‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 68 sur 255 · La propriété du Whitehall dans la banlieue de Shrewsbury · texte numérisé non relu

La propriété du Whitehall dans la banlieue de Shrewsbury

Fort. 10

homme de loi, et crut s’apercevoir qu'à la première vente ses intérêts avaient élé lésés : il est vrai qu'il était déjà majeur alors, mais il pensa qu’on ne l’avait point mis suffisamment au courant des différents aspects de l’affaire, et qu’on avait spéculé sur son inexpérience. Profondément froissé, il faillit exhaler sa rancune en une cruelle ailusion dans ÆErewhon*.

Loin de consentir à la seconde opération, il réclama brutalement l’annulation de la vente antérieure. En droit, sa requête était irrecevable; en fait, c'était une question à débattre, mais même s’il était prouvé que son père et sa tante eussent réalisé pour eux-mêmes une fructueuse opération qui doublait leur part d'intérêt, en disposant prématurément d’un terrain susceptible de plus-value, Butler faisait figure de mauvais joueur en revenant sur son consentement; il est difficile de plaider légalement l’étourderie ou la timidité.

Cependant l'affaire semblait à Butler n’être qu’une preuve nouvelle de l’égoïsme paternel; il s’irritait de se croire lésé, il se mettait une fois de plus en position de défense. Cet héritage, cette petite fortune foncière, ne représentait pas pour lui un supplément de revenu, une aisance plus grande; c'était une part de sa vie même, la condition essentielle de la continuation de sa carrière; sans elle, il retombait dans l’esclavage social, dans la dépendance et la nécessité. Il se débattit furieusement. Ses efforts, 1l faut le dire, manquent de grandeur d'âme et de délicatesse. L’àpre obstination qu'il a apportée dans ces discussions d’argent écarte de lui la sympathie. Il le prenait de haut, menaçait, marchandaiït ; il posait à sa signature une condition préalable en exigeant l’adjonction d’une clause par laquelle 11 lui serait permis de disposer immédiatement de sa part de substitution. C'était une sorte de chantage : son consentement étant nécessaire, il voulait se le faire payer pour rentrer, croyait-il, dans son dû. Mais ses termes ne furent pas acceptés, et chacune des parties resta sur ses positions.

Là-dessus, l’école de Shrewsbury, qui devait acheter le terrain, peut-être lasse d'attendre, porte ailleurs ses vues et

1. Erewhon, « Some Erewhonian Trials », Revised edition, p. 111 : jugement «of a youth barelyÿ arrived at man's estate, who was charged with having been swindled out of a large property during his minority by his guardian, who was also one of his nearest relations. » Le passage avait élé supprimé dans les premières éditions sur les instances de Pauli, qui craignait toujours les représailles, I fut rétabli en 1901. Voir M., I, 167-168.

retire son offre. L'affaire tombe d'elle-même. D'ailleurs, la mère de Butler vient de subir les atteintes du mal qui doit l'emporter’, et l’irritation de Samuel finit par se calmer. Mais l'affaire a été chaude. L’ardeur que met Butler à se faire rendre une justice rétrospective qui réserve expressément ses intérêts lointains naît d’une méfiance aiguë vis-à-vis des siens: Car vers le même moment, ayant à se faire rembourser l’argent qu’il a placé en hypothèque en Nouvelle-Zélande, il le fait avec une abondance de remords et de scrupules?, dont le seul mobile est la sympathie qu’il éprouve pour son débiteur. En fin de compte, du reste, l'échec des négociations de Shrewsbury fut un bien pour Samuel. Et il n’est pas interdit de croire qu’une des raisons qui ont poussé son père à refuser de luirendre sa liberté financière, est qu’il se métiait de ses capacités. Les événements sur ce point allaient bientôt lui donner raison.

Peu de temps après, en effet, ayant récupéré tout son capital colonial, Butler élail fort en peine de le placer, car il n’en trouvait plus que 4 ou 5 %, au lieu de 10 %. Un de ses amis lui proposa de l’intéresser dans diverses sociétés industrielles qu’il était en train de lancer. Butler n’avait nul motif de se méfier. Henry Hoare appartenait à une vieille et honorable famille de banquiers, dont le fondateur, Richard Hoare, avait au début de xvie siècle transformé sa bijouterie en une banque qui pendant deux siècles occupa sous la même enseigne la même maison dans Fleet Streetÿ. L'affaire semblait merveilleuse, mais solide ; on laissait espérer aux souscripteurs des revenus allant jusqu'à 60 %. Pauli, plein d’enthousiasme, hypothéqua jusqu’au dernier soutoutesses maigres espérances. Butler se laissa tenter; il fut, avec Pauli, nommé administrateur de l’une des entreprises, la « Canada Tanning Extract Co, Ltd. » Miss Savage apprenant, ses projets, lui prédit en riant qu'il se ruineraits, Elle ne croyait pas si bien dire.

1. Elle mourut à Menton, le 9 avril 1873, emportée par les progrès d’une tumeur interne, ou peut-être d’un cancer. Mais le pasteur Butler attribuait la cause de sa mort au chagrin que lui avait causé la publication d’Erewhon. Le père et le fils restèrent en froid jusqu’en 1875.

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