‹ Sanctuaires d'Orient Egypte, Grèce, Palestine: Égypte, Greec, PalestineChapitre 41 sur 46 · VISITE AU SAINT-SÉPLXGHE · texte numérisé non relu

VISITE AU SAINT-SÉPLXGHE

Après un dédale de rues, de bazars et de poternes, on descend un étroit escalier, cl Ton se trouve sur une petite place carrée ^ cernée de couvents et d'églises. Elle sert d'enlrée à la basilique du Saint-Sépulcre. Toujours cette place regorge .de monde et de costumes orientaux. Car jamais Ib culte ne chôme ici. Parmi ces groupes d'Abyssins noirs en kouflièhs bariolées, de Maronites en kaftans jaunes et d'humbles moujiks russes en haillons et en bonnets fourrés, on remarque, accroupis par terre, une foule de vendeurs d'objets de piété avec leurs étalages. Il y en a pour toutes les bourses et surtout pour les pauvres ; des croix de nacre et de petites croix de bois noir, des rosaires d'ébène et de buis odorant. Chose curieuse, parmi les vieilles dalles usées, surgissent des tronçons de colonnes coupées et non encore déracinées,

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vestiges d'anciennes églises démolies. Jérusalem a subi vingt sièges. Mais les guerres, les invasions, les incendies ont eu beau détruire les églises du Saint-Sépulcre, elle sont repoussé d'elles-mêmes de ce sol trempé de larmes comme ces arbres de Tlndoustan dont les branches tombantes se replantent dans la terre, y forment des souches nouvelles et finissent par faire une inextricable forêt.

Que ce monument recouvre ou non le vrai Calvaire et le vrai tombeau du Christ, cela importe peu. C'est ici, à coup sûr, le lieu le plus saint de la terre. Car Tévénement qu'il commémore et qui le sanctifie est celui qui a le plus changé la face du monde et l'essence de Tâme humaine.

Toute la vieille basilique, reconstruite et restaurée après l'incendie de 1805, se trouve encastrée au milieu de couvents et d'autres églises qui la cachent en Tétreignant. On n'en voit que la façade principale qui donne sur le fond de la place et forme l'extrémité du transept sud. Cette ancienne façade des Croisés, d'un brun rougeâtre, aux pierres effritées et mutilées, semble une église byzantine, à visage de forteresse. La façade crénelée n'a que deux fenêtres à colonnettes, surmontées d'archivoltes, petites comme des meurtrières. La surface des linteaux montre des bas-reliefs du xii* siècle avec un Christ à nimbe crucifère, tout le symbolisme naïf et grotesque du moyen âge, harpies, sirènes, colombes et dragons

se poursuivant dans un grand arbre. La basilique a deux portes romanes. Celle de droite est murée. Sous le porche noir de l'autre, on voit briller une quantité de lumières dans les profondeurs du sanctuaire, et d'un brouillard d'encens s'échappe un vague murmure de chants religieux.

On pénètre dans un sombre vestibule, d'où pendent des centaines de lampes allumées. Une chose extraordinaire frappe tout d'abord la vue : un large divan rouge, grand comme un lit de corps de garde, mais avec l'air d'un trône très usé de sultan légendaire. Trois soldats turcs y sont couchés. Il y en a deux qui dorment. L'autre fume indolemment son tchibouk dont les spirales se mêlent aux nuages d'encens. Ce sont les gardiens obligés du Saint-Sépulcre, qui font la police à la porte et dans l'intérieur de la basilique. Sans doute il y a quelque humiliation pour les chrétiens à se voir protégés par les émissaires du grand Turc, surtout lorsqu'on songe à ce que ce grand Turc fait ailleurs. Mais cela est fort heureux quand même. Car, sans ces gardiens d'une indiffénmce dédaigneuse, les églises chrétiennes se disputeraient ici à main armée la possession du sanctuaire. Ismaôl est un bon gardien, lorsqu'il a au-dessus de lui une autorité suffisante; et ce sera peut-être son rôle dans l'avenir.

On fait quelques pas, on regarde à droite, a gauche, et d'abord on se perd dans un fouillis do

portiques, de chapelles et d'arcades qui s'enchevêtrent et se superposent.Sombres cavernes, pleines de cierges errants, d'habits sacerdotaux, de litanies gémissantes et d'un frôlement continu d'ombres humaines enfiévrées. Dix-neuf siècles d'histoire chrétienne se coudoient ici et réclament leur place au tombeau du Christ, qui a suspendu le temps et supprimé Tespace pour tant d'âmes. Voici les dalles qui recouvrent les corps de Godefroy de Bouillon et de Baudoin ; voici la pierre de l'Onction, où l'on prétend que fut embaumé le corps de Jésus ; voici la place des trois Marie; et voici enfin, sous la haute rotonde, la chapelle du Saint-Sépulcre.

Ce premier coup d'œil est une déception. On a dans Timagination les scènes de l'Evangile et ron s'attend à voir quelque sépulcre profond taillé dans le roc. Au lieu de cela, on ne voit qu'un kiosque élancé et gigantesque, surmonté d' une sorte de couronne, et presque recouvert du haut en bas de lampes d'argent. Depuis les jours de Constantin le Grand, la dévotion a surchargé et ornementé ce lieu sans l'ombre d'un sens d'art et d'un symbolisme supérieur. On a d'abord taillé la partie du rocher qui renferme le tombeau ; en la séparant du reste, on en a fait un monolithe attenant au sol ; puis on a entouré le tout d'une chapelle de marbre à quatre faces qui se dresse maintenant au centre de la coupole, au cœur de la basilique. Cela produit un effet contraire à l'im-

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pression simple et profonde que Ton cherchait ; mais cela en donne une autre, d'une grandeur étrange, à la fois somptueuse et barbare- On se demande ce que signifie ce kiosque à colonnes torses, revêtu d'une maille de lampes corame d'une chasuble et flanqué d'énormes candélabres, aussi hauts que lui-même, avec des cierges Lapais. Le moujik ou le Cophte qui les aperçoit doit les prendre pour des flambeaux d'Apocalypse ou des hallebardes de géant. H doit se dire que ce kiosque renferme quelque chose de précieux, mais d'à jamais incompréhensible. Le pope qui veille à la petite porte de la chapelle ne laisse pénétrer les pèlerins qu'un à un, A rinhirieur c'est un éblouissement d'icone^^ d'or et de lampes allumées. Les fidèles s'agenouillent devajit le marbre blanc d'une pierre tombale creusée par les attouchements et les baisers. Mais rien qui rappelle la majesté de ce tombeau, ni les scènes mystiques qui l'illuminent encore d'une blancheur immortelle pour des milliers d'êtres épars sur ce globe. On ressort par la porte opposée, et l'on est frappé des dévotions ardentes qui se multiplient autour du lieu saint par excellence. D'un côté des hommes debout et comme hypnotisés, plus loin des pèlerins à genoux, plus loin encore des pauvresses prosternées de tout leur long à terre et qui n'osent approeljer. Pendant que les moines latins chantent Toffice à Vxm des

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bouts du Saint-Sépulcre, les prêtres grecs attendent impatients de Tautre côté, au seuil de leur basi^ lique, pour les remplacer. Des dix chapelles rayonnantes, qui forment un demi-cercle autour du roi des tombeaux, chacune appartient à une autre église. Partout on chante, on murmure, ou psalmodie et cela forme une cacophonie singulière. Dans celle des Abyssins, un évêque en cagoule noire officie devant une foule accroupie, qui mar^ motte des prières. Cela rappelle vaguement quelque scène lugubre du Saint-Office.

En somme, le Saint-Sépulcre, avec sa basilique, me semble une châsse gigantesque, où la piété séculaire des peuples chrétiens a enfermé le tombeau merveilleux et le cache à force de s'y presser dans son zèle étroit et fanatique. C'est une piété enfantine, mais aveugle, ardente, mais égoïste, où chacun ne cherche que son propre salut, mais non pas celui de toute l'humanité, ne comprenant rien à son voisin et à son frère, s'en inquiétant peu^ le détestant même parce qu'il porte un autre habit et que sa foi a une autre formule, le jalousant parce qu'il possède un plus grand morceau du sanctuaire.

De même qu'au Haram-ech-chérif apparaît la division profonde entre Israël, le Christianisme et rislam, de même au Saint-Sépulcre apparaissent les dissensions intestines de la chrétienté. Et cependant la pierre sacrée du temple de Jérusa^ lem contient la pensée unitaire comme le Saint-

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Sépulcre contient l'Ame rayonnante qui doivent embrasser rhumanité entière. Mais ni cette pensée , ni cette âme n'ont encore jailli dan^ leur universalité lumineuse.

Le Saint-Sépulcre est une Babel des cultes chrétiens, ce n'est pas encore leur Jérusalem.

La religion qui règne ici, et qui représente la moyenne des sacerdoces humains, est une religion qui a remplacé le sens de la résurrection et de la vie, qui fut la force du christianisme primitif, par le culte de l'expiation et delà mort. Une civilisation qui mettrait vraiment en œuvre, dans toutes les directions, cette parole du Christ : « En vérité, je vous le dis, vous n'entrerez pas au royaume du ciel, si vous ne naissez deux fois, » une telle civilisation aurait une philosophie, une morale, une sociologie, un art et un culte qui n'existent pas jusqu'à présent. Or, non seulement cette parole n'est pas encore exécutée, mais elle est à peine comprise lointainement. Et il en est ainsi d'une foule de paroles du divin maître. Elles sont pareilles à ces gouttes de rosée qui flamboient comme si elles contenaient tout le soleil et ne sont pourtant que des gouttes tremblantes, suspendues aux herbes du chemin.

La sensation d'étouffement que donne le Saint- Sépulcre se renforce encore à Tétage supérieTir, dans la chapelle du crucifiement, où un cluit^t d'argent reluit entre les deux larrons, et où Ton

montre sous un retable de Tautel le prétendu trou delà croix. Aucune image n'évoque la majesté terrible de la scène qui a été le grand levier du christianisme.

Descendons plutôi à la chapelle de Sainte-Hélène. Ce souterrain est le lieu le plus imposant de toute la basilique. Les larges degrés se creusent sous le pied. On croit plonger par un soupirail ténébreux dans un cachot profond aux oubliettes formidables. Au bout de trente marches, on se trouve dans une crypte, en partie taillée dans le roc. Il y fait presque nuit. Pourtant on aperçoit distinctement, aux rayons des fenêtres en meurtrières, les quatre colonnes trapues, à chapiteaux byzantins, qui soutiennent la voûte surbaissée. Dans ces ténèbres pendent d'immémoriales lampes massives de métal, aux lumignons tremblottants, et des œufs d'autruche, hommages bizarres d'enfants oubliés du déserf. Sous l'humidité et le salpêtre qui suintent des murs, on voit transparaître de vagues figures de saints et de saintes nimbées. C'est là, dit-on que l'impératrice Hélène avait coutume de passer des journées en prière et en méditation sur le mystère de la croix. Souffrir, aimer, prier en espérant, voilà bien ce que le christianisme apprit à la vieille humanité païenne, à la jeune humanité barbare.

Mais quels sont ces fantômes à genoux sur les marches de l'escalier, que je n'avais pas vus en

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descendant et qui restent là les maintes jointes dans les reculs et les soupiraux borgnes des murs? Ombres ou statues? Cœurs de chair ou de pierre ? Elles ne disent rien, ces figures immobiles. Elles n'ouvrent pas la bouche, elles ne tendent pas la main. Ce sont ceux qui n'espèrent plus, mais qui prient encore par habitude ; mendiants couverts d'ulcères, paralytiques, estropiua ou misérables abreuvés de tant de malheurs qu'ils n'osent plus se montrer au grand jour et n'aiment à converser qu'avec la pénombre souterraine.

Un lieu pareil est bien fait pour nous découvrir cette puissance particulière du christianisme qui a su descendre, plus qu'aucune autre religion, dans les abîmes de la Douleur et de la Mort, et trouver au fond de leurs amertumes la douceur des immortelles espérances. Peu à peu Vœ'û s'habitue à ces ténèbres et y distingue des objets que d'abord il n'avait pas vus. Au fond du souterrain, j'aperçois un trou noir qui conduit à une crypte plus profonde encore, à la chapelle dite de rinvention de la Croix, Devant ce trou noir, un vieillard agenouillé, replié sur lui-mûme et la tête courbée, prie. Que vient chercher ici cette incarnation de la misère humaine dans la caverne de la souffrance, derrière laquelle s'cntr'ouvre rinnomable épouvantcment de la mort, plus profond encore que les tortures de la vie ? Qu'est-ce qui se passe dans cette ruine d'homme, dans cette

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cervelle délabrée, dans ce cœur de vieillard qui De bat presque plus ? Qui le pourrait dire et qui saurait te consoler?... Le Christ... mais le Christ n'est plus là ! 11 n'a fait que passer sur la terre. Ce vieillard a cessé d'aller aux offices et de s'incliner devant les châsses inutiles. Le jeu sonore des cloches ne vient plus à ses oreilles que comme un faible tintement, le chant de la basilique n^est plus ici qu'un bourdonnement monotone, le monde qui s'agite là-haut une vaine fantasmagorie. Ce vaincu de la vie est muré dans sa solitude, devant l'autre crypte, pliis noireet plus profonde... Pourtant il prie encore !...

Alors, du haut soupirail, un rais blafard du jour lointain, un rayon bleu tomba sur le vieillard en haillons, 11 releva la tête, ses lèvres s'agitèrent, un vague sourire illumina sa face hébétée. Elle exprimait une résignation sublime. Il me sembla que le vieillard abandonné pardonnait à tous les riches, à tous les heureux de la terre et qu'il entrait.,, dans lunité mystérieuse de toutes les âmes. Avait^il compris, lui aussi, la parole du Christ, après le suprême silence et le suprême désespoir: c( Tout est accompli » ?

LA MOSQUÉE d'oMAR. — LE TEMPLE DE JÉRUSAIEM

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