COUR D ASSISES DE LA SEINE
Audience du 27 avril.
Affaire Sarranti,
Le lecteur, en apprenant de la bouche même de Salvator que celui-ci se rendait au Palais de Justice pour y assister aux derniers débats de Tafïiaire Sarranli, .a dû comprendre qu'il ne fallait pas moins que la nécessité absolue où uous étions de suivre M. de Marande dans la chambre de sa femme, pour que nous ne le conduisissions pas à l'instant même dans cette grande et terrible salle du Palais de Justice, où le crime vient chercher son chàtim^at, et, malheureusement, parfois aussi, par une fatale erreur, Tinnoceuce sa condamnation.
Trois statues devraient être placées aux trois angles die
cette grande salle, dans rattente d'une quatrième, qui altrs resterait peut-être étemellemenl absente : celles de Calas, de la Barre et de Lesurques 1
Vers les onze heures du soir, au moment où le roi Charles X tenait son conseil, à Tinstant où des centaines d*équipages faisaient résonner le pavé de la rue d'Artois, devant l'hôtel de Maraude, les abords du Palais de Justice présentaient un spectacle bien autrement curieux que celui du boulevard des Italiens.
En effet, depuis la place du Châtelet, — en allant du nord au sud, — jusqu'à la place du Pont-Saint-Michel, le pont au Change, la rue de la Barillerie, le pont Saint-Michel, et toutes les rues avoisinantes; et •— en allant de l'ouesl à Test, — depuis la place Dauphine jusqu'au pont de la Cité, les quais de l'Horloge, Desaix, de la Cité, de l'Archevêché, des Orfèvres, étaient couverts d'une foule si compacte, si pressée, si houleuse et si murmurante, qu'on eût cru que la vieille île du Palais, devenue flottante, oscillait au milieu de la Seine, faisant un suprême effort pour résister à l'ouragan qui la poussait vers la mer 1 Ce qui contribuait à donner à cette foule une grande ressemblance avec un océan orageux, c'était le mugissement sourd et profond, lugubre et mono- .tone dont elle faisait retentir toutes les rues d'alentour, et qui montait comme une marée furibonde jusqu'aux voûtes du vieux palais de saint Louis.
C'était, ce soir-là, ou plutôt cette nuit-là, car la soirée était déjà assez avancée, que devaient se clore les débats de cette affaire Sarranti qui préoccupait avec tant de raison, à un si haut degré, l'attention publique, depuis le jour où le Moniteur avait publié l'acte d'accusation.
Les lecteur^ ne s'étonneront donc pas qu'un procès destiné à faire époque dans les fastes de la justice criminelle eût attiré autour du Palais un si gj'and concours de populaire, et dans la salle d'audience une foule beaucoup plus considérable que la salle ne le comportait. Pour éviter la confusion, le trouble, et qui sait? les désordres qu'aurait pu occasionner une telle affluence, M. le président avait jugé nécessaire de faire distribuer à l'avance des cartes d'entrée aux personnes, ou du moins à une partie des personnes qui en avaient sollicité; les avocats eux-mêmes en avaient reçu ua certain nombre pour chacun des jours d'audience.
Il avait été impossible de satisfaire aux sollicitations innombrables des uns et des autres : plus de dix mille demandes de billets avaient été adressées à M. le président depuis le jour qu'avait été publié Tacte d'accusation. La diplomatie, les deux législatures, la noblesse, la robe, Tarmée et la finance avaient sollicité cette faveur; peu de ces requêtes avaient été exaucées.
Il en résultait que toutes les places étaient à ce point occupées, qu'on eût dit des spectateurs soudés les uns aux autres, et ne faisant plus qu'un seul corps; aussi entendait-on de temps en temps, à la porte et dans les couloirs, où on s'écrasait, la voix d'un malheureux qu'on étouffait. Non-seulement la queue des spectateurs se prolongeait jusqu'au bout de la galerie et obstruait les nombreux escaliers qui aboutissent aux diverses portes d'entrée, mais encore, ainsi que noua l'avons dit, cette immense file de spectateurs non privilégiés avait^ comme un serpent gigantesque ^ sa queue à la place du Pont-Saint-Michel et sa tête à la place du Ghâtelet.
Plusieurs banquettes avaient été spécialement réservées pour le barreau; mais elles avaient été bientôt envahies par un grand nombre de dames qui n'avaient pu trouver place sur les bancs qu'on leur avait préparés dans Tenceinte intérieure, vis-à-vis du banc des avocats.
Les débats n'étaient ouverts que depuis deux jours, et, bien que, jusqu'ici, on n'eût aucune preuve du crime dont M. Sarranti était accusé, on disait au Palais, et on répétait dans la foule que le verdict devait être rendu dans la journée.
On s'attendait à chaque instant à l'entendre prononcer; — nous parlons, du moins, de ceux qui n'assistaient que de loin à la séance; — et, quoiqu'il fût onze heures, quoiqu'il circulât dans la foule un bruit, réel ou faux, d'après lequel on venait d'envoyer l'ordre formel que le crime fût jugé et l'arrêt rendu séance tenante, aucune nouvelle n'arrivait au dehors, et les plus patients commençaient à pousser des cris énergiques, que n'arrêtaient pas entièrement les gendarmes éparpillés çà et là dans la foule.
Pour ceux qui assistaient aux débats, l'intérêt, au contraire^ allait croissant, et treize heures d'audience dans un même jour, — la séance avait commencé à dix heures du
SALVATOR \iB»
matin, -— treize heures d*audience n'avaient pas diminué Tatlention des uns, ni ralenti la curiosité des autres.
Du reste, outre l'intérêt qu'excitait Taccusé dans le cœar de chacun, ces débats, déjà si palpitants, avaient été rendus plus intéressants encore par le talent remarquable avec lequel ils avaient été présidés, et, en même temps, par l'énergie et le bon goût de l'avocaitqui défendait M. Sarranti.
Quant au talent du président, il était incomparable. Impossible d'apporter, dans des fonctions si graves et si pénibles, un esprit d'analyse plus net et plus précis, une élocution plus élégante et plus facile, un sentiment plus élevé des convenances et une plus scrupuleuse impartialité. ^ Car, disons-le en passant, puisque nous en trouvons l'occasion, nous qui nous piquons en toute chose de cette scrupuleuse impartialité dont nous louons M. le président de la cour d'assises, le talent du président, son habileté et son équité, exercent sur la marche des débats, et même sur l'attitude du public, une influence extraordinaire; on ne saurait croire combien elle leur inspire de grandeur et de dignité, et donne aux séances de nos cours de justice ce caractère imposant qui leur est propre.
La solennité de ce soir-là avait précisément à la fois le caractère imposant dont nous parlons, et un caractère sombre lugubrement fantastique que l'on comprendra suffisamment quand nous aurons, en quelques mots, fait la mise en scène de cette séance.
Tout le monde, ou à peu près, connaît la salle d*audience de la cour d'assises de Paris. C'est un immense rectangle, plus long que large, sombre, profond et haut comme une église.
Nous disons sombre, bien que cette salle reçoive le jour par cinq immenses fenêtres et deux portes vitrées^ placées d'un seul côté de la salle, sur la face gauche en entrant; mais, soit que la face de droite, à travers laquelle ne pénètre aucune lumière,— excepté quand s'entr'ouvre la petite porte par laquelle entre et sort l'accusé, soit, disons-nous, que ce mur sombre, qu'essayent en vain d'égayer des panneaux de papier bleu, jette à la muraille qui le regarde son obscurité, bien plus que celle-ci ne lui envoie sa lumière, ou soit que le temple de la justice conserve comme un reflet de la boue immonde dont le crime a souillé son pavé, on est pris tout
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à coup, en entrant dans la salle de la cour . d'assises, d'une tristesse noire, d'un frisson de. dégoût, d'une impression analogue à celle qu'on éprouverait si, en entrant dans un bois, on mettait le pied sur un nid de couleuvres.
Mais, ce soir «là^ eu lieu de la teinte sombre qu'elle revêt communément, la cour d'assises éclatait de lumières encore plus tristes peut-être que son obscurité.
Qu'on s'imagine, leo effet, toute cette foule éclairée étrangement par les Lueurs vacillantes, de cent ibougies, panle reflet des lampes,, qui, recouvertes d'abat<<jour, donnaient . aux visages des jurés je ne sais quel air étrange, quelles lugubres pâleurs, particulières aux inquisiteurs peints par les peintres espagnols.
En entrant dans la isalle, cette demi-obscurité lumineuse,, ou, disons mieux, cette demi-clarté sombre, vous repor-; tait, malgré vous, aux séances mystérieuses du amseil des Dix ou de l'inquisition. Toutes les géhennes et les tortures du moyen âge revenaient à l'esprit, et on cherchait dans le coin le plus ombreux de la salle le masque livide du tourmenteur.
Au momentoù nous pénétrons dans l'enceinte, M. i'avocât du roi se dispose à prononcer son réquisitoire.
Il est debout.
C'est un homme haut de taille, pâle de visage, osseux et sec comme un vieux parchemin, un cadavre vivant, n'ayant plus de la vie que la voix et le regard; car, de geste, de mouvement, il n'en est pas question. Encore, cette voix estelle faible comme un souffle; encore, ce regard est-il vague, sans expression arrêtée. Cet homme, pour tout dire, semble l'incarnation de la procédure criminelle; c'est un réquisitoire en chair et en os : en os surtout !
Mais, avant de faire entendre les personnages principaux .de ce drame, disons quelle place ils occupaient dans la salle , d'audJience.
Au fond de la salle, au centre du bureau circulaire, est le président, assisté des juges qui forment la cour.
iA la gauche de celui qui entre, ou à la droite du président^ aui-dessous de deux de ces hautes fenêtres vitrécss, sont les quatorze jurés. — Nous disons quatorze au lieu de douze, car M. l'avocat du roi,, attendu la longueur présumée
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des débats, a requis l'adjonction de deux jurés supplémentaires et d'un magistrat assesseur.
Dans Tenceinte circulaire qui borde le bureau de la cour est 7honné(e M. Gérard, la partie civile.
C'était bien lemémebomme^ à peu près cbauve, aux yeux gris, petits, enfoncés, ternes, aux sourcils épais et grisonnants, du milieu desquels s'élançaient, comme des soies de sanglier droites et roides, de longs poils qui, se joignant dans la ligne d'un nez recourbé en bec de vautour, formaient, au-dessus de l'œil, une arcade d'une courbe exagé- » fée et hors de toute proportion; c'était, enfin, cette physionomie lâche et basse qui avait fait une si singulière impression sur l'abbé Dominique, à son entrée dans la chambre à coucher du mourant.
La figure d'un homme qui demande à la justice de le venger d'un assassin est d'ordinaire, quelle que soit sa lai^ deur coutumière, touchante, intéressante au plus haut point, tandis que la figure de l'accusé excite le mépris et le dégoût; mais, ici, c'était le contraire, et, si on eût consulté le public qui composait cette assemblée, à l'unanimité, — en voyant, à droite, le beau et honnête visage de M. Sarranti, la loyale, sereine et belle figure de l'abbé Dominique, — à l'unanimité, le public eût dit que les rôles étaient intervertis, que l'assassin était la victime, et que celui qui passait pour 4a victime était l'assassin. Sans autre raison, sans autre preuve que l'inspection rapide des deux hommes, il était impossible de s'y tromper.
Maintenant, quand nous aurons dit que M. Sarranti, escorté de deux gendarme?, causait de temps en temps, appuyé sur la barre, avec son flls et son avocat, nous aurons fait connaître dans tous ses détails la mise en scène de celte triste solennité.
Nous avons annoncé que les débats étaient ouverts depuis deux jours. La séance à laquelle nous faisons assister le lecteur était donc la troisième et, probablement, la dernière séance.
Disons rapidement ce qui s'était passé dans les deux premières séances.
Après les formalités préhmniaires, on avait lu l'acte d'ac- . susalion, que nous ne rapporterons pas, mais que les per-
sonnes curieuses de ces sortes de pièces pourront retrouver dans les journaux du temps.
De cet acte, il résultait que M. Gaetano SarranU, ancien militaire, né à Ajaccio, en Corse, âgé de quarante- huit ans, officier de la Légion d'honneur, était accusé d'avoir, dans la soirée du 20 août 1820, volé avec effraction une somme de ' trois cent mille francs dans le secrétaire de M. Gérard, : assassiné une femme au service de M. Gérard, et enlevé ou tué les deux neveux de M. Gérard, sans qu'on ait jamais pu retrouver trace de leurs personnes ou de leurs cadavres.
Grimes prévus par les articles 293, 296, 302, 304, 345 et 354 du code pénal.
Après la lecture de l'acte d'accusation, on avait, dans la forme ordinaire, interrogé l'accusé, qui avait répondu non à toutes les questions qu'on lui avait faites, sans donner d'autres marques d'émotion que la douleur qu'il avait paru éprouver en apprenant la mort ou la disparition des deux enfants.
L'avocat de M. Gérard avait cru embarrasser énormément M. Sarranti en lui demandant pourquoi il avait si brusque* ment quitté la maison où il avait été accueilli avec tant de bienveillance; mais M. Sarranti avait simplement répondu que, la conspiration dont il était un des chefs principaux ayant été dénoncée à la police, il avait été, d'après les instructions de l'empereur, rejoindre M. Lebastard de Prémont, général français au service de Rundjet-Sing.
Puis il avait raconté comment, pour donner suite à son projet, il était, accompagnant le général, rentré en Europe, et venait d'essayer, de complicité avec lui, d'enlever le roi de Rome du palais de Schœnbriinn, tentative qui avait, ainsi qu'il l'avait appris depuis son arrestation, échoué, à son grand regret, avouait-il.
Ainsi, tout en repoussant Taecusation de vol et d'assassinat, il sollicitait celle de criminel de lèse-majesté, et i^e récusait l'échafaud civil que pour réclamer à grands cris réchafaud politique.
Mais ce n'était point là l'affaire de ceux qui le voulaient condamner. Ce que Ton désirait trouver dans M. Sarranti^ c'était l'ignoble voleur, l'immonde assassin, qui veut s'ap« proprier la fortune ensanglantée de deux malheureux enfants, et non le conspirateur politique qui, au risque dd
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sa vie, veut substituer une dynastie à une autre^ et changer, à main armée, la forme d'un gouvernement.
Le président avait été forcé d'arrêter M. Sarranti au milieu des explications données par lui.
Ces explications faisaient passer dans tout Tauditoire ua frisson sympathique qui le gagnait, lui, magistrat, comme les autres et malgré lui-même.
Puis était venue la déposition de M. Gérard.
Nos lecteurs se souviennent de sa première déposition faite devant le maire de Viry, le lendemain du crime. La seconde était identiquement la même. Il est donc inutile que nous la rapportions ici, puisque le lecteur la connaît déjà.
La fin de la première séance avait été remplie par la déposition des témoins; cette déposition, tout à la charge de Sarranti, était un long panégyrique de M. Gérard, près duquel, s'il fallait en croire les témoins, saint Vincent de Paul n'était qu'un misérable égoïste.
Le premier de ces témoins était le maire de Viry. Le lecteur oonnait déjà le bonhomme. Dupe du trouble dans lequel était M. Gérard au moment où celui-ci lui annonça la catastrophe, il avait pris la stupeur du criminel pour la terreur de la victime. On avait entendu aussi le témoignage de quatre ou cinq paysans, fermiers et propriétaires de Viry, qui, n'ayant eu avec M. Gérard que des rapports de fermage, à l'occasion d'achats ou de ventes de terres, déclaraient que, dans toutes ces transactions, M. Gérard s'était montré d'une exactitude rigoureuse et d'une rigide probité.
On entendit encore vingt ou vingt-cinq témoins de Vanvres et du Bas-Meudon, c'est-à-dire tous ceux qui avaient reçu de M. Gérard, depuis qu'il habitait parmi eux, de nombreuses marques de sa bienfaisance et de sa générosité.
Ceux de nos lecteurs qui se souviennent du chapitre intitulé un Philanthrope de village comprendront quel eflel dut produire sur le jury le récit des bonnes actions de l'honnête M. Gérard,, et notamment le récit de la dernière, c'est-à-dire de celle qui avait failli lui coûter la vie.
M. Sarranti, interrogé lui-même sur M. Gérard, répondit, avec sa bonne foi toute militaire, qu'il le croyait un parfait
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honnête homme, et qu'il fallait que celui-ci fût trompé par de graves apparences pour porter contre lui, M. Sarranti, une si cruelle accusation.
Ce à quoi le président lui avait demandé :
— Mais, enfin, que dites-vous pour votre justification, et comment expliquez-vous le vol des cent mille écus, la mort de madame Gérard, et la disparition des enfants?
— Les cent mille. écus étaient à moi, avait répondu JM. Sarranti, ou,, pour mieux dire, c'était un dépôt que
-, m'avait confié l'empereur Napoléon. Ils m'ont été rendus de la main même de M. Gérard. Quant à l'assassinat de .madame Gérard et à la. disparition des enfants, je n'en puis rien dire, madame Gérard étant en parfaite santé, et les enfants jouant. .sur. la. pelouse -au moment oii je quittai le château, c'est-à-dire à trois heures de l'après-midi.
Tout cela était .si peu probable, que le président avait regardé les jurés, — lesquels avaient secoué la tête de l'air le plus significatif.
Quant à Dominique, son aspect, pendant tout le cours des débats, était celui d'un homme pris d'une fièvre allant jusqu'au délire. Il se levait, il se rasseyait, tirait son père par le pan de sa redingote , ouvrait la bouche comme s!il voulait parler, puis, tout à coup, poussait un gémissement, tirait son mouchoir de sa poche, essuyait son front couvert ée sueur, laissait tomber sa tête dans ses deux mains, ^t, pendant des heures, demeunait comme anéanti.
Quelque chose de pareil, au reste, se passait du côté de M. Gérard; car — préoccupation inexplicable pour les assistants — ce n'était pas Sarranti, c'était bien plutôt Dominique que M. Gérard suivait des yeux.
Quand Dominique se levait, lise levait lui-même, comme poussé par un ressort ; quand Dominique ouvrait la bouche pour parler, la sueur coulait sur le front de l'accusateur, qui semblait près de s'évanouir.
Ces deux pâleurs luttaient ensemble : c'était à celle qui .arriverait jusqu'à la lividité.
Au milieu de ces scènes mystérieuses dont les deux acteurs avaient seuls le secret, un incident inattendu vjnt jeter son cri rauque et discordant dans le concert de louanges qui s'élevait autour de M. Gérard.
Un vieillard de quatre-vingts ans, pâle, décharné, maigri
salvator tn
comme Lazare ressuscité, répondant à Tappel qui lui était fait, s'avança d'un pas lent, mais égal, ferme el sonore comme celui de la statue du commandeur.
C'était ce vieux jardinier de Viry, père et grand-père de tout un monde d'enfants, et qui cultivait les jardins du château depuis trente ou quarante ans, quand l'événement était arrivé; c'était ce fidèle serviteur dont on se rappelle qu'ûrsoia avait demandé le renvoi pour s'assurer de sa puissance de domination sur M. Gérard.
— Je ne sais qui a commis l'assassinat, dit-il, mais je sais que la femme assassinée était une méchante femme : elle c'était emparée de l'esprit de cet homme, qui n'était pas son, mari, et dont elle voulait devenir la femme (et il montrait M. Gérard). Elle l'avait fasciné, et elle exerçait sur lui un pouvoir qui n'avait pas de bornes. Ma conviction est qu'elle haïssait les enfants, et qu'elle pouvait faire de cet homme tout ce qu'elle voulait.
— Avez-vous quelque fait à raconter? demanda le président. ,
— Non, répondit le vieillard; seulement, tout à l'heure, j'ai entendu parler du caractère de M. Gérard, et je crois de mon devoir, moi qui, depuis quatre-vingts ans, ai vu tant d'hommes, de dire ce que je pense de celui-là. La servante voulait devenir maîtresse; peut-être les enfants la gênaient-ils pour cela. Je la gênais bien, moi !
Pendant que le vieillard parlait, Dominique semblait triompher, tandis qu'au contraire, M. Gérard était pâle comme un mort. Ses mâchoires tremblantes faisaient claquer ses dents les unes contre les autres.
Cette déclaration produisit une profonde émotion dans tout l'auditoire.
Le président fut obligé de réclamer le silence, et, en renvoyant le vieillard, il dit :
— Allez, mon ami ; MM. les jurés tiendront compte de votre déposition.
L'avocat de M.Gérard objecta alors qu'on avait voulu renvoyer le jardinier, dont les services, à cause de son grand âge, étaient devenus à peu près inutiles, et qu'en ce moment, c'était Orsola, que cet homme avait l'ingratitude d'attaquer, qui avait sollicité sa grâce.
Lui qui regagnait son banc appuyé d'une mam sur son
bâton, de l'autre au bras d'un de ses fils, lui s'arrêta court, comme si, marchant dans les grandes herbes du parc, une vipère Teût mordu au talon.
Puis il revint sur ses pas, et^ d'une voix ferme :
— Ce que monsieur vient de dire, reprit-il, est, moins l'ingratitude dont il m'accuse, la pure vérité. Orsola avait d'abord demandé mon renvoi , et M. Gérard le lui avait accordé ; puis elle lui a demandé ma grâce, et M. Gérard la lui a accordée encore. La servante voulait essayer son pouvoir sur le maître, peut-être pour s'assurer de ce qu'elle en pourrait faire dans une circonstance plus importante. Demandez à M. Gérard si c'est vrai.
— Ce que dit cet homme est-il vrai, monsieur ? demanda le président s'adressant à M. Gérard.
Gérard allait répondre que c'était faux ; mais, ayant levé la tête, il rencontra les deux yeux du jardinier qui cherchaient les siens.
Ébloui par eux comme par les éclairs de sa conscience, il n'eut pas le courage de nier.
— C'est vrai ! balbutia-t-il.
Excepté cet incident, tous les témoignages, ainsi que nous l'avons dit, furent en faveur de M. Gérard.
Quant aux témoignages en faveur de M. Sarranti, l'accusé n'en avait pas sollicité un seul : il se croyait accusé de conspiration bonapartiste, et, comptant en assumer sur lui toute la responsabilité, il n'avait pas cru avoir besoin de témoins à décharge.
Puis l'accusation avait tourné comme sur un pivot, et M. Sarranti s'était trouvé en face d'un vol, d'un double rapt et d'un assassinat. L'allégation alors lui avait paru tellement insensée, qu'il s'en était remis à l'instruction elle-même de faire reconnaître son innocence.
Ce n'était que trop tard qu'il s'était aperçu du piège dans lequel il était tombé, et, sur ce fait de vol, de rapt et d'assassinat, il lui avait répugné d'appeler aucun témoignage. A son avis, sa dénégation devait suHire.
Mais, peu à peu, par cette brèche qu'il avait laissée ouverte, était entré le soupçon, puis la probabilité, puis, sinon dans l'esprit du public, au moins dans celui des jurés, une presque certitude.
M. Sarranti était comme un homme emporté par une
course trop rapide vers un abîme inconnu : il voyait l'abîme, il le mesurait ; mais il était trop tard I aucun appui ne se présentait auquel il pût se retenir. Il ne pouvait manquer d'^re précipité. L'abîme était profond, effroyable, hideux : il devait y perdre non-seulement la vie, mais encore l'honneur.
Et cependant, Dominique lui disait incessamment tout bas:
— Ayez courage, mon pèret je sais, moi, que vous êtes innocent 1
On en était arrivé à ce point des débats où, l'affaire étant suffisamment éclaircie par l'audition des témoins^ la discussion légale appartient aux avocats.
L'avocat de la partie civile prit la parole.
JO'Ue sais si, lorsque la législation décida que les parties, au lieu de plaider elles-mêmes, plaideraient par l'organe d'un tiers, elle vit, comprit, devina, — à côté des avantages qu'elle trouvait à l'accusation ou à la défense par procuration, — je ne sais si elle vit, comprit, devina à quel degré de mauvaise foi, d'impudence et de subtilité, elle allait contraindre l'homme à descendre.
Aussi y a-t-il au Palais les avocats des mauvaises causes. Ces hommes savent parfaitement que la cause qu'ils défendent est mauvaise; mais, regardez-les, écoutez-les, étudiezles : à leur voix, à leurs gestes, à leur accent, ne les diriezvous pas convaincus?
Or, quel est le but de cette fausse conviction qu'ils affectent? J'écarte complètement la question d'argent, de rémunération, de salaire; quel est le but de cette fausse conviction qu'ils affectent et qu'ils veulent faire partager aux autres?
N'est-ce pas de sauver un coupable, et de faire condamner un innocent?
La loi, au lieu de protéger cet étrange détournement de la conscience humaine, ne devrait-elle pas le punir?
Peut-être me dira-t-on qu'il en est de l'avocat comme du médecin. Le médecin est appelé pour soigner un assassin qui, dans l'exercice de ses fonctions, a reçu un coup de couteau ou une balle de pistolet; pour rappeler à la vie un condamné qui, après sa condamnation, à la suite d'un crime bien avéré, a tenté de se suicider : le médecin arrive et trouve le blessé presque à l'état de cadavre; il n'y a qu'à
laisser faire la blessure : elle conduira tout doucement et d'elle-même l'homme à la mort. Le médecin croit avoir reçu une mission complètement opposée; le médecin est le champion de la vie, l'adversaire de la mort.
Partout où il trouve la vie, il la soutient; partout où i! trouve la mort, il lavCombat.
Il arrive au moment où la vie de l'assassin ou du moins du condamné expire, où la morl étend la main pour s'emparer du condamné ou de l'assassin; quel que soit le mourant, le médecin est son second; il jette le gant de la science à la mort, et lui dit : « A nous deux! »
A partir de ce moment, la lutte entre le médecin et la mort commence ; pas à pas, la mort recule devant le médecin; elle finit par sortir du cirque; le médecin reste maitre du champ de bataille : le condamné qui a voulu se suicider, l'assassin qui a reçu une blessure, sont sauvés! — - oui, mais sauvés pour être remis aux mains de la justice humaine, qui, alors, opère sur eux son œuvre de destruction, comme le médecin a opéré son œuvre de salut.
Il en est ainsi, dira-t-on, de l'avocat : on lui donne un coupable, c'est-à-dire un homme gravement blessé; lien fait un innocent, c'est-à-dire un homme qui se porte bien.
Celui qui me fait cette réponse n'oublie qu'une chose : c'est que le médecin ne prend à personne la vie qu'il rend au malade, tandis que l'avocat prend parfois àji'innocent la vie qu'il rend au coupable.
Il en était ainsi dans la circonstance terrible où, en face l'un de l'autre, étaient placés M. Gérard et M. Sarranti.
Peut-être l'avocat de M. Gérard croyait-il à l'innocence de 'M. Gérard; mais, à coup sûr, il ne croyait pas à la culpabilité de M. Sarranti.
Gela n'empêcha point cet homme de faire croire aux autres ce que lui-même ne croyait pas.
Il avait ramassé, dans un exorde emphatique, tous les lieux communs oratoires, toutes les phrases banales qui traînaient dans les journaux du temps contre les bonapar* listes; il avait fait un parallèle entre le roi Charles X et Vusurpateur; enfin, il avait servi aux jurés tous ces horsd'œuvre qui devaient aiguiser leur appétit à l'endroit de la pièce principale. — La pièce principale, c'était M. Sarranti, c est-àdire un de ces s^^iérats dont la création a horreur, ua
ie ces monstres que la société repousse, un de ces criminels capables des plus noirs attentats, et dont la mort est réclamée comme un exemple par leurs contemporains, indignés de respirer le même air qu'eux !
Il avait donc, sans prononcer le mot terrible, conclu à la peine de mort.
Mais, en même temps, il faut le dire, il avait repris sa place au milieu d*un silence glacial.
Ce silence de Taudiloire, réprobation évidente de la masse, dut laisser dans le cœur de l'avocat de l'honnête M. Gérard un douloureux sentiment de rage et de honte. Nul front ne lui sourit, nulle bouche ne le félicita, nulle main ne s'étendit vers sa main, et, le plaidoyer achevé, le vide s'était fait autour de lui.
Il essuya son front baigné de sueur, et attendit anxieusement le plaidoyer de son adversaire.
Celui qui plaidait pour M. Sarranti était un jeune avocat appartenant au parti républicain; il avait, depuis un an à peine, débuté dans la carrière du barreau, et son début avait brillé du plus vif éclat.
C'était le fils d'un de nos savants les plus illustres ; il se nommait Emmanuel Richard.
M. Sarranti avait été lié avec son père: le jeune homme, au nom de son père, était venu s'offrir; M. Sarranti avait accepté.
Le jeune homme se leva, déposa sa toque sur le banc, rejeta en arrière ses grands cheveux noirs, et, pâle d'émotion, commença.
Un profond silence s'était établi dans l'auditoire du moment où Ton s'était aperçu qu'il allait commencer de parler.
— Messieurs, dit-il en regardant les jurés en face, ne soyez point étonnés que mon premier mot soit un cri d'indignation et de douleur. Depuis le moment, où j'ai vu poindre la monstrueuse accusation qui n'aboutira, je l'espère, qu'à un avortement, et à laquelle, en tout cas, M. Sarranti me défend de répondre, je me contiens à grand'peine, et mon cœur, blessé, saigne et gémit profondément en dedans de moi-même.
« J'assiste, en effet, à une chose terrible.
» Un homme honorable et honoré, un vieux soldat dont le sang a coulé sur tous nos grands champs de bataille pour
celui qui était à la fois son compatriote, son maître et son ami; un homme dont jamais une pensée mauvaise n'a souillé le cœur, dont jamais une action honteuse n'a taché la main; cet homme, venu ici le front haut afin de répondre à une de ces accusations qui parfois sont une gloire pour ceux qu'elles atteignent; cet homme, qui vient vous dire : c J'ai joué ma tôle à ce grand jeu des conspirations qui » renverse les trônes, change les dynasties, bouleverse les
> empires; J'ai perdu : prenez-la 1 > cet homme s'entead dire : « Taisez-vous 1 vous n'êtes point un conspirateur;
> vous êtes un voleur, vous êtes un ravisseur, vous êtes uo 1 assassin 1 >
> Aht messieurs, il faut être bien fort, vous en conviendrez, pour rester la tête haute devant cette triple accusation. En effet, nous sommes fort 1 car, à cette triple accusation, nous répondrons purement et simplement ceci : c Si nous
> étions ce que vous dites, l'homme aux yeux d'aigle et aux
> regards de flamme, qui savait si bien lire dans les cœurs, » ne nous aurait pas serré la main, ne nous aurait pas appelé
> son ami, ne nous aurait pas dit : Va!.,. >
~ Pardon, maître Emmanuel Richard, dit le président; mais de quel homme parlez-vous donc ainsi?
— Je parle de Sa Majesté Napoléon !«% sacré en 4804, à Paris, empereur des Français; couronné en 1803, à Milan, roi d'Italie, et mort prisonnier à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821, répondit à haute et intelligible voix le jeune avocat.
Il est impossible de dire quel frisson étrange courut dans l'assemblée.
A cette époque, on appelait Napoléon l'usurpateur, le tyran, l'ogre de Corse, et, depuis treize ans, c'est-à-dire depuis le jour de sa chute, personne, à coup sûr, n'avait prononcé tout haut, en face de son meilleur et de son plus intime ami, ce qu'Emmanuel Richard venait de prononcer en face de la cour, des jurés et de l'auditoire.
Les gendarmes qui étaient assis à la droite et à la gauche de M. Sarranti se levèrent et interrogèrent des yeux et du geste le président, pour savoir ce qu'il y avait à faire, et s'ils ne devaient pas, séance tenante^ mettre la main sur l'auda' deux avocat.
L'excès de son audace même le sauva; le tribunal resta atterré.
SALYATOR 201
M. Sarranti saisit la main du jeune homme.
— Assez, lui dit-il, assez 1 au nom de votre père, ne vous compromettez pas.
•— Au nom de votre père et du mien, continuez! s'écria Dominique.
— Vous avez vu, messieurs, continua Emmanuel, des procès dans lesquels les accusés venaient démentir les témoins, dénier des preuves évidentes, chicaner leur vie au procureur du roi; vous avez vu cela quelquefois, souvent, presque toujours... Eh bien, nous, messieurs, nous vous réservons un spectacle plus curieux.
» Nous venons vous dire :
c Oui, nous sommes coupable , et en voilà les preuves; 1 oui, nous avons conspiré contre la sûreté intérieure de 1 VËtat, et en voilà les preuves; oui, nous avons voulu 1 changer la forme du gouvernement, et en voilà les
> preuves; oui, nous avons tramé un complot contre le roi » et sa famille, et en voilà les preuves; oui, nous sommes • criminel de lèse-majesté, et en voilà la preuve; oui, oui,
> nous avons, mérité là peine des parricides, et en voilà la
> preuve; oui/ nous demandons à marcher à l'échafaud les » pieds nus et le voile noir sur la tête, comme c'est notre
> droit, comme c'est notre désir, comme c'est notre vœu... > Un cri de terreur s'échappa de toutes les bouches.
— Taisez-vous! taisez- vous! cria-t-on de tous côtés au j[eune fanatique, vous le perdez!
— Parlez! parlez! s'écria Sarranti; c'est comme cela que je veux être défendu.
Des applaudissements éclatèrent sur tous les points de l'auditoire.
— Gendarmes, faites évacuer la salle I s'écria le président Puis, se tournant vers l'avocat :
— Maître Emmanuel Richard, dit-il, je vous ôte la paroleii
— Peu m'importe à celte heure, répondit l'avocat, /a^ rempli le mandat qui m'avait été confié ; j'ai dit tout ce que j'avais à dire.
Puis, se retournant vers M. Sarranti :
— Êtes-vous content, monsieur, et sont-ce bien vos propres paroles que j'ai répétées?
Pour toute réponse^ M. Sarranti se jeta dans les bras de fion défenseur.
Les gendarmes se mirent en mesure d'exécuter Tordre du président; mais un tel rugissement courut à Tinstant même dans la multitude^ que le président comprit qu'if bdtreprenait une œuvre non-seulement difficile, mais encore dangereuse. Une émeute pouvait éclater, et, pendant le tumulte, M* Sarranti pouvait être enlevé.
Un des juges se pencha et prononça tout bas quelques mots à l'oreille du président.
— Gendarmes, dit celui-ci, reprenez vos places. Im Cour en appelle à la dignité de l'auditoire.
•— Silence! dit une voix au milieu de la foule.
Et, comme si la foule était habituée à obéir à oetVQiVoii, elle se tut.
Dès lors la question était nettement posée : d'un côté, la conspiration, réfugiée dans sa foi impériale, dans la religion de son serment, se faisant, non pas un bouclier, mais une palme de son crime lui-même; de l'autre, le ministère public, décidé à poursuivre dans M. Sarranti, non le criminel de haute trahison, le coupable de lèse-majesté, mais le voleur de cent mille écus, le ravisseur des enfants, l'assassin d'Orsola.
Se défendre de ces accusations, c'était les admettre; les repousser pas à pas, une à une, c'était admettre leur existence.
Emmanuel Richard, par ordre de M. Sarranti, n'avait donc pas même fait face un seul instant à la triple accusation que poursuivait Tavocat du roi; il laissait le public juge de cette singulière position d'un accusé avouant un crime qu'on ne voulait pas lui faire avouer, et qui entraînait, non pas un allégement, mais une aggravation de peine pour celui dont il était accusé.
Aussi, dans le public, le jugement était-il prononcé.
En toute autre circonstance, après le plaidoyer de l'avocat de l'accusé, sans doute la séance eût été suspendue^ afin de donner un instant de repos aux juges et aux jurés; mais, éprès ce qui venait de se passer dans l'auditoire, toute halte sur la pente que l'on descendait était dangereuse, elle ministère public pensa que mieux valait en finir, dùl-on finir au milieu d'une tempête.
Jtf. l'avocat du roi se leva donc, et, au milieu de ce pro-
fond silence qui s'étend sur la mer entre deux bourrasques, il prit la parole.
Dès les premiers mots, tout rauditoiire comprit que Ton était retombé, des hauteurs poétiques et fulgurantes d'un Sinaï poJ^itique, dans les bas-fonds de la chicane criminelle.
Gomme si la terrible sortie de Tavocat de M. Sarrantl n'avait pas eu lieu; comme si ce titan à moitié foudroyé ne venait pas de faire chanceler sur son trône le Jupiter des Tuileries; comme si le regard n'était pas encore ébloui de ces éclairs que l'aigle impériale, en passant au plus haut de l'éther, venait de faire flamboyer sur la fouie, M. l'avocat du roi s'exprima ainsi :
— Messieurs, depuis quelques mois, plusieurs crimes ont fixé l'attention publique, en même temps qu'ils excitaient l'active sollicitude et la surveillance des magistrats. Prenant leur source dans l'agglomération d'une population toujours croissante, peut-être aussi dans la suspension de quelques travaux ou dans la cherté des subsistances, ces crimes n'étaient certainement pas plus nombreux que ceux dont nous avons à gémir d'ordinaire, et qui sont le tribut crétois que la société paye chaque année aux vices et à Toisiveté^ qui veulent, comme le Minotaure antique, un certain nombre de victimes l
Il était évident que le procureur du roi tenait dans son estime cette période à efTet, car il fit une pause, et jeta un regard circulaire sur cette mer, d'autant plus agitée dans sesabimes peut-être qu'elle était muette à sa surface.
Le public resta impassible.
— Cependant, messieurs, continua le procureur du roi, l'audace de plusieurs coupables s'était ouvert une nouvelle carrière dans laquelle on était moins habit\ié à la rencontrer et à la poursuivre, et elle inquiétait davantage par la nouveauté et la hardiesse de ses attentats; mais, je le dis avec joie, messieurs, le mal dont nous avons à gémir n'est pas si grand qu'on veut le croire; on s'est plu seulement à l'exagérer. Mille bruits mensongers ont été répandus à dessein ; la malveillance les créait eUe<méme; à peine créés par elle, en les accueillait avidement, et, chaque jour, le récit des prétendus crimes de la nuit portait l'elTroi dans les âmes simples, la stupeur dans les esprits crédules...
L'auditoire se regardait, ignorant cù lô procureur du roi
voulait en venir. Seuls les habitués des cours d'assises^ ceux qui viennent cbercber là ce qui leur manque chez eux l'hiver, c'est-à-dire une atmosphère attiédie et un spectacle qui cesse pour eux d'être nouveau et émouvant à cause de l'habitude, mais qui, à cause de l'habitude même, leur est nécessaire; ces habitués-là seuls, accoutumés aux phraséologies de MM. Bérard et de Marchangy, ne s'inquiétaient pas du chemin dans lequel s'engageait le procureur du roi, sachant que, de même qu'on dit en style populaire : • Tout chemin conduit à Rome, » on peut, sous certains gouvernements et dans certaines époques , dire en style de Palais : c Tout chemin conduit à la peine de mort. »
N'était-ce pas par ce chcmin-là qu'on avait conduit Didier à Grenoble; Plelgnies, Gotteron et Garbonneau à Paris; Berlon à Saumur; Raoulx, Bories, Goubin et Pommier à la Rochelle?
Le procureur du roi reprit avec un geste de majestueuse et suprême protection :
— Rassurez-vous, messieurs, la police judiciaire a les cent yeux d'Argus; elle veillait, elle allait chercher les Cacus modernes dans leurs retraites les plus cachées, dans leurs antres les plus profonds; car rien n'est impénétrable pour elle, et les magistrats répondaient aux clameurs mensongères qui circulaient, en faisant leur devoir plus rigoureusement que jamais.
I Oui, nous sommes loin de le nier, de grands crimes ont été commis, et, organe inflexible de la loi, nous avons nous* même requis contre ces crimes les différentes peines qu'ils avaient encourues; car nul, messieurs, soyez-en bien convaincus, n'échappe au glaive vengeur de la loi. Que, dès à présent, la société se rassure donc : ses plus audacieux perturbateurs sont déjà entre les mains de la justice, et ceux qu'elle ne tient pas encore ne tarderont pas à trouver dé* vant elle la peine de leurs attentats.
» Ainsi, ceux qui, cachés aux environs du canal Saint- Martin, avaient pris ses abords déserts pour le théâtre de leurs attaques nocturnes, jetés à cette heure dans les cikchots, tentent vainement de repousser les preuves que l'instruction a rassemblées contre eux.
> Le sieur Ferrantes, un Espagnol; le sieur Arislolos, un Grec; le sieur Walter, un Bavarois; le sieur Goqueriliat, un
ISALVATOR 205
Auvergnat, ont été arrêtés avant- hier au soir dans Tobscurite de la nuit. Aucune trace ne révélait leur présence, ce* pendant; mais il n'est point d'abri qui ait pu les protéger contre les yeux vigilants de la justice, et la force de la vérité a déjà arraché des aveux à ces consciences effrayées...
Les auditeurs continuaient dé se regarder, se demandant tout bas ce que le sieur Ferrantes, le sieur Aristolos, le sieur Walter et le sieur Coquerillat avalent de commun avec M. Sarranti.
Mais les habitués continuaient, eux, de secouer la tète d'un air de confiance qui signifiait : • Vous allez voir! vous allez voir! i
Le procureur du roi reprit :
— Trois forfaits partis de mains plus criminelles encore sont venus exciter l'horreur et l'indignation publique. Un cadavre a été trouvé près de la Briche : c'était celui d'un malheureux soldat qui venait d'obtenir son congé. Dans le même temps, un pauvre ouvrier tombait sous des coups meurtriers dans les champs de la Yillette. Enfin, un charretier de Poissy était tué, quelques jours après, sur la grande route de Paris à Saint-Germain.
> En peu de temps, messieurs, le bras de la justice a atteint les auteurs de ces derniers attentats aux extrémités de la France.
I Mais on ne s'est pas borné à ces récits : on a raconté cent autres crimes; on a parlé d'un malheureux succombant, rue Charles X, sous les coups des assassins; un cocher avait été, disail-on, trouvé baigné dans son sang, derrière le Luxembourg; un attentat odieux avait été commis sur une malheureuse femme, rue du Cadran; une voiture des postes royales aurait été dévalisée à main armée, il y a .deux jours, par le trop célèbre Gibassier, dont le nom, plus d'une fois prononcé dans cette enceinte^ est certainement venu jusqu'à vous.
» Eh bien, meb^tô:^?^^ tandis que l'on s'efforçait d'alarmer ainsi les citoyens, ib >iolice judiciaire constatait que lô malheureux trouvé rue Charles X était mort d'un épanchement de sang dans les poumons; que le cocher avait été frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante en s'emportant contre ses chevaux, et que cette malheureuse femme sur laquelle on appelait un si touchant intérêt était victime, pu-
rement et simplement, d'une de ces scènes tumultaeusw que provoque la débauche; et, quant au trop célèbre Gibassjer, messieurs, je vais, en vous donnant une preuve non équivoque qu'il n'avait pas commis le crime qu'on lui impute, vous offrir la mesure de la confiance que vous pouvez avoir dan» ces calomnieuses inventions.
» En entendant dire que Gibassier avait arrêté la malle entre Angoulême et Poitiers, j'ai fait venir M. Jackal.
» M. Jackal m'a affirmé que le nommé Gibassier était à Toulon, où il subissait son temps, sous le numéro 171, et où son repentir donnait un tel exemple, qu'on était en train, en ce nwment, de solliciter de Sa Majesté Charles X la remise des sept ou huit ans de bagne qui lui restent encore à faire.
» Par cel exemple incroyable, et qui me dispense d'en choisir d'autres, jugez du reste, messieurs, et voyez par quels grossiers mensonges on entretient la curiosité, disons mieux, la malveillance publique.
» Gémissons, messieurs, de voir ces bruits circuler, et que les maux dont on s'est plaint retombent, en quelque sorte, sur ceux qui les ont propagés !
» La paix publique à été troublée, dit-on; on se renferme chez soi en tremblaîil dès que la nuit est venue; les étrangers ont fui une ville désolée par les crimes; le commerce est ruiné, perdu, anéanti!
» Messieurs, que diriez- vous si l'esprit de malveillance de ces hommes qui cachent leurs opinions bonapartistes ou républicaines sous le titre de libéraux avait seul provoqué ces malheurs par descalomnres?
» Vous seriez indignés, n'est-ce pas?
» Mais un autre mal a été enfanté par le désastreux manège de ces mêmes hommes qui menacent la société en ayant l'air de la prendre sous leur protection, en annonçant, chaque jour, des forfaits impunis, en répétant que des ma- , gistrats inattentifs laissent le crime jouir tranquillement de r4mpunité. \
t C'est ainsi qu'un- Sarranti, sur le sort duquel vons avez à prononcer à cette heure, a pu se flatter, depuis sept années, d'être à jamais à l'abri des poursuites de la justice.
> Messieurs, la justice est boiteuse; elle arrive à pas lents> dit Horace. Soit 1 mais elle arrive infailliblement.
» Ainsi, un homme; — c'est du criminel que vous avez sous les yeux que je parle, — un homme commet un trigle crime, ie vol, de rapt, d'assassinat. L'attentat commis, il quitte la ville qu'il habite, il quitte le pays qui l'a vu naître, quitte l'Europe, il traverse les mers, il s'enfuit au bout du monde, et va demander à un autre continent, à un de ces royaumes perdus au cœur de l'Inde, de le recevoir comme UR hôte royal; mais cet autre continent le rejette, ce royaume le rejette, et l'Inde lui dit : « Que viens-tu faire » parmi mes fils innocents, toi, coupable? Éloigne-toi d'ici I » Va-l'en ! Arrière, démon I Retrô, satanas!.,. »
Quelques éclats de rire, contenus jusque-là, se firent entendre tout a coup, au grand scandale de MM. les jurés.
Quant à l'avocat du roi, soit qu'il ne comprît pas l'hilarité de la foule, soit qu'au contraire, la comprenant, il voulût la refouler ou la tourner à son profit, il s'écria :
— Messieurs, le frémissement de l'auditoire est significatif; c'est uri blâme méprisant jeté par la foule au criminel, et la condamnation la plus sévère ne sera pas plus cruelle pour lui que ce sourire de dédain...
Quelques murmures accueillirent ce détournement de l'opinion de l'auditoire.
— Messieurs, dit le président s'adressant à l'auditoire, rappelez-vous que le silence est le premier devoir du public.
Le public, qui avait le plus grand respect pour la voix impartiale du président, tint con^pte de son. admonestation^ et le silence se rétablit.
M. Sarranti, le sourire sur les lèvres, le front haut et calme, tenait sa main dans celle du. beau moine; et, quant à celui-ci, pieusement incliné déyà sous l'arrêt que son père ne pouvait éviter, il rappelait vaguement ces saints Sébastiens dont les peintres espagnols nous ont légué le type, et qui, le corps percé de flèches, respirent la plus siô)lime mansuétude, la plus angélique résignation.
Nous ne suivrons pas plus loin l'avocat du roi dans son plaidoyer-, nous dirons seulement qu'une fois le sujet abordé, il rttraça le plus longuement qu^il.put les charges résultant des accusations des témoins de M. Gérard, épuisant toutes les ressources banales, toutesles fleurs classiques de la rhétorique du Palais. Enfin, il termina son plaidoyer
SOS SALVATOIV
en requérant l'application des articles 293, 296, 302 el 304 du code pénal.
Un murmure de douleur et un frisson d'effroi courut par toute la foule; Fémotion était au comble.
Le président demanda à M. Sarranti :
— Accusé, avez- vous quelque chose à dire?
— Pas même que je suis innocent, tant je méprise Taeausation portée contre moi, répondit M. Sarranti.
— Et vous, maître Emmanuel Richard, avez- vous quelque chose à dire en faveur de votre client?
— Non, monsieur, répondit l'avocat.
— Alors, les débats sont fermés, dit le président.
Il y eut dans tout l'auditoire un immense mouvement d'intérêt, suivi d'un profond silence.
Le résumé du «président séparait seul l'accusé de la sentence. Il était quatre heures du matin. On compVenait que ce résumé serait court, et, à la manière dont l'honorable président avait conduit les débats, on com[)renait qu'il serait impartial.
Aussi, dès qu'il ouvrit la bouche, les huissiers n'eurent pas besoin d'imposer le silence à la multitude : la multitude fit silence d'elle-même.
— Messieurs les jurés, dit le président d'une voix dont il n'avait pu bannir l'émotion, je viems de clore des débats dont la longueur est à la fois pénible pour votre cœur, fatigante pour votre esprit.
» Fatigante pour votre esprit; car ils durent depuis plus de soixante heures.
> Pénible pour votre cœur; car qui ne serait ému en voyant comme partie plaignante un vieillard, modèle de vertu et de charité, l'honneur de ses concitoyens, et, en face de lui, accusé par lui d'un triple crime, un homme que son éducation appelait à parcourir une carrière honorable et même brillante, et qui proteste, par sa voix et parcelle d'un digne religieux, son fils, contre la triple accusation dont il est l'objet.
< D Vous êtes encore comme moi, messieurs les jurés, sous l'impression des plaidoiries que vous venez d'entendre. II faut donc nous faire violence, descendre au fond de nousmêmes, nous recueillir avec calme dans ce moment solen-
SABVATOR 309
nel, et reprendre avec saajg;-froid l'ensemble de ces long* débats. >
Cet exorde causa une émotion profonde dans l'âme <teB spectateurs, et la foule, muette et haletante, suivit avec une fervente attention Tanalyse du président.
Après avoir passé en revue avec une consciencieuse fidélité tous les moyens de l'accusation, et avoir fait ressortir ce que le défaut de défense avait de désavantageux pour l'accusé, l'honorable magistrat termina son discours en ces termes :
— Je viens d'exposer devant vous, messieurs les jurés, aussi consciencieusement et aussi rapidement qu'il m'a été possible, l'ensemble de la cause. C'est à vous, maintenant, c'est à votre haute sagacité, c'est à votre suprême .sagesse, de discerner le juste d'avec l'injuste, et dé décider.
I Pendant que vous accomplirez cet examen, vous serez ébranlés à tout instant par ces profondes et violentes émotions qui viennent assaillir le cœur de l'honnête homme au moment où il va porter un jugement sur son semblable, et proclamer une terrible vérité; mais ni la lumière ni le courage ne vous manqueront, et, quelque soit votre jugement, il émanera de la justice souveraine, surtout si vous prenez pour guide le seul guide infaillible : la conscience t
> C'est dans la foi de cette conscience, contre laquelle viennent se briser toutes les passions, — car elle est sourde ' aux paroles, sourde à l'amitié, sourde à la haine, — que la loi vous investit de vos redoutables fonctions; que la société vous remet ses pleins pouvoirs, et vous charge de ses plus graves et de ses plus chers intérêts. Que les familles, confiantes en vous comme en Dieu même, viennent se placer sous votre protection, et que les accusés, enfin, qui ont le sentiment de leur innocence, vous remettent entre les mains leur vie en toute sécurité^ et vous acceptent sans trembler pour juges. »
Ce résumé, net, précis et court, empreint, du premier au dernier mot, de la plus scrupuleuse impartialité, fut constamment écouté dans le plus religieux silence.
A peine le président avait-il cessé de parler, que tout l'auditoire se levait spontanément comme un seul homme, et donnait les plus vives marques d'approbation, auxquelles se mêlaient les applaudissements des avocats.
M, Gérard avait écouté le président la pâleur de Tangoisse sur le front ; il sentait que, dans l'âme de cet homme juste . qui venait de parler, était non pas l'accusation, mais le doute.
Il était quatre heures à peu près quand le jury se retira dans- la salle des délibérations.
On emmena Taccusé, et — fait inouï dans les fastes judiciaires! — pas une des personnes présentes depuis le matin ne songea à quitter sa place, quelque temps que dût se prolonger la délibération.
Ce fut donc, à partir de ce moment, dans la salle, un colloque immense et des plus animés qui s'établit sur les diverses circonstances des débats, en même temps qu'une horrible anxiété s'emparait de tous les cœurs.
M. Gérard avait demandé s'il pouvait se retirer. Sa force avait été jusqu'à entendre requérir la peine de mort; mais elle n'allait pas jusqu'à l'entendre prononcer.
Il se leva pour sortir.
La foule, nous l'avons dit, était bien pressée, et, cependant, il se fit à l'instant même un passage sur sa route : chacun s'écartait comme pour faire place à quelque animal immonde ou venimeux; le plus déguenillé, le plus pauvre, le plus sale des auditeurs se fût cru souillé par le contact de cet homme.
Vers quatre heures et demie, un coup de sonnette se fil entendre.
. Un frisson, parti de l'intérieur de la salle, au tintement de
;<^lte sonnette, se communiqua au dehors. Aussitôt, comme
..une marée qui monte, le flot revint battre la salle, et chacun
s'empressa de se rasspoir. Mais c'était une émotion vaine:
le chef du jury faisait demander un pièce de la procédure.
Cependant, les premiers rayons d'un jour pâle ef.gris filtraient à travers les fenêtres, et commençaient à effacer la lumière des bougies et des lampes. C'était l'heure où les plus .Tobusles organisations sentent la fatigue; c'était rheurc«oii les plus joyeux esprits comprennent la tristesse; c'était l'heure où l'on a froid.
Vers six heures, .un nouveau coup de sonnette se fit entendre.
Cette fois-ci^ iji ne pouvait plus y avoir de méprise : c'était
bien le verdict de grâce ou Tarrêt de mort qui allait être prononcé, après deux heures de délibération. (
Un mouvement électrique se communiqua à toute i'as- ) semblée, dont on vit, pour ainsi dire, le frissonnement à la \ surface.' Le silence se rétablit comme par enchantement I dans cet auditoire si bruyant et si agité une seconde aupa- ' ravant.
La porte de communication entre la salle d'audience et la salle des délibérations s'ouvrit, les membres du jury parurent, et chacun s elTorça de lire à Tavance sur leur visage l'arrêt qui allait être prononcé : les traits de quelques-uns d'entre eux annonçaient la plus vive émotion.
La Cour entra quelques moments après.
Le chef du jury s'avança, et, la main sur la poitrine, mais d'une voix faible, il commença la lecture du verdict.
Cinq questions avaient été soumises au jury.
Elles étaient ainsi conçues :
« 1° M. Sarranti est-il coupable d'avoir, avec préméditation, commis un homicide sur la personne d'Orsola ?
> 2* Ce crime a-t-il été précédé des autres crimes ciaprès spécifiés ?
1 3o A-t-il eu pour objet de préparer ou de faciliter l'exécution de ces crimes?
I 40 M. Sarranti a-t-il, dans la journée du 19 ou dans la nuit du 49 au 20 août, commis un vol avec effraction dans l'appartement de Gérard ?
» 50 A-t-il fait disparaître les deux oeveux dudit Gérard ? i
II se fit une pause d'un instant.
Aucune plume ne saurait rendre l'anxiété suprême de ce moment rapide comme la pensée, et qui, cependant, dut paraître un siècle à l'abbé Dominique, resté avec l'avocat près du banc vide de l'accusé.
Le chef du jury prononça les paroles suivantes : — Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hpmmes, la déclaration du jury est :
c OUI, à la majorité sur toutes les. questions, l'accusé est coupable 1 »
Tous les yeux s'étaient fixés sur Dominique : il était de**' bout comaoe les autres.
A travers la grise atmosphère du matin, on vit sa pàlcsur
se changer en lividité ; il ferma les yeux, et se retint à li balustrade pour ne pas tomber.
L'auditoire tout entier étouiïa un soupir de douleur.
L'ordre fut donné de ramener l'accusé.
Tous les yeux se tournèrent alors vers la petite porte.
M. Sarranti reparut.
Dominique lui tendit la o^ain en disant ces seuls mots :
-— Mon père 1...
Mais lui écouta le verdict de mort comme il avait écouté Faote d'accusation, sans donner aucun signe d'émotion.
Dominique, moins impassible, poussa une espèce de gémissement, regarda d'un œil ardent la place qu'avait occupée Gérard, tira d'un mouvement convulsif un rouleau de papier de sa poitrine; puis, avec un effort suprême, repoussa ce rouleau dans sa robe.
Pendant le court instant qui contenait tant de sensations différentes, M. l'avocat général, d'une voix plus altérée qu'on n'eût dû s'y attendre do ia part d'un homme qui venait de provoquer cet arrêt rigoureux, requit, contre M. Sarranti, l'application des articles 293, 29S, 303 et 304 du code pénal.
La Cour entra en délibération.
Le bruit se répandit alors dans la salle que, si M. Sarranti avait tardé de quelques secondes à reparaître, c'est que, tandis qu'on élaborait son arrêt de mort, il s'était profondément endormi. En même 'temps, on disait que le verdict de culpabilité n'avait été rendu qu'à la stricte majorité.
Après cinq minutes de délibération, la cour se rassit, et le président prononça, avec émotion et d'une voix étouffée, l'arrêt qui condamnait M. Sarranti à la peine de mort.
Puis, se retournant vers M. Sarranti, qui avait écouté calme et impassible :
— Accusé Sarranti, dit-il, vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation.
Sarranti s'inclina.
— » Merci, monsieur le président, dit-il ; mais mon inten* tfon n'est pas de me pourvoir.
Dominique sembla, par ces mots, tiré violemment de sa stupeur.
— Si, si, messieurs I s'écria-t-il, mon père se pourvoira^ car il est innocent.
SALVATOR 2ia
— Monsieur, dit le président, la loi défend de prononcer de pareilles paroles lorsque l'arrêt est rendu.
— A Tavocat de Taccusé, monsieur le président, s'écria Emmanuel, mais non pas à son fils. Malheur au fils qui ne croit pas toujours à Tinnocence de son père I
Le président semblait près de défaillir.
— • Monsieur, dit-il à Sarranti, — lui donnant ce titre con* tre toutes les habitudes, -* avez-vous quelque demande à faire à la Cour ?
— Je demande à voir librement mon fils, qui ne refusera pas, je respère,>de m'assisler comme prêtre sur Téchafaud.
— Oh ! mon père, mon père, s'écria Dominique, vous n'y monterez pas, je vous le jure.
Puis, à voix basse^ il ajouta :
— Et, si quelqu'un y monte, ce sera moi t
Les amants de la rue Mftcon.
Nous avons dit l'effet produit à l'intérieur de la salle par le prononcé du |agement; l'effet ne fut pas moins grand à l'extérieur.
A peine ces mots: c A la peine de mortt > étaient-ils tombés des lèvres du président, que ce fut comme un long gémissement, comme un immense cri d'effroi^ qui, parti de l'intérieur de la salle d'audience, s'en alla, à travers mille poitrines, retentir jusqu'à la place du Gbâtelet, et faire frissonner les spectateurs, comme si le tocsin que contenait, avant la Révolution, la tour carrée de l'Horloge, donnait — ainsi qu'il avait fait, en chœur avec la cloche de Saint-Ger-
21 j SALVATOR
main-l'Auxerrois, dans la nuit du 24 août 1572, — le signal des massacres d'une nouvelle Saint-Barthélémy.
. Toute celte foule se retira triste et môme, s'écoulant lenvement et lugubrement, le cœur serré par l'arrêt terrible qui venait d'être rendu.
Quiconque, ignorant ce qui se passait, eût vu cette multitude ainsi consternée; quiconque eût assisté à ce départ silencieux, à cette désertion muette, n'eût pas trouvé d'autre motif à cette lente et sombre retraite que quelque catastrophe extraordinaire, comme l'éruption d'un volcan, l'arrivée de la peste, ou les premières rumeurs d'une guerre civile.
Mais aussi celui qui, ayant assisté toute. la nuit à- ces terribles débats; celui qui, dans cette immense salle, à la lueur tremblante des lampes et des bougies, pâlissant devant les premières clartés du jour, celui. qui eût entendu prononcer la mortelle sentence, et qui, ayant vu s'écouler cette foule menaçante, se fût trouvé tout à coup, sans transition, transporté dans le nid charmant qu'habitaient Salvator et Fragola, eût éprouvé une impression bien douce, une sensation pareille à celle que doit donner l'air frais d'une matinée du mois de mai au débauché qui vient de passer la nuit dans une orgie.
Il eût vu d'abord cette petite salle à manger dont les quatre panneaux représentaient des intérieurs de Pompéi; puis Salvator et Fragola assis de chaque côté d'une table de laque, sur laquelle était posé un service de thé en porcelaine blanche d'une finesse éclatante, sinon d'un grand prix.
Au premier coup d'oeil, on eût bien vite reconnu deux amoureux, ou plutôt deux amants, ou plutôt encore deux créatures qui s'aiment!
Mais, à moins de querelle entre eux, — ce qui semblait impossible à la façon dont la charmante enfant regardait le jeune homme, — on eût compris que quelque rêverie soucieuse et mélancolique planait au-dessus de la tête et du cœur de tous deux.
Et, en effet, le visage candide de Fragola, qui semblait une fleur de printemps s'ouvrant au soleil d'avril, portait, au milieu de ce chaste et tendre regard fixé sur son amant, l'empreinte d'une émotion si profonde, qu'elle touchait presque à la douleur, et, cela, tandis qu'à côté d elle, Salvator
if
paraissait en proie à un si grand chagrin, qu'il ne songeait même pa^à consoler la jeune fille.
Et, cependant, cette tristesse était bien naturelle des deux parts.
Salvator,' absent toute la nuit, était rentré depuis une demi-heure, et avait raconté à la jeune fille, dans leurs émouvants détails, toutes les aventures de cette nuit : et Tapparition de Camille de Rozan chez madame de Maraude, et l'évanouissement de Carmélite, et la condamnation à mort de Ml Sarranti.
Le cœur de Fragola avait plus d'une fois tressailli en écoutant ce funèbre récit, dont les détails étaient presque aussi tristes dans les salons dorés du banquier que dans la sombre salle de la cour d'assises. Si, en effet, le corps de M. Sarranti avait été condamné à mort par le président du tribunal, le cœur de Carmélite n'était-il pas, lui aussi, condamné à mort par la mort de Colomban?
La tête baissée sur la poitrine, elle songeait. Lui, la tête appuyée dans ses deux mains, méditait de son côté; car tout un horizon s'ouvrait devant lui.
Il'se rappelait cette nuit où il avait franchi avec Roland les murailles du château de Viry; il se rappelait cette course du chien à travers les prés, à travers la forêt, et qui avait abouti au pied du chêne; il se rappelait, enfin, l'acharnement avec lequel le chien avait gratté la terre, et l'impression terrible qu'il avait ressentie, lui, Salvator, quand le bout de ses doigts crispés avait touché les cheveux soyeux de l'enfant.
Quel rapport ce cadavre, enterré sous un chêne, pouvait-il avoir avec l'affaire de M. Sarranti ? Au heu d'être une preuve en sa faveur, ne serait-il pas une preuve contre lui?... Et puis, Mitia, n'était-ce pas la perdre?
Oh ! si Dieu daignait faire descendre un rayon de sa lumière dans le cerveau de Salvator 1...
Peut-être aussi par Rose-de-Noël...
Mais, la nerveuse enfant, n'était-ce pas la tuer que de Sa remettre sur ce sanglant chapitre dason enfance?
D'ailleurs, lui, quelle mission avait-il reçue de fouiller dans toutes ces ténébreuses profondeurs ?
Et, cependant, n'avait-il pas pris le nom de Salvatob, et Dieu ne semblait-il pas lui mettre dans la main le ûl à l'aide
Sl« SALVATOR
duquel il pouvait se retrouver dans ce iabyri^^he de crimes?
Il irait trouver Dominique. -*- N'était-il pas obligé envers ce prêtre à qui il devait la vie ? — il mettrait à sa disposition toutes ces demi-lueurs de vérité, qui l'éblouiraient comme des éclairs.
Cette résolution arrêtée, il se levait pour la mettre à exécution, lorsque le bruit de la sonnette retentit.
Roland, qui, couché près de son maître, avait lentement soulevé sa tête intelligente, se dressa sur ses pattes en entendant le tintement du bronze.
— Qui va là, Roland? demanda Salvator. Est-ce un ami? Le chien écouta son maitre, et, comme s'il Teût compris,
il alla lentement à la porte en secouant la queue; ce qui était un si^ne infaillible de sympathie.
Salvator sourit et alla ouvrir la porte.
Dominique, pâle, triste et grave, apparut sur le seuil.
Salvator jeta un cri de joie.
— Soyez le bienvenu dans ma pauvre demeure I dit-il. Je pensais à vous; j'allais aller chez vous.
— Merci l dit le prêtre; vous voyez que je vous ai épargné la fatigue du chemin.
Fragola, à l'aspoct de ce beau moine, qu'elle n'avait vu qu'une fois, près du lit de Carmélite, s'était levée.
Dominique s'apprêtait à parler. Salvator fit un geste de prière pour qu'au lieu de parler, le moine écoutât. . Le moine rapprocha ses lèvres entr'ouvertes et attendit. I ^ Fragola, dit Salvator, chère enfant de mon cœur, [viens ici.
f La jeune ûlle s'approcha, appuyant son bras au bras de son amant.
^ Fragola, continua Salvator, si tu crois que ma vie, depuis sept ans, a été de quelque utilité aux hommes, si lu crois que j'ai fait quelque bien sur la terre, — agenouille-toi devant ce martyr, baise le bas de sa robe, et remercie-ie; car c'est à lui que je dois de ne pas être depuis sept ans ud cadavre !
— Ohl mon père, s'écria Fragola en se jetant à genoux. Dominique lui tendit la main.
' — Relevez-vous, mon enfant, dit-il; remerciez Dieu, et non pas moi : Dieu seul donne et ôte la vie.
— Alors, dit Fragola, c'est l'abbé Dominique qui prêchait à Sainl-Roch, le jour où tu voulais te tuer?
— Le pistolet, tout chargé, était dans ma poche; ma résolution était prise; une heure encore, et j'allais cesser d'exister. La parole de cet homme *m'a retenu sur le bord de Tabime : ]'ai vécu.
i — Et vous remerciez Dieu de vivre?
j ^ Oh ! oui, de toute mon âme t dit Salvator en regardant ;Fragola. Voilà pourquoi je vous ai dit : c Mon père, quelle que soit la chose que vous désiriez, cette chose vous parûtelle impossible, à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit, avant d'aller frapper à aucune autre porte, venez frapper à la mienne! >
— Et vous le voyez, je suis venu !
— Que désirez- vous que je fasse? Ordonnez!
— Croyez- vous mon père innocent?
— Oui, sur mon âme, c'est ma conviction; et peut-être puis-je vous aider à acquérir la preuve de son innocence.
— Je l'ai! répondit le moine.
— Espérez-vous le sauver?
— J'en suis sûr!
— • Avez-vous besoin du concours de mon bras et de mon intelligence?
— Nul ne peut m'aider que moi-même dans la poursuite de mon œuvre.
^ Que venez-vous me demander, alors?
— • Une chose qu'il me paraît impossible que j'obtienne prr votre entremise; mais vous m'avez dit de venir à vous pour quelque chose que ce soit, et j'aurais cru trahir un devoir en ne venant pas.
— Dites votre désir.
^ Il faut qu'aujourd'hui, demain au plus tard, j'obtienne une audience du roi... Vous voyez, mon ami, que c'est chose impossible... par vous du moins.
Salvator se tourna en souriant vers Fragola.
— Colombe, lui dit-il, sors de l'arche, et ne reviens qu'avec le rameau d'olivier 1
Fragola, sans répondre, passa dans la chambre voisine, se coiffa d'un chapeau ayant un voile, jeta sur ses épaules une mante d'étoile anglaise, rentra, donna son front à baiser à Salvator, et sortit,
— Asseyez-vous, mon père, dit le jeune homme. Dans une heure, vous aurez votre audience pour aujourd'hui, ou pour demain au plus tard.
Le prêtre s'assit en regardant Salvator avec un étonnement qui allait jusqu'à la stupéfaction.
— Mais qui êtes- vous donc, demanda-t-il à Salvator, vous qui, sous une si humble apparence, disposez d'un si grand pouvoir?
— Mon père, répondit Salvator, je suis comme vous : je dois marcher seul dans la voie que je me suis tracée; mais, si jamais je raconte ma vie ë quelqu'un, je vous promets que ^'ve sera à vous.
La quAdruple alUance.
L'atelier, ou plutôt la serre de Régina, offrait, à l'heure» même où Tabbé Dominique entrait chez Salvator, c'est-àdire vers dix heures du matin, le spectacle gracieux de trois jeunes femmes groupées sur le même sofa, avec une eDlaut couchée à leurs pieds.
Ces trois jeunes femmes, que nos lecteurs ont déjà reconnues, c'étaient la comtesse Rappt, madame de Marande et Carmélite ; l'enfant, c'était la petite Abeille.
Inquiète de la façon dont Carmélite avait passé la nuit Régina, levée de bonne heure, avait envoyé Nanon demander des nouvelles de son amie, avec mission de la ramener dans sa voiture, si eMe se sentait assez bien pour venir passer la matinée à Vhàtel de Lamothe-Houdan.
Carmélite avait la plus indomptable de toutes les forces, celle de la volonté ; elle ne demanda à Nanon que le temps
de jeter un châle sur ses époules, monta dans la voiture, et arriva chez Régina.
Elle avait à remercier Rçgioa de tous ses soins de la veille : c'était le premier besoin de soaftme; les fatigues de son corps ne venaient qu'après.
Or, voici ce qui était arrivé :
Quand M. de Maraude avfidt, vers sept heures du matin, quitté la chambre de sa femme, madame de Maraude avait, mais inutilement, essayé de dormir; la chose lui avait été .mpossibie.
A huit heures, elle s'était levée; elle avait pris un bain, puis avait fait demander à M. de Maraude la permission d'aller chercher des nouvelles de Carmélite.
M. de Maraude, qui, lui non plus, n'avait pas dormi, et qui était déjà au travail, avait sonné, et, pour toute réponse, fait dire au cocher d'atteler et de se mettre à la disposition de madane pour toute la matinée.
A dix heures, madame de Maraude était montée en voi^ ture, et avait donné Tordre de toucher rue de Tournon.
Elle était arrivée juste au moment où Carmélite ven^t de partir; mais la femme de chambre savait, par bonheur^ où Carmélite était allée. Le cocher reçut donc Tordre de conduire sa maîtresse boulevard des îavalides, chez la comtesse Rappt.
Madame de Maraude arriva là dix minutes après Carmélite.
Carmélite avait trouvé la petite Abeille à genoux sur un tabouret, devant Régina, et se faisant, en véritable coquette qu'elle était déjà, raconter, par sa grande sœur, les détails de la soirée de la veille.
Au moment où Régina racontait à l'enfant l'évanouissement de Carmélite, évanouissement qu'elle expliquait par la chaleur étouflante qui régnait dans les salons, Carniéhte entra, et Tenfcoit se jeta à son cou, l'embrassant tendrement, et lui demandant comment elle se portait.
Régina avait eu deux raisons d'envoyer chez Carmélite: a première pour avoir des nouvelles de sa santé; puis, ai Carmélite venait en donner elle même, pour lui dire qu'h y avait, le soir, grande fête au miiilsière des aiïaires êtrangèresy et lui remettre une lettre d'iuviialion: la jeune fille
pourrait, à son gré, aller à ce bal comme invitée ou comme artiste, chanter ou ne pas chanter.
Carmélite accepta l'invitation au nom de l'artiste; elle avait passé, la veille, par une épreuve ai rude, mais en même temps si salutaire, qu'elle n'avait plus rien à redouter désormais. Aucun public, même celui d'un ministère, n*était à craindre, si étranger qu'il fût à l'art; aucun personnage ne pouvait plus épouvanter celle qui avait chanta devant le sinistre spectre qui lui était app&bU.
Il fut donc convenu que Carmélite irait à ce bal comme artiste, présentée et patronnée par Régina.
On en était là, quand madame de Maraude entra à son tour.
Ce fut un cri àe joie poussé tout à la fois par les deux amies et par la petite Abeille, qui aimait fort madame de Maraude.
— Ah I voilà la fée Turquoise I s'écria Abeille. Madame de Maraude avait les plus belles turquoises de
Paris, et voilà pourquoi Abeille l'appelait ainsi, comme elle appelait sa sœur la fée Carita, à cause de son aventure avec Rose-de-Noël; comme elle appelait Carmélite la fée Fauvette, à cause de son admirable voix; et Fragola, la fée Mignonne, à cause de sa taille fine et de son cou gracieux. Quand les quatre jeunes filles étaient réunies, Abeille prétendait que le royaume des fées était au complet.
Le royaume des fées devait être au complet ce jour-là; car à peine madame de Maraude avait-elle échangé un baiser avec ses deux amies et avait- elle pris place auprès d'elles, que la porte s'ouvrit et qu'on annonça Fragola.
Les trois jeunes femmes s'élancèrent au-devant de leur quatrième amie, celle de toutes que l'on voyait le plus rarement, et l'embrassèrent tour à tour, tandis qu'Abeillle, pressée de prendre sa part des caresses de Fragola, criait en sautant autour du groupe :
— Et moi donc 1 et moll est-ce que tu ne m'aimes plus, la fée Mignonne?
Fragola se retourna enfin vers Abeille, l'enleva dans ses deux mains comme un oiseau, et couvrit de baisers le visage de la petite fifie.
— On ne te voit plus, chérie! dirent ensemble Régina et madame de Maraude, tandis que CarméU^^ u qui Fragola
avait tenu fidèle compagnie pendant sa convalescence, ne pouvant lui faire un pareil reproche, se contentait de lui tendre la main.
— C'est vrai, mes sœurs, dit Fragola, vous êtes les princesses, et, moi, je suis la pauvre Gendrillon; il faut que je reste au foyer...
— Ah ! pas comme Gendrillon, dit Abeille : comme Trilby. L'enfant venait de lire le charmant conte de Charles
Nodier.
— A moins de grandes occasions, continua Fragola, à moins de choses sérieuses... Alors, je me hasardo, je viens vous demander, chères sœurs, si vous m'aimez toujours?
Un triple embrassement répondit à la question.
— Grandes occasions?... choses sérieuses?... répéta Ré- • gina. En effet, ton joli visage est triste.
— Te serait-il arrivé quelque malheur? demanda madame de Marande.
— A toi... ou à lui? demanda Carmélite, qui comprenait que les plus grands malheurs ne sont pas toujours ceux qui nous arrivent, à nous.
— Ohl non, Dieu soit béni 1 s'écria Fragola, ni à lui, ni à moi ; mais à un ami.
— A quel ami? demanda Régina.
— A l'abbé Dominique.
^ Ohl c'est vrai, s'écria Carmélite, son père...! ^ Condamné!
— A mort?
— A mort!
Les jeunes filles poussèrent un faible cri.
Dominique avait été l'ami de Colomban, Dominique était leur ami.
— Que peut-on faire pour lui? demanda Carmélite.
— Faut-il demander la grâce de M. Sarranti? fit Régina. lion père est assez bien avec le roi.
^ Non, dit Fragola, il faut demander une chose moins difllcile, ma bien-aimée Régina, et c'est toi qui demanderas cette chose.
— Laquelle? Parle.
— Il faut demander une lettre d'audience au roi.
— Pour qui ?
^ Pour Tabbé Dominique.
— Pour quel jour ?
— Pour aujourd'hui.
— N'est-ce que cela?
— Qui... c'est du moins tout ce qu'il demande mome»tanéofeent.
— Sonne, mon enfant, dit Réginà à Abeille.
Abeille sonna.
Puis, revenant à Régina :
— Oh I ma sœur, dit-elle, est-ce qu'on le tuera ?
— Nous ferons tout ce qu'il sera possible pour «qu'ttn pareil malheur n'arrive pas, dit Régina.
En ce moment, Nanon parut.
— Faites atteler à Tinstanl, dit Régira, sans perdre une minute, et prévenez mon père que, pour alfeire de la plus haute importance, je me rends aux Tuileries.
Nanon sortit.
— Chez qui vas-tu 3ux Tuileries? demanda madame de Marande.
— Chez qui V6ux-4i qtie j^iille, sinon chez oebte excellente duchesse de Berry?
— Oh! tu vas chez Madame? dit la petite Abeille. Je veux y aller avec toi. Mademoiselle m'a dit de veoir toutes les fois que mon père ou toi viendriez faire te coure Madame.
— Eh bien, soit; viens f
— Ohl quel bonheur 1 quel bonheur 1 s'édria Abeille.
-— Chère enfant f s'écria Fragola en embrassant la petite fille.
— Oui, et, pendant que ma sœur dira è Madame qu'il faut qoe f abbé Dominique vmo le roi, moi, je dirai à Mademoiselle que nous connaissons Tabbé, et qu'il ne kml pas qu'on fasse de mal à son père.
Les quatre jeunes femmes pleuraient en entendent les naïves promesses de l'enfant, qui. sans bien savoir encore ce qcre c'était qtie la vie, luttait déjà contre la mon.
Na<no« rentra et annonça q^ne, le maréchal revenant luimême des Tuileries, il y avait une voiture attelée dans la cour.
— Allons! dit Régiiia, ne perdons pas tin iiistant. Viens, Abeille, et fais ce que tu disais; ceb ne peut que te porter oonbeur.
SALYATOR 223
Puis, regardant la pendule, et s'adressant à ses trois amies :
— Il est onze heures, dit-elle; à midi, je serai de retour avec la lettre d'audience. Attends-moi, Fragola.
Et Régina sortit, laissant ses trois amies pleines de confiance dans l'influence de Régina, mais surtout dans la Donté bien connue de celle dont elle allait implorer Tauguste protection.
Nous avons déjà une fois, on s'en souvient, rencontré les quatre principales héroïnes de notre roman au pied du lit de Carmélite ; nous les trouvons réunies cette fois au pied de l'échafaud de M. Sarranti. Nous avons dit quelques mots de leur éducation commune; regardons plus avant dans ces premières années de la jeunesse, toutes de fleurs et de parfums, et voyons le lien qui les unissait. — Nous avons le temps de faire un pas en arrière : Régina a dit elle-même qu'elle ne serait pas de retour avant midi.
Ce lien était puissant; il fallait qu'il fût ainsi pour Taire de quatre jeunes filles, si différentes de goût, de rang, de tempérament, d'humeur, un même goût, une même humeur^ une même volonté.
Toutes quatre, Régina, fille du général de Lamolhe-Houdan, vivant encore; Lydie, fille du colonel Laclos, mort comme nous avons vu ; Carmélite, fille du capitaine Gervais, tué à Champaubert, et Fragola, fille du trompette Ponroy, tué à Waterloo, étaient filles de légionnaires, et avaient été élevées à la maison impériale de Saint-Denis.
Mais, d'abord, répondons à une question que ceux qui nous suivent à la piste pour nous prendre en faute ne manqueraient pas de nous faire.
Comment Fragola, fille d'un simple trompette, simple chevalier, avait-elle été admise à Saint-Denis» où n'entreol ïue les filles d'ofiicier?
Nous allons le dire en quelques lignes.
A Waterloo, au moment où Napoléon, sentant que la bataille pliait entre ses mains, envoyait ordres sur ordres à ses différentes divisions, il eut besoin d'en envoyer un au gé* néral comte de LoInblu, commandant la jeune garde. Il re^ garda autour de lui : plus d'aides de camp ; tous étaîenl partis, sillonnant le champ de bataille dans toutes les di«* tections.
Il aperçut un trompette, il l'appela.
Le trompette accourut.
— Tiens, lui dit-il, porte cet ordre au général Lobau, et tâche d'arriver jusqu'à lui par le chemin le plus court. C'est pressé!
Le trompette jeta les yeux sur le chemin à parcourir, et secoua la tête.
-^ Il fait chaud sur ce chemin-là 1 dit-il.
— As-tu peur?
— Allons donc... un chevalier de la Légion d'honneur!
— Eh bien, pars, alors! voici l'ordre.
— Et, si je suis tué, l'empereur m'accordera-t-il une grâce ?
— Oui, parle vite... Que veux-tu?
— Je désire, si je suis tué, que ma fille Athénaïs Pooroy, demeurant avec sa mère, rue des Amandiers, i7, soit élevée à Saint-Denis, comme une fille d'officier.
— Cela sera fait : pars tranquille I
— Vive l'empereur! cria le trompette.
Et il partit au galop.
Il traversa tout le front de bataille, et arriva jusqu'au comte de Lobau; seulement, en arrivant, il tomba de son cheval en tendant au général le papier qui reAfermait l'ordre de l'empereur. Quant à prononcer une parole, ce fut chose impossible : il avait la cuisse cassée, une balle dans le ventre et une autre dans la poitrine.
Nul n'entendit jamais reparler du trompette Ponroy.
Mais l'empereur se souvint de sa promesse : en arrivant à Paris, il donna l'ordre que la petite fille fût à l'instant mégie conduite et reçue à Saint-Denis.
Voilà comment l'humble Athénaïs Ponroy, — dont le nom de baptême, un peu prétentieux, avait été change par Salvator en celui de Fragola, — voilà comment l'humble Athénaïs Ponroy avait été reçue à Saint-Denis avec lesfllles des colonels et des maréchaux.
Ces quatre jeunes filles, de conditions et de fortunes si différentes, se trouvèrent un jour étroitement liées ensemble par une confraternité de cœur qui, les réunissant dès Tenfance, ne devait les séparer qu'à la mort. Représentant à elles seules la société française tout entière, pour ainsi dire» on les eût prises pour les incarnations de l'aristocratie, de
la noblesse de l'Empire, de la bourgeoisie et du peuple.
Toutes quatre du même âge, à quelques mois près, elles avaient, dès les premiers jours de leur entrée au pensionnat, senti Tune pour l'autre une vive sympathie, que n'éprouvent pas d'ordinaire, dans les collèges ou les pensionnats, des élèves de conditions si différentes; entre ces quatre jeunes filles, le rang, la fortune, le nom, n'avaient aucun sens : la fille du capitaine Gervais s'appelait Carmélite pour Lydie, la fille du trompette Ponroy s'appelait Athénaïs pour Régina. Nul souvenir de la grandeur de l'une ou de l'humilité de l'autre ne venait altérer cette pure affection, qui devint peu à peu une étroite et profonde amitié.
Le chagrin d'enfant qui pouvait arriver à l'une retentis* sait dans le cœur des trois autres, et, comme elles partageaient leurs chagrins, elles partageaient leurs joies, leurs espérances, leurs rêves, leur vie enfin ; car, à cette époque-là, la vie est-elle autre chose qu'un rêve?...
C'était la fraternité dans toute l'acception du mot, la fraternité s'accroissant et se resserrant chaque jour davantage en raison des jours, des mois et des années, et qui, pendant la dernière année, avait pris des proportions telles, que leur quadruple alliance était devenue proverbiale à Saint-Denis.
Mais le dernier jour de cette vie en commun devait arriver. Quelques mois encore, et chacune, sortant de Saint- Denis, allait prendre un chemin différent pour rentrer à la maison paternelle : l'une le faubourg Saint-Germain, l'autre le faubourg Saint -Honoré, celle-ci le faubourg Saint- Jacques, celle-là le faubourg Saint Antoine. De mêmOy elles allaient prendre quatre routes différentes dans la vie, et chacune allait entrer dans un monde où les trois autres ue pourraient plus la rencontrer que par iccidcot.
C'en était donc fini de cette intimité charmante, de cette douce vie à quatre, où nulle n'avait perdu et où chacune avait gagné! c'en était donc fait de ce quadruple cœur battant depuis des années des mêmes émotions ! c'en était donc fait de cette enfance paisible et souriante 1 Tout cela allait disparaître, sans espérance de retour. Ce rêve, commencé à quatre, chacune allait le continuer seule; le chagrin de l'une serait ignoré de l'autre. La vie de pension avait été un long et délicieux songe; la vie r^'^elle aillait coihmencer.
Sans doute, c'était le hasard, ou plutôt — laissons à cette
divinité cruelle son vrai nom — c'était la fortune qui l dispersait sous son souffle, et les éparpillait comme des fleurs aux quatre vents de la vie. Mais elles résistèrent courageusement, pliant comme des roseaux, mais ne rompant pas.
Elles mirent leurs qua^e blandies naips les unes dans les autres et se jurèrent solennellement de s'entr'aider, de se secourir, de s'aimer, en un mot, comme au pensionnat, et, cela, jusqu'au dernier jour de leur vie.
Elles firent donc entre elles ce trailé, dont la principale clause était que chacune devait se lever à rapi>el de Taulre, à toute heure du jour, à toute l»6tire de la nuit, à quelque naoment de la vie que ce fût, dans quelque situation franche ou épine!sse, joyeuse ou trisle^ hasardmise ou désespérée, que Tune d'elles appelât l'autre, ou même les trois autres i son secours.
Nous les avons vues, fidèles à oe contrat, se rendant à rappel de la mourante Carmélite; nous les retrouverons non moins exactes dans des occasions non moins graves.
Nous avons dit comment il ava<i<t été convenu que, tons les ans, le jour du mercredi des Gendres, on devait se réunir à la messe de midi h Notre-Dame.
Pendant les deux ou trois ans qui s'étaient écoulés depuis leur sortie de pension. Carmélite et Fragola n'avaient guère vu leurs amies qu'à ce rendez-vous annuel.
Encore, une année, Fragola y avait-elle manqué. Si nous racontons jamais son histoire, nous dirons à quelle occasion.
Régine et Lydie s'étaient vues un peu plus souvent.
Mais cette rareté de fréquentation entre les quatre jeunes filles n'avait fait qu'accroître leur amitié au lieu de l'irOaiblir; et, à elles quatre, en s'appuyant les unes sur les autres, peut-être eussentrclles obtenu panr leurs tenants ei leura aboutissants ce qu'un congrès de diplomates n'eût pu obtenir.
Et, en effet, à elles quatre, placées sur les quatre écho* Ions ascendants ou descendants de la société, elles tenaient les clefs de l'édifice social tout entier : la cour, Tà'Piato-^ cratic, l'armée, la science, le dergé, la Sorboone, lUiiiversité, les académies, le peuple, que sais-je? Leurs clefs allafent à toutes les serrures, ouvraient toutes les portes; à
elles quatre, elles représentaient le pouvoirsuprémey iUimité, absolu.
Il n'y avait, comme nous Tavons vu, que contre la mort qu'elles ne pouvaient rien.
Douées des mêmes vertus, imbues des mêmes principes, pénétrées des mêmes sentiments, capables des mêmes sacri> (ices, aptes au même dévouement, elles semblaient nées pour le bien, et, isolément ou ensemble, à queique prix que ce fût, cbacune, l'occasion étant donnée, s'eflbrçait dt l'accomplir.
Nous aurons, sans doute, dans la suite de notre récit, occasion de les voir aux prises avec des passions de toute sorte, et peut-être alors verrons-nous comment peuvent sortir victorieusement des luttes les plus redoutables, les âmes bien trempées.
Maintenant, écoutons.
C'est midi qui sonne, Régina ne peut tarder à rentrer.
A midi et quelques minutes, le roulement d'une voiture se fit entendre.
Les trois jeunes femmes causaient ensemble... de quoi? Carmélite, du mort certainement; les deux autres, des vivants peut-être; — les trois jeunes femmes disons-nous se levèrent spontanément.
Les cœurs battaient à l'unisson; mais, certes, celui de Fragola plus vivement encore que ceux des deux autres.
Tout à coup, on entendit la voix de la petite Abeille, qui, charmant précurseur, s'était échappée et criait :
— Nous voilai nous voilai nous voilà f Ma sœur Rina à l'audience.
Et elle apparut dans la serre tout en criant ainsi.
En effet, Régina venait ensuite, souriante comme une triomphatrice : elle tenait à la main la lettre d'audience.
L'audienoe était ioérquée sur la lettre pour le jf>ur même à deux heureft; et demie; il 2v'y* avait donc pas une jiuinule à perdre.
Les jennea femmes s'embrassèrent en< renouvefaint ileurs serments d'amiiié. Fru^gola descendit rapideinent, saule dan& U voiture de Bégijia, qui promettait d'aller plus, vite que son fiacre, et la voiture .armoniée, emportant la belle et charmante enfant vers son humble demeure, s'arrêta i la porte de l'allée de la rue MàcoQ«
Les deux hommes étaient à la fenêtre.
— C'est elle! dirent-ils en même temps.
— Dans une voiture armoriée? demanda le moioe à Salvator.
— Oui;mais^a question n'est point là. A-t-elle oun'at-elle pas la lettre d'audience?
— Elle tient un papier à la mainl s'écria Dominique.
— Alors, tout va bien, dit Salvator. Dominique s'élança vers le palier.
Fragola entendit la porte s'ouvrir.
— C'est moi, cria-l-elle, j'ai la lettre I
— Pour quel jour? demanda Dominique.
*— Pour aujourd'hui, dans deux heures.
— Oh ! s'écria le moine, soyez bénie, chère enfant.
— Et Dieu soit loué,/mon père! dit Fragola remettant respectueusement au moine, de sa petite main blanche, la lettre d'audience du roi.
Le sursis.
Le roi n'était pas d'une gaieté folle ce jour-là.
Le licenciement de la garde nationale, qu'avait laconique ment annoncé le Moniteur du matin, avait mis en rumeur toute la partie commerçante de Paris. Jflf. les boutiquiers, comme les appelaient MM, de la cour, n'étaient jamais contents: ainsi que nous Tavons déjà dit, ils murmuraient quand on leur faisait monter la garde, ils murmuraient quand on leur défendait de la monter.
Que voulaient-ils donc?
La révolution de Juillet montra ce qu'ils voulaient.
SALVATOR n»
Ajoutons à cela que la condamnation de M. Sarranti, qui s'était répandue par toute la ville, n'avait pas peu contribué, sinistre nouvelle, à augmenter reflerve&cence chez une notable partie des citoyens.
Et, bien que Sa Majesté eût entendu la messe en compagnie de Leurs Altesses royales M. le dauphin et madame la duchesse de Berry; bien qu'Elle eût reçu Sa Grandeur le chancelier. Leurs Excellences les ministres, les conseillers d'État, les cardinaux, M. le prince de Talleyrand, les maréchaux, le nonce du pape, l'ambassadeur de Sardaigne, Tambassadeur de Naples, le grand référendaire de la chambre des pairs, un grand nombre de députés et de généraux; bien qu'Ëlle eût signé le contrat de mariage de M. Tassin de la Vallière, receveur général des finances du département des Hautes-Pyrénées, avec mademoiselle Charlet, ces divers exercices n'avaient pas eu l'influence de dérider le front du soucieux monarque, et, nous le répétons. Sa Majesté était à mille lieues d'être d'une gaieté folle, entre une et deux heures de l'après-midi du 30 avril 1827.
Tout au contraire, son front exprimait une sombre inquiétude qui habituellement lui était étrangère. Il y avait dans le royal vieillard, bon et simple de cœur, un peu de l'insouciance de l'enfant; il était convaincu, d'ailleurs, qu'il marchait dans la bonne, dans la véritable voie, et le dernier de la race qui fût abrité sous les plis du drapeau blanc, il avait ■ pris pour devise la devise des anciens preux: Fats ce que doi$^ advienne que pourra!
Il était vêtu, selon son habitude, de cet uniforme bleu et argent avec lequel Vernet l'a représenté, passant une revue; il avait sur la poitrine ce cordon et cette plaque du Saint- Esprit avec lesquels, un an plus tard, il devait recevoir Victor Hugo, et lui refuser la représentation de MarionDelorme. — Les vers du poète sur cette entrevue vivent encore; Marion Delorme vivra toujours. Où étes-vous, bon roi Charles X, qui refusiez la tête des pères aux enfants et la repré' sentation des pièces aux poètes?
En entendant l'huissier de service annoncer le visiteuf pour lequel sa belle-ûlle venait de lui demander audience, le roi releva sa tête inclinée.
— L'abbé Dominique Sarranti? répéta-t-il machinalement. Oui, c'est cela 1
Mais» avant que de répondre, il prit supison bnrsafunne feuille de papier, et^ quand il Ve\ii rapidemeiM; pancourve des yeux, il dit :
— Faites entrer M. l'abbé Dominique.
L'abbé Dominique . parut suc le seuil àd la ponte:; là, H s'arrêta, les maios ccoiséescursa poitrine, et s'indina pro* iMidéoient.
Leffoia«iS8i>slndinfa,Jiion pas devani rhanune, maiséevaat le prétsre^
--^ Entrez, monsieufiy dit41.
L'abbé fit qtjiekittes pas ^en avafit, et s'arnèta de novuesa.
— Monaieur Tabbé, reprit le roi, la pnompii^ude a?ec laquelle je vous ai aoeovde cette, audience doit vous prouva en quette estime ipa^Niculière }e tiensi tous les ndoistres de Dieu.
— C'est une des gioii«es de Votre Majesté, répondit Tsèbé, et en même temps «n de ses plus beaux titcesfà i'anour «te ses sujets.
— Je vous écoute, saonsieuf rabbé, fit le roi en prenant cette attitude pactieulière aux prlEU^s qui donnent audience.
-* Sire, dit Dominique» moa père a été, cette nuit^ coD' damné à mort.
— Je le sais, moni^^Mur; et j'en ai profondément géon pour vous.
^ Mon père était innocent des crimes pour lesquels il a été condamné...
— £Ixcusez«moi, monsieur Tabbé, interrompit Charles X; mais ce n'était poiat là l'opinion de MM. les ijurés.
— - Sire» les jurés sont des hommes» et, comme teis, ils peuvont être abusés par les apparences.
— Je vous accorde cela, monsieur l'abbé, plutôt comme une consolation filiale que comme un axiome de droit humain; mais, autant que la justice peut être rendue par les hommes, justice a été rendue à votre père par MM. les jurés.
^ Sire, j'ai le preuve de l'innocence é» mon pèred --^ Voua avez la preuve de l'innocence de voire pèset répéta 6ha»les X avec étonnement.
— Je l'ai, sire I
•— B^ pourquoi ne l'avéz-vous pas donnée phis tôlf ,
SALVATOa 2â4
— Je ne le pouvais pas.
— Eh bien, monsieur, puisque, par bonheur, il en esi temps encore, donnez4a-moi.
— Vous la donner sire? dit Tabbé Dominique en^couroant la tête. Malheureusemeat, c'est obose impossible.
— Chose impossible?
— Hélas' oui, sire.
— Et quei motif peut empêcher un homme de proclamer Innocence d'un condamné^ quand surtout cet homoie est an fils, et que ce condamné est son père?
— Sire je ne puis répondre à Votre Majesté; mais le roi sait si celui qui combat le mensonge daas les autres, celui qui passe sa vie à rechercher la vérité, quelque part qtu'elle soit, un des servileuirs de Dieu enfin, — le noi 'Sait si cekilà pourrait et surtout voudrait mentir. £h biea, sire, sur la droite du Seigneur, du Seigneur qui me veitet qui m'écou4e^ du Seigneur que je supplie de me punir si je mens, je proclame hautement aux pieds de Votre Majesté Tinnocence de mon père; je Tafôrme de toutes ks forces de ma conscience, et je jure à Votre Majesté que je lui en ^donnesai la preuve un jour ou l'autre.
— Monsieur Tabbé» répondit le roi avec une majestueuse douceur, vous parlez en fils, et j'honore le sentiment qui vous dicte vos paroles; mais f>erm«UeK que je vous réponde en roi.
— ■ Oh t sire, j'écoute les mains jioimbes t
— Si le crime doni votre père esi aecusé» et pour lequel il est condamné, ne regardait <que nu», n'attaquait directement que iiK>i; si c'était, en un mot^ un crime poUiique^ un attentat contre le repos de l'État, un crime de lèse-majesté, ou même un attentat contre ma propre vie, le coup eût-il porté, fussé-je blessé, blessé morteUement comme mon pauvre fils l'a été par Louvel, je ferais ce qu'à fait moit fils meuram, monsieur, en faveur de votre èabil; que je respecte. Ile votre piété que j'honore : m»n dernier acte serait la grâce de votre père^
— - Oh 1 sire, que vous êfces boa !
^ Mais il n'en est pas ainsi : l'aeciasation polilique a été feartée par l'avoeat générai, et celle de vol, de rapt et'd'as* Bas^sin^t....
— < Sirel slrel
— Oh 1 je sais que c'est cruel à entendre; mais, puisque je refuse, dois-je au moins dire les causes de mon refus... L'accusation de vol, de rapt et d'assassinat est donc restée debout. Or, par cette accusation, ce n'est point le roi qui est menacé, ce n'est point l'État qui est en péril, ce n'est point la majesté ou la puissance royale qui est compromise; c'est la société qiii est atteinte, c'est la morale qui crie vengeance.
^ Oh t si je pouvais parler, sirel s'écria Dominique en se tordant les bras.
~ Ces trois crimes, dont non-seulement votre père est accusé, mais encore dont il est convaincu, — convaincu, puisqu'il y a jugement du jury, et que le jury, accordé par la Charte aux Français, est un tribunal infaillible, — ces trois crimes sont les plus bas, les plus lâches, les plus justement punissables : le moindre des trois mérite les galères.
— Sirel sirel par grâce, ne prononcez pas ce mot terrible 1
— Et vous voulez... car c'est la grâce de votre père que vous venez me demander, n'est-ce pas?...
L'abbé Dominique se laissa glisser sur ses genoux.
— Vous voulez, continua le roi, que, quand il s'agit de ces trois terribles crimes, vous voulez que, moi, père de mes sujets, je donne cet encouragement aux coupables d'user de mon droit de grâce, quand, si je l'avais, — et, par bonheur, je ne l'ai pas, ~ je devrais user du droit de mort?... En vérité, monsieur l'abbé, vous qui êtes grand justicier au tribunal de la pénitence, interrogez-vous vousmême, et voyez si à un aussi grand coupable que l'est votre père vous auriez è dire d'autres paroles que celles-ci, les seules que me dicte mon cœur : J'appelle sur le mort toute la miséricorde divine, mais je dois faire justice en pu* nissant le vivant.
— Sire, s'écria l'abbé oubliant les formules respectueuses, l'étiquette oHicielIe, que le descendant de Louis XIV faisait si rigoureusement observer,— sire, détrompez-vous : ce n'est pas le fils qui vous parle, ce n'est pas le fils qui vous prie, ce n'est pas le fils qui vous implore; c'est un honnête homme qui, connaissant l'innocence d'un autre homme, vous crie : Ce n'est pas la première fois que la justice humaine se trompe, sirel Sire, rappelez-vous Galas; sire, rappe-
lez-vous Labarre; sire, rappelez-vous Lesurquesl Louis XV, votre augusle aïeul, a dit qu'il donnerait une de ses provinces ponr que Galas n'eût pas été exécuté sous son règne; sire, sans le savoir, vous allez laisser tomber la hacbe sur le cou d'un juste; sire, au nom du Dieu vivant, je vous le dis, le coupable va être sauvé, et c'est l'innocent qui va mourir t
— Mais, dans ce cas, monsieur, dit le roi ému, parlez! parlez donc! si vous connaissez le coupable, nommez-le* moi, ou, alors, fils dénaturé, c'est vous qui êtes le bourreau; parricide, c'est vous qui tuez votre père!... Allons, parlez, monsieur! parlez! c'est non-seulement votre droit, mais aussi votre devoir.
— Sire, c'est mon devoir de me taire, répondit l'abbé, dont les larmes — les premières qu'il eût versées — ^ inondèrent les yeux.
~ S'il en est ainsi, monsieur Tabbé, reprit le roi, qui voyait l'efTet sans comprendre la cause, et qui commençait à se trouver blessé de ce qu'il regardait comme un entêtement de la part du moine, s'il en est ainsi, permettez-moi de me soumettre à l'arrêt de MM. les jurés.
Et il fit un signe qui indiquait à l'abbé que l'audience était finie.
Mais, si impératif que fût le geste du roi, Dominique n'obéit point; seulement, il se releva, et, d'une voix respectueuse mais ferme :
— Sire, dit-il. Votre Majesté s'est trompée : je ne demande pas, ou plutôt je ne demande plus la grâce de mon père.
— Que demandez-vous donc, alors?
^ Sire, je sollicite un sursis de Votre Majesté.
— Un sursis?
— Oui, srre.
— De combien de jours?
Dominique calcula dans son esprit, et, tout haut f
— De cinquante jours, dit-il.
— Mais, fit le roi, la loi accorde trois jours au condamni pour se pourvoir, et le pourvoi est toujours une affaire d( quarante jours.
» C'est «elon, sire : la cour de cassation, si on la presse, peut rendre son arrêt en deux jours, en un jour même aussi bien qu'en quarante jours; et, d'ailleurs...
Dominique hésitait
— El d'ailleurs...? répéta le roi. Voyons, achevez votre pensée.
— D'ailleurs, sire, mon père ne se pourvoira pas.
— Comment, votre père ne se pourvoira pas?
Dominique secoua la tête.
— Mais, en ce cas, s'écria le roi, votre père veut donc mourir ?
— Il ;ie fera rien, du moins, pour échapper à la mort.
— Alors, monsieur, la justice aura son cours.
— Sire, fit Dominique, au nom de Dieu, accordez à un de ses ministres la grôce qu'il vous demande l
— Eh bien, oui, monsieur, je la lui accorderai peut-être, mais à une condition d'abord : c'est que le condamné ne bravera pas la justice. Que votre père se pourvoie, et je verrai s'il doit avoir, outre les trois jours de délai que lai accorde la loi, les quarante jours de sursis que lui accordera ma clémence t
— Ce n'est point assez de quarante-trois jours, sire, dit résolument Dominique; il m'en faut cinquante.
— Cinquante, monsieur! et pourquoi faire?
— Pour faire un voyage long et pénible, sire; pour obtenir une audience que j'obtiendrai difficilement, peut-être; pour lâcher, enfin, de convaincre un homme qui, comme vous, sire, ne voudra peut-être pas être convaincu.
— Vous faites un long voyage?
— Un voyage de trois cent cinquante lieues, sire.
— Et vous le faites à pied ?
— Je le fais à pied, oui, sire.
— Pourquoi le faites-vous à pied? Dites!
— Parce que c'est ainsi que voyagent les pèlerins qui ont \ine grâce suprême à demander à Dieu.
— Mais, si je faisais les frais de ce voyage, si je vous donnais l'argent nécesisaire...?
— Sire, que Votre Majesté réserve l'argent qu'elle me donnerait à quelque pieuse aumône. J'ai fait vœu d'aller à pied et pieds nus, j'irai à pied et piedsnus.
— Et, dans cinquante jours, vous vous engagez à proa* ver rinnocence de votre père?
— Non, site, je ne m'y engage point, et je jure au roi que nul autre à ma place ne pourrait s'y engager; mais j'affirme qu'après le voyage que j'entreprends, si je n'ai pas
SàLYâTOR %si
les moyens de proclamer l'inQocencede moBf)ère, j'aifiiuiie que j'accepterai Taivét de la justice hiimaiiie, me boroaBtÀ répéter au condamné oea paroles du roi : «l'«ppeUe «ur vous la miséricorde divine 1 •
Une émotion nouvelle s'empara^ Charles X. Il rc^gafr^a 'abbé Dominique^ et, en voyant sa Tranchent loyale ûgme, ttoe demi-coQvietion entra dans son cœur.
Malgré lui cependant, — car, on le sait, le roi Charles X n'eut pas le bonheur d'être toujours lui, — malgré lui cependant, malgré cette sympathie irrésistible qu'inspirait le visage du noble moine, visage qui n'était que le reflet de son cœur, le roi Charles X, comme pour puiser des forces contre le bon sentiment qui menaçait de Tenvahir, prit pour la seconde fois la feuille de papier posée sur sa table, et où il avait jeté les yeux quand rbuissier avait annoncé Tabbé Dominique; il y porta rapidement un regard, et ce regard, si rapide qu'il fût, suffit pour refouler en lui ce bon vouloir» lequel n'eut aiosi qu'une expression éphémère : d'attendrie qu'elle était en écoutant l'abbé Dominique, sa figure redevint, froide, soucieuse, refrognée.
Et il y avait bien de quoi être refrogné, soucieux et froid: la note que le roi avait sous les yeux était l'histoire abrégée de M. Sarranti et de l'abbé Dominique, deux portraits esquissés de main de maître, comme savait les esquisser la congrégation; — la biographie de deux révolutionnaires acharnés.
La première était celle de M. Sarranti. Elle le prenait à son départ de Paris; elle le suivait dans l'Inde, à la cour de Rundjet-Sing, dans ses relations avec le général Lebastard de Prémont, indiqué lui-même comme un hommfe horriblement dangereux; puis, de l'Inde, elle passait avec eux à Schœnbriînn, détaillait cette conspiration échouée par les bons soins de M. Jackal, et, tout en perdant le générât Lebastard de l'autre côté du pont de la Vienne, reprenait M. Sarranti seul pour le ramener à Paris, et ne le quitter qu'au jour de son arrestation. En marge étaient ces mots: t Accusé et convaincu, en outre, des crimes de rapt, de vol et d'assassinat, pour lesquels crimes ilaétéconëamné. »
Quant à l'abbé Dominique, sa biographies, à lui, n'étaà pas moins détaillée. On le prenait au s(»rtir du séminaife<; on le proclamait un disciple de l'abbé Lamennais, demi la
SS6 SâLVâTOR
dissidence commençait à percer ; puis on en faisait un visiteur de mansardes, répandant, non la parole de Dieu, mais la propagande révolutionnaire; on citait tel sermon de lui qui lui eût valu les remontrances de ses supérieurs, s'il n'eût pas relevé d'un ordre espagnol non encore rétabli en France. On proposait, enfin, de le renvoyer à l'étranger, sa présence à Paris étant dangereuse^ au dire de la congrégation.
En somme, d'après la note que le pauvre bon roi avait sftus les yeux, MM. Sarranti père et fils étaient deux buveurs de sang, tenant à la main : l'un, l'épée qui devait renverser le trône, l'autre, la torche qui devait brûler l'Église.
Il suffisait donc, quand une fois on s'était imprégné de tout ce venin jésuitique, de rejeter les yeux sur cette feuille de papier pour se reprendre à la haine politique, qui, un instant pouvait s'affaisser, et pour revoir d'un seul coup sourdre à nouveau tous les fantômes de la révolution.
Le roi frissonna et jeta un mauvais regard à l'abbé Dominique.
Celui-ci ne se méprit pas au sens de ce regard, et se sentit atteint comme d'un fer rouge. Il releva la tête fièrement, s'inclina sans se baisser, et fit deux pas en arrière, s'apprêtant à sortir.
Un suprême dédain pour ce roi qui repoussait les instinct? de son cœur afin de leur substituer les haines d'autrui, le foudroyant mépris du fort pour le faible, vint, malgré Tabbé Dominique, errer dans ses yeux et sur ses lèvres.
Charles X, à son tour, vit ce sentiment luire comme une flamme, et, Bourbon après tout, c'est-à-dire prompt à la grâce, il eut un de ces remords qu'à certaines heures divait avoir, en regardant Agrippa d'Aubigné, son aïeul Henr. IV.
La vérité, ou tout au moins le doute, lui apparut dai s la demi-teinte; il n'osa point refuser ce que lui demandai ce honnête homme, et rappela l'abbé Dominique au momeuoù celui-ci allait se retirer.
— Monsieur l'abbé, lui dit-il, je n'ai point encore répondu négativement ni afQrmativementà votre demande; mais, s je ne l'ai point fait, c'est que je regardais passer devant mes yeux, ou plutôt dans ma pensée, les ombres des justes injustement immolés.
-* Sire, s'écria Tabbé en faisant deux pas en avant^ il en est temps encore, et le roi n'a qu'à dire un mot.
— Je vous accorde deux mois, monsieur Tabbé, dit le roi en reprenant sa hauteur ordinaire, comme s'il se repentait et s'il rougissait de laisser paraître la moindre émotion; mais, vous entendez? que votre père se pourvoie 1 Je pardonne quelquefois la rébellion contre la royauté; je ne pardonnerais pas la rébellion contre la justice.
— Sire, voudrez-vous me donner le moyen, à mon arrivée, ûe pénétrer jusqu'à vous, à toute heure du jour et de la nuit ?
— Volontiers, dit le roi.
Et il sonna.
— Vous voyez monsieur, dit Charles X à l'huissier qui entra ; reconnaissez-le, et n'importe à quelle heure du jour ou de la nuit il se présentera ici, qu'on l'introduise près de moi. Prévenez-en les gens de service.
L'abbé s'inclina et sortit le cœur plein de joie, sinon de reconnaissance.
Le père et le fils.
Toutes ces fleurs d'espérance qui germent lentement dans ié sein de l'homme, et qui ne donnent leurs fruits qu'à certaines heures, s'épanouirent dans le cœur de l'abbé Dominique au fur et à mesure qu'il mettait le pied sur un degré qjii l'éloignait de la majesté royale et le rapprochait de ses concitoyens.
En se rappelant les faiblesses du malheureux monarque, il lui semblait impossible que cet homme, courbé sous les années, au cœur bon, mais à l'esprit inerte, fût un sérieux
%m 5ALVAT0R
obsiacle à l'oeuvre de cet^e grande déesse qui est en marche depuis que le génie humain a allumé son flambeau, et qu'on appelle la Liberté!
Alors, chose étrai^e, et qui prouvait que, sans doute, son plan était bien arrêté pour l'avenir, tout son passé lui revint iubitement à la mémoire. Il se souvint des moindres détails de sa vie de préfere, de ses irrésolutions indicibles au moment de prononcer ses vœux, de ses combats intimes au moment de recevoir l'ordination ; mais tout avait été vaincu par cet espoir qui, pareil à la colonne de feu de Moïse, lui indiquait sa voie à travers la société, et lui disait que la carrière dans laquelle il pouvait être le plus utile à son pays était la carrière religieuse.
Gomme l'étoile des mages, sa consetenee rayonnait et lui montrait la véritable route. Un seul instant la tempête avait obscurci son ciel, et il avait cesàé Û9 reconnaître son chemin; mais il recommençait à y voir et se remettait en roule, sinon avec une entière confiance, du moins avec la plus ferme résolution.
Il descendit la dernière marche du palais le sourire sur les lèvres.
A quelle pensée secrète, dans une pareille situation, correspondait donc son sourire?
Mais à peine eut- il mis le pied dans la cour des Tuileries, qu'il aperçut la sympathique figure de Salvator, qui, inquiet du résultat de la démarche de l'abbé Dominique, attendait sa sortie dans une fiévreuse anxiété.
Salvator comprit, rien qu'en voyant le visage du pauvre moine, le résultat de sa visite.
•— Bon 1 dit-il, je vois que le roi vous a accordé le sursis que vous lui avez demandé.
— Oui, fit l'abbé Dominique ; c'est un excellent homme, au fond.
— Eh bien, dit Salvator, voilà qui me réconcilie un peu avec lui, voilà qui > fait un peu rentrer en grâce auprès de moi Sa Majesté Charles X. Je lui pardonne ses faiblesses en souvenir de sa bonté native. II faut être indulgent pour çeui qui n'entendent jamais la vérité.
Puis, changeant subitement, de ton :
— Nous retournons, maintenant, à la Conciergerie, n'estepas? dit-il à Tabbé»
^ Oui, répondit simplement celui-ci en serrant la main de son ami.
Ils prirent une voiture qui passait à vide sur le quai, et arrivèrent promptement à leur destinaiion.
A la porte de la sombre prison^ Salvator tendit la main à Dominique, et lui demanda ce qu'il comptait faire en sortant.
•— Quitter Paris à l'instant même.
— Puis-je vous être utile dans le pays où vous irez?
— Pouvez-vous abréger les formalités qui accompagnent la remise d'un passe-port?
^ Je puis vous le faire donner sans aucune formalité. ^ Alors, attendez-moi chez vous : j'irai vous y prendre.
— C'est moi qui vous attendrai ici, dans une heure; vous ma retrouverez à l'angle du quai. Vous ne pouvez rester dans l'intérieur de la prison que jusqu'à quatre heures, et il en est trois.
— Dans une heure donc, dit l'abbé Dominique en pressant de nouveau la main du jeune homme.
Et il disparut sous le sombre guichet.
Le prisonnier avait été conduit dans la cellule qui avait renfermé Louvel, et qui devait renfermer Fieschi. Dominique fut introduit sans difficulté près de lui.
M. Sarranti, assis sur un tabouret, se leva et alla à la rencontre de son fils; celui-ci s'inclina devant lui avec celte déférence dont on accueille les martyrs.
— Je vous attendais, mon fils, dit M. Sarranti.
Et il y avait dans sa voix comme un accent de reproche.
— Mon père, dit l'abbo, il n'y a point de ma faute si je ne suis pas venu plus tôt.
-*- Je le crois, répondit le prisonnier en lui serrant les deux mains.
— Je sors des Tuileries, continua Dominique.
— Vous Sortez des Tuileries?
— Oui, je viens de voir le roi.
— Vous venez de voir le roi, Dominique? dit AL Sarranti étonné, en regardant fixement son fils.
— Oui, mon père.
— Et pourquoi avez -vous été voir le roi? Ce n'est point, à coup sûr, pour lui demander ma grâce.
— Non, mon père, se hàla de dire l'abbé.
— c^u' aviez- vous donc à lui demander, alors ^
— Un sursis.
-- Un sursis I et pourquoi un sursis?
— La loi vous accorde trois pour vous pourvoir en cassasa lion; quand rien né presse l'arrêt de la cour, c'est une L^faire de quarante à quarante-deux jours.
— Eh bien?
>^ Eh bien, j'ai demandé deux mois.
— Au roi?
— Au roi.
— Pourquoi deux mois?
— Parce que deux mois me sont nécessaires pour me procurer les preuves de voire innocence.
— Je ne me pourvoirai pas, Dominique, répondit résolument M. Sarranti.
— Mon père I
— Je ne me pourvoirai pas... c'est une résolution prise, et j'ai défendu à Emmanuel de se pourvoir en mon nom.
— Mon père, que me dites-vous?
— Je dis que je refuse toute espèce de sursis ; j'ai été condamné, je veux être exécuté, j'ai récusé mes juges, non pas le bourreau.
— Mon père, écoutez-moi I
— Je veux être exécuté... j'ai hâte d'en finir avec les tortures de la vie et l'iniquité des hommes.
— Mon père, murmura tristement l'abbé.
— Je sais, Dominique, tout ce que vous pourrez me dire à ce sujet, Je sais les reproches que vous avez le droit de tnc faire.
— Oh I mon vénéré père I dit l'abbé Dominique en rougissant, si cependant je vous suppliais à genoux...
— Dominique!
-- Si je vous disais que cette innocence que jp vous promets, je la produirai, aux yeux des hommes, aussi pure que ce jour de Dieu qui vient jusqu'à nous à travers les borreauv de cette prison...
— Eh bien, mon fils, cette innocence, après ma mort, n'en éclatera que plus brillante et plus lumineuse; je no demanderai pas de sursis, je n'accepterai poinl de grâce!
— Mon père! mon père! s'écria Dominique désespéré, ne persistez pas dans ce^t^ résolution, qui est votre mort, et
SALVATOR Ui
qui sera le désespoir de ma vie, à moi, et peut-être la perte inutile de mon âme.
— Assez! dit Sarranti.
— Non, point assez, mon pèrel.*. reprit Dominique en se laissant elTectivement glisser sur ses genoux, et en pressant entre ses mains les mains de son père, qu'il couvrait de baisers et de larmes.
M. Sarranti essaya de détourner la tête, et retira ses mains.
— Mon père, continua Dominique, vous refusez, parce que vous ne croyez pas à mes paroles; vous refusez, parce que cette mauvaise idée vous vient, que j'emploie un subterfuge pour vous disputer à la mort et pour ajouter deux mois à votre existence, si noble et si bien remplie, que vous sentez pouvoir mourir à quelque heure et à quelque âge que ce soit, et que vous mourrez, aux yeux du juge suprême, plein de jours et d'honneur.
Un sourire mélancolique, et qui prouvait que Dominique avait rencontré juste, erra sur les lèvres de M. Sarranti.
— Eh bien, mon père, continua Dominique, je vous jure, moi, que les paroles de votre fils ne sont pas de vaines paroles; je vous jure que j'ai là — et Dominique mit la main sur sa poitrine — que j'ai là les preuves de votre innocence!
— Et tu ne les a pas produites t s'écria M. Sarranti en reculant d'un pas, et en regardant son fils avec un étonnement qui tenait de la défiance; et tu as laissé rendre contre ton père un jugement; tu as laissé condamner ton père à une mort infâme, ayant là — et M. Sarranti allongea le doigt vers la poitrine du moine — ayant là les preuves de l'innocence de ton père?...
Dominique étendit la main.
— Mon père, aussi vrai que vous êtes un homme d'honneur; aussi vrai que je suis votre fils, si j'avais fait usage de ces preuves, si je vous eusse sauvé la vie, sauvé l'honneur à l'aide de ces preuves, mon père, vous m'eussiez méprisé, et seriez mort plus cruellement de votre mépris que vous ne mourrez jamais par le fer du bourreau.
— Mais, si tu n'as pas pu donner ces preuves aujourd'hui, comment pourras-tu les donner un jour?
— Mon père, c'est là un second secret que je ne puis pas davantage vous révéler, un secret nui est entre moi et Dieu.
î« SALYATOR
— Mon ûls, dit l6 condamné d'uae voix bfè^e, il y a daas tout cela trop de mystère pour moi. Je n'accepte jamais que ce que je puis comprendre; je ne comprends pas: en conséquence, je refuse.
Et, reculant d'uQ pas et faisant signe au moine de se relever :
— Assez, Dominique ! dit-il; épargnez-moi toute discussion, et passons les dernières heures que nous avons encore à rester ensemble sur la terre, le plus doucement que nous pourrons.
Le moine poussa un soupir; il savait que, ces paroles une fois prononcées par son père, il n'avait plus rieo à espérer.
Et, cependant, en se relevant, il rêvait par quel retour il pourrait obtenir, de Thomme inflexible qu'il appelait son père, un changement de résolution.
M. Sarranti montra un tabouret à Tabbé Dominique, fit, avec un reste d'agitation, trois ou quatre tours dans l'étroite cellule; puis, ayant apporté un tabouret près de sou fils, et s'étant assis lui-même, il recueillit ses esprits, et parla ainsi au pauvre moine, qui Técoutait la tête basse et Je cœur serré :
~ Mon fils, avec le regret de nous séparer, il me reste, au moment de mourir, une sorte de repentir, ou plutôt de crainte d'avoir mal employé ma vie.
— Ohl mon père! s'écria Dominique en relevant la tête et en essayant de prendre les mains de son père, queceluici retira, moins par un mouvement de froideur que, au contraire, pour ne pas donner à son fils cette prise magnétique sur lui. <
Sarranti reprit:
— Et, en eiTet, écoutez-moi bien, Dominique, et jugez^ moi.
— Mon père 1
— Jugez-moi, je le répète... A votre avis, —car je me; plais à le dire, mon fils, vous êtes ua homme de haute mo-\ ralite, — à votre avis, ai-je bien ou mal employé l'intelligence que Dieu m'avait donnée pour être utiie aux auU'es?.. Parfois, je doute... écoutez-moi... et il me semble que cette Intelligence ne leur a servi de rien. Autre chose est de concourir autant qu'il est en soi à l'œuvre de civilisation que
nous sommes, les uns et les autres, appelés à faire progresser; autre chose est de dévouer sa vie à une seule idée, ou plutôt à un seul homme, si grand que Thomme soit.
•—Oht mon pèret s'écria le moine fixant un œil ardent sur M. Sarranti.
— Écoutez-moi, mon fils, insista le prisonnier. Eh bien, j'ai, comme je vous le disais, un moment de doute, et je crains de m'étre trompé de chemin. Sur le'^point de quitter ce monde, je fais mon examen de conscience, et j'ai du bonheur à le faire devant vous. Croyez-vous que cette énergie que j'avais en moi eût pu être mieux employée? Ai-je fait le meilleur usage que je pouvais faire des facultés dont Oieu m'avait doué, et, m'étant proposé une tâche, l'ai-je bien accomplie? feépondez-moi, Dominique.
Pour la seconde fois, Dominique se laissa glisser aux genoux de son père.
— Mon noble père, dit-il, je ne connais pas, sous le ciel, un homme qui ait, plus loyalement et phis généreusement que vous ne Tavez fait, dépensé ses forces au service d'une cause qui lui semblait juste et bonne; je ne connais pas de probité plus haute que votre probité, de dévouement moins intéressé que votre dévouement. Oui, mon noble père, vous avez accompli votre tâche au point de vue où vous vous Tétiez imposée, et la cellule où nous sonlmes à cette heure est le témoignage matériel dé votre grandeur d'âme et de votre sublime abnégation.
— Merci, Dominique, répondit M. Sarranti ; et, si quelque chose me console de la mort, c'est la pensée que mon fîls a le droit d'être fler de ma vie. Je vous quitterai donc, mon seul et unique enfant, sans remords, sinon sans regrets. Et, pourtant, j'avais encore des forces au service de la patrie ; j'étais à peine, — il me semble cela aujourd'hui, —jetais à peine à la moitié de ma lâche, et je croyais entrevoir, — dans un lointain obscur, mais que cependant il me serait possible d'atteindre, —je croyais entrevoir le rayon lumineux d'une vie meilleure, quelque chose comme la délivrance de mon pays, et, qui sait ? peut-être, à la suit© de la délivrance de mon pays, l'affranchissement des nations l
— Ah! mon père, s'écria Tabbé, ne le perdez point de vue, je vous en supplie, ce rayon lumineux; car là est la colonne de feu qui doit conduire la fVance à la terre pro-
mise. Mon père, écoutez-moi, et que Dieu mette la persuasion dans la bouche de son humble ministre.
M. Sarranli passa la main sur son front humide, comme pour le dégager des nuages matériels qui pouvaici< obscur cir sa pensée et empêcher la parole de son fils d'arriver jusqu'à son esprit.
— A votre tour, écoutez-moi, mon père; vous avez, d'un seul mot, éclairé tout à l'heure la question sociale à laquelle les hommes généreux, quels qu'Us soient, dévouent leur vie; vous avez dit : L'homme et Vidée.
M. Sarranti, les yeux fixés sur Dominique, fit un signe d'assentiment.
— L'homme et Vidée, tout est là, mon père 1 L'homme, dans son orgueil, croit être le maître de l'idée, tandis que, au contraire, l'idée est maîtresse de l'homme. L'idée, ô mon père, est la fille de Dieu, et Dicru lui a donné, pour accomplir son œuvre immense, les hommes comme des instruments... Écoutez bien ceci^ mon père; parfois je deviens obscur...
• A travers la période des temps, l'idée, comme un soleil, rayonne» éblouissant les hommes, qui en ont fait leur dieu. Voyez-la naître où naît le jour ; là où est l'idée, est la lumière; dans tout le reste est la nuit.
» Lorsque l'idée apparut au-dessus du Gange, et se leva derrière la chaîne de l'Himalaya» éclairant cette civilisation primitive dont nous n'avons conservé que des traditions, ces villes aïeules dont nous ne connaissons plus que les ruines, ses flammes rayonnèrent autour d'elle, et éclairèrent, en même temps que l'Inde» toutes les nations voisines; seulement, l'intensité de la lumière était là où était l'idée. L'É- «rypte, l'Arabie et la Persef étaient dans la demi-teinte ; le reste du monde, dans l'obscurité : Athènes, Rome, Carhage, Cordoue, Florence et Paris, ces foyers à venir, ces .hares futurs, n'étaient pas encore sortis de terre, et Ton ignorait jusqu'à leur nom.
» L'Inde accomplit son œuvre de civilisation patriarcale; Cette mère du genre humain, qui avait pris pour symbole Ifl vache aux intarissables mamelles, passa le sceptre à l'É" gypte, à ses quarante nomes» à ses trois cent trente rois, à ses vingt-six dynasties. On ne sait pas ce qu'avait duré l'Inde; l'Egypte dura trois mille ans. Elle enfanta la Grèce ;
après le gouvernement patriarcal et le gouvernement théocratique, le gouvernement républicain. La société antique était arrivée à la perfection païenne.
» Puis vint Rome; Rome, la ville privilégiée, où l'idée devait se faire homme et régner sur l'avenir... — Mon père, inclinons-nous tous les deux : je vais prononcer le nom de ce juste qui mourut non-seulement pour les justes que Ton devait immoler après lui, mais encore pour les coupables; mon père, je vais prononcer le nom du Christ... * Serrant! baissa la tête ; Dominique se signa.
— Mon père, continua le moine, au moment où le Juste jeta gon dernier cri, le tonnerre gronda, le voile du temple se déchira, la terre s'entr'ouvrit... Celte gerçure, qui alla d'un pôle à l'autre, fut l'abîme qui séparait le monde ancien du nouveau. Tout était à recommencer, tout était à refaire; on eût cru que Dieu, l'infaillible, s'était trompé, si, de place en place, comme des phares allumés à sa propre lumière, on n'eût, reconnu ces grands précurseurs qu'on appelle Moïse, Eschyle, Platon, Socrate, Virgile et Sénèque.
• L'idée avait eu avant Jcsus-Christ son nom antique: CiviUmUm', elle eut après Jésus-Christ son nom moderne : Liberté, Dans le monde païen, la liberté n'était point nécessaire à la civilisation : voyez l'Inde, voyez l'Egypte, voyez l'Arabie, voyez la Perse, voyez la Grèce, voyez Rome... Dans le monde chrétien, il n'y a pas de civilisation sans la liberté : voyez tomber Rome, voyez tomber Carthage, voyez tomber Grenade, voyez naître le Vatican.
— Mon filS; demanda Sarranti avec une espèce de doute, le Vatican est-il bien le temple de la Liberté ?
— Il le fut du moins jusqu'à Grégoire VU... Ahl mon père, c'est ici qu'il faut de nouveau séparer l'homme de l'idée! L'idée, qui échappe aux mains du pape, passe aux mains du roi Louis le Gros, lequel achève ce que Grégoire VU a commencé. La France va continuer Rome; c'est dans cette France, qui balbutie à peine le mot ccmmune-, c'esf' dans cette France, dont la langue se forme, chez laquelle le
' servage va être aboli à son tour; c'est dans cette France que se débattront désormais les destins du monde 1 Rome n'a plus que le cadavre du Christ : la France a sa parole, son verbe, son àme, — l'idée! Voyez-la surgir sous le nom de
commme,.. Commune, c'est-à-dire droits dtt peuple, démo* eratie, liberté!
> mon pèref les hommes croient <;u'iis usent les idées, tandis que, au contraire, c'est l'idée qui use les hommes.
» Écou(ez-moi, mon père, car c'est au moment où vous sacrifiez votre vie à votre croyance, qu'il faut faire la lumière autour de cette croyance, pour que vous voyiez bien si le flambeau allumé par vous vous a conduit où vous vouliez aller...
-»- J*écoute, répondit le condamné en appuyant sa main sur son front comme pour l'empêcher d'éclater devant la Minerve qu'il sentait s'agiter tout armée sous la voûte de son cerveau.
— Les événements diffèrent, continua le moine-; mais ridée est la même. Après la Commune, viennent les ^Mtouveaux; après les pastoureaux, vient la Jaogu^m; après la Jacquerie, viennent \Q%maMotim; après les maillotins, vient la Giierre du bien public; après la Guerre du bien public, la Ligue; après la ligue, la Fronde; après la Fronde, la Bév(h hUion française. £h bien, mon père, toutes ces révoltes, ^ qu'elles s'appellent Commune, pastoureaux, Jacquerie, maillotins. Guerre du bien public. Ligue» Fronde, Révolution, — c'est ridée toujours, Tidce qui se transforme, mais qui, à chaque transformation, grandit.
> La goutte de sang qui tombe de la langue du premier homme qui crie : CommuMey sur la place publiqiiie de Cambrai, et à qui on coupe la langue comme à un blasphémateur, cette goutte de sang, c'est la source de la démocratie; source d'abord, puis ruisseau, puis torrent, puis rivièce» puis fleuve, puis lac, puis océan!
^ Maintenant, mon père, voyons naviguer sur cet océan ce Idiote, élu du Seigneur, qu'on appelle Napoléon le Grand...
Le condanmé, qui n'avait jamais entendu de semblables l^aroies, se recueillit et écouta.
Le moine continua en ces termes :
— Trois hommes, trois élus» avaient été choisis de tout temps dans la pensée du Seigneur pour être les instruments de l'idée, et pour tailler comme il l'entendait l'édifice du monde chrétien : ces trois hommes 8ontCésar,Charlemagne, Napoléon. Et remarquez, mon père, que chacun de ces trois
SALVATOa 24T
homm^ ignore ce qu'il fait, et semble rêver juste le contraire de ce qu'il accompîft : César, païen, prépare le chrislianisme; Chtirlemagne, barbare, prépare la eivilisalioa; Napoléon, despote, prépare h Kberté.
1 Ces trois hommes viennent à huit cents ans de distance i'un de l'autre. Mon père, ce sont trois aspects humains différents, mais c^est la même âme qui les anime, — ridée.
9 César, païen, réunit par la conquête les peuples en un seul fiaisceau, afin que sur cette gerbe d'hommes se lève le Christ, soleil fécondant le monde moderne, et que, sous le successeur de César, se lève le Christ.
» Chartemagne, barbare, établit la féodalité, cette mèfe de la civilisation, et brise contre les barrières de son vaste empire la migration de peuples plus barbares encore lue lui.
> Napoléon... Permettez, mon père, qu'à l'égard de Napoléon, je développe phis longuement ma théorie. Ce ne sont point des paroles vaines que je vous dîfe, et, je l'espère bien, ' elles me conduisent, au contraire, au but où j'aspire.
» Lorsque Napoléon, ou plutôt Bonaparte, — car. le géant a deux noms, comme il a deux faces, — lorsque Bonaparte apparut, la France était lancée par la Révolution tellement en dehors des autres peuples, qu'elle avait dérangé Téquilibre des nations. Il fallait un Alexandre à ce Bueéphalo, un Androclès à ce lion. Bonaparte se présenta, avec sa double nature populaire et aristocratique, en face de cette folle de liberté, qu'il fallait enchaîner pour guérir, — Bonaparte était en arrière de l'idée en France, mais en afvnnt lies idées des autres peuples.
» Les rois ne virent pas en lui ce qu'il y avait en hii; les rois sont parfois aveugles : les insensés lui firent la guerre.
» Alors, Bonaparte — Thomme de l'idée — prit ce qu'il y avait en France de plus pur, de plus intelligent, de plus progressif parmi ses enfants; il en forma des bataillons, — bataillons sacrés qu'iltépandil sur l'Europe. — Partout, ces bataillons de l'idée portent la miert aux ms Gt la vie aux peuples; partout où passe l'espri* de la France, la liberté fait, à sa suite, un pas gfgantesqiae, jetait au vent les ré* volutions, comme un semeur jette le blé.
» Napoléon Uy^he ^n 1815, et déjà la moisson qu'il ^ préparée est> sur certains sols, bo>nne à fam. Ainsi, en
1818, — rappelez-vous les dates, mon père, — les grandsduchés de Bade et de Bavière demandent une constiiution, et robtlennent; en 1819, le Wurtemberg réclame une constitution, et l'obtient; en 1820, révolution et constitution des certes d'Espagne et de Portugal; en 1820 encore, révolution et constitution deNaples et du Piémont; en 1821, Insurrection des Grecs contre la Turquie; en 1823, institution d'états en Prusse.
9 L*homme est prisonnier, l'homme est enchaîné sur le rocher de Saint-Hélène, l'homme est mort, l'homme est déposé au tombeau, l'homme repose sous sa pierre sans nom; mais l'idée est libre, mais l'idée lui survit, mais l'idée est immortelle I
> Une seule nation, une seule, avait, par sa position topographique, échappé à riniluence progressive de la France, trop éloignée qu'elle était pour que nous songeassions jamais à mettre le pied sur son territoire. Napoléon rêve la destruction des Anglais dans l'Inde par son union avec la Russie... A force de fixer les yeux sur Moscou, il finit par s'habituer à la distance; la distance disparaît peu à peu, par un effet d'optique sublime et insensé tout à la fois. Un prétexte, et nous cçnquérons la Russie, comme nous avons conquis Tltalie, l'Egypte, l'Allemagne, l'Autriche et l'Espagne. Le prétexte ne manquera pas plus qu'il ne manquait au temps des croisades, où nous allions emprunter la civilisation à l'Orient. Dieu le veut : nous porterons la liberté au Nord. Un vaisseau anglais entre dans le port de je ne sais quelle ville de la Baltique, et voilà la guerre déclarée par Napoléon à l'homme qui, deux ans auparavant, en s'inclinant devant lui, s'appliquait ce vers de Voltaire :
L'amitié d'un grand homme est on bienfait des dieux 1
» Et, d'abord, il semble, à première vue, que la prévoyance de Dieu échoue contre l'instinct despotique d'un homme. La France entre dans la Russie, mais li^ Russie recule devant la France; la liberté et l'esclavage ne seront point mis en contact. Nulle semence ne germera sur cette terre glacée; car devant nos armées reculeront non-seulement les armées, mais encore les populations ennemies. C'est un pays désert que nous envahissons, c'est une capl-
taie incendiée qui tombe entre nos mains; et, lorsque nous entrons dans Moscou, Moscou est vide, Moscou est en flammes I
> Alors, la mission de Napoléon est accomplie, et le moment de sa chute est arrivé; car la chute de Napoléon va être aussi utile à la liberté que l'avait été l'élévation de Bonaparte. Le czar, si prudent devant l'ennemi vainqueur, sera imprudent peut-être devant l'ennemi vaincu : il avait reculé devant le conquérant, voyez, voyez, mon père, il s'apprête à suivre le fuyard...
» Dieu relire sa main de Napoléon... Depuis trois ans, son bon génie, Joséphine, ne s'est-il pas éloigné de lui, pour faire place à Marie-Louise , l'incarnation du despotisme? Dieu retire donc sa main de Napoléon; et, pour que l'intervention céleste soit bien visible, cette fois, dans les choses humaines, ce ne sont plus des hommes qui combattent des hommes; l'ordre des saisons est interverti, la neige et le froid arrivent à marches forcées; ce sont les éléments qui tuent une armée.
» £t voilà que les choses prévues par la sagesse du Seigneur arrivent. Paris n'a pu porter sa civilisation à Moscou : Moscou vient la demander à Paris*
> Deux ans après l'incendie de sa capitale, Alexandre entrera dans la nôtre; mais son séjour y sera de trop courte durée : ses soldats n'ont fait que toucher le sol de la France; notre soleil, qui devait les éclairer, ne les a qu'ébloui».
» Dieu rappelle son élu; Napoléon reparait; le gladiateur rentre dans l'arène, combat, tombe et tend la gorge à Waterloo.
> Alors, Paris rouvre ses portes au czar et à son armée sauvage. Cette fois, l'occupation retiendra trois ans, aux bords de la Seine, ces hommes de la Neva, du Voiga et du Don; puis, tout empreints d'idées nouvelles et étranges, balbutiant les noms inconnus de civilisation, d'affranchissement et de liberté, ils retourneront dans leur pays sauvage, et, huit, ans après, une conspiration républicaine éclatera à Saint-Pétersbourg... Tournez les yeux vers la Russie, mon père, et vous verrez le foyer de cet incendie fumant encore sur la place du Sénat.
» Mon père, vous avez consacré votre vie àl'homme-idée: l'homme est mort, l'idée vit. Vivez à votre tour oour l'idée!
tSO SALVATOR
— Que dites- vous, mon fils ? s'écria M. SarraDti en rega^ dant Dominique avec des yeux où se peignaieoit à la fois i'étonnement et la joie, la surprise et la fierté.
— Je dis, mon père, qu'après avoir si vaillamment combattu, vous ne voudrez pas quitter la vie avant. d'avoir entendu sonner les heures des indépendances fii4ures. Meo père, le monde s'agite ; la France est en travail eomme une montagne volcanique; encore quelques années^ quelques mois peut-être, et la lave va sortir du cratère, engloutissant sur son passage, comme des villes maudites, toutes les ser* vitudesy tous les abaissements d'une société condamnée à faire place à une société nouvelle.
— Répète ces paroles, Dominique I s'éeria le Corse en* thousiaste, dont les yeux étincelèrent de joie en entendant sortir de la bouche de acm fils ces prophétiques et consolantes paroles, précieuses pour lui comme une rosée de diamants; répète ces paroles... Tu fais partie de quelque société secrète, n'est-ce pas, et tu sais le mot de l'avenir?
— Je ne fais partie d'aucune société secrète, mon père, et, si je sais le mot de l'avenir, c'est que je l'ai lu dans le passé. J'ignore si quelque complot se trame dans l'ombre; mais ce que je sais, c'est qu'une conspiration teute-^puisaante est éclose en face de tous, en plein soieil : c'est la conspiration du bien contre le mal, et les deux combattants sont en présence; temonde attend... Vivez, mon père! vivez!
— Oui, Dominique, s'écria M. Sarranti en tendent la main à son fils, vous avez raison; je désire \\\Te maintenant; mais comment vivre, puisque je suis condamné?
— Mon père, cela me regarde.
— Pas de grâce, entends^u bien, Dominique? Je ne veux rien recevoir de ces hommes qui, pendant vingt ans, ont ^mbattu contre la France.
— Non, mon père; rapportez- vous-en à moi,poiir garder l'honneur de la famille. On ne vous demande qu'une chose: ô^estde vous pourvoir; un innocent n'a pas de grâce à
emander.
— Que! est donc votre projet, Dominique?
— Mon père, à vous comme aux autres, je dois le tair^
— C'est un secret ?
— Profond, inviolable. ^
SALVATOR ISl
— - Même pour toQ père» Domiaique?
Dominique prit la main de son père, et la baisa respectueusement.
— Même pour mon père 1 dit-il.
— N'en parlons plus» mon fils... Quand tous reverrai-je?
— Dans cinquante jours» mon père... plus tôt peut-être» mais pas plus tard.
— Je ne vous verrai pas d'ici à cinquante jours? s'écria M. Sarranti avec effroi.
Il commençait à craindre de mourir.
— J'entreprends à pied un long pèlerinage... Receve? mes adieux; je partirai dès ce soir» dans une heure, pour ne plus m'arrêter jusqu'au retour... Bénissez- moi, mon père!
Un sentiment de sublime grandeur se répandit sur le visage de M. Sarranti.
— Que Dieu t'accompagne pendant ton douloureux pèlerinage» noble cœur! — dit-il en élevant les mains au-dessus de la tête de son fils; -r qu'il te préserve des embûches et des trahisons» et qu'il te ramène pour ouvrir la porte de ma prison» que celle porte donne sur la vie ou sur la mort !
Puis» prenant entre ses deux mains la tête du moine agenouillé, il la regarda avec une tendresse orgueilleuse, une suprême fierté; et, lui baisant le Iront, il lui fit signe de sortir, de peur, sans doute, que les émotions dont son cœur était plein ne s'exhalassent en sanglots.
De son côté» le moine, qui sentait ses forces défaillir, se retourna pour dérober à son père la vue des larmes qui jaillissaient de ses yeux, et iïoriit précipitamment.
XXVUI
Le passe-port.
Quatre heures sonnaient au moment où l'abbé Dominique niellait le pied hors de la Coiicieiucrie.
A la porte, le moine retrouva Salvator.
Le jeune homme vit le trouble où était Tabbé, devina ce qui se passait dans son âme, et comprit que, lui parler de son père, c'était raviver sa blessure. Aussi ne lui dit-il rien autre chose que ces mots:
— - Et, maintenant, que comptez- vous faird?
■— Je pars pour Rome.
— Quand?
— Le plus tôt possible.
— Vous faut-il un passe-port ?
-— Peut-être ma robe pourrait-elle m'en tenir lieu; maih n'importe, pour ne subir aucun retard, je préfère en avoir un.
— Allons chercher un passe-port; nous sommes à deux pas de la Préfecture, et, grâce à moi, vous n'aurez pas, je crois, longtemps à attendre.
Cinq minutes après, ils entraient dans la cour de la Prélecture.
Au moment où ils franchissaient le seuil de la porte du bureau des passe-ports, un homme se heurta contre eux dans le sombre corridor.
Salvator reconnut M. Jackal.
— Recevez mes excuses, monsieur Salvator, dit l'homme de police en reconnaissant le jeune homme; je ne vous demande pas, cette fois, par quel hasard j'ai le bonheur de vous rencontrer.
— Et pourquoi ne me le demandez-vous pas, monsieur Jackal ?
— Mais parce que je , le sais.
— Vous savez ce qui m'amène ici?
— N'est-ce pas mon état de tout savoir ?
— Alors, je viens ici, cher monsieur Jackal...?
— Pour chercher un passe-port, cher monsieur Salvator.
— Pour moi ? demanda en riant Salvator.
— Non,.> mais pour monsieur, répondit M- Jackal en dé« signant du doigt le moine.
— Nous sommes à la porte du bureau ; frère Dominique est avec moi ; vous savez que mon état me retient à Paris; il n'est donc pas didicile de deviner, cher monsieur Jackal, que je viens chercher un passe-port, et que ce passe-porl est pour monsieur.
— Oui; mais ce qui Tétait davantage, c'était de prévoir votre désir.
— Ah ! ah t.. . Et vous l'avez prévu?
— Autant qu'il a été permis a ma pauvre petite perspicacité de le faire.
— Je ne comprends pas.
— Voulez-vous me faire l'amitié de me suivre avec M.Tabbé, cher monsieur Salvator ? Alors vous comprendrez peutêtre.
— - £t où désirez- vous que nous vous suivions?
— Mais dans la salle où l'on délivre les passe-ports. Vous trouverez celui de M. l'abbé tout préparé 1
— Tout préparé ? fit Salvator d'un air de doute.
— Oh I mon Dieu, oui, répondit M. Jackal avec cette bonhomie qu'il savait si bien étendre sur son visage.
— Même avec le signalement?
— Même avec le signalement. Il ne doit y manquer que la signature de M. l'abbé.
Ils étaient arrivés devant le bureau du fond qui fait face à la porte.
— Le passe-port de M. Dominique Sarranti, dit M. Jackal au chef de bureau, enfermé dans une petite cage de bois.
— Le voici, monsieur, répondit le chef de bureau en tendant le passe-port à M. Jackal, qui le fit passer au moine.
— C'est bien cela, n'est-ce pas? continua M. Jackal, tandis que Dominique jetait sur le papier officiel un regard étonné.
—Oui, monsieur, répondit l'abbé ; en effet, c'est bien cela. — - Eh bien, dit Salvator, il ne nous reste plus, maintenant, qu'a le faire viser par monseigneur le nonce.
— C'est chose facile, répondit M. Jackal en puisant profondément dans sa tabatière, et en aspirant avec volupté une prise de tabac.
— Mais c'est un véritable service que vous nous rendez là, cher monsieur Jackal, dit Salvator, et je ne sais comment vous en témoigner ma reconnaissance.
— Ne parlons plus de cela; les amis de nos amis ne sont- Us pas nos amis?
Et M. Jackal prononça ces mots avec un tel mouvement d'épaules, avec un tel accent de bonhomie, que Salvator le regarda, plein de doute,
964 SALYâT^R
Il y avait des moments où il était tout prêt à prendre M. Jackal pour un philanthrope exerçant son état d-homoie de police par amour pour rhumanité.
Mais, juste en ce moment, M. Jadial lui jetait en deseous un de ces regards qui attestaient sa parenté avec Ranimai que rappelait son nom.
Puis, faisant sigae>à Dominique de l'&ttendpe :
— Deux mots, cher monsieur Jackal, dit^^il.
— Quatre, monsieur Salvator... six, tout ur vocabulaire; c'est un si grand plaisir pour moi de causer avec vous, q«ie, quand j'ai ce bonheur-là, je voudrais que la converaàtioa ne finit jamais.
— Vous êtes bien bon, fit Salvator*
Et, malgré sa répugnance intérieufepour'eette espèce de compagnonnage, il prit le bras de Tbommetée police.
— Voyons, cher monsieur Jai^kal, dites* moideuxi^hoaea...
— Avec grand plaisir, cher SKMOidieur Salvator.
— Dans quelle intention avez«vous préparé ce passe^port ?
— C'est la premiètre des deux cho&es que vûus a^vez* à ne demander?
— Oui. *
— Mais dans Tintention de vous être agréable.
— Merci... Maintenant, comment avez-voussu que vous me seriez agréable en prppatant un paase-poi^tau nom 4le M. Dominique .Sarraatï?
— Parce que M. Dominique Sarraatiestvsofereaisi, amtaiBt que j'en ai pu juger le jour où vous l'avez rencontré près du lit de M. Golomban.
^ Très-bien I Mais comment avez-vous deviné quULaUait faire un voyage ?
•* Je ne Tai pas deviné : il Ta dit luit- même à Sa Majesté en lui demandant un sursis de cinquante jours.
— Mais i* n'a point dit à Sa Majesté où il allait.
— • Ohl belle malice, cher monsieur Salvator 1 M. Domi- .Sarranti.deuiande au roi un sursis de cinquante iours pour faire un voyagedeitrols cent cinquante lieues. Or, combien ya-t-il de Paris à dEtome? -ïrme cents kilomètres, par Ja route de Sienne, quatorze cent trente kilo motjre^i pan ia roule de Pérouse; la moyenne est donc de trois cent cinquante lieues. A qui M. Sarrauti peut^il avoir affaire dans les circonstances où il se trouve? Au pape^ car il est moine : le
sàlvàtor ihii
pape est le roi des «mines; et votre tifhi ya è Rome essayer d'intéresser le rot des moines à «on père, afin que celui-ci demande sa gràee au roi de France ; yoilà tout, cher monsieur Salvator. Je pourrais vous laisser croire que je suis magieien ; j'aime mieux vous dire tout simplement la vérité. tfainteuent, vous voyez, le premier yenu aurait, en mwrehantdedé(ktôtons en déductions^ mené la chose ë son but aussi habilement que moi. M. Doikiifri<q«roii'a donc pkis qu*à me remeroier en votre nom «t au^ten, et à partir pour Rome.
— Eh bien, dit S^alvailor, c*est«o<jTfîl va feife. Pttis, appelant le moine :
— Mon cher Dominique, dit-il, voici ^M. lackal prêt à re* eevoir vos remerciments.
Le moine s'approcha^ remercia M. ladcal, qui reçut les compliments de Dominique avec la même bonhomie et la Etême simplicité dont il avait fait montre pendant toute cette acène.
Les deux amis sortirent de la Fracture.
Us firent une centaine de pas en silence.
Au bout de cent pas, l'abbé Dominique a'arrôia et posa sa main sur le bras de Salvator pensif.
— Je suis inquiet, mon ami, dil^il.
— Et moi aussi, répondit Salvator.
— La prévenance de cet homme de poMee «e 'me parait pas naturelle.
— Ni à moi non qplm... Mais continuons notre chemin; nous sommes probabieinent suivis et épiés.
— Quel intérêt croyez^vous qu'il ait eu à faciliter ainsi mon voyage ? dit l'abbé obéissant à l'injonction de Salvator.
— -Je ne sais; mais jecrois, comme vous, qu'il en a eu un.
— Ce qu'il a dit de son désir de vous être agréable, y croyez-vous?.
— Eh! mon Dieu, c'est possible à la rigoeur : c'est un beiminie:étRaQge, qui est pris parfois, on ne sait pourquoi ni comment, de ««iHiamits <|ui.na semblent point appartenir à son état. Une nuit que je revenais à travers les quartiers perdus de la ville, j'entendis, *- dans une de ces rues <|ui n'ont point de nom, ou plutôt qui en ont un sinistre, — j'entendis, au bout de la rue de la Tuerie, près de la rue de la Vieilie-LanternCy des ciis étouffes. Je suds toujours armé, —
256 ÇâLYATOR
VOUS devez comprendre pourquoi, Dominique; —je m'élançai du côté où j'entendais ces cris. Je \% du haut de l'escalier visqueux qui conduit de la rue de la Tuerie à la rue de la Vieille-Lanterne, un homme qui se débattait au milieu de trois hommes, lesquels essayaient, par la porte ouverte d'un égout, de rent?aîner vers la Seine. Je ne pris pas le temps de descendre l'escalier : je me glissai par-dessous la balustrade, et me laissai tomber dans la rue. J'étais à deux pas du groupe; un de ceux qui le formaient s'en détacha et vint à moi le bâton levé. Il roula à l'instant même daus i'égout, tué d'un coup de pistolet. A cette vue, au bruit de la détonation, les deux autres hommes s'enfuirent, et je me trouvai avec celui au secours duquel la Providence m'avait si miraculeusement envoyé. C'était M. Jackal. Je ne le connaissais alors que de nom — comme tout le monde le connaît. Il me dit qui il était, et comment il se trouvait là : il devait opérer une descente dans un mauvais garni qui se trouve dans la rue de la Vieille-Lanterne, à quelques pas de l'escalier; étant arrivé un quart d'heure avant ses agents, il se tenait caché contre la grille de l'égout, quand, tout à coup^ la grille s'était ouverte, et trois hommes s'étaient jetés sur lui. Ces trois hommes étaient en quelque sorte les délégués de tous les voleurs et de touà les assassins de Paris, fesquels avaient juré de se débarrasser de M. Jackal, dont la surveillance était un fléau pour eux. Et, en effet, ils allaient tenir leur promesse, et s'en débarrasser, quand, par malheur pour eux, et surtout pour celui d'entre eux qui râlait à mes pieds, j'étais arrivé au secours de M. Jackal... Depuis ce jour, M. Jackal me garde une certaine reconnaissance,' et me rend, à moi et à mes amis, tous les petits services qu'il peut me rendre sans manquer à son devoir de chef de la police de sûreté.
— Alors, il est possible, en effet, dit l'abbé Dominique, qu'il ait eu l'intention de vous être agréable.
— C'est possible, mais rentrons. Voyez cet homme ivre : il nous suit depuis la rue de Jérusalem; aussitôt que nous serons de l'autre côté de la porte, il sera dégrisé.
Salvator tira une clef de sa poche, ouvrit la porte de l'allée, fit passer Dominique le premier, et referma la porte derrière lui.
Roland avait flairé son maître; aussi les deux jeunes gens
trouvèrent-ils le chien au premier étage et Fragola attendant Salvator à la porte de leur appartement.
Le dîner était prêt; car le temps s'était écoulé au milieu de ces divers événements, et il était plus de six heures.
Quoique grave, le visage des deux hommes était calme. Il ne s'était donc rien passé de réellement fâcheux.
Fragola interrogea Salvator du regard.
— Tout va bien l dit celui-ci avec un demi-sourire. ,
— M. l'abbé nous fait l'honneur de partager notre dinar? demanda Fragola.
-Oui.
Et Fragola disparut.
— Maintenant, dit Salvator, donnez-moi votre passe-port, mon frère.
Le moine tira de sa poitrine le passe-port plié.
Salvator le déplia, l'examina avec soin, le tourna et le retourna, mais sans y remarquer rien de suspect.
Enfin, il l'appliqua contre une vitre.
A travers la transparence du papier, une lettre invisible dans toute autre position que celle où ce papier avait été mis par Salvator, se dessina.
— Tenez, dit Salvator, voyez-vous?
— Quoi ? demanda l'abbé.
— Cette lettre.
Et il montra la lettre du doigt.
— Une S ?
— Oui, une S; comprenez- vous?
— Non.
^ Une S est la première lettre du mot surveillance.
— Eh bien?
— Eh bien, cela veut dire : « Au nom du roi de France, moi, Jackal, homme de confiance de M. le préfet de police, e recommande à tous les agents français, dans Tintérét de
•£â Majesté, et à tous les agents étrangers, dans l'intérêt de leurs gouvernements respectifs, de suivre à la piste, de surveiller, d'arrêter sur sa route, et même au besoin d'appréhender ati corps l'individu porteur du présent passe- 5ort; > en un mot, mon ami, vous êtes, sans le savoir, sous i surveillance de la haute police.
— Que m'importe, après tout? dit l'abbé.
^ Ohl faisons-y attention^ mon frère!... dit gravement
t68 SALYATaR
Salvator; la manière dont a été mené le procès de votre père prouve qu'on ne serait pas fâché de s'en débarrasser, et je ne veux pas faire valoir Fragola, ajouta avec un imperceptible sourire Saivator; mais il n'a pas fallu moins que les hautes influences dont elle dispose pour que vous obtinssiez votre audience, et, à la suite de votre audience, les deux mois de sursis que vous a accordés le roi.
— Croyez-vous que le roi manquerait à sa parole ?
— Non; mais vous n'avee que deux mois.
— C'est plus de temps qu'il ne m'en faut pour aller à Aome et pour en revenir.
— Si Ton ne vous suscite pas d'embarras, si l'on n'élève point d'empêchement sur voire routè^ si Ton ne vous arrête point; si, enfin, une fois arrivé, on ne vous empêche pas, par mille intrigues souterraines, de voir là-bas celui que vous y allez voir.
— Je croyais que tout moine qui, achevant un pèlerinage de quatre cents lieues, arrive à Rome pieds nus et un bâton à la main, n'avait qu'à se présenter aux portes du Vatican, et que l'escalier qui mène à l'apparlement de celui qui autrefois a été lui-même un simple moine lui serait ouvert.
— Mon frère, vous croyez encore beaucoup de choses auxquelles successivement vous cesserez de croire... L'homme, à mesure qu'il entre dans la vie, est comme un arbre dont le vent disperse d'abord les fleurs, puis arrache les feuilles, puis brise les branches, jusqu'à ce que la tempête, qui succède au vent, le brise un beau jour lui-même... Mon frère, ils ont intérêt à ce que M. Sarranti meure, et ils emploieront tous les moyens possibles pour rendre inutile la parole que vous avez surprise au roi.
— Surprise! s'écria Dominique regardant avec étonnement Salvator..
— Surprise, à leur point de vue... Voyons, comment pensez-vous qu'ils expliquent cette influence qui a fait qu^ madame la duchesse de Berry, la fille bien-aimée du roi, dont le mari est mort sous le coup d'un fanatique, se soit intéressée au fils d'un autre révolutionnaire, révolutionnaire et fanatique lui-même?
— C'est vrai, dit Dominique en pâlissant; mais que faire?
SALVAÏDÎi 259
— C'est à quoi nous allons a^ser*
— Mais comment?
— En bnllant ce passeHport, qui ne peut vous être que Duisibte.
Et Salvsrtor déchira le passe-port, dont il mit les morceaux au poêle.
Dominique le regardait avec ailtiété. ,
— M&is; maintenant, dU-it, sanis passe-port, que vais-jcj; déveïiii'?
— D'abord, croyez-moi, frère, mieux vaudrait voyager sans passe-port que de voyager ave(5 celui-ci; mais vous ne vdyaget^z pas sans passe-port.
— Qui m'en donnera un ?
— Moi f dit Salvalor.
Ouvrant alors un petit sedrétaire, il fit jouer un secret, et, parmi plusieurs papiers cachés dans ce tiroir, il prit un passe-port tout signée mais dont les noms et le signalement étaient en blanc.
Il remplit ces noms et cô signalement : les noms au nom de frère Salvator; le signalement d'après le signalement de Sarranli.
— Mais le visa ? demanda Dominique.
— Il est visé par la légation sarde pour Turin. Je croyais aller en Italie, et y aller incognito, bien entendu : je m'étais précautionné de ce passe-port; il vous servira.
— Mais à Turin?...
— A Turin, vous direz que vos affaires vous forcent à aller jusqu'à Rome, et l'on vous visera votre passe*-.port sans difficulté.
Le moine saisit et serra les deux mains de Salvator.
— Oh! mon frère, oh! mon ami, dit-il, comment reconnaitrai-je jamais tout ce que je vous dois?
— Je vous l'ai dit, mon frère, répondit Salvator en sou-riant, quelque chose que je fasee pour vous, je resterai toujours votre djébiteur.
Fragola rentra; elle entendit ces derniers mots.
— Répète à notr^ ami ce que je lui dis, mon enfant, fit Salvator en tendant la main à la jeune fille.
— Il vous doit la vie, mon père; je lui dois mon bonheur; la France, dans la mesure de ce que peut un hoaune, lui
260 SALYATOR
devra peut-être sa délivrance. Vous voyez bien que la dette est immense. Ainsi, disposez de nous.
Le moine regarda les deux beaux jeunes gens.
— Vous faites le bien : soyeux heureux ! dit-il avec un geste de paternelle et miséricordieuse indulgence.
Fragola montra la table toute servie.
Le moine s'y assit entre les deux jeunes gens, dit gravement le Benedicite, qu'ils écoutèrent avec ce sourire des âmes pures qui sont convaincues que la prière monte à Dieu.
On mangea vite et silencieusement.
Avant que le repas fût fini, Salvator, lisant Timpatience dans les yeux du moine, se leva.
— Me voici à vos ordres, mon père, dit-il; mais, avant de partir, laissez-moi vous donner un talisman. — Fragola, apporte la cassette aux lettres.
Fragola sortit. ,
— Un talisman ? répéta le moine.
— 0ht soyez tranquille, mon père, ce n'est point de l'idolatrie; mais vous savez ce que je vous ai dit des difficultés que vous pourriez éprouver pour arriver jusqu'au saint-père.
— Oui, pouvez-vous donc quelque chose pour moi , là-bas?
— Peut-être! fit Salvator en souriant.
Puis, comme Fragola rentrait avec la cassette demandée :
•— Une bougie, de la cire et le cachet armorié, chère enfant, dit-il.
L'enfant posa la cassette sur la table, et sortit de nouveau.
Salvator ouvrit la cassette avec une petite clef dorée qu'il portait à son cou^ suspendue à une chaîne.
Bile contenait une vingtaine de lettres; parmi ces vingt lettres, il en prit une au hasard.
Fragoîa rentrait en ce moment avec la bougie, la cire et le cachet.
Salvafer inséra la lettre dans une enveloppe, la scella du cachet armorié^ et écrivit sur l'adresse cette suscription :
A Monsieur le vicomte de Chateaubriand, à Rome.
— Tenez, dit-il à Dominique, il y a trois jours que celui à qui cette lettre est adressée, las de la façon dont vont les choses en France, est parti pour Rome.
SALTATOR 261
— c A Monsieur le vicomte de Chateaubriand?» répéta le moine.
— Oui; devant un nom comme le sien, toute^ les portes s'ouvriront. Si vous croyez les difficultés insurmontables, présentez-lui cette lettre, dites-lui qu'elle vous a été remise par le fils de celui qui Fa écrite, et invoquez, au nom de cette lettre, des souvenirs d'émigration. Il marchera devant vous, et vous n'aurez qu'à le suivre. Cependant, n'employez ce moyen qu'à la dernière extrémité; car il révélera un secret qui sera alors entre trois personnes : vous, M. de Chateaubriand, et nous deux Fragola, qui ne faisons qu'un.
— Je suivrai aveuglément vos instructions, mon frère.
— Eh bien, alors, c'est tout ce que j'ai à vous dire. ^ Baisez la main de ce saint homme, Fragola; moi, je le conduis jusqu'à la dernière maison de la ville.
Fragola s'approcha et baisa la main du moine, qui la regarda faire avec un doux sourire.
— Je vous renouvelle ma bénédiction, mon enfant, .dit-il; soyez aussi heureuse que vous êtes chaste, bonne et belle.
Puis, comme si tous les êtres vivants de la maison avaient droit à sa bénédiction, il passa la main sur la tête du chien, et sortit.
Salvator, resté en arrière, appuya doucement ses lèvres sur celles de Fragola, en murmurant :
«- Ohl oui, chaste, bonne et belle!
£t il suivit Tabbé.
Le pèlerin.
Avant de partir, l'abbé avait à passer chez lui; les deux jeunes gens prirent donc le chemin de la rue du Potde-Fer.
U2 SALVATÔR
A peine avaienMls fait dix pas, qu'un commissionnaire, auquel un homme enveloppé d'un manteau venait de re*mettre une lettre, se détacha de la muraille, et les suivit.
— Tenez, dit Salvator au moine, je parie que voilà ua commissionnaire qui a affaire eu même côté que nous.
^ Nous sommes épiés, alors?
«— Pardieu!
En e&eli les jettne&gens se retournèrent trois fois^ une fois au coin de la rue de TÉperon, une fois au coin de la rue Saint-Su(pice, etune fois à la porte de Tabbé : — le commissionnaire semblait avoir affaire au même endrort qu'eux.
— Oh 1 murmura Satvator, c'esft un homme habrte que . M. Jackal; mais, comme nous avoffs Dieu potsr nous, et qu'il n'a pour lui que lediable, peut-être seron^nous eacorê plus habiles que lui.
Ils entrèrent; l'abbé prit sa def. Un homme causait avec* la portière, et caressait son chad;.
— Regardez bien cet homme quand nous sortirons, dit Salvat<»r en. montant l'escalier de Dominique.
— Quel homme?
— Celui qui cause avec votre portière.
— Eh bien?
— Eh bien, il nous accompagnera jusqu'à la barrière, et vous accompagnera, vous, peut-être, plus loin encore:
On entra dans la chambre de Dominique.
C'était une oasis que cette chambre quand on sortait de la Conciergerie et de la Préfecture. Le soleil couchant l'écla irait à cette heure de ses plus doux rayons; les oiseaux du Luxembourg chantaient dans les marronniers en Qeurs; l'air était pur, et Ton se sentait heureux rien qu'en entrant dans ce réduit.
Salvator sentit son cœur se serrer à l'idée que le pauvre moine allait quitter cette atmosphère sereine pour aller errer sur les grandes routes, de pays en pays, sous le soleil brûlant du Midi, sous le vent glacé de la nuit.
L'abbé s'arrêta un instant au milieu de la chambre, et regarda tout autour de lui.
— J'ai été bien heureux icil dit-il^ fonniikiBt p«p des paroles la pensée de son âme; j'ai.passélesrpKis^douees hou- res de ma vie dans cette paisible retraite, où je ne demantlais-
SALVâTOR 26t
de plaisir qu'à l'étude» de consolation qu'à Dieu. Pareil à ces moîRes qui habitent le Thabor ou le Sinaï, il m'arrivait alor& comme des souvenirs d'une vie passée, coranve les révéla-*^ tiens d'une vie future. J'ai vu passer ici, comme des êtres^ vivants, les songes les plus fleuris de ma jeunessej, les plu» enchanteresses félicités de mon adolescenûe;je n'y deman* dfllis qu'un ami : Dieu me donna cet ami dan» k personne de Coiomban; Dieu me l'a 6tél mais il vous a rendu à moi, Saivator. La volonté de Dieu soit faite 1
Eiy ayant dit ces paroles, le moine prit un livre qu'il mi!; dan» la poche de sa robe, noua autour de son habit blanc une simple corde; puis, passant derrière Salvalor, il alla prendre, dans un angle de la chambre, un long bâton d'épine, qu'il montra à son ami.
— Je l'ai rapporté d'un triste pèlerinage, dit-il; c'est le seul souvenir matériel qui me reste de Coiomban.
Puis, comme s'il redoutait de s'attendrir et d'éclater s'il restait un moment de plus :
— Voulez-vous que nous partions, mon ami? dit-iU ^ Partons! dit Saivator en se levant*
Ils descendirent; l'homme n'était plus chez la portière, mais il était au coin de la rue^
Les deux jeunes gens traversèrent le Luxembourg; l'homme les suivit. Ils gagnèrent l'allée de l'Observatoire, prirent la rue Cassini, le faubourg Saint- Jacques et arrivèrent ainsi, plus muets que causeurs, à travers les boulevards extérieurs, jusqu'à la barrière de Fontainebleau; ils franchirent la barrière, suivis par les regards curieux dea douaniers et des hommes du peuple, mal habitués à la vue de la robe monacale; les deux amis continuèrent de marcher; — l'homme les suivait toujours.
Peu à peu, les maisons se séparèrent, puis devinrent plus rares le long de la route; puis, enfin, on ne vit plus, à droite et à gauche, que la plaine, où comimençaient à se balancer les épis.
— • Où couchez-vbus, ce soir ? demanda Saivator.
— Dans la première maison où l'on voudra bien me donner l'hospitalité, répondit le moine.
— Cette hospitalité, mon frère, souffrez que ce soit moi qui vous la donne.
Le moine inclina la tête en si§;ne d'assentiment.
— A cinq lieues d'ici, continua Salv^tor, un peu en avaaC de la Cour-de-France, vous trouverez, à gauciie, un petit sentier que vous reconnaîtrez à un poteau sur lequel vous verrez une croix blanche» ayant la forme de ce qu'on aopelle, en blason, une croix pattée.
Dominique fit un second signe de tête.
' •*» Vous suivrez ce sentier, qui vous conduira au bord de la rivière. Alors, à cent pas de la, au milieu d'un massif d'aunes, de peupliers et de saules, vous verrez, aux rayons de la lune, blanchir une petite maison. Sur la porte de cette maison, vous reconnaîtrez une croix blanche, pareille à celle du poteau.
Dominique fit un troisième signe de tête.
— Tout près est un saule creux, continua Salvator; vous fouillerez dans le creux de ce saule, et vous trouverez une clef : c'est la clef de la porte. Vous la prendrez, et vous ouvrirez. Pour cette nuit, et pour autant de nuits que vous voudrez, la cabane sera à vous.
Le mpine n'eut pas même la pensée de demander à Salvator dans quel but il avait une maison au bord de la ri* vière; il ouvrit ses bras à son ami.
Les deux jeunes gens pressèrent l'un contre l'autre leurs deux cœurs gonflés d'émotion.
Il fallait se séparer.
L'abbé partit.
Salvator resta debout et immobile à l'endroit où il venait de quitter son ami, et le suivit des yeux aussi loin que ses yeux purent distinguer sa forme dans les croissantes ténèbres.
Quiconque eût vu ce beau moine s'en allant paisiblement et gravement, son bâton d'épine à la main, avec sa robe éclatante de blancheur et son manteau flottant derrière lui; quiconque, disons-nous, eût vu partir ainsi à pied, pour soa long et pieux pèlerinage, ce beau moine à la démarche ferme, au pas égal, se fût senti saisi tout à la fois de compassion et de tristesse, de respect et d'admiration.
Enfin, Salvator le perdit de vue, fit un signe qui signifiait : f Dieu te garde 1 » et redescendit vers la ville fumante et boueuse, avec un chagrin de plus et un ami de moins.
La foret vierge de la me d'Eofer.
Laissons l'abbé Dominique sur la grande route d'Itaiie, accomplissant son triste et long pèlerinage de trois cent cinquante lieues, le cœur rempli des plus poignantes angoisses, les pieds meurtris par les durs cailloux du chemin^ et voyons. ce qui se passait, trois semaines environ après son départ, c'est-à-dire le lundi 21 mai, à minuit, dans une maison, ou plutôt dans le parc d'une maison déserte d'un des faubourgs les plus populeux de Paris.
Nos lecteurs se souviennent peut-être de la visite nocturne que GarméMte et Goloœban, au temps si vite écoulé de leur bonheur, firent, pendant une nuit de printemps, au tombeau de la Vallière. Cette nuit-là, on se le rappelle encore, après avoir franchi la rue Saint-Jacques et la rue du Val-de-Grâce, ils prirent à gauche, et arrivèrent rue d'Enfer, devant une petite porte de bois à claire-voie qui sert d'entrée à l'ancien jairdin des Carmélites.
Eh bien, de l'autre côté de la rue, <— par conséquent, à droite, en allant à TObservatoire, — presque en face de ce même jardin des Carmélites, est une porte voûtée, à barreaux de fer et fermée par une chaîne de fer.
Regardez, en passant, à travers les barreaux de cette porte, et vous serez émerveillés en voyant la plus luxuriante végétation que vous ayez jamais eue sous les yeux, que vous ayez rêvée même dans un songe.
En effet, qu'on s'imagine l'entrée d'une forêt de platanes, de sycomores, de tilleuls, de marronniers, d'acacias, de sumacSy de sapins, de tulipiers enlacés les uns aux autres
266 SALViVrOR*
comme des lianes, et reliés par des lierres aux mille bras dans un inextricable pêle-mêle,. dans une incroyable confusion; une sorte de bois impénétrable è Tbomme^ une l'orêt vierge de Tlnde ou des Amériques, et Ton aura à peine ridée des enchantements que cause au passant surpris la vue de ce coin de parc isolé, pliis qu'isolé, mystérieux
Mais cet enchantement que cause la vue d'une terre vierge et d'une végétation luxuriante disparaissait bien vite, et faisait place è une sorte de terreur, quand, au lieu de voir cette forêt à la clarté du jour, le passant plongeait^ son regard à travers les barreaux de la grille, pendant le crépuscule du soir ou pendant les ténèbres que faisait visibles la lune de minuit.
Alors, à la pâle lueur de la reine au diadème d'argent, il apercevaitdans^ le lointain, les débris d'une. maison écroulée et un immense puits béant enfoui dans* un fourré de hautes herbes; alors j au milieu du silence, il écoulait et il entendait ces mille bruits étranges qui sortent à minuit des cimetières^ des tours en ruine ou des palais inhabités ; alors, pour peu que le passant attardé — au lieu d'avoir le cœur ceint de ce triple acier dont p^rle Horace, et qu'il attribue au premier navigateur, — eût, disciple de Gœtheou lecteur d'Hûffmann^> l'imagination remplie de la lecture de ces deux poëtes/le souvenir des burgs du Rhin, où reviennent les spectres des barons feudataires, les esprits des forêts de Bohème, tousi les: contes, toutes les légendes, toutes les sinistres histoiresdo la vieille Allemagne lui reviendraient à l'esprit, el il demanderait à ces arbres silencieux, à ce puits ouvert, à cette mai** son écroulée, leur histoire, leur conte ou leur légende.
Que serait-ce donc pour celui qui, après avoir interrogé la marchande de chiffons et de bric-à-brac, -^ une bonneiet brave femme nommée madame Thomas^ qui demeure juste en face, de l'autre côté de la rue^ -— que serait-ce dooc^ disons-nous, si, après avoir demandé à cette brave femme lalégende ou l'histoire du parc mystérieux., ILobtemait par grâce, par force ou par ruse, le mayen de le visite«' Cèktir» 1p frémirait certainement, rien qu'à voir, à. travers lagitUe,. ce fouillis étrange, sombre, indicible, , de vieux narbres,- de* hautes herbes,, .de. fougères, d'orties et de lierres rampaols.
Un enfant n'oserait pas franchir le seuil de cette porte;, une temme s'évanouirait à le regarder.
Au milieu de ce quartier déjà plein de légendes, à commencer par celle du diable de Vauvert, ce parc est une sorte de nid où vont éclore mille légendes que le premier venu vous racontera^ depuis la barrière jusqu'à la porte Saint- Jacques, depuis rObservatoire jusqu'à la place Saint-MicheL
Laquelle est la plus vraie de toutes ces légendes contradictoires? Nous ne saurions le dire; mais, sans l'a donner pour parole évangélique, nous allons raconter celle qui nous est personnelle,, et Ton comprendra alors comment le souvenir de cette sombre et fantastique maison nous est entré si avant dans L'espHt» qii'il y. demeure encore après trente ans écoulés.
Je venais d*arriver à Paris; j'avais vingt ans; je demeurais rue du Faubourg-Saint-Denis, et j'avais une maîtresse rue d'Enfer.
Vous me demanderez comment, demeurant rué du Fàu- Lourg-Saint-Denis, j'avais choisi une maîtresse dans ce quartier perdu, si éloigné du mien. Je vous répondrai qu'à vingt ans, quand on arrive de Villers-Cotterets, et que Ton n'a que douze cents francs d'appointements, on ne choisit pas sa maîtresse, on est choisi par elle.
J'avais donc été choisi par une jeune et belle personne, qui, ainsi que je l'ai dit, demeurait rue d'Ënfèr.
J'allais, trois fois la semaine,, faire, à la grande terreur.dé ma pauvre mère, une visite nocturne à celte jeune et belle personne; je partais à dix heures de chez moi, et je rentrais vers trois heures du matin.
Selon mes habitudes de touriste noctambule, me fiant à ma tnille et à ma force, je ne portais ni canne,. nr poignard, ni pistolets.
Lecheminquejeparcouraisétàit bien simple; il eût été tracé sur la carte de Paris avec une règle et un crayon, qu'il n'eût pas suiv» une ligne plus droite : je partais de la rue du Fàubourg-Saint-Denis, no 53; je traversais le pont' au Change, la rue de la Barillerie> le pont Saint-Michel; je prenais la rue dé la Harpç; elle me conduisait à la rue d'Enfer, la rue d'Enfer à la rue de l'Est, la rue de l'Est à la place de l'Observa toire ; je longeais l'hospice des Enfants-Trouvés; je franchissais la barrière; et, entre la rue de la Pépinière et la rue de la Rochefoucauld, j'ouvrais la petite porte d'un jardin conduisant à une maison disparue aujourd'hui, et qui^ peut-être, ne vit
plus que dans mon souvenir. — Je revenais par le même chemin, c'est-à-dire que je faisais à peu près deux Deues dans ma nuit.
Ma pauvre mère, qui s'inquiétait déjà fort sans savoir où j'allais, se fût bien plus fort inquiétée si elle eût pu me suivre, et voir à travers quel sombre désert ma course s'accomplissait, à partir de ce qu'on appelle l'École des mines.
Mais l'endroit le plus désert et le plus sombre de tout cet itinéraire était, sans contredit, les cinq^ cents pas que je faisais en allant de la rue de rAbbé-de-l'Epée à la rue de Port- : Royal, et en revenant de la rue de Port-Royal à la rue de ^ i'Abbé-de l'Épée. Ces cinq cents pas longeaient les murs de la maison maudite.
J'avoue que, par les nuits sans lune, ces cinq cents pas à franchir ne laissaient pas que de me préoccuper.
Il y a un dieu, dit-on, pour les ivrognes et les amoureux. Dieu merci, je n'en saurais juger pour les ivrognes ; mais, pour les amoureux, je serais tenté de le croire : je ne fis ja* mais de mauvaise rencontre.
Il est vrai que, tourmenté de cette rage de tout approfondir qui me poussait^ j'avais pris le parti d'empoigner le taureau par les cornes, c'est-à-dire de pénétrer dans cette mystérieuse retraite.
J'avais commencé par m'informer de la légende qui la concernait, auprès de la personne qui me faisait, de deux nuits l'une, commettre l'imprudence que je viens de raconter. Elle avait promis de la demander à son frère, un des étudiants les plus tapageurs du'quartier Latin ; son frère s'occupait peu de légendes : cependant, pour satisfaire à la curiosité de sa sœur, il s'informa, et voici les détails qu'il recueillit.
Les uns disaient que cette maison était la propriété d'un riche nabab, qui, après avoir vu mourir ses fils et ses fillesi ses petits-fils et ses petites-filles et les enfants de ses petitsenfants, ^ car l'Indien comptait près d'un siècle et demi, ^ avait juré de ne plus voir personne, de ne boire que l'eau de sa citerne, de ne manger que les herbes de son jardin, de ne reposer son corps que sur la terre nue^ sa tête que sur un chevet de pierre.
D'autres prétendaient que cette maison servait de retraite à une bande de faux monnayeurs, et que toutes les pièces
âe faux argent qui circulaient dans Paris étaient fabriquées ventre l'allée de TObservatoire et la rue de TEst.
Les personnes pieuses disaient tout bas que cette habitation était hantée, à des époques irrégulières, par le générai des jésuites^ qui, après avoir été rendre visite aux frères de Montrouge, se rendait à cette étrange demeure par un couloir souterrain, qui n'avait pas moins d'une lieue et demie de parcours.
Les esprits faibles parlaient vaguement de spectres traînant des chaînes, d'âmes en peine demandant des prières, de bruits inexplicables, extraordinaires, surhumains, que l'on entendait à l'heure de minuit, à certains jours du mois, dans certaines phases de la lune.
Ceux qui s'occupaient de politique racontaient, à qui vou* lait l'entendre, que ce parc, ayant fait partie des terrains sur lesquels on a depuis construit la Chartreuse, et devant lesquels fut exécuté le maréchal Ney, la famille du maréchal, comme une sorte de sombre consécration, avait acheté les terrains et la maison qui avoisinaient la place funèbre, et, après avoir jeté la clef de la maison dans le puits, celle de la porte par-dessus la muraille, s'était éloignée sans oser regarder en arrière.
Enfin, cette maison, où l'on ne voyait jamais entrer personne; cette porte bardée de fer, les histoires de vols, d'assassinats, de rapis et de suicides qui planaient au-dessus de ce parc désolé comme une troupe d'oiseaux de nuit; les contes, vrais ou faux, queToiji débiiait dans le quartier; la branche de sycomore où s'était pendu un homme du nom de Georges, et que Ton montrait aux passants lorsqu'ils s'arrêtaient devant la grille et interrogeaient, — tout contribua à me donner le plus vif désir d'entrer de jour dans ce jardin désert et danscette maison abandonnée, devant lesquels, trois fois par semaine, je passais, la nuit, en frissonnant.
La grille du jardin était située rue d'Enfer,* mais l'entrée de la maison était et est encore rue de l'Est, au numéro 37, c'est-à-dire la dernière maison avant d'arriver à la Chartreuse.
Par malheur, je n'étais pas riche à cette époque ; — Je ne veux pas dire, entendons-nous bien, que je le sois beaucoup plus aujourd'hui ; — Je n'étais pas riche à cette époque : je ne pus donc essayer de cette clef magique qui, dit-
on, ouvre portes, grilles et poternes; mais, à part cels^ prières, ruses et intrigues, je mis tout en œuvre pour pénétrer dans cet endroit impénétrable. Rien ne réussit.
Il y avait bien l'escalade; mars fescalade est chose gravf prévue par le Gode, e^, si j'eusse été pris' dans l'explora tiàc nocturne de ma forêt* Vierge et de ma maison inhabitée o: habitée, — toti'n'en' satait rien, — j'aurais eu grand'peine à persuader à mes juges ({ue j'él^is venu là par un motif de simple curiosité.
Je m'étais, au reste, tellement habitifé à passer devant ce tnur, surmonté de grands arbres dont les branches débordaient sur la rue tdles qu'un sombre auVent, qu'au lieu de presser' le pas, comme dams les premiers leihps, jçle ralentissais, m'arrêtant quelquefois, et me surprenant tout prêta troqueir; si- la chose avait été possible, mon rendes- vous d'amoup contre une visitée ce fantastique jardin.
Et fantastique ëtaît bfeti le mot, comme vous allezvoir.
Un soir du mois de juillet 1826, c'est-à-dire un an environ avant les événements que nous allons raconter, — comme j'avais, pour être tout porté à mon rendez-vous, dîné daws le quartier' Latin, et que, vers neuf heures, je m^achemiDais du côté de la rue^ dé l'Est, je levai, suivant mon habitude, les yeux sur la maison mystérieuse, et je vii^, à la hauteur du premier étage, un immense écriteau où étaient écrits, en grandes lettres noires, ces trois mots :
MAISOlf A VBNDEII'
Je m'urtèlai courte croyant avoir 'mal vu; je me frbttaf les yeux:ce>n'étaM point U0e> erreur; ces trois motsf étaient bien écrits: en* mafiière d'>af(iehe sur lafsfçade: < Maison! vendre. »
— - Ah! pardidul medis^je^ voilà roccasiiwi que je chéri chais àepum sr> l(»igtemps : gardons^nous do la laissai échapper!
Je m'élançai vers la porte, et, satisf)9itid^avoir maintenant une réponse à faire si Ton me demandait ce que je voulais, jQ frappai un grandcoup. — Persoi^nene répondit.
Je frappai une secoadei fois — Rien encore' l
Une troisième, une quatrième, une cinquièime fois, je fis
retentir le marteau de fer sur le clou de la porte; mais je n'obtins pas un meilleur résultat que la première et la seconde fois.
Je portai les yeux autour de moi : un coiffeur me regardait, debout sur le pas de sa porte.
— - A qui faut-ii s'adresser, lui demandai-je, pour visiter cette maison ? ^
— Vous voulez visiter cette maison? fll-il d'un air étonné,
— Mais oui.,. N'est-elle pas à vendre ?
— En eTTet, ce matin, j'ai vu cet écriteau sur la façade; mais le diable m'emporte si je sais qui l'y a cloué!
On comprend bien que cette opinion du coiffeur, qui coin^ cidait avec la mienne, au lieu de diminuer- ma curiosité, l'augmenta.
— Enfin, repris-je, pouvez-vous m'indiquer un moyen d'entrer dans cette maison et de ta voir?
— Dame, allez frapper à cette cave, et demandez.
Et, en me parlant ainsi, le coiffeur m'indiquait une espèce d'excavation qui béait sur la rue, et duns laquelle on des^ cendait par un escalier de cinq ou six marches.
Parvenu à la dernière marche» Je fus arrêté par un obstacle matériel : cet obstacle matériel était un grand chien, noîr comme la nuit; à peine le poQvait--on distinguer au milieu des ténèbres : ses dents et ses yeux brillaient dans l'obscurité, sans que l'on vil le corps auquel ilis appartenaient; jl semblait lé monstre gardien de cet antre. Il se dressa» se plaça en travers et, en grognant sourdement, tourna la têlede mon côté.
Ce grognement sembla appeler un homme... C'était bien le maître de ce chien fantastique, et l'habitant de cette ca* verne mystérieuse I
La vie réelle, les personnages humains éta/ent à trois pas derrière nK)i; j'y touchais encore de la main, et, cependant^ mon imagination était si vivement frappée, qu'il me semblait que la descente de ces cinq marches avait suffi pour me mettre en contact avec un autre monde que le nôtre.
L'homme,, comme le chien, avait, en effet, un caractère particulier. Il était vêtu tout de noir, et avait la tète coiffée . d'un feutre noir, dont les bords immenses encadraient son visage noir, dans lequel brillaient seulement, comme dans celui du chien, les yeux et les dents. Il tenait un 'bâton à ia main.
—. Que voulez-vous ? me demanda-t-il d'une voix rude, et en s'approchant de moi.
— Voir la maison qui est à vendre, répondis-je.
— A cette heure? observa l'homme noir.
— Je comprends le dérangement que cela vous cause;, mais soyez tranquille !
Et je fis sonner majestueusement dans ma poche quelque, pièces de monnaie, les seules que je possédasse.
— On ne vient pas à cette heure pour visiter une maison, reprit l'homme noir entre ses dents, et en secouant la tête.
— Vous voyez bien que si, répliquai-je, puisque me voilà.
Sans doute l'argument parut irréfutable à l'homme noir.
— Soit, dit-il, vous allez la voir.
Et il s'enfonça dans les profondeurs de sa caverne. J'avoue que j'eus un moment d'hésitation avant de me décider à l'y suivre; mais, enfin, je me décidai. ,
Au premier pas, je me sentis arrêté : ma poitrine s'était heurtée contre la paume de la main de l'homme noir.
— On entre par la rue d'Enfer, dit-il, et non par ici.
T- Cependant, objectai-je, la porte de la maison est rue de l'Est.
— C'est possible, repartit l'homme noir; mais vous n'entrerez pas par la porte de la maison.
Un homme noir peut avoir ses fantaisies comme un homme blanc; je résolus donc de respecter celles de mon guide.
Je sortis de la cave, dans l'intérieur de laquelle, d'ailleurs, je n'avais fait que deux ou trois pas, et je me retrouvai dans la rue.
L'homme noir me suivit, suivi lui-même de son chien, et tenant à la main son échalas.
A la lueur des réverbères, il me sembla qu'il me jetait un legard sinistre.
Puis, d'une voix sombre:
^ Prenez à droite, me dit-il en me montrant du bout d9 son bâton la rue du Val-de-Grâce.
Et il rappela son chien, qui, me flairant avec une indiscrétion alarmante, — comme si le meilleur morceau de ma personne devait lui appartenir à un moment donné, — me jeta un dernier regard qui faisait le pendant du regard de
•on maître, et s'éloigna de moi; puis maître et chien disparurent à gauche, tandis que je tirais à droite.
Arrivé devant la grille, je m'arrétiai.
A travers les barreaux, mon regard plongea dans les mystérieuses profondeurs de ce jardin qu'il m'allait enfui être permis de visiter. C'était un spectacle étrange, mélancolique, adorable, un peu sombre, sans doule, mais qui sainssait inefl'ablement. La lune, qui venait de se lever, et qui vrillait de tout son éclat, mettait au front des grands arbres comme une couronne d'opale, de perles et (Je diamants; les hautes herbes étincelaiént, pareilles à des émeraudes; les vers luisants, semés çà et là dans les profondeurs du bois, envoyaient aux violettes, aux mousses et aux lierres, leurs bleuâtres lueurs; enfin, il arrivait, 'à chaque brise, comme des forêts de l'Asie, mille parfums inconnus et mille bruits mystérieux, qui complétaient le charme des yeux par les voluptés de l'ouïe et de l'odorat.
Quelle félicité ce devait être pour le poëte qui, échappant à Paris, au milieu de Paris lui-môme, avait le droit de se promener nuit et jour à travers ce pays enchanté!
J'étais plongé dans cette contemplation muette, quand une ombre parut s'interposer entre moi et le magique spectacle que j'avais devant les yeux.
C'était mon homme noir qui avait fait le tour par l'intérieur, et qui se présentait à la grille.
— Voulez-vous toujours entrer? demanda-t-il.
— Plus que jamais I répondis-je.
Et, alors,^ il se fit un bruit de verrous qu'on tirait, 'de barres de fer qu'on enlevait, de chaînes que l'on déroulait, un bruit de vieille ferraille, enfin, assez semblable à celui des portes de prison cuirassées de fer qu'on laisse lourdement retomber derrière le prisonnier.
i Mais ce ne fut point le tout : quand l'homme noir eut ac- : compli ces diverses opérations, qui annonçaient en lui une étude assez profonde de la serrurerie ; quand il eut dégagé la porte de tous les engms qui la barricadaient ; quand je crus qu'elle allait s'ouvrir, et que, mes deux mains impatientes appuyées contre les barreaux, je m'arc-bouiais pour la faire rouler sur ses gonds, la grille s'y refusa complélement, malgré les efforts que faisait lui-même l'homme noir, malgré les aboiements du chien, — qu'on entendait sans le
voir, et qui éiait invisible en eiïet, tant les grandes herbes étaient démesurément hautes.
L'homme noir se lassa le premier; moi, j'eusse poussé jusqu'au lendemain!
— Revenez un autre jour, n^e ditffl.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu'il y a une montagne de terre devant la porte, et qu'il faut la déblayer.
— Déblayez-la I
— Comment, que je la déblaye, ce soir?
— Sans doute; puisqu'il faudra, un jour ou l'autre, pe vous fassiez cette besogne, autant la faire tout.de suite.
— Mais vous êtes donc bien pressé ?
— Je pars demain pour un voyage de trois mois.
•— Alors, laissez-moi le temp3 d'aller chercJbrer uaepiocbe et une bêche.
£t il disparut avec son chien sous l'ombre épaissa prqjelée par les arbres gigantesques..
En effet, soit que'le vent d'ouest eût, depuis de longues années, poussé contre la porte des nuages de poussière, et que la pluie, en tombant en eût fait un mortier ; soit que ce fôt un simple renflement du sol, il s'était formé, en deçà de la grille, du côté du jardin, un monticule d'un pied, de dixhuit pouces peut-être de hauteur, caché par les grandes Serbes montant le long des barreaux de.f<3r.
Au bout d'un instant, l'homme noir revint avec une pioche. A travers la grille, et avec les proportions, gigaalesques que mon imagination donnait, dans son exalialioa, aux objets les plus ordinaires, il me fit l'etTet d'un Gaulois armé de sa framée; 11 n'y avait que cet épidermeeouJieur de suie qui nuisit à la ressemblance.
Il se mit à piocher la terre, poussant, à chaque .fois, que retombait son ouiil, une espèce de géoûi^&atafeent.fareil à ceux que profèrent les boulangers, et qui leur font dooner le nom de geindres.
C'était l'époque où Loëve-Weimars venait de traduire Hoffmann; j'avais la tête pleine des histoires d'Olivier Brunon^ du Majorât, du CMt Mûrr, du f^iolon de Orémone; j'étais convaincu qpie je nageais en plein fantastique.
Enfin, au bout de quelques instants, l'homme noiri'iefisa fion travail, et s'appuya sur sa pioche en disant :
SALVATeB 27S
— A votre tour 1
•* Comment, à mon tour?
— Oui... Poussez!
J'obéis à cette injonction : je poussai la ^porte des pieds et les mains; elle fit encore des façons pendant un instant, puis, enfin, elle se décida, s'ouvrit tout à coup, et si violem* fient, qu'elle frappa au ^Vont l'homme noir et le renversa étendu dans Therbe.
Le chien, prenant sans doute cet accident pour une dédaration de guerre, se mil è aboyer avec furie, cramponné sur ses quatre pattes, et tout prêt à s'élancer sur moi.
Je me disposai pour une double défense; car je ne doutais pas qu'en se relevant, Thomme noir ne fondit isur moi... Mais, à mon grand étonnement, du fond de Therbe où il était enseveli, mon guide imposa silence à l'animal furieux, et, en murmuvant : < Gen'est rienl » se releva et reparut à a surface de Tbarbe.
Quand je dis à la surface, je dis la pure et «simple vérité; car, lorsque Thomme noir eut repris sa marche énm'invitant à le suivre, nous avions de Therbe jusqu'au eou. Le sol craquait sous mes pieds; il me semblait que je marchais sur des cosses de marrons; il j avait, certainement, audessus de la terre une couche^de mousse, de feuilles rnoortas et de lierre d'une épaisseur d'un pied au moins.
J'aUais m'élaneer au, hasard dans le fourié, quand mon guide m'arrêta.
*- Un moment t .dit-il.
— Qu'y a-l-il donc encore? demandai-je.
<— Il s'agit de fermer la porte, il me semble.
<— Inutile^ puisque nous allona sortir tout à l'beuce.
— On ne sort point par ici, me répondit l'homme noir en me jetant un regard torve qui me fit chercher dans ma poche si je n'y trouverais, pas Une arme quelconque.
Naturellement, je ne trouvai aucune arme.
— Et pourquoi ne sort-on point par ici? demandai-je.
— Parce que c'est la porte d'entrée.
Cet argument, tout v^gue (ju'il é^it^.me satisfit; J'étais décidé à pousser l'aventuré jusqu'au bout.
La porte fermée, nous nous mimes en marche.
11 me semblait pénétrer dans cette impénétrable forêt vierge dont on voit la gravure sur (es boulevards : rien n'}
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manquait, pas même l'arbre couché qui sert de pont pour passer le ravin. Les lierres s'élançaient comme des furies du pied des arbres, et retombaient pendants et échevelés dans Tespace; vingt plantes à tiges volubiles, convolvulacées comme les liserons, s'enroulaient, s'enlaçaient, se tordaient, s'étreignaient étroitement sous le regard de la lune, dans ce grand hamac de verdure que formait la forêt.
Si la fée des plantes, sortant tout à coup du calice d'une fleur ou du tronc d'un arbre, m'eût proposé de passer ma vie avec elle dans cet adorable fouillis, il est probable que j'eusse accepté, sans m'inquiéter de ce que pourrait dire ou penser cette autre fée qui m'attendait rue d'Enfer.
Ce ne fut point la fée qui sortit de son palais de verdure : ce fut mon guide, qui, faisant tournoyer son bâton, et abattant impitoyablement çà et là toutes les têtes des plantes qui se trouvaient à sa portée, me conduisit à un fourré plus épais qu'aucun de ceux que j'eusse encore franchis, en me disant d'une voix rude :
— Passez I
Le chien passa le premier.
Je passai après lui.
L'homme noir me suivait, et je n'étais pas sans inquiétude, relativement à ce nouvel ordre introduit dans la marche de notre caravane : je m'étais présenté comme un acheteur ; un acheteur est riche, et un coup de bâton sur l'occiput est si vite donné t
Je regardai derrière nous : derrière nous, le buisson était déjà refermé.
Tout à coup, je me sentis saisi et tiré en arrière par le collet de ma redingote... Je crus le moment de la lutte arrivé.
Je me retournai.
— Arrêtez donc ! me dit l'homme noir.
— Et pourquoi m'arrêter ?
— Est-ce que vous ne voyez pas ce puits qui est devant vous ?
— Je regardai à l'endroit indiqué : je vis un cercle noir tracé sur le sol, et je reconnus, en effet, à fleur de terre» l'ouverture d'un puits.
Un pas de plus, et je disparaissais précipité!
— Ah ! je Tavoue, cette fois^ un frisson passa Sans mça veines.
— Un puits? répétai-je.
—^ Oui, et qui donne dans les catacombes^ à ce qu'il parait.
Et rhomme noir chercha une pierre qu'il jeta dans le gouffre.
Quelques instants qui me parurent sans fin, dix secondes peut-être, s'écoulèrent. Enfin, j'entendis un bruit sourd, un écho souterrain : la pierre avait touché le fond.
— Il est déjà tombé un homme, continua tranquillement mon guide, et vous comprenez bien qu'on ne l'a jamais revu.*. Passons !
Je contournai le puits en décrivant le cercle le plus large qu'il me fût possible de décrire.
Cinq minutes après, j'étais sorti sain et sauf du fourré ; mais, comme j'arrivais sur la lisière, je me sentis vigoureusement saisi par le bras.
Au reste, je commençais à me faire aux étranges allures de mon guide; puis, au lieu d'être en pleine obscurité, comme je l'étais cinq minutes auparavant, nous nous trouvions sous un rayon de lune.
— Eh bien ? demandai-je assez tranquillement.
— Eh bien, répondit l'homme noir en me montrant du doigt un sycomore, voici l'arbre.
— Quel arbre ?
— Le sycomore, parbleu !
— Je vois bien que c'est un sycomore... Mais après?
— Voilà la branche.
— Quelle branche ?
-- La branche à laquelle il s'est pendu.
— Qui cela ?
T- Le pauvre Georges.
Je me rappelai^ en effet, cette histoire de pendu, dont j'avais vaguement entendu parier.
— Ah ! ah l dis-je. Et qui était ce pauvre Georges?
— Un pauvre garçon que l'on appelait ainsi.
— Et pourquoi l'appelait-on ainsi?
— Parce que c'était un pauvre garçon.
— Et pourquoi était-ce un pauvre garçon?
— Puisque je vous dis qu'il s'est pendu.