‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 214 sur 255 · W. of À. F · texte numérisé non relu

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de l’éducation nationale était déjà posé, non seulement par quelques philosophes en renom, comme Herbert Spencer!, mais par l'opinion publique elle-même; il passionnait et divisait le Parlement. La loi de 1870 organise les premières écoles vraiment publiques, à côté des écoles privées subventionnées. L’instruction primaire n’est pas encore obligatoire, mais nombreux sont ceux qui réclament qu’elle le soit. Mais ces lois sont des lois « libérales », et Butler, déjà, déteste Gladstone. Les revendications insistantes des associations charitables et des journalistes radicaux l’irritent plus qu’elles ne l’émeuvent. Dispenser sans compter la « lumière du savoir » aux classes pauvres ou laborieuses, serait une véritable escroquerie — « a swindle ». Elles y gaspilleraient des années précieuses, et y perdraient tout goût, toute aptitude pour les métiers. Seuls les riches, êtres de luxe, ou les cerveaux d'élite déjà tournés vers l’abstraction résistent à l'épreuve de l’école et de l’université. Il y a trop de ces ratés d'Oxford ou de Cambridge, de ces fruits secs de la culture livresque, auxquels les Professeurs n’ont su inculquer qu’un vernis de pédantisme qui les élève au-dessus du niveau réel de leur intelligence. Il n’est, envers le commun des gens, qu’une décision raisonnable : c’est, les ayant munis de rudiments, de les mettre à même de gagner leur vie le plus tôt possible. Education et orientation professionnelles : si moderne qu'apparaisse cette formule, l’idée première en est en germe chez Butler; sous des formes diverses, elle circule dans l’opinion cultivée de son temps, chez des sociologues, des hommes politiques. Mais sa position propre est originale, unique : elle est une réaction contre les ultimes effets, déjà prévus, d’une évolution à peine amorcée. Son horreur des envahissements de la pédagogie officielle est telle qu’il se rabat sur un utilitarisme sensé, mais sans grandeur. À l’ « académisme » stérile, il oppose la méthode de l’apprentissage : apprendre à faire les choses en les faisant réellement, « learning by doing ». Carrières

2. H. Spencer : Education, 1861 (collection d'articles déjà publiés dans différents journaux).

2. Alps, 159 : « The academic system consists in giving people the rules for doing things. The apprenticeship system consists in letting them do it with just a trifle of supervision ».

Voir aussi p. 155 : « The proper course is for a boy to begin the practical business of life many years earlier than he now commonly does, He should begin at the very bottom of a profession... », etc,

bourgeoise et métier manuel s’apprendront de semblable manière. Même les enfants que de rigoureuses conventions ou leurs propres goûts maintiendront dans les écoles secondaires trouveront profit à l’exercice d’une occupation manuelle, La double pensée d’Alethea Pontifex, en suggérant à Ernest l’idée de construire lui-même un orgue, était de contrebalancer ainsi la vanité et la sécheresse de l’enseignement de Roughborough, et de faire connaître à son neveu la saine joie de créer. Il n’y a pas, pense Butler, de meilleur principe éducatif.

L'esprit même qui anime l’éducateur officiel est faux et néfaste. D'abord, il s'inspire de principes autoritaires analogues à ceux qui imposent dans la famille la subordination des enfants à leurs parents. Il élargit, au lieu de tenter de le combler, le gouffre qui sépare deux générations d'êtres. Malgré certaines hypocrisies de formes, il cultive chez l’enfant le sentiment de son infériorité. De plus, il ne cherche pas à éclaircir les mystères, à exorciser les « tabous » dressés par le père ou la mère de famille. Butler a fait d'assez fugitives allusions au problème de l’éducation sexuelle, mais il l’a envisagé. La seule solution, pour Théobald et Christina, a été de tenir Ernest le plus longtemps possible à l’écart des femmes!: Mais l'ignorance, la répugnance et le mystère, loin de sauve” le jeune homme, le précipitent à sa perte. Le principe que recommande Butler est simple : « There should be no mystery or reserve? »; « to make no mysteries where Nature has made noneÿ. » Sa méthode est également simple : constituer un comité d'hommes « ni moraux, ni immoraux » qui, ayant pris l’avis du corps médical et s’étant documentés auprès des personnes ou collectivités compétentes, rédigeraient un résumé assez détaillé — « with some fulness » — de toutes les connaissances indispensables en la matière. Ce livre, ou cette brochure, serait donné à lire aux jeunes gens « as soon as they are old enough to understand such matters at allf». Idée excellente, du moins en théorie; la pratique est plus difficile, et Butler qui, n'ayant pas d'enfant, n’a qu’une demiexpérience, semble cependant le soupçonner : lorsque Ernest,

âgé de sept ans, entreprend son tuteur Overton sur le chapitre délicat de la naissance, et lui demande : « I wish you would explain to me all about it », Overton-Butler se dérobe et change la conversation!. En 1887, une dame de ses amies l'ayant prié d’entreprendre une campagne contre l’hypocrisie sexuelle, Butler se retrancha derrière des généralités, et refusa net de se compromettre.

Avec ses tabous, l’enseignement a ses fétiches : ce sont, par exemple, au pays d’Erewhon, le « hypothetical language » et l’art de « déraiscnner® ». Pareillement, les humanités classiques et les langues anciennes qu’enseignent les universités sont pour les hommes un luxe stérile, un vain ornement. Les leçons de philosophie ou de logique qu’on y donne n’aident point les jeunes gens à penser par eux-mêmes, mais leur inculquent les règles d’un jeu arbitraire et compliqué où la vie n’entrera jamais. Le domaine de l’abstrait et celui du passé : voilà leurs uniques terrains d’exercice. Mais la sortie de ces écoles dérisoires est gardée par deux redoutables ennemis, le présent et le concret, contre lesquels les armes de la culture universitaire s’avèrent impuissantes, Ces disciplines désuètes ne sont pas seulement stériles : elles ont souvent un effet nuisible. Elles encombrent, alourdissent, ou épuisent l'esprit. Elles font naître une inhibition particulière, « la peur de se trahir ». Elles paralysent la spontanéité, dessèchent l'imagination et la fraîcheur des impressions. Elles développent un état d'esprit de spécialistes ou de professionnels ; elles créent des « prigs », ces pédants qui considèrent leur cerveau « comme une sorte de sanctuaire », «to which if an opinion had once resorted, none other was to attack it »6. « It is, dit ailleurs Butler, the almost inevitable outcome of a university education, and will last as long as Oxford and Cambridge do, but not much lon-

gér? . »

. W.of A. F., 104, 105.

. Lettre de Butler à Mrs Heatherley, 19 avril 1887. M. IT, 49.

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