CHAPITRE VI
EREWHON
A. Le public anglais vers 1872 : le ferment évolutionniste ; — Le conflit de la science et de la foi; — Emancipation intellectuelle ; — La morale victorienne et les survivances puritaines.
B.Erewhon sur le chantier ; — Publication ; ÆErewhonet l'Utopie; — Erewhon et le public.
A. Le Public Anglais vers 1872.
L'état des idées en Angleterre s’était étrangement modifié depuis que Butler était parti pour la Nouvelle-Zélande. 1859, date mémorable, avait vu paraître, outre l’Origine des Espèces, les Essays and Reviews, la fameuse dissertation de Mill sur la liberté, les Principes du Sécularisme de Holyoake, et, dans le domaine littéraire, Adam Bede, Richard F'everel, et les Rubayat d'Omar Khayam traduits par Fitzgerald. Ces œuvres de genre et d'inspiration si divers avaient cependant un trait commun : elles marquaiïent chacune sur son terrain et dans son sujet propre une réprobation de l’ordre existant — mœurs, religion ou théories scientifiques — avec une exhortation plus ou moins explicite à l’affranchissement. Mais de beaucoup le plus sensationnel de ces événements avait été la publication du livre de Darwin. Depuis le début du siècle, l’activité scientifique ne s’étail point interrompue : mais elle était uniquement l'affaire de savants, pour la plupart inconnus du public. Si peu à peu certaines idées s’élaient fait jour, elles étaient si timides, si peu assurées, qu'elles ne semblaient devoir troubler en rien les notions reçues. Une décade suffit àchanger tout cela. Sous le choc de la révélation darwinienne, les con-
clusions scientifiques furent poussées au premier plan, dans la lumière crue d’une attention subitement éveillée et toute tendue d’appréhension ou d’exaltation; il fut tout de suite évident que la nouvelle doctrine menaçait de bouleverser non seulement la science dans son domaine strict, mais aussi les cadres de la philosophie traditionnelle. Le terme même d'évolution était un mot séduisant et commode—-« a comfortable word » disait lord Salisbury. Son sens à la fois vague et clair l’exposait à tous les emplois, à toutes les applications. Ce fut 1a raison de son immense succès ; ii ne causa pas, mais il précipita le mouvement libéral. Par une conséquence inévitable, une violente opposition mit aux prises les savants et les théologiens. Une sorte de polarisation s’effectua ; jusqu'alors, la science et la religion avaient fait bon ménage; désormais, nul ne semblait pouvoir, sans embarras, rester savant et croire à la Bible. Accepter la thèse de l’évolution était se reconnaître libre penseur, déiste ou agnos!ique — sinon athée. Ce bouillonnement d'idées opposées évoque bien les symptômes d’une fièvre couvant depuis longtemps et qui éclate, et où sévit, dans les cheminements profonds de l’organisme, l’antagonisme de germes ennemis. Deux doctrines s’affrontaient soudain, aussi intransigeantes d’abord l’une que l’autre, et vite persuadées de l'importance vitale qu'aurait pour l’une ou pour l’autre l’issue de la bataille engagée. Moins de trois mois après la publication du livre de Darwin, Huxley en marquait publiquement l’extraordinaire signification : « The general mind, disait-il, is seething strangely, and to those who watch the signs of the times it seems plain that this nineteenth century will see revolutions of thought and practice as great as those which the sixteenth witnessed?. »
Pendant vingt ans au moins, les controverses vont faire rage, incroyablement dures et acharnées. Il ne faut pas se méprendre à l’accolade « victorienne », qui réunit sous un même titre, souvent 1llusoire, des modes d’activité et de pensée si contradic- Loires. Ce réveil du goût des polémiques ardentes, des campagnes agressives, des discussions, revendications ou dénon-
1. Cf. l'incident violent qui opposa l'évêque Wilberforce et Huxley à la réunion de la British Association, Oxford, juin 1860.
2. Conférence à la Royal Institution, le 10 février 1860, cf. Darwin, Life and Letiers, II, 283.
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ciations d'idées, étonnait et inquiétait les esprits même qu'il échauffait. L’Angleterre n'avait rien connu de semblable depuis deux siècles — depuis le temps de l’autre Samuel Butler. Les querelles cependant n'étaient plus entre sectateurs religieux ou politiques; elles opposaient les pionniers de la science nouvelle aux partisans de la tradition dans tous les camps, religieux, scientifique et politique. Un autre trait encore différenciait ces hommes de ceux de la Restauration : ils craignaient l'ironie ; leur passion pour les idées et pour la vérité était entière, austère et susceptible.
Assez rapidement, cependant, la thèse transformiste finissait par s'imposer à la majeure partie des élites réfléchies. Son prophète, pendant la bataille, restait distant, confiant à d’autres le soin de le défendre, et se contentant de tenir, non sans nervosité, le bilan des conversions. Mais la résistance obstinée de certains milieux irritait ses disciples, qui redoublaient leur propagande par la conférence, l’article ou le livre. Enfin vers 1870, après avoir été « l’idée la plus impopulaire du temps! », la notion d'évolution, de si loin venue — mais combien s’en doutaient alors? — se trouva tant bien que mal assimilée ; elle formait maintenant le sang un peu impur, un peu fiévreux de toute pensée; elle débordait le cadre de la philosophie, et certains qui redoutaient et combattaient son influence en religion, l’admettaient volontiers en d’autres domaines; elle semblait destinée à régénérer la méthode et les ‘perspectives de toutes les sciences de l'humanité, la sociologie, la politique et jusqu’à la morale. Elle avait pénétré les uns après les autres tous les lieux et tous les milieux, s’était introduite dans les universités, glissée dans les commissions parlementaires, dans les salles de rédaction, dans les clubs et les salons mondains; et elle allait jusqu’au fond des campagnes, dans leur paisible presbytère, troubler de scrupules les pasteurs de l’église établie?.
Nulle période peut-être n’a vu se briser ou s’effriter plus de vocations religieuses. Les jeunes hommes que n’attiraient pas au sortir de l’université le barreau, la médecine ou le com-