BORDEAUX
IMPRIMERIE J. BIÈRE 18, rue du Peugue, 18
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AVANT-PROPCS
La publication, en 1934, d’un second volume d'extraits des Note-Bookst, et l’anniversaire, cette année même, du centenaire de la naissance de Samuel Butler donnent au présent livre une sorte d’actualité imméritée. L'auteur d’Erewhon, malgré le louable effort de M. Valéry Larbaud, son traducteur, pour le présenter au public français, n’est guère connu chez nous en dehors des sphères universitaires. Convenons que, là du moins, il jouit d’une attention flatteuse. Il nous a semblé que ce curieux écrivain, si « méditerranéen » par certains côtés, méritait qu'un Français, suivant une voie déjà frayée, lui consacrât une étude d'ensemble.
Nous ne pensons pas l’écraser sous le poids de ce volume. C'est une opinion encore trop répandue qu’il n’a d’autre titre à l'estime publique que son humour et sa fantaisie. Certes, il reste l’ennemi des pédants et des snobs, — et même, s’il faut tout dire, des professeurs. Mais il n’est, pour autant, ni superficiel, ni désinvolte. Ce n’est point le fait d’un esprit léger que d’apprendre par cœur les cent cinquante-quatre sonnets de Shakespeare, ou de traduire d’un bout à l’autre l’Iliade et l'Odyssée, afin de mieux pénétrer l’âme de leurs auteurs, et de deviner leur secret; ni encore de consacrer deux gros volumes à la vie et aux lettres d’un évêque, parce qu’on a découvert en lui un vigoureux type d'homme en même temps qu’un aïeul sympathique et décoratif. Butler a, d'autre part, édité ses œuvres, enregistré les étapes de sa pensée, noté les mille aspects de ses idées avec une application trop sincère
1. Further Extracts from the Noïe-Books of Samuel Butler, chosen and edited by A. T. Bartholomew., Jonathan Cape, 1934.
Fort. 1
à AVANT-PROPOS
pour qu’on puisse douter du prix qu’il attachait à ce testament spirituel, et, malgré certaines boutades, de son désir de le voir prendre au sérieux. *
Le plan général de cette monographie est simple ; une moitié en est dévolue à l'étude de l’homme, l’autre à l’examen de ses idées. Mais notre dessein n’a été ni de composer une biographie complète, ni de dresser un tableau systématique des conclusions philosophiques de Butler. Tous les éléments d’une biographie, faits importants et détails minimes, sont rassemblés dans le Mémoire de H. F. Jones!. Il serait vain de faire ici un travail du même genre, suivant au fil des années et des mois une existence qui, passé la trentaine, n’a plus guère que des péripéties intellectuelles. Notre intention est seulement de rechercher, à travers les événements, la naissance et l’épanouissement d’une personnalité, en notant au fur et à mesure les enrichissements qu’elle tire de son expérience du monde, des milieux où elle se développe, ou de l'effort délibéré de sa propre volonté. Nous ne retiendrons donc de la masse des données biographiques que celles qui éclairent un mouvement de la conscience, qui indiquent une orientation du caractère, ou bien une hésitation, un repli. D'autre part, cette âme bourrue s’est délivrée de ses ruminations en une série d’ouvrages curieux, dont les vicissitudes forment l’une des plus ingrates carrières de lettres qui soient. Le sens intime de cette œuvre ne se peut vraiment saisir qu’à la lumière de la connaissance de son auteur; son originalité, pour qui ne sait rien de l’homme, est déconcertante. Par contre, à suivre parallèlement la carrière littéraire de Butler et son développement psychologique, une cohésion interne apparaît, qui relie étroitement les unes aux autres les manifestations successives d’une pensée étonnamment persévérante, en dépit de la discontinuité, plus superficielle que profonde, qu'y introduisent parfois l’explosion d’une boutade ou la virulence d’une polémique. Seule donc cette double histoire d’un homme et d’un homme de lettres nous permettra de rassembler les éléments épars de sa méditation et d’en tracer la courbe.
La deuxième partie n’aura pas une ambition différente. Son principal souci sera de fixer dans ses contours essentiels le portrait mental de Butler, de saisir sous le scintillement des
1. Samuel Buller, a Memoir, by Henry Festing Jones, ? vol. Macmillan, 1919.
AVANT-PROPOS à
idées les diverses attitudes de l'esprit, et leurs relations entre elles. En un chapitre de transition, nous nous efforcerons de dessiner les traits principaux de ce caractère et de cette intelligence, d’après les données recueillies. Nous étudierons ensuite Butler comme psychologue, avec ses idées sur les idées ; comme critique, avec son humour; comme savant, comme philosophe, comme moraliste. Notre point de vue, ici aussi, sera surtout psychologique. Voir fonctionner ce cerveau, suivre cette pensée dans les arabesques de ses démarches, sonder la sincérité, la profondeur, la spiritualité de cette âme : tentative pleine d'embüûüches, mais aussi d’un émouvant intérêt, et qui, même en cas d'échec, ne saurait laisser à qui l’a entreprise que le souvenir d’un labeur heureux.
Nole : L'occasion se présentait, à différentes reprises, de mesurer Butler à ses contemporains. Plutôt que de chercher chaque fois un terme de comparaison différent, ce qui pourrait rendre l'épreuve spécieuse, il a paru préférable de garder d’un bout à l’autre, comme « test », un même personnage aussi représentatif que possible de la pensée et de l’attitude « victoriennes ». Nous avons choisi pour remplir ce rôle Joseph Henry Shorthouse (1834-1903). Industriel intègre, écrivain de second plan, mais non dépourvu de charme, l’auteur de John Inglesani est le type du bourgeois cultivé dont les qualités et les défauts cimentent la robuste mentalité de l’époque. Le rapprochement de ces deux hommes, en apparence si dissemblables, nous a souvent permis d'apprécier avec plus d’exactitude la mesure dans laquelle Butler s’écarte ou se rapproche de son temps.