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CHAPITRE SIXIÈME

Secours envoyés au Canada par la Compagnie de la Nouvelle France. — Flottille commandée par Roquemont.— Engagement avec la flotte des Kirke à l'entrée du Saint-Laurent. — Défaite de Roquemont. — Composition et ses conditions. — Triste situation à Québec. — La flotte anglaise devant Tadoussac.—Conduite de Roquemont appréciée par Champlain.

Le premier article consenti par la Compagnie de la Nouvelle France comportait l'envoi au Canada, dès l’année 1628, de deux à trois cents hommes de tous métiers, Les sociétaires se soumirent de bonne grâce, et au printemps, ils avaient affrété quatre navires de provisions de bouche, de munitions et d'hommes. Les Jésuites, de leur côté, avaient équipé à leurs frais un petit vaisseau qui devait conduire au Canada, le Père Noyrot et deux Frères coadjuteurs, dont l’un était Louis Malot. Les Pères Charles Lalemant et Francois Ragueneau, et les Récollets Daniel Boursier et François Girard prirent passage sur l’un des vaisseanx de la compagnie. Un jeune Huron, Louis Amantacha, retournait aussi dans son pays, après un séjour de deux années à Rouen, La flotte fut placée sous le commandement de Claude de Roquemont, sieur de Brison, que nous avons signalé comme l’un des membres les plus actifs de la grande compagnie. Ce prenier embarquement coûta 164,720 livres 9 sols et 6 deniers, ou environ $32,000 de notre monnaie, cours actuel. Cette

dépense considérable prouve qu’à son début la compagnie était sérieusement décidée à soutenir la colonie canadienne, Malheureusement ces secours, qui eussent été si précieux à Québec, ne parvinrent jamais à destination et ne profitèrent qu'eux ennemis de la France,

La flottille, partie de Dieppe le trois de mai, arriva à destination vers la mi-juillet, Durant le trajet Roquemont eut maille à partir avec des vaisseaux anglais et hollandais, dont il aurait pu s'emparer facilement, s’il l’eût voulu. L’escadre française s'arrêta aussi dans une baie de l’tle d’Anticosti. Les religieux et tout l'équipage y mirent pied à terre ; ils y plantèrent une croix en signe de reconnaissance envers Dieu qui les avait protégés jusque-là, Quelque temps après l'on atteignait Percé, et puis, l’on entrait à pleines voiles dans la baie de Gaspé. Ici les sauvages avertirent Roquemont que cinq grands navires anglais étaient ancrés dans la rade de Tadoussac, C'était, comme nous le verrons, la flotte de David Kirke, qui, après avoir ravagé la côte acadienne, s’apprêtait à mettre Québec en état de siège.

Roquemont partit donc de Gaspé vers le quinze de juillet et remonta tranquillement le fleuve, bercé entre la crainte d'une rencontre et l'espérance d'échapper à la vue d’un adversaire beaucoup plus puissant que lui, car les vaisseaux français n'étaient pas suffisamment armés pour soutenir un combat en règle. Leur charge était aussi trop lourde pour permettre une manœuvre assez rapide. Bref, il fallait éviter la bataille à tout prix, et ne pas cnurir au-devant des coups.

Malheureusement la rencontre devint inévitable ; le 18 juillet, les deux flottilles étaient assez rapprochées pour pouvoir tirer à portée les canons du bord. La bataille fut terrible, Pendant quatorze heures que dura le combat, il fut tiré de part et d'autre plus de douze cents coups de canon.

Les Français ayant épuisé leurs boulets, finirent par les remplacer par les plombs de leurs lignes. Finalement le vaisseau de Roquemont, ciblé de boulets et endommagé par deux bordées à fleur d’eau, forca le commandant à parlementer et à demander composition, Du côté des Francais il n’y eut que deux pertes de vie,

Les conditions furent qu’il ne serait fait aucun mal aux Jésuites ni aux Récollets, que les femmes et les filles seraient respectées et que l’on donnerait passage à tous ceux qui voudraient s’en retourner en France, Ainsi fut-il fait, et l'amiral anglais s'étant emparé des vaisseaux de Roquemont, entassa les équipages français sur ses propres navires, et partit pour l'Angleterre. Chemin faisant, il s'arrêta aux îles de Saint- Pierre, où il s’empara de quatre navires basques chargés de morues sèches que les pêcheurs avaient abandonnés, de crainte d’être pris par les Anglais.

Les vaisseaux des Kirke devinrent tellement encombrés, qu'il fallut déposer sur l’île une partie des provisions et des marchandises, ainsi qu’un certain nombre de passagers. Le sort tomba sur les Récollets, et sur une vingtaine d’autres personnes, dont un chef de famille du nom de Le Faucheur, parisien, qui allait se fixer à Québec avec sa femme et cinq enfants. Parmi ces passagers se trouvaient aussi Robert Giffard, chirurgien, une femme ctses trois filles, quinze ou seize matelots Biernois, tous gens que ce voyage ruinait dans leurs biens et dans leurs espérances de fortune, L’amiral anglais leur abandonna l’un des petits navires basques et quelques vivres, puis il quitta l’île Saint-Pierre avec le reste de sa prise,

Les Basques, qui s'étaient cachés dans les montagnes, voyant l'ennemi envolé, vinrent s'emparer des provisions et menacèrent de tuer les Français, s'ils tentaient de repren-

dre leur navire. Mais les Basques se laissèrent toucher par les larmes des femmes et les supplications des Récollets, et ils leur abandonnèrent une chaloupe, un peu de biscuits et de cidre, afin de leur permettre de s’en aller, A l'exception des religieux et du gentilhomme parisien, tou: les autres s’embarquèrent sur cette fragile nacelle, et se rendirent à Plaisance, en l’île de Terreneuve ; là ils firent l’heureuse rncontre de pêcheurs français, qui les recueillirent et les ramenèrent en France, Quant aux autres, ils ne purent quitter leur île que vers la mi-septembre, et arrivèrent à Bayonne, en Galice, après un voyage de huit mois en mer.

C’est ainsi que les débris dispersés de la flotte de Roquemont arrivèrent les uns après les autres dan: leur pays natal, ayant souffert autant d’avanies qu’il est possible à de pauvres prisonniers de guerre.

Pendant ce temps là la situation à Québec était loin d’être souriante, Thierry Desdames (1) y avait rapporté la nouvelle de l'apparition de la flottille française dans les eaux du golfe, Le Père Lalemant écrivait même à Champlain qu’il arriverait bientôt à Québec, si rien n’empêchait (?). Roquemont lui faisait savoir qu'il se rendrait à l’île Saint-Barnabé, aussitôt qu’il aurait déchargé un peu de farine à Gaspé. Desdames rapportait en outre qu’il avait entendu en remontant le fleuve une canonnade en règle, qui lui faisait supposer que les deux flottes en étaient venues aux prises, Ce témoignage était vrai, car quelques jours plus tard Champlain apprenait la défaite de Roquemont et l'enlèvement par Kirke

(1) Voir Note K, en appendice.

(2?) Roquemont était porteur pour Champlain d’un brevet le nommant gouverneur et lieutenant général du roi dans toute la Nouvelle France. — Du Creux, Aistoria C'anadensis, liv. I. Voir Pièce 11.

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