‹ Sanctuaires d'Orient Egypte, Grèce, Palestine: Égypte, Greec, PalestineChapitre 39 sur 46 · JAFFA. — LA MONTÉE · texte numérisé non relu

JAFFA. — LA MONTÉE

Nous avons voyagé toute la nuit sur un vapeur égyptien venant de Port-Saïd. Il y avait sur le pont an campement de Syriens, des femmes voilées avec on malade au milieu, couché de tout son long sur un tapis. Le navire fendait lentement une mer ebande et silencieuse, sou» un ciel limpide et palpitant d'étoiles. De temps en temps, les femraes accroupies et immobiles murmuraient d'une voix nasillarde une prière sotes leur voile; mais le patient ne bougeait pas. Tranquille, dans sa couverture de laine, la face pâle^ les yeux fixés au firnïanrent, il attendait ta mort ou la guérison, A côté de lui, un vieil Arabe fumait son narguilé dans une indifférence superbe. Tout autour, quelques soldats égyptiens Veitliiî^nt debout. Ce

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groupe offrait une image de ces inchangeables races d'Orient, qui attendent tout du Destin, mais qui, dans leur fatalisme, conservent une majesté héréditaire et une foi indestructible. Vainement notre civilisation essaye de les embrigader. Ni le temps, ni les lieux n'entament TOriental. Même lorsqu'il voyage, il demeure immobile. Cela est heureux peut-être. Nous marchons et nous oublions trop vite en Occident; il est bon qu'il y ait des races qui demeurent et se souviennent.

Dans la nuit, le vent a tourné, la mer est devenue clapoteuse. A l'aube, il fait froid, il bruine, et Jaffa nous apparaît sous un rayon blafard à travers un rideau de pluie. La vieille Joppé, avec ses maisons blanches, ressemble de loin à un rocher jaune couvert de mouettes. Le bateau jette l'ancre en avant d'une ligne d'écueils. Il est juste que la Terre Sainte soit d'un abord difficile et que depuis le moyen âge « aller à Jaffa » soit synonyme d'un danger à courir. Lorsque l'industrie moderne aura réussi à changer ces récifs en un port banal, lorsqu'on mouillera à Jaffa comme au Havre ou à New- York, c'en sera fait, je le crains, de l'austère beauté de la Palestine, déjà fortement compromise par quelques tronçons de chemin de fer et les agences des voyageurs. Aujourd'hui, on est encore forcé de traverser en barque la passe des rochers pour faire escale au port de Jérusalem. Et cela est bien.

Mes yeux sont fascinés par les bas récifs que

lèche Técume de la mer agitée* Selon Pausaoïas, c'est sur cette côte qu'Andromède fut scellée au roc par un anneau de fer et que Persée s'en vint, sur son cheval ailé, la délivrer du monstre marin qui allait la dévorer. Les beaux vers d'Hcredia chantent dans ma mémoire :

La vierge Céphéenne, hélas ! encor vivante, Liée, échevelée, au roc des noirs îlots, Se lamente en tordant avec de vains sanglots Sa chair royale où court un frisson d'épouvante.

Au milieu de Fécume arrêtant son essor, Le Cavalier vainqueur du monstre et de Méduse , Ruisselant d'une bave horrible où le sang fuse. Emporte entre ses bras la vierge aux cheveux d'or,

Mais Pégase irrité par le fouet de la hime, A rappel du héros s'enlevant d'un sf ni bond, Bat le ciel ébloui de ses ailes de ilaEnme.

La poésie grecque, inspirée des sanctuaires ou guidée par sa merveilleuse intuition, a pouplo la Méditerranée de symboles parlants, de la Phc'micie aux colonnes d'Hercule. Lorsqu'elle attachait un mythe à un lieu précis, elle y était déterminée par un fait historique ou relij^ieux. Ses fables divines ont accroché aux îles, aux promontoires^ aux acropoles, des idées éternellfts comme des déesses voilées de nuages. N'est^ii pas remarquable qu'elle ait encadré la sublime It^gende de Porsée

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dans cette mer du Levant que le livre de J<^ appelle « la grande mer où Léviathan laisse des traces comme des abîmes », et dont le psalmisiea 4it : « Elle vit Dieu et se retira »? Je ne sais quel théosopbe d'Alexandrie a voulu voir dans Andromède enchaînée au roc, offerte en pâtui*e au monstre marin, l'image de l'Ame captive de la Matière et livrée sans défense aux forces bestiales de la nature. Persée était pour lui l'incarnation du Héros doué de Sagesse et d'Intelligence, armé du bouclier de l'Intuition et de Tépée de la Science, qui, en tuant le monstre de la Négation, délivre l'Ame terrifiée et l'emporte ivre de bonheur aux étoiles, sur l'Enthousiasme ailé, fils de Jupiter et de la Foudre. Je ne sais si, selon nos savants hellénistes et nos philologues experts, ce rêveur a compris Hésiode d'une manière orthodoxe, et je n'oserais affirmer qu'Eschyle et Sophocle, qui firent des tragédies perdues sur Andromède et Persée, aient pensé comme lui. Mais je sais que la terre des prophètes et du Christ est restée pour la copscience moderne la patrie terrestre de l'Ame divine, que cette Ame scellée au roc de la Matière p&r d'antiques servitudes est livrée, en cette fin de siècle, à tous les monstres de l'Abtme — et que son Persée n'est pas encore venu.

Ne craignons donc pas d'entrer en Terre Sainte par le porche de la légende hellénique, enveloppée des vagues marines. Elle personnifie et dramatise

la pensée maitreBse qui doit nous guider de Jéru* salem au berceau des prophètes. Elle nous rappelle qu'il faut regarder aujourd'hui les sanctuaires du christianisme avec des yeux aryens et ui^ âme universelle.

Malgré le mauvais temps, des caïques ont abordé le navire. Ils dansent sur les flots. L*un d'eux s'accroche, au moyen d'une corde, à la passerelle/ Nos bagages sont précipités dans la cale, et nous sautons après eux au moment où le ressaut d'une vague soulève la frêle coque. Déjà des athiètes syriens à face» 'basanées et à mines de sacripants nous emmènent, à tour de bras, par la mer houleuse, sous des torrents de pluie, au milieu de» oris des bateliers, des drogmans et des voyageurs. Nous glissons légèrement dans la passe dangereuse, entre les roches noires qui ressemblent à dea monstres vomissant l'écume. Nous voici dans une mer calmée, au quai de Jaffa, un simple escalier entre des masures. C'est la douane turque. Là se groupent de curieuses têtes de Juifs et de Musulmansi Les enfants émaciés, aux faces pensives, n'ont rien de la * familiarité simiesque des petits fellahs du Caire. 11 y a un poids séculaire» une tristesse de plusieurs milliers d'années dans Ces yeux. Nous traversons les ruelles tortueuses d'un bazar misérable. Les nattes tendues entre les toits forment gouttière, et l'averse en ruisselle. Dans les petits cafés arabes, dans les boutiques d'épices et,

de tabac, des têtes, enveloppées de torchons bruns, noirs et blancs, fument leurs tchibouks et regardent d'un air sombre le défilé des voyageurs. Dans ces yeux fixes nous accueille cette mélancolie singulière qui pèse sur la Palestine et sur tous ses habitants.

Me voici au jardin de Thôtel. Le soleil a chassé le grain. Les cases blanches et les couvents épars de Jaffa brillent parsemés entre les hauts massifs de verdure, et la vieille Palestine sourit comme une jeune païenne. Derrière moi, d'épaisses forêts d'orangers retournent à la brise de mer leurs feuilles luisantes et nouvelles. L'odeur amère des cactus se mêle aux exhalaisons du sol humide et aux baumes qui flottent dans l'air. Un immense sycomore, aux feuilles retombantes, frémit sur ma tête comme une écharpe végétale tordue par le vent. Je cause avec un drogman syrien, en riche ceinture de soie jaune, une couffièh multicolore sur la tête ; garçon robuste aux grands yeux langoureux, beau comme un jeune prince. C'est un Maronite. Pour se recommander à moi, il ajoute fièrement : « Je suis catholique et Français, » ce qui, pour un Syrien, est la même chose. Derrière la haie de cactus, sur la route sablonneuse et bossuée, une jeune femme passe sur une mule. C'est une Syrienne aussi. Sa robe de toile bleue bordée de jaune s'ouvre en pointe sur la poitrine. Elle porte des anneaux d'argent à ses poignets et quelques

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sequins d'or dans ses cheveux touffus. Une tète fière, au nez busqué, profil d'une sensualité rêveuse, se dégage d'un col large. Les yeux noirs comme des olives jettent une flamme tranquille. Tout, dans cette femme, jusqu'à la superbe nonchalance de son allure et de sa pose, annonce une nature forte, mais chaste encore et comme dormante. Le drogman lui adresse quelques mots en arabe.

Elle répond: Taïeb (c'est bien), et prenant une orange dans sa huche, une de ces opulentes oranges de Jaffa, d'un jaune foncé, oblongues et savoureuses, qui luisent en plein jour dans les feuillages sombres comme des lanternes vénitiennes, elle la tend au jeune homme par-dessus la haie de cactus. Puis, elle remet sa monture en marche, avec un sourire d'ivoire pour le beau Syrien et un regard plein de mépris pour mon vulgaire costume de touriste européen.

En goûtant cette petite scène, ces gestes sobres, ces regards expressifs et concentrés, il m'a semblé entendre la voix de la Sulamite dans le cantique des cantiques : « filles de Jérusalem, je suis brune, mais de bonne grâce, comme les tentes de Kédar et comme les pavillons de Salomon, » et l'appel de l'ami : « Viens du Liban avec moi, des repaires des lions et des montagnes des léopards. Tes lèvres distillent des rayons de miel et l'odeur de tes vêtements est comme Todeur des

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cèdres... Ma sœur, mon épouse, tu es uh jardin fermé, une source close et une fontaine cachetée. » Et la réponse de la jeune fille : « Que moD bien-aimé vienne dans son jardin et mange de ses fruits délicieux... Mon bien-aimé est avec moi comme un sachet de myrte. Il passera la nuit entre mes seins. » Telles les fleurs suaves «t les fruits violents qui poussent sur le tronc sauva^ de Tâme juive, quand la foudre des prophètes ne Ta point frappée pour en faire un charbon ardent sur Tautel de Jéhovah.

Le charme de la Palestine, c'est qu'on y rencontre ainsi, à toute heure, les scènes familières de TAncien et du Nouveau Testament et qu'on y voyage encore plus dans le temps que dans l'espace. On n'y peut faire un pas sans croiser le patriarche en route avec ses tentes et ses troupeaux, la farouche Moabite, la sainte Famille en exil, le bon Samaritain à cheval.

Le chemin de fer qui mène aujourd'hui de Jaffa à Jérusalem est un petit chemin de fer innocent et honteux. Innocent, car il n'a pas réussi à gâter le pays ; il dispeirait dans les riches verdures de la plaine et ne semble qu'un pauvre ver rampant dans les vallées solitaires qui montent vers la Ville sainte. Honteux, car il semble savoir qu'il n'est que toléré sur cette terre, dont la sauvagerie rustique protège les souvenirs. Oui, honteux et poussif. Les chameaux qui lèvent leur long cou au

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passage de la locomotive ont beau avoîf Pair stupide, ils conservent un grand air de supériorité devant cette machine haletante qui passe. Avec le balancement monotone de leur tête, ils ont Tair de lui dire : « Tu as beau te hâter ôt cracher ta fumée inquiète, monstre d« fer, tu ne portes que des curieux, des ennuyés et des impuissants vers un but qui fuit toujours. Mais nous, bétes dociles et infatigables, à la marche lente et au pied sûr, nous sommes les vaisseaux du désert. Nous avons porté les patriarches aux oasis de la paix et les prophètes aux puits de vérité, »

Cependant, commodément installé en de coquets wagons suisses, on traverse la plaine de Sâron, au sol gras et fertile, Tancieupays des Philistins. Aux bois d'orangers succèdent les champsde blé, les prairies bordées de haies de nopals aux palettes épineuses, des olives, des palmes isolées. Mars touche à sa fin. Les grandes, les vives fleurs du printemps oriental émaillent les gazons. Elles poussent surtout à l'ombre des arbres, sous les buissons noirs, comme si elles craignaient déjà l'ardeur du soleil. Là, elles se pressent en clochettes fermées ou en étoiles épanouies de pourpre et d'or. Sous ces frais palmiers, dans le velours de cette herbe, parsemée d'anémones rouges comme des gouttes de sang et de primevères éclatantes comme de petits soleils, on voudrait voir brouter un troupeau de gazelles. L'inoagination y évoque naturellement un groupe

de filles d'Israël, vêtues de pourpre et de safran, chantant un psaume sur la kinnor, au son du tambourin, et allant au-devant d'un roi en agitant des palmes. On croit entendre leur hymne, sonore comme un collier de métal, s'égrener dans Tair léger : « Nous élevons les yeux vers les montagnes d'où nous vient notre aide... Qu'ils sont beaux, les pieds des messagers du Seigneur qui descendent de Sion I »

Depuis Montesquieu, et surtout depuis Taine, on a fait ressortir à satiété l'influence de la nature sur l'homme, sur la société et sur la civilisation, si bien qu'on a fini par y voir le facteur essentiel de l'histoire. Cette idée, qui flatte les instincts matérialistes de notre époque, s'est si bien installée dans les cerveaux qu'elle on a chassé tous ses contrepoids. Â entendre nos historiens et leurs disciples, peu s'en faut que la pensée humaine, l'art et la religion ne soient une végétation naturelle du sol, au même titre que les flores des zones diverses du globe. Les jungles du Gange auraient engendré le panthéisme hindou, comme les montagnes et les golfes de THellénie auraient modelé la mythologie grecque. Le monothéisme serait le produit du désert, et Jésus la fleur exquise de la Galilée. Il y a là l'exagération envahissante d'une vérité partielle. Le contraire est vrai tout autant et même davantage. La nature se modifie sans cesse sous la main souveraine de l'homme, sous

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le travail de la culture qu'il y apporte, sous reiïort de la pensée qui la sculpte. Les dernières forêts vierges de l'Afrique et du Nouveau Monde nous montrent seules encore la face inviolée de la terre et sa puissance dévorante. Partout ailleurs son visage porte les traits de l'Ame humaine et le sceau de TEsprit. Ni l'agriculture, ni l'indutrie, ni Tart ne donnent à la Palestine sa physionomie spéciale, et pourtant, en aucun pays, la religion n'a laissé sur le sol et dans l'âme des habitants des marques plus profondes. Cette terre a bien changé dans le cours des siècles. Où sont maintenant l'opulence du pays de Chanaan, la splendeur du royaume de Salomon et la somptuosité d'Hérode ? Les environs du lac de Tibériade et la plaine de Jéricho, qui furent des paradis terrestres, sont des steppes incultes. Depuis les temps du Christ et la destruction de Jérusalem, la Palestine est restée pauvre et sauvage, un pays de brigands et de pèlerins, de malédiction et de rédemption, préservé des vulgarités de notre monde utilitaire. Tandis que, depuis dix-huit siècles, les cœurs s'orientent vers elle de tous les points du globe, la Terre Sainte, à l'abri du temps qui change les choses, attend toujours, dans sa misère et sou recueillement, Taccom plissement des promesses du Messie. Par je ne sais quelle sympathie secrète entre l'homme et les plantes, la végétation semble avoir subi à la longue la contagion de cette tris-

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tesse et de cet accablement. (Test tine végétation humble et pastorale, attendrie et adorante. Le palmier penche sa tôte en frissonnant, l'olivier se courbe et se ramasse avec des gestes de vieillard craintif, et le figuier des paraboles, Tarbre qui porte le fruit exquis de la sagesse, tapisse les coteaux de forêts grises et grimpe tristement aux flancs rocailleux des montagnes. Mais les deux arbres caractéristiques du paysage en Terre Sainte sont la palme et ToKve. Partout les touffes gracieuses de Tun font penser à l'entrée triomphale du Messie à Jérusalem, tandis que le feuillage éploré de l'autre semble encore trempé des larmes de Gethsémanî.

Le train traverse la vallée de Sorek, où Dalila, selon le récit biblique, livra Samson à ses ennemis. Puis, il s'engage dans la sombre gorge des Réfaïm ou des Géants, célèbre par les combats de David contre les Philistins. Des pluies de pierre dans les ravines, des buissons rares sur les sommets. Et les sombres monts de Juda nous enferment d'un cercle dantesque. Insensiblement on gagne un plateau où souffle le vent aigre et froid des hauteurs. La nuit tombe; plus d'arbres, un paysage informe. Les ceps bleuâtres de la vigne, qui rampent comme des serpents sur une terre noire dans le crépuscule, indiquent seuls que nous sommes en Palestine et non dans un pays du Nord. Dans l'ombre s'alignent les maisons basses

de la léproserie protestante, institution de salutaire et haute charité. On longe une colline écrasée et laide; c'est le mont du Mauvais Conseil, et le train s'arrête à une petite gare au-dessus de la vallée d'Hinnom. De l'autre côté, une masse noire de murs et de maisons se tasse dans un enfoncement de la montagne et ferme rhorizon. C'est la silhouette de Jérusalem, pareille encore à celle des vieilles estampes. La chapelle de Saint^Sau- ^ veur, illuminée pour une fête religieuse, domine la cité sombre d'une pyramide de lumière.

On traverse à pied la vallée d'Himiom* Le faubourg moderne, qui encombre les abords de Jérusalem, est plongé dans une obscurité profonde. On atteint une poterne lugubre, gardée par des soldats turcs. Cest la porte de Jaffa, Des échoppes aux lanternes falotes, quelques BcMouin» à cheval et une file de chameaux agenouillés rappellent la Ville sainte de FOrient.

COUP d'œil sur Jérusalem

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