TRIPTOLÈME
Tu semblés émue, tes mains tremblent sur ton bâton, je vois des larmes couler à travers ton voile. Qu^as-tu^ malheureuse femme ?
DÈMÈTÈR (d'une voix sourde) Et qu'as-tu fait pour l'ombre maudite do ton père ?
268 SANCTDAIRES D ORIENT
TRIPTOLÈME J'ai couronné son tombeau de fleurs, et puis j'ai repris ma charrue. J'ai labouré et j'ai semé en invoquant la grande Dèmètèr.
DÈMÈTÈR Pourquoi Dèmètèr ?
TRIPTOLÈME Je ne la connais pas, mais on la dit la plus grande des Déesses, la mère des dieux. N'est-ce pas elle qui habite dans le ciel et règne sur la terre ? N'est-ce pas elle qui fait pousser les blés et les fleurs ?
DÈMÈTÈR
Et pourquoi penses-tu qu'elU va délivrer Tâme de ton père ?
TRIPTOLÈME Quand le grain est semé, la terre le recouvre et nul ne le voit plus ; mais au souffle tiède du printemps paraît la pointe verte qui mûrit en épi d*or. Si Dèmètèr fait germer le blé dans le sol, elle doit faire remonter aussi dans sa lumière les âmes des hommes qui descendent soua la terre. Voilà pourquoi Tespérance a chanté sur ma tête comme l'alouette sur mon sillon.
DÈMËTÈH (tressaille et regarde Triptolème avec émotion. A. part.) Qu'il est beau, ce fier adolescent ! Plus beau dans son espérance intrépide que les Olympiens dans leur sécurité tranquille! Il a Tâme d'un héros... il serait digne d^étre un dieu. Si Jupiter a enfanté, sans moi, la vierge Pallas, pourquoi ne ferais-je pas, sans lui, d'un éphèbe vierge, un dieu ? (EUe se dresse brusquement.) Oui, je veux qu'il soit immortel ! C'est lui qui me rendra ma miel...
LA GUÈCE HÉROÏQUE ET SACRÉE î^ft
TRIPTOLÈME Qu'as-tu, étrangère exilée ? Tu semblés secouer ta vieillesse comme un fardeau léger. Des étincelles courent sur ton péplos et deux flambeaux s'allument derrière ton voile...
DÈMÈTÈR (se rassied et reprend son attitude de vieille femme) Ce sont les reflets du foyer qui ondoient sur ma robe et mes larmes de mère que tu prends pour du feu. Mats écoute... et viens plus près de moi. J'ai beaucoup appris, je sais beaucoup de secrets, car je suis vieille, et beaucoup de remèdes, car je suis la bonne magicienne. Tu pleures sur Tâme maudite de ton père mort, et moi sur ma fille perdue. Je fais serment de délivrer l'âme de ton père, si tu veux arracher ma fille au pirate qui me Ta ravie.
TRIPTOLÈME Si je le connaissais, je n'hésiterais pas.
DÈMÈTÈR Si tu le connaissais, tu n'oserais plus.
J'ai dompté des chevaux sauvages avec mon frein et les fauves des montagnes avec ma lance. Pourquoi craindrai s-je un pirate ?
DÈMÈTÈR Sache que ma fille est morte et que ce pirate est Pluton. Oseras-tu descendre au Tartare ?
TRIPTOLÈME Celui qui se sent l'ami de la lumière du jour ne craint pas les ténèbres. Ouvre-moi les portes de l'Enfer et j'y descendrai î
DÈMÈTÈR Sans savoir si tû reviendras ?
TRIPTOLÈME (solennel et calme)
Qu'importe ! Avant de partir j'invoquerai la grande Dèmètèr sur le sillon sacré de mon champ où pousse le blé. Je sais qu'au fond deTOuranos elle entendra ma voix.
DÊMÈTÊR (saisit Triptolème dans ses bras)
noble sang, jeune lion nourri du lait de la femme, la piété d'un enfant habite ton cœur, le miel des sages coule de tes lèvres , la flamme des héros sort de tes yeux. . . Je t'aime comme une mère I Tu es plus qu'un homme, tu es mon fils !.,. Aussi je te révélerai les mystères qui ne sont connus d'aucun mortel, je te découvrirai les secrets d'en bas et d'en haut, j'arracherai tous les bandeaux de tes yeux et te rendrai plus puissant qu'aucun roi de la terre. Tu chanteras les divines eumolpées, tu traceras les voies qui franchissent les mondes ; et un jour, malgré le Tartare, malgré les hommes perfides et malgré Zeus lui-même le tout-puissant, tu monteras dans la lumière céleste avec ma fille Perséphone, sur le char d'Hécate traîné par des serpents de feu. Tel sera le destin de Triptolème, laboureur sacré parmi les hommes, héros divin parmi les dieux !
(Elle prend la tête de Triptolème entre ses mains et lui baise le front.)