‹ Samuel ChamplainChapitre 13 sur 40 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Fondntion de Brouage. — Son histoire. — Naissance de Champlain, — Son enfance. — Sa famillo. — Entre dans l'armée. — Voyage en Espagne. — Le capitaine Provençal. — Champlain décide de prendre part à une expédition aux Indes Occidentales. — Don Francisque Colomb. — Départ pour l'Amérique espagnole.

La fondation de la ville de Brouag-e remonte à l'année 1555. Jacques de Pons, à qui l'on attribue l'honneur d'avoir jeté les premières assises de la future patrie de Samuel Champlain, n'eut pas la satisfaction de lui laisser le nom de Jacopolis, dont il

avait d'abord été question. Son origine véritable se rapporte à une tour appelée Brouë, que Ton voyait quelques années plus tard se dresser du fond du bras de mer, qui. en s'avançant à deux lieues dans les terres, formait au moyen-âge un port des plus célèbres, comme marché d'échanges, des bords de Ifocéan, et que l'on croit avoir été le Portns Sanfonum de Ptolémée. Le lieu choisi pour le site de la nouvelle A'ille était marécageux, rempli de cailloux et de sables, produits du délestage des navires venant du nord pour s'y charger de sel.

Brouage, située, comme l'on sait, sur les côtes de la Saintonge, à une faible distance de La Rochelle, dut subir à plusieurs reprises le sort de son opulente A^oisine. Quelque temps après la bataille de Saint-Denis, en 1567, La Rochelle, s'étant livrée aux huguenots, devint la place d'armes du parti dans tout l'ouest de la France. L'amiral de Coligni, le prince de Condé, et la reine Jeanne d'Albret avec son jeune fils, Henri de Navarre, l'avaient choisie pour leur résidence. Brouage, également passée aux mains des protestants, leur fut enlevée par Rivière-Puy-Taillé, après la bataille de Moncontour, en 1569. Sept mois plus tard, elle retombait au pouvoir du comte de La Rochefoucauld, l'un des chefs huguenots, assisté de Jacques Sore, corsaire célèbre par son audace et ses cruautés.

S^étant un jour emparé d'un navire espagnol, il fii mettre à mort tous les Jésuites qu'il portait. Sa renommée sur les mers n'avait pas cependant éclipsé ïa réputation du capitaine Polain, le grand et valeureux défenseur de la cause catholique sur la Médi terrannée et l'Atlantique. Après s'être emparé d Brouage, Polain fut un jour obligé, devant les forcesl supérieures de ses adversaires, de l'évacuer, mais non sans offrir de la résistance. Une fois maître de la ville, Mirambeau, autre chef huguenot, l'environna d'un fossés, l'entoura d'un bon rempart et de murailles garnies de flancs et de raA'elins. Dès lors, écrit La Popelinière, le haA're de Brouage était estimé, par toutes les nations, être le port le plus sûr et le plus commode qui fût en Europe,

Un an après la proclamation de la sainte Ligue (157*7), les catholiques, commandés par Charles de Lorraine, duc de Mayenne, vinrent mettre le siège devant Brouage. Après une succession d'engagements entre les flottes des ligueurs et des huguenots, la ville saiutongeoise, se voyant sans secours, fut forcée de capituler. Ce fut durant cette guerre, aussi longue que désastreuse, que le roi de Navarre, au désespoir de ne pouvoir arracher Brouage aux mains de Saint-Luc, son habile défenseur, prit le parti extrême de ruiner son havre si commode, '' le plus

!au que la mer eût formé sur ces côtes, '' en coulant ^ l'entrée an chenal vingt bâtiments chargés de P erre. A dater do ce moment (1586), Brouage ne fii ^\\e décroître en importance. Ses salines conservèrent longtemps leur réputation, et l'on vit, pendant le ''^VIP siècle, les pêcheurs de Bretagne et de Normande, aussi bien que ceux de l'àunis, accourir s'y ^^iprovisionner de sel pour leurs pêcheries en Acadie, ans la baie des Chaleurs et au CapBreton. La fièvre r^Sn moins que le retrait de la mer a fait de Brouage, H misérable hameau que l'on s'étonne de voir fièrement entouré de remparts et de bastions. O)

Tels sont, en résumé, les principaux événements ^ui se rattachent à l'existence mouvementée à l'orioiine, puis calme et obscure, de la patrie de Samuel ^hamplain. L'immortel fondateur de Québec y vit i jour, vers l'année 15*70. La Biographie Saintong^eoi^e ^xoii que ce fut en 1567. Mais il ne faut pas ajouter nne trop grande foi à ce dire, vu que Vautenr ne '^lentionne aucune autorité à l'appui. Les diction- ^\aires biographiques n'ont fait à Tégard de cette date *^^ue se copier les uns les autres. Les archives de Jrouage sont muettes sur cette naissance. Aussi les Chercheurs les mieux disposés sont-ils revenas dé-

(I) (îf-ogniphie universelle par E. Reclus, p. 5l."5.

courages de leurs pérégrinations à travers les monuments de la ville à laquelle i-evient Thonneur de cette paternité illustre. Champlain, lui-même, ne I>arle jamais de son âge dans les nombreux écrits <]u'il a laissés après lui. Dans une circonstance pourtant, il dit, mais d'une manière bien obscure, faisant allusion à Pontgravé, que " lage de ce dernier le ferait respecter comme son père. " C'est en l'année 1619 qu'il s'exprimait aiasi. Le frère Sagard- Théodat, mineur récollet, racontant son voyage au ■Canada durant les années 1623 et 1624, dit que le sieur de Pont-Gravé était un vieillard, alors âgé de plus de soixante-dix ans. Il pouvait donc y avoir Tingt ans de différence d'âge entre ces deux personnages. C'est assez pour expliquer la déférence de Champlain à l'égard du capitaine malouin. On eu ■est donc encore réduit aux conjectures sur ce sujet. Heureux, si nous parvenons un jour à débrouiller le chaos qui entoure le berceau du premier gouverneur de la Nouvelle-France.

D'après la Biographie Saintongeoise O^ Champlain était issu d'une famille de pêcheurs. Son pèr« s'appelait Antoine, et sa mère, Marguerite Le Roy. Il reçut à l'église le nom de Samuel. Ses parents

(1) Sainte?, 1SÔ2, p. 140.

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étaient catholiques, comme l'indiquent leurs noms de baptême. L'abbé Faillon, le savant auteur de V Histoire de la colonie française en Canada, s'étonne qu'on ait baptisé notre héros sous le nom de Samuel. " Ce nom, dit-il, inusité chez les catholiques, était en honneur chez les protestants." (^^ Cette objection, que Faillon soulève sans en tenter la moindre réfutation» ne vaut guère la peine qu'on s^ arrête. " Il y avait, ce semble, dit l'abbé Laverdière, dans une note à la Notice biographique de Champ] ai n, publiée à la tète de ses Voyages, une insinuation plus naturelle à faire : c'est que, dans cette hypothèse, le père et la mère de Champlain avaient dû apostasier ; car son père s'apj>elait Antoine, et sa mère, Marguerite, deux noms tout à iait catholiques. '^' (2)

Dans le contrat de mariage de Champlain, fait en 1610, son père est désigné sous le nom de capitaine de la ■marine ; il est aussi qualifié, dans le même document, d'homme noble. Cette noblesse se réduisait à bien peu de chose, équivalant, à notre sens, au titre d'homme honorable ou respectable. Les registres du Canada employaient souvent, au XVIIe siècle, cette expression de noble homme, et il

(1) Histoire de la colonie française, vol. 1, note XXI, p. Sôtt.

(2) Notice biographique, p. xr, note 2,

n'est jamais venu à notre pensée de croire que ce qualificatif servit à désigner une origine nobiliaire. C'est bien à tort aussi que l'abbé Faillon accole au nom de Champlain le titre de seigneur de Brouage, qu'il dit être consigné dans son acte de mariage, quand il y est appelé simplement sieur du dit lieu. Il est vrai qu'à cette époque, comme au temps de Jacques Cartier, l'on employait indistinctement l'une ou l'autre de ces deux appellations, mais cette seigneurie s'appliquait tout aussi facilement à une propriété de valeur médiocre, comme une maison, un jardin ou un hôtel, qu'à un vaste domaine. Antoine Champlain est également applé sieur dans le contrat de 1610. Si ce titre indique l'anoblissement, il faudrait croire que le père était aussi inscrit au livre d'or. Cette supposition est dénuée de toute vraisemblance.

Revenons maintenant au jeune Samuel, dont la jeunesse s'écoula paisiblement au milieu de sa famille, vivant de la vie modeste des pêcheurs. Le curé de sa paroisse s'était chargé de son éducation intellectuelle et religieuse. Dans les intervalles des leçons, l'élève du Prieur suivait son père dans ses courses de pêche. C'est ainsi que de bonne heure il s'accoutuma à braver les tempêtes auxquelles la classe des pêcheurs est si souvent exposée. Le jeune

marin, ainsi formé à l'école du dang-er, acquiert bientôt la vertu stoïqne qui brave tout, et rend le cœur insensible aux misères et aux rudes labeurs de la vie. L'enfant passe vite à l'état d'adolescent, et, dans ces conditions, il acquiert avant l'âge une trempe toute particulière, dont il se ressent toi:jours. Aussi voyonsnous cet humble fils de pêcheur se choisir une carrière à un âge où l'on ne songe guère qu'aux amusements ou aux joies du foyer. Cependant il pxouvait avoir atteint ses vingt ans, lorsque, mettant de côté ses préférences pour la navigation, il courut offrir ses services au maréchal d'Aumont, dans les armées catholiques. Champlain eût mieux aimé voguer sur les mers, comme il nous l'apprend lui-même : " C'est cet art (hi navigation), dit-il dans une épitre adressée à la leine régente, et imprimée au commencement de son édition du voyage de 1613, qui m'a, dès mon bas âge, attiré à l'aimer, et qui m'a provoqué à m'exposer presque toute ma vie aux ondes impétueuses de l'océan." (^)

Samuel Champlain commença donc sa carrière par s'exercer au dangereux métier des armes. Il courut s'enrôler sous la bannière de la ligue contre Henri de Bourbon, dont les titres à la royauté de

(1) Epitre « Va Rtin* Régente, inèrc du Roi, &ignée Champlain.

France étaient chaudement contestés par les Guises, et par un puissant parti catholique. Cette g-uerre dura vingt-deux ans, de 1576 à 1598 ; pendant cette longue période, l'on vit la France en proie aux plus lamentables dissensions, les batailles succéder aux batailles ; enfin, ce fut toute une ère d'assassinats et de crimes. La Hochelle étant le centre du parti huguenot, les ligueurs ne tardèrent pas à y porter leurs armes, et nous avons vu que, dès 1577, ils vinrent mettre le siège devant Brouago, sous la conduite du duc de Mayenne. Champlain nous dit qu'il " était employé en l'armée du roi sous messieurs le maréchal d'Aumont, de Saint-Luc, et maréchal de Brissac, en qualité de maréchal des logis de la dite armée durant quelques années." (^) Champlain était encore trop jeune, en 1582, pour prendre part à l'expédition aventureuse des Açores, dirigée par Catherine de Médicis contre don Antonio, concurrent de Philippe II au trâne de Portugal. Plusieurs grands seigneurs de France, entre autres Charles de Cossé, comte de Brissac (-\

(1) \'oyage aux Indes Occidentales, p. 1,

(2) Charles de Cossé-Brisfac prit sous Henri III une grande part aux opi'rations de l'année royale contre les calviniste.--, se rangeant du côté des Ligueurs, et fut nommé en 1594 gouverneur de Paris par .Viayenne. Remit cette place à Henri IV peu de mois après, cl fut nommé maréchal. Il mourut en 1621, au siège de Saint-Jean d'Angely. Louis XIII lui avait donné le titre de duc en 1612.

s'étaient engairés à la hâte dans l'armée navale, dont le commandement avait été remis à Philippe Strozzi. Les Français furent hattus, et de Brissac revint avec dixhuit navires seulement des soixante-quatre envoyés aux Açores. Mais, en 1586, alors que François d'Epinay de Saint-Luc O défendait Brouaçe attaquée par Henri de Navarre et le prince de Condé, il est assez probable que Champlain avait déjà quitté le foyer paternel pour défendre sa ville natale contre les envahisseurs huguenots. Il poiivait avoir alors vingt ans. Après la mort de Henri III, tombé sous le poignard d'un assassin (-), les ligueurs se soumirent les uns après les autres à l'autorité du roi de Navarre, devenu roi de France. Champlain continua à porter les armes, mais il ^ut subir l'autorité de ses chefs, devenus les ardents défenseurs de leur ancien adversaire. La Bretagne fut la dernière souveraineté à se rendre. Le duc de Mercœur, qui en avait le gouvernement depuis plusieurs années, visait à l'indépendance. Henri lY essaya plusieurs fois de l'amener à se rendre, en lui faisant des proposi-

(1) François d'Epiiiîiy de Saint-Luc, baron de Crèvccœur, beau-frère du niarccbal d'Aumont, et chambellan de Ilcnri III, qui le nomma gouverneur de la Siiintongc. Défendit Brouagc contre les calvinistes et fut pris à Coutnis en 1087. Servit sous Henri IV, qui le fit grand-maître de l'artillerie. Fut tuC- devant Ajnien?, en Ib'JJ, par les Espagnols.

(2) Henri III tomba sous le poignard do Jacques Clément, le 1 août 1539.

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tions de paix, agréées souvent, mais aussitôt rompues par le duc rebelle. Ce fut dans cet intervalle de nég-ociatious infructueuses que le maréchal d'Aumont (^) fut chargé du commandement de Eennes, afin de surveiller les agissements de Mercœur. C'était vers 1594, quatre ans avant la soumission du plus obstiné des ligueurs. Champlain fut donc témoin des derniers efforts de Mercœur, non moins que de l'agonie de cette interminable querelle, qui finit par le traité de Ver vins, le 2 mai 1598. En y apposant sa signature, Henri IV s'assurait pour toute sa vie la paisible possession d'un trône longtemps convoité. L'armée fut licenciée, et Champlain retourna à Brouage, après avoir consacré une grande partie de sa jeunesse au service d'une noble et' sainte cause. Catholique, il avait fièrement combattu contre Henri de Navarre, chef de la religion prétendue réformée, comme il l'avait défendu, lorsqu'il eut abjuré son erreur. (2)

Ce fut dans les dernières années du rèj^ne de Henri IV, père du peuple français, que l'on tenta de nouveaux efforts pour coloniser la Nouvelle-France et

(1) Jean d'Aumont, dit le Franc-Comtoi.s, maréchal du France, né en ].'J22, périt d'un coup de mousqueton, le 19 août 151)5, en combattant Mercœur, à Camper, près de Renne.'.

(2) Henri IV se convertit au catholicisme on 1593.

l'Acadie. Tous ne furent pas également couronnés de succès. Le marquis de la Roche vit échouer sur les rivages de Tile de Sable une expédition mal organisée. Chauvin et Pont-Gravé avaient obtenu le privilège du commerce des pelleteries au Canada, à la condition, sinon exjîresse du moins tacite, qu'ils feraient passer à Tadoussac un gros contingent de colons. Mais ils n'en firent rien, et trafiquèrent uniquement avec les sauvages. D'autre part, des marchands de Saint-Malo, Laval et Vitré s'étaient formés en compagnie pour rouvrir la route des Indes orientales et des mers du sud que leur avaient montrée les frères Parmentier et Paulmier de G-onneville. Michel Protêt, sieur de la Bardelière, et François Grrou, sieur du Clos-Neuf, ancien connétable de Saint-Malo, furent les principaux héros de ces expéditions constituées dans le but de disputer aux Portugais le monopole du commerce de l'Orient. Tous deux trouvèrent la mort dans ces voyages périlleux, et le résultat qui s'ensuivit dut être la ruine de la compagnie. Les quelques survivants des équipages revirent leur patrie durant l'été de 1603, alors que Champlain était muni de pouvoirs que lui avait délégués Aymar de Chastes, gouverneur de Dieppe, et successeur de Chauvin dans ses privilèges de trafic au Canada. Cet homme distingué avait pris une

part active dans les guerres de la Ligue contre le parti huguenot, mais il fut un des premiers à se soumettre à Henri IV, après son accession au trône. Coïncidence étrange, le commandeur de Chastes renoue la chaîne, apparemment interrompue, des hommes qui, au XVP siècle, portèrent quelque intérêt à la Nouvelle-France, en devenant l'acquéreur de la magnifique résidence que Jean Ango avait fait peindre à fresque par des peintres italiens. Ce riche armateur dieppois fut, en effet, l'auteur de l'expédition dos frères Parmentier et de Jean Verrazano aux terres neuves et sur les côtes de l'Atlantique. Aymar de Chastes à son tour, devenu puissant par la fortune et l'influence, confia à Champlain la conduite d'un voyage au Canada, pour l'accomplissement des grands desseins qu'il avait formés.

Mais avant que de prendre le chemin de la Nouvelle-France, Champlain avait sillonné d'autres mers et abordé aux rivages des Iles Occidentales. Aussitôt après les conclusions du traité de Vervins, se trouvant sans emploi, et condamné à vivre dans un désœuvrement peu conforme à ses projets de faire son chemin dang le monde, il résolut d'embrasser une carrière plus en rapport avec ses goûts et ses aptitudes. Une occasion favorable devait bientôt s'offrir. Il avait un oncle, le capitaine Provençal, " tenu pour

un bon marinier de France, et qui pour cette raison avait été entretenu par le roi d'Espagne comme pilote général de ses armées de mer." (^) Ce parent se trou* vait alors à Blavet, place forte que les Espagnols avaient occupée durant les guerres de la Ligue jusqu'au traité de Vervins, mais qu'ils devaient évacuer sans retard. Le capitaine Provençal avait été chargé par le maréchal de Brissac de conduire dans leur pays les hommes de la garnison de Blavet. C^) Informé de cette mission, Champlain se rendit auprès de son oncle, et lui demanda la permission de l'accompagner. L'occasion était belle pour le fils du pêcheur de Brouage, de reprendre ses habitudes d'autrefois, et de compléter son apprentissage au rude métier de marin. Grrande fut sa joie, lorsqu'au commencement d'août de l'année 1598, il put voguer sur l'Atlantique à côté de son protecteur, le commandant du Saint-Julien^ navire de 500 tonneaux, en route pour l'Espagne.

Le voyage fut traversé de difficultés : une brume épaisse dispersa les vaisseaux, et l'amiral faillit se

(1) Voyage aux Indes, p. 2.

(2) Blavet, situé à l'cmbouchtire Je la riviîirc du même nom, ^tait à IVpoque de la Ligue, un poste important dont les Espagnols s'emparèrent. Cette forteresse, aujourd'luii Port-Louis, fut alors ruinée, puis rebâtie et fortifiée de nouveau par Louis ,XI[I, qui lui donna son nom. Son port est bon, et les i)lus grands vaistciux y arrivent aisément. Lorient, au fond de la baie, fut, iiimls 1666, te principal établissement de la Compagnie des Indes.

perdre sur un rescif. Cependant l'escadre réussit à se réunir aux îles de Bayonne, en Galice. Dix longs jours s'y passèrent à réparer les avaries du vaisseau amiral. Après avoir doublé le cap Saint-Vincent, l'on vint mouiller dans le port de Cadix (^), lieu de débarquement de l'ancienne g-arnison de Blavet. Les vaisseaux français que le roi d'Espagne avait nolisés pour rapatrier ses soldats, furent aussitôt congédiés, à l'exception toutefois du Saint-Julien dont il avait encore besoin. Le navire du capitaine Provençal dut rester en rade de Cadix pendant un mois, et dans l'intervalle Champlain occupa tout son temps à reconnaître la ville et ses environs. Il avait déj^, durant son voyage, dressé une carte des endroits où la flotte avait fait escale, le cap Finistère et le cap Saint- Vincent. A Cadix, il consacra ses loisirs à tracer un plan minutieux de la ville. On peut prévoir déjà, dans le jeune marin, l'observateur persévérant, cherchant dans ses voyages à s'instruire plutôt qu'à s'amuser.

(1) Cadix, ville d'E.=pagnc, ?ur la côte occidentale de l'Andalousie, située dans une petite île de même nom. Charles V en connaissait si bien l'importance, qu'il recomnnanda à Philippe II, son fils, de conserver trois places qu'il regardait comme les trois boulevards de ses Etats : Flessingiic. dans les Pnys- Eiis, le fort de la Goulettc, en Afrique, et Cadix, en Espagne. En 1596, le.'f Anglais prirent Cadix, qu'ils brûlèrent, après l'avoir pillée, Ceitcndant, ilf< lu rendirent quelque temps après aux Espagnols, et quand Champlain y vint, les Espagnols en étaient les maîtres.

Après un mois de repos, le Saint-Julien continua sa route jusqu'à San-Lucar-de-Barameda (^), à l'entrée de la rivière de Séville où il devait, avant que d'en partir, séjourner trois mois de plus. Pendant que Champlain portait ses investigations dans tous les lieux qui pouvaient l'intéresser, et en dessinait la topographie, arrivait à San-Lucar une patache espagnole, venant en ligne directe des Indes occidentales pour informer le roi qu'une flotte anglaise était en raer aA'ec l'intention de s'emparer de Porto-E,ico. A cette nouvelle, Philippe, roi d'Espagne, leva à la hâte une armée de deux mille hommes, tant soldats que mariniers, et fit appareiller vingt navires, au nombre desquels le Saint- Julien, " reconnu comme fort navire et bon voilier," pour les transporter aux Indes. " Ce dont je reçus une extrême joie, écrit Champlain, me promettant par ce moyen de satisfaire à mon désir, et pour ce je me résolus fort aisément d'aller avec lui" C-^) (l'oncle Provençal). Mais, quelque diligence que l'on fît pour radouber, équiper et ravitailler les vaisseaux en partance, ils ne

(1) Cette ville, que Champlain appelle Suint-Luc do B.aramedo, est située à l'embouchure du (Juadalquivir. Son port est la clef de Séville qui en est à quinie lieues. Tous les vaisseaux qui remontent îl Séville, passent sous le canon de San-Lucar.

(2) Voyage aux Indes, p 4

purent prendre la mer avant l'arrivée d'une seconde patache portant la triste nouvelle que les Anglais s'étaient emparé de Porto-Ilico. De sorte que le départ de la flotte fut arrêté par ordre royal.

Champlain se vit par là frustré dans son espérance. Ce dut être un fâcheux contre-temps pour notre héros auquel un vo^'^age de cette nature devait apporter beaucoup d'attrait. Mais un nouveau concours de circonstances vint bientôt le favoriser. Un seigneur, du nom de Francisque Colomb, chevalier de Malte, était arrivé à San-Lucar, pour prendre la charge de général de la flotte qui allait tous les ans aux lies du golfe du Mexique. Voyant que le Saint-Julien était prêt à faire voile, il l'engagea au fret ordinaire, moyennant un écu par tonneau, mensuellement. Le capitaine Provençal, dont les services avaient été requis ailleurs, demanda à son neveu s'il accepterait la charge de son navire. Jugez de la joie de Champlain à cette proposition inattendue, joie tempérée par la crainte de ne pouvoir obtenir l'agrément de don Francisque Colomb. Non seulement celui-ci le lui accorda, mais il lui promit de plus son assistance, et il tint parole.

Enfin, la flotte espagnole fit voile pour l'Amérique espagnole. C'était au commencement de janvier 1599. " C'est ici, s'écrie M. Laverdière, que l'on commence

à remarquer en notre auteur une qualité infiniment précieuse, celle d'observateur scrupuleux et intelligent, qui ne manque aucune occasion de servir la louable ambition de la science, aussi bien que les intérêts de la patrie. Non seulement il tient journal comme s'il était déjà chef de l'expédition ; mais encore il note sur son passage la position des lieux, les productions du pays, les mœurs et les coutumes des habitants." ^^) Nous le suivrons pas à pas à travers ces contrées, découvertes en grande partie, un peu plus d'un siècle auparavant, par Christophe Colomb, de chevaleresque mémoire. La biographie de Champlain serait bien incomplète, si l'on ne faisait qu'effleurer ces deux années de voyages au nouveau monde. La relation qu'il en a laissée suffirait pour établir sa réputation de géographe et de navigateur expert. C'était plus qu'un simple voyage de touriste qu'il entreprenait. Les terres américaines, dont il entrevoyait déjà toutes les beautés à travers les prismes de son imagination, surexcitée par l'attrait du nouveau, avaient été parcourues en tous sens par les Espagnols affamés d'or et de richesses de toute nature. Lui aussi était mû par un puissant motif : c'était l'avidité de voir et de se renseigner

(1) Not. biogr., p. xiv.

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sur ces lieux dont on rapportait tant de merveilles. Sou unique ambition était d'eu revenir chargé de plans et de cartes qu'il pourrait utiliser plus tard, pour le bénéfice de ses compatriotes. C'est dans ces louables dispositions qu'il s'embarqua sur le Saint- Julien, qui n'avait pas bougé du port de San-Lucarde-Barameda depuis le commencement d'octobre précédent.

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