‹ Salvator: suite et fin des Mohicans de ParisChapitre 5 sur 5 · ie · texte numérisé non relu

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S7g SALVâTOR

— Mais pourquoi s-est-il pendu ?

— Parce que c'était un pauvre garçon.

Je vis qu'il serait inutile de pousser plus loin Tinterroga* 'joire. Mon guide fantasticfiie commençait à m'apparaitre aous son véritable point de vue, c'est-à-dire comme un idiot.

A mon tour, je te saisis par le bras, «t je sertis qufil tremblait.

Je lui adressai quelques questions nouvelles, «t je m'a^grçus que le tremblement de son corps était passé jusque dans sa voix.

Alors, je compris que sa répugnance à me faire visiter le jardin et la maison pendant la nuit n'était autre ehose que de la crainte.

Restait à m'expliquer la couleur sombre des vêtements, du visage et du chien; j'allais demander là-dessus une explication, mais mon guide- ne m'en laissa pas le temps, et, comme s'il eût eu hâte de s'éloigner de l'arbre maudit, il s'élança de nouveau dans le bois en disant :

— Allons, finissons-en : venez I Et, cette fois, il passa le premier.

Nous entrâmes de nouveau dans le bois ; c'était une forêt d'un arpent, mais dont les arbres étaient tellement gros et tellement serrés les uns contre les autres, qu'elle semblait avbir une lieue.

Quant à la maison, c'était l'idéal du genre : tout y était défoncé, lézardé, en ruine; on y montait par un escalier à perron de quatre ou cinq marches; puis, de cette espèce de plate- forme, on parvenait dans la pièce donnant sur la rue de l'Est, par un second escdlier en pierre toujours, et à colimaçon ; seulement, les marches en étaient disjointes^ et, en vingt endroits différents, on devait voir hd jour au travers.

J'allais monter ; mais, pour la troisième Ibis, je sentis la main de mon guide qui me tirait en arrière.

— Eh ! monsieur, me dit-il, que faites'^vous f Je visite la maison.

— Gardez-vous en bien I elle ne tient à rien, la maison, et, en souflldnt un peu fort dessus, on la ferait tomber.

Et, en effet, soit que quelqu'un ait soufflé trop fort dessus, ^ le vent du nord, par exemple, — soit qu'il n'y ait

pas même eu besoin de sou filer dessus, une partie du bàti-^ mori-t est écroulée aujourd'hui.

Je descendis non-seulement les deux marches de l'escalier en colimaçon que j'avais déjà montées, nuns encore leè quatre ou cinq marches du perron.

Ma visite (était terminée; il ne me restait plus qu'à sortir« Hais par où sortait-on ?

On eût dit que mon guide devinait mon désir, et qu'il le partageait vivement; car, se retournant vers moi : ^ Vous en avez assez, n'est-ce pas ? dit-il.

— Ai-je tout vu ?

— Absolument tout.

^ Eh bien, alors, sortons I

Il ouvrit une petite porte invisible dans l'obscurité, cachée qu'elle était sous une voûter et^ nous nous trouvâmes dan*^ la rue de l'Est.

Je suivis machinalement mon homme jusqu'à sa cave : j'étais curieux de voir Cacus rentrer dans son antre.

En notre absence, la cave s'était illuminée : une chandelle brûlait près de la porte. Au bas de l'escalier, un homme attendait, si semblable à celui auquel j'avais eu a (Taire, qu'on eûtcruique c'était son ombre: iliétait noir comme lui des pieds à la tête*

Les deux nègres allèrent au-devant l'un de l'autre, et se serrèrent la main; puis ils entamèrent la conversation dans une langue <2ui d'abord, me pamit étrangère, mais que bientôt, grâce à l'attenticm que j'y prêtai, je reconnus être de Fauvergnat. '

Une fois sur la piste, le reste n-étâitiyas difficile à trouver.

J'avais eu tout simplement affaire ài un membre de l'honorable confrérie des charbonniers; la nuit et mon imagination surtout avaient grandi et poétisé les objets.

Je donnai trois francs à mon guide pour la peine que je lui avais causée ; il ôta alors son chapeau, et, à la raie couleur de chair qui apparut à la place où le frottement du feutre avait enlevé le charbon, je vérifiai l'exactitude de ma découverte.

Et, maintenant, si , plus de vingt-huit ans après, j'ai recherché ce souvenir au fond de ma mémoire, et l'ai placé ici d'une façon un peu insolite peut-être, c'est que je tenais

à faire connaître au lecteur la localité dans laquelle nous le transportons.

C'est donc dans ce jardin désert de la rue de l'Est, près de cette maison solitaire et à moitié écroufée, que nous le prions de nous suivre pendant la nuit du 21 mai 1827.

Aide-toi^ le ciel t'aidera.

Donc, le lundi 21 mai, à minuit, dans le bois, à gauche quand on entre par la rue d'Enfer — mais nous croyons qu'on n'y peut plus entrer aujourd'hui, car la chaîne de la grille nous a paru rivée la dernière fois que nous sommes passé par là, et que nous avons jeté un regard rétrospectif sur les événements dont cet enclos a été le théâtre; — donc, le lundi 21 mai, à minuit, dans le bois, à gauche quand on entre par la rue d'Enfer, à droite quand on entre par la rue de l'Est, se trouvaient réunis (introduits par le charbonnier, guide et gardien que nous avons fait passer sous les yeux de nos lecteurs, et qui a'était autre que notre ami Toussaint-Louverture), se trouvaient réunis, disons-nous, vingt carbonari masqués, c'est-à-dire une vente particulière.

Pourquoi et comment cette vente avait-elle choisi cei endroit pour ce réunir? Il nous est facile de l'expliquer.

On se souvient de la nuit pendant laquelle M. Jackal, à cheval sur une corde, avait, en descendant dans la rue du Puils-qui-parle, découvert le secret des réunions des carbonari dans les catacombes ; on se souvient que c'était à la suite de cela que M. Jackal était parti pour Vienne, et qu Savait échoué le complot qui avait pour but d'enlever le duc de Reichstadt.

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Des agents maladroits avaient éventé cette découverte, et la visite de M. Jackal n'était plus un secret pour aucun des conjurés.

, Cette visite, tout en renversant le projet si laborieusemenf conçu du général Lebastard de Prémont, n'avait pas eu, pour les conjurés de Paris, toute l'importance qu'au premier abord elle semblait avoir. Dix régiments fronçais, fussent-ils descendus dans les catacombes, n'eussent pu mettre la main sur un seul carbonaro, tant les mille sentiers des funèbres souterrains conduisaient à des retraites inaccessibles. D'ailleurs, dans cinq ou six, endroits, les catacombes étaient admirablement minées, et il suffisait d'une étincelle, secouée sur une mèche de ces mines, pour faire sauter la rive gauche tout entière.

Il est vrai qu'on s'engloutissait en engloutissant Paris; mais n'était-ce pas ainsi que Samson était mort ?

Cependant, avant d'en arriver à la terrible extrémité, mieux valait abandonner momentanément les catacombes, quitte à y revenir dans les cas désespérés. Les lieux de réunion ne manquaient pas, et, si les catacombes n'étaient plus possibles commç emplacement, elles pouvaient toujours servir de chemin pour aller çà et là dans l'ombre chez celui des frères qui offrirait son appartement.

Ce fut ainsi, et dans les recherches que l'on fit à cette occasion, qu'un des conjurés, qui demeurait rue d'Enfer, s'aperçut, une nuit, que la cave par laquelle il pénétrait d'ordinaire dans les catacombes communiquait, du côté de l'est, avec une des caves de la maison déserte; seulement, il était dangereux de se réunir dans une cave, fût-ce celle d'une maison déserte.

On fit donc dans la cave une percée d'une trentaine de pieds, puis un trou, et l'on se trouva au milieu du bois. Les terres furent maintenues par des étais, de peur des éboulements ; on laissa, a l'extrémité de ce souterrain, un passage pour un homme seul, et l'on résolut, jusqu'à nouvel ordre, de se réunir dans cette solitude, chacun^ien décidé à brûler la cervelle du premier qui la viendrait troubler.

Au reste, que l'on ne s'étonne point de tous ces accidents souterrains, que nous décrivons minutieusement afin de donner toute sa vraisemblance à notre récit : plus de cinquante maisons du quartier où se passent les événements

iO.

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que nous racontons sont ainsi perforées, et nous pcurrioiîs citer autant de caves machinées comme des planchers de théâtre. Consultez, par exemple, un brave cafetier de la rue Saint-Jacques, nommé Giverne, presque en face le Vai-de- Grâce; demandez-lui de vous faire visiter sa cave et de vous dire la légende de cette cave : il marchera devant vous, et vous contera que ce souterrainiaisait jadis partie du jardin des Carmes.

— Mais, à quoi bon un souterrain dans le jardin des Carmes, demanderez-vous, et où.conduisait-il?

Parbiou I chez les Carmélites, qui étaient en face, où est le Val-de-Gràce! — Demandez à Giverne.

Qu'on ne nous accuse donc pas de mettre des trappes et des souterrains là où il n'y a ni souterrains ni trappes. Toute la rive gauche^.depuis la tour de Neslé, qui avait son souterrain donnant sur la Seine, jusqu'à la Tombe-Issoice, qui a son entrée près de Montrouge, toute la rive gauche n'est qu'une trappe, du haut en bas; et, si les démolitions modernes révèlent les mystères du dessus de Paris, un jour, peut-éLre, les habitants de. la rive gauche se réveilleront effrayés en découvrant les mystères du dessous.

Revenons à notre réunion nocturne.

Cette réunion se composait, comme nous Ta vous, dit dé]^, de vingt carbonari; car, quoique, depuis 1824, la charbonnerie, ayant subi mille échecs successifs, fût dissoute de fait, et n'eût plus d'existence apparente, ses membres principaux s'étaient retrouvés et avaient réorganisé la charhonoerie, sinon sous le même nom, du moins sur le& mêmes bases.

Le but de la réunion de cette:nuit était. de jçter les fondements de celte société qui devait, peu de temps après, prendre le titre de société Aide-toi, le ciel f aidera ; ses .fondateurs. avaient principalement en vue de. dirige les électionSiOt de guider et éclairer l'esprit public.

On proposa divers modes de formation du. comité qui devait administrer les affaires de la société.: on convint de consiituei ce comité au moyen d'élections trimestrielles qqi auraient lieu, dès que .le nombre des sociétairesseraii .arrivé à cent; on convint, ea outre, qu'on se renfermerait strictemenL dans la légalité, ou plutôt qu'on s'y barricaderait.

Toutefois, ce n'était point assez d'avoir des réunionSià Paris et de former un comité pour dirigf^r.ies.. élections^Jl

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falIait.iiiati*uiceles'd^Kl;«ineQls et.tos affiesevà l» hsuieur de la capitale. Oii' parla donc de crées des- comités électoraux dans chaque arrondissement, et, autant que possible, dans/chaque canton, et d'entretenir avec ces comités des rapports permanents, pour arriver à les faire foncitonnef.

Tel était le but de cette réoaion noelAiPue^cfaoft laquelle furent jetés les premier» jalons* de ceUe formidabte société Aide-toi^ le eUl t'aidera^ qui'dev^t avoir unetsii grande influence sur les prochaines élections^.

On en était là de la discussion, et il était une heure du matin, à peu pires, loasqu-oa entendit craquer les branches sèches sous les pa& d'un homme^ et qu'on vit une ombre noire~^apparaltre à la^4isière du bois.

En une seconde, chaque conjuré eut à la main le poignard qu'il tenait caché dans sa poitrine.

L'ombre s'avança : c'était Toussaint^ le conc^ge de la maison déserte,. Gafboni»ûlui-raéffi«i, et placé là pour servir de gardien noni-seutemâiftià la r maison,. mais jCfteone à ceux qui s'y réunissaient.

— Qu'y a-t-il? demanda un des chefs.

— Un frère étfiaagec, dit Toussai«l^ et.qifil demande à être introduit.

— Eàt-ce bien un . frère?

— Il a fait tous^les^ignes de recomiAiSBanae.

— D'où vient-il?

— De Trieste.

— Est41 seuUou aecompagné^?

— Uestseulw,

Les carbonari se consultèrent.ease réunissaini.en un seul groupe, ea. dehors duquel resta Toussaint; puis^ après un moment de consultation, le groupe se rouvrit, et une voixdit :

— Introduisez le frère étranger, mais avec, toutes les précautions d'usage.

Toussaint s'inclina et disparut.

Au bout d'un instant, on entendit d& nouveau craquer les branches sèches, et l'on vit â!avancer, àtravers les arbres, deux ombres^au lieud'unei

Les carbonari .atlendaienX. en silence..

Toussaint amena au centre de la ligae décrite par eux le i'rère étranger et inconnu,. qui s'approchait guidé par lui, et les yeux bandés; là, il le laissa seuLet soTetica..

La ligne des carbonari se referma en s'arrondissant et ea formant un cercle autour du nouveau venu.

Puis la même voix qui avait parlé, s'adressant à lui :

--.Qui étes-vous? d'où venez-vous? que demandez-vousT dit-elle.

* — Je suis le général comte Lebastard de Prémont, répondit le nouveau venu; j'arrive de Trieste, où je me suis embarqué après avoir échoué dans mon entreprise sur Vienne, et je viens à Paris pour sauver M. Sarranti, mon ami et mon complice.

Il se fit un grand murmure parmi les carbonari.

Puis la voix qui avait déjà parlé dit ces simples mots :

— Otez votre bandeau, général; vous êtes parmi des frères I

Le général comte de Prémont ôta son bandeau, et son noble visage apparut à découvert.

Aussitôt, comme un faisceau amical, toutes les mains se tendirent vers lui; chacun voulut toucher la sienne, ainsi que, dans un toast porté d'enthousiasme, chacun veut^toucher le verre de celui qui l'a porté.

Enfin, le silence revint; le frémissement qui courait dans l'air s'éteignit. >

— Frères, dit le général, vous savez qui je suis. En 1812, envoyé par Napoléon dans l'Inde, j'y devais organiser un royaume militaire en état de venir au-devant de nous et des Russes, quand, par la mer Caspienne, nous pénétrerions dans le Népaul. Je l'ai organisé, ce royaume : c'est celui de Lahore. — Napoléon tombé, je crus le projet tombé avec lui... Un jour, arriva M. Sarranti : il venait, toujours au nom de l'empereur, me rejoindre; mais ce n'était plus l'œuvre de Napoléon I«r qu'il s'agissait de poursuivre, c'était Napoléon II qu'il fallait mettre sur le trône. Je ne pris que le temps de nouer des relations en Europe; je partis le jour où j'appris qu'elles étaient nouées; je vins parDjeddah, Suez, Alexandrie; j'arrivai à Trieste, où je m'affiliai avec nos frères italiens; puis je me rendis à Vienne... Vous save» comment échoua notre projet... De retour à Trieste, je me cachai chez un de nos frères, et, là, j'appris la condamnation à mort de M. Sarranti. Je m'embarquai à l'instant même pour la France, au risque de ce qui pouvait m'arriver, et jurant de partager le sort de mon ami, c'est-à-dire

de vivre s'il vivait, de mourir s'il mourait: complices du même crime, nous devons porter la même peine.

Un profond silence accueillit ces paroles.

M. Lebastard de Prémont continua :

— Un de nos frères d'Italie me donna une lettre pour un de nos frères de France, M. de Maraude : c'était une lettre de crédit, et non une recommandation politique. M. de Maraude me reçut; je me fis.reconnaitre àlui; je lui dis le but de mon voyage en France, la décision que j'avais prise, le désir que j'avais d'être mis en rapport avec les membres principaux d'une haute vente. M. de Maraude m'apprit qu'il y avait réunion aujourd'hui même, me fit connaître le lieu de la réunion, et m'indiqua par quel moyen je pouvais pé* nétrer dans ce jardin et arriver jusqu'à vous. Je profitai des instructions données. — J'ignore si M. de Maraude est parmi vous; s'il est parmi vous, je le remercie...

Aucun mouvement ne laissa soupçonner que M. deMarande fût au nombre des assistants.

Le même silence qui s'était déjà fait se fit de nouveau.

Le général de Prémont sentit passer en lui comme un frisson, mais il n'en continua pas moins :

^ Je sais, frères, que nos opinions ne sont pas les mêmes ; je sais que, parmi vous, se trouvent des républicains et des orléanistes; mais républicains et orléanistes veulent, comme moi, la délivrance du pays, la gloire de la France^ l'honneur de la nation; — n'est-ce pas, frères?

Les têtes s'inclinèrent, mais pas une voix ne répondit.

— £h bien, reprit le général, je connais M. Sarranti depuis six ans; depuis six ans, nous ne nous sommes pas quittés une seule minute : je réponds de sa bravoure, de sa loyauté, de sa vertu; pour tout dire, enfin, je réponds de M. Sarranti comme de moi-même 1 Je viens doue, en mon nom et au nom du frère qui est prêt à payer son dévouement de sa tête, vous demander de m'aider à faire ce que, seul, je ne puis faire. Je réclame votre appui pour soustraire un des nôtres à une mort ignominieuse, pour en* lever, coûte que coûte, M. Sarranti de la prison où il est enfermé. J'offre, comme moyen d'exécution, mes deux bras d'abord, puis une fortune si grande, qu'elle suffirait à solder pendant un an l'armée du roi de France... Frères, acceptez

mon bras, semez mes millions, et rendez-moi mon ami I J'ai dit, et j'atlends votre réponse.

Mais le silence accueillit la chaleureus^e interpellation du général.

L'orateur regarda autour de lui; au lieu de ce frissonne* ment qu'il avait senti courir* dans ses veines, ce fut une sueur froide qu'il sentit couler sur scm front.

— Eh bien» demanda-t<»il, que se paass-Wil donc? Pas un soufïle ne répondit.

•— Ai-je fait, sans* m'en douter, continua-t-il, une pro^ position inconvenante^ une offre inopportune? Attribuesvous à ma demande un intérêt purement personnel, el croyez-vous que ce soit seulement ici un ami qui réclame votre protection en faveur d'un ami?... Mes frères, j'ai fait cinq mille lieues pour venir à vous; je ne vous connais ni les uns ni les autres ; je sais que nous avons le même amour du bien, la mémo haine du mal. Neusnous connaissons donoen réalité^ quoique nous ne nous soyons jamais vus, et que je vous parle pour la première fois. Eh bien, au nom de a justice éternelle, je vous demande de soustraire à un jugement inique et infamant, à unomort terrible, un des. plus grands justes que j'aie connus!... Répondez-moi donc,. mes frères, ou je prendrais votre silence pour un refus, et votre refus pour la ratification de l'arrêt le plus injuste, qui ait jar mais été porté par une bouche humaine t

Mis si formellement en demeure de s'expliquer, les conjurés ne pouvaient faire autrement que de répondre.

Celui qui avait déjà parlé leva donc la main pour indiquer qu'il allait encore parler, et dit :

— Frères, toute demande d'un frère est sacrée et, d'après nos statuts, doit être mise en délibération, puis accueillie ou repoussée à la majorité des voix; Nuus allons délibérer.

Le général était familier avec ces formalités sombres; il s'inclina, pendant que le groupe qui Tavait entouré diabord se détachait de loi et allait se reformer plus loin.

Au bout de cinq minutes,, l'affilié qui avait déjà porté la parole s'avança de quelques pas vers le général, et lui dit du même ton dont le chef du jury prononce la sentence :

— Général, je ne suis point l'interprète de ma seule pensée; je parle au nom de la majorité des membres ici présents, et voici ce que j& suis chargé de vous répondre en

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leur nom et au mien : -^ César disait que la femme de César ne devait pas même être soupçonnée. La Liberté est une matrone qui doit rester bien autrement chaste, bien autrement imniaculée que la femme de César ! Or, frère, — et c'est à regret que je vous fais cette réponse, — à moins de preuves évidentes, irrécusables, patentes, lumineuses, de l'innocence de M. Sarranti, Favis de la majorité est que nous ne saurions prêter la main à une entreprise ayant pour but de soustraire à la loi celui que la loi a justement condamné; je dis justement, entendez-moi bien, général, jusqu'à preuve du contraire... Croyez que nos vœux les plus ardents ont accompagné M. Sarranti pendant tout le temps qu'à duré ce douloureux procès; croyez que nous avons ^ frissonné au moment où le jugement allait être rendu; croyez que noire cœur a saigné quand l'arrêt a été prononcé... Maintenant, général, prouvez-nous l'innocence de M. Sarranti, et ce ne sont plus deux bras, dix bras que vous aurez pour seconder les vôtres: ce sont les cent mille bras de Tassocialion t

Puis, faisant un pas de plus vers M. Lebastard de Prémont :

— Général, ajouta l'orateur, nous apportez- vous une preuve de Tinnocence de M. Sarranti?

— Hélas I dit le général en baissant la tête, je n'ai d'autre preuve que ma propre conviction !

— En ce cas, reprit le chef carbonaro, la délibération sub siste dans toute sa rigueur.

Et, saluant *M. Lebastard de Préraont, il rejoignit ic groupe des autres conjurés, qui s'apprêtèrent à se retirer.

Mais, relevant la tête et étendant les mains pour tenter ur dernier effort :

— Frères, dit te général, voîlà la réponse de la majorité, ei je m'y soumets; mais permettez maintenant que je fasse un appel aux individualités. — Frères, est-il parmi vous un cœur convaincu comme moi de l'innocence de M. Sarranti? Alors aue ce cœur, ami du mien, se joigne au mien, et j^essayerai d'accomplir avec lui ce que j'eusse été heureux d'entreprendre avec votre aide à tous.

L*orateur carbonaro se retourna vers Bes compagnons.

— Frères, dit-il, s'il est parmi vous nn homme convaincu de l'innocence de M. Sarranti, il est libre de se réunir a^

général et de tenter avec lui tous les hasards de la bonne et de la mauvaise fortune.

Un homme se détacha du groupe, alla poser sa main gauche sur Tépaulc du comte de Prémoat, et» de la main droite, enlevant son masque :

— Moi I dit-il.

— Salvaior! répétèrent les dist-neuf autres.

En eiTet, c'était Salvator, qui, convaincu de Tinnocence de M. Sarranti, venait offrir son aide au général.

Les autres carbonari s'enfoncèrent un à un dans l'ailée de sycomores qui conduisait à l'entrée du souterrain, et disparurent dans l'obscurité.

Salvator resta seul avec le comte de Prémont.

Ce qu'on peut faire, et ce qu'on ne peut pas faire avec de l'argent

Salvator, adossé au tronc d'un arbre, regarda un instant le général Lebastard de Prémont.

Le visage de M. Sarranti lui-même, en entendant prononcer son arrêt de mort, était moins abattu et moins pâle que ne l'était celui du général, en entendant prononcer cette cruelle sentence de la bouche d'amis auxquels il venait, au risque de sa vie, demander qu'on l'aidât à sauver celle de son ami.

Salvator s'approcha de lui.

Le général lui tendit la main.

— Monsieur, lui dit le général, je ne vous connais que par Votre nom; ce nom, vos amis l'ont prononcé à haute voix, et il me parait d'un heureux augure. Qui vous nomme dit sauveur.

— C'est, ea elTet, un nom j^rédestiné^ monsieur, répondit en riant Salvator.

— Vous connaissez Sarranii?

— Non, monsieur; mais je suis l'ami intime, et surtout Tami dévoué et reconnaissant de son fils. C'est vous dire, général, que je porte la moitié de votre douleur, et que vous pouvez, au bénéfice de fi. Sarranti, disposer de moi, corps et âme.

— Vous ne partagez donc pas l'opinion de nos frères? demanda vivement le général, que ces bonnes paroles avaient momentanément ranimé.

— Écoutez, général, dit Salvator, le mouvement des masses, qui est presque toujours juste parce qu'il est instinctif, est souvent aussi aveugle, sévère et rigide. Chacun de ces hommes qui viennent de ratifier la condamnation de M. Sarranti eût rendu, consulté isolément, un autre arrêt, c'est-àdire celui que je vais porter moi-même. Non, du fond de ma conscience, je ne crois pas M. Sarranti coupable. Celui qui joue depuis trente ans sa téie dans les hasards sanglants du champ de bataille, dans les luttes mortelles des partis, celui-là ne saurait commettre un crime lâche, celui-là ne saurait être un misérable voleur, un vulgaire assassin; j'affirme donc moralement l'innocence de M. Sarranti.

Le général serra la main de Salvator.

— Merci, monsieur, lui dit-il, de me parler ainsi.

— Mais, continua Salvator, du moment où je vous ai offert mon appui, je me suis en même temps mis à votre disposition.

— Que voulez-vous dire ? J'écoute avec anxiété.

— Je veux dire, monsieur, que, dans la situation présente, il ne suffit pas d'affirmer l'innocence de notre ami, il faut la prouver, et la prouver irrécusablement. Dans les guerres qui se font de conspirateurs à gouvernement, et, par conséquent, de gouvernement à conspirateurs, toutes les arnies sont bonnes, et celles que deux hommes loyaux refuseraient souvent pour un duel sont avidement saisies par les partis.

— Expliquez- vous.

— Le gouvernement veut la mort de M. Sarranti ; il la veut ignominieuse, parce que cette ignominie se répandra sur ses adversaires, et qu'on dira que tous les conspirateurs sont ou doivent être des misérables, puisqu'ils ont accepté

pour leur chef un homme qui élait un voleur et un assassin.

^ Oh ! fit le général, voilà donc pourquoi l'avocat du roi a écarté Taccusation politique.

-— Et voilà pourquoi M. Sarranti tenait si fort à y rentrer.

— Eh bien?

— Eh bien, le gouvernement ne cédera qu'à des preuves visibles, palpables, flagrantes. Il ne s'agit pas seulement de lui dire : c M. Sarranti n'est pas coupable du crime dont il est accusé; > il faut lui dire : < Voilà le coupable du crime dont on accuse M. Sarranti. >

— Et, monsieur, s'écria le général, ces preuves, les aurezvous? ce véritable coupable, pourrez-vous le produire?

— Je n'ai point ces preuves, je ne connais point ce coupable, répondit Salvator; mais...

— Mais...?

~ Peut-être suis-je sur la piste.

— Parlez, alors ! parlez! et vous serez véritablement digne de votre nom, monsieur!

— Eh bien, dit Salvator en se rapprochant du général, écoutez ceci, monsieur^ que je n'ai dit encore à personne, et que je vous dis, à vous.

— Oh! dites, dites! murmura le général en se rapprochant, de son côté, de Salvator.

— Dans celte maison où élait entré M. Sarranti comme précepteur, et qui appartenait à M. Gérard-; dans cette maison d'où il a fui le 19 ou le 20 du mois d'août 1820, — car toute la question peut être dans la date précise de la fuite; — dans le parc de Viry, enfin, j'ai trouvé la preuve qu'un des enfants, au moins, avait été assassiné.

— Oh! fit M. de Prémont, croyez-vous que cette preuve ne revienne pas à la charge de notre ami?

— Monsieur, quand on poursuit la vérité, et c'est la vérité que nous poursuivons, n'est-ce pas? — car, M. Sarranti coupable, nous l'abandon nerions comme les autres Tont abandonné; — quand on poursuit la vérité, il faut saisir loule preuve, cette preuve fùl-elle, en apparence, contre celui dont on veut faire reconnaître rinnocence. La vérité a sa lumière en ello-uiéme; arrivons à la vérité, et le jour se iera.

— Soit... Maintenant, comment avez-^vous acquis cette preuve?

— Une nuit que j'errais avec mon chien dans le parc de Viry^ pour des causes tout à fait en dehors de Taflaire qui nous préoccupe en ce moment, j'ai trouvé» au fond d*uD fourré, au pied d'un chône, dans un trou que mon ehien Vacharnait à creuser, le squelette d'un enfant qu'on avait inlerré debout.

— Et vous croyez que c'était celui d'un des deuii enfants disparus?

— C'est plus que probable.

— Mais l'autre, l'autre enfant? car il y avait un petit garçon et une petite fille.

<— L'autre enfant, je crois l'avoir retrouvé aussi.

— Grâce au chien, toujours?

— Oui.

— Mort ou vivant?

— Vivante, car c'était la petite fille. .

— Eh bien?

— Eh bien, de ce double incident, j'ai auguré que, si je pouvais agir librement, j'arriverais peut-être à la connais^ sance complète du crime, et que cette connaissance me mè* nerait inévitablement à celle du criminel.

— Miais, en efTet, si vous avez retrouvé la oetite fille vivante! s'écria le général.

— Vivante, oui.

— Elle devait avoir six ou sept ans déjà à l'époque où le crime a eu lieu.

— Six ans, oui.

— Elle pourrait donc se souvenir...

— Elle se souvient

— Eh bien, alors?...

-* Seulement, elle se souvient trop.

— Je ne comprends pas.

— Lorsqu'on tourne les yeux de la pauvre enfant du côte de cette terrible catastrophe, son espitt se trouble; elle tombe en proie à des crises nerveuses qui peuvent lui faire perdre la raison. De quel poids voulez* vous que devienne la déposition d'une enfent qu'on accusera de folie, et que, d'un mot, on rendra fcNe effectivement? Oh 1 j'ai tout bien pesé, allez I

— Eh bien^ voyons le mort au fieu du vivant. Si le vivant se tait, le cndavre, lul^ ne saurait-il parler?

— Oui, si je pouvais agir librement.

— Qui vous en empêche? Allez au procureur du roi, dénoncez-lui tout; chargez la justice de trouver cette lumière que vous invoquez, et...

— Oui, et la police, en une nuit, fera disparaître les traces que viendra le lendemain chercher la justice? Ne vous ai-je pas dit que la police avait tout intérêt à écarter ces preuves, aQn de noyer M. Sarranti dans cette boueuse affaire de vol et d'assassinat ?

— Alors, poursuivez Taffaire par vous-même. Poursuivons-la. Vous dites que vous pourriez arriver à la vérité s'il vous était permis d'agir librement; qui vous empêche d'agir librement? Dites.

— • Oh I ceci est une tout autre affaire, non moins grave, non moins sérieuse, non moins infâme que celle de M. Sarranti.

— Soit! mais agissons.

— Agissons! je ne demande pas mieux; mais, d'abord... ~ Quoi? ,

— Trouvons le moyen de fouiller librement la maison er le parc où le crime — ou plutôt, où les crimes ont été com^ mis.

— Ce moyen, est-il possible de le trouver?

-Oui.

— * A quel prix?

— A prix d'argent. ^

— Je vous ai dit que j'étais immensément riche.

— Oui, général; mais cela ne suffit pas.

— Que faut-il encore?

— Un peu d'audace et beaucoup de persistance.

— Je vous ai dit que, pour arriver à ce but, j'offrais ma fortune; non-seulement ma fortune, mais aussi mon bras; non«seulement mon bras, mais encore ma vie.

— Eh bien, alors, général, je crois que nous allons corn* mencer à nous entendre.

Puis, regardant autour de lui, et remarquant que la lune, tombant en plein sur le sycomore au tronc duqnol il était appuyé, les mettait en pleine lumière, lui et le général :

— Venez sous l'ombre de arbres, général, dit-il; car nous

allons parier de choses où nous risquons notre vie, nonseulement mt réchafaudy mais encore au coin d'un Imms, à Tangle d'un mur. Nous avons, cette fois, affaire en même temps à la police, comme conspira leurs, et è des misérables, comme hommes de bien.

Et Salvator entraîna effectivement M. Lebastard de Prémont à l'endroit du bois où l'ombre était le plus épaisse.

Le général laissa au jeune homme le soin de jeter un regard d'investigation autour de lui; il lui donna le temps d'écouter jusqu'au moindre bruit venante son oreille; puis, lorsqu'il le vit à peu près rassuré :

— Parlez, dit-il.

— Eh bien, général, reprit Salvator, il faudrait d'abord nous rendre complètement maîtres du château et du parc de Viry.

— Rien de plus facile.

— Comment cela ?

— Sans doute : il n'y a qu'à les acheter.

— Malheureusement, général, ils ne sont pas à vendre.

— Bon I est-il quelque chose qui ne soit pas à vendre?

— Hélas l oui, général : justement cette maison et ce parcl

— Pourquoi cela ?

— Parce qu'ils servent de paravent, de retraite, d'abri à un crime presque aussi monstrueux que celui dont nous cherchons la preuve.

— Alors celte maison est habitée ?

^ Par un homme tout-puissant.

— Comme position politique ?

— Non, comme affiliation religieuse; ce qui est bien autrement solide I

— Et comment donc appelez-vous cet homme ?

— Le comte Lorédan de Valgeneuse.

— Altendez, dit le général appuyant son menton sur sa main, je connais ce nom...

-^ C'est probable, en effet, puisque ce nom est un des plus connus de l'aristocratie française.

—Mais, si j'ai bonne mémoire, dit le général en rappelant ses souvenirs, le marquis de Valgeneuse, celui que j*ai connu, était un homme d'une grande honorabilité.

— Oh ! oui, le marquis, s'écria Salvalor, c'est lo plus

noble cœur» rème la plus loyale que j'aie jamais connus!

— Ah I dit le général, vous l'avez connu aussi, monsieur'?

— Oui, répondit simplement Salvator; mais ce n'est point de lui qu'il est question.

— C'est du comte, alors... Ah 1 je ne dirai point de celuilà ce que je disais de son frère.

Salvator se tut, comme s'il ne voulait point formuler d'o* pinion à l'endroit du comte de Yalgeneuse.

Le général continua :

— Qu'est devenu le marquis?

— Il est mort, répondit Salvator en baissant douloureusement la tête.

— - n est mort ?

— Oui, général... subitement... d'une attaque d'apoplexie foudroyante.

— Mais il avait un fils... un fils naturel, je crois ?

— C'est bien cela.

— Qu'est devenu ce fils?

— Mort, un an après son père.

— Mort I... Je l'ai connu enfant, pas plus haut que cela, dit le général en baissant sa main au niveau de Therbe. C'était un enfant au-dessus de rintelligence de son âge, et d'une fermeté extraordinaire... Mort!... Et comment?

— Il s'est brûlé la cervelle, répondit laconiquement Salvator.

— Quelque grande douleur, sans doute?

— Oui, probablement.

— Alors, c'est le frère du marquis qui a acheté le château et le parc de Viry ?

— C'est le fils de ce frère, le comte Lorédan, qui a, non pas acheté, mais loué ce parc et ce château.

^ Je lui souhaite de ne pas ressembler à son père.

— Le père est le génie de l'honneur et de la probité, comparé à son fils.

— Vous ne faites pas l'éloge du fils, mon cher monsieur... Encore une grande maison qui s'en va, dit mélancoliquement le général, et qui va tomber en poussière, ou, ce qui est bien pis, en honte !

Puis, après un moment de silence :

— Et que fait M. Lorédan de Yalgeneuse de celte maison à laquelle il tient tant? demanda le général.

-— Ne vous ai-je pas dit que la maison abrilait un crime ?

— Eh bien, voilà justement pourquoi je vous demande ce que M. de Yalgeneuse fait de celte maison.

— Il en fait la prison d'une entant qu'il a enlevée.

— D'une enfant?

— Oui» d'une jeune fille de seize ans.

— D'une jeune fille... Seize ansl murmura le 'général iuste l'âge de la mienne.

Puis, tout à coup :

— Mais, puisque vous connaissez le crime, monsieur, demanda-t-il; ou plutôt, puisque vous connaissez le criminel, pourquoi ne le dénoncez-vous pas à la justice?

— Parce que, dans les temps mauvais comme ceux où nous sommes, général, il y a non-seulement des crimes sur lesquels la justice ferme les yeux, mais encore des criminels qu'elle prend sous sa protection.

— Oh! dit le général^ et la France entière ne se soulève pas, ne se révolte pas contre un pareil état de choses ?

Salvator sourit.

— La France attend une occasion, général.

— On peut la faire naître, il me semble!

— Nous ne nous rassemblons que dans ce but.

— Revenons au plus pressé; car la France ne se révoltera pas exprès pour sauver M* Sarranti, et il faut que je le sauve... Voyons, si la maison n'est pas à vendre^ par quels moyens .espérez-vous vous en rendre maitre?

— Avant tout, général, laissez-moi vous mettre au courant de la situation,

— J'écoute.

— Un de mes amis a recueilli, voici déjà neuf ans, à peu près, une petite fille perdue; il l'a élevée, il a fait son éducation; l'enfant, devenue charmante, atteignit seize ans. 11 allait l'épouser quand elle fut violemment enlevée du pensionnat qu'elle habitait à Versailles, et disparut sans qu'on sût où elle était cachée. Je vous ai dit comment, le hasard me conduisant à la poursuite d'un crime inconnu, je retrouvai, à l'aide de mon chien, le cadavre d'un enfant. — Pendant que j'étais agenouillé devant la fosse, qu'épouvantéy je touchais de mes doigts les cheveux de la victime, j'entendis un bruit de pas, et je vis s'approcher une espèco d'ombre vêtue de blanc. Je me tournai du côte de cet om-

bre, et, à la clarté de la lune, je reconnus la fiancée de mon ami, celle qui avait été enlevée et dont on ignorait la retraite. J'abandonnai la recherche d'un crime pour me mettre à la poursuite d'un autre. Je me fis reconnaître de l'enfant, et lui demandai pourquoi, muette et sans essayer de fuir, elle supportait sa captivité. Alors elle me raconta qu'elle ayait menacé son ravisseur d'écrire, d'appeler, de fuir, mais que celui-ci avait obtenu un mandat d'amener contre Justin...

— Qu'est-ce que Justin ? demanda le général avec une vivacité qui prouvait l'intérêt porté par lui au récit de Salvator.

— Justin est mon ami; c'est le fiancé de la jeune 011e.

— Gomment avait-on pu se procurer un mandat d'amener contre lui?

— On lui avait imputé à crime sa bonne action, général. Cette petite tille perdue qu'il avait recueillie, on l'accusait de l'avoir enlevée; le dévouement dont il l'entourait depuis neuf ans, c'était de la séquestration ; ce mariage qui allait avoir lieu, c'était de la violence. La jeune fille était soupçonnée d'appartenir à une famille riche; or, le cas est prévu par le Code, qui condamne à trois ou cinq ans de galères, selon la gravité des circonstances, l'homme convaincu d'avoir séquestré une mineure; et, vous comprenez, général, on eût fait les circonstances aussi graves que possible; de sorte que mon pauvre ami eût été condamné à cinq ans de galères pour un crime qu'il n'avait pas commis.

— Impossible! impossible 1 s'écria le général.

— M. Sarranti n'est-ii pas condamné à mort comme voleur et comme assassin? répondit froidement Salvator.

Le général inclina la tête.

— Temps de misère, murmura-t-il, temps d'infamie !

— Il fallut donc attendre; et, dans ce moment, si j'hésite à poursuivre les preuves de l'innocence de M. Sarranti, c'est que, si je conduis la justice dans ce château et dans ce parc, celui qui menace croira que c'est un moyen de lui enlever sa proie, et, aveuglément, se vengera sur Justin.

— Mais, enfin, on peut pénétrer dans ce parc?

— Sans doute, puisque je l'ai fait, moi.

— Si vous y avez pénétre, un autre peut y pénétrer comme vous?

— Justin y visite de temps en temps sa fiancée.

— Et tous les deux restent purs?

— Tous les deux sont croyants en Dieu et incapables d'une mauvaise pensée.

— Soit; mais alors pourquoi Justin n'enlève-t-il pas à son tour la jeune fille ?

— Et où la conduirait-il?

— Hors de France.

Salvator sourit.

— Vous supposez Justin riche comme M. de Valgeneuse, général; mais Justin est un pauvre maître d'école qui gagne, à grand'peiney cinq francs par jour, et qui nourrit avec cela sa mère et sa sœur.

— Mais n'a-t^il point d'amis?

— Si fait, il a deux amis qui donneraient pour lui leur existence.

— Lesquels ?

— M. Millier et moi, . —Eh bien?

— Eh bien, M. Millier est un vieux profçsseur de musique, et moi, je suis un simple commissionnaire.

— Mais, comme chef de vente, ne disposez-vous pas de sommes considérables ?

^ J'ai plus d'un million sous la main.

— Alors...

— Ce million n'est pas à moi, général, et je verrais l'être que j'aime le plus au monde mourir de faim, que, pour le sauver, je ne distrairais pas un denier de ce miUioQ.

Le général tendit la main à Salvator.

— C'est juste, dit-il.

Puis il ajouta :

— Je mets cent mille francs à la disposition de votre ami ; est-ce assez ?

— C'est le double de ce qu'il faut, général; mais...

— Mais quoi?

— Un dernier scrupule me tient : un jour, sans doute, ou connaîtra les parents de la jeune fille.

— Après?

— Si ses parents sont nobles, riches, puissants, n'aurontils point à récriminer contre Justin?

— Gontrû l'homme qui a recueilli ieur fille qu'ils aban-

donnaient! qui l'a élevée comme l'enfant de sa mère, qui l'a sauvée du déshonneur!... Allons donc!

— - Ainsi, vous, général, si vous étiez père; si, en votre absence, votre enfant eût couru ces dangers que court la fiancée de Justin, vous pardonneriez à rhomme qui, loin de vous, eût disposé du sort de votre fille?

— Non-seulement je lui ouvrirais les bras comme à l'époux de mon enfant, mais encore je le bénirais comme son sauveur.

— Allons, général, tout va bien, en ce cas; et, si j'avais un dernier doute, votre affirmation me l'enlève... Dans huit jours, Justin et sa fiancée seront hors de France, et nous aurons toute liberté de visiter le parc et le château de Viry.

M. Lebastard de Prémont fit quelques pas hors du bois» afin de se trouver sous un rayon de lune.

Salvator le suivit.

Arrivé ir l'endroit qui lui parut favorable, le général tira de sa poche un petit agenda, écrivit sur une page quelques mots au crayon, déchira la page, et, la tendant à Salvator :

— Tenez, monsieur, dit-il.

— Qu'est-ce que cela ? demanda Salvator.

— Ce que je vous ai offert : un bon de cent mille francs sur M. de Maraude.

— Je vous ai dit que cinquante mille francs suffiraient, et au delà, général.

» Vous me rendrez compte du reste, monsieur; il ne faut pas que, dans une affaire de cette importance, nous soyons arrêtés par une bagatelle.

Salvator s'inclina.

Lie général le regarda un instant; puis, tendant la main vers lui : '

—- Votre main, monsieur!

Salvator saisit la main du comte de Prémont et la pressa vivement.

-— Je ne vous connais que depuis une heure, monsieur Salvator, dit le général avec une certaine émotion : j'ignore qui vous êtes; mais j'ai beaucoup vu, beaucoup observé, beaucoup vécu; j'ai étudié des visages de tous les types et de toutes les couleurs, et je crois me connaître en hommes : étk bien, monsieur Salvator, ie vous le dis, — et ce n'est Ik

que l'expression affaiblie de ma pensée, — vous m'êtes un des hommes les plus sympathiques que j'aie jamais rencontrés.

Et c'était vraiment, nous croyons l'avoir déjà dit, l'effet que produisait le beau et loyal jeune homme sur tous ceux qui s'approchaient de lui. A la première vue, on se sentait invinciblement attiré et entraîné : il exerçait une sorte de fascination, et la conscience, prenant une figure humaine, n'en eût pas choisi vue plus douce et plus expressive.

Les deux nouveaux amis se serrèrent une seconde fois la main, et, s'enfonçant sous l'allée de sycomores, ils gagnèrent la cave par laquelle, une heure auparavant, étaient déjà sor* tis les dix-neuf autres conjurés.

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