‹ Sanctuaires d'Orient Egypte, Grèce, Palestine: Égypte, Greec, PalestineChapitre 16 sur 46 · ET LE SOLEIL AILÉ · texte numérisé non relu

ET LE SOLEIL AILÉ

La tradition antique et moderne a fait instinctivement de la Pyramide et du Sphinx les symboles de FEgypte. Ce sont ses armes parlantes dans la mêlée des religions. Aujourd'hui que cette civilisation a disparu depuis près de deux mille ans, ces monuments la représentent et la résument encore à tous les yeux comme les signes mystérieux et sûrs d'une idéographie universelle. Ces deux symboles sont, à vrai dire, le point de départ et la synthèse primitive de la religion égyptienne. En y joignant un troisième emblème, le disque ailé du soleil, nous aurons serré en un faisceau les clefs de TÉgypte sacrée. Comme pour mieux nous prouver que ce sont des signes essentiels et très anciens, leur trinité grandiose se présente à nous en un groupe saisissant, taillé en traits gigantesques, au seuil du désert, sur le

plateau rocheux de Gizèh, là même où Ton a trouvé les plus vieilles inscriptions de lancien empire et des premières dynasties.

Elles régnent encore sur le pays et de loin elles hantent l'habitant comme le voyageur, les vieilles pyramides de la chaîne lybique, marquant les nécropoles de Zaouyet-el-Aryan, d'Abousir, deSakkara et de Daschour. De la crête poudreuse du Mokattam comme des quais populeux de la ville, de la pointe de Fîle de Raoudah comme de la dahabièh qui remonte le fleuve, on les aperçoit noires, jaunes ou pourpres, selon l'heure du jour, mais immuables dans leur forme triangulaire, sentinelles de pierre montrant le chemin de la haute Egypte. Vues du port du vieux Caire, celles de Gizèh ressemblent à trois tentes étagées en coulisse, l'une derrière Tautre. — On passe le magnifique et vaste pont en fil de fer de Kasr-cl-Nil et les superbes allées de sycomores de Gézirèh ; on traverse Tautre bras du fleuve, et Ton s'engage sur la grande chaussée plantée d'acacias qui s'en va droit sur la pyramide de Chéops. Celle-ci commence à grandir, cachant presque ses sœurs rivales dérobées derrière elle. Les marchés de fellahs, qui animent les bords de la chaussée avec leurs ânes, leurs tas d'oranges et de cannes à sucre, ont disparu. On ne voit plus des deux côtés que l'immense plaine verte et germinante ; terre fertile d'alluvion, si vaste, si uniforme, que

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fleuves, canaux, villages et jardins s'y confondent et s'y noient sous la royauté de la grande ligne horizontale. Mais devant nous, entre les feuillages touffus des arbres, se lève démesurément le colossal mausolée. Brusquement la verdure cesse, et la pyramide se dresse seule, libre, imposante dans le ciel clair, sur le plateau nu oîi monte un chemin de sable blanc.

Une trentaine de Bédouins s'abattent comme une nuée d'éperviers sur la voiture qui s'arrête. Ils l'entourent en vociférant dans toutes les langues. L'un offre son âne, l'autre son chameau, le troisième des antiquités. Ils montent sur le marchepied de la voiture, vous saisissent par le bras; chacun veut s'emparer de vous. Vous avez mis le pied sur leur domaine, et, bon gré mal gré, vous leur appartenez. Cette tribu, gouvernée par un cheik, exploite la pyramide à son profit, depuis les temps anciens, par ce droit immémorial qui fait que les nomades sont les rois du désert, et considèrent tout ce qu'il renferme comme leur propriété. Malgré leurs yeux rapaces et leurs mains voleuses, je ne me défends pas d'une secrète sympathie pour ces enfants du désert, éternels errants, sans demeure et sans lit. Ne soût-ce pas les vieux frères des Celtes ? A leur assaut, où se sent comme ressaisi par cette grande vague de la race blanche qui vint couvrir jadis tout le nord de l'Afrique, et qui s'est conservée plus ou moins intacte jusqu'à

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ce jour malgré de fréquents mélanges avec le sang noir. Ceux qui gardent en ce moment la pyramide viennent, les uns de Tunis, les autres de Tripoli, d'autres des oasis libyennes. Tous jolis à voir avec leur chemise blanche et le châle noir dont ils se coiffent pittoresquement, tous souples et fins comme des panthères. On rencontre parmi eux le plus pur type aryen, sourcils arqués, yeux clairs et hardis, mais aussi tous les genres de métis par le croisement avec les tribus abyssines, nubiennes et nègres. Cela fait une palette de visages depuis le blanc basané à travers l'olivâtre jusqu'au noir d'encre. Quelques-uns ont des museaux de chien ou de chacal. Horde flottante du désert libyen, aujourd'hui pillards sauvages, demain bons enfants rieurs et spirituels.

La bande criarde vous suit sur le chemin qui monte vers la pyramide. Deux petits Bédouins m'accompagnent obstinément. L'un m'offre une figurine d'Osiris en basalte noir, l'autre une Isis oxydée toute bleue. Ces deux amulettes me rappellent les deux paroles que Ton murmurait au seuil des initiations égyptiennes : « Prends garde ! Osiris est un dieu noir. Qu'Isis, la bonne déesse, te protège ! » Mais je n'ai guère le temps de réfléchir au sens de ces mots obscurs. Car nous voici au pied de la montagne en pierres de taille. L'escalier gigantesque émerge royalement des vagues sablonneuses du désert, labouré et bouleversé par le

vent. Trois Bédouins vous appréhendent au corps, vous hissent de bloc en bloc : et Ton grimpe essoufflé, mais enlevé malgré soi, comme un ballot par un treuil, sur ces marches qui ont environ un mètre de hauteur. De la petite plate-forme du sommet, Tœil redescend, non sans vertige, les degrés de la pyramide qui recouvrirait comme une cloche Saint-Pierre de Rome, et dont les blocs alignés feraient, dit-on, le tour de la France.

La vue est unique en son genre. Planant à la limite du désert, Toeil embrasse deux régions qui se heurtent et se découpent Tune sur l'autre d'un violent contraste. D'un côté, la vallée du Nil étale en tapis d'émeraude ses verdures savoureuses, rayées de canaux d'argent et semées de villages, nids d'oiseaux, sous leurs touffes de palmes. La ville du Caire est couchée à l'horizon en reine paresseuse, appuyée au Mokattam, ayant pour couronne la citadelle et pour aigrette la mosquée de Méhémet-Ali. Le Nil coule majestueusement à ses pieds, père et roi de la contrée qu'il arrose. On comprend que les anciens prêtres de l'Egypte en aient fait un dieu, symbolisant l'idée môme de la vie. « Salut, ô Nil, s'écrient-ils, toi qui t'es manifesté sur cette terre — et qui viens en paix pour donner la vie à l'Egypte ! — Dieu caché qui amènes les ténèbres au jour où il te plaît de les amener — irrigateur des vergers qu'a créés le soleil — tu abreuves la terre en tout lieu — voie

du ciel qui descend... S'il décroît dans le ciel, les dieux tombent sur la face, les hommes dépérissent... Il prépare les biens des pauvres — il boit les pleurs de tous les yeux et prodigue Tabondance des fruits. » Mais tournons-nous vers Touest. Après ce tableau riant de vie, quelle image dt mort, fauve, nue et sauvage ! Jusqu'à Fhorizon, les collines de sable déroulent leurs vagues convulsées en cassures jaunes et brunes, grises et mauves.

C'est l'océan du désert, plus terrible que l'autre parce qu'il est immobile. Pas un brin d'herbe, pas un arbuste : à perte de vue, des pyramides, des tombeaux, des ossements qui blanchissent. On est saisi par le frisson du temps destructeur. Mais un sentiment d'orgueil lui succède, car l'homme a su donner à ces monuments funéraires un caractère d'éternité qui semble défier le temps et la mortellemême. Chrétiens, barbares, Mamelouks, Arabes, Bédouins, archéologues, tous ont bêché et fouillé ces mausolées magnifiques. Ils ont à peine écorché leur surface; leur masse, leur forme, leur pensée est intacte. « Le temps, a-t-on dit, se moque des choses et les pyramides se moquent du temps. »

L'ascension et la descente de la grande pyramide suffisent pour rompre les genoux du voyageur, mais ce n'est que la moitié de l'épreuve et la moins dure, car il s'agit maintenant de pénétrer dans les flancs du monstre jusqu'au tombeau

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de Chéopfr, Ou sait avec quel art le pharaon réussit à barricader et à cacher sa demeure suprême Non seulement l'entrée du tombeau était masquée par la surface uniforme du revêtement de granit, le couloir descendant était destiné à dérouter les futurs profanateurs, car il aboutissait à une fausse chambre inachevée et à un cul-de-sac. Le vrai couloir, conduisant au centre de Tédifice et au sarcophagedu roi, avait été muré par un bloc de granit engagé dans la voûte du couloir descendant. Pour découvrir le premier, le colonel Wyse dut se creuser un chemin vertical à travers la maçonnerie. Il pénétra ainsi dans la .grande galerie ascendante. Encore trouva-t-il la chambre du sarcophage barrée par une plaque et quatre herses de granit qui en défendaient le vestibule. Ainsi fut découverte la haute chambre funéraire du pharaon Khoufou, de la iv* dynastie, vivant environ quatre mille ans avant notre ère. Dans son sarcophage vide, on ne trouva qu'un peu de terre.

Aujourd'hui cette exploration est plus aisée, mais l'effort qu'elle exige est toujours pénible. Un trou noir s'ouvre à la dix-huitième assise de l'escalier géant, è. quarante-cinq mètres au-dessus du sol. Il est protégé par un fronton composé de deux énormes quartiers de roc formant un angle obtus. Le couloir n'ayant qu'un mètre de haut, on n'entre qu'en se baissant. Telles sont les fourches caudines de ce tonfibeau royal. A peine quelques entailles

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grossières dans la déclivité perfide des dalles luisantes. On glisse, on tombe, on avance en rampant. Enfin on roule dans une sorte de puits ténébreux. Plus de jour dans ce trou mal éclairé par les pauvres chandelles vacillantes que Ton tient en trébuchant. Beaucoup de voyageurs parvenus à ce point perdent courage et s'en retournent haletants, la tête congestionnée, vers Tissue oîi brille la lumière libératrice. Mais qui veut atteindre le cœur de la pyramide doit ramasser maintenant toutes ses forces. Il faut grimper et se tordre par une sorte de spirale pour gagner le couloir ascendant. Là, on avance le dos courbé, on recommence à ramper dans les ténèbres avec son lumignon. Une chaleur oppressante vous prend à la gorge ; elle augmente à chaque pas, on étouffe. Il semble que la maçonnerie compacte de la pyramide vous pèse sur la poitrine et va vous écraser. Tout à coup le couloir s'élève. Un fil d'aluminium allumé éoiaire une galerie majestueuse, haute de huit mètres, dont les assises supérieures s'avancent en encorbellement. On respire, et Ton pourrait se croire à Feutrée d'un temple magnifique s'il y avait des marches taillées dans cette pente glissante. Mais ce ne sont que de légères entailles à la distance d'un mètre et Ton avance h grand'peine, avec des chutes fréquentes à moins de se faire soutenir par les Bédouins qui grimpent comme des chats dans ce corridor fantastique. Les pierre?

sans ciment sont si merveilleusement ajustées qu'on ne passerait pas une aiguille entre elles et que toutes les surfaces luisent comme des glaces. Enfin le chemin s'aplanit, on traverse le vestibule et on pénètre dans le caveau royal, long de dix mètres sur cinq de haut et de large. Il est entièrement nu. Pas une figure, pas une inscription sur les murs. Un sarcophage vide et mutilé, sans couvercle. La mort sans phrase. Ce refuge contre la destruction devient ainsi le plus éloquent symbole du néant de toute matière et de toute chose visible. Deux soupiraux obliques, ménagés dans l'épaisseur de la pyramide, aèrent la chambre funéraire. L'un est exactement orienté sur l'étoile polaire.

Cette descente dans le noir, cette remontée laborieuse aboutissant à un caveau vide, quelle image condensée de la vie humaine, de cette poussée douloureuse au cœur du mystère qui semble finir au tombeau, dans la chambre du néant !

Ce mausolée monstre, considéré à juste titre par les Grecs comme une des merveilles du monde, suppose une science architecturale de premier ordre. « Personne ne peut examiner l'intérieur de la Pyramide, dit Fergusson, sans être frappé d'étonnement par l'admirable habileté mécanique qui a été déployée dans sa construction. Les immenses blocs de granit apportés d'Assouan à une distance de cinq cents milles, polis comme du verre et façonnés de telle sorte qu'on peut à peine décou-

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vrir leurs interstices ! Rien n'est plus merveilleux que l'extraordinaire quantité de science mise en œuvre dans la construction des chambres de support, au-dessus du plafond de la chambre principale, dans l'alignement des galeries en pente, dans la sage disposition des couloirs du vestibule et dans raccord de toutes les parties de l'édifice. Elles sont toutes exécutées avec une telle précision que, malgré l'immense poids de l'ensemble, pas une pierre n'a cédé d'un pouce. Jamais, depuis ce jour, rien de plus parfait n'a été construit au point de vue mécanique. »

Voilà pour la puissance d'exécution. Mais toute forme architecturale exprime une pensée. Les Egyptiens sont les premiers et les plus forts symbolistes du monde. Ils n'ont jamais taillé une pierre sans y loger une idée. Ce monument qui résume leur génie et leur religion demeure énigmatique au premier abord. Toutefois, sa forme éveille sur-le-champ l'idée de l'Immuable et de l'Etemel dans sa formidable abstraction. Ce n'est pas l'image du Dieu vivant, mais la figure géométrique de la Loi, le pentaèdre de l'Absolu.

Le triangle superposé au carré et aboutissant à la pointe est (dans la tradition occulte) le signe trinitaire de la vie superposé au signe quaternaire de l'univers et de ses quatre éléments. Par les quatre faces de la pyramide, le triangle se résorbe dans l'unité divine dont il émane. L'image de

TAbsolu ne peut être que géométrique. Et voilà peut-être une des raisons mystérieuses pour lesquelles ce gnomon de Tldée pure, digne d'inspirer un Moïse dans la construction du nom divin, agit encore sur nous avec la magie d'un signe évocatoire. Il y a entre tout signe idéographique et Témotion qu'il produit une correspondance secrète reposant sur les rapports des Formes et des Idées qui sont l'essence même de la création.

Mais sortons du sépulcre massif et cherchons d'autres signes qui nous aideront peut-être à comprendre la froide figure de TAbsolu. Avançons sur les grandes houles de sable qui vallonnent les abords de la pyramide. Voici s'ouvrir, à quelques pas, un grand puits carré large de huit mètres, profond de seize. On dirait une fosse aux lions ; ce n'est qu'une large sépulture K De qui ce tombeau? On ne sait ; peut-être des prêtres qui desservaient le temple voisin d'Isis.Un Bédouin se laisse glisser avec une agilité de singe dans une rainure du puits, taillée en échelle. Parvenu au fond, il détache son turban et s'en sert pour balayer le sable. Aussitôt apparaît le couvercle d'un sarcophage géant. Une table de basalte porte, sculpté en basrelief, le disque ailé du soleil. Les larges ailes de l'astre mystique, du phénix, sont étendues hori-

i Elle fut découverte en 1837 par le colonel Wysse. On l'appelle Tombeau de Campbell^ du nom du consul général anglais d'alors au Caire.

P' J^V'PJ"^

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zontalement. Deux serpents, entrelacés et enroulés au disque, redressent de chaque côté leurs têtes vigilantes. C'est le signe de Horus, le Verbe solaire, le Dieu manifesté, l'Apollon égyptien, symbole capital et central de cette religion. Il se déploie au front des pylônes et des temples, sur la tète des Dieux et des Pharaons, sur les palais et les hypogées. Partout il flamboie comme Fésprit vivant à travers l'homme et la nature. Sa course, nous le verrons plus tard, illustre les voyages de l'âme et l'évolution de l'univers. Les deux serpents qui dardent leur tête hors du cercle de l'infini, et qu'on retrouve dans le caducée de l'Hermès grec, personnifient les deux mouvements de l'Esprit étemel, son respir et son aspir. L'un souffle la vie à toutes les formes de la matière ; l'autre boit les âmes qui reviennent au soleil divin. Luisant au fond de cette tombe, sur le basalte funéraire, au sein vierge du sable blanc, le soleil ailé de Horus n'a qu'un sens. Sa voix mâle résonne dans la langue universelle des symboles et domine toutes les autres, comme l'accord parfait résume toutes les harmonies. Elle dit : l'Esprit est Un ; l'Ame, son char vivant, est immortelle, et sa vie à travers tous les mondes se nomme : « Résurrection ! »

Voilà une première réponse aux ténèbres intérieures de la pyramide. Mais passons au sphinx. Déjà sa croupe, d'une blancheur étrange, se dessine sous le plein soleil de midi. Il n'est pas en-

tièrement dégagé des sables qui sans cesse essayent de le recouvrir, mais sa tête, encadrée des ailes du Klaft, émerge, colossale, des ondes du désert. Descendons le petit vallon pour regarder d'en bas et de face le monstre que les Arabes ont appelé Aboul'Hol^ le père de la Terreur. Là, toute sa grandeur apparaît. Il tient comme un petit temple entre ses pattes étendues; ce sont les trois stèles de Touthmès. Le nez est écrasé, mais l'arc superbe desyeuxconserve à ce visage une expression unique de mélancolie dans la majesté.

Mieux qu'aucun dieu, celui-ci a gardé les secrets de son origine. Elle recule dans la nuit des temps, à mesure que les recherches avancent. Il ressort de la stèle trouvée par Mariette que le sphinx est antérieur à Chéops et probablement au premier des pharaons. En lui nous parle donc le plus vieux symbole de l'Egypte. Le sens qu'exprime sa forme et son orientation est confirmé par les textes lapidaires. Us l'appellent le Hou de Horém-Kou^ c'està-dire le Gardien du Soleil levant. 11 en est l'image et le témoin. Harmakouti, que les Grecs appelèrent Harmakis, personnifie la jeune lumière qui chasse les ténèbres. C'est le soleil de vie, le génie de toutes les renaissances, à la fois Ammon-Râ et Horus, l'Esprit divin et sa manifestation, dont le pharaon, lui aussi, devait être le fils, le Hor, l'incarnation vivante. Au temps de l'Ancien Empire, le sphinx, dont la face est tournée vers l'orient,

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était couronné d'un disque d'or. Quand Je soJeil du malin jaillissait de la chaîne arabique, son premier rayon allait frapper le disque et le visage du sphinx, qui resplendissait alors comme un soleil à face humaine, ou comme un dieu auréolé de flammes. Des coups de cymbale et des fanfares retentissaient dans le temple de granit et d'albâtre, aux piliers carrés et nus, et les prêtres vêtus de blanc, montant vers le sphinx par le dromos en pente douce, entonnaient l'hymne mâle et pur : « Tu t'élèves bienfaisant, Âmmon-Râ Harmakouti. — Tu t'éveilles véridique, seigneur des deux horizons, — tu resplendis et tu flamboies, — tu sors, tu montes, tu culmines en bienfaiteur. — Les dieux et les hommes s'agenouillent devant cette forme qui est la tienne, ô seigneur des formes ! — Viens vers le pharaon, donne-lui ses mérites dans le ciel, sa puissance sur la terre, — épervier saint à l'aile fulgurante, — phénix aux multiples couleurs, — coureur qu'on ne peut atteindre au matin de ses naissances ^ »

11 est probable que les races, dont les civilisations précédèrent la domination de la race blanche sur la terre, adorèrent le dragon à cause de la terreur que les ptérodactyles antédiluviens inspirèrent aux premiers hommes. Celui qui osa placer une tête humaine sur un corps de lion, pour en faire un dieu, créa un symbole auguste. Trouva-

1 Hymne découvert par Grébaut, traduction de Maspéro.

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t-on jamais une plus frappante image de la nature en évolution couronnée par l'humanité ? Tout ce que la science moderne nous dit en formules encore incertaines sur le développement des espèces et sur les origines terrestres de Thomme n'est-il pas ramassé dans cette image du sphinx ? Elle est là, cette nature terrestre, avec ses griffes cruelle» et son corps puissant, appuyée sur le sable marin d*où sortirent tous les êtres, rivée au sol dur dont le limon est sa substance en travail; mais que de noblesse, de calme et de conscience dans sa tête qui regarde le soleil levant de Tesprit et de Féternelle vérité I — Par quelle puissance s'accomplit l'immense travail qui fait pousser la tête du dieu sur le corps du lion terrible ? — Force aveugle, lutte pour la vie, sélection des forts, fatalité des milieux, disent les disciples de Darwin. Influx d'Isis, la grande âme du monde, qui insuffle à la nature, aux genres, aux espèces, aux individus des ftmes de vie et des principes intellectuels de plus en plus parfaits. — Ainsi pensaient les sages des temps anciens ; ainsi penseront peut-être les sages des temps futurs, sans oublier que le problème a deux faces inverses, qu'il faut envisager tour à tour et faire concorder, mais que la face essentielle, primordiale et finale est celle de rAme et de rintellect.

Le sphinx a dû sa fortune à cette idée mère et à l'étrange famille qu'elle enfanta. C'est lui qui pro-

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tège Tapche d'Israël sous la figure des Kéroubs. Des ailes colossales lui poussent en Assyrie, Il reluit « comme un métal qui sort du feu » dans les quatre animaux à tête humaine de la vision d'Ézéchiel, qui se meuvent sous la gloire de rÉtemel, et qui représentent les quatre ordres d'esprits faisant marcher la roue des mondes. Il franchit les mers et s'en va épouvanter la Grèce aux portes de Thèbes, dans la légende d'OEdipe. Enfin il devient la Sphinge. Des seins provocants se bombent sur sa poitrine, dressant sur la neige des chairs molles leurs fruits rouges et savoureux, pendant que ses griffes fouillent la chair humaine et que ses yeux rutilent de tous les rêves et de toutes les curiosités. Image de rÉternel-Féminin dans sa duplicité infernale et céleste. Mais toujours se joue en lui Tunion troublante de Tanimalité sacrée et de la pensée divine. Son antique et virile sublimité intellectuelle ne se révèle qu'au plateau de Gizèh, où il gît en sa vétusté immémoriale. Si les hommes bâtissent un temple à la Science et à la Religion universelle, Tarchitecte devra asseoir le Sphinx mâle sur son seuil.

Après une soirée passée à Thôtel Mena-House^ où des Tziganes ont joué leurs airs mélancoliques et fous qui semblent vouloir évoquer toutes les passions, je suis allé revoir le sphinx au clair de lune. L*un des côtés de la grande pyramide était

plongé dans Fombre. Son triangle d'un noir opaque coupait Fazur limpide et laiteux de la nuit. L'autre luisait d'une blancheur mate et tranquille. Quant au sphinx, il me parut plus imposant et comme transfiguré. Ses traits mutilés se recomposaient sous la magie lunaire. Sur son visage flottait un sourire épandu dans une majesté douce.

Je revins sur la terrasse de l'hôtel. L'air fraîchissait. La grande tente vibrait au vent d'est. Je m'assis dessous sans pouvoir m'arracher à l'émotion grandiose de ce lieu, qui ressemble au sanctuaire de l'Absolu, ni au charme insinuant de cette nuit claire, de cet air paradisiaque. De courtes rafales interrompaient seules le silence musical, où tous les souvenirs s'apaisent, se clarifient et s'harmonisent dans la paix du désert...

... Oh! soupirais-je intérieurement, ce flux et ce reflux incessant d'espérance et de tristesse, qui fait la vie de mon âme agitée... quand cesserat-il?...

Mais, par-dessus la mer tumultueuse des pensées, s'élèveront désormais les trois signes vainqueurs, les trois signes divins, contemplés et conquis en ce jour : la Pyramide^ image du Dieu insondable, manifesté par la Loi du Ternaire et du Quaternaire ; le Sphinx^ son Verbe vivant, aux griffes de lion, à face humaine; le Phénix, image de l'Ame immortelle, qui franchit tous les mondes de ses ailes solaires!

I tES BDIKES DE MEMPTlIâ ET LE COLOSSE DE RAMSÈ3 11

COUCHER DE SOLEIL 31jK LE NIL

Yalla I Yalta I crient les marins arabes pendant que nous démarrons du quai de Kasr-el-Doubarah. Nous sommes une vingtaine de voyageurs à bord dti Kahirèh, un petit vapeur qui doit nous mener jusqu'à la frontière de Nubie et nous faire voir, en chemin, les principaux monuments de T Egypte ancienne depuis Memphis jusqu'à Phila^ Le départ estgaif la matinée radieuse. Ciel de janvier, Instré comme nos avrils. Brise fraîche fleurant le printemps. A gauche, les rives populeuses du Caire regorgent de barques pressées les unes contre les autres comme des cigognes au repos» A droite, au-delà de IMle de Gézirèh, une brume rose s'étend sur les pyramideSn Des villas en ruines défilent et des terrasses verdoyantes de grenadiers.

Le Caire fuit derrière nous. Le fleuve devient si vaste qu'on ne voit plus que ses rives lointaines

profilant leurs bouquets de palmes en fines graminées. Les dahabièhs, qui sillonnent sa surface limoneuse et brillante, balancent leurs longues vergues gracieuses comme des mouettes, les unes chargées de sable, les autres de cannes à sucre. Nous voguons sur le large dos du dieu paisible et puissant, père de FEgypte, et le vieux Hapi « que nul ne contient dans ses demeures », comme dit l'hymne sacré, n'est pas plus encombré des modernes bateaux à vapeur qu'il ne l'était jadis des barques pavoisées des pharaons ou des lourds colosses de granit charriés de Syène.

A midi, nous stoppons à Bedrachin, village de fellahs sous une superbe plantation de dattiers. Sur la pente sablonneuse de la berge, une foule grouillante nous attend et nous salue de loin d'ac*^ clamations frénétiques. Elle est massée en deu^ç groupes. D'un côté, toute la jeunesse du village, une centaine d'enfants de quatre h quinze ans, la plupart en chemise bleue. Quelques garçons complètement nus pataugent, sautent, gesticulent dans le limon noir en poussant comme un hourra formidable le cri infatigablement répété de : bakchi.. ' che ! De l'autre, une cinquantaine d'âniers avec leurs botes attendent et interpellent les voyageurs avant même que le bateau n'ait abordé. Le drogman du navire va choisir les meilleures moutures. Il écarte à coups de courbache les refusés, qui ne se donnent pas pour battus et reviennent à la

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charge. La bataille dure ordinairement une demiheure dans un charivari d'injures et de vociférations. A toutes les stations du voyage, la scène se renouvellera en épisodes variés. Dans celte âpre lutte pour Texistence, on ne sait ce qu'il faut admirer de plus, ou la persévérance de ces bons âniers fellahs obligés de gagner ainsi leur vie, ou la patience de ces pauvres ânes qui reçoivent encore plus de coups que leurs maîtres, mais qui, dans ce déchaînement de brutalité humaine, représentent la douceur, la sagesse et peut-être le dédain transcendant, cher à quelques-uns de nos philosophes. Une fois installés sur nos montures, nous traversons le village. C'est tout de suite une impression d'oasis et de vie tropicale. Des huttes en terre sèche sous de hauts dattiers. Çà et là des étangs, Mais ces habitations misérables sont dominées par la solennité et le murmure des palmes. Qui dirait que nous sommes ici sur l'emplacement de la vieille Memphis, fondée par Mena, le premier des pharaons, environ cinq mille ans avant notre ère? 11 n'est pas jusqu'à présent dans l'histoire humaine de date plus ancienne. Selon Diodore de Sicile, Mena était originaire de Thini près d'Abydos, le plus ancien, le plus reculé des sanctuaires égyptiens, premier centre du culte d'Osiris. Mena était probablement un pontife des Schésou-Hor. Il conçut l'idée grandiose de bâtir une ville à la pointe du Delta, d'en faire un port ouvert, et de

lancer ainsi la civilisation égyptienne vers la Méditerranée. Pour cela, il commença par concentrer sous son autorité tous les nomes de la haute et basse Egypte. Il détourna ensuite le Nil de la chaîne libyque par la construction d'une digue. Il contraignit ainsi le fleuve à se creuser un nouveau lit et à féconder un autre morceau du désert en coulant au milieu des deux chaînes de montagnes. Pour protéger la ville contre les invasions, il l'entoura d'un lac artificiel. Mena consacra la cité à Phtah, le démiurge des éléments, qui pétrit et reforge les mondes dans son moule comme il avait pétri et reforgé TEgypte dans le sien. Après quoi il joignit Furaeus des rois à la tiare des grands pontifes et se fit couronner pharaon. Ainsi s'éleva Memphis,Mennefer « le Port des bons ». Elle avait six lieues de pourtour et régnait superbe entre son lac, le désert et le Nil. Le mur blanc de la forteresse royale, les rouges pylônes du Temple de Phtah et le colosse du dieu dominaient au loin les campagnes et le fleuve. Il y avait un quartier des étrangers : on l'appela « le Monde de la vie ». Il retentissait jour et nuit du cri des marins, et plus tard des orgies de F Astarté phénicienne. Cependant, on arrivait à la nécropole du désert par un vallon délicieux et solitaire que les voyageurs grecs comparent à la prairie des asphodèles dans les Champs Élyséens. On traversait le lac sur des barques, et Ton arrivait au temple de Tefhout,

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aux portes de FAmenti et de la Vérité, gardée par une statue de la Justice sans tête.

De la vaste cité il ne reste rien, pas même les fondements. Auxn* siècle encore, Abdallatif admirait les ruines de Memphis, qui, dit-il, confondent la raison. Depuis, on a bftti le Caire avec ses débris, le Nil a recouvert la plaine de son limon, et une forêt de palmiers a poussé dessus. Mais, pareille à un bois sacré, cette forêt garde un trésoi: qui en dit plus sur Tâme de TÉgypte et sur la nature de son génie que ne le feraient peut-être les ruines accumulées de l'énorme capitale : c'est le colosse de Ramsès II, le Sésostris des Grecs, le plus illustre des pharaons. Ramsès le fit élever en rhonneur de sa victoire de Kadesch, remportée sur les Kétas en Palestine. Dans cette bataille célèbre, chantée par le poète Pentaour et qui resta riliade des Égyptiens, le courage et la présence d'esprit du jeune roi décidèrent de l'issue du combat. Huit fois, il traversa les rangs ennemis sur son char de guerre dont les chevaux s'appelaient « Victoire à Thèbes! » Le poète, dont les vers, gravés sur les murs de plusieurs temples, sont parvenus jusqu'à nous, représente Ramsès enveloppé par les ennemis, abandonné des siens, invoquant son Dieu : « Je pense qu'Ammon vaut mieux pour moi qu'un million de soldats, que cent mille cavaliers, qu'une myriade de frères et de jeunes fils, fussent-ils réunis tous ensemble 1 J'ai accom-

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pli ces choses par le conseil de ta bouche et je n'ai pas transgressé tes conseils! Voici que je fai rendu gloire aux extrémités de la terre. » Ammon répond : « C'est moi, ton pèrel Je suis le seigneur de la force, aimant la vaillance ; j'ai reconnu un cœur courageux et suis satisfait. Ma volonté s'accomplira. » La statue de Ramsès a été retrouvée dans le lac de Bedrachin, presque intacte. Les pieds seuls ont disparu. Sa longueur totale était de dix mètres. On la voit maintenant couchée sur le dos, à l'ombre des palmes, près du lac tranquille. On a construit un petit escalier en bois qui enjambe la poitrine du colosse. Lorsqu'on monte sur la passerelle, on domine son visage, d'une blancheur éclatante comme du marbre de Carrare. Je n'ai rien vu d'aussi beau dans l'art égyptien. Ramsès porte la double tiare des pharaons, le pschent avec l'uraens. Cette tête, qui rappelle le type sémitique par la courbe du nez et la grosseur des lèvres, semble un portrait parlant. Rien ne peut rendre l'eitpression de jeunesse héroïque répandue sur toute la face, le noble sourire qui épanouit la bouche et dilate ces yeux pleins d'un clair courage et d'une grande pensée. C'est la candeur dans la force, la spontanéité dans la plénitude de la conscience. La main droite du roi tient la croix ansée; sa gauche, le sceptre, comme pour montrer que la maîtrise de l'initiation religieuse doit précéder la puissance royale. La large poitrine

L'EGYPTE ANCIENNE i>9

porte en travers un bouclier surmonté d'une couronne, avec cette inscription : Ramsès^ favori iAmmon^ fils du Soleil^ gardien de la Vérité. Les écailles d'une souple cuirasse moulent les reins étroits du lutteur. Cela donne l'idée d'un héros qui dépense joyeusement sa force exubérante au service d'une haute mission, et brillant de jeunesse éternelle. Ajoutez à cela le cadre majestueux des palmiers dont la forêt touffue environne le lac et dont les branches ombragent le superbe colosse, couché, — mais non endormi, — car il semble veiller toujours.

Je ne sais si Ramsès II eut ce rayon divin ; mais Tartiste de génie qui a sculpté ce bloc a certainement exprimé en lui Tidéal du pharaon, d'un roi de justice et de vérité, d'un héros identifié avec le dieu qu'il manifeste^ Pour une fois l'art égyptien, brisant sa gaine hiératique, a devancé l'art grec et moulé l'idéal dans la vie. Aussi cette statue en ditelle plus que tous les temples et tous les musées.

Après cette rencontre inattendue du géant d'un autre âge, dont l'effigie donne la sensation d'une présence divine, toute la nécropole de Memphis m'a laissé froid. Les caves du Sérapéum, cette glorieuse découverte de Mariette, avec les énormes sarcophages des taureaux d'Apis embaumés et divinisés, m'ont paru la plus monstrueuse aberration du polythéisme et de l'exploitation théocratique. Gtaies et vives cependant sont les imprfes-

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sions du tombeau de Ti. Rien de plus souriant que ces chambres mortuaires couvertes de peintures d'un réalisme naïf, fraîches galeries qui s'ouvrent BOUS le sable du désert et racontent au voyageur la vie égyptienne d'il y a quatre ou cinq mille ans, des scènes de labour, des offrandes de fruits et de fleurs, des barques et des rameurs, des chasses d'oiseaux et des poissons au milieu de gerbes, de roseaux et de bouquets de lotus : Tâge d'or de la vie agricole et patriarcale. Les inscriptions disent les emplois du défunt. Ti vivait sous la VI* dynastie. Il était « Fun des familiers du roi, chef des portes du palais, chef des écritures royales, commandant des prophètes ». Sa femme était Nefer- Hotep, « palme et délice d'amour pour son époux ». Au-dessus des moissonneurs, qui dépiquent et récoltent le blé, on lit : « C'est ici la moisson. Quand il travaille, l'homme reste plein de douceur. » Après trois heures de chevauchée dans le désert, nous passons par des sables ondulés au pied de la pyramide deSakkarah, et nous rentrons dans la zone verte des terres cultivées. Là s'offre, dans les champs, un tableau de la vie primitive plus délicieux encore que ceux du tombeau de Ti. Toute la population d'un village de fellahs se repose dans l'herbe après sa journée de travail. Les fellahines sont accroupies en cercles, les jambes croisées, leurs nourrissons à cheval sur l'épaule ou pendus à la mamelle. Garçons et fil-

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lettes se vautrent en attitudes nonchalantes dans le trèfle dru, pêle-mêle avec les moutons à long poil, ou dorment sur le flanc des brebis assoupies, qui grignotent des feuilles en rêvant.

Nous rentrons dans la forêt de Bedrachin sous la flambée du soleil couchant qui embrase les troncs des dattiers, et nous repassons entre le colosse couché de Ramsès et le lac assombri par le crépuscule : — Repose en paix sous tes palmiers, repose quelques mille ans encore, image marmoréenne des grands rois d'un autre âge ! Ton règne glorieux de soixante ans n'est plus qu'une légende et tes victoires, gravées sur cent pylônes, nous laissent indiff^érents. A peine savons-nous ce qu'était un pharaon ! Mais ton effigie, où resplendit une âme, parle plus haut que ta renommée. En elle se perpétue ce que l'humanité peut produire de plus grand, quand elle ramasse toutes ses puissances : la force dans la jeunesse, un sage dans un héros, un voyant et un athlète de la vérité. Non, je n'oublierai pas la blancheur de ton regard solaire ouvert sur l'azur !

Tout le monde s'est rembarqué. Le bateau reprend sa course et file sur la nappe tranquille. Memphis et sa nécropole, tout a fui comme un songe, tout n'est plus qu'une masse d'ombre. Mais entre les troncs des palmiers, coule une fournaise d'or, et le couchant allume un incendie d'orange, de pourpre et d'indigo. L'atmosphère se bombe en

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cloche de cristal, saturée de lumière. Moment unique ; le bateau chemine toujours, mais si doucement qu'il paraît immobile à la surface du fleuve. C'est la rive qui a Tairde glisser comme le châssis d'un panorama. Maintenant le Nil est pareil à une immense lagune qui reflète les irisations du ciel, et des mirages naissent dans son sein. On croirait flotter sur la barque d'isis, entre deux immensités, si entre le ciel et son double liquide la rive n'interposait sa ligne opaque comme une eau forte, où les silhouettes noires des palmiers lointains dessinent une végétation de lotus et de roseaux. Enfin, tout s'obscurcit. Le couchant n'est* plus qu'un arc bas tendu sur l'horizon, une porte d'or qui pâlit dans la fraîcheur de la nuit. Déjà Or ion brille de toute sa splendeur vers le zénith, et des constellations inconnues de nos zones apparaissent au sud.

Trois jours durant je suis resté sous l'incantation de ces merveilleux couchers de soleil et de ces nuits magiques. Ni le spectacle toujours changeant des rives avec leurs rochers à pic et leurs villes arabes, leurs troupes d'ibis voyageurs et leurs vastes perspectives sur le désert blanc semé d'oasis; ni les hypogées de Beni-Hassan, vrais temples taillés dans le roc vif, ni la grotte de Spéos Artémidos qui se cache comme un repaire de lion dans une ravine dé la chaîne arabique, ne purent en distraire ma pensée. Les beautés de la terre et les

souvenirs de i'histoire me paraissaient futfles devant les magnificences du ciel que j'attendais chaque soir comme Tunique événement de la journée, toujours nouveau et toujours saisissant. J'en arrivai ainsi à observer les trois phases de la lumière sur le Nil après le coucher du soleil.

Le disque rouge et flamboyant a disparu derrière la chaîne libyque. Pareil à Fimpalpable voile gris qui annonce la mort sur le visage humain, un frisson court sur le désert livide. A la place où le soleil s'est englouti, le ciel devient d'un jaune pâle. Il semble que tout soit fini et qu'à cette lueur blafarde va succéder la nuit sans transition. Telle est la première lumière^ d'un effet sinistre et presque sépulcral. — Mais bientôt le nimbe jaune se concentre en une arche d'or en fusion, reflet du disque d'Ammon-Râ dans l'atmosphère; transfiguration du dieu mort dans l'âme palpitante de la terre amoureuse. L'arc orangé se fond à l'azur par les sept couleurs du prisme. C'est la deuxième lumière. Elle flamboie rapide comme un vertige de Fâme, oîi toutela gamme d'une vie ardente vibre une fois encore dans l'ivresse et le brisement de l'adieu. — Mais, à mesure que pâlit le porche de feu, il se forme au dessus une auréole violette qui s'élargit de plus en plus comme un nimbe de douleur et de passion et qui finit par envahir tout le ciel. Quand l'air est très pur, on voit sortir de ce nimbe cinq rayons roses qui

104 SANCTDAIRES D ORIENT

montent jusqu'au zénith et font pâlir les constellations naissantes. C'est la troisième lumière^ c'est Tadieu d'Ammon-Râ, le dernier sourire du dieu déjà lointain et la promesse de sa résurrection. La porte d'or est devenue la porte blanche et blafarde, celle qui conduit à l'autre monde, au royaume d'Osiris. Et le dernier rayon d'Ammon- Rfi semble dire à l'âme accablée : « Tu ne me verras plus; j'ai franchi les portes de la mort ; va me chorclier là-bas. »

Cette grandiose trilogie entre la terre, le soleil et le ciel me frappa comme une représentation vivante du drame mythologique d'Ammon-Râ, dont les trois actes pourraient s'appeler : la vie, la mort et la résurrection, et qui embrassent l'histoire de tous les êtres. Ne nous étonnons pas que les vieux l%y[i tiens, journellement enveloppés par la splendeur de ce spectacle, aient résumé en lui le drame de l'âme, de l'univers et des dieux.

C'est le premier de ces drames, l'histoire et les voyages de l'i\me, que nous allons essayer d'évoquer du fond même de la pensée égyptienne, au temple d'Abydos, à l'antique et mystérieux sanctuaire de la religion osirienne.

ABTDDS. — LA RELIGION D 0SIB19

uË CULT£ DES MORTS ET LE VÛÏAGE DE L AMI

Abydos ! Osiris ! Hermès! ~ La ville, le dieu et le prophète des mystères égyptiens. Ces trois noms enveloppent le grand inconnu de cette vieille civilisation et de sa doctrine sacrée qui a ébloui l'antiquité, et dont un mince, mais inextinguible rayon apercé les ténèbres des siècles pour inquié-* ter et peut-être pour réveiller le nAtre ^

Abydos est probablement le plus ancien sanctuaire de TEgypte. C'est de la ville voisine de Thîni que sortit Mena, le premier des pharaons, fondateur de Memphis. Jusqu'aux premiers siï>cles du christianisme, on montrait k Abydos une crypte profonde, creusée dans les flancs de la chaîne

i iepaluB dit qu'au cult€ d'Osiris à Abydoa se raUache tout le progrès religieux et pbilosopliîquc ÛBs Égyptiens. Ebers ajouter « Abydos fut Je centre vii^aut de tout le mouvement national et mythologique* »

i06 SANCTUAIRES D ORIENt

libyque. On descendait dans ce temple funèbre entre deux rangées d'énormes monolithes, taillés en statues osiriaques, pareilles à des momies debout et qui veillent. Au fond se trouvait un tombeau scellé dans le roc. On prétendait que c'était celui d'Osiris, ce dieu mythologique, ce roi fabuleux qui enseigna les arts et les sciences à l'Egypte, qui succomba aux embûches de son frère Typhon, dont les membres furent retrouvés par sa femme Isis et dont le fils Horus devint le vengeur, la réapparition vivante et agissante. Abydos était donc le Saint Sépulcre de TÉgypte. On y venait de toutes parts consulter ses prophètes. Les pharaons y recevaient leur plus haute initiation. Les pèlerins y affluaient. Des barques peintes y amenaient d'innombrables sarcophages par un canal de deux lieues. Car les rois et les grands tenaient à faire consacrer leurs cercueils dans ce sanctuaire, même lorsqu'ils avaient leurs hypogées dans d'autres nécropoles. Ils s'imaginaient que c'était le meilleur viatique pour le voyage d'outretombe.

La grande vogue d' Abydos date du règne de Séti I", le père du Grand Ramsès. Ce prince, qui marque, avec les Touthmès et son illustre fils, l'apogée de la puissance égyptienne, appartenait à cette dynastie thébaine, qui, après des luttes séculaires, chassa les usurpateurs étrangers, les Hyksos, abolit les cultes bâtards et impurs apportés

l'égypte ancienne 107

de Phénicie par les envahisseurs, et rendit dans toute l'Égyptè Tautorité suprême au culte mâle et pur d'Ammon-Râ, qui n'était que la forme extérieure et officielle du culte secret et de l'initiation d'Osiris. Pour consacrer la grande victoire politique, sociale et religieuse du pharaonat théocratique, Séti fit bâtir son memnonium à côté du mausolée symbolique du Dieu grand, saint et caché, afin que son fils et ses successeurs vinssent s'initier et s'inspirer là. Pour mieux expliquer sa pensée, il fit construire ce temple sur un plan spécial qu'on ne retrouve pas ailleurs. Au lieu de lacella réservée à une seule divinité comme dans les temples de Dendérah, de Karnak, de Louksor et d'Edfou, le sanctuaire se composa de sept chapelles placées de front. Celle de gauche fut consacrée au roi régnant, les six autres à la série des divinités qui correspondent aux degrés successifs de l'initiation sacerdotale et royale, depuis Phtah le distributeur des éléments physiques ; à travers Harmakis, le régulateur plastique ; Ammon, cœur du désir, créateur et reproducteur ; Osiris, le verbe humain révélateur; Isis, la lumière incréée; jusqu'à Horus, Pesprit divin ressuscité dans l'homme. Joignant l'affirmation historique au témoignage scientifique et religieux, Séti fit reproduire dans une aile du temple les cartouches de tous les pharaons que la doctrine et la politique thébaines considéraient comme légitimes, parce qu'ils étaient

restés fidèles au culte d'Âmmon-Râ. Cette liste des rois solaires était comme le sceau apposé à l'œuvre d'Amosis le libérateur, de Touthmès le conquérant. Séti mourut avant d'avoir terminé le temple qu'il faisait décorer par les premiers artistes de l'Egypte. Mais son fils, Ramsès le Grand, l'acheva et y fit graver cet éloge de son père qu'il plaça dans la bouche de Séfech, déesse de l'écriture et de la sagesse: « Il a été institué comme roi sur le trône du soleil... (lisez: de la religion d'Ammon- Râ). Le monde lui a été donné comme une balance qu'il tient en équilibre par sa vertu bienfaisante. // a veillé sur celui qui était endormi; il a éclairé celui qui était dans les ténèbres *.

Mais que penser du tombeau d'Osiris ? Était-ce le simple cénotaphe d'un dieu mythologique ou le tombeau réel du premier prophète d'Osiris, du véritable révélateur plus tard divinisé de l'antique religion, instituteur des Tchésou-Hor, appelé Hermès par les Grecs et auquel les Alexandrins attribuaient la doctrine secrète du sacerdoce égyptien? Lorsque Mariette Bey entreprit les fouilles d'Abydos, il espérait que ses travaux jetteraient quelque lumière sur cette question capitale. Son ambition était de découvrir le tombeau d'Osiris. 11 fouilla toute la nécropole jusqu'aux alentours du couvent cophte. Chemin faisant, il trouva les fondations de la vieille

1 Voir Essais sur Vinscription dédicatoire du temple d'Abydos et la jeunesse de SésostriSf par M. Maspéro.

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Thini et fit sortir du sable le magnifique memnonium de Séti V' avec ses sept chapelles et leurs bas-reliefs polychromes, admirablement conservés, chefs-d'œuvre de Fart sacré. Mais il creusa en vain les ravines rocheuses et nues de la chaîne libyque ; en vain, il bouleversa les blocs de calcaire gris et d'albâtre blanc pour y trouver la crypte profonde, la bouche noire qui passait aux yeux des Égyptiens pour l'entrée de l'Amenti ou du royaume des morts. La montagne de marbre ne voulut rendre ni son dieu, ni son prophète ; elle s'était refermée sur eux pour toujours. Résumant ses impressions et parlant du temple qu'il avait découvert, l'infatigable explorateur s'écrie, avec la modestie du vrai savant et la tristesse du chercheur déçu : « On entre dans le temple plein d'ardeur, on en sort découragé, non de n'avoir pu lui arracher son secret, mais d'avoir découvert que ce secret, il le garde si bien pour lui, qu'il n'a pas voulu le confier à ses murailles *. » Pauvre et intrépide Mariette ! Faut-il donc que les pionniers héroïques qui trouvent les grands trésors ne puissent jamais en jouir eux-mêmes? Sans doute ce temple ne nous apprend rien sur le personnage d'Hermès, ni sur l'origine du culte d'Osiris. Mais la doctrine du verbe solaire rayonne sur ses murs. Les vrais prophètes dédaignent de léguer au monde autre chose que leur pensée. Ils

* Mariette, Abydos^ 3 vol. in-foUo, texte et planches. Voir Tintro* duction.

disparaissent sans trace, laissant en lettres de fe\i leur verbe et leur volonté sur le front des siècles, qui souvent les portent sans les comprendre. Les peintures qui ornent les sept chapelles d'initiation sont d'une beauté singulière et d'une éloquence frappemte. Leur série correspond au septénaire cosmogonique et humain. La barque du soleil qui les traverse montre, sous le voile transparent du symbole, l'arche sainte, centre lumineux de la doctrine hermétique des Égyptiens. Allons donc les voir sur place.

Aussi bien notre bateau est-il déjà amarré au village de Bellianèh, et nous voilà lancés au trot de nos ânes à travers l'immense plaine cultivée et verdoyante. Pendant deux heures, nous traversons ce paradis de la vie agricole. Pas plus qu'à Eleusis on ne se croirait au seuil des enfers. Les champs de blé vert ondulent, rayés de colzas dorés.

Hommes et garçons épars dans les champs sont beaux comme de jeunes éphèbes. Ils descendent, dit-on, d'une tribu de Bédouins. Aussi ont-ils quelque chose de libre et de fier qui les distingue des fellahs. Des adolescents, avec des mouvements gracieux de faunes dansants, exécutent, sur une flûte à deux roseaux pareilles à la syrinx antique, une mélodie capricieuse et champêtre. De petits Davids de douze ans lancent des pierres dans l'azur avec des frondes tressées en fibres de paLniers, et les colombes bleues qui picorent dans les champs

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de fèves s'enfuient à tire-d'aile pour se replonger plus loin dans les verdures drues et embaumées. Enfin des maisons en briques sèches se dessinent entre deux bois de palmes sombres, sur l'arête grise des monts libyens. Brusquement le sol a changé d'aspect. On marche sur des monceaux de pierres, de roches, de décombres. Derrière, le village apparaît, au ras du sol, un temple à peine dégagé des collines environnantes par les fouilles. 11 est bâti en hémi-spéos ou en demi-grotte, c'està-dire que le corps de l'édifice s'appuie à la colline et sert d'entrée au sanctuaire excavé dans le roc. 11 ne reste que les soubassements du pylône et des deux cours d'entrée. On pénètre dans les deux salles hypostyles par une façade en calcaire blanc à sept portes. Un demi-jour tombe de la partie effondrée de la toiture. Vaguement il éclaire les hiéroglyphes et les figures divines qui recouvrent les murailles et les colonnes. Immense bibliothèque de pierre, où les Dieux anciens ne semblent plus que des rides vénérables au front d'un vieillard immémorial. Mais entrons dans l'une des sept chapelles du sanctuaire, et c'est tout à coup un éblouissement de lumière. Recouvertes de stuc blanc, avec d'admirables peintures en relief creux, fraîches comme si elles étaient d'hier, ces chapelles font une impression de jeunesse et de radieuse immortalité.

Nous voici dans le vrai sanctuaire d'Isis et d'Osi-

H2 SANCTUAIRES d'oRIENT

ris. Les bas-reliefs polychromes du règne de Séti I*' sont d'une exquise finesse de dessin et d'une intense vivacité de couleurs. Le plus grand nombre représente les hommages du roi à la divinité. Le geste est toujours hiératique, le sens d'un haut symbolisme. Ici, Isis debout, le bras tendu, appuie la main sur l'épaule du Pharaon qui la regarde en face. Plus loin, assise sur un trône, elle allaite le roi debout sur une marche. La grande mère de sagesse incline sa tête pensive, elle enveloppe son royal élève d'un geste protecteur et lui présente son sein avec une sollicitude maternelle, une chasteté virginale. Plus loin encore elle touche ses lèvres de la croix ansée pour lui insuffler la vie divine. Ces peintures nous font comprendre le sens et la destination du sanctuaire. Lorsque le Pharaon recevait à Abydos son initiation définitive, il entrait d'abord dans la chapelle de gauche consacrée au roi et renfermant la statue royale. Loin de s'y adorer lui-même dans la plus ridicule des idolâtries, il y révérait l'idéal du Pharaon qu'il devait poursuivre toute sa vie. Dans chacune des six chapelles subséquentes, il rendait hommage par l'offre de l'eau, du feu, de l'encens et de la prière à Tun des principes cosmogoniques de l'univers, correspondant à l'un des principes constitutifs de l'homme : à Phtah, le distributeur élémentaire et vital; à Harmakis, le modulateur plastique du monde et du corps éthéré ou double de l'homme ; à Ammon,

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générateur des êtres et centre de l'âme individuel 1 e ; àOsiris, le Verbe de Flntelligence ; à Isis, la Lumière céleste et intelligible ; enfin à leuï fils Horus, l'Esprit divin ressuscité dans l'Homme. On voitque, dans cette cérémonie religieuse, le Pharaon parcourait Téchelle ascendante de la vie et s'imprégnait successivement des sept principes générateurs de l'univers, se spiritualisant d'échelon en échelon pour remonter à sa source. Dans la dernière chapelle, il était censé avoir accompli son évolution. Lui-même devenait un Horus, nom qu'il prenait dans tous les documents officiels.

Les plus beaux bas-reliefs se rapportent au mythe osirien lui-même. Rien de plusmajestueuxqu'Osiris, trônant couronné du pschent, armé du sceptre et du fléau . Rien de plus svelte et d e plus chaste qu'Isis avec sa robe jaune calamistrée, à longs plis droits. Le sourire de la déesse est généralement énigmatique, tantôt d'une douceur triste, tantôt d'une sérénité pénétrante. Ravissanteestl'Isisagenouilléedans la barque solaire, devant son époux Osiris. Quel abandon parfait dans son adoration, quelle grâce exquise dans son extase d'amour ! Elle reçoit l'infiiux du dieu et se pâme sous son rayonnement. Cette scène mystique représente la création du monde ou la conception des âmes par la lumière céleste, sous le regard d'Osiris. Faisons quelques pas. Maintenant Isis apparaît assise à la poupe de la barque funèbre. Devant elle un cercueil, qui renferme la momie ""u

dieu mort. Mais sa main tient le gouvernail, son regard est fixé sur Fhorizon. A ses pieds, fleurit une gerbe de lotus aux calices penchés, moisson d'âmes en devenir. Isis est devenue la conductrice des âmes à travers les ténèbres de la matière, les chutes et les incarnations. Mais la voici debout, vêtue des rayons solaires, armée du casque d'azur aux longues ailes retombantes, avec son fils Horus. Ils regardent Osiris ressuscité. De quelle joie ils resplendissent, et dans leur main fulgure Tanneau crucial, la clef de la vie immortelle. Image saisissante de la résurrection de Tâme à son retour dans le monde divin.

Ces tableaux me paraissent le sommet de l'art égyptien. Ici, la profondeur du sentiment, la grâce vivante de l'exécution ont presque brisé le moule conventionnel. Sans doute nous sommes loin de l'art grec, où la sensation, le sentiment et l'idée s'unissent pour produira le coup de foudre de la beauté. C'est un art sévère qui fait appel à l'intelligence, mais où courent une émotion contenue et le frisson sacré des mystères.

Ces trois tableaux offrent l'image condensée de la doctrine du Verbe-Lumière, d'après laquelle l'homme est une parcelle émanée du principe intellectuel (Osiris) et de la Lumière intelligible et plastique (Isis), parcelle descendue dans la matière par sa propre faute ou pour l'épreuve nécessaire et appelée à remonter à son principe d'un libre effort.

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Pour s'en faire une idée, je ne dis pas complète, ce qui est peut-être impossible dans Tétat actuel delà science, mais approchante, il faut lire le Livre des Morts On sait que c'était une sorte de bréviaire qu'on mettait dans le sarcophage des défunts. Il devait les prémunir contre les dangers de l'autre monde et les armer de la science nécessaire pour se débrouiller dans ses routes obscures. Selon les Alexandrins, c'était l'un des quarantedeux livres attribués à Hermès, et contenant la science secrète du sacerdoce égyptien. On en a retrouvé de nombreux exemplaires en papyrus sur les momies. Ce manuel d'outre-tombe n'était probablement qu'un extrait du livre en question, sorte de catéchisme d'un symbolisme confus et enchevêtré, mais sillonné d idées profondes comme de grands éclairs qui déchirent les ténèbres épaisses. JEssayons d'en démêler le sens intime et d'esquisser ie voyage de l'âme, tel que se le figuraient les rêtres égyptiens.

L UAmenti ou le gouffre des ombres. — Les dernières cérémonies funèbres sont terminées. Le sarcophage de bois doré qui renferme le corps embaumé et qui reproduit la figure du vivant, debout à l'entrée de l'hypogée, a reçu les prières de la famille, les hymnes des prêtres, les libations des officiants. Les pleureuses se sont tues ; le banquet d'adieu a été célébré. Maintenant le mort

est scellé et muré dans sa chambre de pierre, dans « la demeure d'éternité ». Que fait Fâme à ce moment ? Glacée de stupeur, elle suit son corps comme une épave attachée à un vaisseau naufragé K Elle n'est plus qu'une ombre. Pourtant elle se sent un corps et des membres comme un homme. Ils sont lourds ; elle ne peut les mouvoir. Elle voudrait appeler, mais elle n'a pas de voix. Elle cherche à voir ; mais un voile épais s'étend entre elle et les choses. Sa propre atmosphère lui cache le soleil comme un crêpe noir. Elle flotte oppressée de silence, murée dans les ténèbres et Tangoisso. Mais voici la nuit. La lumière de la lune la pénètre d'une vibration magnétique, et de vagues phosphorescences jaillissent. Des mains, des bras, des larves humaines s'ébauchent. Les unes opaques, les autres grises ; d'autres luisantes s'allument et s'éteignent tour à tour, l'étourdissent comme un vol de phalènes et de chauves-souris. Des mains la frôlent, la saisissent. Parmi ces visages elle reconnaît d'anciens vivants, mais en plus grand nombre sont les inconnus. Ils ont l'expression renforcée des vices ou des crimes auxquels l'àme s'est laissée entraîner pendant sa vie. Rictus lascifs, masques de haine, profils cruels et

* Le Livre des Morts suppose évidemment une àmc peif initiée aux choses divines, de bonté moyenne, ni perverse, n^ supérieure. Par ses instructions, il veut suppléer à son ignorance. Car les purs, les saints, les prophètes étaient censé» traverser rapidement TAmenti et aller droit au monde divin.

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rapaces, grimaces hypocrites. Maintenant elle croit comprendre leurs chuchotements: « Nous sommes les comploteurs des ténèbres, nous ouvrons le gouÉFre où tombent les mânes. Tu es à nous. Viens ! » Et comme la feuille emportée par le vent, ils Fentraînent dans un ouragan. Ils l'emportent au loin dans le cône de ténèbres que la terre projette derrière elle. Là elle plonge et roule éperdue, ivre de terreur, avec des milliers d'ombres, loin du soleil, loin de la lune, loin de tous les astres, dans les précipices du vide béant et froid. Là des multitudes d'âmes ténébreuses se pourchassent, tantôt pour s'étreindre, tantôt pour se déchirer, et recommencent avec une furie centuplée la ronde des passions terrestres. Quand l'âme défunte parvient à s'échapper de ce gouffre de vertige et d'épouvante, elle se réfugie dans la chambre mortuaire de son hypogée. Plutôt le néant de la dissolution et de la mort que l'horrible tempête des ombres, dans le gouffre de l'Amenli ^ !

IL Le dédoublement ou le ressouvenir de l'âme. — Mais voici que, du fond de ses ténèbres, elle aperçoit dans les hauteurs de l'air une forme lumi-

* VAmenti comprenait, dans Tidée des Égyptiens, toute la région de l'espace comprise entre la terre et la lune. Pour les âmes mauvaises, c'était surtout l'ombre nocturne de la terre. Ds croyaient que le premier plongeon dans ce gouffre était chose redoutable pour les âmes troubles et non munies de la iuiuière intérieure.

neuse portant un sceptre et un casque ailé et qui lentement descend *. Elle s'entend appeler par son nom. « Qui es-tu? — Appelle-moi Hermès. Je suis ton génie-guide. Les dieux m'ont ordonné de faire pour toi une vérité de la parole d'Osiris. J'ouvre les voies; je fraye les chemins. Regarde 2 ! » Hermès touche l'ombre de son sceptre où s'enlacent deux serpents. Aussitôt elle recouvre le mouvement, la vue et la parole. Des traînées éparses d'âmes blanches dessinent dans l'espace des degrés inégaux. Tout en haut, une lueur aveuglante fait une trouée dans l'air opaque et secoue de son sommeil funèbre l'âme cramponnée à son tombeau. Sous cette irruption de lumière tout d'un coup, elle se souvient de sa vie divine passée: « Je ne suis donc pas une larve maudite ? une ombre qui passe ? Je suis une âme vivante, une parcelle d'Osiris ! — Pour mieux te souvenir, monte avec moi dans la région du soleil. — Hélas ! je n'ose, je ne puis I Le poids de ma vie terrestre me retient, je suis prisonnière de mon ombre, dans le réseau d'Anubis, dans les entrailles de Sèt. — Esprit immortel! il faut te séparer de ton ombre mortelle. — La laisser dans son angoisse?

1 Comme tous les dieux, Toth-Hermès avait beaucoup de significations et de rôles sur les monuments égyptiens ; il porte une tète d'ibis, l'oiseau de la sagesse. Mais il était aussi le guide des â-mes et un nom générique pour le génie, protecteur de chaque homme. Je lui laisse donc ici les attributs que lui ont donnés les Grecs dans son rôle ésotérique de psychopompe.

* liîvre des Morts, cb. i, traduction de Paul Pierret.

l'égyptb ancienne 419

Je ne veux pas. — Alors, tu ne monteras pas avec moi comme une flamme pure, tune t'élèveras pas comme Tépervier d'Horus dans le ciel d'où tu es descendue. Et quand Hermès t'aura dit adieu, la destruction, l'oubli et la mort tomberont sur toi pour t'effacer du livre des vivants. — J'entends deux voix. Mon ombre, rivée à la terre, supplie : reste ! la lumière me fait peur ! L'esprit d'en haut clame comme une longue fanfare : Monte ! et brave tout! Périsse ton ombre, plutôt que de ne pas voir le ciel ! A quelle voix obéir ? Horreur ! je suis double ! — Je suis le bon pilote. N'écoute pas l'autre. 11 te mènerait au serpent Aker et à la demeure de l'anéantissement *. Moi seul, je mène à la barque d'Isis. Je veux faire de toi un lotus pur, une âme d'éternité. Allons courage ! — Tu m'entraînes ? Affreux déchirement !... Mon ombre qui pleure, et la terre qui disparait... »

Les voilà à la limite du monde sublunaira, appelée muraille de fer par le Livre des Morts, Sa sortie est gardée, selon les prêtres égyptiens, par des

* Le mauvais pilote est représenté dans le Liwr9 des Morts (édition de Lepsius en hiéroglyphes accompagnés de vignettes) par un rameur assis dans une harque, la tête tournée en arrière. C'est rinstinct matériel qui ramène à la terre, à la réincarnation.

Le bon pilote est figuré par un rameur qui a la tête tournée en avant, vers la proue. C'est l'aspiration au monde divin. Le serpent Aker est l'atmosphère élémentaire de la terre et de ton attraction, la sphère sublunsdre soumise à la loi du désir, de la génération et de la mort. — Le lieu d'anéantissement est une région spéciale où sont détruites les &mes en qui prédomine le mal.

esprits élémentaires dont la fluidité revêt toutes les formes animales et humaines. Ames semi-conscientes des éléments, protoplasmes drames futures sans individualité fixe ; Tatmosphère terrestre est leur habitacle. Ils assaillent aussi bien Thomme vivant qui veut pénétrer dans l'invisible par la magie que Tâme défunte qui veut sortir de FAmenti pour entrer dans la région céleste. Ces gardiens du seuil sont représentés dans la mythologie égyptienne par les cynocéphales. Anubis à tète de chacal est leur maître. Les Grecs en ont fait Cerbère. Le Génie de TAme, Hermès, les écarte d'un geste royal et d'un éclair de son sceptre fait une trouée dans leur multitude tourbillonnante. Les voilà hors de l'attraction terrestre. Comme un globe de feu, le soleil émerge des sombres abîmes de l'espace. L'âme le regarde en face, éblouie par son disque. — Tu vois Ammon-Rft, le dieu des planètes, lui dit Hermès, et ce n'est que l'ombre du dieu de Vérité. Mais il renferme ses effluves créateurs. Regarde bien et ne tremble pas. Car sur son disque vont t'apparaître les sept dieux verbes du dieu unique. Si tu supportes leur éclat, tu deviendras le juge de ta propre âme. Les sept dieux apparaissent successivement comme de blanches fulgurations sur le disque rouge. Ils disent à l'âme: « Nous t'avons donné nos souffles : la justice et la miséricorde, la science et la beauté, la sagesse et l'amour et la force. T'en souviens-tu ? Qu'en as-

l'égypte ancienne 121

tu fait dans le monde du mensonge et des ténèbres ?» A chacun de ces noms, Tâme se sent traversée d'un coup de foudre. A chacun, elle voit s'ouvrir la splendeur d'un ciel retrouvé. En même temps, elle voit la misère et la noirceur de sa vie terrestre. Défaillante à la fin, elle s'écrie : « L'ombre se désespère ! L'ombre agonise ! Je la sens qui m'appelle d'en bas. Descendons ! » Ils rejoignent la zone qui enferme la terre comme une couche de verre opaque. Leur passage y ouvre une trouée. Puis le gouffre noir se referme sur eux, et les voilà replongés dans le cercle douloureux des générations, dans les limbes de l'Amenti. Effarée, Fâme regarde tour à tour son Génie lumineux au casque ailé, au sceptre tutélaire et l'ombre noire affaissée sur son cercueil. Souriant et impassible, le Guide divin répond par ces paroles plus redoutables qu'un arrêt : « Tu saisj maintenant ; sois ton propre juge, i»

III. Le jugement ou la seconde mort. — L'âme séparée du corps, éclairée par la mémoire divine de Tesprit, voit défiler devant elle toute sa vie, et, devenue étrangère à son passé, se juge sous cette clarté implacable. Alors, elle va oîi elle doit aller, selon les affinités engendrées par ses actions, ses volitions et ses pensées secrètes, et cela par une loi aussi naturelle, aussi infaillible que celle qui fait rebondir le liège sur l'eau et le plomb s'y

122 SANCTUAIRES d'oRIBNT

eufoncer. Cette conception d'une psychologie profonde, les Égyptiens l'expriment par le Jugement de Toth (Hermès) symboliquement figuré dans une vignette du Livre des Morts et reproduit en peinture dans plusieurs tombeaux de rois à Thèbes. Le lieu du jugement est appelé « salle de la Vérité ». Le juge Osiris, assis sur son trône, le sceptre et le fouet en main, figure l'esprit divin, présent dans l'homme lui-même. Toth (Hermès), jouant ici le rôle de témoin et de greffier, apporte les tablettes qui sont nommées « les mystérieuses archives des dieux ». Or, ces archives signifient ésotériquement Féther subtil, où les actions, les désirs et même les pensées de l'homme s'impriment comme des images plus ou moins fortes et durables selon leur fréquence et leur intensité. Ces images ravivées par Hermès (le Génie-Guide) se déroulent devant l'âme comme un vaste tableau. Les deux génies Schaï et Ranen (Fatalité et Bonheur) surmontent un groupe hiéroglyphique signifiant : Renaissance. Pour savoir de quel côté l'homme a penché, Hermès met dans un plateau de sa balance le cœur de l'homme, dans l'autre la statue de la Vérité. Ce sont les intentions secrètes, non les actions elles-mêmes qui décident de la destinée future de l'âme. Ceux qui se sont endurcis dans le mal jusqu'à perdre tout sens de la vérité ont tué en eux-mêmes le dernier souvenir de la vie céleste, ils ont coupé leur lien

l'égïpte ancienne 123

avec Tesprit divin, ils ont prononcé leur propre anéantissement, c'est-à-dire la dispersion de leur conscience dans les éléments ^ Ceux en qui le désir du bien subsiste, mais dominé par le mal, 86 sont condamnés eux-mêmes à une nouvelle et plus laborieuse incarnation. Ceux, au contraire, en qui Famour de la vérité et la volonté du bien Tont emporté sur les instincts d'en bas sont prêts pour le voyage céleste, malgré leurs erreurs et leurs fautes passagères. Alors Fesprit divin recueille en lui tout ce qu'il y a de pur et d'immortel dans les souvenirs terrestres de Tâme, tandis que tout le faux, Timpur et le périssable se dissolvent dans l'Amenti avec l'ombre vaine. Ainsi l'àme, à travers une série d'épreuves et d'incarnations, se détruit ou s'immortalise facultativement. Cette unification est ce que les initiés égyptiens appelaient la résurrection 2.

1 D'après la plupart des doctrines mystiques, cet anéantissement graduel dure des siècles, car les âmes méchantes, devenues démoniaques, softt animées d'une volonté puissante pour le mai et ne se désagrègent qu'avec le temps, parce qu'elles manquent du centre cristallisateur, de l'esprit divin. Conséquente avec sa curieuse théorie, la doctrine égyptienne fait anéantir l'àme des méchants par leur propre génie armé du feu divin.

^ La résurrection définitive est figurée dans le Livre des Morts et sur les monuments funéraires par Fépervier à tête humaine (symhole de l'esprit pur) planant sur la momie (symbole de rime terrestre). Ce qui ressuscite, selon la doctrine ésotérique, c'est la partie éthérée de Tâme et non pas le corps physique. Dans l'opinion populaire, d'ailleurs tolérée et favorisée par les prêtres, on matérialisa cette idée toute spiritualiste et on appliqua la résurrection au corps lui-même. De là la pratique de l'embau-

124 SANCTUAIRES d'oRŒNT

IV La sortie au jour ou la résurrection. — Armé par Hermès lui-même du sceptre de la volonté souveraine et de l'amieau crucial, signe de Timmortalité qui procède de Famour sagesse, Fâme s'élance dans le monde divin comme dans sa patrie. Elle monte, elle rayonne, elle voit. Le soleil, les planètes, le monde matériel ont disparu. Dégagée de son écorce opaque, elle rentre de Tenvers à l'endroit de la vie, et Tintérieur des choses lui , apparaît. Purifiée, elle s'immerge dans l'Ame du monde qui contient les fluides, les essences et les archétypes de tous les êtres. Éblouie par des torrents de lumière, elle s'écrie : « S'ouvre le ciel, s'ouvre la terre, s'ouvre le sud, s'ouvre le nord, s'ouvre l'ouest. Je sors des multitudes circulantes; je me recommence parmi les mânes ^ ! » Sa parole devient lumière, et la lumière devient parole. Car, des hauteurs fulgurantes, des milliers de voix répondent à son cri : « Le ciel s'ouvre quand ressort le dieu - ! » Elle monte, elle monte toujours. Du point incandescent partent quatre fleuves qui se répandent dans toutes les directions comme pour embrasser l'espace. Hermès dit à

mement et le besoin de conserrer les moDiies poussé jusqu'au fanatisme. — La vraie doctrine égyptienne sur la constitution de rhomme et la nature de Tâme a été lucidement pénétrée et exposée d'une manière magistrale par M. Maspéro dans ses Etudes égyptiennes, p. 191, et dans son Histoire ancienne dei peuples d* Orient, p. 35-37.

1 Livre des Morls, ch. cxxx.

^ Inscription du tombeau de Rnoum-Hotep, à Beni-Hassan.

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Tâme : « Le fleuve d'or vient d'Osirîs, l'Intelligence; le fleuve azur vient dlsis, TAmour; le fleuve pourpre vient de Râ, la Vie ; le fleuve émeraude vient de Nephtys, la Substance universelle *. » Sur ces eaux célestes, vogue majestueusement la barque d'Isis ; la déesse est assise au gouvernail ; son fils Horus, armé de la lance, est debout à la proue.

Au centre de la barque se dresse une chapelle dont les chapiteaux, à colonnes de lotus, supportent en guise de coupole un globe brillant, reflet du soleil d'Osiris. Dans ce temple resplendissent les sept grandes divinités. Car, dans le monde céleste, toutes les idées apparaissent comme des personnes, et chaque esprit les perçoit selon sa force. A cette vue, Tâme exulte et s'écrie : « Je sens passer en moi le souffle des Dieux. Je suis Osiris, Isis, Râ et Nephtys. » Les nautoniers répondent : « Monte dans la barque aux millions d'années pour accomplir ton cycle divin. » Reçu dans la barque, l'homme devenu un Osiris s'écrie : « Je suis hier et je connais demain. Je suis maître de renaître une seconde fois. Je traverse le ciel en y faisant la lumière. Je m'envole pour illuminer les mânes. J'ouvre et je ferme. Cela m'est accordé par le bon Seigneur 2. vf

ï Livre des Morts, ch. clxi. De l'ouverture des portes du ciel faite par Thot à Osiris Ounoufré et des quatre vents.

2 Ibidem. — Cette barque est peinte sur le mur de gauche de U chapeUe centrale d'Abydos, consacrée à Osiris.

D'un mouvement ascendant, dans un calme vertigineux, la barque d'Isis monte à travers les flottes stellaires. Dans cette barque merveilleuse qui peut aller partout, au gré du désir, qui porte TArche et FArchétype de l'Être, Tesprit se trouve comme au centre de l'espace et du temps. Il embrasse le drame de Funivers. Il voit les âmes monter et descendre, se libérer et se réincarner; les générations, les mondes sortir du chaos et rentrer dans le sein dlsis qui les rend à son époux. Mais toutes ces choses tragiques et terribles, au lieu déformer comme sur la terre un assemblage de bruits discordants et douloureux, s'épandent et roulent maintenant en larges nombres et retentissent au cœur de Tâme comme une symphonie divine. La terre d'Annsou, où aborde la barque d'isis, est une planète spirituelle sans atmosphère élémentaire, éclairée par le soleil de Vérité, animée par son Verbe, où les élus se créent un monde à leur image, selon la loi d'affinité, d'amour et d'harmonie. C'est Vantichtonè de Pythagore, la seconde terre de Platon, l'Héliopolis céleste.

Tel ce voyage de l'âme que les fresques cf'Abydos déroulent de leurs barques lumineuses comme sur des strophes cadencées. Quand on songe que ces peintures datent d'avant Moïse et que le Livre des Morts remonte plus haut encore, on est saisi de respect devant l'antiquité des plus augustes sym-

bolesde Tesprit humain. — Mais le jour avait baissé dans la chapelle de Horus où je m'étais attardé. Creusée dans le roc et privée de sa voûte, elle s'ouvre en haut, au ras du sol. Déjà le reflet du couchant baignait d'une teinte rose ses parois de stuc d'une blancheur de neige et peu à peu les images sacrées rentraient dans la nuit. Le temple redevenait un tombeau. Des rires joyeux, des cris perçants retentirent ; les silhouettes noires de quelques enfants fellahs se dessinèrent sur le ciel, au-dessus de la frise. Ils me narguaient et m'ap pelaient comme des esprits malins. Je me souvins qu'il était temps de partir. Encore un coup d'œi' aux collines d'alentour, carrières bouleversées, désert de marbre et d'albâtre, où quelques statues colossales d'Osiris décapitées se dressent adossée» à leurs pilastres en ruine, et nous revoilà galopant dans l'herbe et le trèfle, en route pour le Nil, dans l'infinie plaine verte, où poussent les blés et les âmes.

Plutarque prétend qu'Osiris c'est Dionysos. Du moins croit-il que le dieu des pampres et de Téternelle jeunesse n'est qu'une autre face du dieu des morts et des mystères. Je le croirais volontiers, car j'ai rencontré près d'Abydos des restes de son divin cortège. Au revers d'un talus, devant un petit ruisseau, deux fellahs de vingt ans jouaient de leurs syrinx avec une gaieté folle. L'un deux, véritable faune dansant, s'est mis à suivre ma

128 SANCTUAIREB D'ORIENT

monture en courant, au trille de son chalumeau. Pendant une demi-heure je n'ai pas ralenti Tallure de ma bète, et pas un seul instant le fellah n'a cessé de bondir à mes côtés ou devant moi, à travers champs, comme un bouquetin ; et, sous ses lèvres frémissantes, la mélodie redoublait de gaieté. Enfin, il resta en arrière, jouant toujours. Je m'arrêtai. Le soleil s'était couché. La paix des champs, le murmure des trèfles se mariaient doucement à la grande symphonie de la lumière et à Fhumble chant du chalumeau. Mais à mesure que s'éloignait la syrinx bédouine, le son en devint plus grêle et se voila de mélancolie. A la fin, on eût dit la voix d'une âme perdue dans l'espace ou d'un pauvre grillon qui susurre dans le silence du crépuscule.

Abydos et ses merveilles avaient disparu sous la ligne dentelée et sombre de la chaîne libyque.

LE TEMPLE DE DENDÊKAH ET LE PAKTflÉOW ÉGYPTIEN

La vieille Tentyris, dont le temple offre une image arcbitectonique,cstune illustration picturale de la théogonie et de la cosmogonie des prêtres égyptiens, c*est-à-dire du système de Tunivers qui leur tenait lieu de synthèse scientifique et qui se refiéta dans tes institutions religieuses et sociales, dont Thèbes nous donnera le tableau concentré, la contre-épreuve historique.

Vu à distance, le temple de Hatlior disparaît aux deux tiers derrière la colline de déci^mbres qui r environne. Du bateau môme on aperçoit au milieu des cultures plates cette légère ondulation du sol dont émerge un édifice rectangulaire* On y voit sept trous noirs, pareils à sept portes ; cVst le haut de la colonnade du temple. Il a fallu le dégager des ruines accumulées et du Itmon séculaire sous lequel il dormait enseveli, mais intact. Grâce à son intégrité, la synthèse de la pensée

égyptienne ressort dans toute sa splendeur impersonnelle, maçonnée en granit, taillée en bas-reliefs, chiffrée en hiéroglyphes, vivante, parlante et presque en action ^

Dès qu'on approche, on se rend compte de la grandeur et de la beauté du temple. Il subsiste en entier avec ses colonnes, ses quatre salles, son pronaos, son naos, son sanctuaire, son pourtour de chapelles, ses cryptes, ses plafonds astronomiques, son ornementation figurée et son commentaire hiéroglyphique. Un escalier tournant, pratiqué dans l'épaisseur du mur, conduit au toit en terrasse, sur lequel s'élève, comme à Philae, la petite chapelle d'Osiris. Comme celui d'Edfou, le temple de Dendérah est de l'époque ptolémaïque ; mais ils ont été construits Tun et l'autre selon les principes et sur le modèle des vieux temples égyptiens. Une inscription d'Edfou dit que le temple de Hor fut exécuté « selon le plan du grand livre qui tomba du ciel au nord de Memphis », ce qui indique probablement la religion d'Osirls, dite d'Hermès, promulgée à Abydos. Le texte lapidaire ajoute: « Ce moAument, qui a été rétabli par Sa Majesté et par ses frères, a la forme de la Montagne du Soleii » Or, cette montagne du Soleil signifie TArchétype trinitaire des principes constitutifs de l'univers: Osiris, Isis et Hor (Essence, Substance et Vie) qui

1 Dendérah^ par Mariette, 5 vol. de planeh€S et î vol, de texte

l'égyptb ancienne 131

ge reflètent aussi bien, quoique à des degrés divers, dans le monde divin ou spirituel, dans le monde intellectuel ou humain et dans le monde naturel ou animal. Les trois mondes dominés par Tunité divine constituent le quaternaire de l'univers *. Ces textes irréfragables, gravés dans la pierre, nous autorisent à rechercher dans la structure même du temple, les principes de la synthèse égyptienne. Tout vrai temple est une image de Tunivers et de l'homme. Or, dans l'homme comme dans l'univers, Tanatomie est la base de la physiologie et celle-ci n'est que le fonctionnement organique de la divine Psyché qui anime le corps.

Le pylône encore debout est vraiment triomphal. La haute porte trapézoïde figure l'entrée royale au temple des Dieux. La divinité vénérée ici ne représente pas, comme dans beaucoup de temples grecs, une des faces de la Nature, mais la Nature elle-même, Hathor, la mère des Dieux, qui, générée

1 Chacun des trois mondes étant à la fois Essence^ Substance et Vie, c'est-à-dire Esprit, Ame et Corps, avait trois divinités ou principes, conçus comme Père, Mère et Fils. Ces neufs Principes ou Dieux formaient ce que les prêtres égyptiens appelaient, dans leur synthèse scientifique et religieuse, la grande neuvaine ou Paout. — Il ne faut pas confondre ces principes constitutifs de l'univers et de l'homme avec leurs principes générateurs énumérés à propos du temple d'Abydos. Les premiers sont au nombre de trois, les seconds au nombre de sept. Le Ternaire, qui se résume dans rUnité, est la loi intime et divine de TÊtre, mais le Septénaire régit son évolution dans le temps et dans Fespace. — Lé Septénaire est marqué dans le temple de ^eTîd<^-ah par les sept portes d'entrée.

par les principes éternels, les réenfante à nouveau pour le monde et les manifeste aux hommes.

Regardons la façade. Sur les trous noirs et béants de l'intérieur se dessinent six colonnes rondes, formant sept portes d'entrée. Les chapiteaux carrés ont quatre faces identiques qui représentent le grave visage de la déesse. Les dés qui séparent ces chapiteaux de l'architrave figurent de petites chapelles. Ces énormes colonnes, à quadruple tête féminine, donnent une impression de terreur et de majesté. On croit sentir la prodigieuse poussée de la nature en sa puissance d'enfantement, terminée par Teftigie humaine et tyranniquement dominée par la ligne horizontale de l'architrave comme par le poids de l'éternité. Mais descendons l'escalier, qui du haut de la colline de décombres plonge dans l'intérieur du temple déblayé. Nous voici dans la salle hypostyle. Les énormes chapiteaux de la façade se dessinent maintenant sur le ciel et forment au-dessus des portes murées sept cadres de lumière. Les initiés du premier degré pénétraient dans cette salle qui. porte le nom de salle de Nout, déesse du ciel et de l'espace, et correspond au monde des forces élémentaires. Le dallage du temple représente la terre. Des plantes fluviales, lotus et papyrus, ornent la base du mur. Puis viennent des bandes d'oiseaux et les figures des Pharaons officiants. Le plafond peint en bleu est semé d'étoiles à cinq branches, parmi lesquelles flottent les vau-

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tours de Netshab et d'Ouazit symbolisant le Midi et le Nord. Dans les profondeurs de ce firmament, le soleil et la lune naviguent sur les eaux célestes de l'éther, escortés des planètes, des constellations et des décans. Les génies des mois et des jours marchent en longues files autour du zodiaque.

Une porte haute conduit à la salle de la manifestation qui correspond au monde humain et intellectueL Une peinture, plus remarquable par le sens que par Texécution, représente ici le Pharaon, la tête inclinée et labourant la terre devant Hathor, c'est-à-dire, symboliquement, préparant l'humanité à recevoir les germes de la vérité divine en sa qualité de fils du Soleil. Par la salle intermédiaire des offrandes on pénètre dans celle qui porte le nom magnifique de salle de la splendeur ou du repos des Dieux. Elle correspond au monde divin des esprits glorifiés et donne sans barrière sur le sanctuaire proprement dit entouré de douze chapelles qui représentent le cercle des Dieux ou des Principes-Forces qui sont les rayons divers du Dieu grand. La chapelle centrale contenait la barque d'or avec la statue de la déesse. C'était V Arche sainte contenant VArchétype. Le sanctuaire tout entier est nommé par les inscriptions « la montagne du Soleil où la mère des Dieux s'unit au père Râdans la chambre des délices ». La symbolique égyptienne n'est pas assez avancée pour qu'on puisse indiquer la signification exacte des douze

chapelles du pourtour. Mais les noms qu'elles portent à Edfou (chambres d'Osiris, du trône des Dieux, de Tenfantement de la Substance) indiquent assez qu'elles avaient un sens métaphysique transcendant. Le sanctuaire a un souterrain qui en reproduit tous les compartiments. Dans cette course aux flambeaux à travers d'innombrables cryptes, des nuées de chauves-souris nous frappaient au visage et voletaient autour de nos bougies. Je n'ai gardé qu'un souvenir confus des peintures qui recouvrent toutes les murailles ; deux images cependant me sont restées. La première, au-dessus d'une porte, est celle d'une Isis qui présente le lotus à l'initié. Celui-ci répond par une expression sérieuse et triste au beau sourire de la déesse. La fleur, qu'il n'a pas encore touchée, est trop belle ; il n'y croit pas. L'autre est, dans une crypte profonde, une Isis primordiale. Elle est couchée dans l'angle du tableau. La tète se redresse perpendiculairement, les bras levés aspirent l'espace. Le profil sévère, droit, d'une beauté hiératique est recouvert d'un enduit noir ; mais l'œil bleu, grand ouvert, boit l'infini. De l'angle opposé du tableau des flèches d'or criblent le corps sombre de la déesse. Isis, l'Ame du monde, se réveille de sa nuit éternelle sous l'irradiation d'Osiris, et des mondes naissent à son regard extasié.

On le voit, la division quaternaire du temple de Dendérah et sa décoration intérieure offrait

l'égypte ancienne 135

l'image abrégée d'une cosmogonie et d'une théogonie. Elle devait correspondre aux quatre ordres de sciences enseignées dans les temples : sciences naturelles, humaines et divines et science îles principes dont les deux premières seulement étai d'ut livrées aux laïques. Ajoutons que le culte metlait en action, par sa pompe extérieure, les idées les plus profondes de la théosophie osirienne. A la grande panégyrie ou fête de Tannée nouvelle, le Pharaon accompagné du grand pontife pénétiait jusqu'à la cella du sanctuaire qu'eux seuls avaient le droit d'ouvrir. Alors, pendant qu'ils accompl lissaient les cérémonies saintes dans les douze chapelles, l'image de la déesse sortait en sa barque d'or, A la lueur des flambeaux, aux tourbillons de rcncens, elle apparaissait successivement dans la salle de la Splendeur, dans celle de la Manifestation et dans celle de l'Univers au plafond astronomique Enfin, promenée au grand jour, elle faisait le tour des jardins du temple, sous une pluie de fleurs, aux acclamations du peuple, au frémissement des sistres et des hymnes sacrés. On célébrait ainsi la fête du Printemps, de l'Amour, de l'universelle Renaissance. Mais une profonde idi^e religieuse et métaphysique se cachait sous celte mise en scène. La déesse, sortant du sanctuaire, représentait les principes divins traversant les trois mondes et se manifestant par l' Étemel-Féminin. Le Pharaon, venant du dehors et remontant

jusqu'au cœur du temple à travers les trois salles d'initiation, représentait à l'inverse Thomme qui du monde matériel et terrestre remonte jusqu'à son principe spirituel. Ainsi le culte lui-même se conformait à la double loi d'involution et d'évolution de l'univers, dominée elle-même par la loi d'hiérarchie des âmes et des principes.

L'intelligence de ces idées et leur expression religieuse dans un passé très lointain ne seront peut-être pas inutiles à l'orientation historique et philosophique du xx* siècle.

Les esprits superficiels pouvaient croire, il y a vingt ans, que le positivisme triompherait parce que nos guides intellectuels affirmaient superbement que l'âme n'est qu'un mouvement compliqué de la matière et qu'ils enterraient l'idée de Dieu tout en la couvrant de fleurs. Aujourd'hui un soupir s'élève de toutes parts vers le monde de l'âme et vers l'idée de Dieu comme vers des paradis perdus.

On necommence à se douter que le monde moral ne Jerait pas possible sans un principe intellectuel et ordonnateur, formant à la fois le sommet et la balance, l'origine et la fin de l'univers ; que le monde naturel et visible, qui sert de base évolutive à ce monde moral, n'est lui-même pas concevable sans le double principe de l'intelligence créatrice et de l'âme sensible à tous les degrés, dans toutes les sphères de l'être.

l'égypte ancienne 137

Vue exotériquement, c'est-à-dire du dehors, la religion égyptienne nous apparaît comme une mytiiologie compliquée, superstitieuse et idolâtrique, ce qu'elle fut, en efifet, pour la majeure partie du peuple égyptien. Vue ésotériquement, c'est-à-dire du dedans, cette même religion nous découvre une remarquable synthèse et une non moins remarquable application des vérités intui* tives, primordiales et intelligibles que l'esprit saisit a priori dans son propre arcane et sans lesquelles tout l'appareil expérimental n'aboutit qu'au plus dangereux et au plus funeste des chaos.

Ajoutons que, dans le domaine psychique, les prêtres égyptiens durent connaître parfaitement, quoique sous d'autres noms, les phénomènes que nos savants d'aujourd'hui croient découvrir, et qu'ils appellent magnétisme animal, suggestion, dédoublement de la personnalité, télépathie, somnambulisme, double vue, extériorisation de la sensibilité, projection dans l'air du médiateur plastique ou double de l'homme pendant le sommeil cataleptique du sujet. Tout porte à croire que les prêtres égyptiens pratiquèrent avec une science profonde ces arts subtils et dangereux, où nous ne faisons encore que tâtonner. Sans ces études expérimentales et ces notions raisonnées, les disciples d'Hermès n'auraient pu échafauder ni la savante psychologie qui sert de base au Livre des Morts^ ni la synthèse philosophique dont leurs temples

sont Timage et qui survit à toutes les destructions. Moins avancés que nous dans la connaissance matérielle, analytique et mathématique de la nature, ils nous sur passaient de beaucoup par leurs pra«tiques et leurs connaissances psychiques.

Or, l'âme humaine est la clef de Tunivers. C'est pourquoi la psychologie expérimentale sera la science centrale de Tavenir, et c'est pourquoi, dans la symbolique égyptienne, le lotus, symbole de Tâme, est la fleur aimée dlsis.

TI

rHÉBES. — GRANDEUR BT DÉCADENCE DES PHARAONS

Mais en route pour Thèbes ! — Après ces courtes haltes aux sanctuaires qui gardèrent pendant cinq mille ans Tâme de T Egypte sacrée, la cité royale nous réclame, celle où la puissance des Pharaons atteignit son faîte et dont les ruines éparses esquissent encore la splendeur disparue. Allons donc saluer Pa-Amen, la demeure d'Amraon^ Diospolis magna, Théna la sainte ^ « Tarche aux cent pylônes », ainsi qu'Homère la décrit magnifiquement en trois mots.

Les deux chaînes de montagnes, qui forment la vallée du Nil, décrivent deux larges demi-cercles autour de la plaine de Thèbes, comme pour défendre la métropole de la haute Egypte, qui occupait les deux rives du fleuve. La ville s'étendait ainsi sur un diamètre de deux lieues ; son pourtour en comptait six, Abydos et Dendérah ont découvert à

nos yeux la partie intime et mystique de la religion égyptienne et nous ont permis de jeter un coup d'œil dans la profondeur de sa philosophie. La demeure d'Ammon à Thèbes est plutôt l'expression de sa splendeur extérieure, de sa puissance sociale et politique, qui se condense et se résume dans la grandeur du pharaonnat. Commencée sous la douzième dynastie (l'an 3060 avant J.-C), interrompue pendant six siècles, reprise, abandonnée, reprise de nouveau, mais toujours agrandie d'âge en âge, cette construction, qui devait ressembler à une enfilade de temples, coupés de cours et d'obélisques, occupa les architectes égyptiens pendant dix-huitsiècles.Treizepharaonsytravaillèrentd'Gusertésen à Ramsès III. La faineuse salle hypostyle est vieille aujourd'hui de trois mille trois cents ans. En somme, c'est une glorification des grands Ramessides sous la protection du Dieu solaire. Sur les murs extérieurs s'étalent en bas-reliefs gigantesques les victoires de Séti 1" et de Ramsès II, les campagnes contre les Arabes, les Éthiopiens, les Syriens, les Khétas. L'image colossale du Pharaon svelte et musculeux, debout sur son char de guerre, l'arc bandé contre une armée lilliputienne que bouscule l'élan de ses chevaux cabrés, se répète indéfiniment. Montez sur le grand pylône d'entrée, vous verrez à vos pieds tout le temple de Karnaket il vous apparaîtra comme une forteresse démantelée dont les restes sont debout parmi des

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montagnes de pierres et de murs crevassés. Mais redescendez, traversez la cour, entrez dans la salle hypostyle, et vous sentirez, à un frisson d'admiration, que vous voilà dans le plus beau temple de la terre ou du moins dans le plus grandiose.

Les douze colonnes de la nef centrale, couronnées de leurs magnifiques chapiteaux en cloche, ont la grosseur et presque la hauteur de la colonne Vendôme. Les cent quarante colonnes des nefs latérales sont d'une taille plus modique, mais n'en forment pas moins la plus imposante forêt de pierres. Ici, des fûts à demi renversés s'appuient obliquement sur leurs voisins ; là d'énormes tambours de colonnes entassés pêle-mêle montrent des dieux précipités les uns sur les autres du faîte de leur ciel; là, des architraves brisées, se butant dans leur chute, retiennent depuis mille ans un plafond toujours prêt à s'effondrer. Cette ruine qui défie encore les siècles est l'œuvre d'un tremblement de terre. Le temple ébranlé de la base au sommet, mais toujours invaincu, offre l'image de la formidable commotion. Le sentiment dominant qu'éveille Kamak est l'admiration pour la puissance architecturale des Egyptiens. Ils inventèrent la colonne dont le palmier leur fournit le motif primordial. Soit qu'elle se termine en bouton fermé et cannelé de lotus, soit qu'elle s'épanouisse en calice, c'estun arbre idéal et colossal, gonflé de sève, mais ramassé en son ferme contour et qui concentre sa

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force en une fleur unique. L'imagination grecque, retravaillant ce thème, le simplifiant et le développant dans une progression organique, créa Tordre dorique, ionique et corinthien. vEUe sut ainsi produiretour à tour et séparément l'impression de la force, de la grâce et de l'exubérance que la colonne égyptienne confond dans sa majesté un peu lourde^

Enfin, par une radieuse invention de son génie, la Grèce couronna la colonnade d'un fronton où elle représenta les dieux entraînés dans le drame humain ou le triomphe des héros divinisés. Mais le temple d'Ammon-Râ à Karnak est un hymne de pierre à l'Esprit unique, absolu, souverain, au Dieu des dieux.

Trois jours de suite j'ai erré sur l'autre rive du Nil, parmi les débris de la Thèbes occidentale, si justement appelée Memnonia par les Romains. Déjà pour les vieux Égyptiens, elle fut la cité des commémorations funèbres et du passé. Il n'en reste qu'une riche plaine de culture, où le Nil charrie annuellement son limon fertile.

Au milieu de cette mer de verdure sont assis les deux colosses dont la hauteur atteint celle des temples. Les ruines sont espacées en demi-lune au pied de la montagne imposante de Bab-el-Molouk qui forme ici un vaste cirque de rochers nus,

1 Voir le chapitre sur le pilier, la colonne et les ordres égyp tiens^ dans le bel ouvrage de MM. Perret et Chipiez, Histoire de VArt dans VAntiquitéi t. L

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abrupts et sauvages où s'enfoncent d'étroites ravines. Ces restes sont le temple de Touthmès II et le palais deRamsès III à Médinet-Abbou; plus loin, le Ramés^éïon où habita Sésostris ; le temple de Séti à Kouma. Enfin, tout au fond du cirque, contre la montagne, s'étage en terrasses le temple de la reine Hatasou qui usurpa pendant 30 ans le pouvoir contre un frère aussi intelligent et aussi ambitieux qu'elle, de cette reine qui se faisait représenter avec une barbe sur les monuments pour mieux affirmer qu'elle était l'égale des Pharaons et qui fit de si merveilleuses conquêtes en Ethiopie. Portiques sur portiques, colosses renversés et brisés en morceaux, mais formant encore de véritables . quartiers de rocs, esclaves tordus en cariatides, créneaux de forteresses, balcons de plaisance; et, en bas-reliefs, sur les murs, les guerres, les' triomphes, les cortèges de prêtres, les sacrifices, les offrandes, les peuplades tributaires, les flottes surchargées d'ébène, d'ivoire et d'or ; tout cela défile encore et se confond dans ma mémoire. Puis, je me suis engagé par un soleil ardent dans la vallée tortueuse des tombeaux des rois, entre les rochers fauves qui se suivent et s'enchevêtrent comme des lions enchaînés. Dans leurs gueules poussiéreuses s'ouvrent des trous noirs.

Ce sont les tombeaux des Pharaons appelés Byrinx par les Grecs, à cause de leurs labyrinthes et de corridors creusés dans le roc comme de longs

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tuyaux de flûte. Sur les murs de ces chambres funéraires, se déroule avec une sérénité troublante, en peintures polychromes, toute Ténigmatique mythologie de la mort, toute la symbolique d'outretombe. De temps en temps, sur les chambranles d'une porte conduisant à l'escalier en pente douce d'un caveau plus profond, on aperçoit de belles et graves figures peintes en grandeur naturelle. Ce sont tantôt de jeunes officiants en robes courtes et plissées, les bras levés en adoration et tenant des vases d'où jaillit l'eau lustrale, tantôt des vieillards courbés sur de grandes harpes à tètes de sphinx et qui murmurent le chant solennel de l'éternité. J'ai regagné le versant oriental de la chaîne libyque en gravissant par derrière la montagne de Bab-el-Molouk, d'oii l'on jouit d'un superbe coup d'œil sur tout le bassin de Thèbes, et je suis retombé dans le cirque grandiose de rochers à pic où s'appuie le temple de la reine Hatasou, pour revenir par les collines d'Assassif. Cette vaste étendue de sables éboulés était jadis une nécropole. Un village de fellahs le repeuple aujourd'hui. Elle est criblée de tombes vides comme une ruche^

Pendant cette mélancolique promenade j'ai été suivi par une petite fellahine de douze ans. Elle courait toujours à mes côtés et portait sur sa tête une gargoulette pleine d'eau du Nil dont elle m'offrait à boire de temps à autre. Elle avait appris

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ces trois mots anglais qu'elle répétait sans cesse pour amadouer les étrangers : Fatna your friend. Le sourire insinuant de la petite mendiante me consola un peu de la vue de tant de tombes profanées, de fosses éventrées et de toute cette poussière humaine qui flotte dans Tair. Lamentable apparaît ici le destin de l'humanité anonyme, plus lamentable encore celui des Pharaons violés dans leurs hypogées, étalant leurs tristes momies et leurs bandelettes fétides sous les vitrines du musée de Gizèh. Mais les petites jambes de Fatna galopaient infatigablement, jolies et nerveuses, par-dessus les tombes, les ruisseaux et les pierres, et ses yeux noirs ne cessaient pas de briller dans son visage hâlé et fin, ni Teau fraîche de bruire dans sa jarre de terre. Quelle image de l'humanité oublieuse et jeune, éternellement renaissante sur toutes les ruines en sa gaîté d'un jour ! Si j'étais sculpteur, j'eusse fait de cette petite canéphore rustique, lancée à la course, une statue de l'Insouciance, retenant d'une main son vase posé obliquement sur sa tête et serrant de l'autre une gerbe de fleurs des champs. J'avais rejoint la rive occidentale du Nil. La barque qui devait me ramener à Louqsor filait déjà, enlevée par la vitesse du courant. Debout sur la rive, la fellahine criait encore de sa voix perçante et triste : Fatna your friend! Courte amitié, — mais qui ne laissera derrière elle qu'une image charmante et sans désillusion.

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Après une promenade autour des ruines de la cité d'Ammon, il n'est pas trop difficile de reconstituer sa physionomie générale au temps de sa splendeur sous les Ramessides. Thèbes devait ressembler plutôt à un assemblage de bourgades groupées autour d'énormes donjons qu'à une ville compacte et régulière comme Babylone ou Ninive. Ces donjons étaient les temples qui dominaient la cité de leurs gros murs d'enceinte, dépassées euxmêmes par les chapiteaux polychromes des façades et les fortes lignes des architraves horizontales. Le château royal, les casernes, les palais des grands personnages formaient d'autres massifs plus petits. Les maisons des riches, bâties en briques rouges et blanches, ajoutaient leurs tons vifs à la pompe fastueuse des sanctuaires. Sur le tout, une forêt de pylônes et d'obélisques, telle devait apparaître la Thèbes ancienne. Les jardins royaux se baignaient dans le Nil, une foule de petits canaux les irriguaient et toutes les fleurs des tropiques s'y pressaient en gerbes gracieuses. Au dehors, ces jardins montraient leurs pavillons coquets, leurs colonnades en bois peint, leurs balcons suspendus sur le fleuve. Sur le Nil, se promenaient des navires bleus, aux voiles de pourpre, à la proue recourbée en fleurs de lotus, avec des orchestres variés, et de petites barques aussi sveltes que les caïques du Bosphore ou les gondoles de Venise.

En Thèbes se résume la grandeur et la mission

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de Tancienne Egypte. On a Thabitude de représenter le pharaonnat comme une réaction de la caste guerrière sur la caste sacerdotale. Toute Thistoire égyptienne contredit cette assertion. Loin d'être un usurpateur de la force armée sur la force intellectuelle, le Pharaon nous apparaît dès Forigine comme le représentant visible de la religion solaire de Hor et d'Osiris. 11 n'est roi et Horus lui-même que parce qu'il est initié ; il n'est le fils du Soleil que parce qu'il est le fils du temple. Sans doute il y eut des Pharaons, tyrans cruels et débauchés comme il y en eut d'héroïques, de bienfaisants et de sages. Mais le haut sacerdoce ne cessa de les discipliner dans ses écoles, de les surveiller et de les diriger sur le trône. Plus d'un Pharaon fut renversé, plus d'une dynastie fut créée ou défaite par Tinfluence secrète des collèges sacerdotaux. Lorsque Hérodote visita les sanctuaires égyptiens, on T étonna beaucoup en lui montrant les statues de 340 pontifes qui avaient gouverné successivement le pays. En réduisant d'une moyenne de vingt ans le pontificat de chacun d'eux, cela nous mènerait à 6.000 ans en arrière. Voilà les vrais maîtres de l'Egypte ! Les Pharaons furent ou les exécuteurs de leur pensée ou des rebelles qu'ils brisèrent à la longue. Jamais aucun roi n'osa toucher à leurs immenses possessions territoriales ni aux privilèges qui leur conféraient la justice et l'administration. Dans la crise capitale de l'Egypte, pendant Tinva-

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