‹ Sanctuaires d'Orient Egypte, Grèce, Palestine: Égypte, Greec, PalestineChapitre 38 sur 46 · ÉPILOGUE DES MYSTÈRES · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE DES MYSTÈRES

Si, au matin de la dernière nuit sainte, quelques initiés plus pensifs ou plus émus que les autres

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se promenaient sur la plage déserte d'Eleusis, de quels yeux agrandis ils devaient réfléchir les claires étoiles mirées au golfe bleuissant et Faube d'argent derrière Salamine !

Le monde leur semblait plus transparent et eux-mêmes métamorphosés. Les nouvelles révélations ne peuvent se comprendre qu'avec une âme nouvelle. En captivant leurs yeux, en cha^ mant leurs oreilles, les images, les paroles et les chants avaient éveillé en eux cette âme profonde. Elle avait salué des choses inouïes comme d'immémoriales et toujours jeunes vérités» En les reconnaissant, elle s'était reconnue elle-même. Est-il plus haute certitude? Quand l'esprit raisonne, il décompose ou rajuste les fragments épars du vrai ; mais quand l'âme s'identifie avec la chose contemplée, elle se retrouve au centre de la vérité. Ce qu'Eleusis avait produit en ses initiés, c'était — par des émotions successives et une submersion finale de lumière — la cessation de la vie séparée et le sentiment de la vienne. Or la vie une, c'est la communion organique de l'âme avec l'univers, avec l'humanité, avec Dieu.

N'était-ce pas une communion nouvelle avec l'univers que cette révélation de l'intime filiation des êtres innombrables, qui descendent tous de l'Archétype et de l'Ame universelle, effigies multiples, formes évoluées, dégénérescentes ou réintégrées de l'Éternel-Masculin et de l'Étemel-Fémi-

nin? Dionysos a beau se morceler dans le monde et Perséphone y souffrir mille morts, une fois qu'ils ont pris conscience de leur origine, ils savent qu'au bout de l'odyssée cosmique ils devront se retrouver un jour au sein du Père et de la Mère infinis. La joie éleusinienne n'était plus troublée par le regard cruel des astres inaccessibles, mais aimantée de leur lumière fraternelle. Ce sentiment s'exprime dans l'inscription d'un sarcophage grec trouvé à Aix, en Provence. Ainsi parle cet inconnu du fond de son tombeau : « Les âmes des morts sont divisées en deux troupes. L'une erre vagabonde sur la surface de la terre, l'autre forme des chœurs avec les astres qui brillent aux cieux. C'est à cette dernière troupe que j'appartiens, car j'ai eu le bonheur d'avoir un dieu pour guide. »

Et n'était-ce pas une communion avec le cœur divin de Thumanité que d'avoir contemplé les prototypes de l'Homme et de la Femme réintégrés dans leur puissance et leur beauté, par la souffrance et par la lutte ? Le second Dionysos avait mêlé les gouttes pures de son sang avec les , larmes suaves de Perséphone ressusoitée. Des tor- } rents de lumière avaient jailli de leur étreinte, et les mystes devenus voyants avaient aperçu l'immense réfraction du dieu dans la légende argonautique, qui semblait la guirlande glorieuse de ses incarnations libératrices. Comme alors brillaient

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d'un feu nouveau Hercule et Jason, Persée et Prométhée! Auprès de ce magnifique brisement du dieu dans ses manifestations rayonnantes et douloureuses, Apollon, qui ordonnait seulement d'être juste, paraissait froid, dur et presque égoïste. La devise du second Dionysos était celleci : (( Au sommet de l'être et de la conscience, goûter l'ivresse de la vie dans l'holocauste de soimême ! » • Ni mutilation, ni abnégation, mais l'affirmation suprême du moi dans un fier sacrifice. C'était l'épanouissement du Héros s'offrant lui-môme comme un bouquet aux hommes, à l'univers, à Dieu — sur l'autel de la Beauté, de la Vérité et de l'Amour.

Percevoir enfin les harmonies parfaites du monde intelligible, les entendre se répercuter dans Tunivers, se briser dans la tragédie humaine, et gémir jusque dans l'enfer de l'Ame pour se libérer de nouveau, et se rejoindre, une à une, en nappes infinies, à leur source première, — n'étaitce pas pressentir la communion avec le Dieu ineffable ?

Platon a dit : « 11 y a beaucoup de gens qui portent le thyrse et le flambeau, mais il y a peu d'initiés. » Cela était vrai à Eleusis comme partout ailleurs. Aussi les représentations du temple produisaient-elles sur les spectateurs des effets divers et parfois opposés. Chacun pénétrait plus ou moins

les symboles vivants et les interprétait à sa manière. Les uns s'arrêtaient à leur beauté extérieure, d'autres en paftagaient la ferveur religieuse, un très petit nombre allaient jusqu'à Tidée pure. D'autres encore y demeuraient réfraclaires et secrètement ironiques. Mais un effet commun de l'initiation était de dévoiler les âmes aux èm^s, d'arracher aux faces humaines les masques usuels de la vie en faisant jaillir la personnalité vraie de la personnalité fausse. Sous les coups de foudre successifs du drame sacré, avec ses terreurs et ses ravissements, la nature intime des participants se découvrait méchante ou bonne, laide ou belle, hargneuse ou enthousiaste, avec son vrai visage. A cet éclair, les âmes nues se repoussaient ou s'attiraient subitement. Telles, qui avaient cru se connaître et même s'aimer, reculaient d'effroi et de colère. D'autres, qui s'ignoraient, se reconnaissaient et se joignaient avec transport. De là des pactes, des amitiés et même des amours. Amitiés pures, amours sacrés ; car ils s'ouvraient au souffle virginal de Perséphone, et le regard de la déesse avait fait surgir un instant la divine Psyché de sa gaine terrestre. D'antiques monuments funéraires en témoignent. Un parfum d'Eleusis émane encore de toutes ces mains sculptées sur des stèles de marbre et jointes pour l'éternité.

Ce fut aux mystères de Samothrace, différents

de ceux d'Eleusis par la mise en scène, mais analogues par l'esprit, que le roi Philippe de Macédoine rencontra la jeune Olympias qui devint sa femme. De leur union naquit Alexandre le Grand. Certes Alexandre ne fut pas un roi sans tache, mais il n'en fut pas moins un roi dionysiaque, grand remueur de peuples et beau semeur d'idées, dernière et puissante incarnation de la Grèce héroïque, un Achille sur le trône qui rêva d'étreindre l'Orient. Quand, pareil à un jeune Dionysos, Alexandre âgé de vingt ans partit pour la conquête d'Asie, il distribua tous ses biens à ses amis comme si le monde lui appartenait. Son compagnon d'armes Perdiccas lui demanda:

— Si tu donnes tout, que te restera-t-il?

^ — L'espérance! répondit Alexandre.

C'est quelque chose de semblable à cette espérance ailée que les grandes âmes rapportaient des mystères. Et ce n'était pas seulement une espérance pour l'autre vie, mais encore une force pour celle-ci. Pendant près de quatorze siècles, Eleusis joua dans l'histoire d'Athènes un rôle d'inspiratrice et de modératrice suprême. On n'a pas assez réfléchi sur ce fait que ses plus grands hommes furent les fervents des grandes Déesses. C'est dans leur temple que Solon puisa la sagesse de ses lois; Thémistocle, la foi de la victoire; Aristide, le génie de la justice; Périclès, l'art de gouverner les âmes; Eschyle et Sophocle, la compréhension des légendes

antiques et de leur symbolisme sublime. Pour tout dire, les représentations et les visions du sanctuaire fournirent à Phidias, à Lysippe et à Praxitèle les modèles de ces formes et de ces expressions divines qui nous ravissent et nous désespèrent.

Il est une vérité que devraient méditer non seulement nos artistes et nos poètes, mais plus encore nos philosophes et nos hommes d'État :

Lorsque, dans un peuple, Dèmètèr ne fait plus (TinitiéSy Pallas bientôt aura cessé de faire des éphèbes.

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