LES FILLES ADOPTIVES DE CHAMPLAIN
Le Frère Sagard nous fait connaître les motifs qui induisirent les sauvages à sacrifier, une fois, leur progéniture : “ Avant que les Montagnais partissent pour les bois et la chasse, ils voulurent, dit-il, reconnaître (1) le sieur de Champlain de quelques présents, et avisèrent entre eux quelle chose lui serait le plus agréable, car ils tenaient fort chers les plaisirs et l'assistance qu’ils en avaient reçus. Ils envoyèrent Mécabau, autrement (dit) Martin par les Fiançais, au P. Joseph (le Caron) pour en avoir son avis, auquel il dit : Mon fils, il me souvient qu’autrefois M. de Champlain a eu le désir d’avoir de nos filles pour mener en France et les faire instruire en la loi de Dieu et aux bonnes mœurs; s’il voulait à présent, nous lui en donnerions quelques-unes, n’en serais-tu pas bien content ?—A quoi lui répondit le P. Joseph, que oui, et qu'il lui en fallait parler; ce que les sauvages firent de si bonne grâce, que le sieur de Champlain voulant être utile à quelque âme, en accepta trois, lesquelles il nomma l’une la Foi, la seconde l’Espérance, et la troisième la Charité... Plusieurs croyaient que les sauvages n'avaient donné ces filles au sieur de Champlain que pour s’en débarrasser, à cause du manquement de vivres ; mais ils se trompaient, car Choumin même à qui elles étaient parentes, désirait fort de les voir passer en France, non pour s’en dégager,
(1) Reconnaître de, vieille expression française qui signifiait remercier par.
mais pour obliger les Français, et en particulier le sieur de Champlain.”
Champlain prit donc sous sa protection les trois petites sau vagesses et les amena au fort Saint-Louis, où lui-même demeurait. Là elles devaient être à l'abri de toute tentative d'enlèvement de la part de leurs parents. Il en prit un soin affectueux, les fit instruire dans la foi, et s’appliqua aussi à leur faire travailler la laine et à en fabriquer des tapisseries à la façon francaise, Avec un peu de patience il put réussir à les rendre assez habiles dans cette industrie. Peu à peu la servilité, toute naturelle chez ces enfants envers le maître, disparut, pour faire face à des sentiments d'affection à l'égard du protecteur et du père. Champlain, de son côté, les aimait beaucoup, et jamais ses filles d'adoption n'auraient consenti de bonne grâce à retourner au sein de leurs familles.
L'une d'elles était fille de Mécabau, et comme il a été dit plus haut, parente de Choumin, que les Français appelaient le Raisin oule Cadet, à cause de sa bonne mine et de sa propreté. Mécabau et Choumin étaient Montagnais, et montraient beaucoup d'amitié aux religieux et aux Français. Un des enfants de Choumin portait le nom de Père Joseph, de même que le Père le Caron qui l’avait baptisé.
Après la capitulation de Québec, en 1629, Champlain s’apprêta à amener avec lui en France Espérance et Charité, Foi s’en était retournée parmi ceux de sa nation, chez les Hurons. De fait, il les conduisit à Tadoussac, sur le flibot du vaisseau amiral anglais, sans avoir la moindre idée du mécompte qui l’y attendait.
Quelques jours après son arrivée, Kirke lui donna communication d’une lettre écrite et signée par Marsolet, dans laquelle le perfide interprète avertissait le général anglais que les chefs sauvages avaient décidé de ne pas permettre à
Champlain d'emmener en France ses deux petites adoptées. C'était une fausseté, car les sauvages avaient eux-mêmes déclaré à Gros-Jean, truchement des Algonquins, qu'ils seraient heureux de les voir suivre leur père. Champlain, toutefois, fit semblant de ne rien comprendre, et il se contenta de plaider la cause de ses enfants d'adoption, faisant sonner bien haut les droits qu'il avait sur elles.
Celles-ci conçurent un amer chagrin de cette nouvelle, et en perdirent le boire et le manger. Champlain s’offrit alors de payer mille livres en peaux de castor, pour racheter leur liberté. Marsolet arriva sur l’entrefaite à Tadoussac. Champlain le prit à part et le tança d'importance. Æspérance et Charité déchargèrent aussi leur bile sur le misérable suborneur, Æspérance lui dit, entre autres choses: ‘“ Misérable que tu es, au lieu d’avoir compassion de deux pauvres filles, tu te montres à leur endroit pire qu’un chien... un chien a meilleur naturel que toi, il suit celui qui lui donne la vie, mais toi tu détruis ceux qui t'ont donné la tienne, saus reconnaissance envers tes frères que tu as vendus aux Anglais ? Tu ne te contentes pas de cela en nous perdant aussi et nous empêchant d'apprendre à adorer le Dieu qui te fera mouri, s’il y a de la justice pour les méchants.”
Charité, prenant à son tour la parole: “ Je te dis, moi, que si je tenais ton cœur, j'en mangerais plus facilement et de meilleur courage que des viandes qui sont sur cette table.”
Les protestations de Champlain, ses offres de rançon, les gémissements des jeunes filles, tout fut inutile : le généra) Kirke consentit à tout ce que voului Mar:olet, et Champ}: dut se résigner à se séparer de ses safants chéries, IL eu cependant la consolation de les mettre sous l& protection de Guillaume Couillard, qui lui promit de les retirer chez lui
et de les confier à sa femme. Cette promesse rassura Champlain: Espérance et Charité remercièrent leur nouveau maître avec des larmes de joie, |
L'histoire ne dit pas si Champlain les retrouva vivantes, quand il revint à Québec, en 1633, mais il est assez probable qu’elles demeurèrent chez Couillard ou chez la veuve Hébert, qui prenait en pension les petites sauvagesses que .:3 sauvages se décidaient de confier aux Français pour leur éducation. C’est ainsi que François de Ré et Olivier Le Tardif s'étaient constitués les protecteurs des deux enfants que la femme de Guillaume Hubou (veuve Hébert), éleva à l’européenne. Les Jésuites usèrent de la même libéralité ; ils faisaient apprendre la langue francaise à de jeunes sauvagesses pour les envoyer ensuite chez les hospitalières de Dieppe, auxquelles ils avaient l'intention de s'adresser dans le dessein de fonder un hôpital à Québec. En cela, ils remplissaient un double but: christianiser ces pauvres infidèles, et puis, par leur entremise, inculquer aux religieuses de là-bas des notions d’une langue dont elles auraient besoin en Canada. Cette sage prévoyance devait, dans l'esprit des religieux, servir grandement aux fins d’une succursale d’hospitalières dans la Nouvelle France.
Note N (Liv. 3, ch. 10, p. 238)