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CHAPITRE DEUXIÈME

Dépnrt de Chnmplain pour l'Amérique espagnole. — Explore les îles du golfo du Mexique : la Guadeloupe, Porto-Rico, Saii)t-Don?ingue. — Continue sa course jusqu'à la Nouvelle Espagne. — Visite Saint-Jean d'Ulloa, Vera-Cruz. — Se rend jusqu'à Mexico. — Flore et faune du Mexique. — Indiens de ce pays. — Isthme de Panama. — A qui .attribuer l'idée première du canal do Panama. — Champlain à Porto-Bollo. — Rebrousse chemin et va à la Havane. — Quatre mois à Cuba. — Retourne en Espagne. — Son voyage dure deux ans et deux mois.

La première terre que don Francisque Colomb aperçut, six jours après sou départ d'Espagne, fut une des îles Canaries, découvertes, en 1402, par Jean de Béthencourt, gentilhomme normand, qui en prit le titre de roi. (i) Passant ensuite par le golfe de Damas ^-\ la flotte continua sa course vers le Ponant. Des vents contraires firent que la traversée fut plus longue qu'elle aurait dû. Ce ne fut qu'au bout de

(1) Ce sont les anciennes îles Fortunées, iymulie Fortunnlm. On en compte sept principales : Ténériffe, Fortaventura.Canarie, Palma, Lancerote, (îoiner.i et l'île de Fer. Le premier méridien passait jadis par l'île de Fer. Elles sont situées entre les 15o 40' et 20o SO' longitude, et les 27o 39' et 29o .30' latitude nord.

(2) La grande Canarie offre une rade excellente, dite baie de Palmas. Ne serait-elle pas le golfe de Damas dont parle Champlain ?

deux mois et six jours depuis que les vaisseaux avaient levé l'ancre, que l'on entrevit l'île de la Désirade, la première qui se présente en arrivant au groupe des Antilles. Ghamplain remarque qu'elle avait une bonne rade à la bande de l'est, et il lui donne sept lieues de tour. Cette ile était alors inhabitée et toute couverte de bois. 0)

De la Désirade les vaisseaux vinrent mouiller à Nacou, l'un des havres les plus beaux et les plus sûrs de l'île de la Guadeloupe. Elle était peuplée de sauvages, car à l'arrivée des Français descendus à terre pour s'approvisionner d'eau fraîche, plus de trois cents Indiens, qui les avaient aperçus, prirent la fuite en se dirigeant vers les montagnes, de sorte qu'il fut impossible d'en attraper un seul. Ici l'on fit une ample moisson de fruits de plaisant goût. Cette ile est située, d'après Champlain, au 15^ degré, et peut mesurer vingt lieues de longueur sur douze de largeur. Il l'appelle Gardafouppe. (2)

(1) La Désirade est situi-e entre l'île d'Antigua qu'elle a au nord, celle de Sainte-Marie Galande qu'elle a au midi, et la Guadeloupe h l'occident. Fut découverte par Christophe Colomb en 1493. Les Français s'y établirent les premiers, et ils la possèdent encore. On y cultive surtout le coton.

(2) La Guadeloupe, la Karukera des Indiens, fut découverte le 4 novembre 1493 par Colomb. Il lui donna le nom de Guadeliipe, à cause de la ressemblance de ses montagnes avec la Sierra Guadelupe en Espagne. Négligée par les Espagnols, elle fut occupée en 1635 par les Français, qui en chassèrent les Caraïbes. Cette île fut occupée à diverses reprises par les Anglais, en 17j9, 1794, 1810 et 1815. De la Guadeloupe dépendent administrativement

Après avoir consacré quarante-huit heures au ravitaillement des navires, Colomb donna l'ordre du départ, dans la direction du nord-ouest, vers Porto- Rico. L'on aperçut bientôt les Virgines, au nombre de plus de livit cents, toutes désertes et inhabitées. (ï>

L'ile Marguerite s'offrit ensuite à la vue. C'est ici que se faisait la pèche des perles par les esclaves noirs. Tous les jours, plus de trois cents canots quittaient la rade de la ville, appelée aussi La Marguerite, pour aller retirer du fond des eaux les ostrormes

Marie-Galande, les Saintes, la Désirade, et la partie française de l'île Saint- Martin.

Duplessis et l'Olive furent les fondateurs du premier établissement de la Guadeloupe. Ils partirent de Dieppe le 20 mai 16.35, et arrivèrent le 28 Juin, emmenant avec eux quatre religieux de l'ordre des Frères Prêcheurs : le Père Pélican, doyen de la Faculté de Paris, le P. Griffon, le P. Nicolas do Saint-Dominique, et le P. Raymond Breton. Les historiens raentionncnt les noms de douze dominicains espagnols qui arrosèrent cette île de leur sang : six en 1603 et six en 1604, tues à coups de flèches par les Sauvages. Duplessis mourut le 4 décembre 16.35, trois semaines avant Champlain. L'Olive y demeura seul chargé du commandement. En 1636, M. Aubert, capitaine de l'île de Saint-Christophe, reçut le gouvernement de la Guadeloupe. Le Père du Tertre, auteur d'une Hùtoire de% Indes fort estimée, y séjourna pendant plusieurs années.

La Guadeloupe est séparée en deux parties par un bras de mer, ou plutôt par un canal étroit que les habitants appellent litviire salée. La parti» orientale se nomme Grande-Terre ; elle a vingt-cinq lieues de long sur six de large: la partie occidentale se nomme Basse- Terre ; elle a quatorze lieues sur cinq.

(1) Les îles Vierges sont au nombre de 40. Colomb les nomma ainsi en l'honneur des 11,000 vierges. La plupart d'entre elles ne sont que des rochers secs et arides. . Tortola, l'une de ce groupe, servit pendant longtemps de refuge aux flibustiers hollandais, depuis 1648 jusqu'en 1666, alors qu'il* furent chassés par des flibustiers anglais.

OU huîtres renfermant la perle précieuse. L'Espagne entretenait des officiers chargés de recevoir les paniers que chaque nègre rapportait avec soi du fond de la mer.

Enfin, la flotte vint mouiller devant la ville de San-Juan de Porto-Rico. Tout y était dans la plus profonde désolation, et la A'ille et le château ou forteresse. Les Anglais, qui s'en étaient rendus maîtres quelques mois auparavant, y avaient laissé des marques de leur passage. La ville avait été pillée, en grande partie iucendiée, les marchands avaient été faits prisonniers pour la plupart, et ceux qui réussirent à s'évader, s'étaient réfugiés dans les montagnes d'où ils n'osaient plus sortir. Ils auraient pu facilement retourner à leur poste, car les Anglais n'y avaient séjourné que pendant un mois. Quand la flotte espagnole, commandée par don Colomb, y arriva, en avril 1599, l'île avait été évacuée par les pirates anglais, depuis quinze jours seulement. Ils avaient chargé leurs douze navires de sucre, cuir, gingembre, or, argent, mêlasse, conserves de gingenbre, canisiste ou cassia. LTn Indien, qui parlait assez bon espagnol, raconta au général comment cette prise de Porto-Kico avait eu lieu. Personne ne connaissait l'existence, à une demi-lieue du château, d'un passage ou descente par où les Anglais s'étaient

introduits dans 1 île. Ayant mouillé leurs vaisseaux à proximité de ce passage, ils débarquèrent nuitamment, au nombre de six cents, bien armés, et au point du jour, quatre cents d'entre eux se ruèrent dans la ville, qui n'offrit aucune résistance. Le gouverneur se rendit, à condition qu'il aurait la vie sauve. Après le départ des Anglais, les Indiens avaient travaillé à relever leur forteresse. Don Colomb enregistra soigneusement tous les détails de cette narration du sauvaffe, et il envoya aussitôt à la recherche de ceux qui étaient demeurés cachés dans les montagnes.

L'île do Porto-Kico contient, au témoignage de Champlain, environ 70 lieues de long et quarante de large. (^) 11 remarque qu'elle était couverte de

(1) Cette île n'ix réellement que quarante lieues de long sur vingt de large. Ponce de Léon y débarqua en 1509 ; elle resta soumise aux Espagnols jusqu'en 1598, vers l'époque oh nous sommes. Quand Champlain y .arriva, elle venait de passer par toutes les horreurs d'un assaut meurtrier livré par George Clififord, comte de Cuml>erland. Les Espagnols avaient été contraints de capituler, et l'île passa au pouvoir des Anglais, le 7 juillet. Clifford, qnî voulait s'j' installer, fit transporter les habitants à Cartbagène, afin d'avoir le eh.amp plus libre pour y établir une coloîiie anglaise. Mais, avant de pouvoir réaliser son projet, }:i dyssentcric réduisit ses troupes h leur plus simple expression. l.e 14 août de la même année, il abandonna le commandement de l'île à sir .lohn Berkeley. Celui ci, prévoyant qu'il ne pourrait pas conserver longtemps la place, suivit bientôt Ciimbcrland ; il le rencontra .aux Açores, et tous deux reg:ignèrent l'Angleterre, après avoir perdu plus de sept cents hommes. Depuis lors, les Espagnols sont restés paisibles possesseurs de Porto-Piico. Le rapport do Champlain sur les agissements dos Anglais et des Espagnols, lors de la prise de Porto- Rico, na concordent pas avec les données de l'histoire.

beaux arbres, entre antres de cèdres, palmes, sapins, palmistes, et d'un autre qu'il appelle sombrade 0\ dont la manière décroître est assez singulière. Quand ses branches sont parvenues à une certaine hauteur, leurs extrémités s'inclinent jusqu'au sol, où elles prennent racine ; les nouvelles branches qui en proviennent retombent à leur tour pour prendre aussi racine, et ainsi de suite. " J'ai vu tel de ces arbres, dit Champlain, de telle étendue qu'il tenait plus d'une lieue et quart ; il n'apporte aucun fruit, ayant la feuille semblable à celle du laurier, un peu plus tendre." (2)

Les fruits qui attirèrent davantage son attention, appartiennent au climat tropical. Ce sont les plantes C3), les oranges, des citrons de grosseur prodigieuse, des citrouilles de terre, des algarobas W, des pappittes (^), le corazon (*'), gros comme le poing, ayant

(1) De l'esp^ignol sombra, ombre feuillue. Ficus amcrieana mnxima, le Cliiiea roHea de Saint-Domingue, ou Figuier maudit marron. (Ed. Soc. Hakluyt.) C'est le clusier.

(2) Voyage aux Indes, p. 11.

(3) Fruit du plantanier.

(4) Al'jaroha ou A/rjarora, nom donne par les Espagnols à certaine espèce d'Acacia du nouveau monde, à cause de sa ressemblance avec l'algarobe, caroubier ou fève de Saint-Jean, dont la gousse fournit une excellente nourriture pour les bestiaux. (Ed. Soc. Ilnkl )

(5) Fruit du papayer.

(6) Corazon. Anona mnri<;ni(i, corassol, de l'espagnol cornzon, cœur, ainsi nommé de la forme du fruit. Quelques (•crivains font dériver ce nom de Curaçoa, supposant que la graine fut apportée par les Danois. Le nom donné dans le pays était meiam. (Ed. Soc. llakl.)

le goût de crème sucrée. Champlain mentionne aussi une racine appelée cassave 0) que les Indiens mang-caient en guise de pain ; car ils ne cultivaient pas de blé.

Parmi les animaux, Champlain remarque le caméléon (2), dont l'espèce était très répandue. " Il a, dit-il, la tête assez pointue, le corps assez long pour sa grosseur à savoir un pied et demi, il n'a que deux jambes qui sont devant, la queue fort pointue, mêlée de couleur grise jaunâtre." ('')

La flotte espagnole passa un mois à Porto-Eico. Après ce laps de temps, don Colomb la divisa en trois bandes, se réservant pour lui-même quatre galions. Trois furent envoyés à Porto-Bello, et les autres, au nombre desquels le Saint-Julien, prirent la direction de la Nouvelle-Espagne. Chaque galion avait sa patachc. Pendant que le général cinglait vers

(1) Le cassa vc ou mn.nioc, jutropha mnnihot, contient à l'état frais un suc laiteux très vénéneux, mais dont les proiiriétés délétères disparaissent par la cuisson ou l'exposition à l'air. La r.icine ratissée, lavée et râpée, puis soumise au pressoir et desséchée, fournit une fécule nourrissante, dont les sauvages faisaient une farine dite orwque, et le pain de cassave. Le tapioca ou Engou blanc n'est autre chose que la fécule de manioc sécliée sur des plaques chaudes et réduite en grains irréguliers.

(2) Le caméléon, genre des reptiles, a l'aspect d'un lézard à grosse tète, avec une pcnu chagrinée. Animal timide et inoffensif. On a dit qu'il changeait de couleur à volonté. Il a une couleur propre, mais dont la nuance change sous l'effet des impressions qu'il peut éprouver. Ces variations s'expliquent par un jeu du pigment place sous l'éiiiderme.

(3) Vjjagc aux Indes, p. 12.

Terre-Ferme 0\ Champlain, de son côté, prenait la route du Mexique. La première île qui s'offrit sur son passage fut Saint-Domingue (2), et il alla mouiller à Porto Flatte, excellent port de mer. Champlain y prit terre, afin de s'assurer s'il n'y venait pas de vaisseaux étrangers pour faire le trafic, malgré la défense du roi d'Espagne. La liberté était promise aux nègres, qui, après avoir découvert un navire contrebandier, iraient en donner avis au général d'armée ou au gouverneur.

Champlain parcourut environ une lieue dans les terres avant qu'il pût apercevoir un nègre ; celui-ci l'informa que deux vaisseaux français étaient ancrés dans le port de Mancenille. C^) L'amiral se hâta de courir

(1) Tcrrc-Pcrme, nom donné à la pnrtio septentrionale de l'Amérique du Sud. Elle était bornée à l'ouest par la mer du Sud, (Océ.nn Pacifique), au nord et à l'est, par la mer du Nord (golfe du Alcxique et l'Océan Atlantique), et au midi par le pays des Amazones et par le Pérou. Elle appartenait aux Espagnol?, à l'exception de la Goyauie ou Guyane. Ses principales villes étaient Panama, Portobel, Carth;igène.

(2) L'île de Saint-Domingue, l'ancienne ZJ^/jrjnoZn, aujourd'hui 7/((i7t, est la plus belle de l'archipel des Antilles. Sa longueur est d'environ cent soixante-quinze lieues sur une largeur moyenne de trente. L;i ■ville du même nom fut bâtie par Barthélémy Colomb, en 1496, sous le nom de Nouvelle Isabelle. Fut presque détruite en 150-1, par un ouragan ctrebâtie sur la rivo droite de l'Ozoniii sous le nom de Santo-Domiiir/o du prénom du père de Colomb, qui avait saint Domingue pour patron. Drako s'en empara en 1586, et les Français, en 17'J5- Elle se constitua en république indépendante, en 1843.

(3) Il y avait deux baies de ce nom; l'une à la côte de l'île de Cuba, et l'autre, près de Monte-Christo, sur l'île de Saint-Domingue. Voir Charlcvoix, vol. II, p. 209, 211.

à la poursuite de ces étrangers, mais à Maucenille on lui apprit qu'ils étaient déjà rendus au Port aux Mousquittes C^), près de la Tortue, petite ile située à l'entrée du port. (-) Ce havre, assez spacieux, était ainsi appelé à cause de la quantité énorme de cliesons ou cousins dont les piqûres étaient redoutables. L'information du nègre était véridique, car à l'arrivée des galions espagnols, les deux navires français s'étaient hâtés de prendre la mer pour s'enfuir. Mais, se voyant serré de trop près, l'équipage de l'un d'eux se sauva à terre dans des chaloupes, et l'autre alla se briser sur le rivage. Tous les marins parvinrent ainsi à s'échapper, à l'exception toutefois d'un malade infirme, qui déclara que ces navires étaient de Dieppe, et c[ue treize autres, tant anglais, français que flamands, vaisseaux de guerre et marchands, s'étaient réfugiés dans le port de Saint-Nicholas. L'amiral espagnol résolut de les poursuivre jusqu'au bout. Les ayant aperçus le lendemain à l'entrée de cette baie, il se concerta longuement avec les capitaines et les pilotes de l'escadre pour décider du genre d'attaque. Impossible de leur donner la chasse, car

(1) C'est la baie Jloustiquc dont parle le P. Charlevoix ; elle était fîituée à quelques lieues à l'ouest de Port-dc-Paix, près de l'embouchure des Trois- Rivières, au nord de l'île de Saint-Domingue.

(2) La Tortue est à deux lieues au nord de la grande île. Elle a huit lieues de lonj; sur deux de lar^e. Cette île servit de retraite aux boucaniers.

le vent contraire les avait jusque là empêchés de pénétrer dans le havre de refuge. On résolut donc de les attendre, pour les bombarder au moment où ils essaieraient de gagner le large. L'amiral fit attacher les galions les uns par derrière les autres, de manière à présenter à l'ennemi le plus de front possible, et donner aux canons une portée plus facile. Tout ce déploiement militaire n'eut pas le résultat attendu, car lorsque les vaisseaux étrangers arrivèrent à eux, les voiles gonflées et leurs canonniers prêts à mettre le feu aux amorces, le courage de nos P]spagnols faiblit, et ils s'enfuirent à leur tour. Pour masquer leur lâcheté, ils firent semblant de donner la chasse aux ennemis, c[ui les laissèrent bientôt loin derrière eux. Il est bien certain, dit Champlain, que si l'amiral eut voulu, il les eiit pris, ayant de meilleurs vaisseaux, plus d'hommes et de munitions de guerre ; et les vaisseaux étrangers ne furent préservés que par la faute de courage des Espagnols.

Champlain rapporte un fait bien propre à nous donner une triste opinion de la valeur guerrière de ses compagnons de voyage. Durant la chasse à l'escadre ennemie, une petite patache se trouva tout à coup mêlée parmi les vaisseaux. C'était un embarras en même temps qu'un sujet d'anxiété pour ces bravaches. Aux sommations qui furent faites à l'équi-

page d'avoir à baisser leurs voiles, aucune réponse ne fut donnée. L'amiral mit deux pataches à sa poursuite, et au bout de deux heures elles purent Taborder. N'apercevant personne sar le tillac, le capitaine de la barque espagnole crut avoir affaire au diable, et il enjoignit à ses soldats de sauter sur ce petit vaisseau plein de mystères. Ceux-ci étaient tellement effrayés qu'ils n'obéirent à leur chef que sous le coup de menaces. Ce n'était pourtant qu'une épave, qui ne contenait aucun être humain.

L'ile de Saint-Domingue ne renfermait alors qu'une seule ville appelée l'Espagnole, aujourd'hui Saint- Domingue, habitée ordinairement par des Espagnols et des Indiens. Ces derniers avaient des mœurs douces, et étaient les amis des Français, avec qui ils faisaient le trafic, en cachette des Espagnols. Les seules mines étaient de cuivre. Après avoir quitté Saint-Domingue, les galions longèrent la rive méridionale de l'ile de Cuba, reconnurent les Caïmanes et jetèrent l'ancre dans un port de l'une d'elles. Champlain en parcourut deux en tous sens, et il captura des lapins, quelques oiseaux et un lézard gros comme la cuisse, " de couleurs grise et feuille morte.'* Ils levèrent l'ancre le même jour, et vinrent pénétrer dans le canal de la Sonde, endroit de navigation dangereuse, où " il faut toujours avoir la sonde en la

main." Une patache, chargée de soldats et de marins de l'escadre, y périt. Cependant, tous ceux qu'elle portait purent se sauver, les uns à la nage sur des planches, les autres sur des avirons, et franchir ainsi les deux lieues cjui les séparaient des vaisseaux.

Huit jours plus tard, la flotte atteignit Saint- Jean» de-Luz (^), le premier port de la Nouvelle-Espagne, après avoir parcouru 400 lieues depuis Porto-Rico. Cette place forte était mieux connue sous le nom de Saint-Jean d'Ulloa, bien que Champîain lui en attribue un autre. Deux cents soldats occupaient la garnison. La forteresse ou château comprenait toute l'île, qui est de six cents pas de long et de deux cents cinquante pas de large. Le havre n'était ni sûr, ni commode. A deux mille pas du château, sur la terre ferme, se dressait une petite ville marchande, nommée Bouteron, et à quatre lieues de cette dernière, Cham-

(1) Si cette ville était ainsi appelée du temps de Champîain, elle dut bientôt transformer son nom, car nous voyons dans !c V''yage à Mexico de Gage, en 1625, que "le rrainom do La ville est San Juan d'Ulhu.a, autrement Vcra-Cruz, de celui du vieu.'î havre de Vera-Cruz, qui est à six lieues. Mai» le havre de l'ancienne Vera-Cruz, ayant été trouvé trop dangereux pour les vaisseaux, à cause de la violence du vent de nord, fut entièrement abandonné par les Espagnols, qui se retirèrent à San Juan d'Ulhua, où leurs navire? trouvèrent bon ancrage, grâce à un rocher qui sert de forte défense contre le» vents ; et, pour perpétuer la mémoire de cet heureux événement, qui arriva. le Vendredi-Saint, ils ajoutèrent au nom de San Juan d'UIhna, celui de I» Vraie-Croix, emprunté au premier havre, qui fut découvert le Vendredi-Saint do l'année 1519." Le P. Charîcvoix écrit S. Jean d'Ulua, Vol. If, p. 135.

plain aperçut une autre ville, bien située, sur les bords d'une rivière, à deux lieues de la mer. Vera-Cruz ou Vraie-Croix, tel était son nom.

Après quinze jours de résidence à Saint - Jean d'Ulloa, Champlain, se sentant poussé à faire des explorations à l'intérieur du pays, demanda et obtint congé de son amiral pour se rendre jusqu'à Mexico, distant d'environ cent lieues. " Il ne se peut voir, dit-il dans son enthousiasme, ni désirer un plus beau pays que ce royaume de la Neuve-Espagne, qui contient trois cents lieues de long et deux cents de large.. ..grandes campagnes unies à perte de vue, chargées d'infinis troupeaux de bestial.... qui ont les pâtures toujours fraîches eu toutes saisons.... Tout ce pays est décoré de fort beaux fleuves et rivières, c[ui traversent presque tout le royaume.... La terre y est fort fertile, rapportant le blé deux fois en l'an et en telle quantité que l'on saurait désirer, et en quelque saison que ce soit il se trouve toujours du fruit nouveau très bon dans les arbres, car quand un fruit est à maturité, les autres A^iennent et se succèdent ainsi les uns aux autres, et ne sont jamais les arbres vides

de fruits, et toujours verts Mais, ajoute-t-il, tous

les contentements que j'avais eus à la vue des choses si agréables n'étaient que peu de chose au regard de

celui que je reçus lorsque je vis cette belle ville de Mechique." Ci)

Pendant un mois que notre voyageur séjourna dans ce pays, où la nature étale avec profusion ses richesses, il consacra presque tout son temps à enrichir sa mémoire d'une grande A'arieté de détails sur la faune et la flore des tropiques. Il semble avoir tout TU, tant il donne de descriptions complètes des plantes et des animaux. Mexico renfermait alors douze à quinze mille Espagnols, six fois autant d'Indiens chrétiens, et une quantité de nègres vivant dans l'esclavage. lin grand nombre de ces derniers étaient employés aux travaux des mines d'argent dont le roi d'Espagne tirait un revenu annuel très considérable. Ces mines gisaient à deux lieues de Mexico. La ville était entourée d'eau, à l'exception d'une petite langue de terre de trois cents pas de long. Quatre grandes rivières venaient se décharger dans le lac : c'étaient les rivières de Terre-Ferme, de Chille, de Cayou et de Mexique, toutes poissonneuses et bordées de terres arables et fertiles.

Les principales productions indigènes que Champlain décrit sont : la cochenille (-), dont le commerce

(1) Voyage aux Indes, p. 21, 22, 23 passim.

(2) C'est le Cactus Opuntia, insecte qui fournit une belle couleur écarlate. La croyance que la cochenille était la graiae d'une plante subsistait encore

appartenait au seul roi d'Espagne ; le canimé (^), qui laisse échapper un baume, analogue à la gomme de sapin, valant deux écus l'once ; le cacou, ou cacao, dont le fruit servait de monnaie aux Indiens ; le goyave (2), l'acoyate, (^) l'algarobe, le carreau (*), les serolles, (^)

longtemps après la conquête du Mexique. Dans le dessin que Champlain nous donne de cette plante, les graines sont figurées exactement comme les insectes s'attachent aux feuilles pour s'en nourrir. La jalousie du gouvernement espagnol, et le sévère monopole qu'il faisait de ce produit, empêchèrent qu'on on connût la vraie nature et son mode de propagation, et donnèrent naissance à diverses fables et conjectures." (Ed. Soc. Hakl )

(1) Canimé ou Animé. Johnston en distingue deux espèces : Vantiiié Oriental, etVanimé Occidental, appelé, dit-il, par les Espagnols, Canimé. Moquin-Tàndon (Botanique Médicale) en distingue aussi deux espèces : lo le Courbaril diphylle, Hymcnœa Courh'iril (Linn.), qui fournit une grande quantité de résine transparente, appelée résine animé occidentale, ou Copal d'Amérique ; 2o le Courbaril verruqueux, Hymenœa verrucosa (Gaertn.), réiinc animé orientale, vulgairement appelée Copal d'Orient.

(2) Psidium (Linn.) " Sa qualité est de resserrer le ventre, .étant mangé vert, dont aussi plusieurs s'en servent contre le flux du sang ; mais étant mangé mûr, il a un effet tout contraire." — De Rochefort, Hitt. des Antilles, etc., 1658. (Ed. Soc. Hakl.)

(3) Ahiiacahuitl, nom indigène dont on a fait par corruption Agouacat, l'Avogade ou Avogada des Espagnols. (Ed. Soc. Hakl.)

(4) Le fruit d'une des variétés du Cactui Opuntia, le Nuchtli des Mexicains, appelé par les Français raquette, à cause de la forme de ses feuilles. " Ce que nos Français appellent Raquette à cause de la figure de ses feuilles ; sur quelques-unes de ses feuilles, longues et hérissées, croît un fruit de la grosseur d'une prune-datte ; quand il est mûr, il est rouge dedans, et dehors comme de vermillon. Il u cette propriété, qu'il teint l'urine en couleur de sang aussitôt qu'on en a mangé, de sorte que ceux qui ne savent pas ce secret, craignent de s'être rompu une veine, et il s'en est trouvé qui, ayant aperçu ce changement, se sont mis au lit, et ont cru être dangereusement malades." — De Rochefort; Voyage aux Antilles, etc., 1658. (Ed. Soc. Hakl.)

(5) De l'espagnol, c<rue?o, prune. (Ed. Soc. Hakl.)

le palmiste (i), les coques ou cocos (2), la plante, les melons, les patates (•■'\ la noix d'Inde, les concombres et les pommes.

Les animaux qui ont le plus attiré l'attention de Champlain et dont il a fait des dessins assez exacts, sont les serpents à sonnettes, le lézard, les dragons, les caïmans, les tortues, les tigres, la sivette. Il dit avoir vu un petit animal " gros comme des barbeaux, qui vole de nuit, et fait une telle clarté en l'air, que l'on dirait que ce sont autant de petites chandelles.' Si l'on avait, dit-il, trois ou quatre de ces petits animaux, l'on pourrait aussi bien- lire de nuit qu'avec une bougie.

Champlain fait une longue narration de la nature, des mœurs et des croyances des Indiens du Mexique. Ceux qui n'étaient pas soumis à l'Espagne, adoraient la lune. Dans leurs cérémonies, qui commen-cent

(1) " Au temps de Champlain, ii n'y avait de connues que deux espèces de palmistes (excepté le cocotier, que l'on appelait Palmiste par excellence) : le Palmist* franc, Arcea deracea (Linn.) et le Palmiste épineux^ Arcea spinoHa (Linn.)." (Ed. Soc. Hakl.)

(2) " Lo CocoB lapidea de Gœrtner, dont le fruit est plus petit que le coco ordinaire, et dont on fait de petits vases ou tasses, etc." (Ed. Soc. Hakl.)

(3) " II y a huit ou dix sortes de patates, différentes en goût, en couleur et en feuilles. Pour ce qui regarde les feuilles, la différence est petite ; car

elles ont presque toutes la forme de cœur Il suffit d'en nommer les plus

communes, qui sont les Patates vertes, les Patates à l'oigoon, l«s Patates marbrées, les Patates blanches, les Patates rouges, les Patates orangées, les Patates à suif, les Patates soufrées..." (Du Tertre, Hîst. det Antilles.)

par un grand festin, accompagné de chansons et de danses, ils se jettent le visage contre terre, et tous ensemble invoquent leur dieu en disant : " O puissante et claire lune, fais que nous puissions vaincre nos ennemis, et que les puissions manger, à celle fin que ne tombions entre leurs mains, et que mourant nous puissions aller avec nos parents nous réjouir. " Après avoir fait cette courte prière, ils se reprenaient à danser, à chanter pendant des heures entières, entremêlant leurs cérémonies grotesques d'invocations répétées à leur divinité.

Les Indiens soumis à la couronne espagnole étaient tenus, sous peine de punition corporelle, d'assister à des offices religieux que les Espagnols faisaient célébrer expressément pour eux. Cette religion de contrainte ne fit jamais de fervents prosélytes.

Il y avait des Indiens vagabonds, vivant dans des espèces de caches avec toute leur famille, et parcourant ainsi le pays. D'autres, devenus la propriété des seigneurs ou marchands, étaient sédentaires et se livraient à la culture du sol.

Champlain rapporte d'autres détails sur ce pays entièrement à la merci des Espagnols, et qu'il visita durant un mois entier. Il se mit ensuite en route pour Saint-Jean d'Ulloa, où il s'embarqua sur une patache pour Porto-Bello, à quatre ou cinq cents

lieues de distance. 0) Il lui fallut trois semaines pour faire ce long trajet. Sa surprise fut grande en n'y trouvant qu'une terre mauvaise, ou malsaine. La pluie y était presque constante, et si elle cessait pour une heure, une chaleur torride venait contaminer l'air, au point que la plupart des soldats et des marins nouvellement arrivés, y contractaient presque toujours des maladies mortelles. Le port était bien gardé. Deux forteresses, avec trois cents hommes en garnison, en gardaient alors l'entrée. Le roi d'Espagne l'avait ainsi fortifiée, parce qu'il considérait ce poste important, à raison de sa proximité avec le Pérou. (2)

De Porto-Bello, Champlain dut se rendre à Panama, en traversant l'isthme qui sépare ces deux endroits, puisqu'il nous apprend que la rade est bonne et que Panama était une ville fort marchande. Puis il ajoute : " L'on peut juger que si ces quatre lieues de terre étaient coupées, l'on pourrait venir de la mer du sud en celle de deçà, et par ainsi l'on raccourcirait le chemin de plus de quinze cents lieues ; et depuis Pf^nama jusques au détroit de Magellan ce serait une

(1) Porto-Bcllo ou Porto-Bel, sur l'isthmo de Panama, à environ vingt lieues de la ville de Panam.i, sur la côte de l'océan Pacifique. Ces deux villes étaient d'une grande importance pour le commerce des Espagnols.

(2) Le nom de Pérou, alors, comme on le voit, ne désignait pas seulement une partie occidentale de l'Amérique du Sud ; c'est ce que confirme le nom de Péroutiers. Des cartes du seizième siècle nomment les Antilles, îles du Pérou.

ile, et de Panama jusqu'aux terres neuves une autre île, de sorte que toute l'Amérique serait en deux îles. (1)

Ce n'est donc pas à tort que des écrivains ont attribué à Champlain l'honneur d'avoir été l'un des premiers à lancer l'idée du percement de l'isthme de Panama, idée dont la mise à exécution est à la veille de se réaliser, grâce à l'énergie et à l'esprit d'entreprise du grand Français, Ferdinand de Lesseps. C^)

L'Espagne avait besoin, dès cette époque, et ce besoin ne fit que s'augmenter avec le temps, d'un bon service de transport dans l'isthme. Les trésors du Pérou s'expédiaient en Europe par la voie de Panama, et se rendaient au travers de l'isthme, de Panama à Porto-Bello, d'où les galions les emportaient. Cependant, entre ces deux ports de mer, il n'y eut jamais qu'une détestable route. Quelquefois on envoyait des marchandises d'Europe à Panama en les faisant arriver à Chagres, d'où elles remontaient en bateau jusqu'à Cruces. De Cruces à Panama, elles allaient à dos de mulet, sans qu'il y eût seulement un cantonnier pour veiller au chemin. C'était par là

(1) Voynge aux Indes, p. 41.

(2) " La jonction de l'océan Atlantique et de l'océan Pacificiue à travers l'isthme de Panama, n'est pas, comme on le voit, une idée moderne. Cham~ plain a peut-être le mérite de l'avoir émise le premier. (Ed. Soc. Hakl.)

pourtant que s'acheminaient les voyageurs se rendant au Pérou ou au Chili, à la Nouvelle-G-renade, au Venezuela, ou aux autres possessions espagnoles du littoral du Pacifique. Les relations les moins irrégulières, qu'il y eut entre les deux océans, étaient du port d'Acapulco à la Vera-Cruz par Mexico. Si l'Espagne eut mieux entendu l'art des communications dans ses domaines du nouveau monde, elle eût tiré des trésors immenses. " Agir de la sorte, écrit M. Chevalier, pour les communications en général et pour les rapports entre les deux océans que sépare l'Amérique en particulier, c'était méconnaître ses intérêts, froisser ceux de la civilisation et légitimer sa propre déchéance ; car si dans les affaires privées la propriété implique le droit d'abuser ou de ne pas user, il n'en est pas de même dans celles de la civilisation. Ici subsiste, de droit divin, une loi de confiscation contre les Etats qui ne savent pas tirer parti du talent que le Maître leur a confié, ou qui s'en servent contrairement à quelques-uns des penchants les plus invincibles de la civilisation, comme est celui du rapprochement des continents et des races. Ce droit extrême est écrit trop souvent en lettres de sang et de feu à toutes les pages de l'histoire, pour qu'il soit possible de le révoquer en doute." (^)

(1) M. Chevalier, L'Uthme de Panama, Paris, 1844, p. 32, 33.

Mais l'Espaj^ne avait bien dégénéré de sa grandeur, depuis le jour où Cortez, au siège de Mexico, lançait sur les lacs seize mille embarcations, alors que rieu n'arrêtait ses soldats, ni les fleuves, ni les solitudes, ni les montagnes. Cependant les conseils de la science ne lui avaient pas fait défaut. Eu 1551, Lopez de Gomara, auteur d'une Histoire des Indes " faite, dit M. de Humboldt, avec autant de soin que d'érudition, " proposait la réunion des deux océans par des canaux en trois points, Chagres, Nicaragua et Tebuantepec. L'idée resta à l'état fantastique, et c'est à la France que revient la gloire de l'avoir reprise pour la mener à bonne fin.

Champlain passa un mois à Porto-Bello, puis il reprit la route de Saint-Jean d'Ulloa. Ce devait être vers la fin de l'année 1599. Un nouveau siècle s'ouvrait, et avec lui, une ère glorieuse pour le nom français en Amérique. Jusqu'alors les Espagnols avaient été les seuls souverains de ces contrées, abondantes en richesses de toute nature. Depuis les découvertes de Christophe Colomb, dont ils s'attribuaient le mérite, ils avaient sillonné en tous sens le golfe mexicain, exploré les Antilles, et fouillé tous les sols. Mais, suivant l'expression de François I, comme Adam dans son testament ne leur avait pas légué l'Amérique pour en être les uniques maîtres.

nous lie devons pas être surpris d'y constater la présence des Anglais et des Français. Plusieurs années encore s'écouleront avant que d'Esnambuc et de Poincy viennent arborer sur les promontoires de la Martinique et de Saint-Christophe le drapeau de la France. Avant qu'arrive cette heure, prévue peut-être par Champlain, dès l'année 1600, celui-ci aura déjà jeté les fondations de Québec sur les hauteurs de l'antique Stadaconé que Jacques-Cartier avait reconnue soixante-cinq ans auparavant.

Mais poursuivons notre récit. Champlain séjourna deux semaines à Saint-Jean d'Ulloa, avant de mettre à la voile pour la Havane O, lieu de rendez-vous fixé par don Francisque Colomb. Un ouragan terrible vint s'abattre sur les vaisseaux ; le pilote était dans un embarras si grand que, sans la rencontre d'une patache qui lui indiqua la route, c'en était fait d'eux. L'on finit cependant par se rendre heureuse-

(1) Capitale de l'île de Cuba. " Il n'y .ivait pas longtemps que l'on savait que Cuba <?tait une île, lorsqu'en 1512, Ponce de Léon, se dirigeaut vers la Floride, découvrit le canal do Bahama. Ce passage, situé au nord-ouest de Cuba, sembla aux Espagnols la route la plus favorable pour leurs expéditions

vers le Mexique Dès lors, les Taissean.T, partant do Carthagènc ou de

Porto-Bello. relâchèrent dans le port connu maintenant sous le nom de la Havane C'était, le seul point de l'île où l'on rencontrait quelque mouvement, quelque vie ; tout le reste de la contrée était néglige, la culture presque nulle ; et il se passa plus de deux siècles avant qu'une si riche possession fût considérée autre chose qu'une étape commode'." — Elias Regnault, Uiit. de» Amitiés, Paris, 1849, p. 99.

ment à la Havane, où Colomb était arrivé le premier. Dix-huit jours après, Champlain profita du départ d'un vaisseau qui s'en allait à Carthagèue, pour entreprendre ce voyage. Cette ville est située sur la terre ferme, à peu de distance au nord-est du g-olfe de Darien. Le roi d'Espagne y entretenait deux galères pour sa défense. Champlain y séjourna un mois et demi, pendant lequel il prit des notes sur le pays et leva une carte de la ville. Puis il s'en retourna à la Havane, où le général lui fit un très bon accueil, " pour avoir vu par son commandement les lieux où j'avais été."

Champlain passa quatre mois sur l'île de Cuba, et il recueillit une foule de renseignements sur les ressources de cette île importante. "Le port de la Havane, dit-il, est un lieu des plus beaux que j'ai

vu en toutes les Indes Au dedans du dit port il

y a une baie qui contient en rondeur plus de six

lieues L"île est fort montagneuse ; il n'y a aucune

mine d'or ou d'argent, mais plusieurs mines de métal,

dont ils font des pièces d'artillerie Il ne croît ni

blé ni vin : celui qu'ils mandent vient de la Neuve

Espagne Il y a quantité de bestial, comme

bœufs, vaches et pourceaux, qui est la meilleure viande de toutes les autres en ce pays-là. En toutes ces Indes, ils tiennent grande quantité de bœufs,

plus pour en avoir les cuirs que pour les chairs. Pour les prendre ils ont des nègres qui courent à cheval après ces bœufs, et avec des hastes (hinces ou piques) où il y a un croissant au bout fort tranchant, coupent les jarrets des bœufs, qui sont aussitôt écorchés, et la chair si tôt consommée, que vingt-quatre heures après l'on n'y en reconnaît, étant dévoré de grand nombre de chiens sauvages et autres animaux de proie. " 0)

L'automne était arrivé, et en même temps s'assemblait à la Havane toute la flotte des Indes pour retourner en Espagne. Passant par le canal de Bahama, entre la Plavaue et la Floride, sur un parcours de quatre-vingts lieues, Champlain fait la remarque que l'on prenait toujours cette route pour retourner des Indes. Il dit avoir reconnu la Bermude (2), île montagneuse, qu'il ne fait pas bon d'approcher, où il pleut presque toujours, et tonne si souvent, qu'il semble que le ciel et la terre doivent s'unir. Parlant de la Floride, il croit que c'est une des meilleures terres que l'on puisse désirer. Si elle était cultivée, elle serait très fertile. Mais le roi

(1) Voyage aux Indes, p. 43, 44.

(2) Ces îles furent découvertes en 1557 par J. Bcruiudcs. Toutefois un vaisseau portugais, en partant de l'île do Saint-Domingue, l'avait abordée en 1543, et de ce fait date la premiôre information précise do ces îles. — Oviedo, Iiv. 4 ch. 26.

d'Espag-ne n'en faisait aucun cas, parce qu'il n'y avait pas de mines précieuses. Beaucoup de Sauvages y demeuraient, mais toujours en hostilité avec les Espagnols, qui s'y étaient fortifiés.

Après avoir subi une tempête, qui dispersa la flotte pendant plus de six mois, l'on aperçut les îles Acores. O Une fois ces iles reconnues, l'on distingua bientôt, à travers les vapeurs océaniques, le cap Saint- Vincent. Deux vaisseaux anglais, armés en guerre contre l'Espagne, qui voguaient dans ces parages, furent capturés et amenés jusqu'à Séville (^), terme du voyage.

Au dire de Champlain, son absence avait duré deux ans et deux mois. C'est donc au commencement de mars IGOl c[u'il faut placer son retour des Indes

(1) Archipel découvert en 1432 par Cabra!, composé de neuf îles dont les principales sont Saint-Michel et Terccira. Angra, dans cette dernière, est le chef lieu.

(2) Hinpalin des Carthaginois, et liomula des Romains. Cette ville est située sur la rive gauche du (îuadalquivir, à 76 kilomètres de son embouchure. Ses nombreux monuments ont donné lieu au proverbe espagnol : " Qui n'a pas vu Séville, n'a rien vu." Elle conserve religieusement toutes les archives de l'Amérique espagnole depuis sa découverte par Colomb. Patrie de Las Casas, de Mnrillo et de Rodrigue de Vclasquez. On attribue sa fondation ù Iloreule. Deux vers qu'on lit sur une des portes, résument son histoire :

Condidit Alcides, renovavit Juliut iirbem lîi'Mituit Christo Fcrnandea tcrtiiia héros. Après la conquête de l'Amérique, Séville eut le monopole du commerce avec les nouvelles colonies. Cadix le lui enleva au commencement du XVIIe siècle.

Occidentales et de la Nouvelle-Espagne. Ce voyage lui fut grandement utile. Que d'expérience et de connaissances acquises, et dans la navigation et dans la géographie d'un pays qu'on ne peut bien connaître sans l'avoir vu.

Le récit intéressant qu'il en a laissé dénote, chez sou auteur, beaucoup de science sur l'histoire naturelle et des notions assez exactes en cosmographie. C')

(l) Voir Note 1, à l'Appendicfir.

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