si franchement, que Jean Robert lui avait donné la sienne avec une franchise égale, quoique cette franchise, de la part du jeune poëte, ne parût pa3 exempte d'une certaine hésitation.
Le troisième personnage dont nous nous occuperons est notre introducteur Pétrus. Nous savons, lui, quel astre l'attire. Aussi, les compliments d'usage faits à madame de Marande, à Jean Robert, à son oncle le vieux général Her* bel, — qui digère dans un coin assez péniblement pour que sa digestion lui donne un air digne et sérieux, *— les dames saluées en masse, a-t-il trouvé moyen, au bout d'un instant, de se trouver accoudé à la causeuse sur laquelle la belle Régina, à moitié couchée, efieuille un bouquet de violettes de Parme, bien certaine que, lorsqu'elle se sera levée et aura changé de place, les violettes décapitées par elle ne seront point perdues.
Le cinquième personnage est tout simplement un danseur. Il appartient à cette race très-appréciée des maîtresses de maison, mais dont la poésie, le roman et la peinture n'ont à d'occuper que comme un metteur en scène s'occupe d'un comparse.
Nous avons donc dit que Lorédan causait avec madame de Marande; que Jean Robert,, appuyé au marbre de la cheminée, les regardait; que Pétrus causait avec Rcgina, sou* riant à chaque violette qui tombait des belles mains de sa. divinité; que le général comte Herbel digérait laborieuse-
ment sur un sofa : enfin, que le danseur inscrivait ses contredanses, afin de s'élancer chronologiquement vers sa danseuse, chaque fois que Torchestre, qui ne devait se faire entendre qu'à minuit, jetterait à l'atmosphère parfumée des salons ses notes d'appel à un nouveau quadrille.
Pour être exact, il faut dire que le tableau que nous venons d'essayer de peindre n'avait aucune fixité. De minute en minute, on annonçait un nouveau nom; la personne désignée par le nom entrait: si c'était une femme, madame de Marande allait au-devant d'elle, et, selon le degré d'intimité où elle était avec cette femme, l'embrassait ou se contentait de lui serrer la main; si c'était un homme, elle faisait un signe de tête, accompagnait ce signe de tête d'un gracieux sourire et même de quelques mots, puis, montrant un siège libre à une femme, la serre-galerie à Thomme, laissait les nouveaux venus devenir ce qu'ils voulaient, soit qu'il leur plût d'examiner les batailles d'Horace Vernet, les marines deGudin, tes aquarelles de Decamps; soit qu'ils aimassent mieux nouer quelque conversation particulière, ou coudre un lambeau à cette sorte de conversation générale qui flotte toujours dans un salon, et à laquelle s'accrochent les gens qui ne savent ni causer à deux, ni — chose bien autrement difficile! — garder le silence.
Quelqu'un qui eût eu intérêt à s'apercevoir de cela eût pu remarquer que, malgré tous les déplacements que l'arrivée des nouveaux venus imposait à la maîtresse de la maison, quelque part que se trouvât madame de Marande, après sa révérence faite, après son baiser donné, ou son serrement de main accompli, M. Lorédan de Yalgeneuse avait le talent de se retrouver près d'elle.
Lydie avait remarqué cette insistance, et, soit qu'elle lui déplût en réalité, soit qu'elle craignit que quelque autre personne ne la remarquât, elle avait essayé d'y échapper, une preQiière fois, en venant s'asseoir à côté de Régina, et en interrompant pour quelques instants la douce conversation des deux jeunes gens, — égoïsme qu'elle s'était bien vite reproché; — une seconde fois, en allant se réfugier sous l'aile du vieux voltairien que nous avons vu si rigide observateur des dates dans sa conversation avec la marquise de laTournelle.
Cette fois, madame de Marande s'obstinait à vouloir tirer
SALVATOR lOt
du cœur du vieux comte ce secret, qui rendait soucieux un visage d'ordinaire souriant; plusque souriant: railleur.
Mais, que le chagrin du vieux comte lui vint du cœur ou — ce qui, pour lui, était bien autrement grave — de Testomac, il ne paraissait pas le moins du monde décidé à faire madame de Maraude confidente de son secret.
Quelques mots de leur conversation parvinrent jusqu'à Pétrus et Règina, et les tirèrent de' leur extase.
Les deux jeunes gens échangèrent un regard.
De la part de Régina, ce regard voulait dire :
— Nous sommes bien imprudents, Pétrus 1 voilà une demi-heure que nous causons ensemble avec autant d'abandon que si nous étions dans la serre du boulevard des Invalides.
— Oui, répondit le regard de Pétrus, bien imprudents, c'est vrai, mais bien heureux, ma Régina t
Puis, comme ils avaient échangé un regard, les deux Jeunes gens échangèrent, à distance, et par un simple frissonnement de lèvres, un de ces baisers que le cœur envoie au cœur; et, comme s'il était naturellement attiré par la conversation de son oncle et de madame de Maraude, Pé-* trus s'approcha d'eux, et, le sourire de l'insouciance sur les lèvres :
— Mon oncle, fit-il en enfant gâté qui se croit le droit de tout dire, je vous préviens que, si vous ne confiez pas à madame de Maraude, qui vous a fait l'honneur de vous la demander deux fois, la cause de vos soucis, par notre aïeul losselin II, qu'on appelait Josselin le Galant, un siècle et demi avant que la galanterie fût découverte, par cet ancêtre mort au champ d'honneur de l'amour, je vous jure, mon oncle, que je vous dénonce à madame, et que je révèle la véritable cause de vos peines, si mystérieuse qu'elle soit !
— Révèle, garçon, dit le général avec un certain air de tristesse, qui donna à douter à Pétrus que son oncle fût sous la seule préoccupation d'une digestion laborieuse, révèle; mais, si tu m'en crois, avani la révélation, tu tour neras ta langue sept fois dans ta bouche, de peur de te fourvoyer.
— Oh I je n'ai crainte, mon oncle ! dit Pétrus.
— Alors, dites vite, monsieur Pétrus, car je meurs d'inquiétude, reprit madame de Maraude, qui, elle aussi, pa-
102 SALVATOU
raissail tourner sa langue sept fois dans sa bouche avani d'aborder le véritable sujet de conversatioa qui l'avait amenée là.
— Vous mourez d'inquiétude, madame? ail le Tieux général. Eh bien, voilà qui dépasse tout à fait ma perspicacité! Aurais-je le bonheur, par hasard, que vous eussiez quelque faveur à me demander, et craignez-vous que ma mauvaise humeur n'influe sur ma réponse ?
— profond philosophe 1 dit madame de Mârande, qui vous a donc révélé ainsi les secrets du cœur humain?
•— Dôunez-moi votre belle main, madame.,
Lydie tendit la main au vieux généra^ après lui avoir fait la galanterie d'ôter son gant.
— Quelle merveille 1 dit le général; je croyais qu'il n'y avait plus de ees<mains-là.
Il l'approcha de ses lèvres; puis, s'arrêtant :
— Oh ! par ma foi, dit-il, c'est un sacrilège que des lèvres de soixante-six ans touchent un pareil marbre.
— Gomment 1 dit madame de.Marande en minaudamu vcus refusez de baiser ma^ main; général?
— Cette main est-elle à moi en touifie propriété pour uims minute?
— En toute propriété, général.
Le général se tourna vers Pétrus :
— Approche ici, garçon, lui dit-il, et baise-moi cette main-là.
Pétrus obéit.
— La ! et, maintenant; prends garde; car, après un pareil cadeau, je me crois parfaitement libi^e de te déshériter.
Puis, à madame de Marande :
— Donnez vos ordres, madame, dit le vieux comte; votre indigne serviteur les attend à genoux.
— Non, je suis femme et entêtée. Je veux, auparavant, savoir quelle chose vous rend si soucieux, mon cher général.
— Vous avez ce coquin-là qui va vou- le dire... Ah I madame, à son âge, je me serais fait tuer^pour baiser une pareille mnin 1 Que le paradis n'est-il à reperdre, et que ne Siis-je Adam?
— Ah ! général, dit madame de Marande, on ne peut étw^
à la fois Adam et le serpent. — Voyon^i, monsieur Pétrus, dites-nous ce qui est arrivé à votre oncle.
— Eh bien, madame, voici le fait. Mon oncle, qui a Tha* bitude de se préparer par la méditation à tous les actes importants de sa vie, a l'habitude, à cet effet, de rester seul une heure avant son diner, et je crois...
— Vous croyez?
— Eh bien, je crois que sa chère solitude a été troublée aujourd'hui.
— Ce n'est pas cela, dit le général. Tu n'as tourné ta langue que sept fois : tourne-la quatorze.
—Mon oncle, continua Pétrus sans s'inquiéter du démenti que lui donnait le vieux général, mon oncle a reçu aujourd'hui, entre cinq et six heures, la visite de madame la marquise Yolande Pentaltais de la Tournelle.
Bégina, qui ne demandait qu'une occasion de se rapprocher de Pétrus,. et de ne pas perdre une de ses paroles, dont chaque syllabe faisaitbattre son cœur, — Régina, en entendant prononcer le nom de sa tante, crut que c'était une occasion de prendre part à la conversation.
Elle se leva donc de sa causeuse, et s'approcha doucement du groupe.
Pétrus ne la vit pas, ne l'entendit pas; mais il la sentit venir, et frissonna de tous ses membres,
Ses yeux se fermèrent, sa voix s'éteignit.
La jeune fille comprit^ de son côié, ce qui se passait dans \e cœur, de son cœur, et elle en ressentit une volupté hrange.
— Eh bien, dit-elle d'une voix douce comme les vibratio:i3 d'une harpe éolienne, est-ce parce que je suis-là que vous.ne parlez plus, monsieur Pétrus?
— jeunesse I jeunesse I murmura le comte Herbel.
Il s'élevait, en elTet, tout autour de ce beau groupe un parfum de jeunesse, de santé^ de bonheur et d'^ gaieté, qui parvint à dérider le vieux général.
Au regard qu'il jeta sur Pétrus, on eût dit qu'il pouvait, ^ un mot, faire évanouir tout cela, mais qu'il avait pitié, loui égoïste qu'il était, de souffler sur ce beau palais d€ nuages où habitait son neveu. Il lui prêta donc le flanc, au coûiraire.
— Va, garçon! val ditfil; tu brûles! .
jOi SALVATOR
— Eh bien, puisque mon oncle le permet, continua Pétrus» forcé de persister dans son récit de rapin, je vous dirai, que madame de la Tournelle, comme toutes les...
Pétrus allait dire : < Comme toutes les vieilles femmes ; > mais, à quatre pas de lui, il aperçut à temps Î6 visage maussade d'une douairière, et il se reprit :
— Je vous dirai que madame de la Tournelle, comme toutes les marquises, a un carlin, ou plutôt une carline qu'on appelle Groupette.
— Un nom charmant! dit madame de Maraude. Je ne connaissais pas le nom, mais je connaissais le carlin.
— Alors, continua Pétrus, vous pourrez apprécier la vérité du récit. Il parait que ce carlin, ou plutôt cette carline, sent le musc d'une façon extravagante... — Y suis-je, mon oncle?
— Tout à fait, dit le vieux général.
— Il paraît encore que l'odeur du musc a la propriété de faire tourner les sauces; et, comme mademoiselle Groupette est très-gourmande; que, chaque fois que madanr>e de la Tournelle vient voir mon oncle, mademoiselle Groupette va voir le cuisinier, j'oserais parier que mdn très-cher oncle a eu aujourd'hui un diner détestable, et que voilà ce qui le rend si sombre et si mélancolique.
— Bravo, garçon! il est impossible d'être meilleur devin; et, cependant, si je voulais bien chercher, moi, ce qui te rend si gai et si distrait, je crois que je rencontrerais plus juste encore... Mais j'ai hâte de savoir ce que cette belle sirène veut de moi, et je remettrai l'explication à un autre jour.
Puis, se retournant vers madame de Maraude :
— Vous disiez, madame, avoir quelque chose à me demander; j'attends.
— Général, dit madame de Marande regardant le vieillard avec ses plus doux yeux, vous avez eu l'imprudence de dire plusieurs fois que , pour mon service personnel , votre bras, votre cœur, votre tête, en un mot tout ce dont vous aviez la libre disposition et le libre usage était à moi. Vous m'avez dit cela, n'est-il pas vrai ?
— C'est la vérité, madame, répondit le comte avec cette galanterie qu'en 1827^ on nereucontrait déjà plus que chez les vieillards. Je vous ai dit que, n'ayant pas eu le bonheur
SALVATOR lOS
de vivre pour vous, j'aurais une grande joie à y mourir.
— Et vous êtes toujours dans cette louable disposition, général ?
— Plus que jamais !
— Eh bien, voici une occasion, je vous jure, de mêle prouver.
— Votre occasion n'eût-èlle qu'un cheveu, madame, je vous promets de la saisir par là.
— Êcoutez-moi donc, général.
^ Je suis tout oreilles, madame.
» C'est justement de cette partie de votre personne que je vous demande Taliénation momentanée en ma faveur.
— Que voulez- vous dire ?
^ J'ai bçsoin de vos oreilles pour toute la soirée, général.
— Que ne le disiez vous tout de suite, belle dapae 1 Voyons, donnez-moi une paire de ciseaux, et je vous en fais l'holocauste sans peur, sans regret et même sans reproche... à la seule condition qu'après mes oreilles, vous ne me demanderez pas mes yeux.
— Ohl général, dit madame de Maraude, rassurez-vous t il n'est pas question de les détacher du tronc où elles me semblent admirablement placées : il s'agit tout simplement de les tendre du côté que je vous indiquerai, pendant une beure, et avec une attention soutenue ; en d'autres termes, général, je vais avoir l'honneur de voUs présenter une de mes amies de pension, — des meilleures, — une jeune fille que, Régina et moi, nous appelons notre sœur. C'est vous dire qu'elle est digne de tous vos égards, comme elle est digne de toute notre amitié. Cette jeune fille est orpheline.
— Orpheline t répéta Jean Robert. Ne venez-vous pas de dire, madame, que vous et madame la comtesse Rappt étiez ses sœurs ?
Madame de Maraude remercia Jean Robert d'un sourire,
et continua : . ^
-Elle est orpheline de père et de mère... Son père, brave capitaine de la garde, officier de la Légion d'honneur, a été tué à Champaubert, en 1814. — Voilà comment elle fut élevée avec nous à Saint-Denis. -^ Sa mère est morte ses bras, il y a deux ans ; elle est pauvre...
— Elle est pauvre 1 répéta le généraL Ne venez-vous pas de dire, madame, qu'elle avait deux amies?
— Pauvre et flère, général, continuamadamede Marande; et elle veut demander à Tart une existence que lui refuseraient ses travaux d'aiguille... Puis elle a une immense douleur, non pas à oublier, m^s à endormir.
— Une immense douleur ?
•— Oli! our, la plui grande, la plusprofEmde^doiileur que puisse contenir le cœur d'une femme t. .. Maintenant^ géoé^ rai, vous savez cela, et vous lui pardonnerez la tristesse de son visage, et vous écoulerez sa voix.
-— Et, demanda le général, -—pardon de la question, elle est moins indiscrète qu'elle ne le semble au premier abord : dans la carrière à laquelle votre amie se destina, la beauté n'est point une chose inutile ; — et votre amie est-elle belia?
— Comme la Niobé antique à vingt ans, général.
— Et elle chante...?
— le ne vous dirai pas comme la Pasta, je. ne vous dirai pas comme la Maiibran, je ne vous dirai pas comme la Catalani ; je vous dirai comme elle-même... Non, elle ne chante pas : elle pleure, elle souffre, elle fait pleurer et souffrir.
•— Quelle voix ?
— Un magnifique contralto. ,
— S'est-elle déjà faii entendre en public ?
— Jamais..^ Pour la. première fois ce soir^ elle chantera devant, cinquante personnes réunies.
— Et vous désirez... ?
— Je désire, général, que, vous qui êtes un dilettante consommé, et surtout un admirable connaisseur, je désire que vous Técoutlez de toutes vos oreilles, et que, quand vous l'aurez entendue, vous fassiez pour elle ce que vous leriez pour moi en pareille occasion ; je désire, si vous per* mettez que je me serve de vos propres expressions, que vous viviez pour notre bien-aimée Carmélite; — n'est-ce pas, Régina ? — que vous n'ayez pas un moment de vos jours qui ne lui soit exclusivement consacré ; je désire, en un mot, que vous vous déclariez son chevalier, et qu'à partir de cette fteure, elle n'ait pas de défenseur plus ardent et d'admirateur plus passionné que vous. Je sa»«* aue votre avis fait loi à l'Opéra, général.
ûAL\ArOK ' 107
— Oh ! ne rougissez pas, moa oncle : c'esl connu , tlit Pétrus.
— Je désire, reprit madame de Maraude, que vous -répétiez ce nom de mon amie — Garaièlite — à 4ous les échos que vous avez pour amis... non pas que je veuille, présente meut du moins, la Taii^e "engager à l-Opéra : mes prétentions ne vont pas si bin ; mais, comme c'est <âe votre loge.^»
— De la loge infernale, ajouta Pétrus. Oh 1 dites le moli madame.
— Soit... comme c'est de la loge inlsrna'le que. partent toutes les trompettes de la renommée; comme c'est dans la loge infernale ques'échafaudenttoiite&'iesigloifes futures, ou que se démolissent toutes les gloires présentes, je compte sur voire vraie et dévoué amitié, général, pour chanter les louanges dé Carmélite dans tous lea lieux que vous daignerez hanter : au club, aux courses, 'au café Anglais,' chez Tortoni, à l'Opéra, aux Italiens, et je dirai) même au château, si votre présence dans mon réduit n'était la plus haute protestation de vos sympathies politiques. ^Prometlez-oioi donc de lancer — n'est-ce pas le mot consacré ? — ma belle et triste amie aussi loin et missi vite que vous pourrez. Je vous en aurai, général, une reconnaissance éternelle.
— Je vous éemande un mois pour la lancer,,. belle dame, deux mois pour la faire engagei , et trois mois pour la faire entendre ; à moins qu'elle ne veuille débuter dans un opéra nouveau, auquel cas, ce sera l'afl'aire d'un an.
— Ohl elle débutera < dans tout ce que l'on voudra : elle sait le répertoire français et italien.
— £n ce cas, dans trois mois, je vous amène votre amie couverte de lauriers des pieds à la tête !
~ Alors, c'est que vous partagerez les vôtres avec elle, général, dit madame de Marande en tendant sa main, e^ serrant cordialement celle du vieux comte.
— Et, moi aussi, général, dît une douce voix qui 8t tressaillir Pétrus, moi aussi, je vous en aurai une reconnaissance infinie.
— ^^Je n'en.doute pas. un instant princesse, dit le vieillard, qui, par courtoisie, continuait de donner à la comtesse Rappt sonlitre de jeune fille, et qui, en répondant qu'il ne doutait pas de la reconnaissance de Eégina, avait regardé son neveu. — Eh bien donc, reprit-il en se retournant vers
madame de Marande, il ne vous reste, madame, qu'à me faire Thonneur de me présenter à votre amie comme son plus dévoué serviteur.
— Ce sera bien facile, général : elle est là. *- Gomment, là?
— Oui, là, dans ma chambre à coucher... J'ai voulu M épargner Ténnui — c'est toujours ennuyeux, pour une jeune femme — de traverser tous ces salons, et de se faire annoncer. Voilà pourquoi nous sommes ici en petit comité; voilà pourquoi, sur certaines de mes invitations, il y avait : Dix heures^ et sur les autres : Minuit; je voulais faire à Carmélite un cercle d'amis choisis et indulgents.
— Je vous remercie, madame, dit Lorédan trouvant un prétexte pour se mêler à la conversation, je vous remercie de m'avoir mis au nombre des élus; m^is je vous en veux de me croire assez peu important pour ne pas me recommander votre amie.
— Obi dit madame de Marande, vous êtes trop compromettant, monsieur le baron, pour qu'on vous recommande une jeune et belle personne de vingt ans ! D'ailleurs, la beauté de Carmélite la recommandera suffisamment près de vous.
— Le moment est mal choisi, madame, et je vous proteste qu'à cette heure, une seule beauté a le droit...
— Pardon, monsieur, fit une voix avec la plus grande douceur et la plus exquise politesse, tout en interrompant cependant le baron ; j'aurais un mot à dire à madame de Marande.
Lorédan se retourna en fronçant le sourcil ; mais, reconnaissant M. de Marande lui-même, qui, le sourire sur les lèvres, tendait le bras à sa femme, il s'effaça vivement.
— Vous avez quelque chose à me dire, monsieur? demanda madame de Marande en pressant avec aiîection le bras de son mari. Dites t
Puis, se retournant :
— Vous excuses, général ?
— Heureux qui a de pareils droits t répondit le eomte Herbel.
— Que voulez-vous, général 1 dit en riant madame de Marande, ce sont les droits du seigneur I
SALYATOR 109
E( elle se retira doucement du cercle, appuyée sur le bras de son mari.
— Me voici à vos ordres, monsieur.
— En vérité, je ne sais comment vous dire cela... C'est une chose que j'avais complètement oubliée^ et que, par bonheur, je viens de me rappeler.
— Dites 1
— M. Thompson, mon correspondant des États-Unis, m'a recommandé un jeune homme et une jeune femme de la Louisiane qui ont une lettre de crédit pour moi. Je leur ai fait donnor une carte d'invitation pour votre soirée, et voilà que j'ai oublié leurs noms.
— Eh bien ?
— Eh bien, je m'en rapporte à votre sagacité pour reconnaître deux visages étrangers, et à votre courtoisie pour recevoir gracieusement deux personnes recommandées par M. Thompson. Voilà, madame, tout ce que j'avais à vous dire.
— Comptez sur moi, monsieur, dit, avec un charmant sourire, madame de Maraude.
— Merci... Maintenant, laissez-moi vous faire tous mes compliments; vous êtes toujours en beauté, madame; mais, ce soir, vous êtes véritablement splendide!
EU baisant galamment la main de sa femme , M. de Marande la conduisit jusqu'à la porte de sa chambre à coucher, dont Lydie souleva la portière en disant :
— Quand tu voudras. Carmélite...
Présentattons.
Au moment où madame de Marande prononçait ces mots : c Quand tu voudras, Carmélite... 9 en entrant dans la cham« 1. 7
110 SALVATOn
bre à coucher, et en laissant retomber la portière derrière elle, on annonçait à la porte du salon :
— Monseigneur Coleltl.
Profitons des quelques secondes que va mettre Carmélite \ à se rendre à l'invitation de son amie pour jeter un coup \ d'oeil rapide sur monseigneur Coietli, qu'où annonce et qtii fait son entrée.
Nos lecteurs se rappellent peut-être avoir entendu prononcer le nom de ce saint homme par madame dé la Tournelle.
En effet , monseigneur Coletti était le directeur de la marquise.
Monseigneur Coletti était, en 1827, non-seulement un nomme en faveur, mais encore Un homme en réputation ; ion-seulement un homme en réputation, mais encore ub lomme à la mode. Les conférences qu'il venait de tenir pendant le carême lui avaient fait un J*enom de grand pré* dicateur que nul, si peu dévot qu'il fût, ne songeait à lui contester ;— excepté peut-être Jean Robert, qui, poëtefaVant tout, et voyant tout en poète, s'étonnait toujours que tes prêtres, ayant un texte aussi magnifique que l'Évangile, fussent d'ordinaire si mal inspirés, si peu éloquents. Il lui semblait, à lui qui luttait, et qui luttait victorieusement, contre un auditoire Cent fois plus rebelle' que celui qm vierit s'édifier aux conférences saintes, il lui sémbh>it, disons^ nous, qu il eût eu, s'il fût monté en chaire, une parofle bien autrement persuasive ou bien autrement tom^aiile que toutes les paroles musquées de ces mondains prélats dont une fois, par hasard, il allait écouter les homélies. Alors, il se prenait à regreÇer de n'être pas prêtre, de ne pas avoir une chaire au lieu d'un théâtre, et des auditeurs chrétiens 8*^ lieu de spectateurs profanes.
Bien que ses fins bas de soie et tout son costume de couleur violette révélassent un des dignitaires de TËglise, on pouvait prendre monseigneur Coletti pour un simple abbé du temps de Louis XV, ta^t sa fig'Ufe, sa tournure, son air, sa démarche et son dandinement dénonçaient un galant coureur de ruelles, bien plus qu'un rigide prélat prêchant l'abstinence en carême; on eût dit qu'après s'être endormi, cérf^twe ÉpiWéflide, piei^aAt un deiAi-'SîèGléj dôffô'lebtAï- (io(rr'cre madaiine' d^ Poïiftpaâour o^ d« osâdârme dt^Bmjf
ifionseigneur Goletti s'était réveillé tout à coup, et s'était mis à courir le monde sans s'informer des changements survenus dans les mœurs ou dans les coutumes, ou bien eiH core qu'arrivé tout frais de la cour pontificale, il s'était fourvoyé au milieu d'une réunion française avec son costume d'abbé ultra montais.
Au premier aspect, c'était un joli prélat dans toute L'aeceplion du mot, rose, frais, paraissant trente-six ans à peine; mais, en y regardant de plus près, ou s'apercevait bientôt que monseigneur Goletti avait, pour son visage, la faiblesse qu'ont pour le leur les femmes do quarante-cinq ans qui tiennent à n'en paraître que trente ; monseigneur Goletti mettait du blanc; monseigneur GoleUi mettait du rouge.
Lorsqu'on parvenait à peroer cette couche de badigeon, et qu'on arrivait jusqu'à la peau, on était effrayé de rencontrer, sous cette apparence animée, je ne^is quoi de morbide et d'éteint qui faisait froid.
Deux choses, cependant, vivaient dans ce visage immo* bile comme un masque de cire : les yeux et la bouche; ^ les yeux, petits, noirs et profonds, lançant des éclairs rapides, menaçants même, puis se voilant aussitôt sous une paupière doucereuse et béate; la bouche, petite, fine, avec la lèvre inférieure moqueuse, spirituelle, méchante par moments jusqu'au venin.
L'ensemble de cette physionomie pouvait parfois révéler l'esprit, l'ambition, la luxure, mais jamais la bonté. On sentait de prime abord qu'on avait tout intérêt à ne pas avoir cet homme pour ennemi; mais nul n'eût éprouvé, au point de vue de la sympathie, le désir de s'en faire un ami. '
Sans être grand, il était, comme disent les bourgeois oq parlant d'un homme d'Église, d'une belle prestance. Joignez à cela que.lque chose d'éminemment hautain, dédaigneux, impertinent, dans sa façon de porter la tête, de saluer les bômtnes, d'entrer dans un salon, d'en sortir, de s'asseoir et de se lever. En revanche, il semblait avoir réservé peur les femmes ses plus fines fleurs de courtoisie; il clignait des yeux, en les regardant, d'une façon significative, et, lorsque la femme à laquelle il adressàri la parole' lui plaisait, sa figure prenait une indéfinissable expression de luxurieuse, douceur.
Ce fut avec ces yeux à demi fermés et clignotants qu'il entra dans ce salon qu'on pouvait appeler le saton des femmes» tandis que le général, qui connaissait monseigneur Goletti de longue main, murmurait entre les dents en l'entendant annoncer :
— Entrez, monseigneur Tartufe I
Cette annonce, cette entrée, ce salut, l'hésitation de monseigneur Coletli à s'asseoir, enfin, l'espèce d'importance qui s'attachait au prédicateur en renom du dernier carême, avaient un instant détourné l'attention de Carmélite; ^ nous disons un instant, car il ne s'était passé qu'un instant entre le moment où madame de Maraude avait laissé retomber la portière et celui oii la portière àe releva pour donner passage aux deux amies.
Il était impossible devoir un phis saisissant contraste que celui qui existait entre madame de Maraude et Carmé*
Ut€.
Mais était-ce bien là Carmélite?
Oui, c'était elle... mais non plus la Carmélite dont nous avons copié le portrait dans la Monographie de la Rose; non plus la Carmélite aux joues empourprécb, au teint brillant, au front éclatant de candeur et d'innocence; non plus la Carmélite à la lèvre souriante, aux narines dilatées pour aspirer le parfum de ce champ de fleurs qui s'étendait sous ses fenêtres, et embaumait le tombeau de la Vallière... Non, la Carmélite nouvelle, c'était une grande jeune femme dont les cheveux noirs retombaient toujoui*s avec le même luxé sur ses épaules; mais les épaules étaient de marbre! c'était le même front, haut, découvert, intelligent; mais le front était d'ivoire 1 c'étaient les mêmes joues, autrefois teintées des nuances rosées de la jeunesse et de la àanté, mais, aujour» d'hui, décolorées, pâlies et devenues d'une étrange mateurl
Les yeux surtout, déjà si grands et si beaux, semblaient avoir grandi de anoitié; ils lançaient toujours des flammes, mais les étincelles étaient devenues des éclairs, et, grâce au cercle bistré qui les enveloppait, on eût dît que ces éclairs sortaient d'une nuée d'orage.
Puis ses lèvres, autrefois de pourpre; ses lèvres, qui, après son évanouissement, avaient eu tant de peine à revenir à la vie, ses lèvres n'avaient pu reprendre leur couleur
primitive; elles avaient seulement atteint, et à grand'peine la pèle nuance du corail rose; mais, il faut le dire, par cela même, elles complétaient à merveille ce singulier ensemble qui faisait toujours de Carmélite une beauté de premier ordre, mais qui donnait une teinte fantastique à cette beauté.
Elle était simplement mais adorablement vêtue.
Poussée par ses trois sœurs à venir à la soirée de Lydie, et, bien pïus encore, soutenue par sa résolution de se faire promptement indépendante, la question de la toilette dans laquelle elle viendrait avait été longtemps débattue. — Il va sans dire que Carmélite n'avait é^A pour rien dans le débat; elle avait tout d'abord déclaré qu'elle était la veuve de Colomban, dont elle porterait le deuil toute sa vie, et qu'elle ne viendrait qu'en robe noire : maintenant, Fragola., Lydie et Régina pouvaient tailler et ordonner cette robe comme elles l'entendraient.
Régina décida que la robe serait de dentelle noire sur corsage et jupe de satin noir, et qu'elle aurait, pour tout ornement, une guirlande de cette sombre fleur violette, emblème de tristesse, qu'on appelle l'ancolie; aux fleurs seraient entremêlées des branches de cyprès.
La couronne, tressée par Fragola, la plus savante des trois dans cet habile mariage des fleurs, dans cette intelligente fusion des nuances, se composait, comme la guirlande de la robe, comme le bouquet du corsage, de branches de cyprès et de fleur d'ancolie.
Un collier de perles noires, précieux cadeau de Régina, ceignait le cou.
Quand Carmélite sortit, pèle et cependant parée, de la chambre à coucher de madame de Marande> ceux qui s'attendaient à la voir, mais non pas à la voir ainsi, jetèrent un cri où se confondaient l'admiration et la terreur. On eût dit une apparition antique, la Norma ou la Médée. Un frisson courut dans toutes les veines.
Le vieux général, tout sceptique qu'il était, comprit qu'il y avait là quelque chose de saint comme le dévouement, de grand comme le martyre. Il se leva et attendit.
De son côté, aussitôt que Carmélite parut, Régina courut à elle.
Le spectre splendide s'avança entre les deux jeûner femmes rayonnantes de vie et de bonheur.
Tout le monde suivait du regard ce groupe silencieux, avec une curiosité qui touchait à l'émotion.
— Oh ! que tu es pâle, ma pauvre sœur 1 dit Régina. -
— Que tu es belle, ô Carmélite I dit madame de Mart^nde.
— J'ai cédé à vos instances, mes bien -aimées, dit la jeune femme; mais, en vérité, pendant qu'il en est temps encore, peut-être devriez-vous me dir>eide m arrêter.
— Pourquoi cela ? * **- Savez*v<)us que je n'ai pas atuvert un piano depuis
que nous avons chanté ensemble, lui et moi, notre adieu à la vie? Si la voix allait me manquer! si j'avais tout oublié!
*— On n'oublie pas ce qu'on n'a point appris. Carmélite, dit Régira. Tu chantais, comme les oiseaux : e^troe que tes oiseavx désapprennent de^ chanter?
•«-Régina ta raison, népHqua madame de Marande;etje suis sûre de toi comme tu en es sûre toi-même. Chante donc sans trouble, ma bien chérie! jamais artiste, je t'en réponds, n'aura eu, pour l'écouter, un auditoire plus sympathique.
— Ôhl chantez ! chantez, madame ! dirent toutes les voix, — excepté les voix de Suzanne et de Lorédan, celles du frère et de la sœur, qui regardaient, le frère avec surprise» la sœur avec envie, cette sombre mais splendide beauté.
Carmélite remercia en inclinant la téie, et continua son chemin vers le piano, et, en même temps, vers le comte Herbel.
Celui-ci ût deux pas au-devant d'elle, et s'inclina.
— Monsieur le comte, dit madame de Marande, j'ai l'honneur de vous présenter mou amie la plus chère; car, de mes trois amies, c'est la plus malheureuse.
Le général salua une seconde fois, et, avec une courtoisie digne des temps chevaleresques :
— Mademoiselle, dit-il, je regrette que madame de Marande ne m'ait pas donné une tâche plus difûcile que celle de publier vos louanges. Croyez que je m'y emploierai de toute mon âme, et que je me considérerai encore comme votre débiteur.
— Oh! chantez! chantez, madame! murmurèrent quel- <iues voix avec Taccent de la prière.
SALVATOR il5
— Tu vois, chère sœur, dit madame de Marande, tout le monde attend avec impatience... Veux-tu commencer?
— A l'instant même, si on le désire, répondit simplement Carmélite.
— Que vas-tu chanter? demanda Régina.
— Choisissez vous-mêmes.
— Tu n'as pas de préférence?
— Aucune.
— J*ai tout Otello ici.
— Va donc pour Otello.
— Est-ce que tu t'accompagnes toi-même? demanda Lydie.
— Quand je ne puis pas faire autrement, répondit Car* mélite.
— Moi, je l'accompagnerai, dit vivement Régina.
— Et, moi, je tournerai les pages, dit madame de Marande. Entre nous deux, tu n'auras pas peur?
— le n'aurai pas peur..., dit Carmélite en secouant mé* lancoliquement la tête.
En effet, la jeune fille était parfaitement calme. Elle posa sa main froide sur la main de madame de Marande ; son front exprimait la plus ineffable sérénité.
Madame de Marande se dirigea vers le piano, et, au milieu des partitions empilées, prit celle (ï Otello,
CarméUte resta debout et appuyée à Régina» aux deux tiers du boudoir à peu près.
Tout le monde s'était assis; on n'entendait pas un souffle sortir de toutes les poitrines.
Madame de Marande plaça la partition sur le piano, tandis que Régina, s'avançant à son tour, s'assit et parcou^ rut rapidement le clavier dans un brillant prélude.
— Veux-tu chanter la romance du Saule? demanda madame de Marande.
*- Volontiers, répondit Carmélite.
Madame de Marande ouvrit la partition à ) avaut^dernière scène du dernier acte.
Régina se retourna vers Carmélite, les mains étendues et touies' prêtes à commencer.
En ce moment, le domestique annonça :
— M. et madame Camille de Rozaa*
116 SÂLVATOH
La romance da Sanla.
Un long, sourd et pénible soupir, parti de trois ou quatre points du salon, suivit cette annonce; un profond silence succéda à cette exclamation de douleur. On eût dit que toutes les personnes présentes connaissaient Thistoire de Carmélite, et que l'effroi venait de tirer de leur âme ce douloureux gémissement, qu'elles n'avaient pu retenir en entendant annoncer, et en voyant tout à coup apparaître, le feu dans les yeux, la joie £ur les lèvres, l'insouciance au front, ce jeune homme qu'on pouvait en quelque sorte regarder comme le meurtrier de Golomban.
Ce soupir avait été poussé à la fois par Jean Robert, par Pétrus, par Régina et par madame de Maraude.
Quant à Carmélite, non-seulement elle n'avait ni crié ni soupiré, mais encore elle était restée, sans souffle et sans haleine, immobile comme une statue.
M. de Maraude seul, qui venait d'entendre et de reconnaître le nom oublié par lui, s'avança au-devant du jeune couple que lui avait recommandé son correspondant américain, en disant :
— Vous arrivez à merveille, monsieur de fiozan 1 Si vous voulez vous asseoir et écouter, vous allez entendre, à ce qu'assure madame de Maraude, la plus belle voix que vous ayez jamais entendue.
Et, offrant le bras à madame de Rozan, il la conduisit à > un fauteuil, tandis que Camille cherchait, dans le spectre qu'il avait devant les yeux, à reconnaître Carmélite, etpoufl* saity en la reconnaissant» un faible ori de surprise.
Lydie etRégina s'étaient élancées vers leur amie, croyant qu'elle avait besoin de secours, et s'attendant à la voir s'évanouir entre leui*s bras; mais, à leur grand étonnement. Carmélite était, comme nous l'avons dit, restée debout et l'œil fixe ; seulement, son teint avait passé de la pâleur à la lividité.
Cet œil fixe, immobile, sans expression» sans vie apparente, semblait ne plus rien regarder; le cœur avait Tair de ne plus battre, tant le corps paraissait subitement pétrifié. La jeune femme était eiTrayante à voir ainsi, — d'autant plus effrayante, qu'à part cette lividité terrible, son visage de marbre ne portait la trace d'aucune émotion.
— Madame, dit M. de Maraude en s'approchant de sa femme, ce sont les deux personnes dont j'ai eu l'honneur de vous parler.
— Occupez- vous d'elles, je vous en supplie, monsieur, dit madame de Maraude; moi, je suis toute à Carmélite... Voyez l'état où elle est.
Ed effet, cette lividité, ce regard atone, cette immobilité sculpturale frappèrent M. de Maraude.
^ Oh ! mon Dieu ! mademoiselle, demanda-t-il avec le ton du plus vif intérêt, que vous est-il donc arrivé?
— Rien, monsicijr, dit Carmélite en relevant la tête de ce mouvement que fait un cœur puissant pour regarder le malheur eu face ; — rien !
Ne chante pas... ne chante pas ce soirl murmura sourdement Régina à Carmélite.
— Et pourquoi donc ne chanterai-je pas?
— Le combat est au-dessus de tes forces, dit Lydie.
— Tu vas voir 1 repartit Carmélite.
Et quelque chose comme le pâle reflet d'un sourire de morte se dessina sur ses lèvres.
— Tu le veux? fit Régina en se remettant au piano.
^ Ce n'est point la femme qui va chanter, Régina : c'est Tartiste.
Et Carmélite fit les trois pas qui la séparaient encore du piano.
— A la grâce de Dieu! dit madame de Maraude.
. Régina préluda une seconde fois.
Carmélite commença :
Aftsisa al pié d'un salice...
Lq voix était restée ferme^ assurée, et, si, dès le second vers, une profonde émotion vint saisir les auditeurs, cetle émotion résultait bien plus de la douleur de Desdemooa que de ip souiTrance de Carmélite.
U était, eQ ciTet, dlHiciJe de choisir un chant mieux appror prié à la situation de la jeune fille : les craintes mortelles dont le cœur de Desdemona est assailli quand eUe chante le premier couplet à Tesclave africaine, sa nourrice, étaient en quelque façon la formule des angoisses qui serraient sou propre cœur; l'orage, qui plane au-dessus du palais de la belle Vénitienne, le vent qui vient briser un panneau de la croisée gothique de sa chambre, le tonnerre qui roule avec fracas dans le lointain, la nuit qui est sombre, la lampe qui vacille tristement, tQUt^dans cette soirée funeste, jusqu'à ces mélancoliques vers du Dante, que chante ua gondolier en passant sur sa bacque :
Nessun maggior dolore Che ricordani del tempo féUee, NeUa miseria...
tout jette la pauvre Desdemona dans le désespoir le plus profond, tout est présage mauvais, tout est sinistre augure!
Le chant de la statue dans le don Juan de Mozart , et le désespoir de la pauvre dona Anna quand elle heurte le cadavre de son père, sont peut-être les deux seules situations comparables à cette poignante scène de pressentiments.
Nulle musique, nous le répétons, n'était donc plus propre que celle du grand maître italien à exprimer les douleurs de Carmélite.
Ce ColonAban, brave, loyal et fort, dont elle menait le deuil en son cœur, n'était-il pas en quelque sorte le sombre et loyal Africain amoureux de Desdemona ? ce sinistre lago, cet ami venimeux qui sème dans le cœur d'Otelto les poisons de la jalousie, n'était-ce pas, toute proportion gardée, cet Américain frivole qui avait fait autant de notai avee sa légèreté qu'Iago en avait pu faire avec sa haine?
£h bien, cette situation était celle oiî se trouvait Carmélite en revoyant Camille , et cette romance, qu'elle chantait avec tant de fermeté et tant d'expression à la fois, cette romance était un martyre continuel, et chaque note s'en-
SALYàTOR 1(9
fonçait dans son coeur, froide et douloureuse comme la lame d'un poignard.
Après le premier couplet, tout le monde applaudit avec.Jie franc enthousiasme qu'excite tout talent nouveau chez le public qui n'est pas intéressé à porter un faux jugemdj[)^
Le second couplet :
I racceUelli limpidi A caldi suoi Mspiri..»
remplit le& auditeurs d'étonnement; ce n'était plus une femme, ce n'élait plus une chanteuse qui faisait pleuvoir de sa bouche cette cascade de plaintes : c'était la Douleur qui se chantait elle-même. Le refrain surtout :
Laora fra i rami flebile RipetiT» U suoo...
fut dit avec une mélancolie si touchante, que tout le poëme désespéré de la jeune fille dut, en ce moment, repasser devant les yeux de ceux qui la connaissaient , comme il repassait, bien certainement, devant les siens.
Régina était devenue presque aussi pâle que Carmélite ; Lydie pleurait.
En effet, jamais voix plus sympathique, — à cette époque où tant de grandes cantatrices : la Pasta, la Pizzaroni, la Mainvielle, la Sonlag, la Gatalani, la Malibran, ravissaient leur auditoire; — jamais timbre plus frémissant n'avait ému le cœur des dilettanH dans cette belle langue italienne qui est elle-même une musique. Mais, qu'on nous permette de dire en quelques lignes, pour ceux qui ont connu les grandes artistes que nous venons de nommer, qu'on nous permette de dire en quoi la voix de notre héroïne difiérait de celles de ces illustres cantatrices.
La voix de Carmélite avait naturellement une étendue extraordinairie : elle donnait le sol d'en bas avec la même facilité et la même sonorité que madame Pasta donnait le ÎQj et elle montait jusqu'au ré aigu. La jeune fille pouvait donc 45haRter — et c'était le miracle de sa voix — les rôles de .coantirUQ. aussi bien que le<^ rôles de soprano»
EfTectivementy nulle voi^ de soprano n'était plus pure, plus ricbey plus brillante, plus propre aux fioritures, aux gorgîteggi, s'il nous est permis de nous servir de ce mot, employé spécialement à Naples, pour désigner le gazouillement du gosier, dont tout soprano qui débute abuse, à notre avis^ si démesurément.
Quant à la voix de contralto , elle était unique.
Chacun connaît les effets prodigieux, magnétiques, pour ainsi dire, de la voix de contralto : elle peint l'amour avec plus de force, la tristesse avec plus d'expression, la douleur avec plus d'énergie que la voix de soprano. Les soprani chantent comme les oiseaux : ils plaisent, charment, ravissent; les contralU agitent, inquiètent, passionnent. La voix de soprano est une pure voix de femme : elle en a les tendresses et les douceurs; la voix de contralto est une véritable voix d'homme : elle en a la gravité, la rudesse, l'âpreté; et, cependant, c'est un timbre à part, qui participe de l'un et de l'autre; unô voix hermaphrodite. Aussi, ces voix s'emparent-elies de l'âme des spectateurs avec la rapidité et la force de l'électricité ou du magnétisme. La voix de contralto est en quelque sorte Técho des sentiments de l'auditeur : si celui qui écoute chantait, il voudrait bien certainement, chanter ainsi.
C'était donc là l'effet produit sur l'auditoire par la voix de Carmélite. Douée d'une habileté peu commune, quoique purement instinctive, car elle connaissait peu les procédés des grands chanteurs à la mode, Carmélite unissait, avec un bonheur étonnant, la voix de tète à la voix de poitrine; l'union de ces deux voix était apparente, et un vieux maître eût été bien embarrassé de dire combien d'études avaient été nécessaires pour combiner lés effets merveilleux de deux voix si contraires.
Carmélite, en grande musicienne qu'elle était, et sous l'œil de Colomban, avait étudié si laborieusement et si fermement les principes fondamentaux de la musique, qu'elle n'avait besoin désormais que de se laisser aller, pour séduire et pour électriser; si sa voix était belle, son goût étad parfait. Habituée, dès les premières leçons, aux sobriétés de la musique allemande, elle ne faisait qu'un usage fort modéré des fioritures italiennes, et ne s'en servait que our augmenter l'expression d'un morceau, ou pour relier une
SALVATOR Î2t
phrase li une autre, mais jamais comme agrément, jamais comme tour de force.
Nous finirons cette analyse du talent de Carmélite en disant qu'au contraire des plus grandes chanteuses de l'époque, — et même de toutes les époques, ~ la même note, dans deux situations différentes de Tâme^ n'avait point chez elle, pour ainsi dire, le même ton.
Que si, maintenant, quelqu'un s'étonne et nous taxe d'exagération, prétendant que nulle cantatrice, ayant eu pour maîtres Porpora, Mozart, Pergolèse, Weber ou même Rossini, n'est arrivée aux perfections de cette double voix, nous répondrons que Carmélite avait eu un maître bien autrement sérieux que ceux que nous venons de nommer, et que l'on appelle le Malheur!
Aussi, à la fin du troisième couplet, ce fut un hourra unanime, une frénésie inexprimable.
Les dernières notes ne s'étaient pas encore éteintes, plein* tives et gémissantes comme le cri de la Douleur elle-même, qu'un tonnerre d'applaudissements ébranla la coupole dorée de ce salon mondain. Chacun se leva, comme pour être le premier à complimenter, à féliciter l'artiste qui venait de le ravir; c'était une véritable fête, un entraînement général, tout ce que la furia francesey oublieuse du décorum, peut autoriser. On se précipitait vers le piano, pour regarder de plus près cette jeune fille, belle comme la Beauté, puissante comme la Force, sinistre comme le Désespoir. Les vieilles femmes qui enviaient sa jeunesse, les jeunes femmes qui enviaient sa beauté, toutes celles qui enviaient son talent incomparable, tous ceux qui se disaient qu'il y aurait presque une gloire à être aimé d'une pareille femme, s'approchaient d'elle, lui prenant la main, et la lui serrant avec amour I
Et voilà pourquoi l'art est véritablement beau, véritablement grand : c'est qu'il fait en un instant un vieU ami d'un inconnu.
Mille invitations, comme les fleurs futures de sa renommée, tombèrent et s'éparpillèrent en un instant autour de Carmélite.
Le vieux général, qui s'y connaissait, nous l'avons dit, le vieux général, qui n'était pas facile à émouvoir, senlit couler ses larmes; c'était la pluie de l'orage qui avait gonflé
son cœur pendant qu'il entendait chanter la sombre jeuae fille.
Jean Robert et Pétrus s'étaient instinctivement rapprochés l'un de l'autre, et, dans la muette étreinle de leurs mains, ils s'étaient tacitement raconté lour poignante émotion, leur mélancolique ravissement. Si Carmélite leur eût fait un signe de vengeance, ils eussent bondi sur c^et, insoucieux Camille, qui, ignorant ce qui s'était passé, avait écouté tout cela, le sourire aux lèvres, le lorgnon à l'œil, et criant ûe sa place : « Brava! brava! bravai ». comme! il eût fait d'une stalle des Italiens.
Régina et Lydie, qui avaient compris tout ce que la pré» sence du créole avait ajouté de douleur et d'expression à la vnix de Carmélite, ~ Régina et Lydie, qui, pendant tout le temps que le cbant avait duré, avaient tremblé^ à chaque note, que le cœur de la chanteuse ne se brisât, étaient oocnme atterrées toutes deux; Régina n'osait pas se reU)UF^ ner, Lydie n'osait pas relever la tête.
Tout à coup, à un cri d'effroi poussé par ceux qui entouraient Carmélite, les deux jeunes femmes sortirent de leur stupeur, et se retournèrent en même temps de son côté.
Carmélite, après sa dernière note pleurée, venait de renverser sa tête en arrière, et, pâle, roide, immobile, elle allait infailliblement tomber sur le parquet, si deux,bras ne l'eussent soutenue, et si une voix amie ne lui eût dit tout bas:
— Courage, Carmélite I et soyez fière : à partir de ce soir, vous n'avez plus besoin de personnel
Avant de fermer les yeux, la jeune fille eut le temps de reconnaître Ludovic, ce cruel ami qui l'avait rappelée à la vie.
Elle poussa un dernier soupir, secoua tristement la tête, et s'évanouit.
Ce fut alors seulement que, de ses yeux fermés, on vit sourdre deux larmes qui roulèrent sur ses joues glacées.
Les deux jeunes femmes la prirent des mains de Ludovic, qui était survenu pendant que Carméhte chantait, et qui, par conséquent,, entré sans bruit et sans être annoncé, S'était trouvé là pour la recevoir dans ses bras.
— Ce n'est rien, dit-il aux deux, amies ; de pareilles crises
lui font plus de bieii;que de mal... Qu'elle respire ce flacon : dans cinq minutes, elle sera revenue h elle.
Régina et Lydie, aidées du général, emportèrent Carmélite dans la chambre à coucher; seulement, le g,énéral s'arrêta â la porte.
Une fois Carmélite disparue, et l'auditoire rassuré par les quelques paroles de Ludovic, l'enthousiasme, arrêté dans son cours, fit de nouveau irru)3tion de toutes paris.
Et ce ne fut qu'un cri uaanime d'admir^tioal
Où les pétards de Camille font long fen.
Quand on se fut bien extasié sur le talent de la future débutante, quand on eut épuisé en sa faveur toutes les formules de réloge, chacun des heureux auditeurs, en promettant de la. prôner dans son cercle, se laissa peu à peu attirer du boudoir vers le salon^ où retentissaient les premiers accords de l'orchestre, et passa de la musique à la danse.
Le seul épisode digne d'être rapporté dans le pouyement qui se fit k QCtLe occasion, et que nous mentionnerons parce Qu'il se lie tout naturellement à notre drame, c'est le faux pas que fil Camille de Rozan en adressant étourdiment la parole à des gens qui connaissaient à fond i.'hjbtpire de Carmélite- Madame de Rozan, sa femme, jolie créole, de quinze ans^ avait été provisoirement accaparée par une douairijère d'origine américaine, qui se déclarait sa parente.
Camille, voyant sa femme en famille, avait profité de la circonstance pour redevenir garçon.
Il avait aperçu Ludovic, son ancien camarade, presque
son ami; et, aussitôt le calme rétabli^ à la suite de la sortie de Carmélite, dont il avait attribué l'évanouissement à h simple émotion, il s'était précipité vers le jeune docteur avec le vif engouement d'un étranger nouvellement arrivé, qui retrouve une ancienne connaissance, et, lui tendant la main :
— Par Hippocratet s'était-il écrié, c*est M. Ludovic!... Bonjour, monsieur Ludovic! comment se porte monsieur Ludovic?
— Mal, répondit froidement le jeune médecin.
— Mal ? répéta le créole. Mais vous avez le mois d'avril sur les joues !
— Qu'importe, monsieur, si j'ai le mois de décembre dans le cœur?
— Vous avez du chagrin ?
— Plus que du chagrin : de la douleur I
— Une douleur?
— Profonde !
— Mon Dieu! mon pauvre Ludovic, auriez-vous perdu un parent?
— J'ai perdu quelqu'un de plus cher qu'un parent.
— Qu'y a-t-il donc de plus cher qu'un parent?
— Un ami... attendu que c'est plus rare.
— Est-ce que je le connaissais?
— Beaucoup.
— Un de nos cantiarades de collège?
-Oui.
— Ah 1 le pauvre garçon ! dit Camille avec une suprême indifférence. Et comment s'appelait-il?
— Colomban, répondit sèchement Ludovic en saluant Camille, et en lui tournant' le dos.
Le créole fut près de sauter à la gorge de Ludovic; mais nous avons dit ailleurs qu'il avait de l'esprit : il comprit qu'il avait fait fausse route; il pirouetta sur les talons^ remettaDt sa colère à une meilleure occasion.
En effet, si Colomban était mort, Ludovic avait en le droit de s'étonner que Camille ne fût pas plus attristé d'un pareil événement.
Mais comment pouvait-il être attristé de cet événement? Il l'ignorait !
Pauvre Colomban, si jeune, si beauj si fort, de quoi avait4l pu mourir?
Camille chercha des yeux Ludovic» pouf lui dire qu'il ignorait tout, et lui demander des détails sur la mort de leur ami commun; mais il avait déjà disparu.
Tout en cherchant Ludovic, les regards de GamiHe tombèrent sur un jeune homme dont il crut reconnaître le visage sympathique; seulement, il lui était impossible de mettre un nom sur ce visage. Il l'avait vu, il en était certaim ; il Tavait connu, il pensait en être sûr. Si c'était à l'école de Droit, — ce qui était probable, — ce jeune homme pourrait lui donner les renseignements qu'il désirait.
Il alla donc a lui.
— Pardon, monsieur, dit-il, j'arrive ce matin de la Louisiane, qui est à moitié chemin, à peu près, des antipodes; j'ai fait naturellement deux mille lieues en mer; par suite de quoi, il me reste dans le cerveau une sorte de tangage et de roulis intellectuels qui m'ôtent à la fois le discernement et la mémoire... Pardonnez-moi donc la question que je vais avoir rhonneur de vous adresser.
— Je vous écoute, monsieur, répondit assez poliment, mais, cependant, avec assez de sécheresse, celui qu'il venait d'accoster.
— Je crois, monsieur, reprit Camille, vous avoir vu dans plusieurs circonstances, à mon dernier voyage à Paris ; et, quand je vous ai aperçu tout à l'heure, votre figure m'a frappé comme celle d'une vieillie connaissance... Avez-vous plus de mémoire que moi, et ai-je l'honneur d'être connu de vous?
— Vous avez raison, je vous connais parfaitement, monsieur de Rozan, répondit le jeune homme.
— Ah ! vous savez mon nom? s'écria joyeusement Camille.
— Comme vous voyez.
— Et me ferez-vous le plaisir de me dire le vôtre?
— Je me nomme Jean Robert.
— Ahl c'est cela, Jean Robert... Parbleuf |e savais bien que je vous connaissais l un de nos plus illustres poëtes, et l'un des meilleurs amis de mon camarade Ludovic, si je ne m'abuse...
— Qui était lui-même un des meilleurs amis de Colomban, répondit Jean Robert en saluant sèchement le créole, et en se retournant.
Mais Camille l'arrêta.
— Monsieur, par grâce! lui dit-il; vous êtes la seconde personne qui me parle de la mort de Colomban... Pourriezvous me donner des détails sur cette mort?
— Lesquels?
^ Jô désire savoir de quelle maladie Golomban est mort.
— Il n*est pas mort de maladie.
— Aurait-il donc été tué en duel?
— Non, monsieur, il n*a pas été tué en duoL
— Mais, enfin, comment est-il mort?
. — Il s'est asphyxié, monsieur.
Et, cette fois, Jean Robert salua si froidement Camille, que celui-ci, tout entier, d'ailleurs, à son étonnement, ne songea pas h l'arrêter davantage.
— Mort! murmura Camille; mort asphyxié ! Qui aurait pu «upposer cela de Golomban, lui si pieux?... Ah ! Colombanl
Et Camille leva les mains au ciel, en homme qui, pour eroire la chose qu'on vient de lui dire, aurait besoin qu'on la lui répétât deux fois.
En levant les mains, Camille leva les yeux, et, en levant les yeux, il aperçut un jeune homme qui paraissait absorbé dans les plus profondes réflexions.
Il le reconnut pour un artiste qu'on lui avait montré pendant le trouble qui avait suivi .révanoulssement de Carmélite, et qu'on lui avait dit être un peintre des plus distingués. La figure de ce jeune homme exprimait la plus vive admiration.
C'était Pétrus, que l'effort sublime de Carmélite remplissait à la fois de tristesse et d'orgueil. — Les aMistes avaient û(:Hc un autre cœur que le reste des hommes; les artistes avaien^l donc une autre âme ; les artistes étaient donc des êtres privilégiés, pour la douleur peut-être; mais, enfin, puisqu'ils triomphaient si royalement de la douleur, c'étaient des êtres à part 1
Camille se trompa à l'expression du visage de Pétrus : i^ le prit purement et simplement pour un dilettante en extase; et, allant à lui avec l'intention de lui faire un eomplimen'^ des plus agréables :
— Monsieur, lui dit-il, si j'étais peintre, je ne choisirais pas d'autre physionomie que la vôtre pour exprimer le ravissement d'un grand cœur en entendant la divine musique du grand maître.
Pêtnis regarda Camille avec une froideur dédaigneuse, et sMncIina sans répondre.
Camille continua :
— Je ne sais pas précisément jusqu'où va l'enthousiasme des Français pour la musique du divin Rossini ; mais, dans nos colonies, elle fait fureur : c'est de la passion, de la frénésie, du fanatisme t J'avais un ami, amateur de la musique allemande, qui a été tué en duel, pour avoir prétendu que Mozart était supérieur à Rossini, et dit qu'il préférait les No}ize di Figaro au Barbier de Séville. Pour moi, j'avoue que je suis partisan de Rossini, et que je le mets à cent pieds au-dessus de Mozart... C'est mon opinion, et, au besoin, je la soutiendrais jusqu'à la mort.
— Ce n'était pas, je crois, l'opinion de votre ami Colomban, monsieur, dit Pétrus en saluant froidement le créole.
— Ahl parbleu! s'écria Camille, puisque tout le monde s'est donné le mot ici pour me parler de Colomban, et que vous faites comme tout le monde, monsieur, vous me direz si c'est à cause du triomphe de Rossini sur Mozart qu'il s'est asphyxié.
— Non, monsieur, répondit Pétrus avec une suprême politesse : il s'est asphyxié parce qu'il aimait Carmélite, et qu'il a préféré mourir plutôt que de trahir son ami.
Camille jeta uti cri, et porta ses deux mains à son front, comme si un éhlouissement passait sur ses yeux.
Pendant ce temps, Pétrus, ainsi qu'avaient successivement fait Ludovic et Jean Robert, passa du boudoir dans le salon.
Au moment où Camille, un peu remis du choc qu'il venait d'éprouver, écartait ses mains de son visage, et rouvrait !es yeux, il vit devant lui — ce qui ne lui éiait pas encore arrivé depuis son entrée dans les salons de M. de Marande — un jeune homme de belle et hautaine tournure, qui se tenait prêt à l'aborder, quand lui-même serait prêt à soutenir cet abordage.
— Monsieur, lui dit le jeune homme, j'apprends que vous arrivez des colonies ce matin même, et que, pour la première fois, ce soir, vous avez été présenté à M. et à madame de Marande. Voulez-vous me faire l'honneur de m'accepter pour parrain dans les salons de notre commun banquier, et pour guide à travers les plaisirs de la capitale?
Cet obligeant cicérone, c'était le comte Lorédan de Valgêneuse, qui avait^ dès son entrée, remarqué la jolie créole que venait d'importer en France Camille de Rozan, et qui, à tout hasard, essayait de se mettre bien avec le mari, pour, le cas échéant, se mettre, s*ii était possible, mieux encore avec ia femme.
Camille respira en rencontrant un homme qui échangeait dix paroles avec lui sans que le nom de Colomban fût mêlé à ces dix paroles.
Il va sans dire qu'il accepta avec empressement Toffre de M. de Yalgeneuse.
Les deux jeunes gens s'engagèrent alors dans les salons de danse; on venait de jouer le prélude d'une valse. Ils entrèrent juste au moment où la valse commençait.
La première personne qu'ils rencontrèrent en entrant dans le salon, — on eût dit que son frère lui avait donné là rendez-vous, tant elle semblait attendre ! — ce fut mademoiselle Suzanne de Yalgeneuse.
— Monsieur, dit Lorédan, permettez-moi de vous présenter à ma sœur, mademoiselle Suzanne de Yalgeneuse.
Puis, sans attendre la réponse de Camille, que, du reste on pouvait lire dans ses yeux :
— Ma chère Suzanne, dit le comte, je vous présente un nouvel ami, M. Camille de Rozan, gentilhomme américain.
— Obi mais, dit Suzanne, votre nouvel ami, mon cher Lorédan, est pour moi une ancienne connaissance 1
~ Bon 1 et comment cela ? .
— Et quoi ! dit Camille avec une orgueilleuse joie, j'aurais l'honneur d'être connu de vous, mademoiselle ?
— Oh t parfaitement, monsieur 1 répondit Suzanne. A Yersailles, dans la pension où j'étais, il n'y a pas bien longtemps encore, j'étais étroitement liée avec deux de vos compatriotes.
En ce moment, Régina et madame de Maraude, après avoir confié aux soins d'une femme de chambre Carmélite revenue de son évanouissement, entraient dans la salle de bal.
Lorédan fit un signe imperceptible à sa sœur, qui lu/ , répondit par un imperceptible sourire.
Et, tandis que, pour la troisième fois de la soirée, Lorédar; s'apprêtait à renouer, avec madame de Maraude, la conver*
SALVATOR m
sation toujours interrompue, Camille et mademoiselle de Valgeneuse, pour faire plus ample connaissance, s'élançaient dans le tourbillon vertigineux de la valse, et s'y perdaient au milieu d'un océan de gaze, de satin et de fleurse
Gomment était morte la loi d'amour.
Faisons quelques pas en arrière; car nous nous apercevous que, pressé d'entrer chez madame de Maraude, nous avons cavalièrement enjambé par-dessus des événements et des journées qui doivent avoir leur place dans ce récit, comme ils l'ont déjà dans l'histoire.
On se rappelle le scandale qui s'était produit à l'enterrement de M. le duc de la Rochefoucauld.
Comme quelques-uns des personnages qui tiennent le premier rang dans noire histoire y jouaient un rôle, nous avons essayé de raconter dans tous ses détails cette terrible scène, où la police était arrivée au résultat qu'elle se proposait : arrêter M. Sarranti, et tâter le degré de résistance qu'était capable d'opposer la population aux plus incroyables insultes qu'on pût faire au cadavre d'un homme qu'elle entourait de son respect et de son amour.
Force était restée à la loi ! commç on dit en langage gouvernemental.
« Encore une victoire pareille, disait Pyrrhus, qui n'était point un roi constitutionnel, mais qui était un tyran plein de sens, et je suis perdu 1 » C'est ce qu'aurait dû se dife Charles X après la triste victoire qu'il venait de remporter sur les marches de TAssomption.
En efi'et, l'émotion produite avait été profonde, et, cela.
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non-sealement sur la foule, ~ dont le roi, momentanément du moins, était trop éloigné pour sentir le tressaillement à travers les dilTérenles couches sociales qui le séparaient d'elle, — mais encore sur la chambre des pairs, dont il n'était séparé que par le tapis étendu sur les marches du trône.
Les pairs, nous l'avons déjà dit, s'étaient sentis insultés, depuis le premier jusqu'au dernier^ par l'insulte faite aux restes du duc ds la Rochefoucauld. Les plus indépendants avaient manifesté tout haut leur indignation; les plus dévoués l'avaient renfermée dans le fond de leur cœur ; mais, là, elle bouillonnait au soufQe de ce terrible conseiller qu'on .appelle l'orgueil. Tous attendaient une occasion de rendre^ soit au ministère, soit même à la royauté, cette ruade ^ immonde que la haute chambre venait de recevoir de la police.
Le projet de la loi d'amour allait leur fournir cette occasion.
Il avait été soumis à l'examen de UM. de Broglie, Porlalis,'Portal et le Bastard.
Nous avons oublié les noms des autres membres de la commission ; — cela soit dit sans intention de blesser aucunement les honorables.
La commission d'examen, dès ses premières séances, avait paru loin d'être sympathique au projet.
Les ministres eux-mêmes commençaient à s'apercevoir, avec ce même effroi qu'éprouvent des voyageurs qui, parcourant un pays inconnu, se trouvent tout à coup sur le bord d'un précipice, les ministres eux-mêmes, disons-nous, commençaient à s'apercevoir que, sous la question politique, qui paraissait la question principale, était cachée une ques tion individuelle bien autrement. grave.
La loi contre la liberté de la presse eût peut-être passé, 6n effet, si elle n'eût attenté qu'aux droits de rintelligencc. Qu'importaient les droits de l'intelligence à la bourgeoisie, cette suprême puissance de l'époque? Mais la loi contre la liberté de la presse attentait aux intérêts matériels, question bien autrement vitale pour tous ces souscripieurs au VoUaire-Touquet qui lisaient le Dictionnaire philosopfdTÀS en prenant du tabac dans une tabatière à la Charte.
Ce qui leur ouvrait peu à peu led yeux^ à ces pauvres
SALVATOR I3t
aveugles à cent mille francs d'appointements, c'était que toutes les dispositions attentatoires à la liberté de la presse et aux intérêts de Tindustrie étaient, contre toutes prévisions, unanimement repoussées par la commission de la chambre des pairs.
Alors, ï\b commencèrent à craindre un rejet a&soki.
Ce qui pouvait leur arriver de moins désagréable, c'est que le projet se présentât devant la chambre avec de tels attetvdements, que ces amendements arrivassent à en dé* traire reflet.
Il fallait choisir entre une retraite, une défaite et peut-être urne déroute. Il y eut conseil; chacun fit part à tous de ses appréhensions, et il fut convenu que la discussion serait remise à la prochaine session.
Dans Tintervalle, M.* de Villèle se chargeait, par une de ccfs combinaisons qui lui étaient familières, de donner au ministère, dans la chambre haute, une majorité aussi do* cile et aussi régulièrement disciplinée que celle dont il jouissait à la chambre des députés.
Puis, sur ces entrefaites, se prodîjiisit un incident qUi acheva de ruiner le projet de loi.
Le 12 avril — un des jouïâ sur lesquels nous avons si cavalièrement enjambé — était l'anniversaire de la première rentrée de Charles X à Paris : 12 avril 1814. Ce jourlà, la garde nationale faisait le service militaire des postes des Tuileries, remplaçant ainsi toutes les autres troupes du palais.
C'était une faveur dont le roi récompensait le dévouement de la garde nationale, qui, pendant plusieurs semaines, avait formé son unique garde; c'était, enfin, une marque de confiance qu'il donnait à la population de Paris.
Mais, ce jour-là, chose qu'il n'avait pas été possible de {devenir, le 12 avril était tombé sur un jeudi saint. *
Or, le jeudi saint, le roi Charles X, tout entier à ses dévonoBs, ne pouvait livrer son esprit à aucune préoccupation politîKtue : oo avaindonevreporié^e sepvicedeû garde du i2 a<il6,4u jeudisait^t au lundi de Pâques.
En conséqueBce, le 16 au matin, au moment de la garde montante, comme neuf heures sonnatent au pavillon de l'Horlogerie roi Charles .X descendit le perron des Tuileries,
en général de la garde nationale. Il était accompagné de M. le dauphin et entouré d*un nombreux état-major.
Il arriva sur la place du Carrousel, où se trouvaient réunis des détachements fournis par toutes les légions de la garde nationale, y compris la légion de cavalerie.
Parvenu devant le front de bataille de la garde nationale, il salua^ selon son usage, avec cordialité et effusion.
Bien que, dans ses pronienades ordinaires, Charles X, dé popularisé peu à peu, — non point par ses défauts personnels, mais par les erreurs de son gouvernement, qui avait adopté une politique antinationale, — bien que, dans ses promenades ordinaires, disons-nous, Charles X eût été habitué, depuis un an, à un accueil assez froid, encore provoquait-il de temps en temps, par les sourires et les saluts qu'il envoyait à la foule, de sympathiques acclamations.
Mais, ce jour-là, l'accueil fut glacial. Nul élan, nul enthousiasme; quelques rares cris de c Vive le roi! n timidement hasardés, à peine entendus et comme arrêtés en route.
Il passa la revue, et quitta le Carrousel, le cœur gonflé d'une tristesse amère, accusant de cet accueil de la foule, non pas son système gouvernemental, mais les calomnies des journaux, mais les menées sourdes du parti libéral.
Plusieurs fois, pendant la revue, il s'était retourné vers son fils comme pour l'interroger; mais M. le dauphin avait le singulier avantage d'être distrait sans que son esprit fût ailleurs. M. le dauphin suivait machinalement son père; et, en rentrant au palais, M. le dauphin avait bien la conscience qu'il venait de faire une petite promenade à cheval, M. le dauphin se doutait bien qu'il venait de passer une revue ; mais il est probable qu'il lui eût été impossible de dire quelle espèce de troupe venait de défiler devant lui.
Ce ne fut donc pas à M. le dauphin que le vieux roi, qui se sentait isolé dans sa grandeur, faible dans son droit divin, s'adressa : ce fut à un homme de soixante ans, portant l'uniforme de maréchal de France et le double cordon de Saint-Louis et du Saint-Esprit.
Cet homme, c'était une des vieilles gloires de la France; c'était le soldat du régiment de Médoc, c'était le chef de ba* taillon des volontaires de la Meuse, c'était le colonel du régiment de Picardie, c'était le conquérant de Trêves, le héros du pont de Manheim, le commandant des grenadiers
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réunis de la grande arniée, le vainqueur d'Ostrolenka, rhomme de Wagram, de la Bérésina, de Bautzen, le major général de la garde royale, le commandant en chel de la garde parisienne; c'était le mutilé de tous les combats auxquels il assistait ; c'était celui dont le corps comptait vingtsept blessures, cinq de plus que celui de César, et qui avait survécu à se^ vingt-sept blessures; — c'était le maréchal Oudinot» duc ae Reggio.
Charles X prit le vient soldat sous le bras, ei, le tiraiit hors du cercle de courtisans qui attendaient son retour :
— Voyons, maréchal, lui dit-il, parlez-moi franchement. Le maréchal regarda le roi avec étonnement; le silence
et la froideur de la garde nationale ne lui avaient point échappé.
^ Franchement, sire? demanda-t-ii.
— Oui, je désire savoir la vérité.
Le maréchal sourit.
— Gela vous étonne qu'un roi désire savoir la vérité. On nous trompe donc bien, noua autres, mon cher maréchal?
— Mais, sire, chacun fait de son mieux pour cela.
— Et vous?
— Moi, je ne mens jamais, sirel
— Alors, vous dites la vérité?
— J'attends qu'on me la demande.
— Et alors...?
— Sire, que Votre Majesté m'interroge : elle verra.
— Eh bien, maréchal, que dites-vous de la revue ? -r- froide!
— A peine si l'on a crié ; « Vive le roi! » Avez-vous remarqué cela, maréchal?
— Je l'ai remarqué, sire.
— J'ai donc démérité de la confiance et de l'affection de mon peuple?
Le vieux soldat se tut.
— Ne m'entendez- vous pas, maréchal? ^ lui demanda Charles X.
— Si fait, sire, je vous entends.
— Eh bien, je vous demande si, à votre aois, entendez'* vous, maréchal ? je vous demande si, à votre avis, j'ai démérité de la confiance et de l'affection de mon peuple.
— Sire!
— Vous m'avez promis la vérité, maréchal.
— Pas vous, sii'e, mais vos ministres... Par malheur, le peuple ne comprend pas les sublilj^és de votre gouvernement constitulionnBl : roi et ministres, il confond tout.
~~ Mais qu'ai-je donc fait? s'écria le roi.
— Vous n'avez pas fait, sire, vous avez laissé fôire.
— Maréchal, je vous jure que je suis plein de bonnes intentions.
— Il y a un proverbe, sire, qui prétend' (pe l^enfer en est pavé l
— Voyons, maréchal, dites^-moi tout, ce que 'visas 'en pensez.
— Sire, reprit le maréchal, je serais indigne des bontés du roi si... je... n'obéissa» pointa l^ordce qu'il me^ donne.
— Eh bien?
— Eh bien, sire, je pense que vous êtes un bb» et loyal prince; mais Votre -Majesté est entourée et circonvenue par des conseillers ou aveugles ou ignorants, qui ne voient pas ou qui voient mal.
^ Continuez» contifioez;
— La voix publique vous dit, par ma voix, sîre, que votre cœur est véritablement français, et que c'est dans votrô cœur, et non ailleurs, qu'il fâ:ut lire.
— Alors, on est mécontent?
Le maréchal s'inclina.
— Et à quel propos ce mécontentement?
— Sire, la loi sur la presse blesse profondément et mortellement la population.
— Vous croyez que c'est à cela que je dois la froideur d'aujourd'hui ?
— Sire, j'en suis sûr.
— ' Alors, un conseil, maréchal.
-*• Sur quoi, sire?
— Sur ce que j'ai à faire.
— Sire, je n'ai pas de conseil à dofitter nu foi. —• Si fait, quand j'en demande un.
— Sire, votre haute sagesse...
— Que feriez- vous à ma place, marédialf
— C'est sur l'ordre du roi que je paile.
— Mieux que cela^ duc» reprit Charles X avec^une majesté
SALVAXOR 135
qui ne lui faisait pas défaut dans certaines occasions, c'est sur ma priera.
— Eh bien, sire, reprit le maréchal, faites retirer la loi ; convoquez pour une auXre revue la gaide nationale tou' entière, et vous verrez, par ses acclamations unanimes quelle était la vraie cause de son silence d'aujourd'hui.
— Maréchal, la loi sera retirée demain. Fixez vous-même le jour de la revue.
— Sire, Votre Majesté veut-elle, que ce soit pour le dernier dimanche du mois, c'est-à-dire pour le 2 avril?
-— Donnez les ordres vous-même : vous êtes commandant général de la garde nationale.
Le soir même, le conseil était réuni aux Tuileries, et, malgré les résistances opiniâtres de quelques-uns,, le roi .exigeait le retrait immédiat d^ la loi d'amour.
Les ministres, malgré les félicités qu'ils s'étaient promises de l'application de cette loi, furent obligés de se soumeitre à L'autorité souveraine. Le retrait de la loi, d'ailleurs, n'était qu'un acte de prudence, une mesure de précaution qui leur épargnait un échec certain et décisif devant la chambre des pairs.
. Le lendemain de cette première revue,, c'est-à-dire de cette manifestation de la garde nationale, dont le roi avait si bien apprécié les effets, et le maréchal Oudinot si bien jugé la cause, M. de Peyronnet demanda la parole au commencement de la séance de la chambre des pairs, et lut à la tribune Tordonnanoe qui retirait le projet de loi. Ce fut un immense cri de joie poussé des quatre coins de la France^ et par tous les journaux indistinctement, royalistes ou libéraux.
Le soir, Paris fut illuminé.
De longues colonnes d'ouvriers imprimeurs parcoururent les rues et les places publiques de la ville, aux cris de « Vive le roi ! Vive la chambre des pairs t Vive la liberté de la presse! »
Ces promenades, le prodigieux concours de curieux qui encombraient les boulevards, les quais, les rues latérales, affluant par toutes les grandes artères jusqu'aux Tuileries, comme le sang afflue vers le cœur; les cris do cette foule, l'explosion des pétards lancés par les fenêtres, Tascension enflammée des fusées volantes qui parsemaient le ciel
d'étoiles éphémères, la prodigalilé des lumières placées à ^ tous les édifices autres que les édifices publics, tout ce bruit, tout cet éclat, offraient un aspect de fête, un air de joie que ne présentent pas d'habitude les solennités officielles ordonnées par le gouvernement.
L'allégresse ne fut pas moindre dans les autres grandes villes du royaume; il semblait, non point que la France eût remporté une de ces victoires auxquelles elle est accoutumée, mais que chaque Français eût triomphé individuellement.
Cette allégresse se manifestait, en effet, sous les formes non-seulement lés plus diverses, mais encore les plus individuelles; chacun cherchait une manière personnelle de témoigner sa joie.
Ici, c'étaient des chœurs nombreux qui stationnaient sur les places, ou parcouraient les rues en faisant entendre des chants nationaux; là, c'étaient des feux d'artifice improvisés qui se prolongeaient par toute sorte de caprices populaires, ou des danses qui duraient toute la nuit; ailleurs, c'étaient des promenades aux flambeaux, exécutées, comme les courses antiques, à pied et à cheval; ailleurs encore, des arcs de triomphe ou des colonnes chargées d'inscriptions; partout, c'étaient des illuminations flamboyantes^ — celles de Lyon , notamment, furent admirables : les rives des deux fleuves, les principales places de la cité, les nombreuses terrasses de ses nombreux faubourgs se trouvèrent, pour ainsi dire, reliées par de longs cordons de feu que reflétaient les eaux du Rhône et de la Saône.
Marengo n'avait pas inspiré plus d'orgueil; Austerlitz, plus d'enthousiasme.
C'est que /'une et l'autre de ces victoires n'était qu'un triomphe : la chute de la loi d'amour était à la fois un triomphe et. une vengeance; c'était un engagement pris, vis-à-vis de la France, de la débarrasser de ce ministère qui, à chaque session nouvelle, s'était donné la tâche de détruire quelqu'une des libertés promises, garanties, consacrées par le pacte fondamental.
Cette manifestation éclatante de la conscience publique, ' cette démonstration populaire, cette allégresse spontanée du pays tout entier, à la nouvelle du retrait de la loi, stupéfièrent les ministres, qui résolurent, dès le même soir, au
milieu de tout ce bruit et de toutes ces rumeurs, de se rendre en corps chez le roi.
Ils demandèrent à êlre introduits.
On chercha le roi.
Le roi n'était point sorti, et, cependant, il n'était ni au grand salon, ni dans son cabinet, ni chez M. le dauphin, ni chez madame la duchesse de Berry.
Où était-il donc?
Un valet de chambre dit qu'il avait vu Sa Majesté, suivie du maréchal Oudlnot, s'acheminer vers Tescalier qui conduisait à la terrasse du pavillon de l'Horloge.
On monta cet escalier.
Deux hommes étaient debout, dominant tous ces cris, toutes ces rumeurs, toutes ces lumières, se détachant en vigueur sur le globe lumineux de la lune, et sur les nuages argentés qui passaient rapidement au ciel.
Ces deux hommes, c'étaient Charles X et le maréchal Oudinot.
On leur annonça la visite ministérielle.
Le roi regarda le maréchal.
— Que viennent-ils faire? demanda-t-il.
— Réclamer de Votre Majesté quelque mesure répressive contre la joie publique.
^ Faites monter ces messieurs, dit le roi.
Les ministres, fort étonnés, suivirent l'aide de camp à qui le valet de chambre avait transmis l'ordre du roi.
Cinq minutes après, le conseil était réuni sur la plateforme du pavillon de l'Horloge.
Le drapeau blanc, le drapeau de Taillebourg, de Bouvines et de Fontenoy, se déployait gracieusement selon les caprices de la brise. On eût dit qu'il était tout fier d'entendre ces acclamations inaccoutumées.
M. de Villèle s'avança.
— Sire, dit-il, ému du danger que court Votre Majesté, je viens avec mes collègues...
Le roi l'ariôta.
^ Monsieur, demanda-t-il, votre discours était préparé, n'est-ce pas, avant de sortir de l'hôtel des finances ?
— Sire...
— Je ne refuse pas de l'entendre, monsieur; mais, au-
ils SALVATOR
.paravant, je désire que, de cette plate-forme qui domine Paris, vous regardiez et vous écoutiez ce qui se passe.
Et le roi étendit la main vers cet océan de lumière.
•— Alors, hasarda M. de Peyronnet, c'est notre démission que demande Sa Majesté.
— Eh 1 qui vous parle de démission, monsieur ? Je ne vous demande rien : je vous dis de regarder et d'écouter.
Il se fit un idstant de silence, non pas dans les rues, — les rues étaient, au contraire, de moment en moment, plus bruyantes et plus joyeuses » mais parmi les illustres observateurs.
Le maréchal se tenait à l'écart, le sourire du triomphe sur les lèvres; le roi, la main toujours étendue, et se tournant successivement vers les quatre points cardinaux, dominait, grâce à sa haute taille, qui, ayant fléchi sous le poids des années, se redressait cependant dans les grandes circonstances, ^le roi dominait tous ces hommes. En ce moment, sa pensée, comme sa taille, les dépassait de toute la tête !
— Maintenant, parlez, monsieur de Villèle, reprit le roi, qu'avez- vous à me dire?
— Rien, sire, répondit le président du conseil, et il ne nous reste qu'à présenter à Votre Majesté l'hommage de nos respects.
Charles X salua; les* ministres se retirèrent.
— Décidément, maréchal, je crois que vous avez raison, dit le roi.
Et il regagna ses appartements.
A la prochaine séance du conseil, le roi exposa aux ministres le désir qu'il avait de passer une revue le 29 avril.
C'était le 25 que Sa Majesté manifestait cette intention.
Les mÏYiistres essayèrent d'abord de combattre la volonté du roi; mais cette volonté était trop bien arrêtée pour cédei aux mauvaises armes de l'intérêt personnel. Alors, ils s( rabattirent) sur un détail : c'était! d'isoler les gardes natio-^ naux des séditieux et des provocateurs qui ne manqueraient pas de les entourer.
Le lendemain, un ordre du jour faisait eonneitre que, f le roi ayant annoncé à la parade du 16 avril que, pour donner une preuve de sa bienveillance et de sa satisfaction à la garde nationale, IL avait l'ia(entiu«« de la passer e^t revue,
cette revue aurait lieu au Champ de Mars le dimanche 29 avril. »
C'était une grande nouvelle.
Dès la veille au soir, c'est-à-dire dès le 25, un. ouvrier imprimeur, aifilic aux sociétés secrètes, avait apporté à Salvator une épreuve de Tordre du jour qui devait être affiché le lendemain.
Salvator était fourrier dans la lie légion. — On comprend pourquoi il avait accepté, sollicité même ce grade de fourrier : c'était là un des mille moyens qu'employait l'actif carbonaro pour se mettre en contact avec les opinions populaires.
Celte revue était une occasion de tâter l'esprit public : Salvator ne la négligea point.
Plus de cinq cents ouvriers dont il connaissait les ardentes opinions avaient toujours refusé de faire partie de la garde nationale, motivant leur refus <sur la dépense que nécessitait l'uniforme; quatre délégués, choisis par Salyator, visitèrent ces hommes à domicile; chacun de ceux-ci reçut cent francs, à la condition d'avoir son costume complet, et de prendre son rang dans la compagnie^ le dimanche 29. On donna les adressas de tailleurs appartenant à l'association, el qui avaient pris l'engagement de fournir le costume au jour fixé, pour la somme de quatre-vingt-cinq francs. Il restait è chaque homme quinze francs de boni.
II en fut fait ainsi dans les douze arrondissements.
Les maires, presque tous libéraux, étaient enchantés de cette démonstration; ils ne firent aucune difûcultéde remettre des fusils aux nouveaux enrôlés.
Cinq ou six mille hommes qui, huit jours auparavant, ne faisaient pas même partie de la garde nationale, furent de la sorte armés et habillés. Tous ces hommes devaient obéir, non pas aux ordres de leurs colonels, mais au signal d'un chef carbonaro reconnaissable pour eux seuls. Toutefois, comme les plus avancés ne croyaient pas encore l'heure de l'insurrection venue, il était ordonné, de la part de Ja vente suprême, de ne se porter à aucun acte d'hostilité pendant la revue.
De son côté, la police était sur pied, et se tenait l'œil au guet, Toreille aux écoutes. Mais que faire contre des- hommes qui s'empressent d'obéir aux ordres du roi ?
M. Jackal incorpora dix hommes dans chaque légion; seulement, comme celte idée ne lui vint que lorsqu'il eut appris le mouvement qui s'opérait, il se trouva que les tailleurs de Paris avaient tant d'ouvrage, que la plupart des hommes de M. Jackal furent bien armés le dlmancliey mais ne furent habillés que le lundi.
C'était trop tard I
La revue du dimanche 29 avril.
Depuis le moment où Tordre du jour annonçant la revue pour le 29 avril avait été publié, jusqu'au jour de cette revue, on avait senti courir dans Paris un de ces sourds tressaillements qui précèdent et annoncent les orages politiques. Nul ne pouvait dire ce que présageait cette espèce de fièvre, ni même qu'elle présageât quelque choses mais, sans savoir à quel vertige on était en proie, on se rencontrait, on se serrait la main, on se disait t
— Vous y serez?
— Dimanche ?
— Oui.
— Je crois bien !
— N'y manquez pas!
— Je n'ai garde t
Puis on se serrait de nouveau la main, — les maçons et les adiliés aux ventes avec le signe de leur société, les autres tout simplement, — et l'on se quittait en se disant chacun à soi-même :
— Y manquer? Ah ! par exemple !
Du 26 au 29, les journaux libéraux ne firent que parler de
SALVATOR t4l
celte revue, excitant les citoyens à s'y trouver, et leur recommandant la prudence. On sait ce que veulent dire ces recommandations venant de plumes ennemies du gouvernement; elles veulent dire : c Tenez-vous prêts à tout événement, car un événement est suspendu dans l'air, et saisissez Tocûasion I t
Ces trois jours n'avaient point passé indifTérents pour les jeunes héros de notre histoire. Cette génération, qui est la nôtre, — est-ce un avantage ou une infériorité ? — avait encore, à cette époque, la foi, perdue non point par elle, — elle est restée jeune de cœur, — mais par la génération qui Ta suivie, et qui est aujourd'hui celle des^ hommes de trente à trente-cinq ans. Cette foi, c'est le vaisseau qui a fait naufrage dans les révolutions de 1830 et de 1848, lesquelles étaient encore cachées dans l'avenir, comme un enfant qui vit et qui tressaille déjà est caché dans le sein de sa mère.
Chacun de nos jeunes amis avait donc senti l'influence de ces trois jours, les uns activement, les autres passivement.
Salvator, un des principaux chefs du carbonarisme, cette religion de l'époque; âme des sociétés secrètes, organisées non-seulement à Paris, non-seulement dans les départements, mais encore à l'étranger ; Salvator avait, comme nous l'avons vu, contribué activement à renforcer les rangs de la garde nationale de cinq ou six mille patriotes qui, jusquelà, n'en avaient point fait partie. Ces patriotes étaient habillés, avaient des fusils .'c'était l'important; des cartouches^ il serait facile de s'en procurer; à un jour donné, à un moment convenu, on se retrouverait avec un uniforme et des armes.
Justin, simple voltigeur dans une compagnie de la 11» légion; Justin, qui avait jusque-là négligé ces relations superficielles qu'une nuit passée au corps de garde, que deux heures passées en faction nouent entre ^eux citoyens; Justin, depuis qu'il avait vu dans le carbonarisme un moyen de renverser ce gouvernement sous lequel un noble, appuyé ^'un prêtre, pouvait impunément porter le trouble dans les familles; Justin s'était mis à faire de la propagande carbonariste avec une activité d'autant plus grande qu'elle avait été jusque-là contenue; et, comme il était estimé, aimé, honoré même, dans son quartier, à cause de ses vertus da
famille, si bien coaûues, il était écouté comme un oracle par des gens qui, au reste, ne demandaient pas mieux que d'être convaincus,, et qui allaient eux-mêmes au-devact^Ja conviction.
Quant à Ludovic, Pétrus et Jean Robert, c'étaient de simples unités, mais agissant chacune sur un centre.. làudovic inspirait et dirigeait ses jeunes condisciples^ les étudiants en droit et en médecine,, dont il avait quitté les rangs depuis la veille à peine; Péirus, toute celte jeunesse d'atelier, alors pleine de flamme artistique et de foi nationale; Jean Robert, tout ce qui tenait une plume, et qui, suivant un chef reconnu sur le terrain de l'art, était prêt à le suivre aussi sur tout autre terrain où il lui plairait de s'aventurer.
Jean Robert faisait partie de la garde nationale à cheval; Pétrus et Ludovic étaient lieutenants dans la garde nationale à pied.
Chacun d'eux, avec ses préoccupations d'art, de science ou d'amour, — car ces jeunes cceurs-là étaient ouverts à tous les sentiments généreux, — chacun d'eux, disonsnous, avait vu venir ce jour du 29 avril en éprouvant sa part de cette trépidation. générale dont nous avons constaté Texislence sans en pouvoir spécifier la cause.
Le soir du 28, sur la convocation de Salvator, il y avait eu réunion chez Justin. Là, Salvator, gravement et simplement, avait mis ses quatre compagnons' au courant de ce qui se passait. Il croyait à une démonstration pour le lendemain, .mais pas à un mouvement; il les priait de rester maîtres d'eux, et de ne rien faire de grave sans qu'ils eussent su de lui-même si le moment était venu.
Enfin, le grand jour avait lui. C'était bien véritablement un dimanche, à en juger par l'aspect des rues de Paris; plus qu'un dimanche : c'était un jour de fête.
Dès neuf heures du matin, les légions des divers arrondissements sillonnaient Paris, musique en tête, et étaient suivies, soit sur les trottoirs, soit sur les deux côtés des boulevards, par la population des divers. quartiers qu'elles traversaient.
A onze heures, vingt mille gardes nationaux étaient rangés en bataille devant l'École militaire. Ils avaient sous leurs pieds cette terre du Champ de Mars si pleine de souvenirs, et qui avait été remuée par leurs pères daus ce
grand jour de la fédération qui fit de la France une patrie, et de tous les Français des frères. Le Champ de Mars t c'est le seul monument qui soit resté de cette formidable révolution qui avait mission, non pas d'élever, mais de détruire. Or, qu'avait-elle à détruire surtout? Lr vieille race des Bourbons, dont un membre osait, dans cet aveuglement qui ast la maladie contagieuse des rois, venir fouler celte terre, ^lus brûlante que la lave du Véjsuve, plus mouvante que les sables du Sahara I
Depuis plusieurs années, la garde nationale n'avait point été passée en revue. C'est uq singulier esprit que celui de ces soldats citoyens : si on leur fait monter leur garde^ ils murmurent; si on les dissout, ils s'insurgent.
La garde nationale, lasse de son inaction, avait donc répondu à Tappel qu'on lui avait fait. Renforcée de six mille hommes vêtus à neuf, elle était au grand complet et magnifique de tenue.
Au moment où elle se rangeait eu bataille, la face tournée vers Chaillot, c'est-à-dire du côté par lequel devait arriver le roi, trois cent mille spectateurs prenaient place sur les talus qui enceignent les terrains de manœuvre. Chacun de ces trois cent mille spectateurs semblait, par ses regards approbateurs, par ses bravos prolongés, par ses vivats sans cesse renaissants, féliciter la garde nationale des soins qu'elle avait mis à représenter dignement la capitale, et à remercier par sa présence le roi, qui venait de se rendre au vœu général de la nation en retirant la loi maudite.; — car, il faut .le dire, excepté dans le cœur de ces conjurés qui reçoivent de leurs pères et qui transmettent à leurs enfants la grande tradition révolutionnaire fondée par les Swedenborg et les Cagliq|lro, il n'y avait, en ce moment, au Champ de Mars, dans Paris, en France, que gratitude et sympathie pour Charles X. Il eût fallu un œil bien pénétrant pour voir, à trois ans de distance^ le 29 juillet à travers ce 29 avril.
Qui donnera le mot de ces grands revirements populaires qui, en quelques années, en quelques mois, en quelques jours souvent, renversent ce qui était élevé, refèvent ce qui était abattu ?
Le soleil d'avril, ce soleil encore jaune qui, le visage couvert de rosée, regarde avec Tamour d'un fiancé la terre,
poétique et amoureuse Juliette se levant de son tombeau, et, pli à pli, laissant tomber son linceul; » le soleil d'avril brillait derrière le dôme des Invalides, et allait favoriser la revue.
^ A une heure, les salves du canon et des cris lointains annoncèrent l'arrivée du roi, qui s'avançait à cheval, accompagné de M. le dauphin, du duc d'Orléans, du jeune duc de Chartres, et d'une foule d'ofQciers généraux. La duchesse d'Angouléme, la duchesse de Berry et la duchesse d'Orléans suivaient en calèche découverte.
La vue de cet éclatant cortège fit courir un frissonnement dans ce monde de spectateurs.
Quelle est' donc la sensation qui, dans certains moments, effleure notre coeur de ses ailes de feu, nous fait tressaillir de la tête aux pieds, et, bonnes ou mauvaises, nous pousse aux choses extrêmes ? ^
La revue commença ; Charles X parcourut les premières lignes aux cris de c Vive la Charte I Vive la liberté de la presse ! > mais aux cris plus nombreux encore de « Vive le roi ! >
On avait répandu dans toutes les légions des avis recom* ' mandant d'éviter toute manifestion qui pût blesser la susceptibilité royale. Celui qui éccit ces lignes était dans les rangs ce jour-là, et un imprimé ainsi conçu demeura entre ses mains :
AVIS AUX GARDES NATIONAUX POUB FAIBB CiacULER JUSQU'A LA OEaNIÈRS FILB
c On a fait courir le bruit que les légions avaient le projet de crier : Vive le\oiî A bas les ministres! A bas les jésuites! Ce ne peut être que des malveillants qui ont intérêt à voir la garde nationale sortir de son noble caractère. »
L'avis était plus prudent de forme qu'élégant de rédaction; mais, tel qu'il est^ nous le consignons ici comine pièce historique.
Pendant quelques minutes, au reste, on put croire que i'avis serait ponctuellement suivi : sur tout le front de bataille, les seuls cris de c Vive le roi ! Vive la Charte I Vive la Uberté de la presse ! » retentirent, ainsi que nous l'avons
dit ; mais, au fur et à mesure que le roi pénétra dans les lignes, comme si sa présence forçait les cœurs de s'ouvrir, aux cris de « Vive le roi t Vive la charte I Vive la liberté de la presse ! > coâimencèrent à se mêler ceux de < A bas les jésuites f A bas les ministres ! >
Le vieux roi, à ces cris, arrêta malgré lui son cheval. L'homme était rétif comme l'animal.
Les cris qui lui avaient déplu s'éteignirent ; le sourire bienveillant qui faisait le fond de sa physionomie, un instant absent, reparut. Il continua sa marche à travers les légions; mais, entre le troisième et le quatrième rang, les cris séditieux recommencèrent, quoique, les uns aux autres, les gardes nationaux, tout frémissants, se recommandassent la prudence ; seulement, sans qu'ils sussent eux-mêmes comment cela se faisait, les cris de c A bas les ministres t A bas les jésuites ! > qu'ils s'elTorçaient de renfermer dans leur cœur, s'échappaient malgré eux de leurs lèvres.
Il y avait dans les rangs de la garde nationale quelque chose comme un élément étranger, inconnu, électrique : c'était l'élément populaire, qui, sous l'influence des chefs carbonari, s'était mêlé^ pour ce jour-là, à l'élément bourgeois.
Le roi fut de nouveau blessé dans son orgueil par ces cris, qui semblaient lui imposer une règle de conduite politique.
Il s'arrêta une seconde fois : il se trouva en face d'un garde national de haute taille et d'une force herculéenne; c'était bien le type que Barye eût choisi pour l'homme-lion ou pour le lion-peuple.
Cet homme, c'était notre ami Jean Taureau.
Il brandissait son fusil comme il eût fait d'un fétu de paille, en criant^ lui qui ne savait pas lire :
— Vive la liberté de la presse 1
L'énergie de cette voix, la vigueur de ce geste, étonnèrent le vieux roi.. Il fit faire deux pas à son cheval, et s'avança vers cet homme. Celui-ci, de son côté, fit deux pas hors des rangs, ^ il y a des organisations que le danger attire, » et, toujours secouant son arme, il cria :
— .Vive la Charte 1 A bas les jésuites! A bas les ministres!
Charles X, comme tous les Bourbons» même Louia XVI, avait parfois une grande dignité.
i46 SALVATOR
Il fit signe qu'à son tour, il avait quelque chose à répondre : ces vingt mille hommes se turent comme par cRehantement.
— Messieurs, dit-il, je suis venu kl pour recevoir des hommages, et non des leçons 1
Puis, se retournant vers le maréchal Oudinot :
— Commandez le défilé, maréchal I ajouta4«il.
Et, mettant son cheval au galop, il quitta les rangs de la garde nationale, et alla prendre place sur le âaac et en avani de la masse épaisse et tumultueuse.
Le défilé commença.
Chaque compagnie, en passant devant le roi, poussa son cri; la majorité de ces cris étaient ceux de « Vive le roi ! » La figure de Charles X se rasséréna un peu.
Le défilé achevé :
— Cela aurait pu mieux se passer, dit le roi au maréchal Oudinot. Il y a eu qaelques brouillons; mais la masse est bonne. Au total, je suis satisiait.
Et Ton reprit au galop le chemin des Tuileries.
De retour au château, le maréchal s'approcha du roi.
— Sire, demanda-t-il, puis-je, dans un ordre du jour, faire mention de la satisfaction de Votre Majesté ?
— Je n'y vois pas d'inconvénient, répondit le roi. Toutefois, je voudrais connaître les termes dans lesquels cette satisfaction sera exprimée.
Sur ce, le maître dTiôtel annonça que le roi était servi, et, sa Majesté offrant le bras à madame la duchesse d'Orléans, le duc d'Orléans à la duchesse d'AngouIéme, le duc de Chartres à la duchesse de Berry, on passa dans la salle à manger.
Pendant ce temps, les gardes nationaux revenaient dans leurs quartiers; mais, avant de revenir dans leurs quartiers, ils avaient commenté la réponse de Charles X à Barlhclemy Lelong : t Je suis venu ici pour recevoir des hommages, ê non des leçons. »
On avait trouvé le mot un peu bien «ristocr^tique pour le lieu où il avait été dit : Charles X, en prononçant ces pa<rôles, se trouvait juste à la place où, trente-sept ans auparavant, s'élevait cet autel de la patrie où Louis XVI avait prêté serment à la constitution françfûse. —A la vérité, Charles X^
■•^-».=sui:''
SALTATOR 147
alors comte d'Artois, n'avait pas en tend» oe serinent, attendu que, dès 1789, il était parti pour l'étranger. — Il en résultait qu'à peine le tqi hors du Champ de Mars, les cris conteDus jusque-là avaient éclaté^ et la vaste arène tout entière avait semhié tressaillir sous un hourra universel de i^lère et d'imprécatsons.
Mais ce ne fut pas le tout : chaque légion, en reprenant le Êhemin de son arrondissement, emporta avec elle une certaine somme d'animation puisée au foyer général, et ^'elle répandit en cris tout le long de son chemin. Si ces cris n'eussent poiat eu d'écho dans la population, ils se fussent bientôt éteint^ comme uin bi^asier sans aliment; mais, tout au contraire, ils semblaient n'être que des étincelles tombant sur des foyers tout prêts à s'enHammer.
Les cris étaiecit répercutés dans la fo^le comme un écho grossi; les hommes, sur les portes, secouaient leur chapeau; les femmes, aux fenêtres, secouaient leur mouchoir, en hurlant, non plus « Vive le roi! Vive la Charte! Vive la liberté de la presse! » niiais c Vive la garde nationale! A bas les jésuites I A bas les ministres 1 » On avait passé de l'enthousiasme à la protestation, on passait de la protestation à l'émeute.
Mais c'était bien pis pour les légions qui, revenant par la rue de Rivoli et par la pJace Vendôme, avaient à passer devant le ministère des fmanceset devant le ministère de la îuslice. Là, ce ne furent plus des cris, ce furent des vociférations. Malgré l'ordre donné par les colonels de continuer le chemin, les légions firent halte, les crosses de fusil frappèrent bruyamment le pavé, et les hurlements « A bas Villèle ! A bas Peyronnétl » ébranlèrent les vitres des deui hôtels.
Un ou deux colonels^ après avoir réitéré l'ordre de continuer la marche, voyant qu'ils n'étaient point obéis, s'étaient retirés en protestant; mais les autres officiers étaient restés; et, loin de cbercèer à eajmer leurs soldats^ atteints par l'hallucmation générale, ils criaient comme les autres, quelques-uns même plus fort que les autres.
La démonstration était grave; ce n'était plus une masse populaire^ un ramas de faubouriens, un rassemblement d'ouvriers : c'était un corps oonatitué, une puissance politique, c'était la bourgeoisie qui, avec le peuple de France
tout entier^ protestait par la bouche de vingt mille hommes armés.
Les ministres dînaient en ce moment chez l'ambassadeur d'Autriche, M. d'Appony. Avertis par la police, ils se levèrent de table, demandèrent leurs voitures, et allèrent tenir conseil au ministère de Tintérieur. De ià^ ils se rendirent en corps aux Tuileries.
Des fenêtres de son cabinet, le roi ajarait pu voir ce qui se passait, et se rendre compte de la gravité de la situation; mais le roi, lui aussi, dînait dans le salon de Diane, et aucun bruit n'arrivait jusqu'aux illustres convives.
Le roi Louis-Philippe n'était-il pas également en train de déjeuner lorsqu'on lui annonça, en 1848, que les corps de garde de la place Louis XV étaient pris?
Les ministres attendirent dans la salle du conseil les ordres du roi, que l'on alla prévenir de leur arrivée au château.
Charles X ât un signe de tête, mais resta à table.
La duchesse d'Angouléme, inquiète, interrogeait des yeux le dauphin et son père : le dauphin passait un curedents entre ses incisives, mais il ne voyait ni n'écoutait; Charles X répondit par un sourire qui signifiait qu'il ne fallait pas s'inquiéter.
Et, en effet, le dîner ne fut pas interrompu.
Vers huit heures^ on quitta la salle à manger, et l'on rentra dans les appartements.
Le roi, en courtois chevalier qu'il était, conduisit la duchesse d'Orléans jusqu'à son fauteuil, puis se dirigea vers la salle du conseil.
Sur son chemin, il trouva la duchesse d'Angouléme.
— Qu'y a-t-il donc, sire? demanda-t-elle.
— Mais rien, je suppose, répondit Charles X.
— Les ministres attendent^ dit-on, le roi dans la salle da conseil.
— On est venu, pendant le dîner, me prévenir de leur présence au château.
— Y aurait-il du bruit dans Parts?
— Je ne crois pas.
— - Le roi pardonnera-t-il à mon inquiétude si je vais m'enquérir près de lui du point où en sont les choses? -- Knvoyez-moi le dauphin.
**^*Tt.*t . v^..-*r^..
— Que le roi m'excuse d'insister, j'aimerais ou'eux aller moi-même...
— Eh bien, dans un instant, venez.
— Le roi me comble!
La duchesse salua, puis, s'approchant de M. de Damas, rattira dans l'embrasure d'une fenêtre.
M. le duc de Chartres et madame la duchesse de Berry causaient ensemble avec l'insouciance de la jeunesse : M. le duc de Chartres avait seize ans; madame la duchesse de Berry, vingt-cinq. M. le duc de Bordeaux, enfant de cinq ans, jouait aux pieds de sa mère.
Le duc d'Orléans, appuyé^ la cheminée, insoucieux en apparence, prêtait l'oreille au moindre bruit, et, de temps en temps, passait son mouchoir sur son front, trahissant par ce seul mouvement l'agitation intérieure qui le dévorait.
Pendant ce temps, le roi Charles X entrait dans la salle du conseil.
Les ministres étaient debout et fort agités. Cette agitation se manifestait sur les visages selon le tempérament : M. de Villèle était aussi jaune que si la bile lui fût passée dans le sang; M. de Peyronnet était rouge comme s'il eût été menacé d'une apoplexie foudroyante; M. de Corbière étaitcouleur de cendre
-Sire..., dit M. de Villèle.
— Monsieur, interrompit le roi faisant remarquer au ministre qu'il oubliait l'étiquette à ce point de lui parler le premier, vous ne me laissez pas le temps de vous demander des nouvelles de votre santé et de celle de madame de Villèle.
» C'est vrai, sire; mais cela tient à ce que, pour moi, les intérêts de Votre Majesté passent avant ceux de son humble serviteur.
— Alors, vous venez me parler de mes intérêts, monsieur de Villèle?
— Sans doute, sire.
— Je vous écoute.
— Votre Majesté sait ce qui se passe ? demanda le président du conseil.
— Il se passe donc quelque chose ? fit le roi.
' — Votre Majesté nous a invités, l'autre jour, à écouter les cris de joie du peuple parisien ?
— Oai.
^ Le roi nous autorise-t-il à lui faire entendre ses cris de menace ?
— Où faudra-t-il aller pour cela ?
— Qh\ pas biflQ loin : il suffira d'oumr cette fenêtre. Le roi permet-il...?
— Ouvrez.
M. de Villèle fii jouer l'espagnolette, et la fenêtre s'onvrit.
Avec Tair du soir, qui fit vaciller les bougies, s'engouffra un tourbiUosi de bruits confus. C'étaient tout à la fois def cris de joie et des cris de menace, tle ces rumeurs qui courent au-dessus des villes ea émoi, dont on ne* peut saisir les intentions, et qui deviennent d'autant pke effrayantes que Ton comprend qu'elle» renfervoeRt Tîneomia.
Fuis, au milieu de tout cela» éoliataient, comme un toaaevre de malédictions, les cris «A bas Villèle! A bas Peyronnet! A bas les jésuites! >
•<- Ah ! aht dit le roi en somiant, je cannais cela. Vous a'étiez pas à la revue, ce matin, messiears ?
— J'y étais, moi, sire, répondit M. 4e Peyronnet.
— C'est vrai, je cuois vous avoir aperçu à cheval avec rétat-major^
M. de Peyronnet s'inclina.
~ Eh bien, c'est la continuation du Champ de Mars, reprit le roL.
— C'est une audace qu'il faut réprimer, sire! s'écria M. de VUlèle*.
— Vous dites^ nvcmsieur;.. ? demanda froidement le roi.
— Je dis, sire, poursuivit le ministre des finances, rappelé au sentiment de son devoir, je dis qu'à mon avis, les insultes qm frappent le ministère atteignent le roi. Nous venions donc demander à Sa Majesté quel était son bon plaisir à l'endroit de ce qm se passe.
— Messieurs, répondit le roi, ne vous exagérez-vouf point, je ne dirai pas le danger, — je ne crois pas que jf coure aucun danger au milieu de mon peuple, et je suis sûi que je n'^auraisqu'à me^ montrer pour chatiger tous ces cris divers en un seul, celui de « Vive le roi ! »
—Oh 1 sire, dit derrière Charles X une voix de femme, j'espère que le roi ne commettra pas rimprudence de sortir!
— Ah! vous voilà, mad&me la dauphine !
— Le roi ne m'a-t-ilpas^ permis de venir le rejoindre?
— C'est vrai... Eh bien, messieurs, que me proposezvons à l'endroit de ce qui se passe, comme vous disiez tout à rhcure, monsieur le ministre des finances f
— Sire, vous savez qu'au nombre des cris proférés, sont ceux de t A bas les prêtrest » dit la duchesse d'Angoulême.
— Ah! vraiment?... J'avais bien entendu crier : c A bas les jésuites r... »
— Eh bien, sire ? dît ïa dauphine.
— Ce n'est pas tout à fait la même chose, ma chère fille... Demandez plutôt à monseigneur rarchevêque. — Voyons, monsieur de Frayssinous, parlez-nous franchement : croyezvous que les cris se A bas les jésuites t > s'adressent au clergé?
— Je fais une diflerence, sire, répondit l'archevêque, homme d'un caractère doux et d'un esprit droit.
— Moi, dit la dauphine en serrant ses lèvres minces, j'avoue qœ je n'en fais point.
— Allons, messieurs, dit le roi, prenez place, et parlez chacun sur la question.
Les ministres s'assirent, et la discussion commença.
M. de Valsigoy«
Tandis que la discussion, dont nous connaîtrons plus tard les détails et les résultats, s'ouvrait autour de cette table au lapis vert, où se sont tant de fois joués les destins de l'Europe; — tandis que M. de Maraude, simple voltigeur dans la 2e légion, rentrant chez lui sans avoir, de toute la journée, laissé échapper une marque d'approbation ou d'improbation
iSS SâLVATOR
à laqueRe on pût reconnaître son opinion politique, dévêtait son uniforme avec un empressement qui indiquait son peu de sympathie pour l'état militaire, et, comme s'il n'eût été préoccupé que du grand bal qu'il devait donner, présidait lui même à tous les préparatifs de la soirée, — nos jeunes gens, qui n'avaient pas revu Salvator depuis les dernières recom* mandations échangées à la revue, s'étaient hâtés, ainsi que M. de Maraude, de mettre bas leur uniforme,' et de venir s'informer chez Justin, comme à une source commune, de ce qu'il leur restait à faire dans les différentes éventualités qui pouvaient s'offrir.
Justin attendait lui-même Salvator.
Le jeune homme arriva vers les neuf heures; il avait, lui aussi, 6té son uniforme, et repris son costume de commissionnaire. On voyait, à son front couvert de sueur et à sa poitrine haletante, qu'il avait largement utilisé le temps depuis son retour de la revue.
— Eh bien? demandèrent les quatre jeunes gens d'une seule voix, aussitôt qu'ils l'aperçurent.
— Eh bien, répondit Salvator, il y a conseil des ministres.
— A quel propos?
— Mais à propos de la punition qu'il s'agit d'infliger à cette bonne garde nationale, qui n'a pas été sage.
— Et quand saura-t-on le résultat du conseil ?
— Aussitôt qu'il y aura un résultat.
— Vous avez donc vos entrées aux Tuileries?
— J'ai mes entrées partout.
» Diable 1 fit Jean Robert, je regrette de ne pouvoir attendre : j'ai un bal obligé.
— Moi aussi, dit Pétrus.
— Chez madame de Maraude ? demanda Salvator.
— Oui, firent les deux jeunes gens étonnés. Gomment savez-vous cela ?
— Je sais tout.
— Mais, demam matin, au point du jour, des nou\elles, n'est-ce pas?
— Inutile! vous en aurez cette nuit.
— Mais, puisque Pétrus et moi allons chez madame de Maraude...
— Eh bien, vous en aurez chez madame de Marande.
— Qui nous en donnera ?
SALVATOR 15t
— Moi.
— Comment ! vous allez chez madame de Marande ? Salvator sourit fmement.
— Non pas chez madame de Harande, dit-il, mais chez monsieur.
Puis il ajouta avec le même sourire qui était un des signes particuliers de sa physionomie :
— C'est mon banquier.
— Ah ! sacrebleul dit Ludovic, je suis fâché, maintenant» de ne pas avoir accepté Tinvitation que tu m'ofTrais, Jean Robert.
— S'il n'était pas si tard t s'écria ce dernier. Et, tirant sa montre :
» Mais neuf heures et demie, continua-t-il : impossible 1 -^Vous désirez aller au bal de madame de Marande? demanda Salvator.
— Oui, répondit Ludovic; j'aurais voulu ne pas quitter mes amis cette nuit... Ne peut-il pas y avoir quelque chose d'un moment à l'autre ?
— Il n'y aura probablement rien, dit Salvator; mais ne quittez pas vos amis pour cela.
— - Il faut bien que je les quitte, puisque je n'ai pas d'invitation.
Salvator laissa errer sur son visage un de ces sourires qui lui étaient habituels.
— Priez notre poêle de vous présenter, dit-il.
— Oh 1 fit vivement Jean Robert, je ne suis pas assez libre dans la maison.
Et une légère rougeur passa sur ses joues.
— Alors, reprit Salvator en se retournant vers Ludovic, priez M. Jean Robert de mettre votre nom sur cette carte.
Et il tira de sa poche tine carte imprimée, portant ces mots :
c M. et madame de Marande ont l'honneur d'inviter M... à la soirée qu'ils donneront en leur hôtel de la rue d'Artois, le dimanche 29 avril prochain. Qn dansera. »
» Paris, SO ayrU 4837. »
Jean Robert regarda Salvator avec un étonnement qui tenait de la stupéfaction.
15i SALVATOR
— Allons, dit Salvator, vous avez peur qu'on ne reconnaisse votre écriture ?... Donnez-moi une plume, Justin.
Justin tendit une plume à Salvator; celui-ci écrivit le nom de Ludovic sur la carie, en forçant son écriture fine .et aristocratique à prendre les proportions d'une écriture ordinaire; puis il donna la carte au jeune docteur.
— Maintenant, demanda Jean Robert, vous avez dit, mon cher Salvator, que vous alliez, noa pas chez, madame de Harande, mais chez monsiewr f
— En eltet, j'ai dit cela.
— Comment nous verrons-nous?
— C'est vrai, reprit Salvator avec son même sourire, car vous allez chez madame, vous !
— Je vais au bal d'un ami, ^ je ne. présume pas qu'on parlera politique dans ce bal.
~ Non... mais, à onze heures et demie, quand notre pauvre Carmélite aura chanté, le bal coixuuencera, et, à minuit sonnant, on ouvrira, au bout de la galène qui forme une serre, le cabinet de M. de Maraude; là seront admis tous ceux qui diront ces deux mots : Cltarte el Chartres. Ils ne sont pas difficiles à retenir, .Q'eat*ce pas?
— Non,
— Eh bien, voilà toutes choses convenues. Maintenant, si vous voulez vous habiller et être à dix heuneset demie dans le boudoir bleu, il n'y a pas de temps à perdre!
— J'ai une: place pour quelqu'un, daâs mon coupé, dit Pétrus.
— Prends Ludovic : vous êtes voisins^ dit, iiean Robert; moi, j'irai de mon côté.
— Soit 1
— Ainsi, à dix heures et demie dans le heudoic de madame, pour entendre Carmélite, dit Pétrus; et à minuil dans le cabinet de monsieur, pour savoir ce qui se sera passé aux Tuileries.
Et les trois jeunes gens, après avoir serré la main de Salvator et de Justin, se retirèrent, laissant ensemble les deui earbonari.
A onze heures, nous l'avons vu, Jean Robert, Pétrus et Ludovic étaient réunis chez madame de Marande, et applaudissaient Carmélite; à onze heures et demie, tandis que madame de Maraude et Régine prodiguaient leurs soins à
SÂLVATOft I6(
Carmélite évanouie, ils donnaient à Camille la leçon que
nous avons dite; enân^ à minuit» pendant, que M. de Ma*
rande, resté en arrièce pour prendre des nouvelles de Gar-
mélite^ baisait galamment la main de sa femme^ et lui de^
mandait comme une faveur, une fois le bal terfainé, d'aller
3 saluer dans sa chambre à coucher, — ils entraient dans le
abînet du banquier . en donnant le mot de passe convenu.:
Charte et Chartres.
Là étaient, rassemblés tous les vétérans des con8pij)atioQ3 de Grenoble, de Belfort, de Saum'ur et de la Rocheite; tous ;ses hommes, enfin, qui avaient conservé leur tète sur leurs épaules par un miracle, d'équilibre : les la Fayette, les Kœchlln, les Pajol, les DermonGourt,IesGarrel,les Gi»inard, les Ara^o, les Gavaignac, chacun représentant soit une opinion tranchée, soit une nuance d'opinion^ tous produi* sant au grand jour une honorabilité reconnue.
Oa mangeait des glaces, on buvait du punch, et Ton parlait théâtres, artj littérature.^ Politique, on s'en fût bien gardé!
Les trois jeinies gens entrèrent ensemble, et cherchèrent des yeux Salvator^
Salvator n'était point encore arrivé.
Tous trois, alors, selon leurs sympathies, allèrent s'attacher à une de ces grandes renommées qui étaient là : Jean Robert à la Fayette, qui avait pour lui une amitié presque paternelle; Ludovic à François Arago, cette belle tête, ce grand cœur, ce charmant esprit; enfin, Pétrus à Horace Vernet, dont tous les tableaux venaient d*étre refusé* au Salon, et qui avait fait chez lui une expoisitioa particulière, Il laquelle courait tout Paris.
Le cabinet de M. de Marande présentait un curieux échanmion des mécontents de tous les partis. Tous ces mécontents, parlant, comme nous Tavons dit, de choses d'art, de Bdence, de guerre, tournaient cependant la tête vers la porte à chaque nouvel arrivant : ils semblaient attendre quelqu'un.
Et, en effet, ils attendaient le messager encore inconnu qui devait leur apporter des nouvelles du château.
Enfin, la porte s'ouvrit et donna passage à un jeune homme d^une trentaine d'anaées, mis avec la plus parfaite élégance.
Pétrus^ Ludovic et JeâQ Robert retinrent un cri d'étonnement : ce jeune homme, c'était Salvator.
Le nouveau venu chercha des yeux, aperçut M. de Marende, et s'avança vers lui.
M. de Maraude lui tendit la main.
— Vous arrivez tard, monsieur de Yalsigny, dit le banquier.
— Oui, monsieur, répondit le jeune homme avec une voix et des gestes parfaitement différents de ses gestes et de sa voix habituels, et en portant un lorgnon à son œil droit, comme s'il avait besoin de cet appendice pour reconnaître Jean Robert, Pétrus et Ludovic; oui, j'arrive tard, c'est vrai; mais j'ai été retenu chez ma tante, une vieille douairière, amie de madame la duchesse d'Angouléme, et qui me donnait des nouvelles du château.
Tous les assistants redoublèrent d'attention. Salvator échangea quelques saluts avec les personnes qui se pressaient autour de lui, y mettant, dans une mesure précise, le degré d'amitié, de respect ou de familiarité que l'élégant M. de Valsigny croyait devoir accorder à chacun.
~ Des nouvelles du château! répéta M. de Marande; il y a donc des nouvelles du château?
— Ahl vous ne savez pas?... Oui, il y avait conseil.
— Gela, cher monsieur de Valsigny, dit en riant M. de Marande, ce n'est pas du nouveau.
— Mais cela peut en faire, et cela en a fait.
— Vraiment?
— Oui.
On se rapprocha.
— Sur la proposition de MM. de Villèle, de Corbière, de Peyronnet, de Damas, de Gler mont-Tonnerre; sur l'insistance de madame la dauphine, que les crise A bas les jésuites! » avaient fort blessée; malgré l'opposition de MM. de Frayssinôus et de Chabrol, qui votaient pour le licenciement partiel, — la garde nationale est dissoute!
— Dissoute !
— De fond en comble! de sorte que, moi qui avais un très-beau grade,— j'étais fourrier, — me voilà sans emploi, et il faudra que je m'occupe à autre chose!
— Dissoute! répétèrent les auditeurs comme s'ils ne poU'baient croire à- celte nouvelle.
— Mais c'est très-grave, ce que vous dites-là, monsieur 1 fit le général Pajol.
— Trouvez-vous, général?
— Sans doute 1... c'est tout simplement un coup d'État.
— Oui?... £h bien, Sa Majesté Charles X a fait un coup d'État.
— Vous êtes sûr de ce que vous dites? demanda la Fayette.
— Ahl monsieur le marquis... (Salvator n'avait pas pris au sérieux MM. de la Fayette et de Montmorency brûlant leurs titres dans la nuit du 4 août 1789.) Ah ! monsieur le marquis, je ne dirais rien qui ne fût l'exacte vérité.
Puis, d'une voix ferme :
— Je croyais avoir l'honneur d'être assez connu de vous pour que vous ne doutassiez point de ma parole.
Le vieillard tendit la main au jeune homme.
Puis, tout en souriant, et à demi-voix :
— Déshabituez-vous donc de m'appeler marg^ms, lui dit-il.
— Excusez-moi, reprit en riant Salvat($r, mais vous êtes tellement marquis pour moi...
— Eh bien, soit t pour vous qui êtes un homme d'esprit, je resterai ce que vous voudrez; mais faites- moi seulement général pour les autres.
Alors, revenant à la conversation primitive :
— Et quand rend-on cette belle ordonnance ? demanda la Fayette.
— Elle est rendue.
— Comment, rendue? ât M. de Maraude; et je ne le sais pas encore !
-» Vous le saurez probablement tout à l'heure. D ne faut pas en vouloir à votre donneur d'avis s'il est en retard : j'ai des moyens à moi de voir à travers les murailles, une espèce de diable boiteux qui soulève les toits pour que je regarde dans les conseils d'État.
— Et, en regardant à travers les murailles des Tuileries» vous avez vu rédiger rordonnance? reprit le banquier.
— n y a plus : j'ai lu par-dessus l'épaule de celui qui tenait la plume. Ohl il n'y a pas de phrases..! ou plutôt il n'y a qu'une phrase : « Charles X, par la grâce de Dieu, etc., sar le rapport de notre secréuûre d'État, ministre de Tinté*
tSS SÂLVÂTOfi
rieur, etc., la garde nationale de Paris asi' âiêsovsie^ i Voilà
tout.
— Et cette ordonnance...?
-— Est envoyée ea double, un pli an Moniteur, un pli au aiarèehaiOudinot.
— Et elle sera demain au Moniteur?
— Elle y esiéi^', seulement^ le Movàieur n'ei pesreBeorÊ paru.
Les assistants se regardèrent.
Salvator continua:
-— Demltln on plutôt aujourd'hui, — ear 110ns: aTons eojambé minuit, — aujourd'hui, à sept heures du malin, les gardes nationaux seront relevés dans leurs pMMte& pn la garde royale et la troupe de ligne.
— Oui, dit une voix, jusqu'à ce quç Lts^ardea natioBMa relèvent dans leurs postes la troupe de Ùgne et la garde royale !
— Cela pourra bien arriver un jour, répondit Salvator, dont Tœil lança un éclair; mais ce ne sera point sur une ordonnance du roi Charles X que la chose arrivera.
— C'est à ne pas croke d'aveuglement ! dit Arago.
— Aht monsieur Arago, fît Salvator, vous, un astronvnM, qui pouvez, à l'heure et à la minute, pvédire les éclipses, vous ne voyez pas mieux que cela dans le ciel de la royaulé ?
— Que voulez-vous i dit l'illustre savant , je sais un tiomme positif et, par conséquent, plein de doutesw
— C'est à dire que vous voulez une preuve î fit Salvator. fiolt l on va vous en donner une.
Il sortit de sa poche un petit papier encore humide.
— Tenez, reprit-il, voici une épreuve de l'ordonnance qw sera demain au Moniteur, Dame I elle est un peu eiïaGèe: eUe a été tirée tout exprès pour moi, à labrosse.
Puis, avec un sourire :
— C'est cela qui m'a un pen retardé, ajouta-t-il : je Tat^ tendais.
Et il donna l'épreuve à Arago, des mains duquel eile passe dans toutes les mains; puis, comme un actew qui ménage ses effets, quand Salvator eut vu que L'effet de l'épreuve était produit :
Ce n'est pas le tout, dit-il.
salyâtor ta9
— Gomment! qu'y a-t-il donc encore ? demandèrent toupies les voix.
— Il y a que BL le duc de Doudieauville, ministre de la maison du roi, a donné sa démission.
— Oh t dit la Eayetle, je savais que, depuis Tinsulte faite par la police au corps de son parent, il n'attendait qu'une iVCcasioQ.
— £h bien, fit Salvator, à propos de la garde naiioiiaie, l'occasion s'est pvésentée.
— Et la démission a été acceptée?
— Avec empressement. "*
— Par le roi?
— Le roi se faisait bien uapeu tirer roreètle; mais madame la duchesse d'Angoulême lui a fait observer que c'était une place toute trouvée pour M. le prince de Poligpnac.
-^ Comment, pour M. le prince de Polignac?
— Pour M. le prince Anatole-Jules de Poiignwî, condamné à mort en 1804, sauvé par l'intervention de Timpératrice Joséphine, fait prince romain en 1814, pair en 1846, et ambassadeur à Londres en 1823. Y a-t-il encore à se tromper sur ridentité?
— Mais puisqu'il est ambassadeur à Londres.*.
— Ohl qu'à cela ne tienne^ général : on le rappellera.
— Et M. de Yillèle, fit liL de Maraade, il a approuvé le rappel ?
— Il s'y est bien un peu opposé, répondit Salvator conservant, avec une persistance stupéfiante, son air léger; car c'est un fm renard, que H. de ViUèie, à ee que l'on dit» du miNns : — moi, je n'ai l'honneur de le connaître que comme le commun des martyrs... et martyrs est bien le mot, je crois, depuis le cinq pour émit — Or, en sa qualité de fin renard, il comprend, quoique, au dire de Barthélémy ^,t Méry,
Depuis cinq ans entiers, rimpassible VUlèle Cimente sur hr roc sa fortune étemelle,
i^ comprend qu'il n'y a pas de roc, si solide qu'il soit, qu'on ne puisse miner, — témoin Annibal, qui, suivant Tite-Live, a percé la chaîne des A^ea avec da vinaigre, — - et il a peur
que M. de PoUgnac ne soit le vinaigre qui pulvérisera son rocl
— Gomment! s'écria le général Pajol, H. de Polignac au ministère?
— Il ne nous resterait plus qu'à nous voiler la face 1 ajouta Dupont (de l'Eure.)
-— Je crois, monsieur, dit Salvator, qu'il nous resteraiti au contraire/à la montrer.
Le jeune homme prononça ces mots avec un accent si difTérent de celui qu'il avait adopté jusque-là, que tous les yeux se fixèrent sur lui.
Là seulement, ses trois amis l'avaient reconnu; c'était bien leur Salvator, à eux, et non plus le Valsigny de M. de Maraude.
En ce moment, un laquais entra et remit un pli au maître de la maison.
— Pressé 1 dit-il.
— Je sais ce que c'est, fit le banquier.
Et il prit vivement la lettre, qu'il tira d'une enveloppe sans cachet, et lut ces trois lignes, écrites d'une grosse écriture :
c La garde nationale dissoute,
1 La démission du duc de Doudeauville acceptée.
1 M. de Polignac rappelé de Londres. •
— En vérité, s'écria Salvator, on dirait que c'est moi qui renseigne Son Altesse royale monseigneur le duc d'Orléans!
Tout le monde tressaillit.
— Mais qui vous dit que ce billet soit de Son Altesse royale? fit M. de Maraude.
— J'ai reconnu son écriture, répondit simplement Salvator.
— Son écriture?
— Oui... Il n'y a rien d'étonnant à cela, j'ai le même notaire que lui : M. Baratteau.
On annonça que le souper était servi.
Salvator laissa retomber son lorgnon, et regarda son chapeau en homme qui s'apprête à sortir.
— Voua ne nous restez pas à souper, monsieur de Valsigny ? demanda vivement M. de Maraude.
— Impossible, monsieur, et j'en suis au regret.
SALVATOR m
~ Gomment cela?
— Ma nuit n'est pas finie, et je vais Tacheverà la cour d'assises.
— A la cour d'assises? à cette heure?
— Oui ; on est pressé d'en finir avec un pauvre diable 4ont le nom ne vous est peut-être pas inconnu.
— Ahl Sarranti... ce misérable qui a tué deux enfants, et volé une somme de cent mille écus à son bienfaiteur, dit une voix.
— Et qui se fait passer pour bonapartiste, dit une autre voix. J'espère bien qu'il sera condamné à mort.
— Oh! pour condamné à mort, vous pouvez en être sûr, monsieur, dit Salvator.
— Et exécuté l
— Ahl exécuté, c'est moins sûr.
— Gomment I vous croyez que Sa Majesté ferait grâce à un pareil scélérat?
— Non; mais il se pourrait que le scélérat fût innocent, et, alors, sa grâce viendrait, non pas du roi, mais de Dieu.
Et Salvator prononça ces derniers mots avec un accent qui le faisait, de temps en temps, reconnaître par ses trois amis sous l'apparence frivole qu'il avait revêtue.
— Messieurs, dit M. de Maraude, vous avez entendu : le souper est servi.
Pendant que les personnes auxquelles s'adressait M. de Maraude prenaient le chemin de la salie à manger, les trois jeunes gens s'approchèrent de Salvator.
— Dites-moi, mon cher Salvator, lui demanda Jean Robert, il serait possible que nous eussions besoin de vous voir demain...
— G'est probable.
— Alors, où vous trouverons-nous?
— Mais à ma place habituelle, rue aux Fers, à la porte de mon cabaret, au coin de ma borne; vous oubliez toujours que je suis commissionnaire, mon cher... Oh! les poètes! les poètes!
Et il sortit par la porte opposée à celle qui conduisait dans la salle à manger^ sans hésitation, comme un homme à qui tous les passages de la maison sont familiers, et laissant ses trois amis dans un étonnement qui allait presque jusqu'à la stupéTaction*
.82 SALYATOU
Le nid de la cobmbe.
Nos lecteurs se cappellent peut-être qu'iavec un accent de Cîiarmarnte galanterie, M. de Maraude, avant de rentrer dans son cabinet, où l'attendaient les nouvelles des Tuileries données par SalvatOT, avait demandé à sa femme la permission d'aller, après la clôture du bal, lui faire une visite dans sa chambre à coucher.
Il est six heures du matin; le jour commence à paraître; les dernières voitures ont cessé de faire retentir le pavé de la conr de Thôtel; les dernières lumières s'éteignent dans les appartements; les premiers bruits de Paris s'éveillent. Il y a nn qnart d'heure que madame de Marande est retirée dans sa chambre à coucher; il y a cinq minutes que M. de Marande a échangé les dernières paroles avec un homme dont Tallure militaire se trahit sous son habit bourgeois.
Ces dernières paroles ont été :
— Que Son Altesse royale soit tranquille! elle so>ii qu'elle peut compter sur moi comme sur elle-même.,.
Derrière cet homme, qui est parti rapidement, emporté par d*ux vigoureux chevaux, dans une voiture sans arnaoiries, conduite par un cocher sans livrée, et qui a disparfl au coin de la rue de Richelieu, les portes de ITiôtel se sont fermées.
Maintenant, que le lecteur ne se préoccupe point trop de ces cloisons de fer et de chêne .qui viennent de s'interposer entre lui et les maîtres de cette splendide maison dont nous avons éclairé quelques parties : notre baguette de romancier n'a qu'à se lever, et les portes les mieux fermées ^
rouvriront devant nous. Usons dose de ce {nrivilége, et tournons, du bout de cette baguette, la porte du boudoir de Biadame Lydie die Mtrande. — Sbbaiis, ouvbe^oi!
Vous le voyez, voici la porte ouverte sur ce charaKaat boudoir bleu célesiie où vous avez, il y a quelques beures» eniendu Cannélite chauler la roEBtoce dn 8cade,
Taat à rheure, lunis aurons à oavriB devaDt vous une porte bien autrement terrible, celle de la cour d'assises; mais permettez <pi'a vaut de mettre le pied dans cet enfer da crime, nous entrions nous reposer un instant, et prendre des forces, dans ce paradkid'amouff qu'on appelle la chamkre ûe madame de Maffaode.
Cette chambre était — pour ne pas se trouver en conlact immédiat avec k boudoir — précédée d'une espèce de vestibule ayant la forme d'un dâi» immense; ce veiHibule, qui faisait en même temps une salle de bain, était éclairé par le I^fond, avec des verres de eouieur formant des dessins arabes; ses mnrailles et son plafond -— moins l'ouverture destinée à laisser pénétrea* na jour qui ne devait jamais idier en delà d'une demi-obscurité —étaient tendus d'une étoflG» toute par tîealière, d^n ton neutre: flottant entre le gris-perle et le jaune-orange; le^ tissu semblait fait avec ces plantes éfAsie dont les Indiens extraient les ûls textiles pour* en iiabriquer cette étoffe connue chez nous sous le nom de mmkin. Les tapis étaient des nattes de Chine, douces comme rétoffe la plus flexible, et s'harmonisaient admirablement de eouieur avec les tentures; quant aux meubles, ils étaient de laque de Chine, avec de simples filets d'or. Les marbres étaient blancs comme du lait, et les porcelaines qu'ils supportaient, de ce bleu turquoise tout particulier à ce qu'en termes de bric-à-brac,, on appelle du vieux sèvres pâte tendre.
En mettant le pied dans ce doux réduit, mystérieusement éclairé par une lampe de verre de Bohême suspendue au plafond, on se fût cru à cent lieues de la terre, et il eût semblé que l'on voyageait dans un de ces nuages orangés, pétris d'azur et.d'or, dont MariUiat frangeait ses paysages d'Orient..
Une fois parvenu à ce nuage, il était tout simple que Ton entrât dans le paradis; — et c'était bien le paradis, en effet, que cette chambre où nous conduisons le lecteur 1
164 SALYATOR
Aussitôt la porte ouverte, ou, pour parler plus exactement, aussitôt la portière soulevée, — car, s'il y avait des portes, Tart du tapissier les avait rendues invisibles, •— aussitôt la portière soulevée, le premier objet qui frappait les yeux, c'était la belle Lydie, rêveusement étendue dans le lit qui occupait le côté droit de la chambre, un coude appuyé ou plutôt enfoncé dans un oreiller qui semblait de gaze, et tenant de l'autre main un petit livre de poésie relié en maroquin, livre que peut-être elle avait le plus grand désir de lire, mais qu'elle ne lisait pas, tant, elle semblait pleine d'une autre pensée que celle de la lecture.
Une lampe de porcelaine de Chine brûlait sur une petite table de Boule, et éclairait, à travers un globe de verre de Bohême rouge, les draps du lit, d'une teinte rosée pareille à celle qui se répand, au lever du soleil, sur la neige virginale de la Yungfrau ou du mont Blanc.
Voilà ce qui attirait d'abord les yeux; et peut-être essayerons-nous tout à l'heure de rendre, le plus chastement qu'il nous sera possible, l'impression produite par ce ravissant tableau; mais, auparavant, nous nous sentons entraîné comme malgré nous h décrire le reste de l'habitation.
L'Olympe d'abord; — puis la déesse qui l'habitait.
Qu'on imagine une chambre — ou plutôt un nid de colombe •— assez grande tout juste pour dormir, assez haute tout juste pour respirer. Elle était tendue, plafond et muraille, de velours nacarat ayant des reflets de grenat, d'escarboucle et de rubis, aux endroits que leur saillie mettait en lumière.
Le lit en tenait presque toute la longueur, et à peine si, à chaque extrémité du lit, pouvait tenir une étagère en bois de rose chargée des plus délicieux brimborions de Saxe, de Sèvres et de Chine qu'on avait pu recueilhr chez Monbro et chez Gansberg.
En face du lit était la cheminée, tout habillée de velours, comme le reste de la chambre ; aux deux côtés de cette cheminée étaient deux causeuses qui semblaient recouvertes avec les plumes de la gorge d'un colibri, et, au-dessus de chacune de ces causeuses, une glace dont le cadre était formé de feuilles et d'épis de maïs dorés.
Asseyons-nous sur une de ces causeuses, et donnons un coup d'œil au lit.
Le lit était de velours nacarat, capitonné, et sans un seul ornement; seulement, sa riche nuance ressortait par l'encadremeDt au milieu duquel il apparaissait; cet encadrement était un chef-d'œuvre de simplicité, et l'on s'étonnait, en le voyant, qu'il y eût un tapissier assez poëte, ou un poëte assez tapissier pour arriver à un pareil résultat. Il se composait de ces grandes pièces d'étoffe d'Orient que les femmes arabes appellent des haîhs; ces haïks étaient de soie, à bandes alternées bleues et blanches; leurs franges étaient les franges mêmes du tissu.
Aux deux extrémités du lit, deux larges pièces de cette étoffe tombaient verticalement, et pouvaient se draper le long de la muraille à l'aide d'embrasses algériennes tressées de soie et d'or, avec des anneaux de turquoises.
Le fond du lit était une immense glace prise dans un cadre de velours pareil au lit, et reposant, non pas sur la muraille, mais sur un troisième haïk. Au niveau supérieur de la glace, l'étofTe, froncée en mille plis, s'élançait et allait, par une pente douce, rejoindre une grande flèche d'or, autour de laquelle elle s'enroulait en deux gros bouillons.
Mais la merveille de cette chambre était ce que reflétait la glace de ce lit, évidemment destinée à faire disparaître les limites de l'appartement.
Nous avons dit qu'en face du lit était la cheminée. Audessus de cette cheminée, chargée de ces mille futilités délicieuses qui composent le rmonde d'une femme, s'étendait une serre dont on n'était séparé que par une glace sans tain, qui, au besoin, pouvait rentrer dans la muraille, et mettre ainsi en communication la chambre de la femme avec la chambre des fleurs. Au milieu de cette petite serre, surmontant un bassin dans lequel jouaient des poissons de Chine, de toutes les couleurs, et où venaient s'abreuver des oiseaux de pourpre et d'azur gros comme des abeilles, s'élevait une statue de marbre de Pradier, demi-nature.
Certes, cette petite serre était à peine de la grandeur de la chambre; mais, par un miracle d'arrangement, elle paraissait un magnifique et immense jardin de l'Inde ou des Antilles, tant les plantes tropicales dont elle était plantée s'enlaçaient les unes aux autres, comme pour donner aux regards qui se fixaient sur elles le spectacle de toute une flore exotique.
C'était, en effet, tout un continent de dix pveds tsvtés, toute une Asie de poehe.
L'arbre que Ton a appelé le roi des végétaux, l'arbre de la science du bien et du mal, Tarbre né dans le paraéîs ter« lestre, — et dont Torigine est incontestable, puisque la feuille a servi à couviir la nudité de nos premiers parents, et que, pour celte cause, lia reçu lenom tk figuier d'Adam.. •*- était représenté par ses cinq espèces principales : le bananier du paradis, le bananier à fruits courts, le baoai»«r de la Gbine, le bananier à sparte rose, le bananier à sparte rouge. A côté de lui, croassait rbéliconia, qui s'en rapproche par la longueur et la largeur des feuilles; puis le ravelania de Madagascar, représentant, en miniature, le fameers arbre du voyageur, où le nègre altéré trouve l'eau fr«clie que lui refuse le ruisseau tari ; la strelitzia-regina, dont la fleur semble la tète d'un serpent à dard et ë aigreUe de feu; le balisier des Indes orientales, avec lequel on fabrique, à Delhi, des tissus aussi souples que l'étoffe de soie la plus fine; le costus, em^ployé par les anciens dans toutes les cérémonies religieuses, è cause de son parfum; rang>rec odorant de l'île de la Réunion; le zingiber de la Chine, lequel n'est autre que la plante qui doBAe le gingembre; enfin, toute une collection, en abrégé, des riobesses végétale» du monde entier.
Le bassin et le socle de la statue étaient perdus dans des fougères aux feuilles découpées comme avec un emportepièce, et dans des lycopodes qui pouvaient lutter avec la mousse des plus fins tapis de Smyrae et de Constantinople»
Maintenant, à défaut du soleil, qui ne sera que dans quelques heures le roi de l'horizon, cherchez, à travers toutes ces feuilles, toutes ces fleurs, tous ces fruits, le globe lumineux qui descend de la voûte, et qui, répandant ses rayons à travers une eau légèrement teintée de bleu, donne à cette petite forêt vierge la clarté sereine et mélancolique, les re* flets doux et argentés delà lune.
Vue du lit, cette petite serre était un spectacle adorable.
Aussi, comme nous l'avons dit tout à l'heure, la personne qui était couchée dans le Itt, et qui, appuyée sur le coude, tenait un livre de l'autre main, cette personne lévait-eUe les yeux au-dessus de son livre, et laissait-elle errer ses regards au milieu des sentiers lilliputiens que traçait çà et là la lu-
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mière dans le pays ensAkatoXé (ju^dle vayak à travers une glace ccNiame à travers un rêve.
Si elle aâmaity elle devait cliarcber «Les y^u£ les rameaux fleuris, amoureusement entrelacés, où eÛe voudrait poser son nid; si elle n'aimait pas, elle devait demaudier à la vie luxuriante de cette magnifique végétation l'iBeffable secrel de L'amour, dx)nt chaque feuille, cbaque fleur, chaque parfum, dévoilaient ehàstament et myâtérieusemeat les pre^ miers mots.
£t^ maintenant que nous croyons aviûr^fl&samment décrit cet Éden inconnu de la eue d'Artois, parlons de TËve qui rhabitait. ,
Oui, Eve est bien le nom que méritait Lydie, ainsi réveusèment accoudée, et lisant les Méditations de Lamartine; regardant, à chacune 4es slrophes, ^ strophes parfumées i — s'entr'ouvrir les boutons des plantes, et continuant ainsi, dans la nature, le rêve commencé dans le livre. Oui, c'était une Eve véritable, rose, fraîche et blonde; Eve au lendemain du péché^ laissant errer son regard sur tout ce qui l'entourait; Eve treoxàblante^ inquiète, palpitante, cherchant anxieusement le secret de ce paradis, où Ton sentait bien qu'elle avait été deux, et où elle estait tout attristée de se retrouver seule; appelant, enûn, par Les battements de son cœur, par les éclairs de ses yeux, par les frissons de ses lèvres, ou le Dieu qui l'avallfait naître, ou l'homme qui l'avait fait mourir.
Enveloppée comme elle Tétait dans des draps de fine batiste, le cou entouré d'une palatine de duvet, la lèvre humide, l'œil en feu, la joue en fleur, un sculpteur d'Athènes ou de Corinthe n'eût pas rêvé un autre modèle, un type plus complet et plus achevé pour un statue de Léda.
Elle avait, en effet, de la Léda enlacée par le cygne, la rougeur amoureuse et la voluptueuse contemplation. En U voyant ainsi, l'auteur de la Psyché, cette Eve païenne, Canova en eût fait un cjief-d'œuvre de marbre qui eût détrèu sa Vénus Borghèse.; Gorrége en eût fait quelque Calypso rêveuse, ayant derrière elle un Amour caché dans un coin de draperie; Dante en eût fait la. sœur aînée de Béatrix, et eût demandé à élre conduit par elle à travers les détours de la terre, comme il avait été conduit par la sœur-cadetle à travers les détours du ciel.
Mais, à coup sûr, poètes, peintres et. sculpteurs se fussent
inclinés devant la merveilleuse personne en qui résidaient è la fois, par un incompréhensible mélange, la pudeur de la jeune Aile, le charme de la femme, la sensualité de la déesse; oui, la dixième, la quinzième, la vingtième année, Tannée enfantine, l'année nubile, Tannée amoureuse, ces trois années qui font la trilogie de la jeunesse, qui viennent, chacune à son tour, au-devant de Tenfant, de la jeune fille et de la femme, et qui, une fois dépassées, restent en arrière; ces trois années, comme les Trois Grâces de Germain Pilon, 3emblaient faire cortège à la créature privilégiée dont noos essayons de tracer le portrait, et effeuiller ensemble sur son front les fleurs aux plus purs parfums^ aux plus fraîches couleurs.
Selon la manière de la regarder, elle apparaissait : un ange Teût prise pour sa sœur, Paul pour Virginie, Desgrieux pour Manon Lescaut.
D'où lui venait cette triple beauté, incomparable, étrange, inexplicable? C'est ce que nous tâcherons, non pas d'expliquer, mais de faire comprendre dans la suite de notre récit, réservant ce chapitre, ou plutôt le chapitre suivant, à la conversation de madame de Marande et de son mari.
Ce mari va entrer tout à Theure; c'est lui que la belle Lydie attend dans une distraction si profonde; mais, à coup sûr, ce n'est pas lui que son vague regard cherche dans les demi-teintes de Tappartement et dans les pénombres de la serre.
Il lui a, cependant, d'une façon bien tendre demandé cette permission dont il va profiter, de venir un instant causer avec elle dans son appartement, avant d'aller se renfermer chez lui.
Eh quoi ! tant de beauté, tant de jeunesse, tant de frai* cheur, tout ce que l'homme, arrivé à sa vingt-cinquième année, c'est-à-dire à Tapogée de sa jeunesse, peut rêver de plus idéal, et ce qu'il ne rencontre jamais; eh quoil tant de bonheur, tant de joie, tant d'ivresse, tous» ces trésors appar^ tiennent à un seul homme; et cet homme, c'est ce banquier blond, frais, rose, pimpant, poli et spirituel, c*est vrai, mais sec, fk)id, égoïste, ambitieux, que nous connaissons! tout cela est à lui, comme son hôtel, comme ses tableaux, comme sa caisse t
Quelle aventure mystérieuse, quelle puissance sociale^
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quelle tyrannique et implacable autorité, ont pu lier l'un à l'autre ces deux êtes si dissemblables, — en apparence du moins, — ces deux voix si peu faites pour se parler, ces deux cœurs si mal faits pour s'entendre?
Probablement, nous le saurons plus tard. En attendant» écoutons-les causer, et peut-être un regard, un signe, un mot de l'un de ces deux enchaînés nous mettra-t-il sur la trace d'événements encore cachés pour [nous dans la nuit sombre du passé.
Tout à coup, la belle rêveuse crut entendre le sourd froissement des tapis dans la chambre précédente; si léger que tûitle pa's qui s'approchait, le parquet craqua sous lui. Ma* dame de Maraude passa une dernière et rapide revue de sa toilette ; elle croisa plus étroitement sur son cou sa pelisse de cygne; elle tira plus avant sur ses poignets la dentelle de sa chemise de nuit, et, voyant que tout le reste de sa personne était voilé d'une façon irréprochable, elle ne fit plus le moindre mouvement pour en changer la disposition.
Seulement, elle renversa sur le lit son livre ouvert, leva un peu le front, de manière à ce que ce fût, non pas le haut de sa tête, mais son menton qui plongeât dans sa main, et, dans cette posture, où il y avait encore plus d'indifférence que de coquetterie, elle attendit son seigneur et maître.
Causerie conjugale.
M. de Maraude souleva la tapisserie, mais s'arrêta sur le
seuil de la porte.
— Puis-je entrer î demanda-t-il.
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