‹ Sanctuaires d'Orient Egypte, Grèce, Palestine: Égypte, Greec, PalestineChapitre 15 sur 46 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

OE MEMPUIS A THÈBES

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l'arche de la science et de la RELIGIOH

Si moderne qu'elle soit, notre âme a deux

patries intellectuelles : la Judée et la Grèce, A la

première nous devons notre conscience religieuse

et morale; à la seconde, notre conception de Vart,

de la science et de la philosophie. Mais Tesprit

humain ne s'arrête pas dans sa conquête de TeB-

pace et du temps ; à mesure qu'il marche, son

horizon s'élargit en arrière comme en avant- Il y

a cent a^s déjà que l'Occident a vu poindre deux

colosses derrière l'Acropole et la montagne de

Sion, et ils n'ont fait que grandir d'année eu annt^e.

Ce fut d'abord la pagode hindoue. Lentement on

la vit surgir, d'une inextricable forêt vierge de

.poésie, avec ses monstres et ses dieux multiples,

ses labyrinthes et ses cryptes, ses ascètes violents,

ses danseuses sacrées, ses brahmanes subtils H

profonds ; temple gigantesque, grouillant de vicj

couronné d'un Bouddha immobile, les mains jointes, les yeux fermés par la puissance de sa méditation, l'âme figée dans son Nirvana. — Puis ce fut le tour de la pyramide égyptienne. Elle apparut brusquement sous la lumière crue du désert, en sa nudité géométrique, et assis à côté d'elle, énigme des âges préhistoriques, le sphinx immémorial.

Ces deux vieilles civilisations n'ont d'abord intéressé que les érudits et les curieux. Mais voici que, depuis une vingtaine d'années, elles commencent à hanter l'imagination du public lettré, les rêves des poètes et la pensée des philosophes. Invinciblement elles nous attirent comme des sources nouvelles d'émotion et de sagesse, de poésie et de mystère. Quiconque médite aujourd'hui sur l'origine de la science, de la religion et de l'art, ne s'arrête plus à Athènes ou à Jérusalem. Il prend le chemin de l'Inde ou de l'Egypte. D'où vient cependant que la plus accessible ' de ces deux civilisations, la mieux conservée dans ses monuments, celle dont on a presque intégralement reconstitué la chronologie et les mœurs, nous reste plus étrangère que l'autre, dont la littérature est un chaos de métaphysique et de mythologie ? Pourquoi, malgré tant de sarcophages ouverts et d'inscriptions déchiffrées, le génie de l'Egypte est-il pour nous comme une lettre morte et un tombeau fermé ?

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Si nous consultons sur ce point Fécrivain qui représente le mieux la surface ondoyante de Tesprit contemporain, Thistorien critique et penseur qui a exercé sur les dernières générations l'influence la plus subtile et la plus étendue, sa réponse sera aussi nette que caractéristique. Selon Ernest Renan, la race égyptienne a manqué non seulement du don poétique et créateur qui est le splendide apanage des races indo-européennes, mais encore du sens métaphysique et religieux. « L'Egypte, dit-il, est une Chine née mûre et décrépite, ayant toujours eu cet air enfantin et vieillot que révèlent ses monuments et son histoire... terre de la conscience claire et rapide, mais bornée et stationnaire. » En un mot, pour Renan, le peuple égyptien n'a eu ni Tinstinct du beau ni celui de la science : il a manqué d'idéal. C'est « une race plate, un pauvre peuple conservateur étroit, gardien inintelligent de lettres mortes ^ ».

A première vue, ce jugement paraîtra d'une sévérité excessive à ceux qui ont reçu une forte impression, du sphinx de Gizèh, du temple de Kamak ou des bas-reliefs d'Abydos. Il semblera injuste et superficiel, si l'on pénètre un peu plus avant dans les monuments de la littérature et de la religion égyptiennes. Lise? les hymnes au Nil et au soleil d'Ammon-Râ. Certes, ils n'ont pas la grâce

1 V Egypte ancienne dans les Mélanges (T histoire et de voyage.

70 SANCTUAIRES d'oRIBNT !

vivante, le charme exquis et passionné de la poésie grecque, mais ils résonnent avec la solennité et la majesté hiératique d'un chant religieux qui sort du fond d'un sanctuaire. Essayez ensuite de soulever un premier voile du Livre des Morts^ et vous serez frappé de la conception pénétrante de Tâme qui s'en dégage. Considérez encore la doctrine secrète des prêtres de Thèbes en son monothéisme trinitaire, regardez Tillustration magnifique qu'en fournissaient les temples de Déndérah et d'Edfou dans leur architecture comme dans leurs plafonds peints, et vous vous convaincrez que l'Egypte a produit une théogonie, une cosmogo* nie et une psychologie originales. Saisissant enfin l'unité de conception qui rejoint ces trois domaines, vous affirmerez sans crainte que l'Egypte eut une science des principes, une vue profonde de l'univers et de l'homme, dont le mythe d'Isis et d'Osiris nous offre l'expression poétique, le sommet et la fleur.

Si, après avoir fait la synthèse du panthéon égyptien, nous découvrons le sens éternel et universel des grands symboles qu'il a légués au monde, la raison de la condamnation sommaire prononcée sur lui par l'éminent auteur des Origines du christianisme nous apparaîtra clairement. Idéaliste en art, Renan fut naturaliste et positiviste en philosophie, en quoi il représente avec éclat l'esprit dominant de la seconde moitié du xix' siècle. Pour

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lui, la vérité ne réside point dans les principes immuables d'une pensée divine plus ou moins imparfaitement reflétée par la conscience humaine, mais dans l'éternel devenir et dans le progrès indéfini de l'expérimentation historique. En effet, si l'Absolu est la chimère de l'Inconnaissable, il ne peut y avoir de vérité que dans le relatif. « L'âme ^ est une résultante des forces du corps ^ » qui se dissout avec lui. Quant à Dieu, « s'il n'est pas encore, il sera peut-être un jour, » sauf à disparaître le lendemain par le premier accident cosmique^. C'est pourquoi la Science et la Religion, la Raison et la Conscience se posèrent dans l'es** prit de Renan et de son école comme deux catégories nécessaires de l'esprit humain, mais aussi comme deux adversaires irréconciliables, éternelle antinomie dont la solution n'est qu'abstraction vide ou superstition grossière.

Or, ce qui fait la beauté et la grandeur de l'Egypte, c'est justement ce que nie l'école posi* tiviste, c'est-à-dire l'idée de l'Éternel et le sentiment de l'Immuable qui s'exprime dans toute sa civilisation. Cela nous explique d'un seul coup l'incompréhension et le mépris de cette école pour la terre d'Hermès. Si l'Inde s'est noyée dans le rêve de l'Infini, l'Egypte s'est murée dans l'idée de l'Absolu : rôle austère et ingrat entré tous,

^ Article sur Cousin, Essais de morale et de cntiquê . * Dialogues philosophiques^ Avenir de la Science.

72 SANCTUAIRES DECRIENT

mais de la plus haute importance. Pétrifiée dans ses institutions théocratiques, incapable elle-même d'évolution progressive, TÉgypte n'en a pas moins été l'institutrice des deux grandes religions qui ont fait la civilisation occidentale ; c'est dans l'enseignement secret de son puissant sacerdoce que les initiateurs de la Judée et de la Grèce ont trouvé la lampe des principes dont la flamme, avivée par leur inspiration personnelle, répandue en torches ardentes par des ra,ces plus jeunes, devait inonder le monde de lumière. L'idée monothéiste et la règle morale, clef de voûte de l'édifice de Moïse, des prophètes et d'Israël, étaient enseignées depuis des siècles dans les sanctuaires d'Ammon-Râ. Les idées dominantes de la cosmogonie des Grecs sont contenues dans celle des Égyptiens. Leur doctrine sur l'âme et sur la vie ultérieure, leur conception des rapports de l'homme et de la divinité, se rattachent aux mystères d'Isis et d'Osiris.

Historiquement l' Egypte est donc le sanctuaire des Principes, qui renferme l'arche des Idées-Mères et des Symboles Générateurs. Saluons en elle l'aïeule vénérable du monothéisme judaïque comme du polythéisme grec. Les deux fleuves de connaissance, qui coulent séparés en ces deux civilisations, mais qui par un immense circuit tendent à se rejoindre aujourd'hui, à savoir: la religion monothéiste et la conscience morale d'une part, la

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science rationnelle et l'art de l'autre, nous apparaissent en Egypte réunies à leur source en une cataracte qui tombe d'un seul sommet, comme le Nil du sein de la déesse Nout.

Ce haut exemple de l'unité primitive de la science et de la religion prend un intérêt palpitant et tout actuel lorsqu'on se rend compte des courants divers qui agitent la pensée contemporaine depuis une dizaine d'années. La lutte entre les deux principes est plus ardente que jamais. Il fut un temps où la religion opprimait la science au nom de l'autorité et de la tradition: aujourd'hui la science victorieuse est près d'opprimer l'âme et l'esprit au nom de l'instinct et de la matière. Aussi la réaction irrésistible a-t-elle commencé. Nous avons entendu la jeunesse attaquer les conclusions désolantes de la science matérialiste, les uns au nom de la liberté du rêve, l'inextinguible soif de poésie et d'idéal qui fait le fond de l'âme humaine, les autres au nom de la conscience morale, d'autres enfin au nom de l'intuition qui seule perçoit les vérités supérieures. Tous étaient dans leur droit, tous annonçaient la revanche de Psyché. Nous avons vu ensuite les Tolstoï et les Ibsen battre en brèche les conséquences sociales de notre culture purement scientifique. Nous avons vu enfin l'art triomphant de Richard Wagner s'édifier aux incantations de la musique sur les bases d'un idéalisme transcendant, diamétralement

opposé aux conclusions.de la science actuelle. Aujourd'hui le mysticisme coule à pleins bords et roule au milieu de nous des flots troubles et ora-^ geux. Mouvement légitime, nécessaire, d'immense portée. Il se tromperait cependant s'il croyait pouvoir ébranler la citadelle de la science. Il ne peut rien sur la base ; il pourra beaucoup sur sa méthode et son objet. Il la forcera à élever son observatoire en assises grandissantes. La science est indestructible dans son principe, mais il faut qu'elle soit complète. A la science de la matière ajoutons celle de Tâme et de Tesprit; car ces deux dernières sont encore dans l'enfance chez nous. La Vérité est une ou elle n'est pas. Si la science et la religion, si la nature et la morale, si l'univers et l'homme sont deux termes irréductibles et Bans principe supérieur, ils sont faux l'un et l'autre, pure chimère et néant. La science abstraite est un verbe inanimé ; elle isole et disperse. Mais la Sagesse, qui est la science de l'Amour appliquée à l'âme et à l'humanité, unit et concentre ; elle est le Verbe vivant. Rendons justice à la science moderne, fille de Bacon et de Descartes, de s'être établie sur le roc de l'expérience et de la raison. Ainsi elle a pu mesurer les pieds de la grande Isis. Il lui reste à remonter au cœur et à la tête de la déesse.

En ces conjonctures et grâce à cette orientation nouvelle de l'esprit contemporain, l'Egypte

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ancienne prend une importance inattendue à nos yeux. Placée comme un phare entre FAsie et l'Europe, entre TOrient et TOccident, elle en éclaire les routes les plus lointaines. Par-dessus tout, la doctrine des temples d'Osiris, d'Isis et d'Ammon- Râ nous apparaît comme un haut symbole, comme un exemple prophétique de l'unité primordiale et finale de la Science et de la Religion.

Pourquoi ces pensées mères me reviennent-elles aujourd'hui et pourquoi suis-je forcé de les écrire presque malgré moi, alors que j'aimerais bien mieux m'échapperdans la liberté des images et des rêves? Elles m'ont obsédé au cours d'un voyage sur le Nil, en présence des monuments de la terre des Pharaons. Depuis mon retour, la lecture des admirables travaux de nos savants m'a confirmé plus d'une fois dans ces idées. N'étant pas égyptologue^ je ne saurais avoir la prétention d'apporter les preuves complètes et définitives à leur appui. On verra simplement dans ces pages comment elles peuvent nsdtre intuitivement des impressions vivantes d'un voyageur attentif.

Puissent du moins ces souvenirs communiquer à quelques-uns de mes lecteurs un rayon de la force et de la sérénité qui émanent encore des temples augustes de cette terre ensoleillée I

tm SYMBOLES primordiaux: la pyramide, le sphinx

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