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9. Expression d’allure religieuse dont Butler se servait volontiers et que H. F, Jones a choisie comme titre de l’avant-dernier chapitre des N. B.
6. N. B., 360. Voir aussi l’épitaphe de la vieille dame dans Erewhon Revisiled, p. 120 : «I fall asleep in the full and certain hope... », H. K. Jones assure qu'en la composant, Butler avait pensé à lui-même (M. [!, 380).
véritable sanction morale, et la seule. Elle doit suffire pour exhorter au bien et à la charité les cœurs doués d’un grain d’héroïsme.
Et Butler, au fond, était de ceux-là. Il arrive que ses idées, avec les humeurs qu’elles trahissent, assombrissent, parfois, le vrai portrait de l’homme. Sa morale, écartant toute interprétation philosophique, manque assurément d’ampleur et de certitude. Son idéal est mal défini — mais ne dirait-il pas, avec John Pickard Owen : « all ideals gain by vagueness and lose by definition! » ? C’est un épicurisme modéré, un « méliorisme? » désabusé. Il a des insuffisances évidentes. Certains de ses « tests » sont fragiles, contradictoires ou puérils. Dire que le bonheur fait la vertu, n’est qu’une boutade, même en réduisant le bonheur à une disposition de l’esprit, et la vertu à la gentillesse des manières. La règle « Obey your conscience » s'allie difficilement dans la vie réelle avec la nécessité d’un conformisme social, fût-il réduit à un minimum. Renvoyer l'individu dans l’embarras à l’opinion éprouvée de l'élite raisonnable n’est que lui donner une indication sans valeur pratique. Comment distinguera-t-il, s’il ne fait luimême partie de ce jury, les préjugés et les recettes de bonnes femmes, des principes efficaces ? Et dans les cas de conscience, dans les dilemmes angoissants que n’éclairent pas les règles empiriques, l’intuition biologique, la réaction instinctive délibérément cherchée seront-elles des guides sûrs, ou même sincères? Avec toutes les réserves, les considérants dont il la tempère, la morale du sens commun semble en vérité peu faite pour le commun des gens. Ramener de même la morale aux deux données de l’hérédité et du milieu, c’est décrire des circonstances, classer des influences, circonscrire un problème; ce n’est pas le résoudre, ce n’est pas donner aux vivants le moyen de mieux vivre. Le pessimisme qui assombrit cette attitude est lui-même d’un aspect changeant : tantôt il se montre pensif et résigné — à ces moments il semble bien total; tantôt il est plein de vivacité et de rancune, et alors il ne paraît être qu'une vigoureuse réaction, appuyée sur l'intuition d’un mieux possible. Mais il mène Butler, par des voies curieuses, à l’altruisme, au détachement et au stoïcisme. Pour placer à son juste milieu cette pensée probe, cet, effort
IFair. Haven, 242.
2. P. Jordan Smith : « On strange Allars », 1923; chap. : Samuel Butler,
sincère vers une vérité désespérément perçue comme toute relative et même illusoire, il faut en retenir surtout ce pur et rare courage. Alors que le Dieu de son enfance s’est écroulé en poussière, que la science lui a été ingrate et ses pontifes méprisants, derrière la mauvaise humeur, le sarcasme et parfois le fiel de son ironie, malgré la platitude apparente de sa vie, les soucis mesquins, l’absence de tout sentiment exaltant, la carence de ses proches, la trahison de l’ami le plus cher, les déceptions exacerbantes de sa carrière, Butler a gardé intacte, et plus forte que jamais dans ses dernières années, la foi en un stoïque Devoir. Qu'il n’ait pas su nous dire avec la précision d’un catéchisme comment il entendait ce bien-vivre qu'il recommandait, importe moins qu’il ne semble. La noble exhortation subsiste, et la noble promesse. « If the life after death is happy in the hearts of others, it matters little how unhappy was the life before it'. »
1, How to make the best of Life, 151.
Dans l’histoire littéraire du xix® siècle anglais, peu d’écrivains importants semblent se situer aussi naturellement que Samuel Butler en marge de leur temps. Encore cette position demande-t-elle à être déterminée avec soin. Des œuvres comme Erewhon ou The Way of Al Flesh, des idées scientifiques comme celles de Luck or Cunning? ou de Life and Habit, ne sauralent, pour des raisons que nous avons dites, se goûter isolément ou se juger dans l’absolu, comme le Paradis Perdu, un roman de Walter Scott ou le Discours de la Méthode. D'abord, Butler est avant tout un critique, et tout critique de mœurs est un peu le parasite de l’époque qu’il vitupère. A certains égards, et sur certains points, on peut même voir en lui le théoricien, le raisonneur dans l’abstrait, de tout un groupe d'écrivains qui comprendrait, par exemple, Meredith et Hardy. Enfin nous avons plus d’une fois eu l’occasion de remarquer ce fait curieux : les idées du public victorien se sont souvent modifiées dans le sens de celles de Butler, et ainsi il leur arrive de se ressembler étrangement, sans que rien, le plus souvent, n'autorise d’attribuer à celles de Butler, même si elles précèdent les autres, un rôle moteur ou une influence déterminante. Nous l’avons vu vivre et évoluer parallèlement à son temps, obstinément tourné vers lui, luttant constamment contre tous les liens mal rompus, contre toutes les forces qui le ramenaient inexorablement vers lui. Ainsi peut-on dire, en vérité, que l’œuvre littéraire de ce « paria » volontaire est directement fonction de son époque. De la date de sa naissance à celle de sa mort, sa vie coïncide, à peu de mois près, avec la durée du règne de la reine Victoria. Ce parallélisme dans le temps a un autre sens que celui d’une coïncidence fortuite. Butler est un victorion, non seulement parce qu'il a vécu à l’époque victorienne, mais parce que, hors de l'atmosphère bien particulière de ce temps, de sa mentalité, de ses mœurs,
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de ses idées, de ses traditions, de ses exemples, on ne saurait imaginer ce qu’il eût écrit, ni même s’il eût écrit. Loin d’être, dans le domaine de l'intelligence, le solitaire, l'excentrique, l'ermite qu’il parut être dans la vie courante, il tient étroitement et comme par des racines à son temps. Il peut servir à le définir, emmarquant ses limites et en réagissant contre lui; mais il en tire aussi une riche substance dont il fait son profit. Et il puise souvent aux mêmes sources, il suit souvent les mêmes chemins, il va souvent vers les mêmes buts que lui,
Ainsi, pour original que soit Butler, une étude de sa personnalité et de sa pensée ne doit nullement négliger les habituelles recherches de sources, d’influences ou de dettes. Ce travail, si délicat du reste, et si hasardeux, nous a permis parfois de mieux peser ce qui, dans son œuvre, se dégageant du moment, prend un sens plus large, et tend vers l’universel. Nous avons été gêné dans cette appréciation par la composition insuffisamment harmonieuse des cadres génériques où ces paillettes se sont trouvées versées. Butler n’a fait ni un roman, ni un ouvrage de critique ou de science, ni une dissertation morale, en tous points satisfaisants. Ce manque de perfection formelle des ensembles ne peut que lui nuire auprès des esprits épris d'ordre, de bon goût et de logique. On dira qu’une-pensée qui ne sait pas se disposer sans effort selon une harmonie interne ne saurait atteindre que rarement, et seulement par des pointes, le plan des valeurs universelles. En fait il est presque injuste, et, en dépit des apparences, difficile, de rechercher dans l’œuvre de Butler les maximes d'application générale capables d’être présentées isolées de tout contexte. On s’aperçoit vite qu’ainsi détachées, elles paraissent frappées d'un léger gauchissement, et que des liens invisibles les retiennent parfois d’être tout à fait exactes. A la mieux venue de ses réflexions se mêle un grain de particularisme, une couleur propre, l’insigne d’un tempérament. Son esprit fonctionne mal dans l'absolu, dans l'infini; il est à son aise dans le relatif, le vivant et l’humain. En philosophie, son intellectualisme montre plus d’acuité que de souffle et d'envergure; en morale, il est avant tout un critique et un observateur. C’est dans ses dénégations qu'il approche le plus souvent des vérités générales. Sa doctrine positive est faite de moyennes, comme la vie.
Le plus grand mérite et le plus grand charme de cette pensée résident dans ce défaut même : une originalité envahissante, dont le curieux effet est qu’elle empêche ses erreurs les plus
flagrantes d’être tout à fait fausses, et les vérités qu’elle découvre universellement vraies. Butler a, intense, toujours présent, le sentiment de son moi individuel, distinct et vivant; les matériaux qu’il puise abondamment au dehors, il ne saurait les conserver tels quels; il les assimile, il les insère dans son système personnel, en étaie ses vues propres, les intègre à son originalite. C’est le fait des créateurs et des fortes personnalités. Butler, s’il ne peut être rangé parmi les plus grands, n’ouvre jamais la cage d’où s’envolent ses idées, qu’elles ne soient dûment munies de la bague qui les fera partout reconnaître pour siennes. II fait un grand usage d’observations banales et de lieux communs : mais il se plaît à les tourner à l’envers, il en fait des paradoxes ; de telle demi-vérité il extrait malicieusement, par un geste élémentaire d’escamoteur, sa moitié d'erreur ; plus rarement if opère le tour contraire et dans ce cas c’est plus que du «grand art », c’est une sagesse profonde. De toute façon le lieu commun a cessé d’en être un: le public, amusé ou dérouté, n’en reconnaît plus la figure familière ; mais il en aperçoit le pivot central où se rejoignent le faux et le vrai, ces deux faces dé tout concept humain. Ainsi peut-on dire que la valeur de cette pensée réside moins dans sa nature même, dans sa profondeur ou dans sa vérité, que dans l’angle tout à fait nouveau de la «prise de vue ». On ne jugera équitablement Butler que si on ne se laisse pas tromper par ses faux départs de philosophe ou de savant. Se hisser, pour l’y attendre et chercher à l’y fixer, sur le plan de la raison pure, serait le trahir. C’est ainsi que l’on s’est parfois montré indûment sévère à son égard. M. Louis Gillet l’a étiqueté : un raté supérieur!. Cette formule contient son grain de vérité, mais non toute la vérité. Elle implique que Butler, malgré des dons certains, n’a qu’imparfaitement réussi les aventures qu’il a tentées. Certes, ses ambitions, ses projets, ses entreprises ont tourné court le plus souvent, ou l’ont conduit à des impasses. L'histoire de sa vie montre les efforts inouïs de cet homme pour se réaliser dans le plan supérieur, pour ne point laisser sécher par les vents hostiles les fruits bizarres de sa pensée. Mais si de grandioses résultats n’ont pas couronné ses élans, si parfois même ils l’ont amené au bord de l’absurde, suffit-1il de cette malchance pour faire d’un
1 Leciures Etrangères, 2° Série p. 72,
écrivain un raté? Croit-on que Butler, s’il eût consacré toute sa vie à l’étude de l’Odysseé ou à celle des Sonnels de Shakespeare, à l'élaboration d’un système de philosophie vitaliste ou à la confection d’un catalogue complet des chapelles votives du nord de l'Italie, eût laissé une réputation mondiale? Il lui aurait fallu se renoncer, sortir de lui-même, s’abstraire, monter jusqu’à l’universel ou tomber dans l’impersonnel. Que lui fût-il resté alors comme bagage individuel? Une intelligence prompte, mais vite émoussée par l’ennui, une mémoire fidèle et souple, une imagination plus mécanique que fertile, une culture seulement moyenne, et peu de goût, peu d'aptitude pour la développer par devoir. Il ne se serait pas davantage élevé au-dessus d’une notoriété médiocre et fugitive que tant d’obscurs travailleurs de son époque, professeurs, évêques, ou savants en chambre. Au vrai, le mot de M. Gillet ne saurait s’appliquer qu’à l’opinion que Butler pouvait avoir de lui-même. Car il avait rêvé, pour sa part, d’un autre succès. Ses notes et ses lettres le montrent faisant avec mélancolie, fierté ou rage, le bilan de ses réussites, des « pièces d’or » trouvées par lui et offertes au monde. On dirait qu'il veut se convaincre de l'étendue de ses biens sans y parvenir tout à fait. Il a placé sa fortune en valeurs peu sûres dont plusieurs se sont irrémédiablement effondrées. Mais sa vraie richesse était cachée ailleurs. Ses vrais dons, dont il faisait peu de cas — ici encore se vérifie sa théorie favorite de La Vie et l’Habitude —, on en trouve la manifestation en cent endroits de ses livres : cet humour incisif, cette aptitude passionnée pour la critique, cette «radio-activité » spirituelle, l’ardeur primesautière de cette intelligence bridée par un tempérament un peu sec, froid et réservé, enfin ce candide appétit de découvertes dans tout ce qui touche à l’homme et à la vie. Ce sont bien là des traits qui marquent fortement une œuvre, et la rendent à divers degrés inoubliable.
Butler avouait de bonne grâce le discontinu de son œuvre littéraire : « | am not one of those, disait-il, who have travelled along a set road towards an end that I have foreseen and desired to reach. [have made a succession of jaunts or pleasure trips from meadow to meadaw, but no long journey unless life itself be reckoned so! », Il ne concevait pas la littérature
autrement que comme une exploration lancée à la découverte d'idées. L’effort de l'imagination, la beauté de la forme comptaient peu pour lui, car elles risquent de cacher l’essentiel de la vérité. Le fil qui réunit en chapelet ses différentes excursions est fait du meilleur de sa personnalité même. Il n’écrivit presque rien qu'il n’y éprouvât une évidente délectation à laquelle participait tout son être spirituel. Ainsi se livre-t-il tout entier dans la moindre ou la plus bizarre de ses idées, sans autre voile parfois que celui de son humour, ultime moyen pour lui de jeter un pont fragile entre la vie absurde et l'impossible idéal.
Vu, le 21 juin 1934.
Le Doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Paris :