SES
Telles étaient les nouvelles que le Père d’Olbeau apprit au Père Le Caron, tout en descendant le grand fleuve dans la barque qui portait Champlain. Le Père Jamet se porta à leur rencontre dès qu’ils eurent mis pied à terre en face de l'habitation.
Les trois missionnaires avaient, dans l’espace d’un an, beaucoup étudié le pays et les nations qui l’habitaient. Ils en connaissaient suffisamment pour comprendre qu'ils ne sufliraient pas à la tâche, si on les livrait à leurs seules ressources, c’està-dire à une pauvreté véritablement évangélique. Après s'être consultés sur les moyens les plus propres à remédier à un état de choses aussi déplorable, qui finirait par compromettre pour toujours le succès de leur œuvre, ils engagèrent Champlain à réunir en une espèce de conseil composé de six habitants parmi les plus en vue et les mieux intentionnés (1). Champlain présiderait l'assemblée et les religieux y assisteraient sans voix délibérative. Le Père Le Clercq nous a laissé les conclusions de ce premier conseil. Elles sont formulées à peu près comme suit :
1° En ce qui regarde les nations du bas du fleuve et celles du nord, c’est-à-dire les Montagnais, les Etchemins, les Betsiamites et les Papinachoïs, les grands et petits Esquimaux ; elles habitent un pays inculte, stérile et montagneux... Les sauvages y sont errants, vagabonds dans les bois, superstitieux au dernier point, attachés à leurs jongleries, et ne pratiquent aucune religion ; il faudrait beaucoup de temps pour les humaniser.
2° Quant à ceux qui ont visité les côtes du sud, les rivières du Loup, du Bic, des monts Notre-Dame, et pénétré même
(1) Quels étaient-ils ? Nous croyons que ce fut Nicholas Pivert, Abraham Martin, Guillaume Couillard, François Desportes et deux commis ou interprètes.
par les terres jusqu’à l’Acadie, le Cap-Breton, la baie des Chaleurs, l’île Percée, et Gaspé, ils en rapportent que le pays est plus tempéré et plus propre à la culture, On y rencontre ‘chez les sauvages des dispositions moins éloignées pour le christianisme ; les peuples y ont plus de pudeur, de docilité et d'humanité que les autres,
3° A l'égard du haut du fleuve et de toutes les nombreuses uations de sauvages que Champlain et le Père Joseph Le Caron ont visitées, outre l'abondance de la chasse, qui pourrait y attirer les Français par l'espérance du commerce», les terres y sont beaucoup plus fertiles, la température plus agréable que dans le bas du fleuve. Les Algonquins, les Iroquois, les Hurons, les Nipissiriniens, les Neutres et la Nation du Feu, sont sédentaires, assez dociles, susceptibles d’instruction, charitables, forts, robustes, patients ; cependant ils restent insensibles et indifférents pour tout ce qui regarde le salut... On ne réussira jamais à les convertir, si avant que de les rendre chrétiens, on ne les rend hommes. Pour les humaniser, il faut nécessairement que les Français se mêlent à eux, ce qui ne se peut faire que par l'accroissement et les progrès de la colonie, Le plus grand obstacle à cet état de choses si désirable, vient de la part des Messieurs de la Compagnie qui, pour s’attirer tout le commerce, ne veulent point habiter le pays, ni souffrir même que nous 1endions les sauvages sédentaires, sans quoi on ne peut rien faire pour assurer le salut de ces infidèles.
4 Les protestants ou Huguenots ayant la meilleure part du commerce, il est à craindre que le mépris qu’ils font de nos mystères, ne retarde beaucoup l'établissement de la Foi. Même le mauvais exemple des Français peut y être préjudiciable, si ceux qui ont autorité dans le pays n’y mettent ordre,
5° La Mission est pénible et laborieuse parmi des nations si nombreuses. Le résultat sera toujours peu satisfaisant, si on n'obtient des Messieurs de la Compagnie un plus grand nombre de missionnaires, Nous constatons qu’il faudrait plusieurs années encore et un sérieux labeur pour humaniser ces nations grossières et barbares; à l'exception d’un très petit nombre de sujets, on ne pourrait risquer les sacrements aux adultes,
Il paraît enfin qu’il fût conclu à cette assemblée, que l’on n'arriverait à aucun résultat encourageant, si l’on ne fortifiait la colonie en la peuplant d’un plus grand nombre d’habitants, de laboureurs et d’artisans ;
Que la liberté de la traite avec les sauvages devrait être indifféremment permise à tous les Français;
Qu’à l'avenir les Huguenots devraient être exclus ;
Qu'il était nécessaire de rendre les sauvages sédentaires, et, de les élever d’après les manières et les lois françaises ;
Qu'on pourrait, avec le secours des personnes zélées de France, établir un séminaire, afin d’y élever de jeunes sauvages suivant les préceptes du christianisme, et, plus tard, ils pourraient avec les missionnaires contribuer à l'instruction de leurs compatriotes ;
Qu'il fallait nécessairement soutenir les missions que les Pères avaient établies tant en haut qu’au bas du fleuve (1), Or, ceci ne se fera que si les associés, mieux informés, ne montrent toute l’ardeur qu’on peut espérer de leur zèle (2).
(1) C’est vers cette époque que les Récollets de la province d'Aquitaine, répondant à l’appel de la Compagnie qui avait établi des stations de pêche le long des côtes de l’Acadie, envoyèrent des missionnaires de leur Ordre pour desservir les Français et convertir les sauvages. Leur résidence principale était à l'entrée de la rivière Saint-Jean (N.-B.). De là ils se rendaient à Miramichi, Nipissiguit, Percé et Miscou.
(2) Cf. Le Clercq, Etablissement de la Foi, etc., I, 91 et seg.
Telles furent les conclusions que le conseil des reiigieux et des principaux habitants adoptr pour le bien spirituel et temporel de la colonie, Comme sanction, l’on résolut d’envoyer aussitôt en France avec Champlain les Pères Jamet et Le Caron, afin de soumettre à l'approbation du roi les articles précités. Le Père d’Olbeau, “ homme très instruit, sage et zélé,” se partagerait les travaux apostoliques avec le Frère Pacifique du Plessis,
Le départ se fit de Tadoussac, le trois d'août 1616, et, après une traversée heureuse, le vaisseau de Gravé entrait, le dix septembre, dans la rade d'Honfleur, Les religieux se transportèrent immédiatement à Paris, et ils eurent plusieurs conférences avec les marchands intéressés au commerce des pelleteries du Canada, dans le but de leur faire ratifier les conclusions de l’assemblée de Québec. Mais ils rencontrèrent chez eux plus d’apathie et de froideur que d’encouragement,
“ Messieurs de la Société, écrit le Frère Sagard, furent fort ‘aises de voir le bon l'ère Joseph comme une personne de ‘ créance, et d'apprendre de lui-même du succès de son voyage, “ du bien qu’il leur faisait espérer pour le spirituel et tempo- “ rel du pays, et du zèle qu’il avait pour la conversion des “ sauvages; néanmoins avec tout cela, il ne put obtenir d’eux “autre chose qu’un remerciement de ses travaux et une réi- ‘“ tération de leur bonne volonté à l'endroit de nos Pères, sans “autre effet, C’est ce qui obligea ce bon Père de chercher “ailleurs le secours qu’il n'avait pu trouver de ceux qui y “ étaient obligés, et de penser de son retour en Canada en la “Ja compagnie du Père Paul Huet, puisque de parler de peu- ‘ plades et de colonies était perdre temps, et glacer les cœurs “ déjà assez peu échauffés, jusques à ce qu’il plût à Notre- “ Seigneur inspirer lui-même les puissances supérieures d'r
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