SERRE
“ donner ordre, puisque les subalternes n’y voulaient enten- “ dre, et ne s’intéressaient qu’à leur intérêt propre (1).”
Il ressort de ce témoignage que les membres de la compagnie qui régissait alors les affaires du Canada, se souciaient peu de l'avancement spirituel de la colonie, Champlain, de son côté, se portait dans les lieux où résidaient les marchands, et il mettait tout en œuvre pour obtenir leur aide, L'hiver se passa dans des négociations, qui n’aboutirent qu’à de bien maigres résultats. Les Récollets décidèrent que le Père Denis resterait en France, et qu’il serait remplacé en sa qualité de commissaire par le Père Le Caron, qui serait accompagné du Père Paul Huet, comme assistant, Champlain surveilla l’embarquement, et au milieu des rebuffades qu’il essuya de tous côtés, il eut au moins la consolation de voir passer à Québec, son ancien ami de Port-Royal, Louis Hébert, l’apothicaire, avec sa famille, composée de sa femme, Marie Rollet, et de trois enfants, Cet homme devait être un précieux auxiliaire pour le fondateur de Québec,
Le navire, commandé par le capitaine Morel, quitta la rade d'Honfleur, le 11 avril 1617. La traversée de l'océan fut longue et orageuse, A soixante lieues du grand banc de Terreneuve, des montagnes de glaces entourèrent le vaisseau, menaçant de le broyer comme une coquille. Grande aussi fut l'alarme parmi l'équipage. “ Dans la consternation géné- “ rale, écrit le Père le Clercq, le Père Joseph voyant que “ tout secours humain n’était point capable de les délivrer du ‘“ naufrage, demanda très instamment celuy du Ciel par les “ vœux et les prières qu'il fit publiquement dans le vaisseau. “ Il confessa tout le monde et se mit luy-même en état de “ paraître devant Dieu. On fut touché de compassion et
(1) Sagard, Hist. du C'anada, I, 32.
“ sensiblement attendri, quand la dame Hébert éleva par les “ écoutils le plus petit de ses enfants, afin qu'il receut aussi “ bien que tous les autres la bénédictinn de ce bon Père, Ils “ n'échappèrent que par miracle, comme ils le reconnurent “ par les lettres écrites en France, Dieu ayant égard à leur “ zèle, et voulant favoriser la conversion des peuples du “ Canada, les sauva de ce péril, et de plusieurs autres, qu'ils “ coururent peu après dans le fleuve de Saint-Laurent (!),”
A Québec on les croyait engloutis au fond de la mer, quand on apprit, vers le 15 de juillet, par l'apparition de Champlain et du Père Le Caron, qu'ils étaient arrivés sains et saufs à Tadoussac, “ On avait déjà prié Dieu pour eux, “s’écrie le Frère Sagard, les croyant morts et submergés, “ lorsque Dieu leur fit la grâce de les délivreret leur donner “ passage pour Tadoussac où ils arrivèrent à bon port le “ 14° jour de juin (?), après avoir été treize semaines et un “jour en mer dans les continuelles appréhensions de la mort, “et si fatigués qu’ils n’en pouvaient plus (®).”
Le Père Huet était resté seul à Tadoussac, En arrivant il y dit la messe dans une cabane que le capitaine Morel et ses matelots avaient construite au moyen de branches d'arbres, enchevêtrées à travers des perches solidement fixées au sol, Pendant que le religieux célébrait les Saints Mystères, deux hommes chassaient les moustiques avec de longs rameaux. Sans cette précaution, il eût été impossible au Père de s’acquitter de ses fonctions sacrées, Au même moment le capitaine Morel ordonnait, en signe de réjouissance, une décharge générale de ses canons, Après l'office divin, il y eut dîner des
(1) Le P. Clercq, Etablissement de la foi, I, pp. 107 et 108,
(2) Le Frère Sagard se trompait, car du 11 avril au 14 juin, il ne s'était pas écoulé treize semaines ; c’est le 14 juillet qu’il aurait dû écrire.
(3) Sagard, AZist. du Canada, X, p. 47.
EAU vous