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débiles et stérilisés. Tel est malheureusement l'effet des passions trop vives de notre tempérament français ; et aujourd’hui, comme autrefois, nous préférons souvent ne rien faire, au déplaisir de voir faire les choses les plus utiles par ceux dont la contradiction nous offusque. Certes, tout ressort que l’on emploie recèle un danger : il faut pourtant savoir s’en servir,sinon, à force de prudence, on demeure impuissant (1) !”
Entre ces deux économistes, dont l’un a étudié jusque dans ses moindres détails le fonctionnement de nos institutions, et l’autre, qui n’a fait que jeter sur elles un regard superficiel, notre choix est facile, M. Leroÿ-Beaulieu ment à l’histoire quand il parle de la trop grande richesse des communautés religieuses du Canada, car il est notoire qu’elles étaient pauvres, pour la plupart, et que si des dotations royales en firent surnager quelques-unes aux orages, c'était dans un but d'utilité publique, pour des fins d'éducation surtout,
Non, il faut chercher ailleurs les causes d’une faible immigration avec ses désastreuses conséquences. Notons d’abord les préjugés religieux que signale M. Rameau; en second lieu, rappelons-nous que les affaires de la Compagnie de la Nouvelle France furent loin d’être prospères; en troisième lieu, dès l’année 1634, des dissensions intestines avaient surgi au sein de la Compagnie, comme le prouve un arrêt du Conseil du roi, en date du 29 juillet, relatif au procès qu’elle soutenait alors contre plusieurs de ses membres (?), Après vingt ans d'existence, la Compagnie était littéralement ruinée, En 1645, elle fit un traité avec les colons par lequel elle leur abandonnait le trafic des fourrures. ‘“ Ils en usèrent
(1) Rameau de Saint-Père, Une Uolonte féodale en Amérique, I, p. 279-280. (2) Cet arrêt existe à Paris, aux Archives nationales, Il est coté E 1684, folio 52,
ainsi en faveur de l’amplification de la colonie française, dit le Père Vimont, et pour avancer de plus en plus la conversion des sauvages.” Elle faisait par là le sacrifice des profits qu’elle aurait pu espérer dans ce genre de commerce, le seul qui pouvait lui en rapporter, Dès lors, elle n’exista plus que nominalement. En 1663 elle était réduite à 36 intéressés. Aussi, le 24 février de cette même année, elle résolut de se dissoudre et de céder au roi ses comptoirs. Le règlement de ses affaires tira en longueur, et ce ne fut que le 5 juillet 1689 que Louis XIV régla les comptes. Il fixait à 60,000 livres de principal et à 73,000 livres d'intérêts, du 24 février 1663, jour de la cession, au 1° juillet 1687, les sommes dues par lui à la Compagnie (1).
Pour résumer l'historique de la Compagnie de la Nouvelle France, disons avec M. C, Dareste de la Chavanne :
“ La Compagnie des Cent jeta tous les fondements des premiers établissements coloniaux de la France dans l'Amérique du Nord. Elle finit par succomber à son tour, ruinée par une contrebande qui portait le plus grand préjudice aux profits de son monopole, et par la grandeur même de ses sacrifices qui exigeait des avances énormes dans lesquelles elle ne pouvait de longtemps espérer de rentrer. Elle avait cependant rendu un grand service au pays, en formant des établissements qui devaient lui survivre, prendre un jour son grand développement, et favoriser le progrès de la marine marchande, Il faut remarquer aussi que ce fut elle qui ébaucha la première organisation administrative des colonies, et que, malgré les droits abandonnés à cet égard aux directeurs, la métropole intervint dans cette organisation...
(1) Dussieux place en 1662 la dissolution. Nous croyons qu'il se trompe d’une année.
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“ Ces marvais succès, dont une partie était inévitable dans des entreprises nouvelles et hérissées de difficultés de toute sorte, enhardirent les détracteurs des compagnies souveraines ; or, il y en avait eu dès l’origine. La suppression de tout monopole ou privilège pour le commerce avec le Canada était déjà demandée par les Etats de 1614 (1). Les compagnies étaient cependant d’une nécessité absolue, puisque le gouvernement n'avait aucun moyen d'entreprendre la colonisation à ses frais, et ces inconvéaients des monopoles pouvaient n'être que temporaires, Aussi y eut-il plus d’adversaires des abus de ce système que du système lui-même (2) ”.
Dans son édit d'établissement de la Compagnie de la Nouvelle France, Richelieu avait, en outre, inséré la clause suivante: “ Les Associés devront la peupler de naturels français catholiques, et il sera enjoint à ceux qui commanderont dans la Nouvelle France, de tenir la main à ce que le présent article soit exactement exécuté, selon sa forme et teneur, ne souffrant pas qu’il y soit contrevenu, pour quelque cause ou occasion que ce soit, à peine d’en répondre, en leur propre et privé nom.”
Les motifs de cette détermiration, à première vue intolérante, relevaient de plusieurs chefs sérieux, et que les événements passés rendaient fort excusables, quand on considère que l’un des principaux buts de la colonisation du Canada était de christianiser les sauvages, Or, comment eût-on pu
(1) Soit permis, disent les cahiers, à tous marchands de faire trafic à la Nouvelle France ou Canada, et par toute l’estendue du païs,... de toutes sortes de denrées et marchandises, et à tous artisans et autres d'ouvrir et faire ouvrir toutes sortes de manufactures... et la liberté du commerce, remise en tous lieux, et pour toutes choses,
(2) C. Dareste de la Chavanne, Histoire de l'administration en France et des proyrès du pouvoir royal depuis le règne de Philippe- Auguste jusqu'à la mort dé Louis XIV, Paris, 1848, tome II, p. 267 et 268.
parvenir à ce résultat, si l’on permettait aux Huguenots de s'implanter à côté des Indiens ?
Mais il existait encore d’autres raisons pour excuser cet exclusivisme, On connaissait le caractère remuant de ces sectaires, leur hostilité ouverte contre le roi et la couronne de France; les guerres de religion encore toutes fraîches devaient faire augurer ce qu’on pouvait attendre de gens aussi mal disposés à l'égard des catholiques.
Les Huguenots étaient aussi redoutables au point d: vue politique. La France pouvait-elle compter sur leur allégeance ? Telle était la question que l’on s'était posée, Leur conduite passée était loin d’être une garantie pour l'avenir. Partout où . ils mettaient le pied, ils prêchaient la révolte contre l'autorité française, et leurs accoiutances avec les nations sauvages auraient pu briser les liens d'amitié qui les unissaient aux Français.
Done, si la France tenait à conserver sa colonie, elle devait en exclure les éléments hétérogènes. La précaution était sage, et ceux-là qui la blâment, n’ont pas saisi la portée des événements de cette époque tourmentée par des guerres religieuses, Richelieu, du reste, ne s’opposait pas à ce que les Huguenots fissent le commerce en Canada ; il ne voulait pas qu'ils s’y établissent ou y fissent quelque séjour, sans une permission spéciale.
Champlain, qui avait connu à l’œuvre les tenants du calvinisme, dut, tout le premier, être heureux de l'insertion de cette clause dans l’acte d'établissement de là Compagnie des Cent-Associés, Lui qui avait été témoin de leur apathie, de leur négligence à fortifier Québec, des persécutions qu'ils avaient fait subir aux catholiques, de leurs mauvais traitements à l'égard des Jésuites, ne devait-il pas se réjouir à l’idée de se voir désormais à l’abri de cette engeance mal-
commode et intolérante ? Le souffle empesté du calvinisme ne ternirait plus le ciel du Canada !
Une colonie naissante doit s'appuyer sur la religion : c’est la base fondamentale sur laquelle elle doit être assise. Les fondateurs des grandes républiques n’avaient pas eu d'autre règle de conduite. Cette religion doit être une religion de paix, d'harmonie, tout imprégnée du commandement divin : “ Aimez-vous les uns les autres ? ” et non de persécution, de discorde, de trouble, Le protestantisme, au XVII* siècle, avait. déclaré une guerre à outrance au catholicisme, En Angleterre, aucun catholique n’était admis aux charges publiques, ne pouvait être avocat, médecin, apothicaire, capitaine, lieutenant, caporal, non plus que :uteur ou exécuteur testamentaire. Toutes espèces d'armes devaient être ôtées aux catholiques, ainsi que les livres relatifs à leur religion, les reliques, les images, les chapelets; et leurs maisons pouvaient être fouillées par deux juges ordinaires, toutes les fois qu’il plaisait à ceux-ci de les visiter. Aucun catholique ne pouvait poursuivre un procès pour dettes, pour injures, ou pour quelque autre sujet que ce fût.
Les catholiques ne pouvaient s'éloigner plus de deux lieues et demie de leur domicile, sous peine de confiscation de leurs biens meubles et de perte du revenu de leurs terres, leur vie durante. Aucun catholique ne devait aller à la cour, ni approcher de Londres que de cinq lieues, sous peine de payer au roi mille livres chaque mois. Ceux qui ne faisaient pas baptiser leurs .nfants aux églises protestantes, devaient payer au roi mille livres pour chaque enfant. Ceux qui entendaient la messe payaient au roi, pour chaque fois, six cent soixantetrois livres, Ceux qui se faisaient ordonner prêtres étaient traités comme criminels de lèse-majesté,
Enfin, tous les catholiques qui n'avaient pas beaucoup de
bien à perdre, devaient quitter le royaume ; et, s'ils n’en sortaient point, ou qu'après en être sortis ils y revinssent sans une permission expresse, ils devaient être condamnés à mort (1).
Ce n’est là qu'une faible partie des persécutions iniques auxquelles les catholiques étaient en butte, Et l’on se voile la figure devant la révocation de l’Edit de Nantes, qui mettait sur un pied égal les protestants et les catholiques!
Champlain avait dû peser de tout son poids pour faire insérer la clause favorable aux catholiques, En 1621, lors de l'assemblée générale des habitants, il suppliait le roi d’exelure toute émigration protestante vers le Canada (2). Ses efforts furent inutiles, parce que les compagnies renfermaient dans leur direction des Huguenots de haute marque sous le rapport des mises de fonds. Mais la Compagnie créée par Richelieu, étant composée de catholiques, ne pouvait facile. ment s’opposer aux vues du Cardinal, ni à la propagation d’une religion à laquelle ils appartenaient,
Le résultat de cette politique se fit bientôt sentir, Plus de dissensions à bord des vaisseaux, plus de ces lois forçant les catholiques à assister aux chants des psaumes des sectaires, Durant les traversées, les passagers assistaient au service divin, faisaient la prière en commun, et se montraient dociles à toutes les remontrances des Religieux. Les capitaines, bons catholiques eux-mêmes, favorisaient les démonstrations en l'honneur de la religion. Un jour même — c'était celui de la Fête-Dieu —- on fit la procession du très-saint Sacrement, Les Jésuites avaient fait dresser un autel dans la chambre de l'amiral, et un reposoir sur l'avant du vaisseau, Il y eut communion générale,
(1) Mercure François, t. X[IIL, p. 783 à 789. (2) Le Clercq, Ætabl. de la Foi, t. 1, p. 181, 197.
Cette ferveur ne fit qu'augmenter sur le sol du Canada. D'indifférents qu’ils étaient souvent en France, les colons se montraient ici d’un zèle admirable pour le service de Dieu. Ce qui fait dire au Père Le Jeune : “ Les âmes, que leurs vices ont rendues malades, non seulement n’empirent point ici, mais bien souvent changent de vie en changeant de climat, et bénissent la douce providence de Dieu, qui leur a fait trouver la porte de la félicité là où les autres n’auraient appréhendé que des misères (1).”
Dans une autre Relation, le même Père écrit: “ Entrant dans le pays, nous y trouvâmes une seule famille, qui cherchait le passage en France pour y vivre sous les lois de la vraie religion; et maintenant nous voyons tous les ans aborder bon nombre de très honorables personnes, qui se viennent jeter dans nos grands bois, comme dans le sein de la paix, pour vivre ici avec plus de piété, plus de franchise et plus de liberté... Les exactions, les tromperies, les vols, les rapts, les assassinats, les perfidies, les inimitiés, les malices ne se voient ici qu'une fois l'an, sur les papiers et sur les gazettes que quelques-uns apportent de l’ancienne France (?).”
Nous pourrions multiplier ces témoignages en faveur des pionniers de la civilisation en la Nouvelle France. Les Relations des missionnaires ne cessent de porter aux nues leur charité les uns envers les autres, leur esprit de sacrifice souvent mis en action, leur respect de la religion et de ses ministres. Le Père le Clercq, Pierre: Boucher, gouverneur des Trois-Rivières, l’intendant Talon, et combien d’autres leur ont tour à tour décerné le même tribut d'éloges. Ainsi, le Père Charlevoix ‘“ On doit rendre cette justice à la colonie
(1) Relation de 1687, p. 6, 7.
(2) Relation de 1636.
de la Nouvelle France, dit-il, que la source de presque toutes les familles qui y subsistent encore aujourd’hui, est pure et n’a aucune de ces taches que l’opulence a bien de la peine à effacer ; c'est que les premiers habitants étaient ou des ouvriers qui y ont toujours été occupés à des travaux utiles, ou des personnes de bonne famille qui s’y transportèrent dans la seule vue d’y vivre plus tranquillement et d’y conserver plus sûrement leur religion. Je crains d'autant moins d’être contredit sur cet article, que j'ai vécu avec quelques-uns de ces premiers colons (1), tous gens encore plus respectables par leur probité, leur candeur et la piété solide dont ils faisaient profession, que par leurs cheveux blancs et le souvenir des services qu'ils avaient rendus à la colonie (?).”
“ La Nouvelle France, dit l’auteur de la Vie secrèle de Louis XV, dut sa vigueur à ses premiers colons ; leurs familles se multiplièrent et formèrent un peuple sain, fort, plein d'honneur et attaché aux bons principes ().”
Le Père le Clercq semble prendre plaisir à vanter nos premiers colons, “ J'avais peine, dit-il, à comprendre ce que me disait un jour un grand homme d'esprit...(f) que je serais surpris d'y trouver d'aussi honnêtes gens que j'en trouverais ; qu’il ne connaissait pas de province du royaume, où il eût à proportion et communément plus de fond d’esprit, de pénétration, de politesse, de luxe même dans les ajustements, un peu d’ambition, désir de paraître, de courage, d’intrépidité, de libéralité et de génie pour les grandes choses; il nous ajoutait que nous y trouverions un langage plus poli, une énon-
(1) Charlevoix vécut pendant quelque temps au collège des Jésuites, à Québec.
(2) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle France.
(3) Vol.IIf, p. 53.
(4) Le P. Germain Allart, devenu, plus tard, évêque de Vence,