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CHAPITRE III

Premier voyage missionnaire en Palestine et en Egypte.

(1826-1829) Quelques jours après nos adieux, cinq d'entre nous partaient pour Malte ; Kugler et Kruse s'y rendaient par mer, tandis que Muller et Lieder traversaient le continent. Ces derniers passaient par la Suisse, dans l'intention de s'y marier. Comme ils ne savaient pas le français, je leur fus adjoint pour traverser la France. Nous nous arrêtâmes deux jours à Paris, où j'eus le bonheur de revoir mes amis Galland, Fr. Monod, Marc Wilks et d'autres, à ma grande édification. Au moment de quitter Paris, une lettre nous arriva de M. Blumhardt, directeur de la maison des Missions de Bâle, qui nous conseillait de nous rendre directement deParis à Marseille, sans passer par Bâle, par la raison, nous disait-il, que le comité des Missions de Bâle n'approuvait pas le mariage des missionnaires. Mais notre place était payée; la lettre arrivait trop tard; nous devions continuer notre route par Bâle. Peu après notre arrivée nous fûmes appelés devant le comité, qui nous accueillit avec une certaine froideur. Après un silence solennel, le cher pasteur von Brunn, président du comité, prit laparole et pendant tout une demiheure, parla contre le mariage en général, et contre le ma-

liage des missionnaires en particulier. Etant désintéressé dans cette question, je pouvais juger impartialement son discours. Je trouvai en effet que plusieurs de ses raisons contre le mariage des missionnaires étaient valables, au moins pour les commençants, qui n'ont pas encore fait leurs preuves. Mais le pasteur von Brunn ayant laissé de côté ce qu'il y avait à dire en faveur de tels mariages, il ne réussit pas à convaincre mes deux amis. D'ailleurs ses griefs contre le mariage semblaient trop tirés de son expérience personnelle, sa femme lui ayant causé durant de longues années bien des déboires. Son discours donc, au lieu de détourner mes deux amis de leur mariage, n'aboutit qu'à leur faire prendre en pitié M. von Brunn et le sien. Le bon vieillard ayant fini de parler, s'adressa à moi et me demanda quelles étaient mes pensées à cet égard. Je lui répondis d'un ton assez dégagé : « J'ai accompagné mes amis à travers le continent en qualité d'interprète ; je ne songe point quant à moi, et pour le moment, à me marier. » Sur cela les membres du comité se regardèrent avec surprise. Je ne comprenais pas pourquoi. Mais on me dit plus tard que ces messieurs m'avaient cru fiancé depuis longtemps, en dépit des règles de la maison. Je les rassurai, en leur disant que j'étais entré dans la maison des Missions fermement résolu à ne songer au mariage qu'après plusieurs années de service actif dans la mission. Quant à mes deux amis, ils s'en tinrent, comme cela arrive en pareil cas, à leur opinion.

Après avoir fait visite à mes connaissances de Baie, je me rendis à Crémine, chez mes parents, pour passer auprès d'eux le reste du temps qui nous était accordé pour la Suisse (de décembre 1825 à janvier 1826). Je fis là une expérience qui plus tard m'a été bien utile.

Une sorte de réveil religieux s'était produit sans éclat dans la contrée avoisinante, et je parcourais ces villages pour y tenir des réunions et y visiter les nouveaux convertis. Je ne rentrais d'ordinaire à la maison qu'à une heure très-tardive, et cela inquiétait ma mère ; car l'hiver était rude et des loups rôdaient dans le voisinage. Un matin, à mon départ, ma mère me dit affectueusement : « Ne rentre plus si tard ; si tu es retardé, passe la nuit chez des amis.» Mais ce conseil me parut trop craintif. Ce même jour je me mis en route pour la maison encore plus tard que les autres fois. Comme je cheminais, entre onze heures et minuit, dans un sentier écarté sur la lisière d'un bois, j'aperçus à une certaine distance devant moi quelque chose qui ressemblait à un homme. Je toussai pour attirer son attention, mais l'objet s'éloigna. A ce moment j'arrivais à un fossé de douze à quinze pieds de large. Lorsque j'en fus remonté et que je pus de nouveau voir devant moi, il n'y avait partout que de la neige. Seulement on apercevait un sapin entre le sentier et la forêt. Je supposai que l'être que j'avais vu, et que je ne retrouvais pas , s'était caché derrière cet arbre, pour essayer de me faire peur quand je passerais. J'allai donc droit à l'arbre, cherchant et regardant derrière et dans ses branches ; mais rien ! Alors l'idée me vint que ce que j'avais vu pouvait bien être un loup. Je me rappelai le conseil que m'avait donué ma prudente mère, et , les remords de ma conscience aidant, je fus saisis de frayeur à la pensée qu'un loup pouvait se trouver à quelques pas de moi. J'arrivai ainsi à un endroit où mon sentier suivait le fond d'un étroit ravin, bordé des deux côtés par des broussailles, qui retombaient en voûte au-dessus de ma tête. Hé bien! moi qui plus tard ai rencontré sans peur des lions, des boas, des léopards, des crocodiles, des

hyènes, je marchai le long de ce sentier pendant un quart d'heure en tremblant, à cause d'un misérable loup. De fait, la vraie cause de ma crainte ce n'était pas cette bête, mais plutôt ma conscience, qui me reprochait d'avoir désobéi à ma mère. Dès lors je compris que, d'une manière consciente ou inconsciente, le péché est la seule cause de la peur; car « l'amour bannit la crainte ». Le lendemain on retrouva près du dit sapin les traces d'un gros loup.

Le 30 janvier 1826 je quittai Berne avec mes deux amis, Muller et Lieder, et en outre madame Müller. Nous nous dirigions sur Malte. Notre voyage fut long et ennuyeux, sauf le premier jour à Lausanne, où nous passâmes une délicieuse soirée avec quelques frères persécutés et brûlants d'amour.

Dans ce temps-là il n'existait ni voiture postale, ni aucun moyen régulier de transport entre Genève et Marseille. Il fallut passer un contrat avec un voiturier de Lausanne, qui s'engageait à nous transporter en douze jours à Marseille. Il nous amena par Genève et la Savoie jusqu'à Grenoble. Déjà à la frontière savoisienne nous avions été dépouillés de tous nos livres et de nos traités, que, malgré toutes nos instances, l'on avait renvoyés à Genève ; après quoi seulement nous avions pu traverser la Savoie. A Grenoble ce fut pis encore. Sous prétexte que nos papiers n'étaient pas en règle, — et pourtant ils avaient été visés à Berne par l'ambassadeur français, — nous fûmes arrêtés, et nous avions la perspective de passer là au moins une quinzaine de jours, surveillés sinon détenus par la police. Ce n'était toutefois qu'une manœuvre, employée pour tirer de nous quelque argent; car au bout de trois jours nos passe-ports nous furent rendus. Nous arrivâmes donc à Marseille après quinze jours de voyage, au lieu de douze.

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Il nous fallut attendre là un mois entier, jusqu'à ce qu'il se présentât une occasion de nous embarquer pour Malte. Long et triste mois, car nous ne parvînmes pas à rencontrer quelqu'un qui cherchât Dieu et qui se préoccupât de son salut. Pourtant les négociants de la maison Imer et frères, auxquels nous avions été recommandés, se montrèrent fort obligeants envers nous. Dieu récompensa leur charité en attirant à lui plus tard plusieurs de leurs enfants, dont il fit des instruments de bénédiction. J'entrai en relation avec les deux pasteurs protestants. L'un était rationaliste, l'autre orthodoxe, mais sans vie. J'eus plusieurs discussions avec le premier, en présence de personnes qui devinrent ensuite croyantes pour la plupart. Ce pasteur se fâchait souvent contre moi. Quelques personnes lui ayant un jour exprimé leur désir de m'entendre prêcher dans son temple, il répondit avec des jurements qu'il ne le permettrait jamais. Quelques années plus tard il avait détruit sa réputation et devait quitter Marseille.

Après avoir attendu en vain pendant un mois un vaisseau qui partît pour Malte, nous nous embarquâmes sur un bâtiment français se rendant à Messine. Nous espérions trouver là une occasion de continuer notre route. La navigation fut lente, et ce qui nous la rendait presque insupportable, c'était une malpropreté à laquelle nous n'étions pas encore accoutumés. Un vent faible nous amena en cinq jours près de la Corse. Mais le soir du cinquième jour, comme nous étions à table sur le pont, un violent et subit coup de vent d'est secoua notre vaisseau, renversa à terre la moitié de notre société avec le potage, les assiettes et les bouteilles. A peine fûmes-nous relevés, que le mal de mer nous prit. Alors, les vagues commençant à balayer le pont, les passagers furent renvoyés dans la cabine, et la

porte fut fermée. Eu montant le lendemain matin sur le pont, je m'aperçus que nous étions poussés avec une grande vitesse vers l'ouest; le soir nous abordions à Toulon ! Quatre jours après, le vent d'est étant tombé, nous nous remîmes en mer et navigâmes durant cinq jours. Au matin du sixième jour le vent reprit avec cette force modérée qui plaît aux marins anglais; mais nos marins français se réfugièrent dans le port de Gaëte, où on nous mit en quarantaine, c'est-à-dire qu'on nous retint là douze jours, sans nous permettre ni de descendre à terre ni de lever l'ancre. Impatientés, nous envoyâmes par un exprès une requête au roi de Naples, qui nous accorda comme une faveur la permission de continuer notre route. Il y avait du louche dans ces lenteurs. Elles éveillèrent en nous le soupçon que nos matelots faisaient de la contrebande, mais la chose ne pût être éclaircie. En trois ou quatre jours nous atteignîmes Messine, où nous eûmes à subir de nouveau sept jours de quarantaine. Après quoi pleine liberté nous fut accordée de visiter cette belle ville. Une chose nous y affligea profondément, savoir l'immoralité de ses prêtres et le sort de leurs ouailles.

Enfin une barque maltaise s'offrit à nous conduire à Malte , mais elle était si petite que les cinq passagers (un anglais s'était joint à nous) s'y trouvaient bien serrés. La pauvre dame Müller surtout me faisait pitié. Mais elle était heureuse de sentir que le Seigneur était avec nous dans la barque. Le premier soir on jeta l'ancre dans le voisinage d'un hameau de pêcheurs maltais. Un beau clair de lune m'engagea à me rendre dans une de leurs huttes, où j'essayai de m'entretenir avec ces pauvres gens. A peine m'étais-je assis, que la hutte se remplit d'hommes et de femmes avec lesquels je passai une heure agréable. Mon peu

d'italien s'était trouvé suffisant pour me faire parfaitement comprendre de ces gens simples, heureux de m'entendre parler de l'amour de Dieu et de ce que Christ a fait et a souffert pour notre rédemption. Deux jours plus tard nous abordâmes à la pointe qui se trouve au nord-est de Gozzo. Le vent y était si fort, qu'après un jour d'arrêt il fallut côtoyer le rivage, pour arriver le jour suivant à la baie de S.-Paul. Cet endroit passe pour être celui-là même où l'apôtre fut jeté par le naufrage. La nuit y fut calme, et pendant la soirée nous nous entretînmes de l'apôtre des Gentils, des voies de Dieu et de sa fidélité envers ses serviteurs. Nous atteignîmes La Valette le lendemain, quarante-neuf jours après notre départ de Marseille.

Nous n'étions pas au bout de nos tribulations. Débarqués à un endroit appelé Nix Mangiare, il nous fallut d'abord subir une sorte d'enquête sur nos personnes, notre lieu d'origine, notre voyage, nos projets, etc. Nos passeports furent réclamés et examinés pendant un temps qui nous parut bien long, exposés comme nous l'étions à l'ardeur du soleil. Autour de nous une foule de mendiants maltais nous remplissaient les oreilles de ce cri : « Nix Mangiare ». Après l'examen de nos passe-ports on nous demanda si nous connaissions dans la ville quelqu'un qui voulût se rendre notre caution, parce qu'autrement l'entrée nous en serait refusée. Nous répondîmes que M. le pasteur Jowett nous servirait de caution; on nous ordonna de le faire chercher. A notre grande joie, et bien plus promptem ent que nous n'avions osé l'espérer, le cher M. Jowett arriva. C'était notre délivrance. Mais pour moi ce fut une joie particulière de me sentir, dès le premier instant, uni à lui de cœur et d'âme. En quelques jours cette affinité d'esprit se trouva transformée en une amitié impérissable.

A notre arrivée à Malte, on nous apprit que le frère Kugler ainsi que M. et Mme Kruse, arrivés d'Angleterre par mer, étaient déjà repartis et en route pour Alexandrie. M. et Mme Muller et M. Lieder les suivirent quelques jours après. Je fus retenu quatre mois à Malte. M. Jowett avait fait traduire en arabe des traités, dont je devais corriger les épreuves. Ce fut mon occupation journalière. Elle était monotone, mais en compensation je jouissais de la famille de M. Jowett, chez qui je logeais.

Le culte anglais officiel, qui avait lieu dans la maison du gouverneur, me laissant froid, j'assistais d'ordinaire à celui des méthodistes ; et, comme je n'avais pas encore reçu à cette époque la consécration épiscopale, je prêchais souvent dans leur chapelle. C'est là que j'appris à connaître le Dr Rule, connaissance que je renouvelai avec beaucoup de joie àPlyniouth, quarante-et-un ans plus tard. M. Jowett n'avait pas l'autorisation de prêcher; il tenait seulement de temps en temps des réunions dans sa famille; mais ces réunions n'étaient fréquentées que par des membres de l'église méthodiste, des gens qui ne trouvaient pas d'édification au culte anglican tel qu'il se célébrait alors.

Un jour on vint me prier de visiter un pauvre malade maltais, anxieux au sujet de son salut. Il avait passé plusieurs années en France, où il avait pu entendre quelque chose des vérités évangéliques. Il ne les comprenait toutefois que bien peu. Une seule chose était claire pour lui, c'est que l'église romaine est un système d'erreurs. Aussi ne voulait-il pas qu'aucun prêtre maltais l'approchât. En revanche il avait exprimé le désir d'être instruit par un pasteur évangélique. Des deux pasteurs établis dans l'île et des trois missionnaires qui s'y trouvaient occasionnellement, aucun ne connaissait la langue maltaise. On me de-

manda de lui parler en français, langue qu'il comprenait assez bien. Je le visitai deux ou trois fois chez lui, et le trouvai ignorant, mais conscient de son état de péché et désireux d'apprendre comment il pouvait être sauvé. Je m'efforçai d'affermir sa conviction de péché et de l'amener à Christ, le sauveur des pécheurs. Bien que ses facultés intellectuelles fussent très-restreintes, il saisissait avec une simplicité enfantine les vérités du salut. Quelques jours après ma première visite, on le transporta à l'hôpital, où je le visitai journellement. Lorsqu'il sentit approcher sa fin, il rendit témoignage de sa foi évangélique devant plusieurs personnes, en exprimant aussi le vœu d'être enterré comme protestant. Le bruit de cette conversion se répandit bien vite dans La Valette et les villes voisines. C'était, à ce que je crois, le premier maltais qui mourait protestant. A cette nouvelle les prêtres en émoi annoncèrent aux foules que le diable viendrait à la mort de ce malheureux, enlever non seulement son âme mais aussi son corps. Comme j'étais étranger, un pasteur des Indépendants fut appelé pour présider à l'inhumation. Tout devait se passer régulièrement et sans bruit. Mais des gens avaient été placés, paraît-il, en observation dans le voisinage de l'hôpital. Car au moment où on apportait le cerceuil dans lequel devait être déposée la dépouille mortelle, un cri partit, et aussitôt la porte de l'hôpital se trouva entourée d'une foule menaçante, qui s'attendait à voir le diable emporter le cadavre. Le gouverneur dut envoyer un détachement de soldats pour protéger le cortège funèbre. Mais il fallut se hâter; car la foule grossissait et sa fureur augmentait. Des milliers vociféraient, juraient et jetaient des pierres. Plusieurs soldats furent blessés et les fenêtres des maisons habitées par des protestants anglais furent brisées. Lorsqu'au milieu

d'un vacarme croissant, le cercueil fut sorti de la porte de la ville , cette porte fut fermée et la foule excitée resta dans la Strada Reale et les rues avoisiuautes. Un renfort de soldats fut envoyé pour prévenir si possible un plus grand mal. J'étais seul à la maison; M. Jowett et sa famille étaient à la campagne. Je me rendis chez le pasteur méthodiste, où je trouvai plusieurs personnes en grande agitation et détresse. La maison était gardée par des soldats. Mon intention était de faire seulement une visite; mais dans l'intervalle, la populace avait reliué de devant la porte fermée de la ville et rempli toutes les rues autour de la maison où nous étions, de sorte qu'aucun de nous n'osa s'aventurer à en sortir, si ce n'est après minuit, et encore avec une escorte de soldats. Le lendemain tout était rentré dans l'ordre.

Mais mon travail à Malte était terminé, et le moment était venu de rejoindre mes frères à Alexandrie. J'appris qu'un voilier maltais, probablement le seul qui pour le moment dût s'acheminer du côté d'Alexandrie, s'apprêtait à lever l'ancre. Je me rendis auprès du propriétaire du vaisseau pour prendre ma place. Le prix était modéré, et nous fûmes bientôt d'accord. Mais, tandis que je lui comptais l'argent, des personnes présentes lui soufflèrent à l'oreille quelque chose qui l'inquiéta visiblement. Se tournant vers moi, avec un visage sévère , il me dit : « Je ne puis pas vous permettre de monter sur mon vaisseau, i — « Et pourquoi? demandai-je; n'êtes-vous pas convenu avec moi de ce prix ? » — « Oui, répondit-il, et je n'aurais du reste rien à objecter. Mais je viens d'apprendre que vous avez pris part à la conversion de cet homme qui a été récemment la cause de ce grand tumulte. Plusieurs Maltais ont déjà pris leurs places sur mon vaisseau, je craindrais que

pendant la traversée votre vie ne fût en danger, et j'en serais responsable. » — « Cela ne fait rien, lui dis-je. Je dois arriver sans retard en Egypte, et je n'ai pas d'autre moyen que votre vaisseau. Soyez un homme et tenez-vousen à notre accord. Je ne crains rien, parce que Dieu me protégera. » Après un instant de réflexion, il reprit: «Hé bien! je ne change pas volontiers ma parole; mais n'oubliez pas que je décline toute responsabilité à votre égard. Si vous voulez me promettre de n'entamer à bord aucune conversation religieuse, je consentirai à vous embarquer.» — «Une telle promesse, répondis-je, serait de l'infidélité envers Dieu, mon maître ; je ne puis pas vous la faire. Mais je puis vous promettre d'éviter dans ma conversation tout ce qui pourait blesser un homme raisonnable. » Après qu'il se fut encore entendu avec quelques-uns de ceux qui étaient là et qu'il les eût pris à témoin, il me dit : « C'est bien! je compte sur votre promesse; trouvez-vous à bord tel jour. »

Ce jour venu, après un cordial adieu à M. Jowett, à sa famille et à quelques amis chrétiens de Malte, je me rendis à bord, non sans quelque inquiétude. En arrivant sur le pont, je me trouvai en face de quatre officiers, qui étaient comme moi des passagers de cabine. C'étaient un colonel français débauché, un sombre capitaine espagnol et deux frivoles lieutenants italiens; tous quatre incrédules déclarés. Lorsque j'arrivai près d'eux, ils se regardèrent d'un air qui voulait dire : voici justement celui dont nous parlions. Ils gardèrent cette attitude à mon égard pendant plusieurs jours, chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble. Mais quand je les rencontrais séparément, non seulement ils étaient polis, mais encore ils me permettaient d'exposer devant eux quelqu'une des vérités du salut. Outre ces mes-

sieurs, douze à quinze Maltais, avec un moine à leur tête, complétaient le nombre des passagers. Les Maltais étaient moins polis que les officiers. Dès qu'ils me voyaient, ils témoignaient par toute sorte de grimaces leur horreur pour ma personne; ils crachaient sur l'hérétique et montraient par des gestes que leur désir aurait été de me jeter par-dessus bord. Tous les matins, durant six jours, et pendant la journée chaque fois que je passais près de l'endroit où ils se tenaient, ils renouvelèrent leurs avanies. En revanche , le capitaine et le pilote étaient polis et presque aimables envers moi. Dans cet entourage ma consolation était la prière et une communion d'autant plus intime avec mon Dieu ; si intime, que je pus goûter avec un inexprimable bonheur la certitude de sa présence et de son amour, sur ces mêmes eaux sur lesquelles il avait montré à son fidèle serviteur Paul son amour et sa fidélité. Oh ! je priais Dieu ardemment de faire de moi un de ses instruments bénis, afin qu'un jour je pusse redire aussi : j'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi (n Tim. iv, 7.)

Dans la nuit du sixième au septième jour de notre traversée, je fus réveillé vers minuit par un cri d'effroi perçant, poussé sur le pont. Je montai de ma cabine pour voir quelle en était la cause. Les quatre officiers étaient debouts, stupéfaits, devant l'entrée de leurs cabines. Aucun d'eux ne paraissait en état de répondre à ma question sur ce qui était arrivé. A quelques pas de nous le moine était couché sur le plancher, dans une angoisse mortelle, à peine capable de balbutier le nom d'un de ses saints, tandis que les autres Maltais, pour obtenir du secours, criaient de toutes leurs forces à tous les saints dont ils pouvaient se rappeler les noms. Aucun d'eux ne pouvait me dire ce qui était arrivé.

Enfin je vis les matelots puiser avec précipitation de l'eau de la mer, à la voix du pilote qui les encourageait. J'interrogeai celui-ci : « Le feu, me répondit-il, a éclaté près du dépôt de poudre, et nous sommes en grand danger. » Je lui demandai si je pouvais aider. « Non, répondit-il, il n'y a point de place en-bas pour travailler et puiser de l'eau. » Je compris toute la grandeur du péril lorsqu'on me dit que notre navire, à cause des pirates grecs, (c'était le moment de la révolution de Grèce) portait un cargaison de poudre. Chaque minute pouvait être notre dernier instant, car nous n'avions pas de chaloupe à notre disposition. Voyant que je ne pouvais parler à personne à cause des cris des Maltais, je descendis dans ma cabine et me remis entre les mains de Dieu. Je pus le faire avec une grande joie, précisément parce que les jours précédents la conduite de mes compagnons de route m'avait poussé davantage à la prière et à chercher la communion de mon Sauveur. Enfin on réussit à éteindre le feu, et les passagers retournèrent prendre du repos.

Au matin, lorsque je montai sur le pont, les quatre officiers, au moment où je passais devant eux, se levèrent et s'inclinèrent respectueusement. C'était pour moi un fait dont la signification m'échappait. Mais quel ne fut pas mon étonnement, lorsque je passai près du moine et des Maltais ! Tous se levèrent et me saluèrent respectueusement. Ils n'avaient plus rien de leur précédente attitude. Je me promenai longtemps sur le pont, et chaque fois que je passais près d'eux, ils me faisaient place, au lieu de me barrer intentionnellement le passage comme ils le faisaient les autres jours. Comme je cherchais en vain à m'expliquer ce changement, je remarquai que le moine, à plusieurs reprises, s'avançait de quelques pas vers moi, puis retournait

à sa place. Enfin, il s'avança résolument et me dit : « J'aimerais vous adresser une question. D'où vient que, tandis que nous étions cette nuit, les officiers aussi bien que nous, dans une angoisse mortelle, en face de la mort imminente, dans l'incendie du navire, vous étiez si calme et sans aucune frayeur? » Je lui répondis en cherchant à lui présenter quelques-unes des vérités du salut. « Je crois, lui dis-je, que Jésus-Christ est venu pour moi, que je suis au bénéfice de sa vie et de sa mort, et que pour l'amour de lui Dieu m'a pardonné mes péchés et m'a adopté comme son enfant. Assuré que si je mourais il me recevrait auprès de lui dans la vie éternelle, je n'ai aucune raison de craindre la mort. » Il reçut fort bien ma réponse et la traduisit à ses compagnons maltais, qui ne comprenaient par l'italien.

Pendant le reste du voyage il profita de toutes les occasions pour s'entretenir avec moi, et je pus lui annoncer l'Évangile. A ma grande joie, je l'entendais souvent traduire aux Maltais ce que je venais de lui dire. Lorsqu'il me quitta à Alexandrie pour se rendre à Jérusalem, il me demanda de prier pour lui. Me trouvant moi-même l'année suivante dans cette ville, j'appris qu'il y était mort peu de temps après son arrivée.

Après cette nuit de péril, les officiers italiens, toujours polis mais toujours également hostiles à la Parole de Dieu, s'abstinrent du moins de tourner les choses saintes en dérision devant moi. Le capitaine espagnol, par contre, se montrait plus sérieux et plus disposé à recevoir l'Évangile. Mais il était d'une extrême ignorance, à l'égard même des faits les plus élémentaires de l'histoire biblique. Et pourtant, on peut dire qu'il avait à sa manière souffert pour la Bible. Un Nouveau Testament (qu'il n'avait jamais ouvert, il l'avouait avec regret) avait été trouvé chez lui.

Cela avait suffi pour que l'Inquisition le fît mettre en prison. Comme il ne savait, ou ne voulait pas dire par qui ce livre avait été introduit dans sa maison, on le fit murer dans son cachot, n'y laissant qu'une ouverture, par laquelle on lui mettait dans la bouche une fois par jour du pain et de l'eau. Il s'attendait à y mourir de faim, lorsqu'éclata la révolution de 1820, qui délivra tous les captifs. Dès lors il avait haï le christianisme, auquel il attribuait cette cruauté de l'Inquisition. Mes entretiens firent sur lui, je le crois, une bonne impression. Mais nous nous quittâmes à Alexandrie, et je ne le revis jamais.

D'Alexandrie, où nous arrivâmes le 20 août 1826, nous avions l'intention de nous rendre, mon collègue Kugler et moi, directement en Abyssinie. Mais nous fûmes arrêtés plus de trois ans en Egypte. Nous en profitâmes pour faire un voyage de six mois en Palestine. Ce qui nous empêchait de partir pour l'Abyssinie, c'étaient les difficultés du voyage. Notre patience fut mise là à une rude épreuve.

L'entrée en Abyssinie par Massoua était interdite aux Européens. Plusieurs voyageurs célèbres avaient dû sur cette voie rebrousser chemin. Aussi nous avait-on conseillé, à notre départ d'Angleterre, de tenter la route par la Nubie. Mais nous apprîmes enEgypte que les Arabes deShindy, après le meurtre d'Ismaïl Pacha, fils de Mohamed Ali, s'étaient réfugiés dans les montagnes qui bordent la frontière de l'Abyssinie, et ne laissaient passer aucun blanc. Je raconterai plus tard comment la Providence nous ouvrit le chemin de l'inhospitalière Massoua.

Pour comble de déception, il se trouva que je ne pouvais ni comprendre les natifs égyptiens, ni me faire comprendre d'eux, d'abord à cause de ma mauvaise prononciation, et aussi parce que la langue du Coran, dont je me servais,

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n'était comprise que des lettrés. Les quatre missionnaires qui étaient arrivés en Egypte quelques mois avant moi me servaient d'interprètes, quoiqu'ils n'eussent pas comme moi commencé l'étude de l'arabe en Europe. Ils avaient appris cette langue par l'usage. Mais bientôt je remarquai de quelle importance est, pour la connaissance d'une langue, l'étude de la grammaire, et la lecture des ouvrages littéraires de cette langue. Car une fois que je me fus rendu maître de l'argot populaire et que j'eus un peu appris à connaître le génie de ce peuple, alors ces mêmes missionnaires me demandèrent à leur tour de leur servir d'interprète pour des discours plus considérables. Au bout d'un an je commençai des cultes réguliers, qui réunissaient de trente à quarante personnes, et où je parlais l'arabe presque aussi couramment que ma langue maternelle.

Après avoir passé quelques jours à Alexandrie, je partis avec Kugler et Lieder pour le Caire, où je demeurai jusqu'à la fin de janvier 1827. J'ai peu de chose à raconter de ce temps-là. Le chemin de l'Abyssinie nous étant fermé, nous nous mîmes à la recherche de quelqu'un qui pût du moins nous en enseigner la langue, l'amharique. Après de longues recherches nous trouvâmes un jeune moine nommé Girgis, misérable et bien malade, gisant devant la porte du couvent arménien. Accueilli dans notre maison, sa santé ne tarda pas à se rétablir. Veto à neuf par nos soins, il devint bientôt notre compagnon de tous les moments. Il ne savait que peu de mots d'arabe, mais il avait une extrême habileté à exposer le sens d'un mot, et à nous aider à former de petites phrases; de sorte qu'avec lui nos progrès furent rapides. Nous ne possédions en langue amharique que les quatre Évangiles, le livre des Actes des Apôtres, et l'Épître aux Romains. Nous les lisions avec Girgis et

nous voyions avec joie l'impression profonde que cette lecture produisait sur lui. Quand nous nous sentîmes un peu maîtres de la langue amharique, le désir nous vint d'uu auditoire de plus d'une personne. C'est ce qui nous décida à visiter la Palestine, afin de passer quelque temps auprès des trente à quarante Abyssins qui habitaient Jérusalem.

Nous quittâmes donc le Caire vers la fin de janvier, le frère Kugler, notre Girgis et moi, en compagnie du Dr Smith de la mission américaine et de M. Théodore Muller, et nous arrivâmes par le désert, El Arieh, Gaza et Askalon, à Jaffa.

Ce fut ce qu'on pourrait appeler un voyage d'agrément : le jour, balancés sur le dos de nos chameaux; le soir, sous la tente, nous récréant dans des entretiens fraternels. Après un jour donné à Jaffa, pour visiter ses environs, alors sablonneux, aujourd'hui transformés en jardins d'orangers, nous nous embarquâmes pour Beyrout, où M. Smith devait être stationné avec les missionnaires Bird et Goodell. Nous y passâmes deux délicieuses semaines, remplies par des entretiens sur la religion et les missions, par des réunions de prières et une fois par la participation à la Sainte Cène. Ainsi s'établit entre ces chers frères et moi un lien impérissable d'amour chrétien. A ce moment-là ces fidèles ouvriers étaient empêchés dans leur travail, ils n'avaient aucun accès auprès du peuple.

Peu de temps auparavant, Assad Schidiak avait été emprisonné pour la vérité par le cruel patriarche maronite. Ce martyr périt dans le couvent de Canobin, après avoir subi les vexations et les souffrances de tout genre que la haine de la Parole de Dieu suggérait à ce patriarche. Ce danger de persécution éloignait des missionnaires le peuple craintif. Seulement dans les heures tardives du jour et à la faveur de l'obscurité, quelques Nicodèmes venaient timi-

dement frapper à leur porte. Mais une fois entrés ils passaient plusieurs heures à entendre les enseignements des missionnaires.

Vers la fin de février, laissant MM. Muller et Smith à Beyrout, nous nous mîmes en route pour Damas, en compagnie d'un évêque arménien, appaléDenys. À cette époque, le chemin, peu fréquenté surtout en hiver, était en si mauvais état, que nous mîmes trois jours pour arriver de Beyrout à Damas. Sur le versant est du Liban je chevauchais seul à quelque distance en tête de la caravane dans une gorge étroite, lorsque j'aperçus entre des épines à ma gauche, à cinq ou six pas de moi, une tête pareille à celle d'un énorme chat. Je me mis à regarder ce que ce pouvait être, et pendant ce temps mes compagnons me rejoigirent. Leur arrivée ayant mis la bête en fuite, nous découvrîmes que c'était un léopard. Je ne m'étais douté ni du danger que j'avais couru, ni du moyen efficace que j'avais employé pour m'en garantir. Car je ne savais pas alors, ce que j'ai plus tard souvent entendu et remarqué en Abyssinie, savoir que lorsque le regard de l'homme a rencontré le regard de ce fauve, on ne doit pas cesser de le fixer, fût-ce même durant des heures.

Lorsque je racontai cet incident, le soir du même jour, dans le Khan el Merdj , dans la vallée de Cœlé-Syrie, ou me dit qu'un léopard avait, dans cette même gorge, tué un homme quinze jours auparavant. Je remerciai Dieu de m'avoir ainsi préservé.

Sauf une averse à Beyrout, nous avions eu, depuis le Caire, toujours le soleil, qui éclaira encore notre entrée à Damas. Le mois de février est ordinairement très-orageux en Palestine et en Syrie. Quelques heures après notre arrivée à Damas, le ciel se couvrit; toute la soirée, ce furent

des tonnerres et des éclairs, et pendant la nuit (nous étions au commencement de mars) commença « la pluie de la dernière saison », qui ne cessa de tomber durant deux semaines. Pendant ce temps nous étions prisonniers, les rues étant impraticables à force de boue.

Il ne reste plus guère de traces de l'ancienne ville et de ses habitants. Nous logions chez une famille grecque, qui, avec des voisins réunis chez elle , écoutait volontiers nos entretiens religieux.

La peste sévissait alors à Damas. Un matin, traversant seul une rue un peu déserte, je fus attiré par les gémissements d'une pauvre femme, accroupie dans un coin et qui paraissait souffrir cruellement. J'allais m 'approcher pour essayer de lui procurer quelque soulagement, lorsqu'un voisin arriva. Ne voulant pas que l'on me vit m'arrêter avec une femme mahométane, je passai mon chemin. Deux heures après j'appris que cette femme venait de mourir de la peste.

Comme nous désirions arriver à Jérusalem avant Pâques, il fallut quitter Damas dès que la pluie nous le permit. Notre route, une ancienne voie romaine, nous conduisit longtemps à travers un pays désert. Deux ou trois Kourdes, gardant leurs moutons au pied de l' Anti-Liban et de l'Hermon, furent les seuls êtres vivants qui s'offrirent à nos regards jusqu'au soi-disant Pont de Jacob, à mi-chemin entre les eaux de Merom et la mer de Tibériade. Ce pont une fois passé, nous étions « de l'autre côté du Jourdain ». Nous passâmes sept jours à Safed, dans la Galilée supérieure, chez le missionnaire auprès des Juifs, Nicolayson, où se rencontraient beaucoup de Juifs parlant l'allemand, avec lesquels nous eûmes de fréquents entretiens. Nous visitâmes le tombeau du prophète Osée, et d'autres lieux con-

sacrés par des souvenirs. Chaque jour nous nous rendions à la forteresse à demi détruite, d'où Ton a une vue charmante sur la moitié de la Palestine. Du côté du nord et du nord-est s'étend la chaîne du Liban, séparée de l'Hermon par une déchirure profonde ; au sud et au sud-est, la mer de Tibériade, la vallée du Jourdain et le haut plateau oriental jusqu'à Galaad ; au sud, les collines de la Galilée inférieure et le Thabor, qui s'y dresse comme un géant ; plus loin, une grande partie de la plaine de Jisréel, maintenant appelée plaine d'Esdraèlon; plus loin encore, les collines de Gilboa et les autres collines de la Samarie jusqu'aux monts Ebal et Garizim. Au sud-ouest, le Carmel dans toute sa longueur, et à l'ouest, les autres collines de la Galilée jusqu'à la Méditerranée. Je ne puis rendre les émotions que cette vue éveillait en moi.

Dans la maison de Nicolayson se trouvait un jeune maronite nommé Joseph , parent du martyr Assad Schidiak. Le patriarche avait essayé de le prendre lui aussi ; c'est pourquoi, laissant sa femme en arrière, il avait cherché ici un refuge. Mais, se reprochant sa fuite, il ne trouvait que condamnation dans sa Bible, qu'il lisait par devoir. Il était trèsabattu. Nous le prîmes avec nous à Jérusalem. Il demeura longtemps écrasé par le sentiment de ses péchés, jusqu'à ce qu'un soir, en nous promenant sur la terrasse, je lui racontai la conversion de ma mère, et comment elle avait trouvé sa consolation et sa paix dans ces paroles de Jésus, qu'elle portait à une autre pécheresse repentante : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. » A ces mots il me quitta pour courir dans sa chambre. Il y resta enfermé plusieurs heures. Puis, venant à M. Kugler et à moi avec un visage rayonnant, il nous dit : « Bénissez Dieu et réjouissez-vous avec moi; j'ai

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trouvé le Sauveur et il m'a donné son pardon et sa paix ! » Il me dit plus tard qu'il avait lu plusieurs fois l'évangile selon S. Matthieu tout entier, sans que jamais son attention se fût arrêtée sur ce passage; mais qu'en entendant à ce moment ces douces paroles de Jésus , il avait senti qu'elles s'adressaient à lui, que Jésus l'appelait, l'attendait, et, allant à lui avec le fardeau de ses péchés, il avait fait aussitôt l'expérience de la fidélité du Seigneur.

Heureux depuis ce jour, il fut infatigable dans ses efforts pour en amener d'autres à la source de son bonheur. Plus tard, amené par nous au Caire, M. Müller l'employa comme instituteur. Ce fut le premier instituteur protestant qu'il y ait eu au Caire. Le Dr Wolf ayant une grande prédilection pour lui, le consacra et l'emmena avec lui à Smyrne et en Grèce, où ils se séparèrent à la suite d'un malentendu. Le pauvre Joseph mourut bientôt après, mais dans la paix de Seigneur, qu'il s'était sincèrement efforcé de servir.

MM.Nicolayson et Müller nous accompagnèrent deSafed à Jérusalem. A Nazareth les gens nous parurent bien grossiers. Le chemin par Naplouse n'étant pas sûr, nous passâmes par Megiddo, traversant la forêt qui est entre le Carmel et la montagne de Jisréel, et nous arrivâmes àLydde et à Ramleh.Là nous rencontrâmes le vieux scheikAbou-Ghousch, dont le nom avait passé à son village. Sa demeure était à huit milles anglais à l'ouest de Jérusalem, et, à l'époque dont je parle, il était à l'apogée de son pouvoir arbitraire. Nous approchions du village d'Abou-Ghousch, lorsqu'un homme à cheval, coiffé d'un grand turban, s'avança à la tête de vingt hommes à travers les broussailles, et vint se placer en travers du chemin. En le voyant nous pensâmes que ce devait être le scheik Abou-Ghousch. Alors l'un de nous

trotta à sa rencontre, et, arrivé à une petite distance, lui demanda si le scheik était à la maison. « Pourquoi? » répondit cet homme d'une voix rude. — « Parce que nous désirons loger chez lui. » A cette réponse ses traits sévères s'adoucirent, et d'un ton bienveillant il nous dit : « Je suis Abou-Ghousch , suivez-moi sans rien craindre. » Il nous conduisit chez lui, nous donna sa meilleure chambre et commanda aussitôt un copieux repas, qui ne fut prêt que le soir. Pendant que nous l'attendions nous assistâmes, au travers de la fenêtre, au pillage par le scheik luimême d'une caravane de pèlerins, à laquelle il enlevait une lourde caisse en bois noir, laissant ensuite ses hommes achever la besogne. Envers nous il fut plein d'égards ; il nous accompagna même, le jour suivant, un bout de chemin, sans vouloir accepter aucun présent. Il nous visita plusieurs fois à Jérusalem, nous demandant de nous arrêter chez lui à notre retour. Quoiqu'à cette époque bien peu d'Européens vinssent à Jérusalem, Abou-Ghousch tenait à être aussi bien noté que possible auprès d'eux, particulièrement auprès des Anglais.

Nous arrivâmes à Jérusalem le 31 mars et reçûmes l'hospitalité dans le couvent grec de S. Michel. De tout le couvent, les deux seuls qui parussent prendre quelque intérêt à la Parole de Dieu étaient le supérieur, Joël, et un jeune moine nommé Csesarius. Ce dernier mourut bientôt.

Joël fut plus tard élevé au poste d'archimandrite, et il témoigna toujours beaucoup d'amitié aux missionnaires protestants. J'appris même que sa sympathie pour les doctrines protestantes avait empêché son élévation à de plus hautes charges. Sa conduite était si modeste et si irrépréhensible qu'il ne fut jamais autrement malmené par ses supérieurs, qui voyaient cependant ses tendances de

mauvais œil. Lorsqu'en 1846 je fus installé à Jérusalem, je le retrouvai le même, et nous eûmes souvent des entretiens sérieux sur la seule chose nécessaire. Il mourut quelques années plus tard dans une parfaite confiance dans les mérites de Christ. Lorsqu'il se sentit près de sa fin, il me fit appeler et, après que nous eûmes parlé de son état spirituel, il fit venir auprès de son lit deux jeunes moines et plusieurs autres personnes ; puis il leur dit : « Je vous ai prié de venir afin que vous entendiez ma confession de pauvre pécheur. Je reconnais que ma vie et que toutes mes actions sont entachées de péché devant Dieu; néanmoins je ne crains rien, parce que je m'appuie entièrement sur les mérites du Seigneur Jésus-Christ, qui a accompli la loi et qui est mort pour moi. Son sang tme purifie de tout péché. Il m'a sauvé, je suis à lui pour l'éternité. » Quelques moments après, il expirait.

Nous fîmes encore la connaissance d'un autre prêtre grec nommé Butrus (Petrus), qui avait traduit pour M. Jowett plusieurs traités en arabe. Ce travail paraissait lui avoir été utile à lui-même, car il avait réjeté plusieurs des superstitions de son église,sans tomber danslescepticisme,comme cela arrive si facilement aux orientaux qui commencent à reconnaître et à abandonner leurs erreurs. On pouvait lui appliquer cette parole: « Tu n'es pas éloigné du royaume de Dieu. » Assez instruit, mais pauvre, il était méprisé de tous ses supérieurs et des moines, à l'exception de Joël et de Cœsarius. Ce mépris venait probablement de ce qu'il avait une famille.

Il reçut, pendant notre séjour à Jérusalem, une somme d'argent pour une traduction qu'il avait faite. L'envoi de la somme avait été tenu aussi secret que possible. Mais la nuit suivante, un effendi, pénétrant avec des esclaves dans

sa maison, vint réclamer cet argent. Le pauvre prêtre refusant de le donner, fut saisi et emmené prisonnier dans la maison de l'effendi. Le lendemain une requête en sa faveur fut présentée au pacha. Celui-ci fit comparaître devant lui le jour suivant (c'était le temps du Ramadan) le prêtre et l'effendi ; M. Kugler et moi étions présents. L'affaire nous parut d'abord prendre une tournure satisfaisante, d'autant plus que le pacha, ayant vertement réprimandé l'effendi, qu'il traitait de voleur, le renvoya comme disgracié. Mais ensuite, se tournant vers le pauvre prêtre, il lui parla d'un ton doucereux, et termina par cette conclusion : « Tu vois combien de peine me cause cette affaire ; c'est à toi dès lors à supporter les frais de l'enquête. » Or ces frais se trouvèrent égaler à peu de chose près la somme que l'effendi avait réclamée. N'y a-t-il pas apparence que dans des cas de ce genre, et ils étaient fréquents, c'était le pacha lui-même qui donnait à l'effendi son rôle? Je dois ajouter que la même oppression caractérise encore aujourd'hui (1869) le gouvernement turc à Jérusalem, avec cette différence qu'on y met à présent un peu plus de finesse, et qu'on sait mieux cacher son jeu.

Nous envisagions comme un devoir (mais combien, il nous fut pénible !) d'assister à tous les cultes et à toutes les cérémonies de la semaine sainte dans l'église du Saint- Sépulcre. Les Grecs n'avaient point de prédications. Un évêque grec commença par laver les pieds de douze pèlerins. L'eau dont il s'était servi pour cela fut mêlée à un tonneau d'eau claire. Et alors, en un clin d'œil, l'espace se remplit de pèlerins, hommes et femmes, qui se précipitaient et se poussaient pour arriver les premiers à tremper dans ce vase leur sale mouchoir de poche, ou un arakieh plus sale encore (bonnet blanc que l'on met sous le tar"

bousch). Ce morceau d'étoffe ainsi imbibé est ensuite pressé fortement, et l'eau que l'on peut en exprimer, soigneusement recueillie dans de petites bouteilles, que l'on rapporte à la maison pour servir de remède à toute sorte de maux et de maladies. A la fin il ne resta dans le tonneau qu'une boue verdâtre à peine liquide, que burent un certain nombre de malades pèlerins, comme remède à la fois pour le corps et pour l'âme.

Cette cérémonie ainsi que celle où l'on recueille le feu sacré sont les deux principaux moments du culte grec pendant la semaine sainte.

Le soir du Vendredi-Saint nous assistâmes au culte de l'église catholique romaine. Là l'on prêche à cette occasion dans les langues les plus diverses. A Golgotha, c'était un sermon en français. Le prédicateur était placé en face d'un crucifix haut d'environ quatre pieds, qu'il montrait à tout moment comme si c'eût été le Christ lui-même. Son discours en somme était une déclamation contre les Juifs, qui de nos jours n'osent pas même passer devant la porte d'entrée de l'église du Saint-Sépulcre. Il termina par ces mots : « S'il en est un parmi vous qui ait l'intention de crucifier de nouveau ce Christ (montrant le crucifix), que, celui-là, un coup de tonnerre le précipite en enfer ! Amen ! » Sur quoi le corps en bois fut descendu de la croix ; les clous en furent solennellement retirés, et il fut porté en bas et oint sur la soi-disant pierre de l'onction. Ensuite vint un sermon en espagnol, que je ne compris pas. Puis le corps fut porté dans la chambre intérieure du soi-disant Saint- Sépulcre. A la porte, un moine faisait un discours en italien. Il parlait avec une extrême emphase et cherchait à dépeindre vivement les douleurs expiatoires de la vierge Marie. Les souffrances de Christ furent aussi accentuées forte-

ment, mais dans le seul but d'expliquer l'affreuse agonie de sa mère, témoin de toutes les scènes de la crucifixion. Je ne puis dire quelle torture je subissais en entendant ces choses ; ce qui me consolait un peu, c'était la pensée que dans cette nombreuse assistance les moines seuls comprenaient le prédicateur.

Nous passâmes la nuit du Vendredi-Saint dans l'église du Saint-Sépulcre. Plusieurs centaines de pèlerins, hommes, femmes et enfants, se tenaient là, accroupis pêle-mêle, causant et se disputant. Le matin, au sortir de l'église, un grand nombre d'entre eux pleuraient et criaient, parce que pendant la nuit ils avaient été volés.

La cérémonie du feu sacré avait lieu le samedi aprèsmidi. J'hésite à en donner une description, car, du moment que la place où ces choses se passent est considérée par ceux qui y prennent part comme le vrai tombeau de Christ, je ne puis pas me figurer de spectacle plus révoltant. Peuton en effet se représenter un plus triste coup d'œil que celui de cinq à six cents soi-disant chrétiens qui croient honorer l'Agneau de Dieu en dansant à demi-nus, se poussant, criant et se disputant ! Je pleurais en voyant ces pauvres pèlerins, qui sont attirés à Jérusalem par la fiction de cette prétendue « lumière miraculeuse » (les Grecs n'osent pas l'appeler feu). A cette occasion vont s'engouffrer dans de riches couvents les économies que de pauvres pèlerins ont péniblement amassées pendant dix ou vingt ans. On a calculé qu'en moyenne la somme qu'on extorque à un pèlerin s'élève à environ cinq cents francs.

Le fait suivant donnera une idée de la manière dont la chose se pratique. Un jeune homme arriva un soir en pleurant au couvent où nous logions, et pria notre ami, le père Joël, de lui donner du pain et un abri pour la nuit. Il raconta

les incidents de ses dernières vingt-quatre heures en ces mots: « J'arrivai ici hier avec cent écus. Je fus bien accueilli, on me donna amicalement une bonne chambre et un bon souper. Ce matin je fus présenté à l'évêque, qui fut très-aimable à mon égard, et me dit quelles fatigues lui et les moines avaient à endurer pour leurs prières jour et nuit, parce qu'ils n'avaient pas à prier seulement pour eux-mêmes, mais beaucoup plus encore pour ceux qui s'occupent exclusivement des choses de ce monde. Il me dit encore combien il y avait de dépenses à faire pour les églises et les chapelles, et surtout pour les pauvres, et combien il y avait à souffrir sous l'oppression des Turcs. Il ajouta, en me regardant: « Tu n'es sans doute pas riche, pourtant j'espère que tu nous donneras quelque chose pour l'église. » Je m'étais déjà proposé, continua le jeune homme, de donner vingt écus, mais ému par le discours de l'évêque, j'en donnai vingt-cinq. « C'est bien beau, me dit l'évêque, mais tu comprendras toimême, combien c'est un faible secours pour notre pauvre église. Ne pourrais-tu pas en donner cinquante? » J'étais timide, je craignais l'évêque, et, pour ne pas l'offenser, je promis de donner cinquante écus. Alors il ordonna à un moine de me conduire à ma chambre et de recevoir l'argent. Je pourrai bien avec les cinquante écus qui me restent couvrir la dépense de mon pèlerinage, me disais-je.

« Comme je quittais la chambre de l'évêque, un moine me demanda si je ne désirais pas, comme d'autres pèlerins, visiter les lieux saints, les chapelles et les autels. J'y consentis volontiers,et je fus aussitôt conduit par un autre moine àonze autels différents, à chacun desquels mon guide me disait que les pèlerins avaient à donner quelque chose pour les frais de l'autel. J'étais d'abord généreux, croyant qu'il n'y en aurait que deux ou trois. Lorsque j'essayai de lui dire

que j'en avais assez vu, il m'accusa de manquer de zèle, et il me conduisit ainsi tout le jour d'un sanctuaire à l'autre.

« Lorsque nous fûmes rentrés au couvent mon guide disparut un instant. Mais un autre moine arriva, me demandant si j'avais donné à mon guide quelque chose pour ses peines» et me conseilla de lui donner deux ou trois des écus qui me restaient. En ce moment mon guide rentra pour recevoir ses deux écus. J'étais consterné, mais je me consolais en pensant que je pourrais demeurer dans ma chambre sans faire de dépenses, et que j'aurais ainsi encore assez d'argent pour retourner chez moi, dans le voisinage d'Alep. Mais à ce moment arrive un autre moine, m'apportant une note très-élevée pour ma chambre, mon souper et mon déjeuner. Le cœur serré je payai cette note de mon dernier écu. Alors le moine m'annonça que la belle chambre que j'avais occupée ne servait qu'à la réception des pèlerins et qu'elle ne leur était donnée que pour une nuit, que j'avais par conséquent à me chercher ailleurs un abri. Là-dessus il m'a quitté, et maintenant je viens vous prier d'avoir pitié de moi et de m'accorder au moins pour cette nuit l'hospitalité sous votre toit. »

Le pauvre père Joël pendant ce récit se sentait mal à l'aise en notre présence. Il garda le jeune homme chez lui plusieurs jours. Mais la pauvre dupe n'était pas guérie. Notre jeune homme croyait que le dit «feu sacré » était surnaturel et que dès lors il ne consumait pas. Nous lui conseillâmes d'en faire l'essai. En effet, dès que dans la cérémonie il eût allumé son cierge à la flamme du feu sacré, il l'approcha de son visage. Sa barbe en fut à moitié brûlée et sa joue même fut atteinte. Néanmoins lorsque, la fête finie, nous lui demandâmes s'il croyait toujours que le feu sacré ne brûlait pas, il nous répondit: «Il ne brûle pas ». — « Mais tu portes

sur ta figure la preuve qu'il brûle ; pourquoi ne veux-tu pas en convenir? » — « Parce que, nous répondit-il naïvement, si je dis qu'il brûle, je serai excommunié. »

Cette semaine sainte fut la semaine la plus triste de ma vie, et quoique j'aie habité dès lors vingt-deux ans Jérusalem, je n'ai jamais revu, ni désiré revoir les horreurs qui se produisent dans l'église du tombeau. Si c'est là vraiment qu'est le tombeau du Christ, il est profané, car on en a fait un foyer de fraude impie. Aussi n'avions-nous aucun désir de nous gâter le second dimanche de la fête par la participation à ces cérémonies. Nous préférâmes rester à la maison, lire nos Bibles et nous entretenir des souffrances et de la résurrection de Christ, et des bénédictions qui en découlent pour nous. Mais mon cœur brûlait d'indignation au dedans de moi, et je me rendis le lendemain auprès du vieil évêque de Petra, appelé l'évêque « de la lumière », pour lui faire de sérieuses autant que respectueuses représentations à ce sujet. Je lui demandai comment au grand jour du jugement et devant le juge des vivants et des morts il pourrait se justifier de cette duperie consciente, qu'il avait pratiquée envers tant de milliers d'ignorants. Il haussa les épaules et me répondit tranquillement : ((Que voulez-vous que nous fassions? Si nous n'avions pas la lumière sacrée, les Turcs nous massacreraient. » Ce qui voulait dire: Nous n'aurions pas les pèlerins et ne pourrions pas en tirer l'argent nécessaire pour satisfaire aux exigences des Turcs. L'évêque avouait ainsi indirectement que lui et ses collègues trompaient les gens par un motif d'intérêt. Cela se pratique encore aujourd'hui, mais avec un peu plus de prudence.

Toutes nos tentatives pour annoncer l'Évangile aux Juifs et aux soi-disant chrétiens pendant les trois mois de notre séjour à Jérusalem furent inutiles. Nous ne trouvions accès

nulle part. Personne n'osait accepter de nous une Bible ou un Nouveau Testament, par crainte des rabbins et des prêtres. Notre principale occupation était l'étude de la langue amharique ; nous nous exercions à la fois à l'entendre et à la parler. Nous passions une grande partie de notre temps avec les trente Abyssins, tantôt dans leur couvent, tantôt dans notre maison ; souvent nous mangions chez eux, ou eux chez nous. Mais nous eûmes bien de la peine à surmonter le dégoût que nous inspirait leur malpropreté. Les prêtres abyssins et coptes se font un mérite de cette dernière. Je demandais un jour au patriarche copte Butrus pourquoi il ne s'était pas lavé le visage. « Les gens consciencieux, me répondit-il, ne se permettent pas de se laver pendant le temps du jeûne ou en un jour de fête. »

Nos progrès dans la langue amharique furent assez grands pour nous permettre des entretiens journaliers sur des sujets religieux avec les moines et avec deux ou trois nonnes qui demeuraient sous leur toit. Plusieurs en reçurent de salutaires impressions, entre autres le rais ou abbé du couvent et une nonne, qui acceptèrent franchement les vérités évangeliques. Quatre semaines après notre départ de Jérusalem la peste y éclatait, et tous nos Abyssins en furent les victimes; aucun d'eux, homme ou femme, n'en réchappa.

Le 23 juin nous quittions Jérusalem pour nous embarquer à Jaffa pour Damiette. Pendant ce voyage, et en général durant tout mon séjour en Palestine et à Jérusalem, j'étais profondément attristé en voyant la désolation de la Terre sainte et le misérable état spirituel et matériel de ses habitants, surtout des Juifs. Les Juifs à cette époque-là n'avaient pas même la liberté de se rendre à la « place des lamentations » pour y pleurer sur la destruction de leur temple et la dispersion de leur peuple. Je me souviens

d'un pauvre Juif, qui avait demandé de pouvoir nous y accompagner; avant que nous fussions arrivés, une troupe de Mahométans se jetait sur lui, menaçant de le rouer de coups s'il avait l'audace de s'approcher de l'endroit sacré. Un bakchiche délivra le malheureux de leurs mains. A Jaffa, dans l'espoir d'atteindre Damiette en deux ou trois jours, nous nous confiâmes à une barque non pontée. Mais un mauvais vent nous poussa le premier jour vers Gaza, d'où nous revînmes le lendemain à Jaffa. Le vent s'étant calmé le jour suivant, nous nous rembarquâmes dans l'après-midi pour partir vers le soir. Mais les heures s'écoulaient sans que l'on vit paraître le rais ou commandant de la barque. Enfin, vers minuit, il arriva et fut reçu par les invectives de plusieurs des passagers, auxquels il fit tranquillement cette réponse : « Mon frère était mourant de la peste ; je ne pouvais pourtant pas le quitter avant de lui avoir fermé les yeux, et il vient d'expirer! » En entendant cela, quelques passagers arabes furent si effrayés qu'ils voulaient aussitôt descendre. Nous parvînmes à les rassurer, et l'on partit. Pendant deux ou trois jours nous allions au hasard, tantôt à droite, tantôt à gauche, non sans quelque inquiétude, mais sans y pouvoir rien changer. Enfin, au matin du quatrième jour, on aperçut un petit village ; c'était Lamasson, au sud de l'île de Chypre, où on nous imposa sept jours de quarantaine. Après cela deux jours encore furent employés à nous procurer des vivres, consistant en de grossiers gâteaux, des oignons et du fromage. Nous partîmes avec un vent si faible que pendant cinq jours nous n'avancions pas. Enfin le veut se renforça, mais en changeant de direction, ce qui nous contrariait également. Au bout de six autres jours nous arrivâmes à Damiette, mourant de faim et de soif. Depuis quarante heures nous n'avions

plus rien à manger ni à boire.

Aussitôt repartis, nous rentrions au Caire vers le milieu d'août. J'y fus atteint d'une Ophthalmie très-douloureuse, accompagnée d'un délire inquiétant. Je risquai de devenir non-seulement aveugle, mais la victime de mes propres illusions. Une fois par exemple, au milieu de la nuit, les douleurs saccadées de mes yeux produisant comme l'apparition subite et successive d'une flamme, je m'imaginai avoir devant moi des ennemis qui faisaient feu sur moi. L'ennemi naturellement n'était que dans mon œil. Je pris dans mon délire mon couteau à la main pour me défendre, et j'allais me l'enfoncer dans l'œil droit, lorsque mon ami, remarquant mon agitation, me demanda comment j'allais. Sa question me ramena au bon moment à la conscience de moi-même.

L'ophthalmie égyptienne commence par un picotement continuel, comme si on avait du sable dans les yeux. Puis les yeux s'enflamment l'un après l'autre, durant environ vingt-quatre heures, après quoi ils deviennent purulents pendant quatre ou cinq jours. Si aucune imprudence grave ne vient contrarier le cours de la maladie, on est ordinairement guéri au bout de huit jours. Mais les yeux deviennent très-délicats et, pour peu que l'on s'expose à un léger refroidissement, la maladie redouble d'intensité et bientôt les yeux sont perdus. J'eus à cette époque quatre rechutes l'une après l'autre et, dans la dernière seulement, je compris que c'était l'air du soir, que j'avais cherché à respirer après le coucher du soleil, qui en était la cause. A la fin, lorsque je me croyais au bout de la maladie, je me trouvai aveugle. Lorsque je regardais à la lumière du soleil, tout restait obscur autour de moi. Grâces à Dieu, la vue me fut peu à peu rendue, mais si lentement que je ne pouvais pas

encore, au bout de trois mois, discerner à une certaine distance un homme d'une femme, un jeune homme d'un vieillard. Après trois autres mois cependant, Dieu en soit loué, mes yeux étaient redevenus aussi sains qu'auparavant.

Cette expérience m'a amené à penser que c'est bien moins la maladie elle-même, que plutôt une mauvaise médication qui produit la cécité. Peu de temps après mon rétablissement un ami me dit qu'il venait de voir comment un nègre s'était guéri de l'inflammation ophthalmique, tout simplement en s'introduisant dans les yeux une pincée de tabac à priser. La guérison avait été instantanée. Quelques semaines après, sentant une nouvelle atteinte de ce mal, je fis sur moi-même l'essai de ce remède avec un merveilleux succès, car en cinq minutes j'étais entièrement guéri. J'ai souvent eu depuis lors l'occasion d'en faire usage, soit pour moi-même soit pour d'autres, et il m'a toujours réussi. Voici comment on l'applique : une personne étend sur son pouce une prise de tabac et, se tenant à une petite distance (pour que les grains trop gros et plus lourds puissent tomber à terre), elle le souffle à la fois dans les deux yeux du malade. Le premier effet est une vive douleur, après laquelle les yeux se remplissent d'eau, et avec cette abondance de liquide vient la guérison. Mais il importe que cela se fasse dès le premier jour de la maladie, lorsque l'œil est encore enflammé et sec; plus tard, quand les yeux sont devenus purulents, le remède, sans être nuisible, ne serait plus efficace.

Dans mon voyage de Massoua en Abyssinie je me reposais un jour à l'heure de midi dans la vallée de Schoho, lorsqu'un homme à la mine sauvage, le scheik de Schoho, s'avança vers moi, à la tête d'environ vingt hommes armés. Descendu de son chameau, il vint me faire voir ses yeux,

qui étaient enflammés et secs, précisément au point où le dit remède peut être appliqué avec le plus de succès. Tout en les examinant, j'y insufflai une prise de tabac. Le pauvre homme poussa un cri de douleur, et porta la main à son épée. Mais ne pouvant, pendant une ou deux minutes, ouvrir les yeux, il ne pouvait me frapper. Alors il dit à ses gens quelques mots que je ne compris pas, sur quoi ils tirèrent tous leurs sabres. Mais je leurs fis signe d'attendre un instant. Cinq minutes après le scheik était guéri. Il en fut si reconnaissant, qu'au lieu de m'imposer un tribut, comme il en avait eu sans doute l'intention, il me fit présent d'un bœuf.

Pendant que je souffrais des yeux, au point d'en être presque aveugle, la nouvelle nous arriva d'Egypte qu'Ibrahim Pacha avait perdu la bataille de Navarin, et que la flotte turque avait été à peu près anéantie par les forces réunies de l'Angleterre, de la France et de la Russie. Cette nouvelle causa une telle frayeur parmi les Européens, qu'ils partirent presque tous du Caire pour se réfugier à Alexandrie, craignant la vengeance des mahométans, malgré une proclamation du grand pacha Mohammed Ali, qui ordonnait que les Européens fussent protégés. Je me trouvais dans l'impossibilité de partir, et je serais resté seul, si le cher frère Théodore Müller ne se fût décidé à demeurer auprès de moi. Mon collègue Kugler avait déjà précédemment été appelé par des affaires à Alexandrie. Il voulait aussi visiter, dans un village entre le Caire et Alexandrie, le consul général Sait, qui était sur son lit de mort.

Dès que je fus un peu rétabli je me mis aussi en route pour Alexandrie, afin de m'entendre sur nos projets avec le frère Kugler. Il nous paraissait convenable qu'il se rendît en Angleterre pour y demander des directions au sujet de notre mission en Abyssinie, au cas qu'une porte vint à. Gobât 8

s'ouvrir pour nous de ce côté-là. Il était parti depuis peu, quand nous fîmes une rencontre qui fut plus tard le moyen de nous procurer l'accès de ce pays. Depuis l'expulsion des Jésuites au xvie siècle, aucun Européen, à l'exception du célèbre voyageur Bruce, n'avait pu y pénétrer.

Nous trouvâmes dans un affreux réduit, malade et près du désespoir, un pauvre Abyssin, dont le domestique était aussi malade. Or ce pauvre homme se trouvait être le possesseur de toute une contrée dans son pays. Il était arrivé depuis plusieurs mois, envoyé par le bon Saba Gadis, souverain du Tigré, en ambassade auprès du pacha Mohammed Ali. Mais comme celui-ci avait déjà reçu et renvoyé quelque temps auparavant un autre ambassadeur qui portait le même nom, il crut que c'était le même qui revenait dans le but d'obtenir de nouveaux présents, et il refusa de le recevoir. Humilié de ce refus notre pauvre Ali n'osait pas, dans son insuccès, retourner auprès de son souverain. Il tomba de la tristesse dans la mélancolie, et de celle-ci dans la maladie où nous le trouvâmes. Mais un malheur ne vient jamais seul. N'ayant point de protecteur et ne sachant que quelques mots d'arabe, il fut trompé, volé, si bien que, même s'il en avait eu le courage, il n'aurait plus eu les moyens de retourner dans son pays. Nous l'accueillîmes, lui et son domestique, dans notre maison, où il fut soigné jusqu'à son entier rétablissement. Comme j'étais lié avec le premier ministre de Mohammed Ali, Boghos Bey, avec lequel je passais souvent la soirée jusqu'à minuit passé à lire la Sainte Écriture, il ne me fut pas difficile de faire présenter notre ami au pacha. Celui-ci reconnut son erreur d'autant plus volontiers qu'il se trouvait d'accord avec les propositions du prince abyssin. Il accorda à l'ambassadeur toutes ses demandes, mais il le retint

plusieurs semaines avaut de lui remettre sa réponse pour Saba Gadis. En attendant Ali écrivit à Saba Gadis ce que nous avions fait pour lui. Le prince dans sa réponse lui recommanda de tout employer pour nous décider à venir en Abyssinie, afin qu'il pût nous récompenser.

Ainsi la porte nous était ouverte, et nous aurions pu nous mettre en route déjà vers la fin de Tannée 1827, si M. Kugler n'avait été alors en Europe.

Je passai l'hiver de 1827 à 1828 à Alexandrie, où je m'efforçai d'évangéliser les Européens, fort délaissés au point de vue religieux, mais mondains et incrédules pour la plupart. Un missionnaire wesleyen travaillait alors à Alexandrie, mais presque exclusivement parmi les marins anglais. Il présidait un culte chaque dimanche au consulat; mais trop souvent ce culte était troublé par le bruit des grandes bottes du consul, qui allait et venait pendant ce temps. Je réunissais quelques autres Anglais pour une réunion biblique le dimanche après-midi, et j'eus aussi quelques services religieux, tantôt en français, tantôt en allemand. La première fois l'auditoire fut assez nombreux, mais lorsque ces gens comprirent qu'on ne leur prêcherait que le Christ crucifié, auquel la plupart d'entre eux ne croyaient pas, ils ne vinrent bientôt qu'en très-petit nombre. J'étais à l'ordinaire bien triste et bien abattu, en voyant la mondanité, l'incrédulité et la sensualité de mes alentours. Il s'y trouvait pourtant aussi quelques personnes préoccupées de leur salut, en particulier M. Robert Tod, chez qui je logeais, et Boghos Bey, avec lequel je passais des heures délicieuses à sonder les Écritures. Je fis aussi la connaissance de trois dames anglaises, qui n'étaient pas sans piété, et avec lesquelles j'eus bien des heures bénies. Mais elles étaient de conditions différentes, ce qui rendait plus diffi-

ciles leurs relations mutuelles. Je ne réussis pas à les amener à former, par des liens plus étroits, un noyau autour duquel d'autres chrétiens moins décidés auraient pu se grouper. Je fis pendant ce temps une expérience que je crois digne d'être relatée. Voyant que je ne réussissais pas à attirer les gens par le seul attrait du pur et simple Évangile, il me vint une idée que je croyais bonne, mais que l'expérience fut loin de confirmer. C'était d'annoncer par de grandes affiches une série de conférences et de prédications en langue française sur l'harmonie entre la vraie philosophie et le christianisme biblique. Mon premier sujet était: « La beauté de la nature humaine » d'après le texte, Genèse i, 27, Dieu créa l'homme à son image, etc. Le second sujet: « Ce qui reste encore de cette beauté originelle de la nature humaine. » Le troisième : « L'état présent misérable de la race humaine et sa dégénérescence. » Le quatrième : « La chute de l'homme et son esclavage sous l'empire du malin. » Je cherchais à éviter autant que possible le style de la Bible; je m'efforçais de le remplacer par un langage plus raisonné, plus nourri d'arguments. Mais, bien qu'au fond je sentisse que mes pensées y étaient subordonnées à la Parole de Dieu, je n'étais pas satisfait de cette méthode, que j'avais cru devoir adopter comme un moyen d'attirer des auditeurs. Le nombre, il est vrai, en augmentait de dimanche en dimanche, et s'éleva bientôt au chiffre d'environ deux cents. Je pensai alors qu'ils étaient suffisamment préparés pour entendre la parole de la croix en simple langage biblique. Je résolus donc de prêcher dès la prochaine fois le pur Évangile, les principales doctrines du christianisme, comme on peut le faire dans une prédication. Je voulais présenter en quelques mots les conséquences de la chute, la misère de l'homme,

et insister sur le besoin urgent que l'homme a d'un sauveur comme celui que nous avons en notre Seigneur Jésus- Christ, le fils de Dieu; présenter ce sauveur que Dieu, dans ses compassions, a donné au monde, et qui, par son incarnation, sa vie, ses souffrances, sa mort et sa résurrection, nous a rachetés. Enfin je voulais presser mes auditeurs de recevoir ce sauveur dans leurs cœurs par la foi. Le samedi, veille de ce dimanche, les deux consuls, français et autrichien, me firent savoir qu'ils avaient l'intention d'assister le lendemain à ma conférence; de sorte que j'attendais une grande affluence. Quelle ne fut pas ma surprise en ne trouvant pour tout auditoire que deux messieurs protestants et une dame grecque ! Un si subit et si complet abandon m'était inexplicable. J'attendis environ une heure; enfin j'appris que les prêtres catholiquesromains avaient prononcé ce matin-là, avant l'heure de notre culte, l'excommunication sur tous ceux qui viendraient m' entendre. Et, quoique la plus grande partie de ceux qui, catholiques de nom, étaient venus précédemment, se vantassent de leur incrédulité, pas un d'eux n'avait osé braver la menace des prêtres. Et voilà le résultat que j'avais obtenu avec ma prétendue sagesse ! J'avais réussi à grouper un auditoire assez nombreux pour éveiller la susceptibilité des prêtres romains, sans réussir à inspirer à cet auditoire le courage nécessaire pour chercher la vérité malgré les prêtres ! J'en étais profondement humilié. Aussi je me promis de ne plus jamais prêcher l'Évangile avec les discours qu'enseigne la sagesse humaine.

Il m'arriva un soir à Alexandrie uue petite aventure, que je veux encore raconter, parce que, malgré son côté comique, elle se rattache à des événements sérieux. Invité chez Boghos Bey et étant un peu indisposé, je n'avais trouvé

pour m'y transporter qu'un pauvre ânon tout boiteux. Après que nous eûmes lu et médité les Saintes Écritures jusqu'à minuit passé, Boghos Bey à mon départ me fit accompagner jusqu'à mon domicile par deux de ses serviteurs, portant des flambeaux. C'est ainsi que je traversai lentement toute la ville sur mon âne éclopé. Mais les deux flambeaux répandaient dans la nuit environnante une vive clarté. Les curieux qu'elle attira hors de leurs lits s'attendaient à voir passer quelque grand personnage. Car c'est ainsi accompagné que Boghos Bey et le pacha lui-même avaient coutume de traverser les rues la nuit. Lorsqu'au lieu de l'un de ces personnages ils ne virent qu'un âne piteux, chargé d'un gros homme à longue barbe, leurs éclats de rire résonnèrent du haut de leurs fenêtres jusque dans la rue, et de mon côté, passant inconnu, j'y joignis de bon cœur les miens. Il dut en parvenir quelque chose aux oreilles de mon ami Boghos Bey; car à partir de ce jour, quand je le visitais le soir, il renvoyait chaque fois ma monture, un animal d'ordinaire tout à fait présentable, et me faisait reconduire chez moi sur son mulet.

Ce soir-là précisément nous nous étions entretenus des prophéties, et nous pensions y avoir découvert la prédiction de la fin prochaine du gouvernement turc. De mon côté cette conclusion se tirait, au point de vue théologique, de la considération que devant le Seigneur des Seigneurs mille ans sont comme un jour. Boghos Bey avait considéré la chose de l'œil du politique, qui regarde plus aux hommes qu'à Dieu. Le pacha et lui envisageaient l'Egypte comme entièrement distincte de la Turquie. Nous avions donc en apparence la même manière de voir, tandis qu'en réalité nous étions à deux points de vue tout à fait différents.

Après avoir quitté Alexandrie je ne songeai plus à cela.

Mais lorsque, cinq ans plus tard, revenant pour la première fois de l'Abyssinie en 1833, je visitai Boghos Bey, il s'avança souriant à ma rencontre, en me disant: «Te souvient-il de ce soir où nous étudiions ensemble les prophéties ? Quelques jours après, je donnai connaissance au pacha Mohammed Ali de notre opinion. Il voulut lire avec moi ces prophéties et, persuadé lui aussi, il se décida à attaquer laPorte. Voilà l'origine de notre conquête de la Syrie. » Et j'ajoute: voilà comment une petite étincelle peut allumer un grand incendie. Je rentrai au Caire en mai 1828 et y demeurai jusqu'en octobre 1829. Pendant ce temps je ne fis aucune maladie. Je ressentais seulement quelques palpitations, un reste de ma maladie de 1823 ; mais je m'affaiblis graduellement et perdis toute mon énergie. Cet état était-il la cause ou l'effet de mon abattement moral? J'avais perdu l'appétit et vivais très-simplement, peut-être trop simplement. Mes dépenses pour moi, pour l'abyssin Ali et pour nos deux domestiques, s'élevaient à environ 60 ^ par an, le loyer y compris. Sur le conseil du médecin je me mis à prendre régulièrement du vin, et mes forces revinrent avant mon départ pour l'Abyssinie. Ce qui m'affligeait le plus, c'était le triste état de ma vie intérieure. Je ne pouvais que rarement me réjouir dans le sentiment de la présence du Seigneur. Je n'avais pas de goût pour la prière; mes prières étaient froides et languissantes. Je sentais ma tiédeur, et je ne trouvais pas en moi l'énergie nécessaire pour la secouer. Je comprenais bien que l'athmosphère physique et morale dans laquelle je vivais était de nature à étouffer ma vie intérieure ; mais cette explication ne me tranquillisait point, parce que ma conscience me reprochait bien des infidélités, le manque de vigilance et de prière, la conformité avec le monde dans des occasions où j'aurais dû protester contre

ses principes et ses coutumes. Le souvenir de ma joie dans le Seigneur, de mon ardeur dans la prière, de la constante assurance de mon adoption et de mon zèle pour le service du maître dans les années précédentes, venait encore par contraste aggraver mon état et me rendre toujours plus malheureux à mesure que je demeurais en Egypte.

Heureusement, le retour d'Europe de mon cher frère et collègue Kugler ranima mon esprit et réveilla mon énergie au moment de nous mettre en route pour l'Abyssinie.

Pendant ces mois d'abattement spirituel je m'adonnais entièrement à l'étude des langues éthiopienne, amharique et arabe. Je profitais avec empressement de chaque occasion de m'exercer soit dans l'une soit dans l'autre. Je n'avais pas cessé non plus d'évangéliser les Européens habitant Le Caire, et les mahométans que je pouvais atteindre. Mais les chrétiens n'osaient pas s'ouvrir à l'Évangile par crainte des prêtres , et les mahométans par crainte du supplice.

Je rencontrai un jour au Caire un savant scheik ou maître de religion nommé Ahmed. Il se montra tout de suite disposé à entamer une discussion religieuse, parce qu'il espérait me convertir à l'Islamisme. Heureusement je connaissais bien le Coran arabe; j'en avais même appris par cœur les principales parties. D'abord il me regarda avec pitié, en me disant que tous les chrétiens étaient condamnés au feu de la géhenne ; ce qu'il prouva par un passage du Coran. Je lui répliquai qu'il était dans l'erreur, que le Coran disait précisément le contraire , et je lui récitai un long passage de la deuxième soura, où il est dit : « En vérité les Juifs, les Sabéens et tous ceux qui croient en Dieu et font de bonnes œuvres, n'ont rien à craindre. Au contraire, leur récompense est auprès de Dieu, savoir, des jardins arrosés par des fleuves et où ils demeureront éternelle-

ment. » — « Oh ! s'écria-t-il, ce passage a été retranché. » Cette doctrine de la suppression est une échappatoire à laquelle les mahométans ont souvent recours. — i Comment, repris-je, ne dis-tu pas que le Coran est le livre de Dieu ? Dieu est-il comme un homme, un méchant homme, qui promet et qui ne tient pas sa parole, soit parce qu'il ne peut pas, soit parce qu'il ne veut pas ? Est-ce que Dieu trompe ses créatures ? Un dieu pareil ne serait pas le vrai Dieu. » Le pauvre scheik ne sut que répondre. Embarassé, fâché, il s'en alla mécontent, mais sans céder. Il revint le jour suivant, et avoua que notre entretien l'avait préoccupé et avait éveillé en lui des doutes. Il ajoutait : « Mais si le Coran n'est pas la parole de Dieu et la vérité, où les chercherons-nous ? Vous, chrétiens, vous dites que c'est la Bible qui est la parole de Dieu; et pourtant on y lit dans un endroit que Dieu est un seul Dieu, et dans un autre endroit que Jsa ou Jésus est le fils de Dieu, et Dieu même; n'est-ce pas une contradiction ?» — «Non, lui répondisse, ce n'est pas une contradiction, c'est un mystère, mais un mystère que Dieu a révélé dans sa sainte Parole. Je pourrais te prouver par la Bible que ces deux énoncés sont vrais, que Dieu est un seul Dieu, mais que dans le sein de la divinité il y a trois personnes réunies, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Mais comme tu ne crois pas à la Bible et que tu accuses les Juifs et les chrétiens de l'avoir falsifiée, mon premier devoir est de te montrer qu'une telle falsification est impossible et que dès lors le Coran, dans lequel se rencontre cette accusation, doit être dans l'erreur. Si tu le veux bien, nous lirons ensemble la Bible et le Coran, et nous les comparerons.» Le scheik y consentit, et vint chez moi pendant plusieurs semaines, jusqu'à ce que peu à peu il |avoua ses doutes sur le contenu du Coran et

confessa en même temps son état de péché et de culpabilité devant Dieu. Je cherchai alors à diriger son attention sur l'œuvre de notre rédemption par Jésus Christ, en lui faisant remarquer que cette œuvre serait inutile si Jésus n'avait été qu'un simple homme, fût-ce même un saint homme, fût-ce même un prophète. Après que nous eûmes touché ce point il vint pendant plusieurs semaines chaque jour, jusqu'à ce qu'un matin, avant le lever du soleil, il accourut vers moi avec des larmes dans les yeux et s'écriant: « Je suis anéanti ! que dois-je faire pour être sauvé ? Je n'ai pu dormir cette nuit, le poids de mes péchés est si lourd et je ne trouve aucune consolation dans le Coran. » Je lui annonçai la bonne nouvelle aussi bien que ma propre émotion me le permit. Durant une heure il paraissait boire chaque parole de grâce, de pardon et de paix que je lui annonçais. En partant il promit de revenir le lendemain. J'étais fort encouragé et très-heureux dans l'espoir qu'enfin une fois un musulman instruit, influent, était disposé à reconnaître Christ comme son Dieu et son Sauveur. Mais ma déception fut amère. Il ne revint plus. Pendant environ trois mois je ne pus découvrir de lui aucune trace. Enfin je le rencontrai un jour dans la rue et lui demandai pourquoi depuis si longtemps il ne m'avait plus visité. Il me répondit fort naïvement: « Lorsque je fus auprès de toi la dernière fois, je sentis que si j'y retournais, je serais convaincu de la vérité du christianisme et dès lors obligé de me déclarer chrétien, et alors on me tuerait. Je résolus donc de ne plus te voir jusqu'à ce que mon cœur se fût endurci contre tes arguments. » Il se montra en effet endurci ; car, bien que je l'aie revu plusieurs fois, je n'ai jamais pu produire de nouveau une impression sur lui. Cela a été la plus amère déception de ma longue vie.

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