FAMILLE
puis m'en souvenir, quelque chose d'imposant, de solennel. Je me rappelle encore très- vivement comment il jouait avec nous le soir, à la tombée de la nuit, dans sa chambre de travail ; comment il savait se prêter aux rêves de nos imaginations, et même accepter un rôle dans nos jeux; comment il venait se promener seul avec nous, et savait partager notre vif intérêt pour la découverte des premiers verts arums dans les fentes des rochers ou de quelque rouge anémone dans les prés. Surtout je me reporte avec bonheur à ces délicieuses soirées d'hiver, dans lesquelles, tantôt nous prenant sur ses genoux, tantôt nous faisant asseoir à ses pieds sur le tapis, devant la douce flamme d'un feu de cheminée, il nous charmait sans se lasser par ses récits de merveilleuses délivrances, de miraculeux exaucements, tirés de son expérience personnelle, ou bien par quelque aventure comique de son séjour en Abyssinie, ou quelque souvenir de son enfance et de sa jeunesse.
„Pendantl'été, nos parents, pour raison de santé, allaient régulièrement passer quelques mois sous des tentes, près du petit village de Lifta, à une lieue et demie de Jérusalem. C'était un heureux temps pour nous autres enfants. Nous n'avions pas de vacances; mais notre salle d'étude était l'ombrage d'un vaste caroubier, dont le pied était entouré d'un banc de pierre. Nos cartes de géographie étaient suspendues aux branches de cet arbre, et nous faisions de l'histoire naturelle d'après la méthode intuitive quand un gros écureuil noir ou un caméléon tombait de l'arbre au milieu de nous. Chaque matin notre père allait à cheval à la ville pour ses occupations ; mais il rentrait le soir vers quatre heures, et donnait à sa famille le reste de la journée. Mais le
SAMUEL (lOBAT
plus beau moment était l'après-midi du dimanche, parce que notre père, ce jour-là, revenait de la ville à une heure et demie de l'après-midi et alors, dès que venait un peu de fraîcheur, nous nous rendions avec nos parents à quelque distance, sur un monticule planté d'oliviers, que nous appelions les arbres du dimanche, ou de préférence encore auprès d'un grand figuier, sur le penchant du coteau, vis-à-vis de la montagne au sommet de laquelle se trouve le Nebi Samuel, l'ancien Eamah du prophète Samuel. Au pied de cet arbre gisaient épars des blocs de pierre, qui nous servaient de sièges. Alors nous avions notre „culte d'enfants." Chacun de nous récitait un cantique ou en proposait un à chanter, puis le père nous adressait des questions sur telle ou telle parole de la Bible, ou sur l'histoire sainte, et la mère nous lisait quelque récit instructif. Pendant ce temps nos regards plongeaient à nos pieds dans la vallée pierreuse et déserte, ou bien planaient sur le sommet mystérieux de la montagne du prophète Samuel, et d'ineffaçables impressions, souvent vagues, mais profondes, remplissaient nos cœurs, embellies et comme ensoleillées par l'amour paternel et maternel, dont nous nous sentions enveloppés.
„Mais de douloureux souvenirs aussi se rattachent pour nous à ce silencieux figuier. Un dimanche après-midi, vers la fin de l'été de 1857, nous étions tous à notre place préférée, le père, la mère et les sept enfants; aucun membre de la famille ne manquait. Et pourtant une vague tristesse pesait sur nous. Mon frère Bénoni, qui était en visite de vacances, à la maison, devait nous quitter quelques jours plus tard pour retourner à ses études en Angleterre, et la pensée de ce départ nous