‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 215 sur 255 · Alps · texte numérisé non relu

Alps

Tels principes, telles méthodes. Celle de l’enseignement est la plus mauvaise qui soit. Elle impose des directions à l’activité de l’enfant, au lieu de les laisser naître d’elles-mêmes; elle cultive l’artificiel, au lieu de suivre la nature; elle est ennuyeuse et triste. Que l'enfant, au contraire, soit invité à choisir lui-même ses sujets d’étude ou de travail; que l'effort de l’éducateur se borne à le placer en face de situations réelles, de petits problèmes pratiques, comme de dessiner ce qu'il voit, ou de bâtir un orgue; que les conseils, s’il en est besoin, ne soient ni bourrus, ni sévères, afin de ne pas éteindre la flamme de l’enthousiasme, mais qu'ils sachent utiliser l’appât du plaisir de créer. La méthode « académique » ne s'appuyant pas sur un respect authentique de la personnalité de l’enfant, tient toute originalité pour suspecte ou dangereuse. Ses deux pôles sont l’imitation ou la censure. Une moitié de ses règles ordonne de reproduire des modèles, de copier des choses déjà faites, de suivre des lignes imposées : elles enseignent la souplesse, le renoncement et l’impersonnalité; l’autre moitié est faite de négations, d’interdictions, de répressions; celles-ci répandent la stérilité et la paresse. Cette méthode est mal équilibrée; au lieu de s’employer à développer ce qu’il y a de positif, d’utile et de bon dans les esprits, elle s'efforce uniquement de débusquer et de réduire les tendances fâcheuses!; elle étouffe, coupe, rogne, refoule et détruit, au lieu de créer et d’exalter. Les résultats sont déplorables. Elle engendre une culture conventionnelle, un goût unique d’où est éliminée toute chance de réaction personnelle. Seuls les tempéraments d'élite y résistent. Mais cette survivance du plus original est-elle le véritable but de l’éducation ?

Sur la question de l'argent, l’attitude de Butler est en même temps de critique et de conservation. Il tient l’argent pour un bien précieux; mais il raille l’hypocrite pudeur dont on le revêt. Carlyle flétrissait l’appât du lucre et le goût de la puissance du nom de « Mammonisme ». Pour Butler, Mammon est un maître très respectable. Loin de prêcher qu’on ne saurait servir Dieu et Mammon à la fois?, il prétend qu’il

1. Cf. Lettre au Rev. Fleay, 19 avril 1869 (Hoppé, p. 165) : « They say the best way of eradicating the bad tendencies in a boy is to develop the good ones : but the thing they call education nowadays seems to think little of this ».

2. Comme, par exemple, le Rév. Hawke, dans W. of À. FÆ., 225.

faut les concilier : « Itis all very well, note-t-il, for mischievous writers to maintain that we cannot serve God and Mammon. Granted that it is not easy, but nothing that is worthy doing ever is easy! ». La lutte pour l’argent lui a coûté trop d'efforts et trop de patience pour qu'il le considère avec des yeux frivoles ou hypocrites. Dans ses romans, la fortune, ou du moins l’aisance, est la récompense de la sagesse, et l’un des éléments du bonheur. Il ne faut le prendre ni pour un fétiche, ni pour un tabou, mais pour ce qu'il est : un important facteur dans la vie de l'individu et de la famille. Le gain est un heureux stimulant. « Indeed, remarquait-il dans une lettre, au sujet de la vente d’Erewhon, I should write far better, if I were to write in hope. » La richesse étend à l’infini le rayon d'action de l'individu; elle le favorise de moyens, d'instruments, de membres nouveaux; elle élève sa puissance et sa dignité. « The Rothschilds are the most astonishing organisms that the world has ever yet seenÿ. » Mais elle a de meilleurs titres encore à notre considération : elle est, dans une certaine mesure, créatrice de vitalité. « Livingness, lit-on dans Luck or Cunning?, depends on range of power, versatility, wealthof body and mind — how often, indeed, do we not see people taking a new lease of life when they have come into money even at an advanced age{? » Pourquoi, s’il en est ainsi, ne pas franchement enseigner le respect de l’argent, comme on enseigne celui de la santé, de l'intelligence ou de la vertu? Pourquoi même ne pas faire une place dans les programmes d’éducation à des rudiments de science financière ? « So strongly, déclare catégoriquement Overton, do I feel on this subject that if I had my way I would have a speculation master attached to every school5... ». Les écoliers liraient les journaux financiers et constitueraient entre eux une Bourse; il y aurait un prix pour les spéculations les plus heureuses, et des sanctions contre les maladreits ou les imprudents. L'humour certes colore ce passage; mais il réside moins dans l’absurdité de la proposition, que dans l'apparence raisonnable qu’elle prend

Page 1