CHAPITRE TROISIÈME
But de Richelieu en fondant la Compagnie de la Nouvelle France.— Caractère religieux de cette association, — Résultats. — Rameau et Paul Leroy-Beaulieu.— Leur opinion sur les causes d’une faible immigration. — Court historique de la Compagnie de la Nouvelle France. — Défense aux Huguenots de se fixer au Canada.— Bons effets qui en résultent, — Premiers colons tiennent une conduite irréprochabie,
En créant la compagnie de la Nouvelle France, Richelieu avait surtout à cœur de peupler le Canada, au moyen d’une saine émigration, et d'y consolider l'Eglise catholique. Ce grand homme d'Etat croyait, par là, travailler à l'expansion coloniale, en activant le commerce, Avant lui, on n’avait rien vu au-delà de la question matérielle; quant à fonder une colonie stable dans la Nouvelle France, personne n’y avait songé, à l'exception de quelques rares individus dont l’influence fut paralysée par Sully, ministre à courte vue, qui ne trouvait pas la cervelle de ses compatriotes assez bien organisée pour coloniser les froides régions du Canada,
La liste des associés de la compagnie de la Nouvelle France porte trente seigneurs de la cour, douze gentilhommes de la province, plusieurs religieux, entre autres Jacques de la Ferté chanoine de la Sainte-Chapelle, six hommes de robe, trentehuit marchands-bourgeois, un notaire, un médecin, un imprimeur, La France tout entière est représentée dans ce vaste
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corps, mais c’est la France catholique qui se lève et se déclare le soutien d’une œuvre patriotique. C’est le réveil de l'opinion saine, qui va donner au monde un spectacle nouveau. Fléchier pouvait s’écrier avec raison : ‘ Il me semble que je vois des prêtres, des évêques, ou, pour mieux dire, des apôtres, courir partout selon les besoins, envoyer les secours et les rafratchissements nécessaires pour entretenir et pour avancer ce grand ouvrage.”
C’est que sous la direction de Richelieu l’on fut témoin de véritables miracles de charité à l'égard de la colonie canadienne, La duchesse d’Aiguillon, nièce de Richelieu, fonde l’Hôtel-Dieu de Québec, Le marquis de Gamache, se conformant aux intentions de son fils, donne aux Jésuites seize mille écus d’or pour la fondation d’un collège à Québec, Madame de la Peltrie consacre sa fortune à l'établissement des Ursulines. Jérôme le Royer de la Dauversière consacre une partie de ses biens à la Société de Notre-Dame de Montréal, Les aumôûnes arrivent de tous côtés afin de permettre aux religieux et aux religieuses de faire le bien autour d’elles, dans une contrée où il y en a tant à faire,
Ceux qui ne peuvent voler vers le Canada, encouragent les autres à s’y rendre, et font une propagande active. Les jansénistes eux-mêmes font des vœux pour s’y transporter. “ Que vous êtes heureux, écrit Arnaud d’Andilly au Père Le Jeune, que vous êtes heureux, mon Père, dans la grâce si extraordinaire que Dieu vous fait de lui consacrer ainsi votre vie, pour aller en ce Nouveau-Monde déclarer la guerre à ses ennemis et leur arracher d’entre les mains ces âmes qu’il est venu racheter au prix de son sang! Soyez bien aise, mon Père, de ce que M. de Saint-Cyran lève les mains au ciel durant que vous combattez ; ses prières ne nuiront pas à vos victoires, et la confiance qu’il a aux vôtres n’est
pas, à mon advi:, une des moindres marques combien Dieu vous ayme (1).
Ce souffle de patriotisme religieux devait contribuer pour une large part à pousser vers nos rivages cette émigration de bon aloi que voulait le cardinal de Richelieu, En arrivant à Québec, les nouveaux colons trouvaient un aliment à leur foi, une protection efficace dans ces communautés religieuses qui les avaient devancés. Comment expliquer que leur nombre ne fût pas plus considérable ? Comment s'est-il fait qu’avec une propagande aussi active et incessante, le Canada ne fût pas devenu une colonie puissante sous le régime de la compagnie de la Nouvelle France ? Comment, après avoir obtenu quelques bons résultats dès le début, du moins après 1631, la Compagnie se montra-t-elle bientôt impuissante, sinon indifférente, aux affaires du Canada ?
“ Les causes qui devaient entraver les progrès ultérieurs de la colonie et amener finalement sa ruine, répond M, Paul Leroy-Beaulieu, furent le trop grand nombre des ecclésiastiques, leur puissance et leur richesse excessive (?) ”.
De son côté, M. Rameau écrit : “ Si l’on craignait de voir les huguenots se constituer un centre, même hors de la France, on appréhendait tout autant de donner trop d’indépeudance et de force aux Ordres religieux ; on leur reprochait, dès cette époque, un grand esprit d’envahissement, et l'on redoutait, à tort ou à raison, de leur donner trop de puissance. C’est ainsi que par une politique ombrageuse on écarta, on répudia même, des éléments de colonisation d’une grande valeur ; on préféra ne rien faire et conserver, sans émigrants, sans population, sans force, des établissements
(1) Lettres, 1666.
(2?) P. Leroy-Beaulieu, De la colonisation ch<z les peuples modernes.
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