‹ Samuel GobatChapitre 12 sur 70 · RETOUR EN EUROPE · texte numérisé non relu

RETOUR EN EUROPE

nient par le comité de la Société des Missions de l'église anglicane, et particulièrement par MM. Pratt et Bickersteth.

Je passai à Londres environ deux mois, appréciant fort, après mes années d'isolement, les bénédictions d'une vie de famille, dans la maison chrétienne du bienheureux Baptiste Xoel à Walthamston. Lui-même m'accompagnait souvent chez les secrétaires de la Société des Missions et chez mes amis d'Islington, en particulier chez M. le Dr Steinkopf. Ce fut un temps de repos et de rafraîchissement pour mon corps et pour mon âme.

Le comité aurait voulu réveiller par mon moyen l'intérêt pour l'œuvre des Missions. Malheureusement en ces huit années j'avais bien oublié l'anglais. Vers la fin de mon séjour cependant le comité m'invita à assister à une réunion de Missions chez M. Samuel Hoare, à Hampstead ; je me trouvai être le seul orateur, sous la présidence du pasteur de l'endroit. J'en fus consterné. Pour me tirer d'affaire je proposai que le président voulût bien m'adresser des questions, auxquelles je répondrais comme je pourrais. Mais, trouvant que les questions ne se faisaient qu'avec peine, et que d'ailleurs je réussissais à me faire comprendre, je m'abandonnai à la parole, et continuai pendant une heure sans attendre de questions. J'appris ensuite à mon grand encouragement que la réunion avait réussi.

Cette expérience me donna assez de courage pour tenir, sur l'invitation de Madame Noël, une réunion de Missions dans la chapelle de Braford Row. Cette fois aussi le succès dépassa mon espérance. J'ose même dire que le pain jeté alors sur la surface des eaux se retrouva plus tard; car trente-quatre ans après (en 1867), me trouvant à table en face d'un inconnu, il me dit : « Je vous connais depuis bien des années ; je vous connaissais avant ma naissance. » Il

voulait parler de sa nouvelle naissance. Puis il me raconta comment, dans une société de jeunes hommes légers où il se trouvait en 1833, l'un d'eux avait dit: Un missionnaire revenu de l' Abyssinie donne une conférence, allons l'entendre. Nous allâmes, et ce fut là, ajouta- t-il, le premier pas vers ma conversion. Ce monsieur était lord C.

J'étais venu en Angleterre surtout afin de m'entendre avec la Société des Missions sur mes plans pour l'avenir, et pour obtenir un crédit de 200 livres sterling nécessaire pour leur exécution. Ce but était rempli. Mais il en restait un autre, qui ne l'était pas. Je cherchais une compagne, qui pût être pour moi une aide dans mon travail en Abyssinie, et j'allais quitter l'Angleterre sans l'avoir rencontrée. Comme je l'ai déjà fait entendre, j'avais pris la résolution, à mon entrée dans la Maison des Missions, de ne pas songer au mariage avant deux ou trois ans de travail missionnaire. En conséquence je n'avais jamais jeté les yeux sur aucune jeune personne. Maintenant, après huit ans passés en Egypte et en Abyssinie, le moment était venu, et l'autorisation m'était accordée par le comité. Mais la chose n'était pas sans difficulté, à cause de mon champ de travail. D'une part je désirais pour compagne une personne bien élevée et de sentiments délicats ; et d'autre part il me fallait pour aide une personne qui pût s'accommoder à la vie rude et grossière des Abyssins. Or ce sont là des qualités opposées, que l'on rencontre bien rarement réunies, quoique tout chrétien, en sa qualité d'imitateur de Jésus-Christ, doive les rechercher. Ces circonstances me mettaient en une réelle perplexité, et à cela s'ajoutait encore ma timidité naturelle.

Il ne me restait qu'à remettre toute l'affaire entre les mains du Seigneur, qui m'avait jusque-là si miséricordieuse-

ment conduit pour toutes choses, et à le prier de tracer lui-même mon chemin. C'est ce que je fis, en me promettant en outre trois choses : d'abord de ne pas m'en rapporter à mon seul jugement ; ensuite de ne demander conseil à personne; et enfin d'examiner sérieusement et de suivre autant que possible tout conseil donné incidemment par un chrétien expérimenté.

J'évitais ce sujet dans mes conversations, mais mes amis s'en préoccupaient d'autant plus. L'un me conseillait une de ses amies, riche d'expérience ; mais elle était trop âgée pour pouvoir facilement changer ses habitudes ; une autre était trop délicate. Ainsi se passèrent plusieurs mois sans résultat. Plusieurs de mes bons amis réunissant alors leurs avis me proposèrent (ce sont leurs expressions) « une jolie et pieuse personne de vingt ans, qui avait souvent exprimé le désir d'entrer au service de la Mission ». Ses parents étaient de mes connaissances et ils avaient dit à mes amis qu'ils m'accorderaient volontiers leur fille. Suivant ce conseil bien intentionné je rendis visite à la famille, qui me reçut avec une grande bienveillance. Après le dîner on me laissa seul avec la jeune fille, et je crus de mon devoir de de lui présenter le tableau des privations et des fatigues de la vie missionnaire en Abyssinie. « C'est précisément là, répondit-elle, ce qui m'attirerait et me conviendrait. » Elle possédait en outre des avantages qui n'étaient pas à mépriser. Dans le courant de la conversation elle avait aussi parlé des visites qu'elle faisait tous les jours à quatre heures aux pauvres et aux malades du voisinage. Je croyais donc toucher au but, lorsqu'à quatre heures je vis s'arrêter devant la maison une riche voiture attelée de deux beaux chevaux, qui venait prendre Mademoiselle pour la conduire chez ses pauvres et ses malades. Alors, tout déçu je me

dis : « Ceci ne cadre pas avec la mission en Abyssinie, » etT choisissant un instant favorable, je quittai la maison, non sans y laisser une partie de mon cœur.

Dès ce moment mes projets de mariage furent un peu relégués à l'arrière-plan. Le comité des Missions deBâle me demanda de visiter ses sociétés auxiliaires. Je devais tenir des réunions de Missions d'abord dans le Wurtemberg, où la société avait ses meilleurs amis. J'avoue que si je répondis avec joie à cette invitation, dans le sincère désir de réveiller l'intérêt pour l'œuvre des Missions, c'était aussi un peu avec l'espoir de rencontrer dans quelque pieuse famille de l'heureux Wurtemberg l'aide désirée pour moi et pour mon œuvre en Abyssinie.

La veille de mon départ de Baie, dans la dernière semaine de l'année 1833, un ami me conseilla de commencer ma tournée par Strasbourg. Il connaissait là une pieuse famille, où il y avait trois filles, dont l'une, pensait-il, pouvait me convenir. J'étais presque décidé à suivre ce conseil lorsque sa pieuse et prudente femme, qui me connaissait de près depuis des années, intervint en disant: « Deux fois j'ai fait des arrangements de mariage qui n'ont pas été heureux, et je me suis bien promis de ne plus jamais me mêler de choses aussi délicates ; mais aujourd'hui ma conscience m'oblige de parler et de vous dire, d'après ma ferme conviction, que Mademoiselle Marie, la fille du directeur Zeller de Beuggeu, est la compagne qu'il vous faut pour votre œuvre en Abyssinie. » Je ne pus m'empêcher de sourire à ce nom, qui rappelait à mon souvenir la petite fille que j'avais tenue sur mes genoux quatorze ans auparavant. Mais j'avais une entière confiance dans la sagesse et la prudence de ma conseillère, de même qu'en M. Zeller. Je changeai donc mon plan et partis le lendemain pour Beuggen. Mais, quoi-

que je fusse avec M. et Mme Zeller depuis bien des années sur un pied d'intimité, je n'étais pourtant pas sûr qu'ils voulussent m'accorder leur fille bien-aimée, pour remmener dans la sauvage Abyssinie. Je ne pouvais espérer de leur voir faire ce sacrifice que pour autant qu'ils y verraient la volonté de Dieu. C'est ce qui arriva. En réponse à mes ferventes prières Dieu dirigea tout de telle sorte qu'ils eurent de leur côté, comme je l'avais du mien, l'assurance que c'était là ce que Dieu avait préparé. Je ne passai qu'un jour au milieu d'eux. Dans la soirée ma conviction était faite, mais, par timidité et aussi par le besoin de remettre encore la décision entre les mains de Dieu, je pris congé de la famille sans avoir déclaré mes pensées.

Le lendemain je partis à deux heures du matin pour Schaffkouse, seul dans une voiture fermée. La nuit était froide, mais je n'en sentais rien. Absorbé dans la prière et dans la commuuion de mon Dieu je sentais s'affermir en moi la certitude que Marie Zeller était la compagne que Dieu m'avait préparée. Vers midi je fis halte à Waldshout. Je descendais de voiture et allais entrer à l'auberge pour dîner lorsqu'arriva de la direction opposée une voiture qui s'arrêta aussi. Le voyageur qui en sortit était le comte Zaremba, missionnaire à Schouscha, à la frontière de la Perse, mon plus intime ami. Nous nous embrassâmes, puis nous dînâmes ensemble. Pendant le dîner je lui ouvris mon cœur et le priai, puisqu'il se rendait à Beuggen, d'être mon Éliézer auprès de M. et Mme Zeller et de leur fille. Il s'en chargea et remplit fidèlement sa mission. Sept jours après je recevais la réponse favorable des parents, et quelques jours plus tard celle de leur fille.

Le jour de l'an 1834 je tins une réunion de Missions à Schaffhouse, dans un temple rempli d'une foule attentive ;

le soir de ce même jour, une plus petite réunion à Bouch, dans la maison du pasteur Spleiss, un homme de prière et l'un des plus dévoués amis des Missions que j'aie connus.

Me trouvant l'après-midi du 2 janvier dans la première petite ville wurtembergoise , le pasteur me dit qu'il me céderait volontiers le temple pour une assemblée de Missions, si le gouvernement ne l'avait défendu, ensuite de faits peu édifiants auxquels avait donné lieu une semblable assemblée tenue par deux missionnaires. Mais il ajouta qu'il allait convoquer sa paroisse pour le soir même à la maison d'école. Son exemple fut suivi. Des salles d'école me furent offertes dans différentes localités chacun des soirs de cette première semaine. Le 5 janvier j'arrivai à Tubingue. Le lendemain, jour de l'épiphanie et de la fête annuelle des Missions de la Société auxiliaire, se trouvait être un dimanche. Quelques personnes pensaient qu'on devrait se rendre au temple malgré la défense ; d'autres n'étaient pas de cet avis. Il se présenta une issue : on mit à ma disposition la grande salle des conférences à l'université. Plusieurs étudiants assistèrent à cette assemblée, entre autres un jeune homme très-bien doué, qui se décida en ce moment-là à devenir missionnaire. A son exemple deux autres étudiants prirent un peu plus tard la même résolution. Tous trois ont travaillé avec succès aux Indes.

Peu après cette réunion dans la salle de l'université les temples me furent ouverts. Le samedi suivant je trouvai, en arrivant à Stuttgart, une lettre de Beuggen, dans laquelle Mademoiselle Marie Zeller m'annonçait qu'elle consentait à devenir ma compagne. J'en rendis à Dieu d'humbles actions de grâces, et tout le reste de mon voyage j'eus l'esprit en repos.

Je rencontrai en Wurtemberg plusieurs hommes pieux,

Bavants, chauds amis de l'œuvre des Missions, et ayant beaucoup d'expérience et d'influence. Ils me donnèrent des lettres de recommandation auprès de leurs amis, laïques et pasteurs, et me tracèrent mon itinéraire. Us adressèrent une demande au gouvernement pour obtenir que le service de l'après-midi dans la principale église de Stuttgart fût remplacé le dimanche suivant par une réunion de Missions. En attendant la réponse j'eus chaque soir de la semaine des assemblées très-nombreuses dans différentes localités. A Kirchheim sous Teck je passai une soirée chez la pieuse duchesse Henriette de Wurtemberg, qui versa des larmes au récit qu'elle m'avait demandé de quelques-unes des souffrances de mes années précédentes. Elle me donna des lettres de recommandation auprès de ses filles, la reine de Wurtemberg et la margrave de Bade, que je vis quelques jours après, et qui sont demeurées jusqu'à leur mort de fidèles amies de l'œuvre des Missions.

En rentrant le samedi soir à Stuttgart j'appris que l'autorisation avait été accordée pour tenir une réunion de Missions le lendemain à trois heures dans la principale église. Le moment venu, la foule remplissait l'édifice à tel point que j'eus de la peine à arriver à la chaire. Les enfants de la famille royale étaient dans l'auditoire. La réunion durait depuis environ une heure lorsqu'un noir nuage vint à passer sur la ville, anticipant sur la nuit qui approchait. Craignant d'avoir été trop long je m'excusai et voulus terminer. Mais les enfants de la famille royale et d'autres personnes s'écrièrent: « Continuez, s'il vous plait; on apporte des lumières! » et je continuai encore un moment.

De toute manière la glace était rompue, et dès lors toutes les églises du Wurtemberg furent ouvertes pour des réunions de Missions ; la conséquence en a été que le pays du

Wurtemberg, qui est petit et qui n'est pas riche, contribue, toute proportion gardée, plus qu'aucun autre pays du inonde à l'œuvre des Missions, par le nombre des jeunes gens qui s'y vouent, par ses prières et par ses dons.

Je continuai ma tournée dans le Wurtemberg jusqu'au 16 février, puis je retournai à Beuggen, pour faire plus intime connaissance avec ma future épouse. Notre première entrevue eut quelque chose de solennel et d'un peu gêné, car nous n'avions jamais jusque-là échangé une seule parole. Je l'avais vue et elle m'avait entendu parler de l'œuvre en Àbyssinie ; voilà tout. Néanmoins nous avions tous deux la certitude que nous marchions dans les voies de Dieu, et au bout de peu de jours nous étions unis de cœur, et notre plus grand bonheur était de prier ensemble.

Nous avions espéré que notre mariage pourrait avoir lieu aussitôt après Pâques, mais nos autorités respectives mirent tant de temps pour les formalités préalables, qu'il se trouva retardé jusqu'au 23 mai. Nous passâmes quelques-unes de ces semaines d'attente auprès de mes parents, d'autres à Bâle et à Beuggen, où je jouis beaucoup de la société de plusieurs chrétiens expérimentés, en particulier des parents de ma fiancée. Le mariage eut lieu à Crémine.

Mais le temps était maintenant venu de retourner en Abyssinie. Nous partîmes de Beuggen le 7 juin, après un service religieux solennel, pendant lequel bien des larmes coulèrent ; puis nous vînmes faire nos adieux à mes parents à Crémine. De là, nous dirigeant sur Marseille, nous eûmes la joie de voir bien des amis chrétiens, à Neuchâtel, à Berne, à Lausanne, à Genève. Là nous nous arrêtâmes plusieurs jours chez notre cher ami M. Gaussen ; jours délicieux et bienfaisants! Le 29 juin nous arrivions à Marseille, vrai désert spirituel à cette époque-là. Plusieurs amis, affamés du pain

de vie, me prièrent de tenir une réunion d'édification dans une maison particulière, et de leur permettre d'y inviter leurs connaissances; j'y consentis volontiers. Ondécida d'inviter aussi les deux pasteurs protestants, quoique l'on sût qu'ils désapprouvaient toute réunion religieuse en dehors du temple. Je les priai par lettre d'y assister. L'un d'eux, orthodoxe mais mort, jeta mon invitation au panier. L'autre, qui huit ans auparavant avait juré de ne jamais me laisser monter dans sa chaire, fut exaspéré, comme si une réunion d'édification devait détruire toute l'église protestante de Marseille. Il accourut auprès de moi, me conjurant de ne pas faire un service religieux dans une maison particulière, et de venir plutôt dans son temple. J'acceptai son offre avec joie, sachant bien qu'il y aurait dans le temple beaucoup plus d'auditeurs. J'y prêchai deux fois, et mes prédications produisirent sur plusieurs personnes influentes une impression si favorable, qu'elles n'eurent pas de repos jusqu'à ce qu'elles eussent obtenu un pasteur vraiment évangélique. Ce pasteur fut M. Armand-Delille, dont j'eus la joie de faire la connaissance en passant une autre fois par Marseille.

Nous nous embarquâmes le 14 juillet 1834 pour Alexandrie, sur un vaisseau voilier qui nous y déposait le premier août. Nous avions avec nous MftUe Geerling, de Bâle, qui épousa là le 4 août mon futur collègue M. Isenberg. Après une semaine passée dans cette ville nous nous rendîmes avec eux au Caire, où il nous fallut attendre près de trois mois l'arrivée des livres que nous devions distribuer en Abyssinie. Nous profitâmes de ce temps pour faire à loisir tous nos préparatifs pour le voyage par la Mer Rouge, et surtout je m'appliquais à faire avancer ma jeune femme dans l'étude de la langue amharique, que nous avions commencée

pendant la traversée de Marseille à Alexandrie, et que nous continuâmes en navigant sur la Mer Rouge. Ma femme y fit de si rapides progrès qu'à notre arrivée en Abyssinie elle parlait cette langue couramment.

Le 21 octobre nous partions du Caire pour arriver à Suez au bout de quatre jours. Outre M, et Mme Isenberg nous avions avec nous, dès le Caire, les deux jeunes gens que j'y avais amenés d' Abyssinie, qui nous furent d'un grand secours tout le long du voyage, et de plus deux compagnons de route allemands. Notre caravane comptait ainsi huit personnes. Avec cela trente-huit chameaux, et deux ânes pour les deux dames. Ma femme préféra un dromadaire, et je dus faire une partie du voyage à travers le désert sur son âne. Notre bagage était considérable. D'abord beaucoup d'effets, d'ustensiles, et quelques meubles, parce que nous avions la pensée de passer toute notre vie en Abyssinie; ensuite la charge de seize chameaux en livres amhariques, savoir deux mille Bibles, une grande quantité de Nouveaux-Testaments et de portions des Saintes Écritures.

Nous étions tous en bonne santé et de bonne humeur, et nous jouissions extraordinairement de l'air pur du désert. Après deux jours d'arrêt à Suez nous nous embarquâmes sur un paquebot arabe, en compagnie de pèlerins se rendant à La Mecque. Nous avions, ma femme et moi, une jolie cabine, dans laquelle nous passâmes dix-huit jours remplis par d'agréables entretiens, par la lecture et par l'étude de la langue amharique. Nous touchâmes à Tor, petit village habité par des chrétiens grecs très-ignorantsT mais de mœurs paisibles, et à Yambo, le port de Médine.

Le 14 novembre nous arrivâmes à Djidda, où nos femmes, pour se conformer à la mode arabe, se couvrirent de voiles épais, qui ne laissaient voir que les yeux. Mon ancien ami,

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le consul anglais Mouallem Yousouf, nous accueillit trèsamicalement. Il nous donna deux chambres dans la partie supérieure de sa maison et une terrasse, du haut de laquelle nous pouvions prendre l'air après la chaleur du jour. Un fort vent contraire nous y retint plus de trois semaines. Je profitai de ce temps pour m'entretenir le soir de sujets religieux avec des scheiks de La Mecque. Mon bon Mouallem Yousouf trouvait que je leur parlais parfois trop librement contre Mahomet et le Coran; mais eux ne s'en fâchaient pas.

Jusqu'à Djidda notre voyage, tant par mer que par terre, avait été des plus heureux, de vraies semaines de plaisir. Mais là commencèrent une série d'épreuves et de souffrances si terribles , que cela me donne le frisson quand je m'y reporte par la pensée.

Après la première semaine de séjour à Djidda je sentis que mon estomac ne fonctionnait pas convenablement ; j'y éprouvais des douleurs, auxquelles d'abord je ne crus pas devoir m'arrêter. Mais comme elles allaient en augmentant, je consultai un habile docteur allemand, un ancien ami, qui se trouvait justement à Djidda. Apres examen il déclara que la cause de mon mal était le ver solitaire, contre lequel nous n'avions pas de remède sous la main. Mais il y avait bien autre chose que cela; je fus en effet quelque temps après débarassé de cet hôte importun, mais sans éprouver pour cela une amélioration sensible de mon mystérieux état de souffrance. Nous nous embarquâmes le 9 décembre pour Massoua, où nous arrivâmes le 20. Je souffris beaucoup pendant la traversée, ce qui naturellement fut bien pénible pour ma pauvre femme. Des circonstances contrariantes nous retinrent onze semaines à Massoua. J'y endurai pendant tout ce temps des douleurs parfois atroces, mais qui me laissaient pourtant quelques moments de relâche.

Gobât 14

Je me trouvai assez bien un jour pour me faire transporter sur la terre ferme et m'y promener un peu avec ma femme. Ma maladie dégénéra en une sorte de dyssenterie, accompagnée d'accès de suffocation si terribles que mes alentours crurent maintes fois que j'allais y succomber. Et lorsque l'occasion favorable de partir pour l'Abyssinie se présenta j'eus à me demander, douloureuse question ! si je pouvais continuer ma route, ou s'il ne fallait pas revenir sur mes pas. Il n'y avait guère d'espoir de guérison, étant privés de tout secours médical excepté l'homéopathie de M. Isenberg, qu'il recommandait beaucoup. Il m'en prescrivit de plusieurs manières, sans amener le moindre soulagement. Mais je ne pouvais supporter la pensée de prendre le chemin du retour, et à cet égard j'admirai l'attitude de ma chère femme, qui, avec la plus vive sympathie, ne cessa de m'encourager, priant Dieu sans cesse et avec une inébranlable confiance pour mon rétablissement.

J'arrivai à la conviction que je pourrais mourir dans le retour par la Mer Rouge aussi bien qu'en essayant d'arriver en Abyssinie. J'avais en outre l'espoir de recouvrer la santé une fois que je respirerais l'air frais des hauts plateaux. Surtout je désirais pouvoir avant de mourir présenter mon collègue M. Isenberg à quelques-uns de mes amis abyssins, afin qu'il pût ainsi reprendre ce travail de la mission à Gondar, qui donnait de si belles espérances quatre ans auparavant. Ce désir accompli, je consentais à laisser reposer dans le tombeau mon corps brisé.

Nous nous mîmes donc en route dès que cela fut possible, le 2 mars 1835 ; et d'abord pour Arkieko, situé sur terre ferme. Ici le nayeb ou chef nous retint et nous ennuya si longtemps par son insatiable mendicité, que ma maladie s'en aggrava visiblement. A la fin, le troisième jour, lorsque

nous pûmes partir, je pus, monté sur mon mulet, cheminer sans trop de douleurs jusqu'à la première halte, et goûter ensuite une heure de repos. Mais lorsqu'après cela j'eus repris ma monture, d'affreuses souffrances me saisirent, accompagnées de soulèvements de cœur, qui durèrent jusqu'au soir. Quinze à vingt fois je dus descendre du mulet, et je fus pris de vomissements une douzaine de fois. Lorsque nous établîmes notre campement pour la nuit j'étais complètement épuisé. Pourtant la nuit fut meilleure que les précédentes, et pendant les quatre jours suivants, cheminant dans l'étroite vallée de Schoho, je me sentais de jour en jour un peu mieux.

Notre société était gaie. Ma femme prenait beaucoup d'intérêt à tout ce qu'elle voyait de nouveau, oiseaux et plantes, entre autres à une troupe de singes, qui nous accompagnaient tantôt à notre droite tantôt à notre gauche. Quelques sauvages Schohos chassaient devant nous des bœufs, destinés à transporter notre bagage au haut des pentes rapides de la montagne du Schumfeito jusqu'à Halai. Tout cela aidant, je pus presque jouir de notre course le long d'un frais ruisseau à l'eau limpide.

Quelqu'un des nôtres ayant tué un singe, nos Schohos accoururent en disant qu'ils avaient à venger leur frère. C'était une plaisanterie de leur part; mais ces sauvages ont une curieuse idée sur les singes. Leur vient-elle du Coran, qui contient quelque chose d'analogue, ou de quelque autre tradition? Cette idée c'est que les singes sont des hommes dégénérés.

Lorsque nous fûmes arrivés au pied du Schumfeito je me sentais assez bien, et je commençais à espérer que je serais bientôt complètement remis. Hélas! c'était une illusion, que vingt mois de dures souffrances devaient

cruellement dissiper. Comme j'étais le seul de notre petite caravane qui pût s'expliquer avec les Schohos, tantôt en amharique, tantôt en arabe, c'était à moi qu'incombaient les dispositions à prendre et les ordres à donner. Jusque là les chameaux avaient porté notre bagage, mais ils ne pouvaient grimper par d'étroits sentiers les pentes escarpées du Schumfeito, dont l'élévation est de six mille pieds. Il nous fallut quarante bœufs des Schohos pour porter la charge de sept chameaux. Nous avions laissé la plus grande partie de nos effets à Massoua.

Mais au moment d'entreprendre le transport de nos effets jusqu'à Halai nos Schohos nous demandèrent un prix exorbitant. Il fallut, pour arriver à des conditions acceptables, marchander avec eux pendant deux jours, du matin jusqu'au soir. Par moments j'étais sur le point de céder à leurs exigences par fatigue et épuisement; mais, considérant que le prix que nous fixerions cette fois ferait règle pour ce que nous avions laissé en arrière à Massoua, je reprenais le débat, jusqu'à ce qu'ils eurent à la fin accepté mes conditions.

Les bœufs ne pouvant pas porter les grandes et lourdes caisses des chameaux, il fallut tout déballer, puis remballer dans des sacs en peau. Pendant que cela se faisait, et cela prit un certain temps, je pus me reposer. Lorsque tout fut prêt, je pus monter sur mon mulet et gravir lentement la pente, mais non sans de vives douleurs. Au bout de deux jours nous atteignîmes le village de Halai. Ici, nouvel arrêt de deux jours, et nouveaux marchandages pour le transport de nos effets jusqu'à Behaat, à trois ou quatre journées de distance. Ces nouveaux et pénibles débats avec les Schohos m'éprouvèrent tellement que je souffris beaucoup dans cet espace de chemin. Il y eut un moment où je fus saisi de

douleurs si violentes, accompagnées d'une telle oppression, que je dus me jeter à terre et rester là gisant sur le sol pendant deux longues heures, sous les rayons verticaux du soleil. C'était dans la plaine de Senaféh, devenue célèbre dans la guerre de 1868. Il nous semblait à tous que j'allais mourir avant le soir. Ma femme montra aux Abyssins comment ils pourraient me procurer de l'ombre en étendant leurs habits à une certaine hauteur au-dessus de moi. Grâce à cette ombre et à ce repos je me remis assez pour pouvoir faire encore ce jour-là environ quatre milles anglais, et arriver jusqu'à Behaat, mais avec de grandes souffrances. A Behaat, nouvelles difficultés de la part du gouverneur du district. Mais Ubieh, qui se trouvait non loin de là avec son armée et auquel j'en appelai, nous donna l'un de ses officiers pour nous conduire en sûreté jusqu'à Adowa, où nous arrivâmes le 1 1 mai 1835, dix semaines après notre départ deMassoua.

Mon projet était de me rendre à Gondar, où je trouverais, beaucoup plus que dans le Tigré, la porte ouverte pour l'évangélisation. Je comptais ne m'arrêter à Adowa que quelques jours, pour retrouver si possible dans le repos les forces nécessaires pour l'achèvement du voyage. Mais Dieu en avait disposé autrement. De plus grandes épreuves que toutes celles que j'avais traversées jusqu'ici allaient m'arrêter et me retenir longtemps à Adowa.

Dès la première semaine de notre séjour dans cette ville tous les symptômes de ma maladie reparurent, accompagnés de douleurs si violentes et si continues que mes amis s'attendaient à ma mort. Ce fut pour moi un amer désappointement de voir ainsi mes espérances brisées. Mon ami Habeta Selasseh avec quelques autres ayant appris mon arrivée, avait fait plus de deux cents milles anglais pour venir à ma rencontre, me saluer et m'emraener à Gondar. Je pus k

peine recevoir leur visite et échanger avec eux quelques paroles, tant mes souffrances et ma faiblesse étaient grandes.

Un peu plus tard Ubieh vint dresser son camp dans le voisinage d' Adowa. Les usages du pays exigeaient, si nous tenions à conserver sa faveur, que quelqu'un de nous se rendît auprès de lui pour nous placer sous sa protection. Je priai M. Isenberg de le faire ; mais il m'objecta qu'il ne connaissait pas assez la langue du pays. Quelques jours après, me sentant un peu mieux, j'essayai de me mettre en route. Mais à mi-chemin je fus pris de telles douleurs qu'en arrivant au camp je dus rester deux jours étendu sous ma tente, sans pouvoir faire un mouvement ni prononcer une parole. Outre mes propres souffrances j'étais tourmenté par la pensée de ma femme, que j'avais laissée malade à mon départ. Lorsqu'enfin, au matin du quatrième jour, je pus me lever et entrer dans la tente d'Ubieh, il me fit un bon accueil, sympathisa à mes maux et donna des ordres pour que des provisions nous fussent assurées pour un certain temps.

En le quittant j'enfourchai mon mulet pour rentrer à Adowa ; mais, quoique la distance ne fût pas grande, je dus m'arrêter pour me jeter sous ma tente et demeurer là plusieurs heures dans un état pitoyable. Enfin, comme la nuit approchait, que l'endroit était solitaire et fréquenté par les hyènes, il fallut malgré tout me remettre en route. Je rentrai tard à Adowa et trouvai ma femme mieux que je ne l'avais laissée. Nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre et pleurâmes longtemps comme de petits enfants. Ce jour était le premier anniversaire de notre mariage.

Je me remis au lit et y passai neuf longs mois sans interruption, tourmenté et de plus en plus épuisé par une espèce de dyssenterie, accompagnée de fréquents vomissements et

m'obligeant à me relever de trente à quarante fois par joui*. Je devins d'une maigreur extrême, n'ayant littéralement plus que la peau sur les os ; je ne pouvais m'endorniir sans tomber dans le délire ; mon sommeil était court et pénible. Pendant ces neuf mois, qui me parurent une éternité, je connus ce « lit baigné de pleurs » dont parle le psalmiste. C'étaient moins des larmes de douleur que d'attendrissement, à la pensée de ma misère spirituelle et de l'immense amour de Dieu, à la vue aussi du dévouement sans bornes de ma pauvre femme. Je dois avouer à ma honte que la maladie m'avait rendu très-exigeant J'en donnerai un exemple. Étant tourmenté par la soif, je demandai une fois à ma femme un verre d'eau. Je n'avais pas remarqué qu'elle était occupée en ce moment-là à emmailloter notre petit enfant. Elle me répondit : « Attends un instant ». Ce mot si naturel me perça le cœur comme une épée, et le chagrin qu'il me causa dura au moins six semaines, sans que j'en disse rien à ma femme. Je finis par comprendre que c'était moi seul qui avais tort. J'en eus un tel remords que je le confessai à ma femme et lui en demandai pardon. Dès lors je devins plus patient. Je sus attendre que ma femme fût en mesure de me servir, et je pus consentir, ce que je ne faisais pas auparavant, à être servi quelquefois par d'autres que par elle.

Ma maladie empira jusqu'à revêtir tous les symptômes du choléra. Mes mains et mes pieds étaient glacés, et rien ne parvenait à y ramener la chaleur, jusqu'à ce qu'on eut l'idée d'essayer des frictions. Elles réussirent; mais il fallait les renouveler fréquemment et les prolonger longtemps. Une fois quatre hommes se relayèrent durant vingt-trois heures sans interruption pour me frotter les mains et les pieds. La chaleur revenant aux extrémités je respirais plus

librement, et je fus ainsi délivré de suffocations auxquelles on crut plusieurs fois que j'allais succomber.

C'est pendant que j'étais ainsi malade que naquit, le 2 août 1835, notre premier enfant, une petite fille pleine de santé. Malgré la joie profonde que cet événement nous causa, sept mois s'écoulèrent avant qu'il me fût accordé le bonheur de pouvoir tenir cette enfant dans mes bras.

Cette maladie fut pour moi un temps non seulement d'épreuve, mais aussi de jugement. Tout mon passé reparut devant mes yeux avec toutes ses lacunes et ses taches, toutes mes œuvres prétendues bonnes, avec le mélange de péché qui s'y découvrait; mon être intérieur tout entier, avec le fond de corruption qui le constituait, se présenta devant moi comme pour ma condamnation. Je ne pus que me jeter anéanti aux pieds de celui qui est venu chercher et sauver ce qui était perdu, et se donner lui-même en rançon pour nous. J'y trouvai, non pour la première fois, mais avec une force et une joie toutes nouvelles, abondance de pardon et un inexprimable sentiment de l'amour de Dieu.

J'eus un peu de relâche dans ma maladie à la fin de ces neuf mois, en mai 1836. Je dus, humainement parlant, cette amélioration à un moyen singulier. Après avoir tout essayé inutilement, j'entendis parler d'un vieillard qui venait d'arriver à Adowa et qui assurait qu'il pourrait me guérir, si je consentais à prendre sa médecine. Un homme qui se noie se raccroche à un brin de paille; je permis à ce mège d'entreprendre ma guérison. Voici quelle fut son ordonnance : trois livres de lait, trois livres de beurre, trois livres de miel, une livre d'ail, avec trois onces de diverses épices ; le tout en décoction pris en trois jours, trois fois par jour. La dose était trop forte pour la capacité de mon pauvre estomac ; je la réduisis; et je fis pendant dix jours ma nour-

riture de ce mélange, en y ajoutant un peu de pain. Le résultat en fut que je me trouvai un peu mieux et que je pus pendant quinze jours me lever quelques instants. Mais je n'étais pas guéri, et je restai longtemps encore d'une extrême faiblesse.

A cette même époque le choléra éclata dans la ville avec une telle violence que durant trois semaines, sur une population de trois mille âmes, il mourut journellement de trente à quarante personnes. D'heure en heure pour ainsi dire j'apprenais la mort de quelqu'une de mes connaissances. Ma femme fut atteinte du terrible mal, mais elle se remit bientôt, grâce à un remède qui s'est maintes fois trouvé efficace quand il est pris à temps, savoir une solution de camphre dans de l'esprit de vin. Mais un mois plus tard, lorsque nous croyions la maladie entièrement disparue, elle eut tout à coup une violente rechute. 11 était onze heures du soir lorsque le mal se déclara, et le lendemain au point du jour ma chère femme ressemblait à un cadavre, le teint d'un jaune mat, les yeux éteints, et ne pouvant plus parler. De mon côté j'étais si faible que je ne pouvais me remuer ni même parler à haute voix. Ce fut un des moments les plus angoissants de ma vie. Nous ne pouvions qu'échanger nos regards. Nous les arrêtions tour à tour sur notre enfant de dix mois, qui reposait dans son berceau, nous nous regardions l'un l'autre, puis nous levions les yeux en haut pour nous encourager réciproquement à attendre de Dieu consolation et secours. Cela dura environ une demi-heure, car nous étions seuls dans notre maison, ou plutôt notre cabane, qui ne consistait qu'en une seule pièce, et ni l'un ni l'autre n'avait la force de se lever et d'aller jusqu'à la porte pour demander du secours. Alors une servante arriva et, nous voyant dans cet état, courut chez mon collègue, M. Isen-

berg. Il ne tarda pas à venir, accompagné du docteur Wolff, récemment arrivé à Adowa. M. Isenberg, en voyant l'état de ma femme, déclara qu'il n'était plus temps d'employer pour elle l'homéopathie. Le docteur Wolff dit que pendant son séjour aux Indes il avait souvent entendu dire en temps de choléra qu'un moyen efficace avait été l'application d'un fer chaud sur l'estomac du malade. En l'absence de tout autre remède on recourut à celui-là. Le fer fut chauffé en hâte. Il devait être enveloppé d'un linge ; mais le docteur dans sa précipitation laissa le fer glisser hors du linge et tomber presque rouge sur la peau nue. J'entendis le crépitement de la brûlure, et la malade poussa un cri. Une forte réaction se produisit, amenant une sueur abondante. Le mal était arrêté, de sorte que j'attribuai, humainement parlant, la guérison de ma femme à la maladresse du docteur Wolff. Mais la plaie mit bien des semaines à se cicatriser, et ma chère femme ressent jusqu'à ce jour le contrecoup de cette terrible maladie.

Dans de telles circonstances il était naturel que la question de quitter l'Abyssinie se posât devant nous. Maintes fois nous l'avions abordée. Je m'y étais d'abord opposé, en pensant que malgré tout Dieu pourrait encore me guérir ; que d'ailleurs j'étais trop faible pour supporter les fatigues du voyage, et enfin que, si je venais à mourir en route, ma femme et mon enfant, loin des protecteurs que nous avions à Adowa, courraient bien plus de dangers en traversant le pays des sauvages Schohos, dont l'un des gagne-pain consiste à voler de jeunes femmes et des enfants pour les revendre. Mais lorsque le docteur Wolff fut venu nous rejoindre et qu'il se fut décidé pour son propre compte à retourner à Massoua, puisque la guerre l'empêchait de pénétrer dans l'intérieur du pays, nous nous décidant«

partir avec lui. Si je venais à mourir, ma femme et mon enfant pourraient continuer leur voyage sous sa protection.

Étant trop faible pour aller à cheval aussi bien que pour marcher, je dus me faire porter sur un grossier brancard. A la fin de la saison des pluies, le premier septembre 1836, nous partîmes d'Adowa, après nous être recommandés au secours du Dieu des miséricordes. Le chemin était escarpé et raboteux, et mes porteurs, novices dans leur métier. Le voyage me fut trés-pénible , surtout jusqu'à Halai. Nous marchions à petites journées, passant la nuit à la belle étoile, dans des grottes, ou dans des cabanes enfumées, en uu mot à l'endroit, quel qu'il fût, où nous nous trouvions le soir. Il nous fallut dix-huit jours pour aller d'Adowa à Massoua.

J'eus surtout un mauvais moment lorsque nous passâmes dans le voisinage de Debra Damo. Je soutirais beaucoup et j'étais très-abattu lorsque nous atteignîmes le sommet d'une montagne escarpée. Mais la descente était encore plus difficile ; la pente étant très-raide, et le chemin, tantôt resserré entre des rochers, tantôt très-étroit au bord de l'abîme et encombré de blocs de pierre de deux à trois pieds de hauteur. Devant cette difficulté nous nous arrêtâmes tout perplexes. Le brancard n'était pas possible et je ne pouvais absolument pas marcher. Tout abattu je me couchai sur le sol et pleurai comme un enfant pendant environ deux heures. C'est, je le crois, la seule fois de ma vie où j'aie été aussi complètement découragé. On trouva néanmoins un moyen de me transporter, mais j'étais tellement anéanti que je ne me souviens pas de ce qu'on fit de moi, ni comment j'arrivai de l'autre côté du fleuve qui coule au pied de cette montagne.

Le jour de notre arrivée à Halai je me sentis, pendant notre halte du milieu du jour, tellement épuisé par de violentes souffrances que l'on crut que je ne survivrais pas au

passage de la montagne Schumfeito. Je dictai tout en larmes mon testament à ma femme. Je n'essaierai pas de décrire ce qu'elle éprouvait alors, ni tout ce qu'elle souffrit à cause de moi durant un an et demi, dans un pays sauvage, où nous étions étrangers. Dans ces temps sombres notre petit enfant, qui prospérait sous ses soins vigilants, était son rayon de soleil.

Nous nous reposâmes un jour à Halai, et le lendemain matin je fus porté en brancard en une demi-heure jusqu'à l'endroit où l'on commence à descendre la montagne de six mille pieds. C'était cette redoutable descente qui m'effrayait le plus lorsque nous agitions à Adowa la question du voyage. Le docteur Wolif proposa de m'envelopper avec beaucoup de paille dans un cuir de vache et de me traîner ainsi emballé en bas la montagne. La chose évidemment n'était pas faisable. Le seul moyen qu'on pût essayer était de me hisser sur un mulet et de me faire porter en bas la descente par cette monture. Mais on nous disait que cela n'irait pas, que jamais personne n'avait fait cette descente autrement qu'à pied. Malgré cela, au lieu de me décourager, je me sentis cette fois merveilleusement fortifié par le Seinem*. J'avais acheté à Adowa le meilleur mulet que j'avais pu trouver. Je me laissai charger et solidement attacher sur ma bête, en m'abandonnant à la garde de Dieu. Bientôt je remarquai que ma monture était habituée aux chemins en escaliers, car chaque fois que nous rencontrions de ces mauvais pas tant redoutés l'animal ployait si habilement le genou que je ne sentais pas la secousse. Aussi avec quel inexprimable sentiment de reconnaissance envers Dieu constatai-je, après environ deux mille pieds de descente, que, bien loin d'éprouver un accroissement de souffrances, je me sentais plutôt mieux ! Et cela continua ainsi jusqu'à

ce que nous arrivâmes au pied de la montagne. Là on me déposa sous un rocher, où nous allions nous reposer pendant la nuit. Je ne ressentais pour ainsi dire aucune douleur, seulement une très-grande lassitude.

Cette descente rapide avait été bien fatigante aussi pour ma femme, et l'amabilité du docteur Wolffla lui avait rendue encore plus pénible. Car, depuis l'endroit où l'on pouvait cesser de marcher à la file parce que la pente était moins forte et le terrain plus plat, il avait voulu qu'elle acceptât son bras. Mais, sans y prendre garde, il marchait lui dans l'étroit sentier battu, tandis que ma femme à côté de lui devait marcher dans les pierres et les épines. Malgré cela, arrivée à notre halte, elle oublia bientôt sa fatigue en voyant que je me trouvais mieux. Sur l'étroit sentier où nous marchions à la file elle ne m'avait pour ainsi dire pas vu de tout le jour. La nuit suivante j'eus un bon sommeil de deux heures, comme je n'en avais jamais eu durant les vingt derniers mois. A partir de là je pus monter environ deux heures journellement mon mulet, jusqu'à ce que nous atteignîmes Massoua.

Cette ville passe pour être un des endroits les plus chauds et les plus malsains de la terre, et nous y arrivions en septembre, presque à l'époque des plus grandes chaleurs. Nous ne pouvions songer à nous y arrêter. Mais, pour partir le plus vite possible, nous ne trouvâmes à louer qu'un bateau sans cabine, qui nous transporta en dix longues et brûlantes journées à Djidda en Arabie, exposés le jour aux ardeurs du soleil et la nuit à la rosée. Malgré cela nous étions heureux. Je reprenais l'espoir de me rétablir et de pouvoir retourner en Abyssinie pour y reprendre mon œuvre. Mais cela ne devait pas m'être accordé.

A Djidda, où ma maladie avait commencé environ deux

ans auparavant, nous restâmes trois jours, pour faire laver nos vêtements et nous procurer les provisions nécessaires pour la continuation du voyage. Mais, à l'exception de fruits qui ne se conservaient qu'un ou deux jours, nous ne trouvâmes que du riz, des oignons et de la bonne eau dans des cruches neuves, Nous aurions voulu acheter un peu de farine pour notre enfant, mais il ne s'en trouvait que de ce]le qui était venue d'Egypte pour les soldats du pacha Mohamed Ali et qui était mélangée d'un quart ou d'un tiers de sable.

Le docteur Wolff nous quitta à Djidda pour se rendre h La Mecque. Pendant ces trois jours à Djidda je sentais revenir mes anciens maux, c'est pourquoi nous avions hâte de repartir. Nous nous embarquâmes le soir du troisième jour sur un paquebot qui avait une petite cabine, infestée par les rats et les punaises. Il devait nous mener à Cosseir. La nuit dans le port j'eus des douleurs presque insupportables, entrecoupées par quelques courts instants de repos. Quand je croyais que j'allais m'endormir un mal violent me saisissait subitement, comme si l'on m'avait percé l'estomac avec un couteau. Lorsqu'au matin le bateau fit voiles vers la pleine mer je pus m'endormir, et lorsque je me réveillai, après environ quatre heures d'un bon sommeil, mon premier mot fut: « Grâces à Dieu, je suis guéri! » Je sentais mon corps tellement changé qu'il ne me semblait pas que j'eusse jamais été malade. Pendant les vingt-huit jours de notre navigation mes forces revinrent sensiblement, en dépit de l'horrible nourriture dont nous devions nous contenter.

Les matelots arabes, qui sur terre s'étaient montrés polis à notre égard, changèrent entièrement de procédés envers nous dès qu'ils se sentirent dans leur élément. Ils burent

Dangers sur la mer.

2 Cor. 11, 26.

toute notre bonne eau dès les cinq premiers jours, et nous fûmes obligés pendant le reste du voyage de cuire notre riz dans leur eau, qui était si puante que nous devions manger des oignons pour en surmonter l'odeur. Nous avions acheté à Djidda une chèvre, afin d'avoir du lait pour notre enfant. Mais, dès les premiers jours, la mer houleuse la rendit malade, elle cessa de manger et perdit son lait, de sorte que pour toute la traversée nous n'eûmes rien à donner à notre enfant de quatorze mois que ce même riz auquel nous étions réduits nous-mêmes.

A cela vinrent s'ajouter des accidents. Un jour que le vent était fort et que les matelots cherchaient à en prendre autant que possible dans les voiles, il tourna tout à coup avec une telle rapidité que notre bateau allait chavirer. Heureusement, lorsque déjà l'eau entrait et allait nous submerger, on entendit un effroyable craquement; c'était le grand mât qui se rompait sous la pression du vent dans la voile. Le bateau se releva. Mais il n'y avait pas une hache, ni même un bon couteau, pour détacher le sommet du mât brisé et en réparer le tronçon; et le vent soufflant de la terre nous poussait toujours plus vers la haute mer, où les matelots arabes n'osent pas se risquer. Notre situation devenait sérieusement périlleuse et vraiment désespérée, lorsqu'au bout de quelques heures nous aperçûmes un vaisseau voilier, dont l'équipage, remarquant nos signaux de détresse, vint nous délivrer en nous menant à la remorque jusqu'au rivage, où on nous abandonna. Mais là, sur la plage déserte de l'Arabie, notre situation était aussi critique que sur mer, car nous n'avions pas d'outils pour réparer notre accident. Nos matelots coururent vers les montagnes, à la recherche d'un campement arabe. Au bout de quelques heures ils revinrent avec une misérable hache. Ils taillèrent

pendant plusieurs jours autour de notre mât afin d'y rattacher la voile, et au bout de six jours nous pûmes reprendre la mer. Le lendemain nous donnâmes sur un écueil et nous restâmes un jour entier pris entre des rochers à fleur d'eauy jusqu'à ce qu'un vent du sud, élevant en quelques heures le niveau de l'eau d'environ trois pieds, nous retira de notre prison.

Si de Djidda nous nous étions dirigés directement sur Cosseir nous aurions pu y arriver en trois ou quatre jours, car la distance n'est que de deux cent quarante milles anglais environ. Au lieu de cela nos matelots arabes longèrent la côte jusque bien avant dans la golfe d'Akaba, d'où nous apercevions distinctement le côté oriental du mont Siuaï, qui se présente beaucoup plus élevé et plus imposant que du côté sud ou du côté ouest. De là nous fîmes voile sur Ras Mohammed et, poussés par un fort vent du nord, nous atteignîmes Cosseir en deux jours. Cosseir était alors une misérable petite localité, mais, ayant appris à nous contenter de peu, nous y trouvâmes de quoi renouveler nos provisions : du riz, des oignons et du biscuit grossier. De là notre route continuait par terre. Nos véhicules étaient des chameaux flanqués des deux côtés de grosses caisses. Nous essayâmes de nous établir dans ces caisses, mais, n'ayant ni coussins, ni oreillers, nos os y furent bientôt si moulus qu'il fallut en sortir et essayer de marcher dans le sable. Mais ni ma femme ni moi n'avions les forces nécessaires pour faire le chemin à pied. Pour remonter sur les chameaux il aurait fallu avoir une selle. Au moyen de deux caisses et d'un matelas on en improvisa une sur laquelle ma compagne put prendre place. Mais cette selle était sans dossier, et ma femme voyagea six longs jours ainsi à l'ardeur du soleil, sans parasol, ni chapeau. Les siens avaient été

déchirés par les épines en Abyssinie. Ces inconvénients étaient d'autant plus graves que nia femme se trouvait dans le huitième mois de sa seconde grossesse. Elle n'avait pas la joie de pouvoir tenir dans ses bras notre petite aînée, qui était tombée malade le premier jour après notre départ de Cosseir, et dont les souffrances étaient redoublées par les secousses de la marche du chameau. Nous avions avec nous deux domestiques et une servante ; mais eux aussi, devenus malades dès le premier jour, ne pouvaient que se tenir avec peine sur leurs chameaux. Notre cher Hadara, que j'avais le projet d'emmener en Suisse dans un établissement d'instruction, marchait à pied, et c'est lui qui porta notre petite fille à travers tout le désert. Cette maladie de notre enfant, une Ophthalmie qui dégénéra bientôt en inflammation de cerveau, aggrava considérablement les souffrances de notre voyage de Cosseir jusqu'à Kena, au Nil. Les gémissements de l'enfant perçaient le cœur de la mère.

Dès le soir du troisième jour nous vîmes que notre provision d'eau ne durerait pas jusqu'au bout de la traversée, parce que nos Arabes en employaient pour leurs ablutions plus qu'il n'était nécessaire. Il fallut redoubler de vitesse dès le lendemain ; partir de grand matin, marcher sans relâche tout le jour, avec un petit arrêt d'une demi-heure à midi, et ne s'arrêter qu'après le coucher du soleil, harassés de fatigue et dévorés par la soif. Nous allions ce soir-là nous livrer au repos lorsque nous vîmes dans la nuit une lumière, qui semblait briller à une demi-lieue de distance. On nous dit que cela indiquait qu'il y avait là une citerne. L'espoir de trouver de l'eau si près nous remit sur pied. Nous montâmes sur nos chameaux ; mais la transparence de l'air nous avait induits en erreur ; la distance était bien

plus grande que nous ne l'avions pensé. Vers minuit seulement nous arrivâmes, à demi-morts de fatigue, à cette citerne, mais pour apprendre, à notre grande consternation, qu'elle était vide. Quelques Arabes, qui venaient d'en puiser les dernières gouttes, nous en donnèrent un peu. Alors nous nous couchâmes sur le sable pour nous reposer jusqu'au matin. Nous aurions bien voulu prolonger ce tardif repos ; mais nous avions devant nous une longue journée de marche pour atteindre le Nil. Je priai ces Arabes d'envoyer quelques-uns de leurs hommes en avant pour nous chercher de l'eau, mais ils ne le voulurent à aucun prix. Encore à présent, quand je reviens par la pensée à cette journée, je frémis et les larmes me viennent aux yeux. Lorsque nous nous remîmes en route au matin, nos forces étaient encore brisées de la veille ; nous étions tous plus ou moins malades ; mais surtout l'état de la petite avait bien empiré pendant la nuit. Déjà dans la matinée ma femme me pria plusieurs fois de lui permettre de descendre et de se reposer un peu. Mais, quoique très-fatigué moi-même, sachant que nous n'avions pas de temps à perdre, je dus bien à regret le lui refuser. Mais au milieu du jour, le soleil nous brûlant de ses feux et l'enfant gémissant d'une manière toujours plus douloureuse, ma femme s'écria d'un ton résolu : a Maintenant, je n'y tiens plus ; il faut nous reposer! » Ces paroles me brisaient le cœur, mais je savais par d'anciennes expériences que si nous descendions de nos chameaux dans l'état de fatigue et d'abattement où nous nous trouvions, sans une goutte d'eau pour nous ranimer, nous ne remonterions jamais et mourrions de soif sur place. Je fis donc un immense effort pour me donner à moi-même delà résolution, et je répondis avec fermeté : « Non, il faut poursuivre notre marche.» Cela dit, je me détournai pour cacher mes larmes.

Combien il m'en coûtait de devoir paraître si dur envers celle qui n'avait cessé depuis notre mariage de m'entourer «»ins les plus dévoués avec une patience inépuisable! Ma obère femme, qui ne pouvait lire dans mon cœur, me trouva inhumain, et, comme je m'y attendais et comme chacun l'aurait fait à sa place, elle se fâcha contre moi. Mais son indignation ranima ses forces et elle me répondit avec énergie : « Eh bien ! oui, je marcherai jusqu'à ce que je tombe morte. » Cette excitation lui fit pour un moment oublier sa lassitude. Je n'osais pas m'approcher d'elle, mais avec quelle ardeur je priais intérieurement jusqu'à ce qu'au bout d'une heure, parvenus au haut d'une petite colline, la verte plaine de l'Egypte se présenta devant nos yeux, tachetée de tlaques d'eau, restes de la dernière inondation. Alors je rejoignis ma femme et la trouvai baignée de larmes de regret de s'être abandonnée à la colère. Toutefois elle n'était pas convaincue que j'eusse eu raison d'agir comme je l'avais fait, et elle ne l'est pas encore à l'heure qu'il est, bien que de mon côté je fusse alors et que je sois encore maintenant parfaitement certain que les circonstances me faisaient un devoir d'agir ainsi.

Enfin nous avions devant nous la vallée du Nil, avec sa merveilleuse verdure, et surtout de l'eau douce. Cette vue, avec le souffle d'air frais qui nous venait de ce côté-là, sans nous ôter notre fatigue, ranima pourtant notre courage. Nous fîmes nos trois dernières heures de marche, sinon joyeux, du moins soumis et contents. Enfin nous atteignîmes, un peu avant le coucher du soleil, cette eau tant désirée. Nous nous établîmes, pour passer la nuit, à l'abri d'un vieux mur. Il ne nous restait jusqu'au Nil qu'une journée de marche, à travers une contrée bien cultivée. Xous espérions que le plus mauvais moment était passé.

La nuit fut très-froide et nous manquions de couvertures. L'inflammation cérébrale de notre enfant atteignit son plus haut degré. Jusqu'ici l'enfant avait témoigné son malaise par de l'agitation, des gémissements, des soupirs et des pleurs. Maintenant elle poussait des cris perçants. Harrassé de fatigue, je succombai au sommeil ; mais non la mère, qui ne s'endormit pas un instant. C'est un miracle qu'elle ait pu traverser cette nuit comme elle le fit. Vers le matin les cris cessèrent peu à peu, l'enfant perdit de nouveau sa connaissance, qui était revenue un moment la veille. Nous nous mîmes aussitôt que possible en route pour Kena, une ville sur le Nil, dans la Haute-Egypte. Là je me mis en hâte à la recherche d'un bateau, dans l'espoir d'arriver au Caire et d'y trouver un médecin assez tôt pour sauver, s'il était possible, notre enfant. Le bateau se trouva, mais il fallut attendre deux jours jusqu'à ce qu'il fût prêt à lever l'ancre. En navigant jour et nuit nous arrivâmes au Caire en huit jours, pendant lesquels l'enfant était toujours sans connaissance, dormant presque continuellement, jusqu'à ce qu'au matin du huitième jour, trois heures avant notre arrivée au Vieux-Caire, il plut à Dieu de le prendre à lui.

Un triste devoir, celui de l'inhumation, restait à accomplir ; mais pour cela il nous fallait une autorisation écrite du consul. Je me rendis en hâte au Caire, où il résidait . Mais presque tous les Européens, du moins ceux que j'y avais connus, étaient partis, les uns enlevés, les autivs chassés par la peste, qui y avait sévi avec violence au printemps de cette même année. Seul le missionnaire Lieder était resté. Je me rendis chez lui ; mais il était sorti, et personne ne pouvait me dire où il était allé. Je dus l'attendre deux longues heures, pleurant mon premier-n plaignant ma femme. Eutin il arriva ; il m'accompagna chez

le consul, de là chez un menuisier pour commander un cercueil. Puis nous retournâmes au Vieux-Caire pour déposer dans le cimetière copte ce petit corps, que la mère avait tenu toute cette longue journée sur ses genoux. Triste 61 amère journée pour elle et pour moi, mais journée qui devait, par la bonté de Dieu, marquer la fin de nos longues et exceptionnelles tribulations. La nuit était venue quand nous entrâmes dans la maison confortable de notre ancien et intime ami, le révérend Théodore Müller (maintenant pasteur eu Angleterre), qui nous accordait l'hospitalité.

Arrivés au Caire le 19 novembre 1836 nous y demeurâmes jusqu'au 13 février 1837. Ce fut pour nous un temps de repos et de rafraîchissement, à la fois spirituel et corporel, bien doux à nos cœurs. Nous n'avions là qu'un petit nombre d'amis, mais qui étaient du nombre des élus de Dieu : le conseiller aulique Schubert, de Munich, l'un des hommes les plus savants, les plus pieux et les plus humbles de son temps, et son épouse si distinguée ; une dame noble de Cassel, Melle de Waitz, qui les accompagnait ; le docteur Jean Roth et le peintre Bernatz, qui faisaient un voyage scientifique en Orient ; enfin le missionnaire Lieder et deux jeunes personnes au service de la Mission. Nous passions la plus grande partie de notre temps avec ces amis, jouissant beaucoup de tant d'avantages et de bénédictions de toute sorte, après toutes les privations que nous avions endurées. Nous n'étions plus malades, quoiqu'il nous restât, et bien longtemps après encore, des traces de nos souffrances en Abyssinie.

Ma femme s'était si bien remise pendant les six premières semaines de notre séjour au Caire qu'elle accoucha heureusement le 31 décembre d'un gros et fort garçon, auquel nous donnâmes le nom de Benoni, en souvenir de nos dou-

leurs passées. Comme nous n'avions ni sage-femme ni gardemalade, et pour toute aide une jeune fille d'Abyssinie, qui ne s'enteudait aucunement aux soins d'un nouveau-né, ce fut moi qui me trouvai chargé de cette tâche. Ce devait être bien curieux pour ma femme de voir et d'entendre son gros homme de mari, avec sa longue barbe et dans son costume arabe, promener dans ses bras par la chambre le petit enfant et chantonner pour l'endormir ; mais pour moi c'était une occupation délicieuse.

Nous partîmes du Caire le 13 février 1837 et arrivâmes par bateau en huit jours à Alexandrie. Là, comme je n'avais nulle envie d'arriver en Europe avec mon costume et mon air arabe, je me fis raser et vêtir à l'européenne. Lorsque je rentrai, ainsi transformé, et sans heurter, dans la chambre de ma femme, son premier mouvement fut de mettre à la porte cet intru malhonnête ; ce ne fut que lorsque je me mis à rire tout haut de sa méprise qu'elle me reconnut. Nous nous embarquâmes pour Malte sur le même bateau à vapeur, le Blase, qui nous avait amenés à Alexandrie quelques années auparavant. Malgré une brusque tempête nous arrivâmes en cinq jours à cette île, où nous nous retrouvions sur terre européenne.

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