LA MAISON DE GOBAT
Frédéric-Guillaume IV avait bien l'intention de bâtir une demeure pour l'évêque ; niais la mort est venue traverser ses projets.
„C'est là, dans le cerle intime de sa famille, que Gobât se montrait à son aise et avec toute son amabilité, soit qu'il racontât, soit qu'il rivalisât avec l'une de ses filles dans la récitation de cantiques en français, soit qu'il les écoutât chanter. Il savait aussi être silencieux par moments, surtout quand on parlait de choses qui ne l'intéressaient que médiocrement, par exemple les questions concernant la topographie de l'ancienne Jérusalem, questions ressassées par tous les voyageurs. Mais dès que la conversation revenait sur les choses spirituelles, sur des questions de vie intérieure, alors on était sûr d'entendre de sa part un mot bien pesé sortant du fond d'une riche expérience.
„Quand venait le soir, il se plaisait à monter sur la plate-forme carrée qui servait de toit à sa maison et qui, entourée d'une balustrade, offrait un lieu charmant pour les causeries élevées, ou les méditations solitaires. Presque chaque soir il venait s'y promener pendant une heure environ. Souvent je lui tins compagnie, le dimanche soir, sur cette terrasse, d'où la vue s'étendait au loin, sur toute la ville d'abord, mais au delà jusqu'aux montagnes de Moab, au milieu d'un silence interrompu seulement durant un clin-d'œil par un coup de canon, qui, partant de la Tour de David, à trente pas de distance, annonçait le coucher du soleil et l'heure de la prière pour les musulmans. Il m'est resté de ces moments une impression ineffaçable. Il y avait beaucoup à apprendre dans la conversation de Gobât. Du haut de sa terrasse il avait observé bien des choses, non seulement au de-
dans de lui, mais aussi autour de lui et dans la nature. Il savait à quelle époque et à quelle heure de nombreux vols de corbeaux passent et vont s'abattre dans la profonde vallée de la Mer Morte, pour y manger les œufs des sauterelles; il savait à quels signes on reconnaît si un vent de sirocco va se lever, et beaucoup d'autres choses que j'ai oubliées. En toutes choses il était un observateur profond, sans beaucoup de paroles."
Jusqu'ici c'est déjà la famille, c'est déjà le père que nous avons vu; mais c'est un étranger, quoique ami, qui parle. Nous pénétrons plus avant. Voici sa fille, Mme K.-Gr., qui nous présente son père, dans un petit et charmant tableau tracé de sa main et intitulé : L'évêque Gobât au sein de sa famille et dans son séjour à la campagne.
„Mon bienheureux père, dit Mme K.-G., était avec nous, ses enfants, d'une inaltérable douceur, mais d'une douceur exempte de faiblesse. Quoique nous sussions qu'il ne punissait qu'à la dernière exti'émité, tout son être nous inspirait une telle vénération que la crainte de lui faire de la peine nous retenait beaucoup mieux dans le devoir que n'aurait fait la crainte du châtiment. Il était extrêmement affectueux envers nous, sans témoigner sa tendresse autrement qu'en laissant voir combien il était heureux de nous faire plaisir. Il était envers tout le monde, et aussi envers nous, d'une humeur remarquablement égale : nous pouvions nous confier absolument en lui et lui faire part, même dans nos années plus tardives, de tout ce que nous avions sur le cœur, et des choses les plus intimes.
„Il savait être enfant avec nous, enfants, quoique son apparition ait toujours eu pour nous, aussi loin que je