CHAPITRE VI
Travail béni en Abyssinie.
La saison des grandes chaleurs était enfin presque passée, et nous pouvions entreprendre notre voyage du Caire en Abyssinie. Le 20 octobre 1829, après avoir conclu marché avec le conducteur qui devait nous tenir prêts dès le lendemain matin vingt-deux chameaux, nous emballâmes tout, même nos lits, car nous pensions partir de grand matin. Mais notre patience allait être mise à une épreuve qui aujourd'hui encore donne souvent des accès de fièvre à l'Européen voyageant en Orient. Le 21, debout de trèsgrand matin, nous étions prêts dès le point du jour, et nous attendions nos chameliers et nos chameaux. Ils se firent attendre longtemps. Enfin l'un des chameliers arriva avec douze chameaux, nous disant que les autres chameaux et chameliers suivraient bientôt. Ils n'arrivèrent que vers quatre heures de l'après-midi, sans le conducteur en chef, en l'absence duquel, malgré toutes nos réclamations, on ne put rien faire.
La nuit vint, et les chameaux durent être envoyés au pâturage. Le lendemain à neuf heures du matin les chameaux revinrent. Malheureusement il en manquait deux, et deux des chameliers coururent à leur recherche
dans le désert. Enfin vers midi ils arrivèrent. Mais les chameliers ayant oublié leurs cordes, ils durent se rendre au marché pour différentes emplettes, ce qui leur prit deux heures ; après quoi enfin ils commencèrent à répartir les bagages et charger les chameaux, en sorte que vers le coucher du soleil nous nous mettions en route. Nous ne pûmes faire ce jour-là que deux milles anglais. La nuit nous surprit près des tombeaux des Mamelouks, devant Bab-el- Nasser. Nous étions pour cette fois au bout de l'épreuve de notre patience.
La caravane se remit en marche le lendemain, dans la matinée. Notre société se composait de mon collègue Kugler, d'un menuisier allemand qu'il avait amené avec lui du "Wurtemberg, de l'ambassadeur Ali avec son domestique, et de moi. Nous avions besoin d'une vingtaine de chameaux, parce que nous transportions une grande quantité de livres amhariques et éthiopiens pour les distribuer en Abyssinie.
Ce même jour nous atteignîmes Héliopolis, et trois jours plus tard Suez, où nous dûmes attendre quatorze jours un navire pour Djidda. Suez était à cette époque une chétive localité, sans verdure, si ce n'est quelques palmiers dans les environs. C'estcà peine si l'on y eût trouvé une seule fenêtre avec des vitres en verre, et sur le marché il n'y avait guère que du riz. L'eau y était salée, mais non malsaine. Enfin il se rencontra un vaisseau chargé de pèlerins pour La Mecque. On nous y céda une cabine, mais si étroite qu'elle ne pouvait contenir que deux personnes, M. Kugler et moi. Le voyage de Suez à Djidda dura environ vingt jours. Nous avions renouvelé notre provision d'eau à Tor, petit village de la presqu'île du Sinaï. Mais, grâce à la malpropreté des Arabes, qui ne lavent jamais leurs cruches, cette eau de pluie était infecte déjà dès le troisième jour, à cause des animal-
cules qu'elle contenait et qui s'y corrompaient. Il fallut néanmoins nous forcer à la boire jusqu'à ce que nous eussions atteint Yambo, sur la côte de l'Arabie. Là nous retrouvâmes de l'eau fraîche, mais nos sales Arabes, remplissant leurs cruches sans les vider, la mêlèrent avec le reste de l'eau de Tor, de sorte qu'au bout de deux jours elle était pire que la précédente. Bientôt elle se trouva si corrompue que la puanteur s'en répandait d'un bout du navire à l'autre. Malgré cela on était obligé de la boire, si l'on ne voulait pas mourir de soif. La provision s'en trouva même épuisée deux jours avant que nous atteignions Djidda. J'en étais malade ; mais j'aurais eu honte de me plaindre à la vue de tant de pauvres femmes et d'enfants de pèlerins qui défaillaient, consumés par une soif cruelle dans une température étouffante. Enfin un petit nuage parut au ciel, il grossit, et comme nous côtoyions le bord, nos matelots se hâtèrent de jeter l'ancre dans une petite baie. Un orage subit éclata, amenant le tonnere, des éclairs et des torrents de pluie. Pour recueillir cette pluie nous étendîmes tout ce que nous avions, linges, mouchoirs, pièces de vêtements, jusqu'aux nattes sur lesquelles couchaient les passagers. Notre provision se trouva ainsi renouvelée pour deux jours. Aussitôt que les femmes se furent ranimées en se désaltérant et qu'elles purent se remettre à causer, leur conversation roula exclusivement sur la « ceinture des non mariées à dénouer », ce qui veut dire sur l'époux qu'elles prendraient ou qui les prendrait à La Mecque. Car, pour pouvoir recevoir le titre de « hadjih », il faut qu'une femme, le lendemain du pèlerinage, se marie, ne fût-ce que pour vingt- quatre heures, quitte à se divorcer le jour suivant. Je me suis laissé dire que de riches veuves paient parfois de grosses sommes d'argent à un homme pour qu'il les épouse
pour cette première nuit. Tel est le niveau moral et le point de vue des musulmans.
Arrivés à Djidda le soir d'une chaude journée, nous nous rendîmes aussitôt auprès du gouverneur, qui était en même temps consul anglais. Nous avions pour lui des lettres de recommandation du consul anglais du Caire, et du pacha Mohammed Ali. Il nous reçut poliment au premier abord; mais lorsque nous lui demandâmes un abri pour nous reposer quelques jours, il donna d'un ton sec à un domestique l'ordre de nous montrer une chambre. Cette chambre était une pièce d'environ douze pieds en chaque dimension, dans laquelle il n'y avait absolument rien qu'une couche de poussière de plusieurs pouces d'épaisseur, poussière qui ne tarda pas à se remuer et à grimper sur nos jambes nues. En outre de cet inconvénient, il ne se trouvait pas de place pour nos bagages. Nous allions en faire la remarque au domestique, mais il nous avait déjà quittés. Il nous fallut retourner nous-mêmes auprès du consul pour le prier de nous donner une meilleure chambre. Pendant que, tristes et fatigués, nous traversions les rues pour nous rendre chez lui, assaillis par les musulmans fanatiques qui nous poursuivaient de leurs injures favorites, « kelb » et « kâfir » (chien et mécréant), nous fûmes amicalement arrêtés par un marchand arménien, nommé Chawadja Yousouph, qui nous invita à venir loger dans sa maison. Nous acceptâmes avec empressement. C'était le seul chrétien qui demeurât à Djidda. Il nous retint quatorze jours chez lui, commodément logés.
Il y avait, à ce moment-là, au port de Djidda un vaisseau anglais, dont le personnel était occupé à des mesurages dans la mer Kouge. Chaque matin l'un des officiers venait nous chercher et nous conduire à bord. Nous y passâmes,
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en particulier avec le premier lieutenant, bien des heures bénies. Le soir, nous nous entretenions de sujets religieux avec notre ami Yousouph, ou bien nous recevions la visite de quelque scheik de La Mecque. Nous pûmes annoncer l'Évangile à plusieurs d'entre eux. Ils étaient bien plus instruits en histoire et en géographie que ceux que nous avions rencontrés en Egypte et en Syrie ; mais aussi avec une teinte plus prononcée de scepticisme.
Nous découvrîmes un jour par hasard que le gouverneurconsul, qui pourvoyait de vivres le vaisseau anglais, se faisait payer un mouton le triple de ce qu'il lui avait coûté. Avec l'aide de notre hôte nous constatâmes qu'il faisait un bénéfice de deux à trois cents pour cent sur les provisions qu'il fournissait au vaisseau. La chose examinée et reconnue parles officiers de l'équipage, ceux-ci écrivirent à Bombay, demandant que l'on nommât un autre consul. Sur notre recommandation ce fut notre ami Yousouph qui fut nommé, et, pendant bon nombre d'années qu'il occupa ce poste, il fit honneur au nom anglais dans la fanatique Djidda.
De là nous nous embarquâmes pour Massoua sur un paquebot arabe, plus spacieux et plus propre que celui qui nous avait amenés de Suez à Djidda. Nous profitâmes de ce confort relatif pour nous occuper à lire et à converser en langue amharique avec notre ambassadeur Ali, qui cherchait à nous initier au caractère, aux manières de voir, aux préjugés et aux habitudes des Abyssins, ce qui nous fut plus tard d'une grande utilité.
Mais pendant tout ce temps, jusqu'au moment où, un peu avant Noël, nous atteignîmes Massoua, j'étais presque continuellement malade.
Grâce à notre fidèle ambassadeur Ali, qui était connu à
Massoua comme officier de Saba Gadis, le souverain du Tigré et de Lasta, nous fûmes accueillis avec beaucoup d'égards, tandis que les autres Européens étaient ordinairement mal reçus et demandaient en vain la permission de pénétrer en Abyssinie. Le gouverneur nous accorda la meilleure maison de l'île et nous prit sous sa protection. Ali envoya aussitôt à son maître Saba Gadis la nouvelle que nous arrivions avec des bagages considérables. En attendant sa réponse et notre départ, je fus pris d'une dyssenterie si douloureuse et si grave que, durant plusieurs jours, on désespéra de moi. Ce qui contribuait à nous enlever tout espoir, c'est que nous avions lu dans le livre de Bruce que Massoua était appelée de son temps « le tombeau des Européens ». Néanmoins, par la bonté de Dieu, je me rétablis assez tôt pour être prêt à me remettre en route lorsque nos affaires le permirent.
Nous fûmes là témoins d'une scène touchante. Une dame allemande de la noblesse avait remis à M. Kugler une somme d'argent pour racheter, soit en Egypte, soit en Arabie, une esclave abyssine. Aidés par notre ami Yousouph nous étions parvenus à en découvrir une, qui avait été enlevée peu de temps auparavant et vendue avec son fils. Celui-ci n'avait pu être retrouvé, et la mère en était inconsolable; ellemême avait été rachetée et nous la ramenions avec nous, dans l'espoir de la rendre à sa famille, dans le district voisin, celui de Hamassion. Nous avions prié plusieurs personnes, au cas où elles rencontreraient un chrétien de Hamasssion, de nous en informer. Or un jour on vint nous dire que trois hommes de ce district étaient en route pour Massoua et allaient arriver. Nos gens se mirent sur la porte pour les attendre. La pauvre femme, qui avait adopté la coutume arabe de se couvrir le visage, pouvait voir sans être vue.
Lorsqu'elle aperçut les trois hommes, elle eut comme une crise de nerfs et se blottit dans un coin. Comme elle ne parlait que la langue du Tigré, et que nous ne pouvions nous faire entendre d'elle, elle ne se doutait pas que notre intention était de la rendre à son mari, qu'elle venait précisément de voir passer. Elle cachait la cause de sa violente émotion, de peur que nous n'en prissions occasion de la garder de plus près. Mais, prenant à part notre Ali, elle lui confia son émoi et le supplia d'intercéder auprès de nous, pour que nous voulussions bien la mettre en liberté. Ali lui dit que nous n'avions pas d'autre intention à son égard, mais elle ne pouvait le croire. Elle comprenait que nous voulions bien la rendre à son mari, mais contre une rançon que sa pauvreté ne lui aurait jamais permis de payer.
Sans nous rien dire, Ali lit appeler le mari. Celui-ci entrait justement au moment où Ali nous parlait de lui en présence de la femme. Le pauvre homme, surpris, tremblant, n'osait ni en croire ses veux ni s'approcher. Alors Ali s'adressant à la femme lui annonça de notre part qu'elle était libre et qu'elle pouvait s'en retourner avec son mari à la maison. Mais le mari restait comme pétrifié, n'osant croire à son bonheur. Il fallut que l'un de nous, le prenant par la main, le conduisît près de sa femme, elle aussi immobile d'émotion. Alors se regardant, puis se jetant dans les bras l'un de l'autre, ils éclatèrent tous deux en pleurs de joie, tellement que leur émotion nous gagna tous. Ils nous quittèrent en nous souhaitant la bénédiction de Dieu.
La réponse de Saba Gadis arriva bientôt, apportée par un de ses olficiers supérieurs, accompagné de quarante hommes. Il nous priait de nous rendre sans retard auprès de lui, et en même temps il invitait le gouverneur de Massoua à faire transporter notre bagage à travers le sauvage
Gobât [)
district des Schohos jusqu'au pied de la montagne du Schumfeito, c'est-à-dire aussi loin que les chameaux peuvent aller. Pour nous-mêmes Saba Gadis avait envoyé des mulets. Sur le conseil d'Ali nous confiâmes tout notre bagage à l'officier en second, qui nous promit de nous le rendre en bon état à Adigrad, la résidence de Saba Gadis.
Nous voilà donc en route pour Adigrad, que nous atteignîmes au bout d'une quinzaine de jours, le 14 avril. Débarrassés du souci de nos bagages, nous voyagions trèsagréablement. Pour ne pas nous fatiguer nous chevauchions seulement cinq ou six heures par jour. Notre seul regret était de ne pouvoir nous entretenir de la seule chose nécessaire avec nos guides, mais ils ne parlaient que les dialectes de Schoho et du Tigré. Les six premiers jours furent un peu monotones. Nous trottions au fond d'une étroite vallée, où coulait une eau délicieuse. Par-ci par-là un bouquet de beaux et grands arbres servait de retraite à des oiseaux charmants par leur plumage si ce n'est par leur chant. On sait qu'il n'y a point d'oiseaux chanteurs sous les tropiques, et ceux-là faisaient, par leurs cris, un bruit insupportable. Une troupe de singes, qui nous suivit pendant deux jours, tantôt à notre droite, tantôt à notre gauche, nous procura quelque divertissement. C'est dans cette même vallée que je guéris un scheik schoho d'une Ophthalmie au moyen d'une prise de tabac. %
Au pied du Schumfeito, non loin de la Taranta de Bruce, les chameliers remirent nos bagages entre les mains de l'officier de Saba Gadis, qui semblait connaître chaque colis, puis ils repartirent pour Arkiko. Le lendemain de bonne heure, en sus des soldats que Saba Gadis avait envoyés, arrivèrent encore de Halai, le premier village abyssin, des hommes qui chargèrent avec vigueur nos cai
sur leurs épaules, et se mirent à gravir la montagne escarpée du Sckumfeito. Nous arrivâmes tous sans accident à Halai un peu avant le coucher du soleil.
Ce fut pour nous un moment solennel que celui où s'offrit pour la première fois à nos regards ce pays de nos désirs, ce champ lointain, où le Seigneur nous envoyait travailler. Dans le sentiment profond de notre incapacité nous le priâmes de nous remplir de lumière, de force, et de sagesse, pour annoncer d'une manière efficace, dans ce pays enveloppé de ténèbres, la bonne nouvelle de la grâce de Dieu, et d'accompagner la parole de nos lèvres de la vertu de son Saint Esprit pour le salut de beaucoup d'âmes.
Pendant deux jours les quelques personnes qui comprenaient l'amharique à Halai s'entretinrent avec nous de différents sujets. Nous avions entendu sur le Schumfeito le rugissement d'un lion; cela nous conduisit à demander à ces gens ce qu'il y avait à faire dans ce pays en face des bêtes sauvages. Ils nous répondirent unanimement : « Ne tournez jamais le dos à l'hyène, elle n'attaque jamais en face. Si vous apercevez un léopard, fixez-le jusqu'à ce qu'il se soit éloigné ; il n'attaque que ceux qui n'ont pas les yeux sur lui. Si vous rencontrez un lion, restez calmes ; il n'attaque que ceux qui ont peur de lui ou qui le menacent ». Ils récitaient cela avec une sorte de rythme, comme des sentences populaires. Ils ajoutaient que le lion, à cause de sa fierté, doit être regardé avec indifférence, comme si l'on ne faisait pas attention à lui. J'avais entendu les mêmes choses de la bouche des nègres en Egypte.
Dès le lendemain j'eus l'occasion de reconnaître la justesse de ces remarques. Partis de Halai, nous traversions une contrée sauvage, et je m'étais écarté du chemin pour tirer quelque pintade ou perdrix pour notre dîner. Un
certain bruit dans les broussailles me parut un indice de la présence de gibier ; je m'approchai tout doucement à la découverte. Mais j'aperçus devant moi, à la distance de six pas, un lion, qui s'avançait en s'étirant nonchalamment, comme s'il ne m'apercevait pas. Je pris la même contenance à son égard, et me retirai lentement en regardant de ci, de là, sans avoir l'air de rien, mais toutefois en l'observant du coin de l'œil, et en tenant mon fusil prêt pour le lui décharger dans la gueule s'il venait sur moi. Ayant chargé à grenaille je ne pouvais pas me hasarder à l'attaquer. Mais il continua tranquillement à s'éloigner. Peu après j'entendis un coup de fusil, suivi d'un cri de douleur et d'un appel au secours. Je crus que c'était un chasseur qui s'était blessé avec son arme. J'accourus, et je trouvai un homme qui se défendait à coups de crosse contre trois ou quatre singes, qui voulaient venger un des leurs tué par le coup de fusil. Une troupe nombreuse d'autres singes arrivait à la rescousse. Ils auraient certainement mis cet homme en pièces si je n'étais arrivé à temps à son secours. Dès que je les vis, je courus contre eux en poussant des cris, et ils s'enfuirent.
De Halai quatre journées de chemin à travers le district bien connu de Senafeh nous amenèrent à Behaat, la patrie de notre Ali. Nous restâmes quatre jours chez lui. Sa maison était continuellement remplie de parents, qui lui apportaient des présents, consistant en brebis et en miel, comme témoignage de bienvenue.
Deux jours après nous arrivions à Adigrad, où notre bagage en très-bon état nous avait devancés. On l'avait déposé dans une maison que Saba Gadis nous avait destinée, et qui était la meilleure de l'endroit. Ce prince nous reçut à bras ouverts, comme si nous eussions été ses frères.
Tant qu'il vécut il ne cessa de se montrer trés-amical envers nous, parce que, comme il nous le disait souvent, nous étions venus prêcher l'Évangile dans son pays. Ayant du sang- schoho dans les veines, il avait été dans sa jeunesse très-farouche, intrépide et souvent aussi très-cruel. Il était monté sur le trône du Tigré en faisant couler des torrents de sang. Maintenant il était doux, bienfaisant et généreux. Longtemps avant notre arrivée il avait senti l'aiguillon du péché dans sa conscience et cherché de différentes manières à expier ses péchés. Il gouvernait avec justice et pourtant avec douceur, de sorte qu'il était aimé et respecté, non seulement dans le Tigré, mais dans toute l'Abyssinie. Il avait renvoyé toutes ses femmes, sauf une, les comblant de riches présents. Il faisait beaucoup d'aumônes. Souvent il se relevait la nuit pour porter incognito quelque secours à des veuves et à des orphelins. Il se trouvait ainsi préparé à recevoir l'Evangile que nous lui prêchions. Malheureusement il nous manquait une langue commune. Il ne parlait que les dialectes du Tigré et du Schoho. Nous devions nous servir d'un interprète, et nous trouvions qu'il est bien difficile de prêcher l'Évangile par cet intermédiaire. Pourtant il paraissait recevoir avec joie la parole de vérité. Mon cher frère Kugler demeura huit mois chez lui, et fit de si grands progrès dans la langue du Tigré, qu'il pouvait à la tin de ce séjour la parler couramment. Il lui exposa tout l'ensemble des précieuses vérités du salut, et nous avons la ferme confiance que Saba Gadis est mort dans la paix du Seigneur. Il mourut environ un an après notre arrivée en Abyssinie.
Avant notre arrivée à Adigrad nous avions résolu que l'un de nous, et ce devait être moi, entreprendrait sans retard un voyage dans l'intérieur du pays, pour y répandre.
les portions des Saintes Écritures en langue amharique, que nous avions apportées. Cette tournée devait aussi me faire faire plus ample connaissance avec le pays et ses habitants. Lorsque nous soumîmes ce projet à Saba Gadis, il ne voulut tout d'abord pas en entendre parler. Il prétendit que je serais exposé à trop de dangers, auxquels je ne pourrais échapper, et qu'il avait à répondre de notre sécurité. Pendant les dix jours que je passai chez lui, un officier supérieur du ras Marieh arriva à Adigrad avec une escorte de cent hommes. Je profitai de cette occasion et demandai de pouvoir partir pour l'intérieur du pays sous la protection de cet officier, Belata Darcopti, et de ses hommes. Saba Gadis finit par y consentir. Il me recommanda spécialement à la protection de cet homme de guerre, et me donna en outre un de ses propres officiers, pour m'accompagner au moins jusqu'à ce que je fusse arrivé sain et sauf à Gondar et que j'y eusse été remis en mains sûres. Il éprouvait à mon égard une sincère et vive sollicitude, et je dus lui promettre de revenir le plus vite possible auprès de lui.
Je quittai ainsi Adigrad le 25 février, après tous les préparatifs nécessaires, pour me rendre à Gondar. J'avais à mon service deux domestiques, et en outre dix hommes pour transporter les livres que j'avais à distribuer. Mes compagnons d'œuvre, Kugler et Aichinger (le menuisier allemand), m'accompagnèrentun bout de chemin. C'est ce jourlà que je commençai à rédiger le Journal de mon séjour de trois ans en Abyssinie, qui a été publié en anglais par la Société des Missions de l'église anglicane, tandis que l'original français l'a été par le comité de la Société des Missions de Genève (1). Mon but dans ces notes journalières
(1) Journal of a three year's résidence in Abyssinia in furtherance of the objects of the Church Missionar y Society, by the r< ». SAMUEL
était de tracer un tableau aussi exact que possible des mœurs et des idées des Abyssins, afin que les directeurs de la Société des Missions de l'église anglicane pussent juger si une mission dans ce pays devait être poursuivie ou non. C'est pourquoi je reproduisais en entier dans ce journal des conversations avec les Abyssins de toute catégorie. J'éviterai ici d'entrer dans les mêmes détails, puisque je me propose surtout de donner une autobiographie complète, plutôt qu'un simple témoignage des nombreuses expériences que j'ai faites de la bonté fidèle et miséricordieuse et des soins paternels de notre Dieu et Sauveur. Je reproduirai pour mes enfants et petits-enfants et pour mes amis, quelques mots que j'écrivais dans ce journal le premier jour de mon départ pour Gondar : « En me séparant de mes frères Kugler et Aichinger j'ai senti pour un moment, et plus que jamais, ma misère et ma faiblesse. En chemin, j'ai confessé mes péchés à Dieu et je l'ai prié de m'accompagner, de me préserver des dangers que j'allais courir, surtout du péché, et de bénir mon voyage pour le salut de quelques âmes. »
Ce jour-là, comme d'ailleurs tous les autres jours de notre voyage d'un mois, nous fîmes halte entre deux et trois heures de l'après-midi, parce que c'était le temps du jeûne. Or pendant le jeûne les Abyssins ne prennent pas même une goutte d'eau avant trois heures. Belata Darcopti était un strict observateur du jeûne, mais d'un autre côté, comme
Gobât. To ichich is added a brief history of the Church in Abyssinia. by the rev. Samuel Lee. London, 1834, 8°. — Sec. édition. London, 1847. — Journal d'un séjour en Abyssinie} pendant les années 1830, 1831 et 1832, par Samuel Gobât ; précédé d'une introduction historique et géographique sur VAbyssinie. Avec carte et portrait. Paris, J. J. Risler; Genève, Suz. Guers. (1834 . 8°, vin et 438 pages.
il avait fort bon appétit, il tenait beaucoup à ne pas laisser passer l'heure où il lui était permis de prendre son repas.
Après ce repas de jeûne de mes compagnons de route j'invitai quelques uns d'entre eux, dont j'avais fait connaissance pendant le jour, à se rapprocher de moi pour que je leur lusse quelque chose de la Sainte Écriture. Il en vint cinq ou six, qui furent très-attentifs. Le jour suivant ils furent dix ou douze; au bout de quelques jours ils y étaient tous et m'écoutaient attentivement pendant environ deux heures de temps. Cela continua ainsi jusqu'à notre arrivée à Gondar, le 25 mars.
M. Sait, consul général en Egypte, m'avait averti plusieurs fois de me garder d'attaquer les préjugés des Abyssins sur les mérites du jeûne et sur l'intercession des saints, particulièrement de la vierge Marie et de l'archange Michel. Il avait visité le Tigré vingt ans auparavant et il parlait par expérience. Je m'abstins donc de toute attaque et même de toute allusion, me contentant de lire et d'expliquer d'une manière simple et pratique la Sainte Écriture. Je ne voulais pas les choquer, j'espérais qu'avec le respet qu'ils professaient pour la Parole de Dieu, la connaissance croissante qu'ils acquerraient de la vérité serait le meilleur remède à leurs erreurs. Je savais par expérience que ce n'est pas une simple acceptation intellectuelle de la vérité qui a le pouvoir d'arracher du cœur les racines de l'erreur. Peu à peu mes auditeurs, toujours plus intéressés par mes lectures, surmontèrent leur timidité, et m'adressèrent les questions suivantes : a Pourquoi ne jeûnez-vous pas? Pourquoi ne baisez-vous pas les images ? Pourquoi n'invoquez-vous pas la vierge et les saints ? » Cela me permit d'attirer leur attention sur l'amour de Dieu, sur l'œuvre accomplie par Jésus- Christ pour notre rédemption, sur la justification du pécheur
par la libre grâce de Dieu par la foi en Christ, sur la nécessité de la régénération et de la sanctification. De cette manière je fus nécessairement amené à combattre leurs erreurs favorites, particulièrement le mérite des soi-disant bonnes œuvres. Insensiblement j'arrivai à pouvoir leur parler sur tous les sujets religieux avec autant de liberté que si j'eusse été sur terre européenne. Bien souvent pendant ce voyage je fus encouragé en voyant quelle profonde impression la Parole de Dieu faisait sur mes auditeurs, tous plus ou moins ignorants. Un jour, par exemple, je leur lisais le chapitre xve de l'Évangile selon Saint Luc, et j'étais moi-même ému à la vue de toutes ces brebis égarées et de tous ces enfants prodigues qui m'entouraient. Après la lecture je résumai ce chapitre en quelques mots simples et pratiques. Quand j'eus fini, je vis des larmes dans les yeux de plusieurs de ces rudes soldats. L'un d'eux me dit: « Le fils prodigue, c'est moi ». Sur quoi plusieurs s'écrièrent: « Moi aussi, moi aussi, je suis perdu. » Oh ! combien ardemment je demandais que le Saint Esprit fortifiât ces impressions et les rendît fructueuses ! Car il faut dire que si les Abyssins sont impressionables, leurs impressions trop souvent ne sont pas de longue durée, à cause de leur ignorance et de leur mobilité.
J'assistai une autre fois à une scène touchante, dont le souvenir m'est resté bien net, et ravive sans cesse mon zèle à prier pour la pauvre Abyssinie. Nous avions dressé nos tentes dans le voisinage d'un grand village, sur le haut d'une montagne située sur la droite du fleuve Tacassé. Après notre simple repas je me trouvai entouré, non-seulement comme d'habitude de notre caravane, mais encore d'un bon nombre d'habitants de ce village, auxquels je lus des récits des Évangiles presque jusqu'au coucher du soleil, après
quoi tous se retirèrent pour la nuit. Le lendemain matin, tandis que les préparatifs se faisaient pour nous remettre en marche, je m'étais retiré à l'écart derrière des buissons, pour prier et écrire dans la solitude. Lorsque je retournai au camp, la troupe était partie. Mes gens avaient cru que j'avais pris les devants, comme je le faisais quelquefois. Je descendais la montagne seul, à travers une épaisse forêt, lorsque j'entendis tout à coup un grand bruit derrière moi. Je me retournai et je vis quinze à vingt jeunes garçons qui couraient après moi. Alors je me demandai ce qu'auraient fait dans mon pays de petits blancs, en rencontrant ainsi un nègre pour la première fois de leur vie ? Je continuai mon chemin et eux leur course. Mais lorsqu'ils m'eurent dépassé, les uns à droite, les autres à gauche, ils s'arrêtèrent et, tombant à genoux devant moi, ou plutôt sur ]eurs visages, ils me demandèrent de les bénir et de prier pour eux. Je le fis avec une profonde émotion. Je n'ai jamais revu cet endroit ni repassé par ce chemin, mais ne m'est-il pas permis d'espérer de retrouver un jour l'un d'eux parmi les bénis du Père, à la droite de celui qui est mort pour eux aussi bien que pour moi?
L'avant-dernier jour de notre voyage je pris une fièvre si ardente qu'au bout de quelques heures j'étais dans le délire, couché à terre sur un tapis, à découvert. La pluie qui se mit à tomber par torrents me fit un lit de deux à trois- pouces d'eau, et me ramena au sentiment de ma situation. Je me jetai par un cri de détresse dans les mains du Seigneur, et aussitôt je m'endormis profondément. Quand je me réveillai le lendemain matin, la fièvre m'avait entièrement quitté, je me sentais si bien que je pus aussitôt enfourcher mon mulet et trotter l'espace de trente milles anglais, jusqu'à ce que nous atteignîmes Goudar. J'y arrivai ainsi
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en bonne santé le 30 mars 1830 avec le coucher du soleil. J'étais donc dans la capitale de l'Àbyssiiiie. Hélas! combien elle était déchue depuis la visite du voyageur Bruee, environ soixante ans auparavant, puisqu'il y comptait soixante mille habitants, et que maintenant il n'y en a gurr.1 que vingt mille. Je vis là le pauvre vieux roi, habitant une misérable cabane, à l'ombre de l'ancien palais, sans entourage et sans la moindre intiuence. En revanche Gondar est toujours le centre de l'autorité ecclésiastique. Le quartier où, en l'absence de l'évêque primat de toute l'église abyssinienne, l'Etschega ou supérieur général des moines, a sa résidence, est considéré comme un asile inviolable. Ce quartier sert de refuge à beaucoup de membres des familles régnantes momentanément en disgrâce, mais qui peuvent suivant les circonstances entrer en peu de temps dans les charges les plus importantes du pays. Dans un tel milieu je sentais la gravité de toutes mes démarches et la nécessité de peser toutes mes paroles. Je demandai au Seigneur de m'accorder la prudence du serpent avec la simplicité et la candeur de la colombe. Cela était doublement nécessaire ; car, quoique je me fusse présenté comme un simple prédicateur de Jésus-Christ, on n'en voulait pas moins faire de moi un grand personnage,à cause des honneurs que m'avait témoignés Saba Gadis, alors le plus puissant chef du pays. Il convenait qu'après avoir fait la connaissance de l'Etschega, je rendisse aussi visite à tous les disgraciés de haut rang qui habitaient Gondar. C'était un devoir bien épineux. Je devais éviter de paraître soit leur ami soit leur ennemi; car, dans le premier cas, je serais mal vu de leurs parents au pouvoir, et dans le second cas, je m'exposais à leur vengeance s'ils y remontaient eux-mêmes un jour. Afin donc d'observer une stricte neutralité, au moins jusqu'à ce que je connusse de
plus près le caractère et la situation des dits personnages, je pris le parti de recourir, pour mes relations avec eux, à un interprête, qui traduisait très-exactement ce qui était des choses ordinaires de la vie, mais qui, dans les questions religieuses, lorsque par exemple je heurtais quelque préjugé, n'aurait consenti pour rien au monde à rendre mes paroles, quoiqu'il sût très-bien que je comprenais les siennes. J'étais souvent obligé de le faire taire et de parler amharique pour faire entendre ce que je voulais dire. J'appris ainsi par ma propre expérience combien vainement on essaierait de prêcher l'Évangile par l'intermédiaire d'un interprète inconverti.
J'avais éprouvé des désagréments aux péages. Tous mes livres m'avaient été enlevés et ne devaient m'être rendus que contre le paiement d'un droit d'entrée exorbitant, que je ne voulais pas payer. Je trouvai là un bon prétexte pour recourir à l'Etschega, qui, n'ayant pas l'idée qu'il pût exister d'autres livres que des livres ecclésiastiques, considéra l'acte des douaniers comme un empiétement sur son propre pouvoir et ordonna que les livres me fussent aussitôt rendus. Il fut flatté de ce que je m'étais adressé à lui, et j'eus ainsi une excellente occasion de lui offrir quelques-uns de mes livres, les quatre Evangiles, les Actes des Apôtres et l'Epître aux Romains, qu'il n'avait encore jamais lus dans une traduction amharique. Il reçut avec plaisir mon présent. Quelques jours après il me dit qu'il avait lu le volume des Evangiles, et que c'était un bon livre. Dans l'intervalle j'avais aussi offert ce livre à d'autres personnes, qui avaient refusé de l'accepter, de crainte qu'il ne s'y trouvât quelque hérésie. Dès que l'Etschega m'en eût exprimé son approbation, je lui en remis six exemplaires, en le priant de les distribuer parmi les chefs des principales églises avec sa
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recommandation. Il y consentit, et à partir de ce jour je commençai à recevoir de nombreuses visites, d'abord du voisinage, et peu à peu de toutes les parties du pays. Les uns venaient me demander un exemplaire des Évangiles, les autres, un entretien sur des questions religieuses en litige en ce moment-là dans leur église. Comme j'ai rapporté en détail ces entretiens dans mon journal je ne les reproduirai pas ici. Qu'il me suffise de dire qu'au bout de quelques semaines ma maison se remplissait chaque jour de gens de toutes les classes, parmi lesquels bon nombre d'hommes instruits. Ces entretiens duraient depuis le grand matin jusqu'au soir, excepté quand je devais faire quelque visite indispensable, ou quand j'étais malade. A mon lever, ordinairement avant le soleil, je trouvais devant ma porte de dix à vingt personnes. Aussitôt ouverte, ma maison — qui ne se composait que d'une seule chambre, pouvant contenir de quarante à cinquante personnes — se trouvait remplie. On commençait ordinairement par des questions au sujet de l'onction du Christ. C'est là un point sur lequel les Abyssins sont divisés en deux partis et se disputent depuis plus de trois cents ans.
Les extrêmes sont, d'un côté les ultra-monophysites, qui, insistant sur l'éternelle divinité de Christ et par conséquent sur son éternelle union avec le Saint Esprit, déclarent que Christ n'a pu ni être oint ni être conçu du Saint Esprit. Ils accordent que Christ est devenu homme, mais, disent-ils, ce fut par sa propre vertu qu'étant Dieu, il revêtit la nature humaine, l'absorbant dans la nature divine entièrement et si bien que celle-ci seule subsiste en lui. La conséquence de ce point de vue erronné est que Christ, n'étant plus homme, ne peut plus être notre modèle.
Le parti opposé se rapproche davantage de la vérité,
quant à la doctrine des deux natures en Christ ; mais il manque de la formule exacte parce que les Abyssins, dans leur langue, n'ont pas de mot exprimant la notion de « nature » au sens de l'orthodoxie. Ce parti admet que Christ est à la fois vrai Dieu et vrai homme. Il s'appelle le parti des trois naissances, parce qu'il professe que Christ est né du Père de toute éternité; qu'il est né de la viergeMarie par l'action du Saint Esprit dans l'accomplissement des temps; ils ajoutent en troisième lieu qu'il est né du Saint Esprit à son baptême au Jourdain. Ce second parti fait de l'onction de Christ, soit à sa naissance, soit à son baptême, une « régénération baptismale ». C'est l'expression dont ils se servent, et c'est là leur erreur.
Je n'ai pas besoin de dire combien il m'était pénible et fatigant d'entendre chaque jour répéter les mêmes questions, et de refaire les mêmes réponses. Mais la prudence aussi bien que la charité chrétienne exigeaient de moi que je me prêtasse patiemment à ces discussions incessantes, mais en elles-mêmes inutiles. D'ailleurs l'occasion m'était fournie par là de combattre de nombreuses erreurs et de prêcher Christ. Je m'efforçais de le présenter à ces pauvres gens dans sa triple fonction de prophète, de sacrificateur et de roi, pour laquelle il a été oint, puis dans sa relation avec le Père, et avec l'humanité en général, et dans ses rapports avec son peuple en particulier. Mais surtout je le leur présentais comme l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde.
Autant que possible je donnais d'abord satisfaction aux interrogateurs au commencement de la matinée, pendant l'arrivée successive des auditeurs, pour en venir dès que je le pouvais à la lecture d'une portion de la Parole de Dieu, que j'invitais mes gens à méditer avec foi et avec
prière. Puis, après un moment d'instruction et d'exhortation, je congédiais ces premiers auditeurs, pour qu'ils lissent place à d'autres, qui attendaient devant la porte. Cela dura ainsi bien des mois, jour après jour, du grand matin jusqu'au soir, sans un moment de relâche pour moi avant les huit heures du soir environ. Comme j'avais toujours quelques auditeurs venus des diverses contrées du pays, et qu'ils s'en retournaient, la plupart d'entre eux du moins, emportant quelques rayons de lumière et des impressions profondes, l'Évangile se trouva ainsi apporté à des milliers d'âmes.
Au commencement j'usais de beaucoup déménagements à l'égard des préjugés et des erreurs des Abyssins, parce que ceux-ci sont plus susceptibles à l'endroit de leurs préjugés qu'à l'égard de leurs péchés et de leur immoralité. Peu à peu cependant je m'aperçus que je pouvais parler avec eux aussi librement qu'en Europe sur n'importe quel sujet, sauf un pourtant. Le point qu'il m'était interdit de toucher c'était que la vierge Marie avait aussi dû être sauvée. Un jour, en présence d'hommes instruits, il m'était arrivé incidemment de dire que Marie avait appelé Dieu « son » Sauveur, et qu'un jour elle avait perdu de vue l'enfant Jésus, confié à ses soins. A cela l'un de ces hommes avait ajouté: « Oui, et Marie, à rencontre de ce qu'elle savait, a appelé Saint Joseph le père de Jésus.» Ils paraissaient donc d'accord avec moi. Mais le lendemain, quelquesuns de mes amis vinrent me trouver pour m'avertir que le bruit courait dans la ville que j'avais appelé Marie une pécheresse, ce qui avait causé un grand émoi ; et ils me priaient de ne plus jamais le répéter. « Dis ce que tu voudras, ajoutèrent-ils, excepté cela; car si tu venais à le répéter, tu perdrais la confiance et l'affection de tout le
monde. » J'accédai, en ce sens que je promis d'éviter ce sujet, mais en me réservant de dire ce que je tenais pour la vérité si l'on venait à m'interroger ià-dessus.
Les Abyssins ne croient pas que la vierge Marie soit née exempte du péché originel, mais ils croient qu'elle a été rendue parfaitement pure et sans péché avant de devenir la mère du Fils de Dieu.
Dans un pays comme l'Abyssinie les prêtres sont le plus grand obstacle à l'Évangile, à cause de leur influence sur le peuple. Un grand nombre de prêtres s'opposaient à la Parole de Dieu et ne voulaient pas permettre que les Évangiles fussent lus dans la langue du pays. En général et dès le commencement, les prêtres furent mes seuls ennemis, jusqu'à ce qu'un incident vint leur fermer la bouche. Déjà à Jérusalem et en Egypte j'avais remarqué cette puissance des prêtres et, avant mon entrée en Abyssinie, j'étais résolu à les attaquer aussi peu que possible directement, jusqu'à ceque j'eusse fait la connaissance d'un grand nombre d'entre eux. Bientôt j'appris à en connaître beaucoup, et je trouvai que plusieurs — non pas la majorité — étaient pieux à leur manière, sincères, consciencieux, dévoués, de sorte que j'avais pour ceux-ci, malgré leur ignorance des voies du salut, une sincère estime. Cette découverte me fut plus tard très-utile, parce que, lorsque je m'élevais contre les erreurs, la dépravation et l'immoralité des prêtres en général, je pouvais ajouter en connaissance de cause qu'il y avait d'heureuses et de nombreuses exceptions ; qu'il existait des prêtres craignant Dieu et sincèrement dévoués. Chez ceux d'entre eux qui me contredisaient, l'opposition était ordinairement l'effet de l'ignorance et non de la méchanceté.
Un jour que je parlais à une vingtaine de personnes des
voies du salut, un jeune prêtre d'un extérieur agréable m'interrompit par une remarque, qui était en contradiction avec ce que je venais de dire. Me tournant vers lui : « Mon ami, lui dis-je, nous ne voulons pas discuter, mais plutôt nous lirons ensemble, pour l'instruction de ces gens ignorants, une portion des Évangiles » ; et je lui en mis entre les mains un exemplaire en langue amharique. Il ouvrit le livre, puis me dit : « Je ne sais pas lire l'amharique ; je lis le ghez (l'éthiopien) ». Je lui passai un volume des Psaumes en langue éthiopienne et le priai d'en lire quelque chose à ces gens. Comme il savait les Psaumes par cœur il put y lire, mais il le faisait avec une excessive rapidité. — « Ce n'est pas ainsi, lui dis-je, qu'on lit la Parole de Dieu » ; puis, lui indiquant le psaume xixe, je l'invitai à le traduire aux auditeurs. Il se mit alors à parler en amharique comme s'il traduisait couramment. «Arrête, lui dis-je, ce n'est pas là le sens du psaume», et, le ramenant à la première phrase, j'ajoutai : « Traduis-moi cette phrase. » Il garda le silence un moment, puis il avoua qu'il ne le pouvait pas. Alors, n'adressant à la petite assemblée : « Vous voyez, leur disje, mes chers amis, quel danger vous courez en confiant vos âmes à la direction de prêtres ignorants. Jésus à dit: Si un aveugle conduit un autre aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse. » Après cela je me tournai vers le jeune prêtre et lui dis : « Comment peux-tu prendre sur toi la conduite de ces âmes immortelles pour les mener par ton ignorance à la ruine éternelle ? Comment pourras-tu en rendre compte devant Dieu au jour du jugement?» Alors il me dit ingénuement : « Ayez la bonté de m'instruire. » Je lui remis un exemplaire des Évangiles et priai l'un de mes amis de lui apprendre à lire l'amharique. Environ deux mois après je le rencontrai de nouveau. Non seulement il Gobât 10
lisait couramment, mais encore il s'était approprié le contenu des quatre Évangiles et des Actes des Apôtres, et me demanda l'explication de quelques passages de l'Epître aux Romains.
Malgré l'ignorance générale des prêtres, des moines et naturellement de la masse du peuple, je rencontrai pourtant un certain nombre de prêtres et de laïques qui étaient familiarisés avec le contenu de la Bible, et avec les écrits des Pères de l'église d'Orient des quatre premiers siècles, ainsi qu'avec les principales questions qui agitèrent l'église au troisième et au quatrième siècle. Malheureusement leur Bible contient, outre les livres canoniques, quinze livres apocryphes. Plusieurs de ces hommes instruits étaient des esprits subtils, ayant plus de goût pour les problèmes métaphysiques que pour les questions pratiques et vitales. Ils me posaient souvent des questions auxquelles je ne pouvais répondre que par un: « Je ne sais pas. » Cet aveu si simple, mais qu'un Abyssin ne ferait jamais, me fut d'une grande utilité, car mes auditeurs en conclurent que ce que j'affirmais devait être vrai, puisque, lorsque j'ignorais quelque chose, je savais l'avouer. Ils remarquèrent en outre que je cherchais à appuyer sur une ou plusieurs citations des Écritures tout ce que j'avançais sur des sujets religieux. Ce fut là pour moi une double recommandation auprès des savants comme auprès des ignorants.
Le respect des Abyssins pour la Parole de Dieu m'a toujours rempli d'espoir à leur sujet, malgré tous leurs défauts. Car souvent la citation d'un passage des Écritures, au milieu de nos discussions animées, suffisait pour les apaiser, même quand cette citation contredisait l'une de leurs idées favorites. Jamais un Abyssin n'aurait l'idée de contredire la Parole de Dieu. Il est vrai qu'il leur arrivait souvent de
revenir le lendemain avec une autre citation, qui paraissait opposée à celle que j'avais avancée la veille. Mais ce n'était pas dans l'intention de soutenir leur idée, c'était plutôt afin d'entendre comment deux passages en apparence contradictoires pouvaient se concilier.
Je ne recherchai jamais la popularité, car, timide de ma nature, je cherche plutôt à m' effacer. En outre j'eus toujours le vif sentiment de mes défauts et de mes imperfections. Malgré cela, après peu de mois de séjour à Gondar, mon nom était connu dans toute l'Abyssinie, et bientôt il fut question dans le pays et dans toutes les classes de la société de me nommer évêque d'Abyssinie au lieu d'un Copte ignorant, comme avait été leur dernier évêque; celui-ci avait tué un jeune garçon dans un accès de colère. Un jour, faisant visite à l'Etchega, je le trouvai s'entretenant avec plusieurs influents debteras (savants laïques) de mes amis. Ils parlaient de la nécessité de nommer un nouvel évêque ; mais ils ne pouvaient tomber d'accord ; les uns voulaient élire un Copte comme était le précédent, les autres un Arménien. Dès que je me fus assis au milieu d'eux ils proposèrent unanimement de me nommer, ajoutant que le peuple accueillerait avec joie ma nomination. L'Etchega de son côté dit en langue éthiopienne : « J'ai beaucoup vu cet homme, j'ai une grande confiance en lui; mais nous ne devons pas oublier que nos ancêtres aussi avaient une grande confiance dans les Frengies (Français) ». Comme je ne voulais pas entendre ce qui devait apparemment être un secret, je l'interrompis en lui disant que l'histoire des Jésuites en Abyssinie m'était connue. Il fut visiblement surpris que je comprisse l'éthiopien, la langue ecclésiastique que bien des prêtres eux-mêmes ignoraient. Aussi pus-je constater que mon interruption
avait produit sur lui une bonne impression. La conversation tomba ensuite sur les troubles causés en Abyssinie par les Jésuites au seizième siècle, ce qui m'amena à tracer brièvement l'image de Rome et à leur présenter plusieurs traits de la Réformation en Europe. Dès ce moment je cherchai toujours à ramener nos conversations autant que possible sur la nécessité d'une réformation pour l'église d'Abyssinie.
Je dois reconnaître qu'une miséricordieuse Providence m'accompagna et me dirigea d'une façon toute spéciale dans mon premier séjour en Abyssinie, m'ouvrant les voies pour l'évangélisation dans toutes les provinces du pays, sauf dans celles du Tigré et de Lasta, dont les habitants ne me comprenaient pas parce que je ne savais pas leur langue.
Tout ce que je prêchais à Gondar était rapporté, non pas toujours exactement, mais toujours avec bonne intention, dans tout le pays. Cela m'attira un concours croissant d'hommes, venus des districts les plus éloignés, non pas toujours pour demander ce qu'ils devaient faire pour être sauvés, bien que cette question se présentât souvent dans nos entretiens, mais pour se faire expliquer quelque passage difficile des Écritures, ou demander mon avis sur différents points de doctrine, sur lesquels ils ne parvenaient pas à s'entendre. Quelquefois aussi ils me posaient telle ou telle question métaphysique, dans le but de m'embarasser ou de me déconcerter. C'est surtout dans des cas pareils que, pour mettre fin à des discussions oiseuses, je répondais simplement: «Je ne sais pas.» Et c'est alors que, étonnés de cette sincérité, ils se regardaient entre eux et se disaient par fois: « Nous n'avons jamais entendu un blanc dire: Je ne sais pas. Et nous mêmes bien souvent nous devrions avoir le courage de le dire ; nous nous éviterions par là bien
des désagréments; mais nous sommes trop orgueilleux pour avouer notre ignorance.» Mes interlocuteurs la plupart du temps n'avaient d'autre but dans leurs objections que de mettre ma patience à l'épreuve et de m'amener à me fâcher. Une fois auelqu'un fit en mon absence la remarque que j'étais différent des autres blancs qu'ils avaient jusque là rencontrés, Coptes, Grecs et Arméniens, lesquels se fâchaient dès qu'on les contredisait, tandis que moi je ne m'impatientais jamais» Une fois plusieurs des plus savants de Gondar s'entendirent pour tâcher de m 'impatienter et de m'irriter, en me proposant des questions captieuses et en contredisant tout ce que j'avançais. Plusieurs jours de suite ils vinrent, deux ou trois d'entre eux, ou tous ensemble, et ne cessèrent de me contredire en présence de beaucoup d'auditeurs. Cette opposition, qui était un mystère pour moi, m'attrista profondément. Car jusque-là j'avais eu bonne idée de ces hommes, et plusieurs d'entre eux me semblaient n'être pas éloignés du Royaume des cieux. Cette tristesse me porta à prier plus ardemment pour eux. Ils le sentirent sans doute, car quelques jours après ils vinrent tous ensemble me demander pardon, et me dire qu'ils étaient maintenant persuadés que je voulais leur véritable bien, c'est-à-dire leur salut.
Quant au fruit réel de mon travail à Gondar, je puis difficilement l'apprécier ; c'est plus tard qu'il viendra au jour. Quoi qu'il en soit, plusieurs Abyssins changèrent leur manière de voir, et je pus constater chez quelques uns que les vérités évangéliques avaient laissé de profondes impressions. Mais de vrais convertis je n'ose en compter que quatre ou cinq.
Il m'arriva une aventure qui, par la bonté de la divine Providence, contribua à attirer sur moi l'attention et à
m'acquérir le respect du public. Je possédais quelques connaissances médicales, qui avaient été utiles à plusieurs malades. Ayant appris cela une noble Abyssinienne, Oizoro Takleet, dont l'influence était dominante à Gondar et dans la contrée, m'adressa une pressante invitation gour que je visitasse son frère, qui était, disait- on, démoniaque, et que je le guérisse, s'il était possible. Elle me faisait dire que durant les trois mois précédents elle avait demandé à tous les prêtres de Gondar de le garder et de prier pour lui ; qu'il avait toujours une douzaine de prêtres dans sa chambre, mais que, bien loin de se guérir, il entrait de plus en plus en fureur. Je n'avais aucune envie d'entreprendre une pareille cure, mais je ne pouvais m'y refuser sans encourir la défaveur de la noble dame.
Son invitation m'était arrivée un dimanche matin; je lui fis répondre que j'irais voir son frère le lendemain. Ce n'était pas que j'eusse aucun scrupule à visiter un malade ou un aliéné le dimanche. Je voulais simplement gagner du temps et m'enquérir préalablement de l'histoire et des habitudes de cet homme. J'appris qu'il aimait la bonne chère et les boissons, et qu'il était pléthorique. Je me rappelai alors mon grand-père, qui était un habile médecin ; je me dis qu'il aurait recouru à la saignée pour cet homme, et je me décidai à employer le même moyen. J'appris en outre que ce malade était très-violent, car quelque temps auparavant, le croyant mieux, on lui avait rendu l'usage de l'un de ses bras, et il avait tué une de ses sœurs. J'en conclus que je ne pourrais le saigner qu'avec son plein consentement. Je fis tous mes préparatifs avec d'instantes prières, et le lundi matin je me rendis auprès de lui.
Au moment où j'entrai dans sa grande chambre remplie
de prêtres il jeta sur moi un regard furieux et me dit : a Viens Gebts (c'est ainsi qu'on appelle tous les blancs), voyons si tu es aussi un menteur, comme ces prêtres, qui disent que je suis un démoniaque. Qu'en dis-tu, toi ?» — « Ne vous fâchez pas contre eux, lui dis-je calmement ; ils voient que vos yeux sont rouges et ils en concluent que vous êtes possédé. Si vous me permettez de vous faire une saignée, vos yeux redeviendront blancs, et ces prêtres verront bien que vous n'êtes pas un possédé. » Il fut enchanté de ma proposition et ordonna que son bras, qui était solidement enchaîné au lit, fût délié. Lorsqu'il vit couler son sang il se fit un malin plaisir de le faire rejaillir sur les vêtements blancs des prêtres qui l'entouraient. Je m'étais proposé de laisser couler le sang jusqu'à ce que le malade s'évanouît, afin de provoquer par là une crise, mais ce ne fut qu'après avoir perdu de deux à trois kilogrammes de sang qu'il tomba en défaillance. J'ordonnai alors qu'on le couchât sur son lit, et je m'en allai, en promettant de revenir dans deux jours. Lorsque j'entrai dans sa chambre il m'accueillit avec un sourire et me dit: « Approche-toi, tu es mon seul véritable ami ; mais tu ne m'as pas dit que j'étais fou (il n'employa pas l'expression de « possédé »). Oui, j'étais en démence et je le suis encore ; il te faut pratiquer une nouvelle saignée. »
C'était précisément ce que je désirais, afin de le débiliter complètement. Je résolus de l'amener de nouveau à l'évanouissement; toutefois, afin de ne lui prendre que la quantité de sang strictement nécessaire, je le fis tenir debout, et, avant qu'il eût perdu un demi-kilogramme de sang, il s'affaissa en perdant connaissance. Je le quittai en promettant de revenir dans trois jours. Lorsque je le revis au bout de ce temps je le trouvai dans son parfait bon sens et guéri,
de sorte que je n'hésitai pas un instant à ordonner que les chaînes fussent enlevées de ses bras et de ses pieds.
Ce succès me valut une telle réputation, qu'aucun prêtre n'osait plus dire de mal de moi ; car s'il le faisait, il se trouvait toujours quelqu'un pour le réduire au silence en lui disant que tous les prêtres de Gondar ensemble n'avaient pas pu chasser un démon, et que moi seul je l'avais chassé.
Cette médaille avait malheureusement son revers ; car dès lors tous les malades s'imaginèrent que je pouvais les guérir. Dans bien des cas je réussis au-delà de toute espérance, mais ma provision de médicaments fut vite épuisée, et il ne me resta que ma lancette, qui fit il est vrai des merveilles, même dans des cas désespérés. Ma principale préoccupation était de ne pas faire de mal.
Un jour deux femmes d'un certain âge vinrent en larmes me supplier de visiter leur vieux père, qui souffrait de violentes douleurs dans les jambes et dans les pieds, et ne pouvait plus marcher depuis deux ans. Je n'espérais rien de ma visite, mais comme elle me fournissait l'occasion d'annoncer l'Évangile à ce vieillard et à sa famille, je m'y rendis. En voyant cet homme de quatre-vingts ans, tout décrépit, j'exprimai mon regret de ne pouvoir lui être d'aucun secours, d'autant plus que ma provision de médicaments était épuisée. Mais les personnes présentes me disaient: « Recourez à la saignée et il guérira certainement. » — « Comment voulez-vous, leur répondis-je, que je recoure à la saignée ? Vous voyez bien qu'il n'a plus de sang; il n'a plus que la peau et les os ! » — « Oh ! répliquèrent ces gens, vous avez saigné tel et tel, et il s'est guéri ; faites-le aussi pour ce vieillard, et vous verrez qu'il guérira.» Après avoir échangé encore plusieurs paroles je me levai pour partir; mais l'une de ses filles et un homme fort se plaçant de
chaque côté auprès de la porte: « Vous ne sortirez pas, me dirent-ils résolument, que vous ne l'ayez saigné. » Ne pouvant donc m'y soustraire, je demandai de l'eau chaude, et je pris à ce vieillard un peu de sang au pied, mais si peu, que l'eau en était à peine rougie. Ils m'accablèrent de remerciements, et je les quittai avec la pensée que je ne reverrais plus ce vieillard. Mais au bout de trois ou quatre jours, le voici qui arrive lui-même pour me remercier. Il avait fait à pied un demi-mille anglais pour se rendre chez moi. Je ne pouvais attribuer de telles guérisons, après Dieu, qu'à la foi des malades et de leur entourage. Ainsi en particulier dans le cas suivant.
Un matin, comme ma maison était remplie d'auditeurs, on me pria instamment de venir voir un malade devant ma porte. Je sortis, et trouvai, couché sur un brancard, un pâle et maigre jeune homme de vingt à trente ans, qu'on avait apporté de plusieurs journées de distance. Il était paralytique depuis environ deux ans, ne pouvait plus remuer que les paupières et la langue. En le voyant les larmes me vinrent aux yeux. Je lui tâtai le pouls, je l'auscultai à plusieurs endroits, puis, m'adressant à ses porteurs, je leur dis : « Eh bien ! bonnes gens, j'ai vu votre malade, je l'ai examiné, mais je n'ai malheureusement point de remède pour lui. » Ils me répondirent: «Vous l'avez touché, cela suffit. » Puis , chargeant le brancard sur leurs épaules, ils partirent. Quelques jours après l'un d'eux revint pour me remercier. Il me raconta qu'ils n'avaient remarqué le premier jour aucun changement chez le malade; mais que le second jour il s'était tout à coup écrié: « Je suis guéri! » et qu'il avait pu, malgré sa faiblesse, faire un bout de chemin à pied.
Je ne fus pas aussi heureux sur moi-même lorsque quel-
ques jours plus tard je tombai malade. J'avais visité dans leurs villages quelques Falaschas, Juifs nègres del'Abyssinie, et ils m'avaient rendu ma visite. Or les Abyssins considèrent tous les Falaschas comme des « Budas », c'est-à-dire comme des magiciens ou des sorciers, qui ont le pouvoir de se transformer en toute espèce d'animaux, entre autres en hyènes, et de dévorer intérieurement à la longue les entrailles d'un homme ou d'un animal. Parmi mes nombreux amis Falaschas se trouvait une femme d'un certain âge, éveillée et résolue, du nom de Mariel. Je l'appelais une « mère en Israël», bien qu'elle eût toujours contredit, et cela par de bien futiles objections, mes arguments en faveur du christianisme. Cette femme bien connue était considérée par les chrétiens comme la reine des Budas. Ils s'enfuyaient de ma maison lorsqu'ils l'y voyaient entrer. Souvent j'avais cherché à les guérir de cette superstition, tantôt par des raisons sérieuses, tantôt par des railleries ; mais en vain. Or il faut savoir que l'hyène a deux sortes de cris, l'un semblable au rugissement du lion, avec un son élevé à la fin ; l'autre, tellement semblable au rire d'une femme, que les gens même qui y sont accoutumés peuvent s'y tromper. Un soir donc, comme je rentrais chez moi, un cri se fit entendre dans la rue, tout près de ma maison. C'était uue hyène. Pour me moquer de mes gens superstitieux je dis à ceux qui étaient là : « Eh bien ! avez-vous entendu Mariel ? » Ce qui voulait dire, la femme juive transformée en hyène. Mais eux ne l'entendirent pas au sens de la plaisanterie ; ils le prirent au sérieux et s'effrayèrent. Ce fut le lendemain que je devins gravement malade. Aussitôt le bruit se répandit que j'étais tombé sous le pouvoir de la redoutable Mariel, qui déjà dévorait mes entrailles. De suite ma maison se remplit de gens compatissants, qui venaient me raconter des histoires
d'ensorcellement, pour me prouver que je me trouvais dans un cas pareil. Quoi que ce soit que j'essayasse de leur objecter, ils le retournaient en preuve contre moi. Avec cela naturellement ils ne manquaient pas de me conseiller aussi leurs remèdes, et, dans le nombre, de si absurdes que, malgré mes souffrances et mon accablement, je ne pouvais m'empêcher de rire. A leurs yeux ce rire était une nouvelle preuve que je me trouvais sous l'influence des Budas. Les remèdes les plus efficaces, selon eux, étaient des amulettes ; aussi résolut-on, malgré mes protestations, d'en fixer sur les parties souffrantes de mon corps. Mais comme j'avais souvent condamné l'usage de ces amulettes, dont l'acquisition avait souvent ruiné des familles entières, je m'opposai absolument à ce qu'on en approchât une seule de mon lit. Ce refus péremptoire fut interprêté comme une réponse du Buda, donné par ma bouche contre moi-même. Aussi plusieurs d'entre eux s'approchèrent-ils, voulant suspendre de force des amulettes à mon cou et à mes bras. Quelques-uns, dans cet entourage, pleuraient. Une si précieuse vie ! ce serait de leur part un crime de la laisser détruire par des Budas, tant qu'il serait en leur moyen de la défendre.
M'adressant alors à mon domestique, un robuste jeune homme, dont les idées superstitieuses s'étaient déjà quelque peu corrigées avec moi, mais qui n'en était pas encore assez affranchi, en ce qui concernait les Budas, pour intervenir de son chef dans cette circonstance, je lui dis: « Si tu laisses ces gens poser une seule amulette sur mon corps, je te congédie aujourd'hui-même. » Alors, prenant ces gens l'un après l'autre par le bras, il les mit à la porte, en leur enjoignant de me laisser seul un moment.
Durant ces scènes je n'avais cessé de prier en silence et avec émotion pour ces gens, car j'avais la certitude qu'ils
faisaient tout cela par amour pour moi et comme un devoir de conscience. Dès qu'on le leur permit ils rentrèrent, apportant d'autres remèdes. Ne voulant pas user le reste de mes forces en résistant à leurs instances, je consentis à les laisser faire, avec cette réserve toutefois que je n'accepterais aucun remède inconnu. Ils se mirent alors à m' envelopper et m'ensevelir dans une profusion d'herbages de toutes sortes. Le soir venu je dis à ces gens obséquieux : « Vous avez besoin de repos, laissez-moi seul pendant que vos remèdes produiront leur effet. » Ils me quittèrent en exprimant encore leurs meilleurs vœux.
Dès que je fus seul avec mon domestique je lui ordonnai de ne laisser le lendemain entrer personne, sauf deux ou trois amis discrets et tranquilles, que je lui désignai par leurs noms, et qui viendraient afin de pouvoir dire aux autres que le Buda ne m'avait pas encore dévoré. Le lendemain je souffrais moins, et l'on put dire à ceux qui demandaient de mes nouvelles que j'étais mieux. Quelques jours plus tard j'étais guéri et je reprenais mon travail.
Cependant la fin d'octobre était venue. La saison des pluies était passée et le fleuve Tacazzé guéable ; c'était le moment de songer à mon départ. Dès qu'il fut fixé, les gens affluèrent chez moi. Je m'efforçai d'éviter toute discussion oiseuse et d'insister auprès des particuliers sur la nécessité de la conversion et d'une foi personnelle en notre Seigneur Jésus-Christ, et, pour le pays en général, sur la nécessité d'une réformation de l'église, afin de la retirer, et ses membres avec elle, de son état de déchéance. Ceci amena la convocation d'une grande assemblée des hommes les plus influents du pays, tant ecclésiastiques que laïques, en vue de délibérer sur les moyens de rendre au pays la paix et la prospérité. Tous s'accordaient à considérer une réformation
de l'église comme la condition préalable et nécessaire du relèvement de la nation. Mais ils ne purent s'entendre sur l'extension à donner à cette réforme. Je vis bien qu'ils n'étaient pas encore prêts à adopter des changement sérieux touchant les points de doctrine que nous avions maintes fois discutés ensemble. Je me bornai donc à leur proposer des changements plus extérieurs et d'organisation, par exemple l'établissement d'écoles supérieures et de séminaires pour relever le niveau moral et intellectuel du clergé. Je leur conseillai de n'admettre à la consécration ecclésiastique aucun candidat ne possédant pas une connaissance complète du contenu du Nouveau-Testament et des principales parties de l'Ancien. Ils acquiescèrent unanimement à ce dernier vœu, tout en faisant remarquer que la réalisation en serait impossible sans un secours du dehors. A cela je répondis que, s'ils désiraient sincèrement atteindre ce but, je pouvais leur promettre que mes amis d'Angleterre leur accorderaient volontiers ce secours. Je leur conseillai d'établir des écoles publiques, où leurs jeunes gens, garçons et filles, apprendraient à lire en la langue maternelle, et de ne plus se contenter d'envoyer quelques jeunes garçons dans quelque couvent apprendre à lire machinalement en une langue morte et incomprise. Je m'engageai à leur faire parvenir d'Angleterre des livres, sur tout des Bibles et des Nouveaux- Testaments. Cette promesse les mit dans une si grande joie qu'il leur semblait avoir déjà reçu l'envoi.
Au lieu d'un seul évêque copte, c'est-à-dire étranger et ignorant, je leur conseillai d'élire plusieurs évêques indigènes, pieux et instruits, ayant moins de pompe et de pouvoir extérieur, mais plus de simplicité et de vraie dignité que les précédents. Ils approuvèrent; mais quand j'ajoutai qu'ils devaient rendre à ces évêques, et aux autres mem-
bres du clergé, le droit de se marier, alors ils se trouvèrent partagés, une petite majorité seulement se prononçant dans ce sens.
Une autre proposition que je leur soumis était d'enlever de leurs églises toutes les images (ils n'ont pas de statues en fonte ou taillées). La majorité, à ma grande surprise, se déclara aussi sur ce point d'accord avec moi; j'attribuai ce résultat à mes sermons sur ce sujet. Cependant ils étaient en désaccord: ces images, disaient les uns, sont là seulement pour rappeler le souvenir des Saints qu'elles représentent et pour encourager à les imiter. Sans doute, répondaient les autres, nous savons faire cette distinction, mais le peuple ignorant ne la fait pas, et il rend à l'image un culte idolâtre, dont -la responsabilité retombe sur nous. Leur discussion m'ayant encouragé, je leur proposai de supprimer l'invocation des Saints, y compris la vierge Marie et l'archange Michel, puisque Dieu déclare dans sa Parole qu'il n'y a qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, savoir Jésus-Christ. Une petite minorité seulement s'opposa à ma proposition ; la grande majorité y adhéra. J'en fus aussi surpris que réjoui, et je reconnus là aussi un fruit de mon enseignement évangélique. Plusieurs choses de ce genre furent encore examinées et, malgré bien des divergences d'opinion, tout se passa paisiblement et sans aigreur.
En terminant ils me dirent: « Tu connais l'état misérable et désastreux de notre pays, et tu nous quittes! Mais nous ne sommes pas en état d'y remédier et de nous relever nousmêmes ! Recommande-nous donc aux bonnes âmes de l'Angleterre, afin qu'on ait compassion de nous et qu'on nous vienne en aide. »
Après des adieux pleins de cordialité je les quittai et me préparai pour mon départ, qui était fixé au lendemain.
Mon intention était de revenir sous peu me fixer définitivement à Gondar avec un collègue missionnaire, que la Société des Missions anglicanes m'adjoindrait, peut-être mon bien-ainié frère et collègue Kugler. Ce projet, hélas! comme on le verra bientôt, ne devait pas se réaliser.
Lorsque je me reporte par la pensée à ce séjour et à mon œuvre à Gondar, à ces temps les plus remplis de ma vie missionnaire, à cette grande porte qui m'était ouverte là par la Providence pour la prédication de l'Évangile, je me sens profondément affligé de ce que les espérances qu'il semblait alors permis de concevoir ne se sont pas réalisées. Est-ce ma faute ? Certainement, j'ai bien des reproches à me faire : Si j'avais eu plus de foi, plus d'amour, plus de dévouement ; moins de recherche de moi-même, de satisfaction personnelle dans le succès de mes travaux, et moins de découragement, moins d'abattement dans l'insuccès, puisque cette œuvre en définitive n'était pas la mienne; enfin si j'avais été moins négligent et paresseux dans la prière ... ! Cependant ma conscience me rend le témoignage que je me suis constamment efforcé de prêcher fidèlement l'Evangile de la grâce de Dieu et de rendre témoignage à la Parole de la réconciliation par Jésus-Christ. Serait-ce donc par l'effet d'un mystérieux jugement de Dieu que cette porte ouverte devait se refermer et rester fermée jusqu'à ce jour à l'Évangile de paix ? Je l'ignore ; mais ce que je puis dire, c'est que depuis ces temps-là je n'ai jamais cessé de prier pour le salut et la paix de l'Abyssinie.
11 me fut accordé plusieurs années plus tard, comme je le raconterai, s'il plait à Dieu, un peu plus loin, de revenir dans ce pays et d'y faire non sans quelque succès une nouvelle tentative d'évangélisation.
Quelques jours avant que je quittasse Gondar, je reçus
de Saba Gadis, souverain du Tigré, une somme d'argent, qui me remplit de reconnaissance; car, bien que je n'eusse rien emprunté, je devais néanmoins quelques petites sommes à diverses personnes, et la pensée de partir sans les payer m'était pénible. Un vieillard par exemple, ayant appris une fois que j'étais à bout d'argent, m'avait envoyé vingt écus, d'autres m'avaient fait des présents de plus ou moins de valeur. Par cet envoi de Saba Gadis, comme par une miséricordieuse dispensation de la Providence, je fus mis en état de m' acquitter envers chacun avant de partir. Il est vrai qu'après cela il ne me restait qu'un seul écu. Mais ma confiance en Dieu avait été tellement fortifiée, que je pus sans crainte entreprendre avec un unique écu un voyage de treize journées, avec quatorze personnes à nourrir.
Quelques semaines avant mon départ j'avais remarqué un jeune homme, nommé Gabrow, qui se tenait chaque jour devant ma porte sans dire mot. Il était témoin des réprimandes que je faisais aux mendiants, et, en m'entendant leur assurer que, s'ils priaient avec foi, Dieu leur donnerait leur pain quotidien, il s'était dit, comme il me l'avoua plus tard : « Il t'est facile, à toi qui as beaucoup d'argent, de parler ainsi ; mais si tu te trouvais une fois dans la position de ces pauvres gens, je voudrais bien voir si tu agirais comme tu leur prêches qu'ils devraient faire. » Lorsqu'il entendit que j'étais sur le point de quitter Gondar, il me pria de le prendre à mon service. Il s'engageait à servir sans rétribution, pourvu que je voulusse bien l'instruire. Le croyant sincère dans ce désir et le voyant bien doué, je l'acceptai.
La veille du départ il s'approcha de moi timidement et me dit: « Tu entreprends un voyage de plusieurs journées,
à travers un pays ravagé par la guerre, où tu ne trouveras ni vivres à acheter, ni même de gibier à tuer, parce que celui-ci, effarouché par les armées, s'est enfui; il est donc nécessaire d'acheter ici des provisions de route. » Sa surprise fut grande lorsque je lui répondis que j'avais pour toutes provisions un peu de farine, pour laquelle je venais de donner mon dernier écu. Le lendemain, après rn'être recommandé, moi et ma petite caravane, à la miséricordieuse protection de Dieu, et avoir rendu grâces pour tous les témoignages de sa bonté et de sa fidélité durant mon séjour à Goudar, je quittai cette ville et me mis avec mes hommes en route pour le Tigré. La sécurité n'était pas encore suffisamment rétablie dans la contrée pour que les trafiquants pussent voyager avec leurs marchandises.
Je repris le même chemin que j'avais fait six mois auparavant, à travers la longue et maintenant déserte plaine de Wogara. Pendant les deux premières et monotones journées de marche nous ne rencontrâmes pas une maison debout, jusqu'à ce que nous atteignîmes Georgis Faras Saber, un petit village situé sur le sommet du Lamalmon. Saint- Georges, le patron de l'endroit, est un Saint si redouté que les mahométans et les Gallas de l'armée de Marien n'osèrent pas attaquer le village placé sous sa protection.
De Faras Saber nous traversâmes les montagnes de Samene et nous passâmes la nuit comme d'habitude en plein air, au pied de la montagne nue de Bowahel, où le froid était très-vif. Lorsque je voulus le matin plier ma couverture, elle était raidie par le gel. Le jour suivant nous gravîmes cette montagne jusqu'à mi-hauteur par le chemin le plus accidenté que j'ai parcouru de ma vie. Tous très-fatigués, nous nous reposâmes de bonne heure sous un rocher en voûte, non loin d'une source délicieuse. Notre
Gobât il
provision de farine était presque épuisée ; il n'en restait que peu pour notre repas du soir. Je pris mon fusil et j'allai à la recherche de quelque gibier.
Pendant que j'escaladais un rocher escarpé j'aperçus un petit troupeau d'une douzaine de bouquetins, aussi grands que des cerfs. Si j'avais pu tirer un de ces animaux, notre petite société aurait eu des vivres pour plusieurs jours. Mais, effarouchés par les soldats, ils étaient devenus craintifs. Dès qu'ils m'aperçurent, ils s'enfuirent par un couloir entre de hauts rochers. Je jugeai inutile de les pousuivre, la seule vue de ma personne les chassant à une grande distance. Le seul moyen de les atteindre était de me cacher dans quelque embuscade, puis de les amener si possible à ma portée. Dans ce but j'envoyai un de mes jeunes hommes au devant d'eux, par un assez grand détour afin de les ramener. De mon côté, pour me diriger à leur rencontre, je grimpai par un passage étroit et très-escarpé, où j'avançais péniblement. Enfin je me trouvai à un endroit où je n'avais pour poser le pied qu'une corniche inclinée, d'environ quinze pouces de largeur ; au-dessus de moi, le rocher, comme une muraille de quatorze à seize pieds de haut; au-dessous de moi, un abîme d'au moins six cents pieds. Enfin j'en étais sorti avec infiniment de peines et de précautions, et je venais de poser mon fusil sur un petit espace de terrain plat, lorsque tout à coup l'idée me vint qu'il serait encore plus difficile de redescendre qu'il ne l'avait été de monter, d'autant plus que la nuit approchait. A cette pensée je fus pris d'un violent tremblement dans tous mes membres, sans que j'eusse aucune angoisse dans l'âme. Je me remis tranquillement entre les mains de mon Père céleste, et me couchai sur le rocher pendant cinq à dix minutes, jusqu'à ce que le tremblement de mes membres
se fût arrêté. Puis je repris mon fusil et redescendis prudemment. Bientôt la nuit m'enveloppa et obscurcit mon chemin à travers les rochers. J'entendais distinctement mes hommes m'appeler d'en bas dans toutes les directions, mais, si fort que je leur répondisse, ils ne m'entendaient pas, de sorte qu'ils étaient fort en peine de moi. Enfin, après une heure de tâtonnements, je les rejoignis, heureux mais harassé de fatigue, et si affamé, que notre pain sans levain me sembla délicieux. Pendant que nous le préparions mon jeune Gabrow se disait : « Voyons si mon maître, maintenant qu'il ne lui reste plus rien, va faire ce qu'il recommandait aux pauvres de Gondar, et si Dieu lui enverra du pain sans qu'il doive en demander à personne en chemin.» Seulement il faisait toutes ces réflexions par devers lui, et ne me les confessa que plus tard.
Le lendemain matin on retrouva un dernier reste de nos provisions, une tasse de beurre. On la fit fondre; chacun de nous en eut une petite cuillerée, et ce fut notre déjeuner. Là-dessus on se mit en marche, et vers midi nous arrivions au pied de la montagne. Selon la coutume du pays j'envoyai l'un de mes hommes saluer de ma part une femme influente, qui demeurait à environ huit milles anglais du chemin que nous suivions. Je lui avais autrefois envoyé, sur sa demande, un exemplaire des Évangiles. Mon messager n'avait pas encore fait un quart d'heure de chemin, que nous rencontrâmes sur le nôtre un homme assis à côté d'une grande corbeille de pain et d'une cruche de bière, lequel nous invita, de la part de cette dame, à accepter cette nourriture. Elle avait entendu dire que nous devions ce jour-là passer par ce chemin, et, sachant qu'on n'y trouvait rien à acheter, elle nous avait envoyé ces pains et cette bière. Je reçus ce présent avec reconnaissance. Il y avait
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là de quoi rassasier tous mes hommes, et même de quoi donner plus que des miettes à six ou sept pauvres individus qui nous escortaient par mesure de sûreté.
Le jour suivant, partis dès le lever du soleil, nous marchâmes jusqu'au soir dans la vallée du Telemt, sans prendre de nourriture. Arrivés un peu avant la nuit à un endroit où se trouvait une source fraîche au bord d'une forêt, nous y fîmes halte. D'un visage souriant je dis à ma troupe: « Nous allons passer la nuit ici et prier Dieu de bénir cette eau tellement qu'elle apaise notre faim en même temps que notre soif. » Mes hommes le prirent en bonne part. Je puis dire que j'ai souvent marché une journée entière, une fois même cinquante-deux heures de suite, sans prendre de nourriture, et que je n'ai malgré cela jamais souffert de la faim ; mais bien de la soif. Mais à peine étions nous couchés depuis deux minutes que voici deux cavaliers qui viennent à nous. A une petite distance ils descendent de cheval, en signe d'amitié. Puis, s'étant approchés, ils nous disent que leur maître, le gouverneur du district, ayant appris qu'un blanc, qui avait distribué des Évangiles à Gondar, devait passer par cette contrée ce jour-là, il les avait envoyés pour le chercher et le lui amener. « Tu es certainement cet homme-là, ajoutèrent-ils, nous te prions donc de venir. Tu peux monter l'un de ces chevaux. » Quoique bien fatigués nous fîmes avec eux encore cinq milles anglais environ. Le gouverneur était malade. Il avait fait tuer un bœuf et préparer un grand festin, avec abondance de bière et de vin. Quelques-uns de mes jeunes gens burent trop.
Le lendemain matin, pendant que mes compagnons de route faisaient les préparatifs pour nous remettre en route, le gouverneur me fit appeler. Je le trouvai au lit, triste et abattu à la pensée de la mort et dans le sentiment de ses
péchés. Une de ses premières paroles fut celle-ci : « Que faut-il que je fasse pour être sauvé ? » Je pus ainsi ouvrir devant lui les trésors de la grâce et de l'amour de Dieu, tels qu'ils se présentent à nous dans la doctrine de Christ, dans sa vie, ses souffrances, sa mort expiatoire, sa résurrection, trésors en présence desquels il n'est rien demandé de nous si ce n'est de confesser nos péchés, de nous repentir et de croire en lui, notre rédempteur. Je passai environ une heure entière auprès de ce mourant, et le laissai en possession de ces précieuses et abondantes consolations. Dès lors je ne l'ai pas revu ; mais on m'apprit plus tard qu'Ubieh lui avait fait couper les mains et les pieds, et qu'il n'avait survécu que quelques heures à ce cruel supplice.
Lorsque je sortis de sa chambre, mes hommes étaient prêts à se mettre en marche. Après que nous eûmes fait environ vingt minutes de chemin, la profonde vallée du Tacazzé se présenta devant nous, affreux désert, où l'on ne rencontre que des bêtes sauvages et des reptiles venimeux. A cette vue je m'arrêtai un instant et, je dois l'avouer à ma honte, malgré mes expériences des deux jours précédents, en même temps que mes lèvres disaient : « Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien,» une pensée de doute me montait au cœur: «Dieu pourrait- il bien nous dresser une table dans ce désert ? » J'en fus aussitôt repris dans ma conscience, et Redemandai pardon à Dieu de mon incrédulité. La descente n'était pas facile; elle nous prit quatre à cinq heures. Arrivé au fond de la vallée, j'y trouvai deux des serviteurs de notre hôte de la veille, que celui-ci avait secrètement envoyés en avant chargés de vivres, pour nous attendre au passage du fleuve. Il y eut là de nouveau de quoi nourrir, avec mes gens, une douzaine d'autres hommes
qui nous servaient d'escorte, et à l'entretien desquels je devais pourvoir.
Le fleuve était encore gonflé et rapide, et de plus, peuplé de crocodiles. Pendant notre repas, tantôt l'un tantôt l'autre de mes compagnons racontait une histoire de gens qui avaient été pris et mangés par des crocodiles. Mais tous s'accordaient à dire, comme je l'avais déjà entendu ailleurs, que ces monstres n'attaquent jamais l'homme au passage même du fleuve, mais qu'ils se tiennent à quelque distance en aval, guettant ce qui, animal ou homme, pourrait être emporté par le courant, pour s'en saisir et le dévorer.
La chaleur était là si intense, que la cire à cacheter fondait dans l'intérieur de ma malle. Nous reposâmes plusieurs heures à l'ombre au milieu du jour, tandis que le soleil dardait pour ainsi dire verticalement.
Pour le passage du fleuve nous convînmes, après délibération, que les plus grands et les plus forts de la troupe porteraient sur leurs épaules les plus petits et les plus faibles, ce qui donnerait à la fois du lest aux uns et de la taille aux autres. Je fus le seul qui refusât ; je n'avais le courage ni de prendre la responsabilité d'un homme à transporter, ni de me confier moi-même aux épaules de l'un d'entre eux. L'expédient dont j'usai fut de charger une lourde pierre sur mon épaule. Cela me donnait du poids et m'empêchait d'être emporté par le courant vers la gueule des crocodiles. Le fleuve heureusement traversé, nous remontâmes à peu près le tiers du versant opposé, et nous choisîmes notre gîte pour la nuit dans un charmant endroit gazonné et ombragé de grands arbres à l'épais feuillage. Après avoir pris quelque nourriture nous nous couchâmes en rang pour nous livrer au repos. On entendait le rugissement des lions et des hyènes, mais ils ne vinrent pas nous
attaquer. Debout de bonue heure le lendemain, nous atteignîmes vers le milieu du jour, consumés par la chaleur et la fatigue, le haut de la montée. Le reste des provisions de la veille servit à notre repas. Ensuite je lus et méditai avec mes gens plus longtemps que de coutume la Parole de Dieu; car ce jour était un dimanche.
Devant nous s'étendait une contrée sauvage et déserte. Lorsque, après une nuit de repos, nous nous remîmes en route, quelques hommes de la troupe firent remarquer que nous aurions à jeûner ce jour-là, puisqu'il n'y avait point d'habitations sur notre chemin. Néanmoins je demandai à Dieu notre pain quotidien avec plus de confiance que je ne l'avais fait de l'autre côté du Tacazzé. Jusqu'à une heure de l'après-midi nous marchâmes sur un étroit sentier, entre des buissons épineux. Et voici que sur ce sentier nous rencontrons tout à coup un nègre assis à côté d'un panier de pain et d'une cruche de bière, qu'il était venu nous offrir. Je lui demandai d'où il me connaissait: « Je ne te connais pas, me répondit-il ; je suis un esclave. Mon maître cette dernière nuit n'a pu dormir, ni trouver aucun repos, jusqu'à ce qu'il se soit levé et m'ait ordonné d'apporter ce pain et cette bière sur ce chemin pour des voyageurs qui devaient y passer. Comme vous êtes les premiers qui arrivez, c'est pour vous. » — « Où demeure ton maître? » lui demandai-je. De sa réponse je conclus qu'il demeurait à environ dix à douze milles anglais de distance. Le pain était grossier et la bière de médiocre qualité ; mais ma reconnaissance envers Dieu n'en fut pas moins vive, et j'implorai avec ferveur la bénédiction de Dieu sur ce bienfaiteur inconnu.
Au sortir de cette région notre chemin nous conduisit à travers une contrée bien cultivée, par laquelle j'avais passé trois mois auparavant. Les habitants savaient que je jouis-
sais de la faveur de leur souverain, Saba Gadis, aussi pendant chacune des quatre dernières journées de notre voyage s'offrit-on à nous héberger pour la nuit, sans que nous eussions besoin de rien demander. A Axum, la dernière nuit, on nous fêta, et une foule nombreuse entendit la bonne nouvelle.
En arrivant à Adowa, le 12 octobre, j'appris que Saba Gadis s'y trouvait depuis le matin, et qu'il allait justement se rendre à un repas avec son nombreux état-major. Avant que j'eusse pu l'informer de mon arrivée il envoya un de ses officiers pour m'inviter à sa table. Dès que j'entrai dans la salle il me fit signe de venir prendre place à côté de lui. J'y arrivai à travers une foule de grands personnages et de serviteurs. 11 ne me permit de baiser sa main, ce qui est un signe à la fois de respect et de subordination, qu'après qu'il eut lui-même baisé la mienne. Après cela il me fit prendre place à côté de lui sur son divan. C'était la plus haute recommandation qu'il pût me donner auprès de ses gens. Et c'est ainsi que je passai ce jour-là de la plus grande pauvreté jusque sur le trône du souverain du pays. Le lendemain il s'avança contre les forces réunies de Mari eh et d'Ubieh, qui allaient faire invasion dans le Tigré, et je ne le revis plus. De mon côté j'eus, le soir de ce même jour, la joie d'embrasser mon cher frère et collègue Christian Kugler, qui venait d'Adigrat.
Dès le jour de mon arrivée à Adowa je remarquai que mon jeune Gabrow devenait triste et concentré en soi-même. Pendant quinze jours il demeura dans un complet silence. Aussitôt son ouvrage achevé, il se retirait à l'écart pour lire son Nouveau-Testament. Le voyant absorbé dans sa lecture, je ne lui dis rien, pensant que ce que la Parole de Dieu lui enseignerait vaudrait mieux que tout ce que je
pourrais lui dire. Cependant un matin il vint à moi, la tête baissée, des larmes dans les yeux, et portant une pierre sur son dos, comme marque de l'aveu d'une faute; et, d'une voix tremblante, il me demanda pardon. « De quoi? lui demandai-je; tu ne m'as offensé en rien. » Alors, rassemblant tout son courage, il me dit toutes les mauvaises pensées d'incrédulité qu'il avait portées dans son cœur depuis qu'il m'avait entendu à Gondar combattre la mendicité et recommander la confiance en Dieu. Il me dit avec quelle joie maligne il avait savouré le triomphe de son incrédulité lorsque, près de Silky, il m'avait entendu dire que toutes mes provisions et mes ressources étaient épuisées. « Mon maître, s'était-il dit, est maintenant comme les pauvres de Gondar, il n'a plus rien. Nous allons voir s'il mettra en pratique ce qu'il prêche aux autres, et si Dieu lui enverra du ciel son pain de chaque jour.» Ses larmes coulèrent lorsqu'il ajouta : « Mais lorsque je vis jour après jour des gens, que tu ne connaissais pas plus qu'ils ne te connaissaient, l'apporter, sans en avoir été priés de ta part, abondamment tout ce qui t'était nécessaire pour toi-même et pour nous avec toi, je compris que je n'avais ni la vraie connaissance de Dieu, ni la vraie foi en lui, et que j'avais commis un grand péché en prenant pour un menteur Christ, qui a dit que tout ce que nous demanderions avec foi nous serait accordé. Ah ! je suis un grand pécheur ; que faut-il que je fasse pour être sauvé ? » Ce fut là le commencement de sa conversion, que j'eus tout lieu de tenir pour sincère et réelle. Il passa après cela une année avec moi; pendant tout ce temps il rendit par sa conduite fidèlement témoignage à l'Évangile. Son frère l'ayant emmené de force, je n'entendis plus parler de lui, mais j'espère le revoir dans une vie meilleure.
A Adowa je passai avec mon frère Kugler deux mois, qui furent un temps de rafraîchissement spirituel, mais aussi un temps de douloureuse épreuve. Presque tous les hommes de la ville et de la contrée avaient suivi Saba Gadis à l'armée, et ceux qui restaient ne comprenaient pas la langue amharique, de sorte que je ne pouvais guère évangéliser que quelques laïques et quelques prêtres dans des conversations. D'ailleurs je ne me sentais pas bien ; je souffrais surtout des yeux. Néanmoins je passai des heures bénies avec mon collègue. Il me raconta ses expériences avec l'humble Saba Gadis, avide d'instruction. De mon côté je lui racontai les miennes des trois derniers mois. Outre cela nous faisions ensemble des plans d'avenir qui, hélas! ne se sont pas réalisés.
Il avait eu beaucoup de succès dans sa pratique médicale, ce qui lui avait procuré bien des occasious de prêcher l'Évangile dans l'intérieur des familles, car il était arrivé à posséder assez bien la langue du Tigré.
Un jour, c'était le dix décembre, l'un et l'autre souffrants et montés sur des mulets, nous faisions une promenade matinale le long d'un ruisseau, dont le courant inégal avait par place plusieurs toises de profondeur. Environ à l'heure du lever du soleil nous aperçûmes à une certaine distance, dans l'un de ces endroits profonds, une bête qui nous parut être un crocodile. M'adressaut à Kugler, je lui dis: « Lequel de nous deux tuera cette bête?» Avec une sorte d'hésitation qui ne lui était pas naturelle il me répondit : « J'irai. » Lorsqu'il fut plus près, il crut que c'était un hippopotame et fit feu. Son fusil éclata et le blessa au bras en plusieurs endroits. Au premier moment il n'y attacha pas grande importance. Mais quelques jours plus tard le mal se montra très-grave. Dans mon journal d'alors je retrouve à la date
du 23 décembre: Aujourd'hui Kugler a eu une hémorragie par la plus grande de ses plaies, et il est en fièvre. Il ne parle tous les jours que de sa mort prochaine, et cela m'inquiète et m'attriste beaucoup. Déjà il y a plus d'un mois, quand j'étais malade et lui en bonne santé, il me disait : « J'ai le pressentiment que je serai bientôt rappelé de ce inonde. Si je devais vous quitter, écris à tous mes amis et dis leur que je les aime, et que s'il m'était arrivé d'offenser quelqu'un d'entre eux je lui demande pardon. » — Je ne décrirai pas ici en détail les soucis et les angoisses qui suivirent. Cela se trouve dans mon journal. Mais je ne puis m'empêcher d'en donner au moins un extrait :
29 décembre. Hier au soir Kugler souffrait tellement qu'il lui échappa un cri, mais aussitôt il ajouta : « La volonté de Dieu est que je souffre, je souffrirai donc avec patience.» Au même moment il s'évanouit, mais il revint bientôt à lui. Alors, sa chambre s'étant remplie de gens, il leur parla en tigré d'une manière solennelle un assez long moment, puis à ma consternation il termina par ces mots : « Je vais quitter ce monde. » Lorsque ces gens furent sortis, il ajouta : « Pendant que je parlais je ne sentais presque plus mes souffrances, mais en ce moment elles sont si violentes qu'elles me percent les os. » Pourtant la nuit fut encore passable.
30 décembre. C'est avec une profonde douleur que je décris les événements de hier au soir. Jusqu'ici le Seigneur m'a soutenu, il continuera de le faire. Pendant que nous nous entretenions hier soir tranquillement de l'avancement du règne de Dieu, le sang se mit à jaillir avec abondance de la plaie de mon cher ami, et il s'évanouit dans mes bras. Dès qu'il fut revenu à lui il me dit : « Je vais mourir ; j'aurais aimé vivre plus longtemps, afin d'annoncer l'Évangile à ces pauvres gens, mais que la volonté de Dieu soit
faite. » Puis il pria : « Seigneur Jésus, bénis-moi ; fais-moi grâce ; prends-moi à. toi ! » La voix lui manquant, il s'arrêta et me dit, comme avec le souffle : « Je ne puis plus parler, mais toi, dis à ces gens (plusieurs personnes étaient présentes) que Jésus est mon partage, et qu'ils ne doivent pas me pleurer quand je serai mort; » Après un moment de silence il reprit : « Je ne puis plus parler ; toi, parle-moi du Sauveur. » Mais je ne pouvais pas encore croire qu'il allait mourir. J'avais le cœur si gros de tristesse que je ne pus qu'avec beaucoup de peine lui dire ces quelques mots : «Aie bon courage, le Seigneur sera avec toi dans la vie et dans la mort. — « Je le sais, répondit-il d'un ton assuré ; il ne m'a jamais abandonné. » C'est avec ces paroles qu'il s'endormit entre les bras de son Sauveur, le 29 décembre 1830. Lorsque je dis : « Il n'est plus ! » les hommes et les femmes qui remplissaient la maison se mirent à pleurer et à crier, comme si chacun d'eux eût perdu son fils unique. Je laissai un moment libre cours à leurs cris et à leurs lamentations, puis, les interrompant : « Je sais, leur dis-je, que vous avez aimé, que vous aimez encore l'ami qui vient de nous quitter ; mais vos plaintes ne peuvent plaire à Dieu ; car, vous l'avez entendu des lèvres de notre ami mourant, il était à Jésus, et maintenant il est auprès de Jésus ; il est heureux; ne le pleurez donc pas, mais réjouissez-vous. » J'ajoutai en langue amharique quelques mots sur I Thessaloniciens, iv, 13, qu'ils écoutèrent attentivement. Un mahométan, qui se trouvait là, rendit hommage à cette mort paisible : « J'ai déjà souvent vu mourir ; quatre personnes ont expiré dans mes bras. Mais jamais je n'avais vu comment la foi peut triompher de la mort. » On voulait procéder sans délai à son inhumation. J'eus bien de la peine à obtenir qu'on la différât jusqu'au troisième jour, mais bien plus de peine
encore avec les prêtres, qui se refusaient à recevoir dans leur cimetière quelqu'un qui ne s'était pas confessé à eux. Les gens qui avaient assisté à ce lit de mort leur affirmant que Kugler avait été un saint, ils consentirent pourtant à le laisser enterrer, mais à condition qu'on les laissât dire une messe pour son âme, condition que je ne pouvais évidemment pas accepter. Mais je ne me serais pas tiré d'affaire avec eux si un jeune prince de l'ancienne famille royale, Técla Georgis, avec lequel je lisais tous les jours la Parole de Dieu, n'était intervenu énergiquement pour leur faire entendre raison.
J'eus alors pendant bien des jours de suite ma maison pleine de gens auxquels je pus, du matin au soir, annoncer la Parole de Dieu. Mes paroles étaient traduites en dialecte du Tigré pour ceux qui ne comprenaient pas l'amharique.
C'est ainsi que je finis l'année 1830 et que je commençai l'année 1831, d'un côté pleurant mon frère, et de l'autre bénissant Dieu pour tous les bienfaits qu'il avait si libéralement répandus sur moi, son indigne serviteur, et me remettant entre ses mains pour l'avenir.
Le 7 janvier j'envoyai un messager à Saba Gadis, qui campait avec son armée en deçà du Tigré, pour lui annoncer la mort de Kugler. Ce messager à son retour me raconta qu'en apprenant cette nouvelle Saba Gadis s'était couvert le visage et avait éclaté en sanglots, qu'il avait ensuite appelé quelques officiers pour pleurer avec lui, mais que bientôt, la réflexion reprenant ses droits, il avait cessé de pleurer et s'était adressé à ses officiers en leur disant: «J'oubliais la situation où nous nous trouvons. Il vaut mieux que je pleure seul et secrètement. Car si nos ennemis apprenaient que nous pleurons ensemble ils pourraient croire que nous menons deuil sur un de mes chefs et en prendraient plus d'au-
(lace. » Il se couvrit de nouveau le visage et demeura dans le silence pendant environ deux heures. Ensuite il s'informa de l'inhumation de Kugler, qu'il appelait son frère, et, en apprenant que les prêtres y avaient apporté des difficultés, il se fâcha contre eux et menaça de les punir sévèremeut.
Le jeune prince dont j'ai parlé, me faisant visite quelques jours plus tard, trouva chez moi son confesseur. C'est sans doute à cause de la présence de ce dernier qu'il m'adressa alors plusieurs graves questions, par exemple comment le pécheur peut être justifié devant Dieu, ce qu'est la foi qui justifie, ce qu'on doit tenir de l'invocation des Saints. Après mes réponses, en particulier sur ce dernier point, il me dit : « Ta croyance est meilleure que la nôtre. Tu pries Dieu et tu es assuré qu'il t'exauce, tandis que nous prions les Saints sans savoir seulement s'ils nous entendent. Nous les invoquons, ne sachant si en cela nous faisons bien ou mal. » Ici son confesseur l'interrompit en disant : « Nous n'adorons ni les Saints ni leurs images. » — « Pardon, reprit le prince, nous les adorons. » — « Moi, dit le prêtre avec humeur, je ne les adore pas. » — « Pourquoi donc, repartit le prince, m'enseignes-tu à les adorer ? » Le prêtre confus répondit : « Je ne les adorerai plus ; mais seulement Dieu et la vierge Marie. » — « Mais, dit encore le prince, si tu n'adores pas les Saints, pourquoi adorerais-tu la vierge Marie? n'est-elle pas une créature mortelle comme nous ? » Le prêtre embarrassé garda de silence.
Un jour la propriétaire de la maison que j'habitais fut piquée au doigt par un insecte. Elle mourut le lendemain avant le lever du soleil, dans d'atroces souffrances. Quelques temps après j'échappai à un danger d'un autre genre. Je suivais le long du ruisseau un sentier à peine tracé dans l'herbe touffue et conduisant à un village voisin. Occupé tout
en marchant à considérer la forme d'une montagne escarpée qui était devant moi, je sentis tout à coup mon pied heurter contre un objet résistant. Je crus que c'était une grosse pierre; mais, au moment où mon regard s'abaissa sur cet objet, il disparut subitement. J'entendis dans l'eau une chute bruyante, et je vis que c'était un crocodile.
Le temps me paraissait bien long à Adowa. Je n'avais que quelques amis avec lesquels je pusse ra'entretenir de sujets religieux en langue amharique, et je souffrais presque cou tinuellement d'ophthalmies, ce qui me rendait impossible la lecture aussi bien que l'écriture. Chaque jour arrivaient des nouvelles contradictoires au sujet des armées, qui restèrent plus de trois mois en présence sans livrer bataille. Mon intention était, aussitôt la guerre terminée, de retourner dans la province d'Amhara, où les gens se montraient bien plus désireux d'entendre l'Évangile que les habitants du Tigré. Ce projet ne devait pas se réaliser.
Enfin Marieh et Ubieh passèrent le fleuve; une sanglante bataille fut livrée, dans laquelle Marieh tomba, tandis que son armée remportait la victoire. Saba Gadis fut fait prisonnier, et les Gallas sanguinaires de l'armée de Marieh exigèrent sa mort, comme expiation de celle de leur chef. Ubieh restait donc le seul chef vainqueur. Pendant deux ou trois mois il ravagea une grande partie du Tigré, tandis que les fils de Saba Gadis rassemblaient une armée dans la province de Schoho, du côté de la Mer Rouge. Grâce à la faveur dont leur père avait joui auprès du peuple ils réussirent au point de repousser Ubieh de l'autre côté du Tacazzé. Mais, à peine dégagés de ce côté-là, les fils orgueilleux et insensés de Saba Gabis se tournèrent les uns contre les autres. Trois d'entre eux aspiraieut au trône, que leur disputaient une douzaine de prétendants, de sorte que le
pays fut plongé dans l'anarchie pendant des années. Chaque district pour ainsi dire était en guerre avec le district voisin. Dans ces conditions les voyages étaient, sinon impossibles, du moins très-périlleux. Chaque année, après que la saison des pluies était passée et que le fleuve avait repris son niveau le plus bas, Ubieh faisait une nouvelle invasion, et, ne rencontrant que des ennemis divisés, il finit par soumettre pour plusieurs années tout le Tigré à sa domination. Le 14 février une nouvelle bataille décisive fut livrée près du fleuve, et le lendemain des soldats débandés apportèrent à Adowa la nouvelle que l'armée du Tigré avait été mise en déroute. On pouvait dès lors s'attendre à chaque instant avoir entrer à Adowa les féroces et pillards Gallas, soldats de Marieh, devenus par sa mort les soldats d'Ubieh. L'effroi se répandit dans la ville, personne ne savait quel parti prendre. Pendant la nuit suivante la nouvelle se répandit que les Gallas étaient arrivés à une petite distance, pillant et ravageant tout sur leur passage. Lorsque je me levai le matin on me dit que les habitants de la ville avaient pris la fuite pendant la nuit. Il n'y restait que quelques vieilles femmes, qui, réfugiées sur les toits, poussaient des cris lamentables. Bientôt j'aperçus, au milieu d'un grand désordre, un va-et-vient de soldats et de paysans des villages voisins, qui fuyaient devant l'ennemi. Jusqu'à ce moment j'hésitais sur le parti à prendre, fuir ou rester. Je savais que si je pouvais, avant que ma maison eût été envahie, faire parvenir un billet à Ubieh ou à l'un de ses généraux, je serais en parfaite sécurité ; car mon nom était connu dans tout le pays. Mais je compris que je n'en avais plus le temps, que ma maison serait pillée et ma vie menacée bien avant qu'un officier de l'armée eût pu me prendre sous sa protection.
Je pris donc la résolution subite de partir avec les six élèves que j'instruisais. Nous n'avions pas le temps de préparer le déjeuner. Je transportai à la hâte mes livres et mes autres effets dans l'église voisine, considérée comme un asile sacré. (Cette église fut accidentellement brûlée, un an plus tard, avec tout ce qu'elle renfermait.) Je ne pris avec moi que le strict nécessaire : un peu de blé pour notre repas à la première halte, et un mouton à tuer le premier soir. Étant très-faible je me laissai porter tout le joui* par mon mulet, le cédant parfois à l'un ou à l'autre de mes jeunes gens que gagnait la fatigue. Nous marchions aussi vite que possible, car à tout instant nous étions rejoints par des fuyards, qui annonçaient l'approche de l'ennemi. Enfin, la nuit étant venue, nous nous jetâmes dans l'herbe, harassés de fatigue. Personne n'avait le courage de tuer le mouton et de l'apprêter. D'ailleurs nous n'osions pas allumer de feu. A notre réveil, au matin, notre mouton avait été enlevé par une hyène.
Il fallut donc nous remettre en route et marcher tout le jour à jeun, toute habitation humaine dans le district d'Antichow, alors la retraite des brigands, devant être évitée. En revanche plusieurs ruisseaux offrirent à mes jeunes gens de quoi apaiser leur faim, et à moi, ma soif. Le matin du troisième jour je rencontrai Walda Michael, le fils aîné de Saba Gadis, avec quelques soldats. Ce fut lui qui m'apprit en secret que son père était mort. Il me fit promettre, pour l'amour de son père, de lui garder mon amitié et de ne pas me ranger du parti de ses ennemis.
Ses soldats venaient d'égorger un bœuf. Il m'en donna une bonne portion, de quoi rassasier mes jeunes gens. Moimême, affamé aussi, je m'en régalai, quoiqu'il ne fût pas apprêté, mais tout crû, dans sa chaleur naturelle; car j'étais
déjà accoutumé à me nourrir de chair crue. Après que Walda Michael m'eut indiqué dans quelle direction je devais me diriger pour trouver un refuge il me quitta, me laissant quelques-uns de ses hommes pour guides et pour escorte. Mais, comme nous nous sentions à une certaine distance du danger, nous nous reposâmes le reste du jour. La nuit suivante un terrible orage éclata, versant sur nous des torrents de pluie. Mais j'étais devenu un Abyssin pour l'ameublement et le vêtement. J'avais une grande peau de vache, qui me servait de matelas par le beau temps et de couverture en temps de pluie. Je me fis un lit de l'herbe épaisse et m'enveloppai dans cette peau. Au matin je me réveillai après un bon et long somme, bien au sec malgré la pluie.
Le lendemain nous nous engageâmes dans une vallée profonde, et vînmes passer la nuit sous le rocher de Debra Damo, dont j'aurai à parler plus loin. En deux jours nous atteignîmes Behaat, près de Senaféh. J'y rencontrai un fidèle ami musulman, qui me demanda de me charger de l'instruction de son fils, âgé de neuf ans. Ce jeune garçon fut baptisé quelques années plus tard par le missionnaire C. Isenberg, et fut très-connu, sous le nom de Samuel, du temps du roi Théodoros.
Je demeurai à Behaat environ trois mois, jusqu'à ce que notre situation y devînt tout à fait critique. Un certain nombre de sauvages Schohos avaient formé le projet d'assaillir ma maison et de m'enlever le peu que je possédais- Sur le conseil de Walda Michael je me rendis à Adigrat, mais ici encore l'approche des ennemis nous obligea, aussi bien que la population de cette ville, à chercher plus loin un refuge, et je fus refoulé jusque près du couvent presque inaccessible de Debra Damo. Je passai ainsi un an et neuf
mois dans im district dont les fils de Saba Gadis revendiquaient la possession, mais qu'ils ne pouvaient qu'insuffisamment protéger. Je m'y trouvais retenu par les dangers que présentaient tous les chemins de sortie, en même temps que par la promesse que j'avais faite à Walda Michael de n'en partir qu'avec sa permission.
L'inaction à peu près complète à laquelle me condamnait mon ignorance de la langue me fit trouver ce séjour d'une longueur interminable. Ma principale occupation était l'enseignement donné à mes six élèves, sans autre livre que ma Bible polyglotte. J'avais, comme je l'ai dit, laissé mes autres livres dans une église à Adowa. Je devais enseigner de mémoire à ces jeunes gens l'histoire générale, l'histoire de l'église, la géographie, etc. Leur affection et leur obéissance me rendaient la tâche agréable, et contribuèrent à entretenir ma bonne humeur et mon courage, malgré mes continuels maux d'yeux.
Par malheur il ne me restait plus, au bout de la première année, que la somme nécessaire pour mon retour en Egypte, et j'étais dans l'impossibilité de me procurer de l'argent. Malgré cela j'avais résolu de ne pas quitter le pays avant la fin de la guerre et de l'anarchie dans le district d'Amhara; de l'autre côté du Tacazzé l'ordre avait déjà été rétabli par le ras Ali. Car ce n'est qu'après le rétablissement de l'autorité dans le pays que je pourrais juger s'il y avait lieu ou non à poursuivre l'œuvre de la mission en Abyssinie. Pour subvenir à l'entretien des dix personnes de ma maison sans entamer ma réserve d'argent, voici à quel moyen j'eus recours. Ayant donné la matinée mes leçons à mes jeunes gens, je les conduisais l'après-midi dans quelque terrain inculte, à la recherche d'une plante dont la racine servait à la composition de l'hydromel. J'é-
changeais cette racine contre du blé, ou d'autres vivres, ou de l'argent. Mais une fois enfermé dans le couvent de Debra Damo cette ressource me manqua, et il fallut bien puiser dans mon argent de voyage. Pour le diminuer le moins possible je me contentais, et mes jeunes gens avec moi, d'orge et d'eau. De cette façon notre dépense totale d'un mois pour sept personnes fut d'un écu.
Lorsque j'étais à Adigrat, j'avais une cuisinière et une domestique plus jeune. La tâche de cette dernière était de moudre le blé et de chercher l'eau et le bois. En Abyssinie ces travaux-là sont réservés aux femmes et aux esclaves. Un jour, la jeune domestique étant malade, nous n'avions plus de bois, et ne pouvions en acheter. Je dis à mes élèves qu'ils devraient aller en chercher à la forêt. Ils me répondirent en haussant les épaules : « Ce n'est pas le travail que nous craignons, c'est la honte ; car c'en est une pour des hommes de faire cet ouvrage-là. » Et ils refusèrent d'y aller. Sachant qu'un ordre était impuissant à lui seul pour surmonter un préjugé, je n'insistai pas. Je me retirai et m'en allai secrètement moi-même à la forêt. Intrigués de ma disparition, ils s'informèrent, et apprirent de quel côté je m'étais dirigé. Ils accoururent et, me trouvant à côté d'une charge de bois que je venais de ramasser, chacun d'eux voulut la prendre sur son dos. « Non, non, leur dis-je avec douceur, laissez-moi porter cela, puisque ce serait une honte pour vous. Je ne veux pas que vous ayez cette honte. » Mais ils insistèrent tant que je dus céder, et, quoique le jour tombât, chacun voulut ramasser et porter sa charge. De mon côté je persistai à vouloir porter aussi au moins une grosse pièce. Dès ce jour-là, sans se faire prier, ils devinrent les pourvoyeurs de bois de la maison.
Voyant que ces jeunes gens bien élevés et des plus con-
sidérés n'avaient pas honte de porter du bois, plusieurs des habitants d'Adigrat se dirent qu'il n'y aurait pas davantage de honte à cela pour eux-mêmes, et, en s'encourageant, en s'appuyant pour ainsi dire l'un l'autre afin de mieux sauvegarder leur honneur, ils s'enhardirent jusqu'à imiter cet exemple. Aussitôt le premier pas fait dans cette voie ils s'en félicitèrent, se trouvant heureux de ne plus voir, comme cela arrivait souvent, leurs femmes et leurs filles exposées loin de leurs demeures à devenir la proie des sauvages Schohos, qui les emmenaient comme esclaves. Au bout de trois mois il s'était opéré un tel changement sous ce rapport, qu'on n'aurait pas trouvé dans tout le voisinage une seule femme ou jeune fille cherchant le bois à la forêt. Vers le même temps je fis une expérience d'un autre genre, qui fut dès lors pour moi et pour d'autres une source de grandes bénédictions. Je me trouvais dans un état d'abattement spirituel, sans joie à la lecture de la Parole de Dieu, et incapable de m'élever jusqu'à la prière ardente de la foi. J'étais bien malheureux, lorsque je me rendis un matin de bonne heure dans la forêt, pour me recueillir et pour prier. Je m'assis sur une pierre à l'entrée d'une grotte, dans laquelle, comme je l'appris deux jours plus tard, une douzaine d'hyènes avaient leur retraite. Après quelques minutes de réflexion j'essayai de prier pour moi-même, mais j'avais le sentiment que ma prière était inutile, et même qu'elle offensait Dieu. Je ne pouvais pas prier avec une confiance enfantine. C'était comme si Dieu m'eût repoussé. « Eh bien ! me dis-je alors, si je n'ose pas prier pour moi, je prierai au moins pour mes amis chrétiens; peut-être quelqu'un d'entre eux prie-t-il pour moi, et Dieu l'exauce. » Ensuite je visitai en esprit tous les amis chrétiens que j'avais appris à connaître depuis ma conversion*
Je cherchai à me transporter dans leur situation particulière, et je demandai à Dieu de leur accorder ce dont chacun d'eux avait plus spécialement besoin. A mesure que je parcourais ainsi en esprit villes et villages de Suisse, de France, d'Allemagne, d'Angleterre, je sentais l'amour pour Dieu et pour les hommes se raviver dans mon cœur ; ma foi devenait cette «vive représentation des choses qu'on ne voit point » ; et lorsque je quittai la caverne, un peu avant l'heure du coucher du soleil, c'était comme si j'eusse été porté par les bras de mon Sauveur. Ce fut un des plus heureux moments de ma vie. Cela se passait en 1832.
J'ai dit que cette expérience tourna en bénédiction pour d'autres. Qu'il me soit permis de citer à l'appui les deux faits suivants. Six ans après le moment dont je viens de parler, je passais quelques heures à S., en France, dans la compagnie de plusieurs amis chrétiens. La conversation porta sur les expériences intimes. On me demanda si je n'avais pas aussi traversé des heures d'abattement et de découragement. Je répondis que oui. Sur quoi un savant, M. C, qui se trouvait depuis des mois dans un état voisin du désespoir, se lamentant de ce qu'il ne pouvait ni n'osait prier, s'approcha de moi et me dit à l'oreille : « Et que fîtesvous alors ? » Je répondis en lui racontant mon expérience à l'entrée de la caverne. — Cette même année-là je rencontrai en Suisse une jeune dame, qui se trouvait aussi dans un extrême abattement; elle était toujours en larmes, parce qu'elle envisageait son état spirituel comme irrémédiable, et se plaignait de ne pouvoir prier. Je l'avais exhortée à lire la Parole de Dieu et à s'appuyer sur ses promesses, qui sont faites même pour les plus indignes. Mais tout cela avait été inutile. Ayant, cinq ans plus tard, l'occasion de m'informer d'elle auprès d'une de ses amies, celle-ci me
répondit: « Oh! elle est heureuse; elle se réjouit dans le Seigneur ; elle est, par la sainteté de sa vie et par son activité chrétienne, un exemple et une lumière dans son entourage. » Et quand je demandai comment elle était sortie de son état d'abattement, son amie répondit, en tirant un papier de sa poche: «Voilà ce qui a été, humainement parlant, le moyen de sa guérison. » C'était une lettre dans laquelle ce M. C, de S., lui racontait comment il avait été longtemps, lui aussi, dans un pareil abattement, et comment il en était sorti eu suivant le conseil d'un ami de prier pour plusieurs personnes spécialement. Il était arrivé ainsi à être entièrement débarassé de ses doutes et de ses craintes, de sorte qu'il pouvait à présent s'approcher de Dieu avec une confiance enfantine, en lui disant « Abba, Père ! », et se réjouir, dans la clarté de la face de son Père céleste. La jeune dame avait suivi ce conseil et retrouvé par là la paix et la joie que sa foi lui procurait auparavant, tellement que depuis lors tout son bonheur est de vivre par la prière, l'intercession et l'action de grâces, dans la communion de son Dieu. J'ai maintenant à décrire mon séjour à Debra Damo, avant de raconter mon retour par l'Egypte en Europe. Debra Damo est un rocher isolé, qui s'élève perpendiculairement au-dessus d'un monticule. On aurait pu tailler un escalier en quelques rares endroits sur ses flancs, mais on ne l'a pas fait. A soixante pieds environ au-dessus de la vallée, à mi-hauteur du monticule, se trouve un endroit plat, où l'on s'arrête pour se faire hisser par les moines au moyen d'un ascenseur, c'est-à-dire d'une corde, jusque dans le couvent. L'on vous redescend par le même moyen. Je dois avouer que ce ne fut pas sans une assez forte appréhension, la première fois du moins, que je confiai le respectable poids de ma personne à cette corde tenue par la main des moines.
Voici ce que raconte la légende admise par les Abyssins : Frumentius, l'apôtre de l'Abyssinie au ive siècle, voulait bâtir un couvent sur le rocher de Debra Damo; mais, ne trouvant aucun moyen de l'escalader, il pria Dieu de lui venir en aide. Alors il vit un énorme serpent qui se glissait au haut du rocher perpendiculaire, et dont la tête reposait sur le sommet. Il se hâta de le saisir par la queue et fut ainsi transporté sur le rocher. De là son surnom de grimpeur, Aragaîvi. Il devint le patron du couvent, qui est bâti sur le sommet, et qui se compose de quarante maisons ou cabanes, habitées par cent vingt moines. Chaque cabane a trois habitants, dont l'aîné prétend ne s'occuper que d'intérêts spirituels ; le second pourvoit aux besoins matériels, et le troisième leur sert de domestique. A la mort de l'un d'eux son subordonné immédiat prend sa place. Ces moines affirment, et la chose est possible, que jamais une femme n'a mis le pied sur ce rocher.
Le sommet est un petit plateau, long d'un demi-mille et large d'un quart de mille anglais. J'y faisais chaque jour une promenade; sous mes yeux, au fond de la vallée, une troupe nombreuse de singes m'amusaient par leurs jeux et leurs grimaces. Ils étaient bien une centaine, qui venaient chaque jour s'ébattre pendant environ quarante minutes sur un espace de gazon, au pied du rocher. Ils arrivaient toujours en bon ordre, cinq ou six mâles des plus forts servant d'avant-garde, autant à l'arrière-garde et sur les côtés de la petite colonne; au centre, les jeunes et les femelles portant leur petits. Immédiatement au-dessous de l'endroit d'où je les observais, une roche plate, qui ne faisait pas saillie au-dessusâdu sol, mais qui se distinguait bien du gazon d'alentour, servait de préau à quarante ou cinquante petits singes, que leurs mères laissaient là gambader,
mais sans leur permettre jamais, quoiqu'elles mêmes s'éloignassent, de franchir la limite, la verte bordure de la pierre. Aussitôt les petits ainsi parqués, les mâles prenaient place dans toutes les directions à environ dix pas du rocher, puis ils appelaient par des signes leurs femelles, qui sur le champ venaient à eux. Alors ils s'éloignaient ensemble d'environ vingt pas, le mâle toujours en avant. A cette distance ils s'asseyaient et la femelle se mettait à son ouvrage, c'est-àdire à nettoyer de sa vermine son compagnon, qui lui témoignait son contentement en lui tapant à diverses reprises tout doucement sur l'épaule. La monogamie semblait régner parmi eux; cependant quelques mâles avaient deux ou trois femelles, qui leur obéissaient au premier geste. Chacun de ces polygames désignait par une petite tape sur la tête celle de ses femelles qui devait le suivre ; les délaissées, visiblement mécontentes, demeuraient en place les yeux baissés. Parmi cette troupe de singes quelques-uns n'avaient pas de femelle. Ils se tenaient à quatre ou cinq pas des négligées, et les regardaient, mais sans les toucher. Au bout d'un moment le bigame se souvenait de sa délaissée, et s'acheminait doucement vers elle ; mais, apercevant le rival envieux, il se précipitait sur lui. Celui-ci se tenait sur ses gardes, et échappait toujours. Alors l'autre revenait à sa compagne innocente, et la frappait de la main, mais ne la mordait jamais. Le temps étant écoulé, les mâles rentraient en rang, les femelles reprenaient leurs petits, et la troupe en bon ordre s'en retournait comme elle était venue. Je remarquai aussi que dans les chemins pierreux et difficiles c'étaient les mâles qui portaient les petits.
Au couvent les moines étaient presque tous prévenus contre moi et m'évitaient; bien peu avaient le courage de discuter avec moi. Trois ou quatre pourtant devinrent
véritablement mes amis, surtout le vieux moine chez qui je logeais. Il était doux, humble, pieux, j'allais dire saint. Il montrait un tel amour pour Dieu et pour la vérité, que je pouvais le considérer et l'aimer comme un frère, malgré ce que, à côté de cela, il y avait de superstition chez lui. J'aimais et j'estimais encore un autre moine, à cause de son humilité, de sa complaisance et de sa fidélité si grande, comparativement à son peu de connaissances. Voici ce qu'il me raconta: «Je vivais àAxum dans une assez belle position, heureux avec ma digne femme, lorsque, il y a quelques années, je tombai malade. Elle me dit alors : a Je ne puis pas te voir mourir avant moi ; je veux mourir à ta place. » Là-dessus elle prit une jeune poule, avec laquelle elle fit trois fois le tour de mon lit, et qu'elle tua ensuite sous mes yeux. Le même jour elle tomba malade, et le lendemain déjà elle mourait, tandis que de mon côté je me sentais en voie de guérison. Alors je fis vœu de ne plus revoir une femme. »
J'ai été moi-même témoin d'un pareil cas de mort par substitution. Un jeune homme plein de santé offrit de mourir à la place de son maître, qui était à toute extrémité. Au lieu de tuer une poule, il brisa un œuf. Deux jours après il était mort, et son maître, guéri. Ce jeune homme, c'était mon domestique, et c'est pour moi qu'il s'était sacrifié à mon insu. Je n'entreprendrai pas d'expliquer de tels faits, mais ils montrent à quel point les Abyssins comprennent l'esprit de sacrifice et de dévouement. Aussi ne fut-il pas difficile à mon ami, le moine ignorant de Debra Damo, de croire à la mort expiatoire de Christ.
J'eus à Debra Damo encore un autre sujet de joie. Deux jeunes gens de dix-sept et dix-huit ans, nommés Hadara et Kidan, que j'avais connus à Adigrat, vinrent me trouver pour me prier de les instruire. Je les avais autrefois blâmés
d'offrir leur culte et leurs prières à la vierge Marie, au lieu de les adresser à Dieu par Jésus-Christ. Mais il avait fallu des malheurs et des heures de détresse pour leur apprendre que ce n'est pas la vierge Marie, mais le Seigneur, qui exauce et qui délivre. Ces expériences leur avaient remis en mémoire mes exhortations, et ils étaient alors venus se rendre auprès de moi avec les quatre jeunes gens qui m'étaient restés. Des six que j'ai mentionnés plus haut, deux étaient retournés chez leurs parents. Hadara et Kidan avaient une grande confiance en moi, parce que c'était en suivant mon conseil d'invoquer le secours de Jésus, qu'ils avaient été délivrés de marchands d'esclaves, entre les mains desquels ils avaient eu le malheur de tomber. Ils étaient en outre très-avides d'instruction. Aussi étudièrent-ils avec un grand zèle le Nouveau-Testament, dont je leur remis à chacun un exemplaire. Leurs progrès dans la connaissance de la vérité furent très-remarquables. Néanmoins ce ne fut qu'au bout de deux ou trois mois qu'ils arrivèrent à une réelle conversion. Lorsque je quittai l'Abyssinie je les emmenai tous deux avec moi en Egypte.
Deux ou trois mois avant mon départ de Debra Damo je reçus la visite du plus savant Abyssin que j'aie rencontré, et qui s'appelait WaldaSelassia. Il avait fait un chemin de plus de trois cents milles anglais pour venir me trouver. Il me dit qu'il avait entendu parler des choses que je prêchais à Gondar, qu'il en avait été tellement préoccupé qu'il s'était décidé à venir me trouver, pour s'en entretenir avec moi. Et aussitôt il entama l'une de ces questions métaphysiques qui ont de tout temps divisé les penseurs. Suivant ma méthode de Gondar je répondis à ses questions en le ramenant sur le terrain pratique; mais il ne cessait de me contredire.
Un jour enfin j'appris que les fils de Saba Gadis avaient
fait leur soumission à Ubieh ; que dès lors, celui-ci régnant sur tout le pays du Tigré, l'ordre avait remplacé l'anarchie; et aussitôt je me préparai à me remettre en route.
A mon départ, le 27 novembre, les plus respectables d'entre les moines m'accompagnèrent jusqu'à l'endroit d'où l'on vous dévale en bas le rocher, plusieurs même se firent descendre avec moi. Avant de les quitter je les exhortai encore une fois à donner leur cœur à Jésus, et à se confier absolument en sa seule grâce. Tout à coup Walda Selassia se mit à pleurer, puis me dit en présence des moines : « En ce moment où tu nous quittes je veux te demander pardon de toute la peine que je t'ai causée. Après que tu eus quitté Gondar j'entendis parler des choses que tu y avais prêchées, et cela éveilla bien des préoccupations dans mon esprit et bien des doutes sur plusieurs points de notre doctriue. En venant ici mon principal but était d'entendre les arguments au moyen desquels tu soutenais ta doctrine en opposition à la nôtre. Je t'ai contredit de toutes mes forces, souvent même quand je me sentais intérieurement d'accord avec toi ; mais c'était afin de t'obliger à développer encore mieux tes arguments. Maintenant que tu nous quittes et que probablement nous ne nous reverrons plus, je veux être franc et sincère à ton égard. Tu as ouvert mes yeux. Je garde ta doctrine dans mon cœur; je me déclare ouvertement ton disciple. Tu es mon père. » En disant ces mots il recommença à pleurer et, après que je lui eus dit adieu et que je l'eus quitté, me retournant je le vis qui restait là tout en larmes, adossé au rocher.
Il parait que des doutes lui revinrent dans l'esprit plusieurs années plus tard, puisqu'en 1842, dix ans après nos entretiens de Debra Damo, il revint me chercher à Jérusalem. Là il apprit que j'avais séjourné l'année précédente
à Damas et dans le Liban ; il y alla à ma recherche. Il savait un peu d'arabe. Les gens de Damas lui dirent que les « Inglis » (Anglais) demeuraient aux Indes. Il s'y rendit, et ne m'y trouvant pas, il retourna en Abyssinie. Je n'eus pendant vingt ans aucune nouvelle de lui, jusqu'à ce qu'en 1861 le missionnaire Stern, au retour de sa première visite en Abyssinie, me dit qu'il avait rencontré Walda Selassia à Gondar, et que c'était le seul Abyssin vraiment converti qu'il connût.
De Debra Damo je me rendis à Behaad, où se trouvait le camp et l'armée d'Ubieh. Lorsque j'approchai de sa tente le soldat qui en gardait l'entrée me regarda d'un air courroucé, et mit bien de la lenteur à m'annoncer. Ubieh m'accueillit poliment au premier abord, mais bientôt il se fâcha et me dit d'un ton brusque : « Pourquoi ne t'es-tu pas rendu auprès de moi, lorsque par deux fois je t'ai envoyé mon invitation à Debra Damo ? » Les deux fils de Saba Gadis se trouvant présents, je lui répondis en les lui montrant : « C'est parce que ceux-ci sont mes amis et que tu étais alors leur ennemi. Maintenant que vous êtes reconciliés je suis heureux de te revoir. » Se tournant alors vers ses officiers, il leur dit : a Cet homme est le seul dans toute r Abyssinie qui dise la vérité. » A partir de ce moment il se montra très-favorable à mon égard, et me fournit bien des occasions de lui adresser quelque parole opportune. Quand je le quittai, il me remit trente écus comme argent de voyage.
De Behaad je passai par Senaféh, Adée, Kié et Halai. Là je rencontrai un chef schoho, que j'avais autrefois secouru et délivré à Massoua. Il s'offrit aussitôt par reconnaissance à me servir de guide et de protecteur à travers le pays sauvage des Schohos, bien qu'il eût à craindre pour lui-même la rencontre de quelques soldats d'une tribu voisine enue-
mie. Il nous conduisit, mes deux jeunes gens, Hadara et Kidan, et moi, par des sentiers détournés et épineux. A l'entrée de la nuit nous arrivions par Hamhamo dans la plaine. Pour notre gîte notre guide nous mena à l'écart, à quelque distance du chemin, dans des broussailles, où la crainte d'être découverts par des ennemis nous empêcha d'allumer du feu. Ayant marché depuis le lever du soleil, nous étions très-fatigués. Aussitôt couchés, nous voilà endormis. Mais bientôt un bruit me réveilla. C'était une hyène qui hurlait à quinze pas de distance de nous. Au moment où j'allais me lever pour la chasser, j'entendis, à la même petite distance de l'autre côté de nous, un léopard. Comme j'avais entendu dire qu'un léopard n'attaque pas un homme qui ne l'a pas aperçu, je me recouchai, me couvris la tête et me rendormis. Au matin, à mon réveil, l'hyène avait disparu, le léopard seul était encore à la même place. Il nous suivit, à environ cinquante pas de distance, jusqu'au lever du soleil. Le danger que nous avions couru n'était en réalité pas si grand, s'il est vrai, comme je l'appris plus tard, que le léopard et l'hyène se haïssent et se craignent à tel point, qu'ils peuvent rester deux ou trois jours auprès d'un cadavre, en face l'un de l'autre, sans oser s'y attaquer.
On m'a représenté dans des gravures seul entre ces deux bêtes féroces. L'erreur a pu provenir de ce qu'en certaines occasions, en racontant le fait ci-dessus, je n'avais parlé que de moi. Je le rectifierai donc en disant que nous étions quatre, sans compter mon mulet. Lorsque je retournai en Abyssinie deux ans après, on me dit qu'à ce même endroit un jeune homme avait été récemment tué par un léopard.
Le lendemain j'arrivai àMassoua. Je m'y trouvai engagé dans une périlleuse controverse avec quelques mahométans. En répondant à une allégation fausse de l'un d'eux, il m'é-
chappa de l'appeler un incrédule. J'aurais dû me servir de l'expression ghair-miémin ; mais, comme je n'avais plus parlé l'arabe depuis trois ans, je me trompai et j'employai le mot de kafir, expression qu'un chrétien ne peut employer vis-à-vis d'un musulman sous peine de mort. En effet, dès que cette expression fut sortie de mes lèvres, ils s'écrièrent tous ensemble : « Il a mérité la mort ! » Et, passant de la menace à l'exécution, ils me saisirent et me traînèrent à travers les rues, pour me jeter à la mer, tout en m'accablant d'injures. L'un d'eux entre autres disait que tous les chrétiens seraient jetés comme moi dans le feu de l'enfer. Là-dessus je me récriai si fort que je les obligeai à m'écouter. Les regardant fixement je leur demandai s'ils croyaient réellement ce que l'un d'eux venait de dire? Plusieurs répondirent: oui! Alors je leurs dis : « J'ai commis tout à l'heure une faute en appelant l'un de vous kafir, mais maintenant j'ai le droit de vous appeler tous des kofâr (pluriel de kafir), parce que vous ne croyez pas au Coran. Je leur citai un passage de la seconde Soura, que j'ai déjà eu l'occasion de mentionner précédemment, et qui permet positivement aux Sabéens et aux chrétiens, à tous ceux qui croient en Dieu et qui font des bonnes œuvres, d'espérer le paradis. Ils me répondirent par l'échappatoire ordinaire, et continuèrent à m'entraîner. Mais nous rencontrâmes un scheik savant, en grand renom de sainteté. L'interpellant par ses noms et ses titres je lui demandai s'il était vrai que ce passage ait été supprimé. « A Dieu ne plaise ! » répondit-il. Alors je le priai de nous en donner l'interprétation. « Ce passage, dit-il en souriant, signifie que tu peux, toi aussi, être sauvé. » Ayant entendu cela mes persécuteurs me laissèrent, et c'est ainsi que le Seigneur me délivra de leurs mains.
Le jour suivant je m'embarquai pour Djidda, sur une barque dont le chargement consistait en cruches remplies de beurre fondu et en passagers abyssins et nègres faisant le pèlerinage de La Mecque. A chacun de ces passagers, ainsi qu'à mes deux jeunes gens et à moi, était assigné un espace d'environ cinq pieds de long sur deux de large, entre ces pots ou cruches de beurre. L'unique cabine était occupée par le gouverneur de Massoua et sa femme. Nous restâmes vingt-et-un jours dans cette position gênante, exposés aux ardents rayons du soleil. Un calme plat nous retint sept jours en face de l'île de Dahlak. La nuit je ne pouvais pas dormir ; car dès que je commençais à sommeiller, je sentais sur mon corps le poids des jambes de trois ou quatre de mes voisins. Mais le pire était, pour ma peau trop sensible, la quantité de vermine que m'amenait ce voisinage. Un soir un orage éclata, accompagné d'une pluie abondante. Mes habits en furent complètement trempés et la nuit était fraîche, car c'était en décembre.
Cependant ma position avait d'autres inconvénients plus graves encore. Les natifs de Massoua et de l'Arabie haïssent les chrétiens. Les matelots avaient entendu quelquefois ma controverse et me voyaient de mauvais œil. Non seulement ils se moquaient de moi; mais encore, quand ils allaient et venaient sur le pont, où les passagers étaient couchés parmi les pots, ils se faisaient un malin plaisir de marcher sur moi, en ajoutant des excuses ironiques des plus blessantes. Ils me causèrent ainsi à la poitrine et en plusieurs endroits du corps des meurtrissures douloureuses. J'étais entièrement en leur pouvoir. Malgré tout cela je ne perdis pas ma bonne humeur. J'étais d'autant plus heureux que je me réfugiais d'avantage au pied du trône de la grâce, et que je pouvais sincèrement prier pour ces pauvres igno-
rants. La reconnaissance aussi remplissait mon cœur quand je pensais que trois ans auparavant j'avais fait en sens inverse ce même voyage, souffrant d'une cruelle maladie, tandis qu'à présent j'étais en bonne santé.
Enfin le 2 janvier 1833 nous abordâmes à Djidda, où je rencontrai les officiers d'un navire anglais. Occupés à mesurer la côte dans les environs de Massoua, ils avaient entendu parler de moi et m'avaient cherché pour me ramener avec eux à Djidda; mais nous ne nous étions pas rencontrés. Eux avaient fait le voyage en quatre jours. Ils furent tous très-obligeants envers moi, en particulier le lieutenant, M. Powell.
A Djidda, mon ancien hôte, Moallem Yousouf, qui dans l'intervalle avait été nommé consul anglais, me reçut amicalement, ainsi que mes deux jeunes Abyssins. Il avait mérité sa nomination à ce poste par les services qu'il avait rendus. Un navire anglais ayant fait naufrage près de Souakin, les habitants de cette localité, le gouverneur en tête, étaient venus piller les naufragés. Mais Moallem Yousouf apprenant cela avait contraint le gouverneur de Djidda de mander son subordonné de Souakin et de le punir, d'abord par la bastonnade, puis en le faisant conduire les mains liées dans les rues de Djidda, à côté d'un huissier qui criait : « Telle est la punition que l'on infligera à quiconque fera du mal à un Anglais. » Je trouvai les gens beaucoup plus polis qu'ils ne l'étaient trois ans auparavant.
Durant mon séjour de plus d'un mois à Djidda j'eus fréquemment l'occasion de m'entretenir sur des sujets religieux avec des scheiks de La Mecque. Je les trouvai beaucoup plus instruits, même en histoire, que tous ceux que j'avais rencontrés en Egypte et en Syrie, et beaucoup plus avides d'instruction. Cependant ils se fâchaient contre moi lorsque
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dans nos discussions ma conscience m'obligeait à signaler quelque stupidité, quelque grossière erreur ou immoralité du Coran et de Mahomet.
J'avais trouvé dans la maison du consul un volume de Feuilles des Missions, où l'on racontait plusieurs conversions de jeunes gens. Cette lecture fut un vrai régal pour moi. J'en traduisais chaque jour quelque chose pour mes deux Abyssins. Un jour, après avoir entendu le récit d'uue conversion frappante, ils se retirent dans leur chambre, puis l'un d'eux dit à son camarade : « Si ce que nous venons d'entendre est la conversion véritable, nécessaire pour le salut, et je sens que c'est cela parce que c'est ainsi que la Parole de Dieu nous la présente, alors je ne suis pas converti. » L'autre répondit: « C'est bien aussi ce que je pense quant à moi-même. » Ils se mirent alors à pleurer et à sangloter ensemble. Je les entendis pleurer, et je vins leur demander ce qu'ils avaient. Au bout d'un moment, lorsqu'ils purent parler, ils me dirent : « Nous ne sommes pas convertis, et nous ne savons que devenir » A partir de ce jour je m'efforçai plus spécialement de les amener à Jésus, en les éclairant de la lumière de l'Évangile.
Le 6 février 1833 je quittai Djidda sur un bateau à vapeur, qui avait pour capitaine M. Wilson. De Suez j'arrivai au Caire le 16 février, ayant chevauché un jour et demi. J'avais dû laisser à Djidda mes deux jeunes gens, jusqu'à ce qu'ils y trouvassent l'occasion de s'embarquer sur un paquebot arabe pour venir me rejoindre. L'attente et le long voyage de plus de quarante jours jusqu'à Suez leur furent en bénédiction; ils avaient trouvé le Sauveur; un nouveau jour s'était levé pour eux, et à sa clarté ils étudiaient la Parole de Dieu avec une joie croissante. Ils étaient cette fois vraiment convertis.
Le fait suivant donnera la preuve de la réalité du changement qui s'était opéré en eux. Lorsque je partis du Caire pour retourner en Europe, je les remis tous deux au missionnaire Isenberg. Ils étaient à la fois ses domestiques et ses élèves dans l'étude de la langue aniharique. Quelques jours après leur entrée à son service ils rencontrèrent dans les rues du Caire l'homme qui s'était emparé d'eux par ruse et les avait vendus comme esclaves à Massoua. Ce malheureux se trouvait dans une profonde misère. Mes deux jeunes Abyssins, au lieu de se venger en se réjouissant de son malheur, non seulement lui pardonnèrent, mais encore ils se chargèrent de son entretien jusqu'à sa mort, et employèrent à cet usage durant toute une année leurs très-modiques gages. Il mourut repentant et croyant. L'un d'eux, Hadara, m'accompagna avec ma famille à mon second retour d'Abyssinie en Europe. Il se montra en tout et jusqu'à la fin le chrétien le plus sincère, le plus humble et le plus zélé que j'aie connu. Il mourut à Beuggen en 1838 dans une paix joyeuse. Kidan fut envoyé en 1841 comme colporteur biblique à Godjam. J'appris plus tard qu'il était mort en paix à Djidda.
Pendant plus de deux mois que je passai au Caire je m'occupai surtout à compléter le journal de mes trois années de séjour en Abyssinie.