‹ Samuel GobatChapitre 13 sur 70 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Temps d'attente. Travail missionnaire en Suisse, chez les Druses, en Italie et à Malte.

A Malte on nous retint vingt jours en quarantaine; puis un vaisseau à voile nous amena en dix jours à Marseille, où l'on nous arrêta encore dix autres jours avant de nous laisser débarquer. Là je pus faire la connaissance de quelques fidèles disciples de Jésus, et prêcher d'un cœur d'autant plus ému et heureux que c'était la première fois que j'annonçais de nouveau la Parole de Dieu depuis que le Seigneur m'avait ramené des portes du tombeau. De Marseille nous nous rendîmes par la diligence directement au Val de Moutier, sans autre arrêt que deux jours passés chez nos amis Gaussen à Genève. Nous avions espéré jouir en Suisse d'une douce température de printemps. Mais quand nous arrivâmes le 1 1 mai, tard dans la soirée, chez mes parents, il neigeait; et le lendemain matin tout était blanc, et des glaçons pendaient au bord des toits.

La joie était grande dans la maison paternelle ; car, bien que, grâce à Dieu, mon retour ne fût pas celui de l'enfant prodigue, mes parents pouvaient dire pourtant dans un sens: Voici notre fils qui était mort et qui est revenu à la vie. Le fait est qu'ils avaient perdu l'espoir de jamais me revoir.

Plusieurs fois on leur avait annoncé la nouvelle de nia mort. Ma mère avait longtemps refusé de croire à ces bruits; car, disait-elle, quand je prie pour lui j'ai le sentiment bien net qu'il est encore en vie. Même à un moment où lui arriva la nouvelle très-positive de ma mort, elle avait été soutenue dans son espoir par un ami du voisinage. Un chrétien âgé et de beaucoup d'expérience, M. de Roche, venait d'une lieue de distance au moins une fois chaque semaine passer la soirée avec mes parents. Ce vieillard avait le don, quand il était en prière, de voir parfois comme présentes des choses encore à venir, ou qui se passaient à une grande distance. Un jour que ma mère lui disait: « Je dois croire cette fois qu'il est mort, puisqu' aucune nouvelle ne nous arrive d'Abyssinie,w M. de Roche lui avait répondu : « Ne vous arrêtez pas à ces bruits ou à ces indices, et ne pleurez pas votre fils, il est vivant et vous le reverrez. » — « Mais comment le savez-vous ? » lui demanda ma mère. Il répondit : « Je priais pour lui dernièrement, et tout à coup je le vis avec sa femme et un petit garçon (notre petit Benoni n'était pas encore né à ce moment-là) descendre de voiture devant votre maison, et je n'ai pas le moindre do.ute que tout ne se réalise comme je l'ai vu. » — « Pour le coup, répliqua ma mère, je ne puis vous croire, puisque nos enfants ont une petite fille et point de fils. » Mais sans se troubler il répéta avec une parfaite assurance : « Vous verrez votre fils, sa femme et leur petit garçon. » Ma mère ne fut naturellement pas convaincue, mais du moins fut-elle encouragée dans son espoir. Mais lorsqu'en effet, descendant de voiture devant leur maison avec ma femme, nous présentâmes à mes parents leur petit-fils, ma mère ne put s'empêcher de s'écrier, pleine d'étonnement et de reconnaissance envers Dieu : « La vision du maire de Roche s'est réalisée ! » Pour

moi il y avait dans ce fait, dont je ne pouvais mettre en doute la véracité, un grand encouragement et une nouvelle preuve que Dieu, dans les jours de notre dure épreuve, ne nous avait pas perdus de vue.

De Crémines nous nous rendîmes à Beuggen, dans la famille de ma femme. Ce séjour nous fut particulièrement agréable et bienfaisant à cause de la proximité de la ville de Baie, où nous avions tant d'amis et les plus précieuses ressources médicales. Déjà avant notre arrivée à Baie j'avais reçu de M. Coates, secrétaire de la Société des Missions de l'église anglicane, une lettre très-amicale, dans laquelle il m'engageait à consulter les meilleurs médecins, sans regarder aux frais. Le traitement nécessaire pour ma femme et pour moi était le même, à cause de l'analogie de nos maux liasses, le choléra et la dyssenterie. On nous conseilla les bains de Kreuznach, où nous fîmes un séjour de trois mois, de juin à septembre, qui nous fut très-salutaire, tant au point de vue spirituel qu'au point de vue corporel, sans toutefois enlever entièrement les restes profonds de la maladie.

Pour revenir à Beuggen nous passâmes par Francfort et le Wurtemberg. Nous y fîmes la connaissance de plusieurs parents de ma femme et d'un grand nombre d'hommes de Dieu, chauds amis des Missions, qui nous comblèrent d'amabilité. Nous reçûmes à Francfort la nouvelle de la mort de ma mère. Elle avait succombé à l'âge de soixante-sept ans à un mal aussi prompt que cruel, le « miserere ». Sa piété vivante et sa fidélité durant les dix-neuf aimées de sa carrière chrétienne avaient fait espérer pour elle une mort triomphante. Mais ses violentes douleurs privèrent ses amis de ce spectacle, qui leur eût été si doux. « Je ne puis penser à rien, disait-elle, et je n'ai que le sentiment de mes

terribles souffrances, mais je sais en qui j'ai cru, et je suis en sûreté dans ses mains jusqu'à ce qu'il lui plaise de me retirer à lui. » La perte était grande pour nous, mais particulièrement pour mon père, habitué à s'en remettre, tant pour les choses temporelles que pour les choses spirituelles, au jugement sain de ma mère et à s'appuyer sur la fermeté de son caractère. Je craignais qu'il ne s'abandonnât au découragement, malgré tous les soins et tous les égards dont mon frère l'entourait. Je me hâtai donc de venir le voir. Nous pleurâmes ensemble, sans pouvoir d'abord nous dire une seule parole. Puis, après que l'émotion du premier moment fut un peu calmée, mon père exprima sa reconnaissance envers Dieu , qui avait retiré ma mère de ses souffrances et l'avait introduite dans le repos du ciel. Humble et timide, considérant les autres comme plus excellents que lui-même, mon père était fort réservé dans son langage religieux, de sorte que sa piété n'était aux yeux de plusieurs que le reflet de celle de ma mère. Mais dans les douze années qu'il lui survécut il montra un tel amour, une piété si active et tant de tact dans son témoignage pour Christ, que l'on vit bien quelle plénitude de la grâce divine remplissait son cœur depuis longtemps. Il mourut en novembre 1849, tandis que nous traversions le désert, du Caire à Gaza# Si je me suis un peu étendu sur le caractère de mes vénérés parents, c'est afin de montrer combien de bénédictions Dieu m'avait accordées par leur moyen.

Nous passâmes l'hiver de 1837 à 1838 à Beuggen. La lecture de la Bible entière dans les langues originales, et les entretiens du soir avec mon beau-père, l'inspecteur Zeller, d'une culture classique remarquable, furent pour mon esprit un précieux rafraîchissement. De temps en temps je venais voir mon père à Crémines, ou quelques-uns de

nos bons amis de Baie. Lorsque ma Banté nie le permettait je tenais de côté et d'autre des réunions de Missions.

Au printemps de 1838 le comité de la Société dos Missions de l'église anglicane m'invita à venir faire avec ma femme une visite en Angleterre et à y consulter d'habiles médecins. Nous passâmes tout l'été à Londres, au milieu d'une grande abondance de moyens d'édification, et dans des relations aussi bienfaisantes qu'agréables avec un grand nombre d'amis anciens et nouveaux. Mais ma sauté ne s'améliora pas; et ma chère femme tomba gravement malade. Je souffrais surtout de l'inaction à laquelle ma faiblesse persistante me condamnait, et qui faisait de moi un inutile fardeau pour notre Société. Mais dès que j'essayais de faire un effort j'amenais une rechute. Je voyais ainsi disparaître toute possibilité de retourner jamais en Abyssinie, où mon cœur était resté, et j'en éprouvais une grande tristesse.

Une seconde cure à Kreuznach en 1839 me procura un soulagement si réel que le comité anglais crut pouvoir m'euvoyer à Malte, pour aider le missionnaire Schlienz dans sa révision de la Bible arabe. Après de longues journées de voyage dans de fatigantes diligences et en bateaux à voiles, avec un enfant malade et sa mère encore souffrante, et après avoir essuyé deux terribles tempêtes, nous arrivâmes à Malte vers la fin de novembre. Peu après notre arrivée M. Schlienz tomba malade et dut bientôt quitter Malte pour n'y plus revenu*. Je me trouvai ainsi chargé de la surveillance et de la direction des travaux considérables de traduction et d'impression de la Société des Missions de l'église anglicane dans son établissement de Malte. Ce travail un peu monotone n'excédait pas mes forces : il se bornait à des traductions en arabe et à la surveillance de l'imprimerie. Aussi n'en parlerai-je pas davantage, pas plus que d'une

maladie très-grave dont ma femme fut guérie par nos prières lorsque déjà le médecin avait renoncé à tout espoir, ni de l'agitation puséiste qui se produisit à cette même époque dans l'église de Malte.

En 1841 le comité m'envoya visiter les Druses du Liban, auxquels les Anglais portaient en ce moment-là un intérêt tout particulier. La Société voulait savoir s'il y aurait possibilité d'accomplir une œuvre d'évangélisation au milieu de cette étrange petite nation, ou du moins si l'on ne pourrait pas y ouvrir des écoles, dans lesquelles la Parole de Dieu serait lue et enseignée. Je consacrai à cette tournée les mois de juillet, d'août et de septembre.

Arrivé à Beyrout je fis la connaissance d'un personnage intéressant. C'était un ecclésiastique du nom de Rowland, qui revenait de Damas enchanté de la politesse et de l'amabilité que lui avait témoignées le clergé de l'église grecque. Il me racontait avec enthousiasme comment à Damas un savant prêtre, nommé Yousouph, le bras droit du patriarche, l'avait chaleureusement remercié du don d'un livre de prières en arabe, et lui avait exprimé le désir d'une union de l'église grecque avec l'église anglicane. Mais leur entretien avait eu lieu par l'intermédiaire d'un drogman. Ce rapport me décida à suivre l'invitation de deux Anglais, avec lesquels j'étais parti de Malte, et qui m'engageaient à les accompagner à Damas. L'un d'eux était membre du clergé. J'arrivai donc à Damas, et dès le premier jour je me mis à distribuer un bon nombre de Bibles. Mais voici que le lendemain tous ces volumes me furent retournés. Le patriarche avait menacé de l'excommunication tous ceux qui en accepteraient, et même interdit à tous ses gens de s'approcher de moi, sauf à un vieux prêtre versé dans la controverse. Un jour, dans un entretien avec ce dernier au

sujet de l'adoration des saints, des auges et des images, comme je lui opposais l'exemple de Pierre qui refusa l'adoration de Corneille (Actes x), et celui de Fange qui refusa L'adoration de l'apôtre Jean (Apoc. xix, 22), il me fit la curieuse réponse que voici : « Dans ces deux cas particuliers l'adoration n'était pas admissible, parce qu'il s'agissait de personnages du même rang. Corneille, au service de l'empereur romain, portant le même grade que Pierre au service du Seigneur, et l'ange dans le ciel la même dignité que l'apôtre Jean sur la terre, ni Jean ni Corneille ne pouvaient adorer leur égal. Mais il en est autrement là où un être d'un ranginférieur se trouve en présence d'un être d'un rang supérieur. »

L'attitude du patriarche grec de Damas à mon égard ne m'encouragea pas à lui faire visite, comme j'en avais eu l'intention. Mais un jour, comme je rencontrai et saluai dans la rue son représentant, le dit prêtre Yousouph, ce dernier me demanda d'un ton rude et peu poli : « Que prétendez-vous faire ici avec tous vos livres ? Nous n'en avons nul besoin. Un de vos pareils, il y a quelques jours, m'a fait présent d'un livre de prières. Croit-il par hasard que j'en fasse jamais usage ? Nous avons assez de livres et de bien meilleurs. » J'allais lui répoudre; mais il se détourna brusquement et partit, comme s'il avait peur qu'on ne le vît s'entretenir avec moi.

Le lendemain de cette rencontre je fus pris d'une forte dyssenterie. Comme cette maladie sévissait d'une manière grave à Damas en ce moment-là je résolus de partir dès le jour suivant. J'avais annoncé cette intention à mon hôte, en présence de deux ou trois Arabes de l'église grecque. Environ deux heures après je reçus du patriarche une invitation à lui rendre visite dans l'après-midi de ce même jour.

Il me faisait dire que lui et son clergé aimeraient à faire ma connaissance. Je me rendis chez lui et j'y trouvai une dizaine de prêtres , qui me témoignèrent la plus grande amabilité, comme à un représentant de l'église anglicane. Le patriarche lui-même me fit l'éloge de cette église, exprimant son regret de ce que l'église anglicane et l'église grecque ne fussent pas unies, puisque la différence entre elles était si minime. « Le seul obstacle, ajouta-t-il, c'est l'église romaine. » Enfin tous me dirent leurs regrets de me voir repartir si tôt. Jusqu'à quel point ces regrets étaient-ils sincères ? C'est ce que je ne puis décider. Mais combien j'aurais préféré, au lieu de leurs belles paroles, qu'ils m'eussent demandé quelques exemplaires de la Parole de Dieu, dont ces prêtres et le patriarche lui-même connaissaient à peine le contenu.

Je partis donc de Damas le lendemain, en compagnie des deux Anglais. Nous fîmes route par Baalbek et les Cèdres, pour redescendre sur Beyrout par le Kesrawan. J'eus plusieurs fois l'occasion de prêcher l'Évangile et de distribuer des livres à Baalbek et dans quelques villages du Kesrawan où se trouvaient des membres de l'église grecque, pauvres gens, mais sans préventions contre nous. Qant aux Maronites , ils se montrèrent peu aimables. Chez eux, qui dit Anglais, dit protestant, et qui dit protestant, dit francmaçon, incrédule, ayant fait un pacte avec le diable. Pourtant, lorsque je me donnais pour un Allemand, ils devenaient un peu plus confiants et même ils acceptaient par ci par là quelques traités.

Aussitôt arrivé à Beyrout je repartis pour me rendre chez les Druses, où je passai environ un mois, allant de village en village, visitant les familles et assistant à plusieurs assemblées des chefs du peuple. Comme ils espéraient

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