‹ SamuelChapitre 18 sur 19 · LE COURAGE D UNE FEMME. Ô'JÙ · texte numérisé non relu

LE COURAGE D UNE FEMME. Ô'JÙ

sion, elle avait peur. Un homme se présenta devant elle dans les rochers du Loir: — c'était Raoul. 11 lui saisit le bras , et la conduisit jusqu'à une voiture qui attendait à peu de distance. Ils n*échangèrent pas une parole. En arrivant chez lui, Raoul rompit le premier le silence :

— Je vous avais bien dit que cet homme ne vous aimait plus.

— Croyez-moi , répondit Juliette , je suis bien punie , et ma conduite sera désormais sans reproches.

L'homme taciturne ne répliqua point , — il n'avait plus rien à dire. Malgré la promesse qu'elle venait de faire. Juliette, dès qu'elle fut seule, repassa dans son esprit toutes les circonstances de cette soirée. Quand elle songea qu'une légère douleur avait pu la mettre en fuite, elle en ressentit contre elle une véritable indignation. Sa passion commençait à reprendre le dessus , elle s'écria :

— Mais je suis donc une femme sans courage?

Un couteau se trouva sous sa main; elle se

l'enfonça lentement et profondément dans le bras gauche. La souffrance qu'elle en ressentit dut être longue et terrible , car elle tint son bras étendu en y laissant le couteau jusqu'à ce qu'elle fût évanouie sur la place ; et tandis qu'on la secourait, elle répéta :

— Je suis une femme sans courage.

N'est-ce pas un puits à problêmes que la tête d'une femme? Le courage de Juliette dans cette occasion fut comparable à celui de Porcia , lorsqu'elle écarta sa robe pour montrer à Brutus la plaie qu'elle s'était faite à la cuisse, et qu'elle réclama la confiance de son mari après ce gage de sa force d'âme et de sa discrétion.

Cette héroïque cuisse romaine devait être bien belle !

Juliette tomba malade : une fièvre ardente s'empara d'elle pendant la nuit. On envoya promptement à Beauroc chercher le médecin de M. de R. ; toute la famille arriva , au grand déplaisir de Raoul. Comme ils étaient tous penchés au-dessus du lit de la malade, elle se mit à parler avec volubilité. — Le dé-

LE COURAGE D UNE FEMME. ô']^

lire était extrême : elle leva son bras blessé , en s'écriant :

— Cela n'est rien encore ; je veux me couper un membre et le lui porter moi-même, fl ne m'en aimera pas plus ; mais je lui prouverai que j'ai du courage.

Après un moment de silence , elle continua :

— Oh ! je voudrais être une femme à la mode, — aller à Paris, — et puis qu'on vînt me faire la cour ; — comme je les accablerais tous de mon mépris ! — Je veux causer des catastrophes , — et rire , rire , — non : je serai comme Magdeleine , qui passa la moitié de sa vie à se repaître , dans le désert , des souvenirs que lui avait laissés son amant divin. Ohl je voudrais mourir pour lui sur la paille d'un cachot, d'une mort hideuse, — et lui dire : Eh bien 1 suis-je une femme sans courage ?

Rien ne développe les idées d'une jeune fille comme l'amour, les malheurs, ou les voyages.

M. de R. s'agita , secoua la tête, éternua

5'j6 SAMUEL.

et prit trois fois du tabac , pour retrouver son assiette, que ces discours étranges lui avaient fait perdre totalement :

— Dans quel affreux désordre sont les sens de ma fille! dit-il au médecin. — Ne remarquez-vous point qu'elle parle d'une foule de choses dont elle ne peut avoir aucune connaissance ? D'où aurait-elle tiré ces réflexions sur l'amour? La fièvre seule peut excuser une infraction aussi notable aux convenances. — Cette chère enfant ! il faut qu'elle soit fort mal. — Elle a toujours aimé les petits oiseaux. — Elle excellait dans le dessin au pastel: — ce sont des goûts simples, et qui annoncent une éducation parfaite. Je vous demande comment la paille d'un cachot peut trouver place dans ses pensées! — Mon cher docteur, il lui faut une potion calmante ; je suis moi-même si bouleversé par ses paroles que j'en prendrai quelques cuillerées.

LES CONTRARIETES.

Nous inToquerons Dieu , l'honneur et mon épée.

Monsieur Arnaud le fils.

- Mon père t'a offensé, Hermann.

- Le diable m'emporte si je l'oublie.

Schiller.

Ces (îontrariétta,

La santé de Juliette fut promptement rétablie. Raoul ne laissa point voir s'il en ressentait de la joie. Depuis quelque temps, cet homme sournois paraissait avoir quelqiie

idée importune dans la tête. Son valet de chambre disait que jamais il ne l'avait vu dans une si grande agitation. Il semblait que Raoul craignit l'arrivée de quelque personnage redouté, ou qu'il attendît une fâcheuse nouvelle , car son inquiétude redoublait chaque fois qu'un étranger paraissait dans les cours du château. Ce valet de chambre était un ancien militaire habile dans l'art de l'escrime. Raoul eut la fantaisie de faire des armes avec lui , et lui porta plusieurs bottes avec adresse. Le valet vit Raoul adresser un regard timide à une épée nue posée sur une table , et il l'entendit répéter à voix basse :

— Jamais je ne pourrai.

Cette épée jetait l'homme sournois dans de sérieuses méditations.

Cependant l'agitation de Raoul cessa toutà-coup. — La découverte d'un expédient né dans sa cervelle bourbeuse lui rendit son calme habituel. Il sortit un soir à pied de chez lui, et s'en fut à la chaumière d'un paysan qu'il avait souvent fait mettre à l'amende pour vols de bois vert ou de gibier.

LES CONTRAIUKTÉS. .181

C'était un garnement trop paresseux pour cultiver Ja terre , et qui préférait à tout le métier de braconnier ; — il aurait aussi volontiers tué un homme qu'un lièvre ; mais , comme de nos jours les lois sont sévères, il hésitait à se faire coupeur de bourses. Raoul vint présenter sa figure soucieuse à la figure de chat de ce Vendéen.

— Je t'ai fait du tort , Mathias; je veux le réparer et faire ma paix avec toi. — Il faut que tu me rendes un service , Mathias.

— Un service ? si vous me payez bien et que les risques ne soient pas grands. . . —

— Les risques sont grands , Mathias.

— Alors il me faudra beaucoup d'argent. Comme je n'ai que ma tête, je devine ce que c'est : il faut la mettre au jeu.

— Tu l'as deviné, Mathias; mais je te donnerai de bonnes instructions pour te garder de malheur, et une assez jolie somme avec laquelle tu vivras heureux; plus une permission de chasser sur mes terres, Mathias.

— L'affaire s'arrangera.

— Il faudra que tu suives scrupuleuse-

7)S2 SAxMLEL.

ment mes ordres , car je ne veux pas que tu me compromettes , et tu as un nom de gibet, Mathias , un vrai nom de vaurien , mon ami.

— Oui, et s'il arrive malheur à Mathias, Mathias sera pendu , et vous, qui aurez ordonné un crime, vous roulerez carrosse. —

— Ainsi vont les choses , Mathias.

— De quoi s'agit-il ?

— Il y a un homme que je déteste.

— J'entends. — Combien me donnerezvous?

— Quatre mille francs.

— Mettez -y deux cents louis; cela fait quatre mille huit cents.

— Tu les auras.

— On ne peut pas tuer un homme à moins dans ce temps-cL Vous ajouterez bien deux cents francs pour un fusil de chasse; cela montera à cinq mille ; — c'est un compte rond.

— Je te les donne.

— Il me faut un à-compte.

— Le voilà, — mille francs. Cache- moi cela dans la terre.

— C'est mon affaire. — Quel est votre homme?

— Je te le désignerai au moment de l'exécution. Je T^iendrai te chercher et te mettre à ton poste.

— Aujourd'hui que la Vendée est en feu, les circonstances sont favorables. Il y a tant de balles qui traversent les airs. —

— Je ne veux point d'armes à feu, j\Iathias, — cela fait trop de bruit. Tu prendras un couteau bien affilé. Tu rencontreras l'homme dans un chemin étroit, tu le frapperas au cœur. — Tu entends : au cœur, plutôt quatre fois qu'une , et tu me le jetteras dans le Loir.

— Comme il vous plaira.

— Tiens-toi prêt. — Je viendrai bientôt , Mathias.

Raoul sortit, la tête reposée par la certitude d'éviter un duel, dont la seule pensée le faisait trembler.

Les démarches imprudentes de Juliette n'avaient pu échapper à l'attention des domestiques. Us en jasèrent entre eux, puis ils en répandirent la nouvelle au dehors.

v'584 SAMUEL.

j L'engeance des valets est, pour les gens riches , un attirail d'espions, les loges de portiers sont des entrepôts de calomnies. Il est si doux de médire des gens qui vous paient! être payé est si odieux , que l'ingratitude et la trahison peuvent seules dédommager les âmes basses du bien qu'on leur fait. Les trois quarts des femmes du monde à qui il arrive malheur, sont perdues par les dénonciations de leurs femmes de chambre. Ce sont là les inconvénients de la fortune ; ils ne se trouvent point dans le ménage d'une grisette ni dans le scolastique donjon d'un étudiant.

Raoul avait un oncle militaire qui n'avait pas pu assister au mariage de son neveu ; mais on était convenu que le jeune couple irait chez cet oncle après les noces terminées. C'était un homme brutal, qui n'avait de faiblesse que pour sa gouvernante , et qui n'aimait réellement au monde que son cheval et sa pipe. La nouvelle des troubles survenus dans le ménaere de Raoïd fit un matin son entrée dans la chambre de l'oncle par h\

bouche de la gouvernante mijaurée, avec des amplifications et enjolivements sans nombre. L'oncle jura , mit ses bottes à Téouyèrc, demanda son cheval, et fit vingt lieues à franc-étrier pour arriver brusquement chez Raoul.

— On dit, mon neveu , que les choses ne se passent pas bien chez vous depuis votre mariage.

L'homme sournois n'avait jamais rien valu en diplomatie dans l'improvisation ; il se troubla, et ne sut que répondre.

— Corbleu ! mon neveu , j'espère que vous ne laisserez point de tache à notre nom , et que vous ferez cesser ces bruits outrageants.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, mon oncle.

— Ce n'est pas avec moi qu'il faut dissimuler, mon neveu : on dit que vous avez déjà découvert une intrigue entre votre femme et un certain Samuel. — Il faut tuer cet homme là, mon neveu.

— Mais, mon oncle. —

— Il n'y a pas à hésiter, corbleu ! il faut vous battre.

Raoul perdit toute contenance ; il pâlit et balbutia.

— Corbleu l mon neveu , seriez- vous un lâche? — Savez-vous qu'on va jusqu'à dire que vous connaissiez , depuis long-temps, la liaison de votre femme avec ce Samuel? Vous êtes un homme déshonoré si vous ne vous battez point.

Pour la première fois de sa vie , l'homme taciturne, poussé à bout, se mit en colère :

— Je vous dis, mon oncle, que ces bruits sont faux, et que je ne me battrai point pour de telles sottises. — Ne pourra-t-on me laisser le soin de gouverner mes affaires à ma guise?

— Et moi, mon neveu, je vois que ces bruits sont vrais , et que vous êtes un poltron; mais, corbleu ! puisque vous ne voulez pas laver l'outrage fait à votre nom , je me chargerai de couper la gorge à ce drôle de Samuel.

LES CONTRARIÉTÉS. o8y

— Vous ferez comme il vous plaira.

Au fait, cet oncle brutal, habile à manier toutes sortes d'armes, était fort propre à servir les projets de vengeance de l'homme sournois, et on sait que Raoul ne dédaignait aucun moyen de parvenir à ses fins.

Samuel n'avait pas gardé long-temps rancune à Jeanne. L'amour n'est qu'un échange de plaisirs entre deux personnes, et chacune d'elles trouvant sa satisfaction dans celle de l'autre, les réconciliations s'y font plus vite que dans toute autre liaison. Le paisible Henri triomphait de la rupture entre Juliette et son ami. C'était à ses yeux une victoire gagnée. Il passait le temps à dresser la récapitulation des plaisirs et des peines que cette affaire avait valus à l'homme actif. Au seul souvenir des entreprises de Samuel, il s'étendait avec plus de mollesse dans le fauteuil de l'oncle Bonaventure; il en trouvait les coussins plus doux , son tabac turc lui semblait plus exquis , ses habitudes de Sybarite plus délicieuses.

Henri, assis près de son ami, .faisait un

matin une lecture , qui fut interrompue par l'arrivée de l'oncle de Raoul.

— Monsieur, dit le militaire, j'espère que je parle à un homme d'honneur.

— Monsieur, répondit Samuel, je le pense.

— Monsieur , je vais donc vous expliquer le but de ma visite : vous avez mortellement offensé une personne de ma famille , — mon neveu Raoul. Vous avez lâchement séduit sa femme : — que ce soit avant ou après son mariage , il est certain que avez eu avec elle des entrevues depuis qu'elle m est alliée.

— Je n'ai de compte à rendre à personne.

— Je ne vous adresse point de questions, monsieur. Je sais que cela est. La chose est publique : mon neveu l'ignore ; mais je ne puis souffrir que vous ayez détruit la réputation de ma nièce par vos indiscrétions.

— Arrêtez-là , je vous prie , monsieur; je n'ai point commis d'indiscrétions , et je n'ai pas de leçons à recevoir de vous.

— C'est ce que nous verrons , jeune homme. Je poursuis : vous avez lâchement déshonoré ma nièce.

LES CONTr.AP.lÉTÉS. ÔSq

— J'en suis fâché, monsieur; mais vous ne poursuivrez pas sur ce ton. — Je ne sais jusqu'à quel point il est vrai de dire que séduire une femme soit une lâcheté ; ce qui est certain, c'est que, si votre nièce est déshonorée, ce n'est pas ma faute.

— Jeune homme, vous n'en connaissez pas moins mes griefs contre vous.

— Sans doute, monsieur; je vois que, comme le cousin Morden, qui vengea l'honneur outragé de Clarisse Harlowe en tuant Lovelace, vous voulez me faire le plaisir d'échanger avec moi un coup d'épée. — Je suis tout à votre service, monsieur.

L'homme paisible , qui s'était tenu silencieux, s'élança impétueusement entre les deux adversaires , et s'écria :

— Un duel ! — Malheureux, malheureuxl tu n'as jamais voulu suivre mes conseils : eh bien ! vois jusqu'où ton imprudence t'a entraîné : cette femme sera cause de ta mort. Tu ne te battras point; je ne le veux pas. — Je prendrai ta place : — je veux me battre , oui, je veux tuer ce maudit homme, qui nous

v)90 SA.MUEL.

tombe des nues lorsque nous conunencions à vivre tranquilles.

— Corbleu ! dit Toncle, ce n'est point mon affaire. — Je ne vous connais point , et c'est la vie de celui-ci qu'il me faut; mais si vous y tenez, je serai toujours prêt à vous envoyer dans l'autre mande après y avoir expédié votre ami , car, je vous le dis franchement, vous pouvez le regarder comme un homme mort. — Je n'ai jamais manqué mon coup à l'escrime et je mouche une chandelle avec une balle à trente pas.

— Eh bien ! ventrebleu 1 je veux prendre sa place de suite. — Oui, à l'instant ventrebleu! à l'instant: — il nous servira de témoin. Je choisis le pistolet, et nous nous placerons à cinq pas, ventrebleu! Nous tirerons en même temps, et si vous me tuez, je vous enverrai aussi à tous les diables , pour vous apprendre à venir nous troubler lorsque nous commencions à vivre tranquilles.

Jamais l'homme paisible n'avait eu un tel

accès de colère, Samuel en resta stupéfait.

— Finissons ce débat, dit-i! ; puisque mon-

LES CONTRAUIÉTÉS. Sg l

sieur est si habile à se servir de toutes les armes, je lui ferai les mêmes propositions que mon ami : — le pistolet et la distance de cinq pas. S'il persiste à se faire le vengeur Morden de sa vertueuse Clarisse , il ne reculera pas devant un arrangement aussi loyal.

— Samuel, Samuel, dit le pavivre Henri au désespoir , j'appelle cela tenter Dieu.

L'oncle accepta sur-le-champ. On descendit au jardin. Il fut convenu que les deux adversaires chargeraient eux-mêmes leurs armes , et qu'ils tireraient ensemble au signal donné par l'homme paisible.

Ils se placèrent à cinq pas de distance. L'oncle mit dans son pistolet double charge, et avertit Samuel qu'il le frapperait au front pour lui éviter une mort douloureuse. Les armes étaient prêtes ; — Henri s'éloigna de quelques pas, il leva les yeux au ciel, et s'écria :

— Mon Dieu l il a abusé de votre patience, il a négligé les avis que vous lui donniez par ma voix. Il n'a pas voulu me croire quand

^g2 SAMUliL.

je lui ai dit que cette femme causerait sa mort. Un miracle seul peut le sauver.

Les combattants attendaient.

— Messieurs, ajouta Henri, quelles sont vos dernières volontés ?

— Mon testament est fait, dit l'oncle.

Samuel embrassa son ami, et lui apprit

qu'il lui laissait les restes de sa fortune délabrée. — Henri ferma les yeux et frappa trois fois dans ses mains. Les deux coups partirent en même temps.

La double charge qu'avait mise l'oncle fît lever malgré lui le pistolet, et comme il avait ajusté son adversaire au front , la balle passa dans les cheveux de Samuel. Le coup de Fhomme actif frappa l'oncle dans le corps ; la balle traversa le diaphragme et pulvérisa le bas de l'épine dorsale. La mort fut subite ; le cadavre tomba affaissé comme un linge mouillé.

— Yive Dieu! dit l'homme paisible, un duel à mort est une chose atroce. Regarde cela , Samuel : toi qui as souvent frondé les lois humaines, oseras-tu jamais accuser les lé-

LES CONIKARIIÎTÉS. ôg3

gislatt'urs d'élever des digues contre les passions, quand ils te permettent de mettre un homme dans cet état, pour satisfaire ton orgueil, par un vain point d'honneur, et en soutenant par les armes une cause injuste?

— Oh! répondit l'homme actif, que de bruit pour une femme que je n'aime plus!

Henri courut faire sa déposition devant les autorités civiles.

Pour un homme qui n'était plus amoureux, Samuel pensait encore bien souvent à Juliette. Henri en concevait de graves inquiétudes. Quelques jours de calme rendirent à l'homme paisible son heureuse indolence, qu(î ces événements avaituit troublée. H évitait avec soin de parler de Juliette.

— Mon ami , disait-il souvent , laissons là cette femme maudite , et vivons tranquilles.

— ]N'ai-je pas prouvé, répondait l'homme actif, que je ne l'aime plus? Ne l'ai-je pas sévèrement punie de son orgueil? Ne me suisje pas vengé de toutes les peines qu'elle m'a coûtées? Ne l'ai-je pas humiliée, abaissée audessous d'une grisette? Ne l'ai-je pas frappée?

394 SAMIJKL.

Kii vcrilé, mon ami, ]c l'ai malfiailro comme une servante; que veux-lu donc déplus?

— Je voudrais que tu ne l'eusses ni humiliée ni mallrailée commet une servante, je voudrais que son nom ne sortît jamais de ta bouche.

— Voilà qui est aisé à dire.. — Une femme pour qui j'ai couru le risque d'être mis en terre vilainement : je suis bien forcé de penser à elle. Je t'avouerai d'ailleurs qu'il y a une idée qui m'importune fort : elle a juré que si jamais je venais à l'aimer encore, elle me laisserait mourir à ses pieds plutôt que de m'accordcr un regard , et cela me blesse. Je prétends au contraire être bien reçu s'il me prend un jour la fantaisie de retourner à elle. Et pourquoi n'aurais-je pas ce caprice? Je veux lui prouver que lorsqu'une femme est subjuguée , c'est pour la vie.

— Pauvre sot! ne vois-tu pas qu'elle t'a fait cette menace uniquement pour te donner le désir de revenir un jour?

— Cette chère enfant ! cela pourrait bien être.

— Cela est certain. — Tu le crois un ^rand despote . tu fais le méchant , et tu n'es en ce moment qu'une mariocnette. Mais pour Dieu ! mon ami . ne parlons plus de cette femme.

— J'y consens.

En effet , pendant plusieurs jours il ne fut plus parlé de Juliette. Les deux amis devisaient tranquillement ensemble. Henri faisait les plus beaux projets de voyages. Un soir que Samuel reconduisit l'homme paisible , deux personnes suivaient de loin ; l'obscurité ne permettait pas de les voir. Ces deux personnes s'arrêtèrent sous les noyers épais qui bordent le Loir, dans l'endroit où le chemia se trouve resserré entre les rochers et la rivière.

— La lame de ton couteau est-elle longue? dit l'une d'elles.

— Je ne vous conseillerais point de poser votre main sur le dos d'un homme que je frapperais dans la poitrine.

— Ne risque-t-elle pas de se tordre sur un bouton d'habit ?

— Elle percerait une porte.

— Fort bien. Explique- moi comment tu vas t'y prendre.

— Tout simplement : je ferai semblant d'avoir trop bu; le chemin est étroit, je viendrai heurter mon homme comme ceci. Je tiendrai ma main droite dans mon gilet , sur la poignée de mon couteau. L'homme se fâchera et s'arrêtera en face de moi, je lui appliquerai un bon coup dans le côté gauche. Une fois par terre, je l'achèverai soigneusement avant de le jett'er dans la rivière, car un homme a la vie diablement dure.

— Sans doute, mais un coup de poignard dans le cœur suffit pour briser le grand ressort de la machine humaine; ainsi il importe surtout de bien choisir la place où il faut frapper.

— Laissez-moi faire.

— Silence ! le voici qui revient.

Raoul s'éloigna. Les eaux profondes du Loir coulaient à vingt pieds au-dessous du chemin sans faire le moindre bruit. Raoul frissonnait en marchant seul sur les bords

de ce gouffre noir. Il s'arrêta tout palpitant et écouta de toutes ses oreilles : il étouffait ; ses genoux pliaient sous lui. La vengeance agitait les muscles de sa face, et la vengeance est une maîtresse passion. Je ne sais si c'est un plaisir divin ; m ais c'est au moins le plus vif des plaisirs de l'homme. C'est celui qu'on éprouve à entendre siffler sous son genou la poitrine d'un ennemi terrassé après plusieurs années de haine ou d'envie ; c'est le plaisir que goûte un misérable affamé , couvert de haillons, à insulter, à couvrir de boue l'homme riche et instruit qui lui a fait long-temps la plus amère des insultes, — l'aumône. 0 douce vengeance ! dans l'instant où tu es satisfaite, s'agite et se soulève en frémissant de plaisir tout ce qu'il y a en nous de sale et de bourbeux ; et l'homme n'est-il pas presque en entier fait de fiel et de fange? 0 douce vengeance! quand tu remues le goupillon dans le fond de nos cœurs, les jouissances de cette vase épaisse sont mille fois plus impétueuses que celles d'une passion délicate et généreuse. 0 douce vengeance! toi seule tu

peux apprendre à l'amant méprisé qu'il est un plaisir plus vif que tous ceux de l'amour satisfait, en lui faisant tremper ses bras jusqu'aux coudes dans le sang de son rival.

La lune se levait , et quelques rayons traversaient à peine le feuillage déjà rare des noyers. Samuel rencontra Mathias, qui vint le heurter lourdement ; un rayon bienfaisant se glissa entre les feuilles et fit briller le manche du couteau que l'assassin tenait caché dans son gilet. Au lieu de se reculer, comme s'y attendait Mathias , l'homme actif saisit l'ennemi dans ses bras. La main droite de Mathias se trouva serrée étroitement. Samuel pressa de ses poings fermés les reins de son adversaire et lui appuya si fortement son menton sur le cou qu'il le fit plier et le renversa. Mathias, en se relevant, tira son poignard ; mais il était près du bord de la rivière , et un coup de poing, que lui appliqua Samuel sur la tempe, le précipita dans Feau. Il ne savait point nager ; ses cris furent bien vite étouffés. 11 reparut trois fois à la surface, et rendit Tâme en se cramponnant

obstinément à une grosse racine qu'il trouva sous ses mains au fond de la rivière. — Ses ongles y restèrent. Le Loir , un moment troublé par cet homme turbulent, reprit sa dignité silencieuse et poursuivit son chemin comme un respectable curé en procession ; il daigna même voiturer le mort en ami, tantôt lui permettant de montrer un moment à Tair une main ou une jambe, tantôt le faifant descendre au fond de son lit et l'y gardant plus de temps qu'il n'en faudrait pour noyer un éléphant.

Le moment de plaisir qu'avait éprouvé Raoul au bruit produit par la chute du corps ne fut pas de longue durée. Il avait reconnu aussitôt la voix de Mathias, qui appelait du secours , et il s'était enfin saisi de terreur. Il s'égara la nuit dans les bois, etcourutcomme un fou en répétant :

— C'est un démon. Il m'échappera toujours.

Quand l'homme paisible apprit le nouveau danger qu'avait couru son ami, il tomba dans un véritable désespoir :

— Tu vois , disait-il , que tout n'est pas

/jOO SAMUEL.

fini. Nul doute que cet assassin n'ait été envoyé par Raoul. Tu ne peux pas, en conscience, provoquer à se battre un mari dont tu as séduit la femme. — D'ailleurs , c'est un lâche, il ne se battrait point. Allons-nous-en donc bien loin d'ici ; car , vraiment , cette femme que tu n'aimes plus te coûtera plus cher que si tu l'adorais aveuglément.

Une journée entière s'écoula en discussions. Le soir venu , ils discutaient encore au coin du feu. Le vent d'octobre agitait les portes, et dispersait dans les airs les feuilles des arbres. La nuit était sombre. Tandis que les deux amis tisonnaient tranquillement dans une chambre bien close , un homme se glissait sans bruit le long des murailles. Cet homme-là marchait les genoux plies , la tête basse et la poitrine haletante. 11 était plus inquiet que ne le fut jamais un voleur ou un amant , et cependant il ne cherchait ni une femme , ni un trésor. Il courait après la vengeance , et la vengeance est une maîtresse passion. L'homme gagna sans obstacle une meule de paille qui touchait aux ba-

LKS COiNTRA?,lÉrÉ.S. /fO l

timeiits de la ferme. Il lira de sa poche un briquet, et, au moyen de l'ingénieux procédé de M. Fumade , il alluma, sans aucun bruit, un brin de paille, puis il s'en alla comme il était venu.

La conversation des deux amis fut interrompue par les cris — au feu ! Tous les gens de la ferme furent sur pied. On n'avait point de pompes, le vent d'Ouest rabattait avec violence les flammes sur les bâtiments. Il n'y avait qu'à croiser les bras et à regarder l'incendie. Cependant le rappel fut battu dans la commune. Les gardes nationales accoururent ; on se comporta vaillamment. Le maire se revêtit de son écharpe. Le curé se mit en prières. On envoya un exprès à cheval aux pompiers de Vendôme. Ils arrivèrent à propos pour jeter par terre la moitié des bâtiments. Le feu dévora les granges et la lèrme. La maison seule fut sauvée. Bien loin de là se tenait Raoul, sur le sommet d'une colline, regardant le beau spectacle de l'incendie , et riant comme Melmoth. Quand les toitures tombèrent avec fracas, il poussa un glapisse-

ment de joie , et dansa en frappant des mains comme un Cannibale. Il s'alla coucher plus heureux qu'un amant de Calderon . qui épouse enfin sa maîtresse après cinq actes formidables d'imbroglio. — C'est que la vengeance est une maîtresse passion.

— Tu le vois , disait l'homme paisible à son ami : cette femme que tu n'aimes plus est cause de ta ruine complète. Pourquoi faut-il que tu n'aies pas suivi mes conseils l

Juliette était pour le pauvre Henri comme la galère de Scapin. Samuel regarda longtemps d'un œil piteux les décombres de sa maison; cependant comme ils fumèrent pendant trois jours , l'homme actif avait déjà pris courageusement son parti sur ce nouveau malheur avant que les poutres fussent réduites en cendres.

Par une belle matinée nos deux amis virent arriver de loin , sur la route , plusieurs voitures de poste qui roulaient avec un bruit aristocratique. Les cheveux blonds d'une dame brillaient au soleil, et ses formes se dessinaient sur le drap brun d'une calèche dé-

LES CONTUARIÉTÉS. /jOJ

couverte. Samuel courut se placer sur le bord du chemin ; devant lui passa la superbe voiture traînée par quatre chevaux, et suivie de deux fourgons. Il vit Juliette et Raoul , maritalement assis côte à côte. Il eut sans doute une fort bonne idée en croisant ses bras pour les regarder sévèrement tous deux ; mais je ne sais comment il se fit que Juliette n'y prit pas garde. Ses jolies prunelles bleues ne daignèrent pas même se tourner du côté de notre héros dramatiquement posé 1 Son visage ne changea nullement, elle parlait à son mari en souriant; puis, un peu de fumée venue des restes de l'incendie étant entré dans la voiture , cette aimable femme fit une petite moue, qui ne manquait pas de grâce, en portant un flacon sous ses narines, et l'homme actif put entendre la voix de sa charmante, qui s'écriait :

— Fi! quelle horrible odeur!

Voilà tout ce que put lui arracher la vue du désastre. La voiture disparut avec une magnifique rapidité. La contenance de Raoul avait été moins ferme; l'apparition de Sa-

4o4 SAMUEL.

niuel avait fait perdre contenance à riiommc sournois. Ses yeux avaient cherché de tous côtés un objet où ils pussent se reposer sans effroi; ils s'étaient tournés sur une pierre, un arbre, un cheval, sans oser .se diriger vers l'amas des ruines fumantes. — C'était mettre une mauvaise foi évidente jusque dans son rayon visuel. — Lorsqu'il passa près de Samuel, dont la mine était fort menaçante, l'homme sournois avait feint d'être pris d'une quinte de toux pour cacher son visage dans son mouchoir.

Notre héros ne songea point à Raoul ; l'indifférence inconcevable que Juliette venait de montrer le faisait seule réfléchir.

— Quoi ! disait-il , cette femme a pensé mourir de douleur à cause de mon abandon, et la voilà qui ne daigne pas me reconnaître ! Il y a quelques jours qu'elle était encore ici m'importunant de ses cris et de ses sanglots , et aujourd'hui je ne puis pas seulement en obtenir un regard ! J'ai deux fois affronté pour elle une mort presque certaine; et maintenant que je suis ruiné de

LES COiNTKAUlÉTÉS. f^OVt

fond en comble, elle vient se plaindre de la fumée devant ces monceaux de cendres.

— Et que t'importe, disait l'homme paisible, puisque tu ne l'aimes plus?

— Qu'est-ce donc qu'une femme, poursuivit Samuel? Comment compter sur les sentiments qu'on inspire à ces êtres mystérieux, s'ils oublient si vite le mal même qu'on leur fait? La douleur, la plus incontestable des réalités , est un fardeau trop lourd pour leurs âmes débiles, elles plient sous le faix au bout de quelques pas et le jettent dans un coin, ou bien elles pleurent et se reposent. Organisation méprisable, — méprisable jusque dans leurs vertus ; la constance, le courage, la fidélité, n'ont souvent d'autres causes chez elles que de pitoyables futilités, que des règles de conduite si dénuées de raisonnement et si ridicules qu'on souhaiterait, si on savait le fond de leur pensée, de les voir moins sages pour l'honneur de leur esprit; — et que ces causes insaisissables disparaissent, vous voyez alors des réputations de vertus s'écrouler tout-à-coup. Elles ont ré-

4o6 SAMUEL.

sisté dix ans à toutes les séductions, elles ont poussé au suicide des hommes de mérite, et c'est la brute la plus laide et la moins glorieuse qui les subjugue un beau jour. — Pourquoi? — Cherchez. Les femmes sont des êtres incomplets : le docteur Gall, en passant sa main sur leurs fronts, les a tous trouvés unis comme le couvercle de sa tabatière. — Point de facultés saillantes, — pas d'autres individualités que celles produites par l'excès même de la faiblesse, l'absence de toute résolution et de toute logique. Leur courage est passif, leur obstination est un dénùment de raison , leur résistance une inertie. Dans une situation désespérée, elles pleurent quand il faudrait agir ; on les voit prendre gaîment aujourd'hui le parti qui leur semblait hier pire que la mort; — et puis qu'on vienne parler de l'injustice delà prééminence d'un sexe sur l'autre; que des rêveurs affrontent le ridicule et viennent dire qu'on doit confier le soin de ses affaires , le gouvernement des choses publiques et le bonheur des nations à ces êtres fantasques. —

Qu'on vienne s'attendrir des pleurs d'une femme , s'effrayer de son désespoir , tenir compte de ses discours , prêter attention à ses serments , se faire un scrupule de la briser l

— Quoi ! s'écria Henri , tout cela pour un regard de Juliette, d'une femme que tu n'aimes plus ! Il serait vraiment fâcheux qu'elle eût tourné ses yeux à gauche plutôt qu'à droite, puisqu'un si faible mouvement aurait détruit tant de sublimes paroles.

Samuel ne riait point, il continua :

— Je me vengerai horriblement; je veux la perdre et lui causer tant de maux qu'elle s'en souvienne jusque dans la tombe.

— Eh ! mon ami, ce serait une lâcheté.

— Je te dis que je veux la perdre et la réduire au dernier degré du malheur.

— Fi! Samuel, ce que tu dis est affreux. Ne peux-tu laisser cette pauvre femme t'oublier?

— Je jure de la persécuter jusqu'à la mort, de la couvrir de honte et d'opprobres. —

— Fi! te dis-je. —

— De la pousser dans rabaissement et la misère , de l'accabler de mépris. —

— Eh quoi 1 tout cela pour un regard ! —

— Je dis que je lui causerai tant et de si terribles maux qu'elle se souviendra de moi jusque dans le néant, et qu'à mon nom, ses os s agiteront encore dans la poussière de son cercueil.

Pour un regard de Juliette il oubliait sa fortune réduite en charbon. Il partit le jour même pour Paris.

— Hélas 1 disait l'homme paisible, je crains bien que cette haine violente ne soit qu'un reste d'amour. Il n'y a pas moyen de vivre tranquille avec ce garçon -là. Nos projets de voyage sont encore renvoyés au calendrier grec.

Montre -moi une femme, et je te montrerai une artificieuse créature.

RlCHARDSON.

J'ai fait mes adieux à ma mère , Et je viens te faire les miens.

M. Scribe. — Le Serment.

A moins que l'enfer ne s'en mêle, on ne perd pas un homme comme un mouchoir ou un gant.

Walter-Scott.

Cf5 3.rtiirf5<

Juliette était devenue une femme habile et exoérimentée. Avant de rentrer dans le monde parisien, elle voulut réparer dune manière éclatante le tort fait à sa réputation.

Elle se montra aux promenades et à l'Opéra, toujours entourée de nombreux amis. Ses toilettes étaient des plus élégantes , ses attelages des plus précieux , ses loges des meilleures. Elle lança dans la société quelques femmes dévouées, qui s'en allèrent disant qu'on avait fait de singuliers contes sur la cause de sa maladie ; ces femmes racontèrent partout qu'on avait osé répandre le bruit d'une intrigue entre Juliette et Samuel, nouée le jour même du mariage. Elles s'extasièrent sur l'invraisemblance d'une telle histoire, et s'indignèrent de la légèreté qu'on met à attaquer une réputation. Elles prodiguèrent les injures à Samuel, qui avait sans doute accrédité ces bruits ridicules par quelques mensonges. Juliette alors se hasarda jusqu'à donner de petites soirées où les hommes parurent. Une fête magnifique acheva de la réhabiliter. Les détails des préparatifs extraordinaires, qui passèrent de bouche en bouche, donnèrent à toutes les femmes l'envie de s'y trouver; elles demandèrent de tous côtés des billets d'invitation, le bal fut aussi

nombreux qu'on pouvait le désirer. Les visites, les cartes, l'attirail des hautes considérations mondaines suivirent aussitôt. Ce fut une réputation reprise d'assaut.

Les choses en étaient là , lorsqu'un soir Juliette , assise aux avant- scène des Italiens , aperçut en face d'elle Samuel, placé au balcon. Les regards de l'homme actif furent d'abord railleurs, puis ils devinrent sévères. L'infidèle Juliette resta froide et imperturbable. Elle se pencha vers Florimond , qui l'avait accompagnée :

— Eh l lui dit-elle négligemment, n'est-ce point M. Samuel que je vois ? C'est là le jeune homme pour lequel on m'a fait l'honneur de me supposer une faiblesse. J'espère bien qu'il n'aura pas la hardiesse de venir me parler.

Ce coup de maître réussit complètement.

Florimond travailla aussitôt à rejeter sur l'homme actif toutes les plaisanteries dont il avait été accablé. Samuel fut accusé d'avoir montré une lâche vanité, en donnant crédit, par son silence , à des bruits calomnieux. Il trouva un sourire moqueur sur tous les visa-

4l4 SAMUEL.

ges. Les femmes lui fermèrent leurs portes , on ne Tinvita nulle part. Juliette avait remporté sur lui une victoire complète. Il était écrasé à ne plus pouvoir s'en relever. L'affectation qu'il mit encore à suivre son infidèle dans les théâtres acheva de le décréditer. On le regarda bientôt comme un amoureux timide et méprisé. Cependant un certain jour il parvint à se faire conduire dans un bal où se trouvait son ingrate. La toilette ravissante de Juliette, sa beauté que la santé avait rétablie dans tout son éclat , son luxe , sa fortune et son esprit en firent la reine de la fête. L'empressement des hommes et la jalousie des femmes furent extrêmes. Juliette affecta une redoutable coquetterie. Les attitudes menaçantes de Samuel ni ses regards outrés ne purent obtenir d'elle la plus légère attention. Une parole brutale fut jetée dans son oreille au milieu du bruit de l'orchestre : — Je voudrais savoir si une femme peut perdre la mémoire au point d'oublier les traits d'un homme pour qui elle a soulevé les couvertures de son lit ?

LES ARTinCES. l\ 1 5

L'accent ironique de Samuel était bien connu de Juliette ; mais si elle éprouva un léger frisson au son de cette voix , sa figure n'en laissa rien voir. Les paroles mielleuses de Florimond vinrent, comme un baume salutaire, rétablir le calme dans son âme. Au milieu des chuchotements gracieux du bal, au milieu des sourires affectés, des conversations pleines d'une aimable fadeur, se mêla encore la voix passionnée de l'homme placé derrière Juliette. Cette fois c'était l'accent de la colère qui dominait :

— Que dirait cette foule ridicule si je montais sur une table et si je criais : « Cette femme que vous voyez est ma maîtresse ; ordonnez qu'on lui arrache ses vêtements , et je vais donner plus de détails sur sa personne que n'en surent jamais sa mère ou sa nourrice. » Je ne vois pas bien ce qui m'empêche de le faire. — Et, sacrebleu ! je prétends au moins qu'on daigne me reconnaître !

Juliette quitta le bal.

— Que l'enfer vienne troubler les danses! (lisait l'homme actif en sortant. Je voudrais

4l6 SAMUEL.

que demain quelqu'un de ces faiseurs de ronds de jambes fût étendu sur le dos , par mes soins, avec un trou dans le corps ; les hras en croix, la face livide et les yeux hors la tête , pour voir s'il saurait charmer les corbeaux par des discours pleins de convenance.

Raoul était assis dans un coin de sa voiture. A côté de lui, Juliette, enveloppée dans un manteau, paraissait absorbée par la fatigue du bal et le besoin de sommeil.

— Mon ami , dit - elle d'une voix fort douce, n'avez -vous fait aucune démarche pour demander justice de la mort de votre oncle?

L'homme sournois ne répondit rien , et lança sur sa femme un coup - d'œil défiant qui se perdit dans l'obscurité. — Elle poursuivit :

— Ce duel est accompagné de circonstances qui doivent , devant les tribunaux , être considérées comme criminelles. Vous ne pouvez laisser impuni l'assassinat d'un aussi proche parent.

— Je n'ai pas attendu vos conseils pour demander vengeance , dit Raoul : l'affaire est entre les mains du juge d'instruction.

Les autres questions de Juliette restèrent sans réponse.

Samuel s'en revenait un soir tristement d'un spectacle où il avait inutilement cherché sa belle. Un homme dont la figure lui était inconnue l'appela par son nom et l'aborda poliment :

— J'ai un avis important à vous donner, de la part d'une personne qui s'intéresse à vous.

— Veuillez vous expliquer promptement et sans circonlocutions.

— Je vais le faire : il y a une instruction judiciaire à la suite d'un duel où la personne tuée n'avait pas de témoin. Un mandat est lancé contre vous ; vous serez conduit en prison, d'abord, et ensuite devant les tribunaux.

— Je saurai répondre de ma conduite.

— Je n'en doute pas ; mais je suis chargé de vous avertir qu'un parent fort ri-

che du mort a juré de sacrifier un million, s'il le faut , pour obtenir un arrêt contre vous.

— Nous sommes dans un temps où on peut s'en rapporter à la justice pour les affaires de cette sorte.

— Vous serez certainement condamné à une peine correctionnelle , sinon infamante.

— C'est ce que nous verrons.

— Je suis chargé de vous donner cet avis dont vous ferez l'usage que vous voudrez. La fuite est le parti qu'on vous conseille ; si les moyens de l'exécuter vous manquent, on vous les donnera.

— Il faudrait commencer par me nommer la personne qui daigne prendre tant d'intérêt à mes affaires.

— J'ai l'ordre de n'en rien faire.

— En ce cas, je ne tiendrai aucun compte de vos avis.

— Vous en reconnaîtrez trop tard l'importance. Dans vingt-quatre heures, le mandat doit recevoir son exécution.

— Je VOUS répèle qu'il me faut le nom de la personne.

— C'est impossible. Je prendrai sur moi seulement, au risque d'être blâmé, de vous dire que c'est une dame

— Fort bien ; — je vois ce que c'est. Dites à cette femme que le moyen qu'elle emploie pour m'éloigner de Paris est des plus ingénieux. Dites-lui que je sais apprécier l'habileté de cette machination. — Vraiment , m'aurait-elle offert une grosse somme pour me chasser de France? — Dites -lui, mon cher monsieur, que c'est infâme. Vous ajouterez, je vous prie, que je l'aimais encore; oui , sur ma vie ! je l'aimais, je le seas dans cet instant où je commence à la mépriser. — Je ne partirai point, et dites -lui qu'elle doit trembler , — que son règne est terminé. Dites -lui que si elle ne veut point finir misérablement, elle doit venir se jeter à mes pieds , et recevoir son pardon avec l'assurance du mépris le plus complet qui ait jamais été accordé à la dernière des femmes. Maintenant, allez au diable, si vous

ne voulez point que je vous brise les os. L'homme actif rentra chez lui tout ému par la colère. Le calme lui revint bientôt. Il fit posément l'examen de l'état de son cœur. Le mépris était entré par une porte, l'amour sortit aussitôt par l'autre. Après une heure de réflexions, Samuel se coucha l'esprit reposé, et dormit plus profondément qu'il n'avait fait depuis un mois. Son réveil fut joyeux. L'homme , débarrassé d'un amour incommode, recommençait à envisager la vie sous un plus beau jour. Il sentait le besoin de se distraire et de réparer le temps qu'il avait perdu dans une vaine sentimentalité. Il se disposait à sortir pour aller faire quelque folie avec des amis et donnait la dernière main à une toilette fort prétentieuse , lorsqu'une chaise de poste couverte de poussière s'arrêta devant sa porte : l'homme paisible entra :

— Il faut fuir à l'instant , dit Henri , tout essoufflé. — Tu seras mis en prison ce soir.

— Qui t'a dit cela?

— On me l'a écrit de Paris.

— Mais, encore une fois, qui donc?

— Je n'en sais rien. Je suppose que c'est Juliette.

— Fort bien. — Renvoie tes chevaux ; va prendre un bain , change d'habits , et nous irons promener ensemble sur le boulevard.

Pendant que Samuel informait son ami des avis suspects qui lui avaient été donnés et de la nouvelle disposition de son cœur , on frappa mystérieusement. Juliette parut. L'homme paisible s'enfuit.

■ — Monsieur , dit Juliette avec un calme parfait, j'avais juré de ne jamais vous parler; mais le danger qui vous menace m'a forcée à cette dernière tentative pour vous sauver. Le temps presse ; vous n'avez plus que quelques heures. J'aurais laissé à révcnement le soin de vous convaincre de la vérité de mes avis, si vous n'aviez pas paru croire que tout ceci était une fable de mon invention. Je vous apporte des preuves ; voici quelques lettres que j'ai réussi à dérober dans les papiers de

mon mari : veuillez les parcourir; vous y verrez que Raoul est en correspondance avec le juge d'instruction, et que votre duel est le sujet de cette correspondance.

Samuel ouvrit les lettres , et vit en effet qu'il devait être arrêté le soir même.

— A présent , poursuivit Juliette , il me reste à répondre aux derniers reproches que vous m'avez adressés: ma réputation avait reçu un échec terrible ; je n'ai pu échapper à ma perte que par des soins infinis, et j'espérais, qu'après l'indifFérence dont vous m'avez donné des preuves , vous ne chercheriez jamais à me revoir. Jugez donc de ma surprise lorsque vous m'avez poursuivie et compromise; un mot pouvait me perdre sans aucun avantage pour vous , et vous avez été sur le point de le prononcer. Savez-vous, monsieur , que c'est là une infernale méchanceté. Vous avez osé me reprocher de feindre de ne plus vous connaître, — et que voulez-vous donc de moi? quels droits avezvous ? est-ce à dire que vous me déshonorerez à plaisir après m'avoir abandonnée? Sa-

LES ARTIFICES. l[2.)

vez-vous qu'à mon tour je pourrais dire que c'est infâme? Ah! Samuel, vous ne m'avez jamais aimée, car vous ne voudriez point briser inutilement et vouer au mépris unc^ femme qui vous aurait été chère. Si nous nous aimions encore, je vous aurais fait tous les sacrifices possibles : — mais le temps des reproches est passé. Je viens vous rendre un dernier service d'amie , et je vous quitte pour toujours. Vous trouverez dans ce portefeuille un passeport pour Bruxelles sous un faux nom. Quittez la France aujourd'hui même.

Samuel vit dans le portefeuille plusieurs billets de banque, qu'il rejeta sur les genoux de Juliette avec indignation.

— Parce que je suis ruiné, s ecria-t~il impétueusement, vous vous croyez en droit de me faire l'aumône. Eh! ma chère dame, je vous remercie de cette générosité pour votre ancien amant. Notre liaison n'aura pas été pour moi une si mauvaise affaire que je croyais ; peut-être, si je vous en priais humblement , consentiriez -vous à me payer une

pension alimentaire, à la condition de ne plus revenir en France. — Charitable dame, pourrais-je savoir le chiffre des sacrifices pécuniaires que vous seriez disposée à faire en ma faveur?

— Je reconnais bien là , répondit froidement Juliette, votre funeste orgueil. J'avais le désir , en vous obligeant , de rester pour vous une sœur et une amie , je vois que je me suis encore bercée d'une fausse espérance.

— Que la peste soit de l'amitié des femmes et de leurs affections de sœurs ! C'est avec cesoff'res perfides qu'elles poussent les amants au désespoilt Ecoutez-moi, Juliette, voulezvous savoir pourquoi je préfère à votre amitié une franche haine? voulez-vous apprendre la cause de mes persécutions, de ma fureur, de mes mépris, de ma vengeance?

voulez-vous savoir pourquoi dans cet instant j'hésite encore à fuir? voulez-vous être éclairée sur tout ce que ma conduite offre d'odieux, d'incertain et d'obscur? Tout peut s'expliquer d'un mot : je vous aime encore , je vous aime plus que jamais . peut-être

LES ABTIFICES. 4^5

même est-ce (l'aujourd'hiii seulement que je vous aime du fond de mon cœur.

Juliette changea de couleur , ses lèvres tremblèrent; elle se leva, et, avec un accent plein à la fois de douceur et de fierté , elle répondit :

— Ecoutez-moi aussi : Vous m'avez reproché d'avoir perdu un temps précieux avant décéder à votre amour; de vous avoir fatigué, découragé par les obstacles. Votre orgueil a cruellement abaissé le mien ; après m'avoir maltraitée et humiliée , après avoir perdu à votre tour un temps non moins précieux , que j'ai passé en partie dans les larmes et les souffrances, vous venez aujourd'hui me redire que vous m'aimez plus que jamais. Quelle garantie me donnerez-vous de la durée de ce nouveau caprice? qui m'assurera qu'un jour vous ne me frapperez point encore , que vous ne me chasserez pas honteusement une seconde fois? 0 Samuel! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, tout ce que votre cruauté m'a fait souffrir. — Mais voulez-vous apprendre aussi pourquoi j'ai

détourné sans cesse mes yeux de vous? pourquoi j'ai feint de vous avoir oublié, de vous haïr , de vous regarder comme un être importun? C'est parce que je connaissais trop bien votre vanité. Je n'avais pas d'autre chance de succès pour vous ramener à moi , homme ingrat et vain, que de vous cacher que je vous aimais encore. Si je ne m'étais pas enveloppée d'une double écorce de froideur, si j'avais eu l'imprudence de vous laisser voir le fond de mon cœur , vous auriez fui à l'autre bout du monde plutôt que de me poursuivre comme vous avez fait. Je vous avouerai donc que j'ai usé d'artifices ; voyez maintenant si votre amour est véritable et si vous voulez sincèrement vous rattacher à moi plus fortement que jamais.

Samuel saisit Juliette dans ses bras , et la pressa sur son cœur avec une force si terrible qu'il l'aurait étouffée si elle n'avait pas été elle-même exaltée par l'amour le plus ardent. Leurs lèvres se cherchaient. Leurs larmes et leurs soupirs furent les seules interruptions d'un long silence.

LES AKTlFICliS. 4^7

— Oh ! laisse-moi, par grâce! s'écria Juliette d'une voix sourde.

— 0 mon amie, veux-tu donc encore me faire mourir de langueur?

— Je veux que tu me fasses un sacrifice coûteux , que tu me donnes une garantie de ta constance. Il faut que tu partes à l'instant pour Bruxelles, il faut nous séparer. Je te promets qu'avant six mois j'irai te rejoindre en Belgique. Si tu m'aimes encore, nous fuirons ensemble dans quelque coin du monde ou n«iis vivrons heureux et oubliés. En attendant le jour de notre réunion, nous aurons une correspondance suivie.

— Et pourquoi ne fuirions-nous pas ensemble à l'instant? Yiens , viens avec moi.

— Et mes garanties, que deviendraientelles ? Je compte sur ces six mois pour laisser à Ion amour le temps de grandir et de se fortifier. D'ailleurs ne faut -il pas que j'emporte une partie de ma fortune pour vous rendre heureux, monsieur?

— Et si tu ne viens pas?... Pars avec moi^ nous serons assez riches.

— Voilà des phrases de roman, monsieur; oh ! je me suis formée à voire école, et je me ris aujourd'hui des grands sentiments. Il nous faut de l'argent et beaucoup. Allez , partez sans moi.

— Femmes ! femmes ! viendrez - vous encore vous plaindre des froids calculs des hommes, vous qui êtes mille fois plus artificieuses que nous? — Chère Juliette , je te jure que je t'aime pour la vie : ainsi plus d'épreuves ni de délais; jusqu'ici l'orgueil seul nous a guidés tous deux, que le règne tie l'amour commence.

Samuel saisit de nouveau Juliette dans ses bras ; mais elle lui échappa encore après lui avoir accordé seulement quelques baisers qui le jetèrent dans un état d'exaspération impossible à décrire. Elle se sauva dans la chambre en lui demandant grâce. Il fallut bien céder à son obstination féminine. Elle rendit à Samuel le portefeuille et les billets de banque.

— Je ne veux point d'argent, dit l'homme actif.

— Tout II est-il donc pas commun entre nous? Et tu l'accepterais donc si j'exigeais de toi une lettre de change ? 0 mon pauvre amil qu'une telle fierté me semble digne de pitié !

— Allons, il faut aujourd'hui que j'obéisse comme un enfant.

— Oui, c'est mon tour de commander , d'exiger ^ d'être impérieuse , orgueilleuse , froide et méchante. N'est-ce pas moi qui ai conduit toute cette affaire? Mon beau seigneur, je vous ai joué, joué aussi; je vous ai humilié, amené à mes pieds; mais au lieu de vous battre lâchement, je vous ai ouvert mes bras comme un digne père à son fils égaré, et je vous ai rendu toute ma tendresse. Mais finissons là, adieu, adieu. Attends - moi , et aime - moi ; du courage et de la persévérance.

Elle sauta au cou de Samuel, qui la serra plus étroitement qu'auparavant. Cependant elle glissa encore entre ses mains ; elle prit le premier couteau qu'elle trouva, et coupa une énorme mèche de ses cheveux qu'elle jeta sur

43o SxVML'ËL.

la table, puis elle disparut comme un éclair. L'homme paisible fut consolé de la réconciliation de nos amants par la résolution que prit Samuel de partir à l'instant pour la Belgique, où Henri promit d'aller bientôt le retrouver ; Samuel , dont la fortune était fort délabrée, et qui, d'ailleurs, quittait la France pour long-temps, se décida à vendre sa terre de la Bienvenue à l'homme paisible. L'heure fixée pour l'exécution du fatal mandat approchait; il fallait partir sur-le-champ. Les chevaux de poste arrivèrent. Les deux amis s'étaient embrassés. Samuel était déjà sur le marchepied de la voiture , lorsqu'une femme toute éplorée l'appela à grands cris : — c'était la pauvre Jeanne. Le vieiix Gauthier, son père , était mort de chagrin après l'incendie. Elle supplia Samuel de l'emmener avec lui dans ses voyages ; mais l'homme actif était trop occupé de Juliette. Il eut le courage de repousser la petite main posée sur les basques de son habit pour le retenir, et partit seul, après avoir recommandé à son ami d'avoir soin de Jeanne.

LîiS ARTIFICES. . qJl

Pourquoi faut-il, sensible lecteur, que je me sois imposé de vous dire la vérité , que je me sois interdit d'ajouter à l'histoire de Samuel la moindre circonstance de mon invention? Quel magnifique parti n'aurais-je pas tiré de la situation de mes personnages ? Pourquoi faut-il que je n'aie pu recueillir que de bien faibles matériaux siîr les événements qui ont suivi le départ de l'homme actif pour la Belgique? Hélas ! je ne puis pas même vous dire si l'adultère a été commis , le cher adultère , sans lequel il n'y a plus de drame possible; sans lequel vos beaux yeux, madame , ne peuvent plus accorder la plus chétive larme. — Vous vous souvenez, bon lecteur , que depuis le mariage de Juliette , le contrat avec Raoul n'a reçu qu'à peine de légères égratignures qui n'ont pu en entamer le solide parchemin; mais aussi, rappelezvous les paroles sublimes du Christ sur la montagne :

l\'^'2 SAMUEL.

« On vous a dit : tu ne commettras point l'adultère, et moi je vous dis : si vous avez seulement la pensée de le commettre , vous êtes impur. »

Il n'y a donc pas d'espoir de salut pour nos amants , et puisqu'ils seront damnés pour avoir péché par pensée , il vaudrait autant qu'ils eussent commis ce dramatique péché par action. — Les pauvres enfants! espérons qu'ils le commettront si cela est encore à faire.'

Je vous donnerai tous les renseignements que j'ai pu me procurer à grande peine sur le reste de l'histoire de l'homme actif, dont la destinée est devenue tout-àcoup obscure; je vous dirai même les démarches que j'ai faites pour me procurer ces renseignements. Il se présente deux versions entre lesquelles vous choisirez suivant votre goût : l'une, que Samuel, voyageant sous un faux nom , fut assassiné à Quiévrain , sur la frontière de Flandre. L'autre, qu'il est arrivé sans accident à Anvers , où il a mené une vie tranquille en attendant que sa belle

vînt le retrouver. La supposition de la mort de notre héros, au moment où son bonheur semblait être prochain , m'a paru une vieille façon de procéder du sort , et j'éprouvais une grande répugnance à l'adopter. Je voulais que la providence daignât favoriser l'homme actif d'une destinée neuve et complète ; j'aurais voulu qu'il devînt vieux comme vous et moi nous serons un jour , j'espère. Depuis la mort de Romeo dans les bras de sa Juliette , le destin aurait bien dû renoncer à sa vieille manie de nous frapper au moment où le bonheur paraît nous sourire. Jugez de ma douleur lorsque je n'ai pu acquérir aucune certitude que Samuel ne fût pas mort comme on me le disait! Je vous confierai pourtant tous mes doutes, et peut-être un jour pourrai-je mettre la main sur quelque preuve.

Il est certain que , sur la frontière de Belgique, une chaise de poste , où se trouvait un jeune homme seul, fut assaillie par trois hommes masqués, au milieu de la nuit. Le postillon fut tué d'un coup de feu ; mais le

bruit des détonnalions ayant effrayé les chevaux, et peut-être aussi le voyageur les ayant excités à fuir, la chaise de poste fut emportée si loin qu elle échappa aux assassins. Ils se bornèrent à tirer quelques coups de fusil, qui, m'a-t-on dit, atteignirent le voyageur et le blessèrent mortellement. Voilà ce qiii a circulé dans le public parisien, et ce à quoi je n'ai point ajouté foi. J'ai beaucoup observé la belle Juliette, que j'ai rencontrée dans le monde au moment où le bruit s'y répandit de la mort de Samuel, je n'ai trouvé sur sa figure aucune trace de tristesse. — Il est vrai qu'elle est devenue tellement habile en diplomatie qu'on ne peut rien conclure de cette apparente froideur.

Je commençais à désespérer de rien savoir, lorsqu'il me vint l'heureuse idée de faire une visite à l'homme paisible. Je partis donc pour Vendôme , et je trouvai M. Henri installé dans sa propriété de la Bienvenue. Il était assis dans le vénérable fauteuil rouge, et je remarquai avec plaisir qu'il avait respecté les vieux portraits de famille de son

LES AKTIFICES. /135

ami. Après avoir jeté un regard humide sur la tête de loncle Bonaventure, j'expliquai franchement à M. Henri le but de ma visite. Il parut d'abord étonné et contrarié , puis il daigna me raconter la mort de l'homme actif. Il m'assura qu'il avait eu la triste consolation d'arriver à temps dans un petit village de la Flandre pour fermer les yeux de son ami et recevoir ses derniers embrassements. Après un récit, accompagné de détails qu'il eût été fort difficile d'inventer ,, M. Henri m'apprit qu'il avait rapporté le corps de Samuel et qu'il l'avait fait enterrer dans son jardin , suivant le désir de l'homme actif. A ces mots, je demandai à voir le tombeau. Je suivis avec empressement le tranquille M. Henri, qui me conduisit devant un saule pleureur entouré d'une barrière en grillage ; il me montra ce saule en me disant :

— Il est là. Cet arbre est planté justement sur la tête de mon ami ; la cervelle a dû passer tout entière dans la sève du saule; les racines puisent leur nourriture dans le corps de Samuel, qu'elles entrelacent. De cette ma-

nière j'ai remis en circulation les restes de ce pauvre garçon. Je n'ai pas souffert qu'ils fussent divisés à l'infini et enfouis inutilement dans un cimetière pour y être importunés par des animaux immondes. Il est tout entier dans ce bel arbuste , il en est l'âme et la vie, il en est le bois , le feuillage et l'écorce ; il peut encore sentir la fraîcheur de l'air et se chauffer au soleil ; et moi je puis l'embrasser, le voir et m'asseoir près de lui ; je fume tous les jpurs ma pipe à son ombre, et je cause avec lui comme autrefois. Tenez , ajouta M. Henri les larmes aux yeux,-' je vous donnerai des cheveux démon ami, parce que vous êtes son historien.

L'homme paisible coupa respectueusement une très-petite branche du saule pleureur et me la donna ; je la conserve soigneusement. En quittant M. Henri je levai les yeux au ciel , et je m'écriai :

— 0 Samuel , ton heure est donc venue si tôt ! —

— Je vous prie de croire, me dit M. Henri avec une brusquerie qui me surprit, que sans

LES ARTIFICES. [.{Cy-j

cela, je ne me serais point permis de le mettre en terre.

Et puis, comme s'il se repentait d'avoir réprimé mon effusion , il me serra la main , et me dit :

— Voyez-vous, le pauvre garçon est bien mort par sa faute, il n'a pas voulu vivre tranquille. Son existence entière peut se résumer par une seule ligne, comme un corps se projette sur le papier par la géométrie descriptive.

M. Henri traça sur le sable une ligne qui montait et descendait plusieurs fois, formant sur la terre une grande quantité de brisures d'angles rentrants et de zigzags.

— A cette extrémité , continua M. Henri , est la naissance de Samuel , à l'autre sa mort. Et voici la ligne tracée dans le ciel par son étoile. Convenez qu'il aurait mieux f^iit de vivre comme moi , et que ma petite destinée me mènera bien plus doucement au même but.

Et il traça une ligne droite sur le sable.

— Yons avez raison . dis-je, frappé de la

/j58 SAMUEL.

clarté de cette démonstration mathématique.

J'avais repris la route de Vendôme , et je marchais la tête basse, lorsque M. Henri daigna me rappeler :

— Je vous donnerai , me dit-il , un album de mon ami qui ne sera pas sans intérêt. Vous y verrez des théories de sa façon et des dissertations philosophiques. Vous déciderez s'il est à propos de mettre sous les yeux de vos lecteurs les plus intimes pensées de Samuel.

J'emportai le précieux manuscrit avec autant de joie qu'en eut Archimedès en trouvant la pesanteur spécifique de l'or.

Il me faut vous apprendre une nouvelle désagréable , cher lecteur : dans ma visite à l'homme paisible , j'ai vu Jeanne, et j'ai cru remarquer entre ces jeunes gens certaines privautés fort suspectes. La paysanne se sera consolée dans les bras de M. Henri. Où trouverons-nous une femme capable de garder à la mémoire d'un mort le sanctuaire de son cœur? Hélas î je n'oserais pas même affirmer que Marie-Magdeleine n'a pas été infidèle à

LES AUIIFICES. f\7)g

Jc'&iis-Christ. — Si vous m'en croyez , bon lecteur, ne mourez jamais ; je vous assure que cela n'est pas prudent, et que votre maîtresse vous oubliera.

— Si je n'étais pas si scrupuleusement soumis aux devoirs d'un historien , je n'aurais pas manqué de vous donner comme une certitude l'opinion que je conserve encore de la fuite de Samuel en Belgique ; je ne vous aurais point parlé de l'accident survenu à Quiévrain , et j'aurais imaginé à plaisir toute une destinée. — L'amour de la vérité m'a retenu. — 0 vérité ! — Je vous fais grâce de cette invocation poétique. 11 faut que vous sachiez que , pendant tout l'hiver dernier, j'ai suivi la belle Juliette dans le monde , où elle avait les succès les plus brillants. Comme je l'ai vue à tous les bals de quelqu'importance où je me suis trouvé, comme son embonpoint , sa fraîcheur et sa santé , étaient dans toute leur perfection , je n'ai pu croire qu'elle eût à pleurer la mort d'un amant pour qui elle était sur le point de faire tant de sacrifices. Elle n'a ja-

l\[\0 SAMUEL.

mais été d'une humeur fort gaie; mais je l'ai vue jouir d'une liberté d'esprit complète. Elle s'entourait d'un luxe écrasant ; les femmes en étaient jalouses. Elles s'efforcèrent souvent de lui nuire. Elles affectèrent de chuchoter entre elles , disant que Juliette avait été folle d'amour pour un jeune homme qui était parti pour les Indes. — Ce qui était un ridicule terrible, parce que cela aurait pu prouver qu'elle était douée d'une sensibilité exagérée. — On fit mille autres suppositions; mais Juliette, comme un astre éclatant, passa toujours au-dessus des nuages et dissipa ces absurdes calomnies par sa seule apparition. Elle était devenue, je vous l'assure , une femme redoutable. Elle avait une expérience rare; son esprit était fort développé, — Malheur à celui qui serait devenu amoureux d'elle ! Juliette était fîèrc , et a peut - être rendu aux hommes avec usure le mal que Samuel lui a fait.

J'ai remarqué que Raoul se montrait fort attentionné pour sa fenune en public. Quelqu'un m'assura, qu'en secret, il avait d'abord

Ll-S AIITIFICES 41 ^

souvent frappe et même supplicié Juliette d'une façon révoltante; mais que celte intéressante femme, douée d'une force de corps trèsraisonnable, avait su bientôt résister. A la fin de l'hiver dernier, il y eut entrel'hom me sournois et sa femme une violente querelle dont on ignore le motif. Les époux jurèrent de vivre séparés. Juliette , qui avait perdu son père, s'alla enfermer pendant quelques jours dans un de ses châteaux, et puis elle partit avec une de ses tantes pour un long voyage, d'où elle n'est point encore revenue. J'ai fait d'inutiles recherches pour savoir quels pays elle avait visités et si elle n'avait jamais eu d'autre compagnie qu'une femme. J'ignore absolument où elle se trouve dans ce moment ; mais j'avoue que si je ne la vois point revenir à Paris cet hiver, je ne pourrai m'empécher de croire qu'elle est allée retrouver Samuel pour vivre avec lui dans quelque ville du fond de l'Italie ou de l'Allemagne. L'homme sournois , en apprenant le départ de son infidèle moitié , en eut une jaunisse dont il a pensé niourir et dont jamais il ne

se guérira parfaitement. Il est amoureux, j'en suis sûr ; le souvenir de sa femme est resté gravé profondément dans le cœur de X ce lycanthrope. — C'est que Juliette est une de ces créatures qu'on aimerait encore infidèles et corrompues. — Une fois qu'on a été subjugué par je ne sais quels fluides magnétiques vainqueurs que ces femmes rares possèdent, ils deviennent une condition de votre existence.

Un peintre de mes amis , qui arrivait d'Italie, m'a ditavoir rencontré à Naplesun homme et une jeune dame voyageant ensemble sous des noms qu'on croit être faux. Leurs signalements m'ont paru assez conformes à ceux de Samuel et de Juliette. Je serais parti à l'instant pour Naples si mon ami ne m'avait assuré que ces voyageurs avaient l'intention de se rendre à Scutari , et de là , sans doute , à Constantinople. Je ne vois pas de raison pour qu'ils ne soient pas à cette heure à Bagdad. J'ai appris dernièrement que M. Henri est sur le point d'entreprendre un long voyage ; cette circonstance a encore ré-

LES ARTIFICES. /\l\7)

voiilc mes soupçons , et je ne réponds pas de ne point pousser la curiosité et riilfdiscrétion jusqu'à suivre l'homme paisible pour voir s'il n'ira point retrouver son ami dans quelque coin du globe.

Le plus heureux personnage de cette histoire est, sans contredit, le séducteur Florimond, qui poursuit ses conquêtes et vole des combats aux triomphes avec cette redoutable assurance et cette certitude de succès dont on a pu le voir donner des preuves. Si vous désirez le rencontrer, je vous le montrerai cet hiver dans quelque bal où nous serons ensemble. Vous vous prosternerez devant son immuable sottise, devant ce contentement surhumain qui perce dans son sourire et dans ses moindres mouvements. — Vous serez forcé de convenir que le suprême bonheur en ce monde, c'est de parler et d'agir F lorimontesquement.

Je ne vous empêche point de croire à la mort de Samuel; mais je vous avoue que je n'y ajoute aucune foi. L'assassinat de l'homme actif n'a pu être qu'une machination

de Raoul, et si les étoiles de ces deux jeunes gcD^ se sont choquées dans le ciel, je ne puis m'imaginer que celle de notre héros ait été brisée par celle de l'homme sournois. Cela me répugne.

Cependant la souveraine activité , que Samuel a uniquement employée à la recherche du plaisir , l'aurait infailliblement poussé plus tard à mettre la main aux affaires publiques ; nous l'aurions vu quelque jour intriguer pour une députation , bavarder dans un banquet patriotique; faire des voyages en province, haranguer les électeurs, et se jeter dans toutes ces méprisables manœuvres. — Peut-être la providence, par affection pour son ouvrage , a-t-elle voulu le rappeler à elle pendant qu'il était dans toute sa force et son éclat. Elle l'a regardé comme fait une mère indulgente, qui ne veut point que son fils s'aille pencher sur des livres latins, ni qu'il trempe ses doigts dans une encre scolastique , et qui l'emporte dans ses bras a l'heure où la cloche sonne la fin de la récréation. S'il en est ainsi, dors en paix,

LES AIlTIilCES. 445

liomme actif. — Si quelques rêves peuvent encore bercer nos restes couchés sous le gazon, tu n'auras, du moins , que de beaux et gracieux souvenirs; tu verras toujours le héros de tes songes jeune, robuste et généreux. Si, comme je n'en désespère point encore, je parviens à retrouver un jour la piste de Samuel , j'en aurai plus de joie que n'en éprouva Cervantes lui-même lorsqu'il trouva chez son épicier le manuscrit de Cid Hamet Benengeli, oùse continuaitl'histoire admirable du grand chevalier Don Quisada, Quixada, ou Quixote, as y ou will.

Page 1