CHAPITRE XV
Le départ de tous deux pour le ciel.
Nous avons laissé l'évêque à Casteln, au milieu de ses enfants et petits-enfants, heureux de ce revoir, qui, tous le pressentaient, devait être le dernier ici-bas; il était
souffrant, atteint d'une légère attaque d'apoplexie. Quoique sa faiblesse corporelle fût grande, il supporta assez bien les nombreuses difficultés du voyage, et arriva à Jérusalem le 10 décembre 1878. Il ne se remit pas des suites de cette première attaque ; il devint au contraire de plus en plus caduc quant au corps, mais en restant vigoureux d'esprit et joyeux dans l'attente du moment où son maître le rappellerait. Sa faiblesse ne lui permettait plus d'assister au culte de l'église de Jérusalem, pas même dans la journée, pour lui toujours particulièrement importante, du 21 janvier 1879. Il dut se borner ce jour-là à l'envoi par écrit de paternelles exhortations. Pourtant le dimanche de Pâques 1879 il parut encore une fois, — ce fut la dernière, — dans l'assemblée de l'église. Il participa à la sainte cène et prononça à la fin du service la bénédiction. A partir de ce jour sa maladie entra dans une nouvelle phase ; ses forces achevèrent rapidement de décliner, et le dimanche 11 mai 1879 le maître rappela à lui son pieux et fidèle serviteur. Il fut, selon l'expression du saint livre, „ravi en esprit le jour du Seigneur" (Apoc. I, 9). Sa fin fut paisible et heureuse, et ses dernières paroles, en rendant témoignage de sa foi aussi virile qu'enfantine en son Dieu, remplirent de reconnaissance et de joie le cœur de ceux qui l'entouraient. Comme son fils Samuel, qui a écrit le récit de ses derniers moments, lui redisait qu'il était un enfant de Dieu et qu'il n'avait rien à craindre en traversant „la sombre vallée de l'ombre de la mort", l'évêque, avec une doux sourire, murmura ces paroles: „Il n'y fait pas sombre".
Jérusalem et toute la Palestine menèrent deuil sur cette mort. On sentait qu'un père en Israël, un vaillant
1) L'ancienne maison des Missions de Bâle.
2) Tombe de Gobât et de sa femme à Jérusalem. B) Etablissement missionnaires à S. Julien (Malte).
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combattant et un fidèle ouvrier du Seigneur venait de disparaître, après avoir été, pendant les trente-trois années de son épiscopat, pour toutes les âmes qui lui étaient confiées, un ami et un pasteur fidèle.
Voici les paroles et les noms que contenait la lettre <le faire-part annonçant sa mort: „Le dimanche onze mai est entré paisiblement dans l'éternel repos du peuple de Dieu Samuel Gobât, âgé de 80 ans, 3 mois et 16 jours. Nous le suivons d'un cœur ému et reconnaissant, bénissant le Seigneur pour tout le bien qu'il lui a fait, et pour tout le bien qu'il nous a fait par lui. Maria Gobât, née Zeller; Jean etHannah Zeller-Gobat et leurs enfants ; Henri et Dora Kappard-Gobat et leurs enfants ; Paul et Marie Kober-Gobat et leur jeune enfant ; James- Timotliée Gobât; Samuel Gobât; Théodore et Blandine Wolters -Gobât et leur jeune enfant; veuve Dorothée Gobât- Arno tt et ses trois enfants."
Il fut enterré sous un olivier sur la montagne de Sion, où il attend dans le repos du Seigneur une glorieuse résurrection. De ce moment la mère se sentit bien solitaire et bien accablée. „Mes sentiments, écrivaitelle à sa fille, sont bien mélangés. Je bénis le Seigneur pour les grâces innombrables qu'il a accordées au cher papa pendant toute sa vie; je le bénis aussi pour ces quarante-cinq années que j'ai pu passer avec lui au service du Seigneur et pour tout l'amour que j'ai goûté avec lui et par lui, et du privilège que j'ai eu de pouvoir le soigner jusqu'à sa fin paisible, et de ce que j'ai la certitude qu'il est maintenant à la maison auprès du Seigneur. Mais je suis accablée par le sentiment d'un immense abandon et d'un vide inexprimable. A cela est venu s'ajouter encore, tôt après son départ, un malaise
corporel, en sorte que mon cœur languit après mon cher mari, qui était toujours si affectueux et sympathique. Ton frère et ta sœur sont très-aimants et me témoignent de toutes manières leur affection et leur sympathie. Salue et embrasse de ma part tous les chers petits-enfants; je voudrais maintenant les aimer doublement; mais comme l'amour ne périt jamais, le grand-papa certainement les aime toujours. Le Seigneur soit avec nous tous et remplisse ce grand vide! Aimez toujours votre mère, courbée et solitaire, et priez pour elle." Cette lettre clôt une longue série de lettres que la mère écrivit pendant une trentaine d'années, avec une invariable fidélité, à ses enfants éloignés.
Sa solitude ne devait pas durer longtemps. Le mal du pays pour les demeures célestes ébranla sa constitution déjà fragile. Elle n'avait plus la force de se livrer à une occupation suivie, et sa mémoire baissait rapidement. Elle avait pourtant encore des moments heureux et joyeux, quand il lui revenait à la pensée, ou qu'elle racontait, quelque circonstance de la mort du père et qu'elle se représentait le bonheur dont il était désormais en possession. Mais, à la faiblesse croissante, vint s'ajouter un état fiévreux et une grande lassitude. Elle consentit alors à garder le lit pour y trouver plus de repos. Ce n'était que pour quelques jours. Elle approchait à grands pas du repos éternel. Ses enfants Hannah et Samuel étaient auprès d'elle lorsqu'arriva le moment suprême. Pendant quelques instants elle remua sa tête à droite et à gauche, comme un enfant atteint d'une inflammation du cerveau. Puis la tranquillité revint, si complète que les personnes présentes ne remarquèrent pas son dernier soupir. Le bon berger recueillit
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sa brebis en une pleine paix dans son céleste bercail, le premier août 1879, à neuf heures et demie du matin.
„Notre chère mère, écrit sa fille Hannah, ne nous a point laissé de dernières volontés. Un jour que je lui exprimais mon espoir de la voir se rétablir, elle me répondit: „Mais je n'ai plus rien à faire ici-bas, et aussi ne suis-je plus capable de rien." Peu avant sa mort je lui lisais quelques cantiques. Elle en désira un dont elle ne pouvait m'indiquer que le sens. Lorsque je l'eus enfin trouvé et que je fus arrivé — c'était un cantique d'actions de grâce — à ces mots: „Je te bénis aussi Seigneur pour les douleurs et les afflictions", elle m'interrompit et dit: „C'est un bien beau cantique; nous devons rendre grâce pour toutes choses."
Elle pensait souvent au docteur Barclay, qui venait d'être nommé successeur de notre père ; une fois même on l'entendit dans le délire prier avec ferveur pour lui.
La température était si élevée le jour de sa mort que l'on dut procéder immédiatement à l'inhumation. A six heures du soir on emporta la chère dépouille hors de la maison. Le révérend Hall, de Jaffa, présida le service funèbre. La tombe avait été creusée au cimetière sous un olivier à côté de celle où le père l'avait précédée. Le pasteur Reinicke lut ce texte : „la charité ne périt jamais", puis parla de l'amour que le Seigneur avait manifesté aux deux bienheureux, ensevelis dans ces deux tombes voisines, et de l'amour aussi que tous deux avaient témoigné pour le Seigneur. Quelques mots furent ajoutés en arabe par Michel Kawar, puis l'évêque Megherditsch termina par quelques mots en mauvais anglais, mais partant d'un cœur bien ému et bien affectionné. „La pleine lune jetait dans la tombe ouverte
sa lumière argentée, et le retour du paisible cimetière à la maison fut extrêmement solennel", rapporte leur fille Hannah, qui a fait ce récit.
Et nous redisons: l'amour ne périt jamais. Grâces soient rendues à Dieu pour de tels parents, dont on peut vraiment dire : „Considérez leur fin, et imitez leur foi."