‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 49 sur 255 · Huxley fils, dans Husley, Life and Lellers, If · texte numérisé non relu

Huxley fils, dans Husley, Life and Lellers, If

2. Wells a décrit avec son éloquence coutumière le désarroi spirituel des pasteurs de campagne en présence de la révélation transformiste : « To him as to innumerable other honest middle-sged and comfortable men, Darwinism came as a dreadful invitation to go out into the wiiderness, etc, » Tne Passionaie Friends, 1913, pp. 24-29.

106 SAMUEL BUTLER | merce, n'avaient guère le choix qu'entre l'Eglise et l’enseignement : encore était-il difficile de réussir dans le second sans appartenir en même temps à la première. Les uns, s’étant laissé ordonner sans enthousiasme, se dépêchaient au bout d’un temps de rentrer dans le siècle. D’autres se dérobaïent, comme Butler, après une crise de conscience!. Darwin lui-même n’était-il pas venu de la foi à la science? Non seulement les courants idéologiques étaient multiples, et euxmêmes en constante évolution; mais les convictions des indi” vidus, loin de s’immobiliser, formaient des ondes capricieuses dont l’agitation se communiquait de proche en proche. Sans doute le parti orthodoxe, qui avait le nombre et l’autorité, se défendait âprement contre ces manifestations d’un esprit trop libéral. Mais ses représailles faisaient peu de bruit. Les membres de l'Eglise anglicane, clercs ou laïcs, jouissaient en réalité d’une latitude considérable en matière de convictions personnelles, sauf à ne pas scandaliser. Des pasteurs, des évêques, sans quitter l’Eglise, tentaient de mettre leur interprétation des dogmes religieux en accord avec le nouvel évangile scientifique?. Scrupules, déchirements, crises de conscience égratignaient des âmes jusqu'alors paisibles et assurées. Serrées par l'inquiétude, elles cherchaient dans la méditation ou la lecture, selon leur envergure ou leurs moyens, un complément de documentation, un espoir de certitude. Ce sont peut-être les ecclésiastiques qui à cette époque ont fait la plus grande consommation d'ouvrages de critique philosophique. La figure du pasteur borné que Butler campera si cruellement dans The Way of Al Flesh, sans curiosité, sans

1. On peut citer parmi les premiers, Leslie Stephen, Fred. Gard Fleay, l’ami de Butler, ou James Ward, d’abord pasteur non conformiste, puis philosophe néo-Lamarckien. Parmi les seconds, qui sont légion, il faudrait ranger (sans remonter jusqu'à Froude ou à Carlyle) : James Payn, le romancier; Wm. Morris; Wm. Hale White; Fred. Harrisson; Edward Carpenter, le poète socialiste; Edward Maitland, qui émigra comme Butler, en 1849; Wm. Edward Hartpole Lecky (1838-1903), l’auteur en 1865 de l’Hisioire du Ralionalisme, etc.

2. L'exemple le plus célèbre est celui de l'évêque Colenso; le premier volume de ses Commentaires sur le Pentateuque paraît en 1862. L'œuvre entière s’échelonnera sur une période de plus de quinze ans. Dans le cercle même des relations de Samuel Butler, cilons le Révérend Fleay, son ami. Ordonné en 1857 il ne se décida qu’en 1884 à quitter l'Eglise. Dans l'intervalle, il avait adopté une partie de la philosophie positiviste et approuvé Erewhon et The Fair Haven. Un autre admirateur de Butler et d’Erewhon était Charles Voysey qui fut en 1871 poursuivi devant la juridiction religieuse pour hétérodoxie, et se vit priver de son bénéfice. Son ouvrage Slings and Stones avait été publié en 1868. Cf. M., I, 226-7 et F. Warre Cornish, History of the English Church, ele., II, p. 242.

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horizons, correspondait à un type peut-être alors dominant : mais 1l faut songer, pour n'être pas injuste, à tous ceux qui ne se satisfaisaient pas d’une besogne machinale et myope. Entre ceux qui restaient fidèles à l’ancienne foi, et la minorité de ceux qui désertaient, il y avait la foule flottante des indécis et des tourmentés. Ceux-là peut-être lurent Erewhon, mais ce sont eux à coup sûr qui formèrent un an plus tard le plus clair du public du Fair Haven.

Le mouvement d’émancipation intellectuelle profitait de cette sourde inquiétude. Spencer, en passe de devenir le prophète de la philosophie nouvelle, donnait au monde, à une cadence majestueuse, des livres atter dus comme des évangiles. Moins sec qu'Auguste Comte, moins subversif que les savants dont il embrassait cependant les récentes découvertes en une ample synthèse, il avait la faveur du public anglais tout entier, sans excepter les ecclésiastiques. La foi au surnaturel était, au moins apparemment, en baisse marquée!. On forgeait des mots nouveaux comme celui d’«agnostique »?, ou l’on reprenait les termes déjà éprouvés : rationalisme, libre pensée. D’autres étiquettes distinguaient des groupes plus ou moins ouverts, ou seulement des attitudes possibles : le positivisme, chapelle assez stricte où régnaient pourtant des dissensions; l’Eglise Large, parti des philosophes chrétiens qu’unissait seul un commun souci de conserver au peuple, en dehors de toute révélation, un corps constitué d’éducateurs spirituels. À vrai dire, le mot athéisme restait infâmant, et la loi sur le blasphème était parfois appliquée avec rigueur; Bradlaugh, rédacteur en chef du National Reformer, en faisait l'expérience en 1868. Mais l’année suivante apportait aux libres penseurs une victoire : l’« Evidence Amendment Act » permettait de recevoir leur témoignage en justice sans qu'ils eussent à jurer sur la Bible. Car la politique elle-même s'était faite libérale. Après la loi électorale de 1867, le premier ministère Gladstone inaugurait une législation sociale à tendance laïque et démocratique. En 1869, l’église protestante d'Irlande cessait d’avoir un statut officiel. En 1871, les « Tests » religieux exigés aux examens d'Oxford, de Cambridge, et de

1. Lecky le signale en 1863, « The declining sense of miraculous ».

2. Imaginé et lancé en 1869 par Huxley qui, invité à faire partie de la « Metaphysical Society » où toutes les opinions étaient représentées, cherchait un nom qui étiquetât son attitude philosophique.

Durham étaient abolis. En même temps le Parlement, sous la poussée de l’opinion, s’occupait activement de réorganiser le système entier de l’enseignement public. Une poussée lente, mais continue, faisait craquer une à une les multiples barrières qui gardaient encore les approches de la vieille forteresse anglicane.

Un tel tableau cependant ne présente que l’envers de la tapisserie, avec ses nœuds, ses fils croisés, tout un dessin secret pourtant aussi authentique que celui de la face. La génération de 1870 offrait à l'Europe une image différente où elle prétendait se reconnaître tout entière. L’étroite alliance de l'Eglise officielle et de la toute puissante bourgeoisie d’affaires lui donnait le ton. Sa vertu foncière était la prudence. Elle n'avait qu’un goût modéré pour l’intellectualité pure, et se contentait volontiers de ses substituts, non pas même la raison, mais le sens commun, — une moyenne, un compromis. Elle détestait ce désordre, cette bohême de l'esprit où mènent les écarts d'opinion, le paradoxe philosophique et le sarcasme dans la critique. L'humour même, s’ïi n’était pas sentimental ou badin, lui était suspect; l’expression trop chagrine d’un doute, ou trop désinvolte d’une négation, ou trop passionnée d’une conviction, la choquait également : elle y voyait un trait celte ou méditerranéen. L'intelligence à ses yeux devait être plus robuste que déliée, plutôt prudente que mobile; il fallait qu’elle fût dans la vie de l'individu un élément de stabilité, non d’aventure.

Le souci de la conduite primait toute autre considération. Au-dessus des jeux brillants du cerveau se plaçait, dans la hiérarchie des valeurs, la force de caractère qui assure la continuité et la dignité des actes. Sur le plan moral comme dans les affaires, le critérium était de réussir. L'homme, professaient les moraistes, évolue dans un monde composé d'intérêts divers et parfois divergents; sa morale consiste à faire coïncider la direction de ses actes avec celle de l'intérêt général ; du faisceau de ces initiatives, qui peuvent être désintéressées, naîtra peu à peu le progrès de la race. Ainsi la conduite de chacun est déterminée moins par un jugement dont les données sont prises dans la conscience individuelle, que par une attention toujours aux aguets des circonstances extérieures. Ce conformisme moral est à la base du conventionnalisme régnant. La société n’était pas une simple abstraction, c'était une entité, une

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divinité toujours présente!. Le costume lui-même s'était fait sombre, lourd, digne; la vie familiale s’inspirait avant tout d’un sévère moralisme dont la lumière crue de l’enseignement évangélique littéral dessinait les rigides contours. La même pudeur réprouvait à la fois la curiosité du sexe et les effusions trop intimes du cœur. Le pasteur dans sa chaire, Tennyson dans ses vers, et Shorthouse, l'industriel, par l'exemple de sa vie, prêchaient tous le même sermon.

L’éthique victorienne n’est en somme qu’une élaboration harmonisée, mondanisée, esthétisée, si l’on peut dire, du vieux puritanisme héroïque. Gladstone, le «grand vieillard », avait un sens du péché presque ausssi vif que Bunyan, avec, en plus, cette noblesse de pose que conférait à tous ses membres l’âge des favoris et de la « Thoughtful Life ». C'était en vain qu’Arno]jd s'était efforcé de retrouver l'esprit de l’ancienne Hellas : ses sonnets de 1867 rendaient un son plus hébreu que paien; sa muse était courageuse et triste; elle cachait sous les ornements un « fond de pensée et d’austérité? ». Chrétiens, orthodoxes, dissidents, membres de l’Eglise Large, déistes, agnostiques, libres penseurs, tous, au fond, avaient le souci d’exhorter à vivre dignement; les uns prêchaient que c’est l’ordre de Dieu; les autres, écartant toute aide d’en haut, voulaient réhabiliter le cœur de l’homme. « The aids to noble life, dit M. Arnold, are all withinÿ. » Le respect de la bienséance et des conventions va chez les cœurs bien placés jusqu’à l’abnégation, jusqu’au sacrifice et à l’héroïsme. Chez les âmes médiocres cette tendance perd sa valeur profonde etse mue en une recherche volontaire de la dignité dans le geste, la parole et l’action. Le mobile essentiel de la conduite est un effort pour construire la ligne générale de la vie dans le détail de chacun de ses actes, de facon à faire un ensemble moralement significalif. Au fond, cet âge est symboliste : toute action, toute parole, tout geste doivent avoir une figure harmonieuse et un sens ;1ls doivent se hausser au niveau moral ou esthétique des

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