ET SON HISTOIRE
Ce matin le cawas du consul de France, que j'avais commandé la veille, s'est présonto au couvent des Franciscains avec deux soljats turcs pour me conduire à la mosquée d'Onmr. Le cawas est un superbe janissaire, sorte d'Hercule turc à large face, avec un sourire protectour Ann^ ses yeux de Tartare discipliné. Servant d'intermédiaires entre musulmans et chrétiens, les cawas des consuls représentent ici des personnages de marque. Ils se montrent fiers du pouvoir qu'ils exercent, du respect dont ils jouissent ; ce sont les maîtres de céans. Celui-ci a échangé quelques mots arabes avec le Père Philippe, le vénérable économe de Casa Nova. Sous le petit porrhe du couvent, ils avaient l'air de deux per&nonages peints par Sodoma ou par Becafumi. Le moine italien très fin et très aimable m'a congédié d'un sourire in-
dulgent de ses lèvres épaisses sous la broussaillc grise de sa barbe apostolique. Ce sourire disait : « Je n'irais pas, moi, faire ma prière du matin dans une mosquée ! » La face triomphante du Tartare proclamait au contraire ceci : « Allah nous envoie des infidèles pour nous fournir de beaux bakchichs. Moines et mécréants, vous êtes nos serviteurs. Gloire à Âliah ! »
Nous descendons par les rues étroites vers le quartier musulman. Sous la voûte d'un bazar ténébreux, je me croisai avec un vieux rabbin à face délabrée. La vue du janissaire lui fit comprendre que j'allais à la mosquée d'Omar, c'est-àdire à l'emplacement du temple de Salomon. Il me jeta un regard haineux d'envie et de réprobation qui signifiait : « Toi, fils de ceux qui ont détruit le temple de Jéhovah, tu vas voir le lieu saint, tandis que moi, l'enfant d'Israël, je n'ai que le droit de pleurer sur le mur de David. » Nous passâmes près de la tour Antonia, maussade construction romaine émergeant d'un fatras de maisons et changée en caserne turque, oîi Ton prétend que Pilate jugea le Christ. Au moment oîi nous allions pénétrer dans le Haram, au bout de la rue sombre, par la porte grillée, un enfant mograbin m'envoya une malédiction avec le geste de lancer une pierre. Les musulmans considèrent ce lieu comme le plus saint de leurs sanctuaires après la Mecque, et leurs fanatiques en veulent
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toujours à rinfidèle qui le profane de sa présence.
Que de jalousies, que de passions, que de haines autour du sanctuaire de Jéhovah I Pourquoi les âmes enténébrées se déchirent-elles au seuil du temple de TÉternel oti elles devraient se retrouver toutes ? Mais ces passions mêmes, fomentées par trois mille ans de luttes religieuses non encore apaisées, prouvent l'attraction mystique du lien que les musulmans ont justement nommé Haram* ech-chérif^ Tenceinte sacrée. Sacrée, elle Test également pour les trois grandes religions qui ont fait la récente histoire. C'est ici le sanctuaire d'Israël, dont la chrétienté et l'Islam sont les deux rameaux. Et si les vieilles prophéties doivent s'accomplir, cette enceinte sera aussi le lieu de leur réconciliation et portera dans un jour lointain les symboles anciens et nouveaux de la religion universelle.
Nous débouchons par la porte lugubre, oii veillent les sentinelles turques, sur la vaste esplanade qui forme le coin sud-est de Jérusalem. Ce rectangle a 500 mètres de long et 300 de large ; il dessine exactement le péribole de l'ancien temple d'Hérode, Un désert blanc, où les marguerites, les primevères et les graminées poussent entre les vieilles dalles. Le saint parvis est devenu une prairie mélancolique. Çà et là, des mirhabs de marbre, des tronçons de colonnades, des arcs de \riomphe mutilés et des chapelles musulmanes,
gracieuses rotondes entourées de colonnes légères. Plus loin, la vasque d'une fontaine, et des cyprès séculaires. Leurs troncs gris ont Tair de cadavres, mais leur funèbre verdure toujours opulente abrite des centaines de colombes, comme ces vieilles religions qui ne veulent pas mourir et servent encore d'abri à des milliers d'âmes. Au milieu de cette grande place, sur une terrasse exhaussée où Ton accède par de larges escaliers^ se dresse, en reine solitaire, la svelte mosquée d'Omar, de forme octogonale, avec sa ceinture de fenêtres en ogive, son tambour d'azur miroitant, et sa coupole sombre, surmontée d'un croissant d'or. A mesure que le regard se fixe sur l'élégante merveille, qui semble un palais d'Aladin évoqué par magie du sein des ruines, la morne tristesse qu'inspire d'abord le Haram-ech-chérif fait place à une sérénité majestueuse.
L'œil fait le tour de l'immense place, et le contraste entre la belle mosquée et la désolation ambiante s'aiguise à l'aspect inculte et barbare do son enceinte. Au levant et au sud, le haut mur de la ville ferme la cour de sa ligne noirâtre à créneaux aigus. De l'autre côté, ce mur donne à pic sur les vallées de Josaphat et d'Hinnom. Au couchant et au nord s'étalent deux rangées interminables de maisons sordides, délabrées, sans portes, avec des trous grillés pour fenêtres. Anciennes demeures de Croisés ou de Sarrasins, elles s'en-
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tassent pêle-mêle sui* la vieille enceinte de Salomon et le prétoire romain dont on aperçoit les grosses assises, et ne forment plus avec ces débris qu'un enchevêtrement sinistre de repaires humains. On croit voir les bouges d'une soldatesque fantastique, une sorte de caserne des nations, où seraient parqués les misérables et les soudards de tous les siècles. Et voici déjà plus de mille ans qu'ils regardent, à travers les barreaux de fer de leur prison, la merveilleuse mosquée, le temple d'Allah qui scintille au soleil en reflets d'émeraude et de turquoise. De temps à autre, ils s'interrompent dans leurs jeux et leurs rixes pour la couver avec des yeux injectés de larmes et de sang ! — Mais la cour est fermée et le temple inaccessible.
Sunt lacrymds rerum. Il y a dans tout ceci une logique profonde de l'histoire, une image frappante de l'état présent de l'humanité, et peut-être un sens secret de l'avenir. Ce sol a fumé de prières et de malédictions, retenti d'hymnes saints et de cris de mort. Rois et peuples se le sont disputé, croyant que sa possession leur donnerait l'empire du monde et l'entrée du ciel. Un voyageur contemporain, qui a promené son âme de sensitive et de sceptique désespéré par tout le globe, Pierre Loti, a nommé poétiquement le Haram-ech-chérif « le cœur silencieux de Jérusalem » . Mais c'est un cœur qui tremble encore de haine et d'amour. Ici, les pierres suent
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des pensées éternelles. Quels que soient les passions et les crimes qui ont sévi dans ces murs, ils sont l'œuvre d'un prodigieux effort, du plus spiritualiste, du plus audacieux et du plus vaste qui fut jamais ; car il eut pour but l'unité humaine dominée par l'unité divine.
Vraiment, quand on réfléchit à la grandeur des événements qui se sont passés ici, à l'idée que représente devant le monde ce sanctuaire, où les initiés de l'Egypte et de la Chaldée se rencontrèrent avec les prophètes d'Israël, quand on songe que ce temple a tenu réellement, pour le passé, comme il tient idéalement, pour l'avenir, la balance entre l'Orient et l'Occident, le sceptre des rois de justice et la tiare des pontifes de l'Esprit; — lorsqu'on jette d'autre part un coup d'œil sur l'état de l'humanité présente, lorsqu'on observe le marasme de l'Orient et la barbarie scientifique de l'Occident, les divisions de la chrétienté, le matérialisme radical de ses guides intellectuels, l'agnosticisme profond de ses prêtres, l'indifférence sceptique de ses prétendus sages et l'empirisme anarchique de ses gouvernements, — alors on est reconnaissant aux fils d'Ismaël et aux disciples de Mahomet qui veillent sur ce lieu comme sur une réserve sacrée et ne permettent pas qu'on y touche. Avec leur étroitesse et leur rivalité, les Eglises grecque et romaine construiraient ici des basiliques pleines d'oripeaux et de petites chapelles
dé voles. L'Islam seul pouvait conserver à ce lieu sa solitude farouche et son caractère d*Absolu, qui est à la fois une protestation, un témoignage et une promesse.
Accompagné du janissaire, je suis monté sur la terrasse aux escaliers en pente douce, et j'ai fait le tour de la fière mosquée octogonale. En approchant, on admire les tons discrets et riches de son revêtement de faïences qui dessinent sur son turban de savantes mosaïques. Des quatre côtés de la terrasse, le regard embrasse toute Fétendue du Haram. Déjà Timan, vêtu de noir et de blanc, nous attend sous le grand porche pour nous montrer Tintérieur du temple, plus nurrvei lieux encore, dit-on, que sa robe chatoyante. Mais, avaat d'y pénétrer, je m'arrête et je redescende les escaliers, pour m'asseoir sur un banc de marbre non loin de la mosquée El-Aksa, celle qui sert au culte, la mosquée d'Omar n'étant qu'un monument coramémoratif. Mes yeux sont fascinés par les dalles blanches, émaillées de fleurs, de la grande place qui reluit au soleil de mars. Ils ne peuvent s'en détacher. Car la magie des souvenirs anciens émane de ces pierres, elle flotte dans cet air silencieux — et voici que les grandes scènes de Ttustoire, qui se déroulèrent ici, surgissent devant moi en visions rapides.
Longtemps avant Moïse, quand les Ibrim ou
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Hébreux n'étaient encore que des tribus éparses dans les steppes d'Asie, à l'époque des patriarches nomades et monothéistes du désert, que la Bible désigne sous le nom d'Abraham, le mont Moriah oti nous sommes était déjà un lieu saint, « un haut lieu » consacré au Dieu suprême. Mais il n'y avait alors ni terrasse, ni ville, ni temple. Une montagne nue émerge de ravines sauvages ; un plateau ro cheux la couronne ; cette hauteur est protégée par un cercle de pierres frustes pareilles à nos kromleks celtiques. Dans l'enceinte sacrée, des tentes, des troupeaux, une tribu campée, Sur la partie la plus haute du rocher formant une aire, un patriarche debout ofifre le sacrifice du feu avec les prémices de l'année, sarments de vigne et froment, à Elobim ou El-Hélion. C'est Melchisédec, premier roi de Jérusalem, un roi de justice auquel Abraham rend hommage, comme à un supérieur, avec lequel il communie sous les espèces du pain et du vin, et dont il reçoit la bénédiction. Témoins ces deux versets de la Bible: «Melchisédec, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin et il était sacrificateur du Dieu fort souverain. — Et il bénit Abraham en disant: Béni soit Abraham parle Dieu fort souverain, possesseur des cieux et de la terre. » (Genèse, XIV, 18 et 19.) C'est sur ce roc du mont Moriah que Salomon bâtit son temple et que s'élève aujourd'hui la mosquée d'Omar, qui s'appelle en arabe Qoubbet-eS'Sakrah^ ou la coupole de la pierre. Des
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traditions mystiques, d'antiques prophéties so laU tachent à cette pierre symbolique. Selon les ralibins du Talmud, elle est marquée du Nom inellîibb. Elle est pour eux la pierre fondamentale cL lo centre du monde : Eben Schatiyah, Même vchit^ation, mêmes prophéties chez les musulmans, ainsi que le rapporte Thistorien arabe Djel-al-ed Dia : « Tu es mon trône, dit le Dieu de Flslam à St*krah, tu es près de moi, tu es le fondement sur lequel j'ai élevé les cieux et sous lequel j'ai étendti lu terre... Sur toi se rassembleront tous les i^nf^inls des hommes, de toi ils surgiront de la morL *>
Des siècles ont passé depuis le temps dos patriarches. Le mont Moriah est devenu uno sorte de citadelle qui se dresse au milieu d une ville, La plate-forme porte un naos assez semblable par sa structure générale aux temples égyptiens. Un magnifique toit de cèdre à corniche d'or recouvra ce tabernacle de porphyre. Avec son poinloiir carré de portiques et de remparts, la forienisse sacrée élève son temple splendide comme mm offrande à TÉternel. La ville imposante, citiununée elle-même parla citadelle de David, s\'*(iit,^e u l'ouest. Un peuple immense se presse dans le*^ mes et suit un cortège royal qui monte vers le tenipio. Sur les terrasses des maisons, les filles d'IsriLël chantent des psaumes en agitant des palmes. l'Iles saluent le roi Salomon suivi des officiers de sa maison et des députés d'Israël. Quand l'arche
apparaît sur le parvis, les trompettes retentissent. Entre les deux colonnes d'airain, à l'entrée du tabernacle, le grand prêtre, vêtu de Téphod violet et cramoisi avec le pectoral, où reluisent les douze pierres précieuses qui rappellent les douze tribus d'Israël et les douze Elohim, puissances do lavèh, reçoit le cortège. L'arche d'or est déposée par les lévites dans le Saint du temple, entre le chandelier à sept branches et l'autel des parfums. Ensuite, le grand prêtre la porte lui-même derrière le voile en lin retors d'hyacinthe et de pourpre, dans le Saint des saints (car lui seul a le droit d'y pénétrer) et la dépose, sous les ailes géantes de deux sphinx colossaux, appelés Kéroubim, sculptés en bois d'olivier et entièrement recouverts de lames d'or.
Alors le roi Salomon, après la dédicace du temple, se tourne vers le peuple et invoque le Dieu d'Israël dans une longue prière qu'il termine par ces mots : « Exauce l'étranger qui t'invoquera ici, afin que tous les peuples de la terre connaissent ton nom. »
Que signifient, dans l'histoire universelle, ce peuple, ce temple et celte arche ?
Dans la chapelle centrale du sanctuaire d'Abydos, en haute Egypte, construit par Séti 1^', père du Grand Ramsès, et consacré à Osiris un siècle environ avant Moïse, on voit sur le stuc de la muraille une barque peinte. Elle porte une arche
haute, pareille à un petit temple, surmontée du soleil ailé de la vie éternelle. Des lotus en boutons ou en fleurs.se dressent ou se penchent sui les bords de la nef. Isis, TAme du Monde, la Lumière intelligente et intelligible, tient le gouvernail; son fils Horus, le Verbe vivant, veille à la proue. C'est la barque des âmes, conduite par les dieux, et flottant sur les eaux célestes de la Voie lactée. Pour les prêtres égyptiens et leurs initiés, l'Arche symbolisait la cité divine, Héliopolis, la planète spirituelle éclairée par le soleil divin, oîi les âmes glorifiées aboutissent après leur voyage cosmogonique. Guidée par les dieux, qui sont les rayons d'Osiris, elle contient les principes souverains, les Idées Mères, les Lois éternelles qui gouvernent les mondes et leurs humanités et par suite les races, les nations et les cités humaines. Treize siècles plus tard, le Voyant de Pathmos appellera cette cité divine: la Jérusalem céleste. Voilà pourquoi Osiris dit dans le Livre des Morts (chap. I, livre IX): « Je suis le grand Principe de rOEuvre qui repose en TArche sacrée, sur le support. » Voilà pourquoi aussi il y avait dans la cella de chaque temple égyptien une arche en bois de palmier, contenant les livres sacrés d'Hermès sur les sciences humaines et divines, tenues secrètes pour le vulgaire. Dans les grandes cérémonies, cette arche était portée en pompe autour du temple. Les prêtres du degré supérieur et les
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Pharaons savaient tout cela et gouvemaîent eii conséquence lorsqu'ils se montraient dignes de leur initiation, laissant le peuple grossier adorer des idoles de pierre, des crocodiles sacrés et le bœuf Apis.
L'Arche des principes vivait cachée dans le temple et n'était comprise que d'un petit nombre.
Voici que Moïse, un initié des temples égyptiens, avait eu l'idée de ramasser dans le pays de Goschen un groupe de tribus hébraïques, rudes mais honnêtes, empreintes des nobles et indépendantes traditions des patriarches. Il a résolu de faire de ces Ibrim au couroide, que les Pharaons traitaient en esclaves, le peuple d'Israël, c'est-àdire le représentant, pour toute la terre, du Dieu unique, de oe même Osiris intangible et sans forme que les initiés d'Egypte adoraient dans le secret des temples. A cela le poussent quarante ans d'études, de méditations et de discipline, le spectacle de ridolâtrie universelle et une vocation spéciale. Un Elohim, un rayon d'EIoha lui a parlé sous forme d'un Ange de feu dans le buisson ardent du Sinaï — et lui a imposé sa mission terrible. Quand il a mené son peuple au désert, il a fait construire une arche portative protégée par une tente mobile appelée Tabernacle. Deux sphinx en or, appelés Kéroubim, assis sur son couvercle, se regardent et lui foi^t un toit de leurs ailes étendues.
Elle renferme les Tables de la Loi et le livre des principes cosmogoniques, les dix premiers chapitres de la Genèse^ écrits eu hiéroglyphes, dans la langue sacrée des temples, livre qui sera traduit plus tard eu hébreu et en caractères chaidaïques par Esdras et les docteurs de la première synagogue, lesquels de ses trois sens n'en comprendront plus que deux à peine ou un seul *, Cette arche portative, placée dans le Tabernacle mobile, est celle d'Osiris, animée des mêmes principes, mais transformée par le génie de Moïse et adaptée à son but nouveau. Voilà Tathanor du Dieu vivant, le signe de sa présence au milieu de ce peuple nomade. Mais Tarche ne serait rien si Moïse n'avait constitué autour d'elle un temple vivant, fait d'intelligences, d'ftmes et de volontés humaines.
Or, parmi le conseil des Anciens, qui gouverne la tribu d'après la vieille tradition hébraïque, il a choisi un conseil de soixante-dix initiés auxquels il confiera la tradition orale sans laquelle les mystères du livre demeurent incompréhensibles. (Nombres, XI, 16, 17 et 25.) Ce conseil est destiné à servir d'intermédiaire et de modérateur entre les Anciens et la caste des prêtres qui officient dans le tabernacle et détiennent l'arche. Ils sont l'ori-
ï Pour Tinterprétation ésotérique des dix premiers chapitres de la Genèse^ yoir le livre admirable et trop peu connu de Fabre d'01ivet,la Bible hébrdique restituée. Paris, 1821.
gine des écoles de prophètes, qui dureront huit siècles, à travers l'époque des Juges et des Rois jusqu'au temps du Christ. Ce que Moïse a constitué n'est donc pas une tyrannie sacerdotale, mais un gouvernement à trois pouvoirs, où le conseil des Anciens et l'autorité des prêtres sont équilibrés et dirigés par un conseil d'initiés et de prophètes *. Voilà le temple vivant, le temple en marche à la conquête de l'humanité et dont l'Arche n'est que le symbole. Ce temple de chair, d'âme et d'esprit, Moïse le pétrit d'une volonté de fer en promenant pendant quarante ans ses Ibrim rebelles dans le désert.
Rien ne l'arrête, rien ne l'efifraye, ni l'anarchie qui lève ses mille têtes de vipères, ni la foudre qui l'enveloppe dans le tabernacle. Car le feu divin d'un but universel le possède et le rend invulnérable.
La critique moderne a traité de légendaire l'œuvre entière et le personnage de Moïse. Parce que son legs écrit a subi, comme la plupart des traditions religieuses, une série de rédactions et de déformations postérieures, parce que son legs oral et son œuvre sociale ne furent qu'imparfaitement transmis, elle est allée jusqu'à nier l'exis-
1 Pour rhistoire et la constitution d'Israël, voir le très suggestif ouvrage d'un disciple original de Fabre d'Olivet, M. Saint- Yves d'Alveydre, sur lei Mission des Juifs. On en peut discuter certaines parties, mais il est plein de vues neuves, hardies et profondes.
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tence du fondateur d'Israël, — comme si une idée pouvait s'incarner dans un peuple sans un initiateur qui la lui inculque, comme si une nation pouvait naître sans un chef qui la façonne, comme si un vase pouvait s'arrondir et se creuser sans une main qui en moule l'argile. La constitution du peuple juif sans Moïse serait en vérité un miracle encore plus étonnant et plus inexplicable que les foudres du Sinaï, que la colonne de feu sur le tabernacle d'assignation, et que les millions de saints apparus aux soixante-dix dans la lumière de Jéhovah.
Conséquence de l'œuvre de Moïse, à quatre siècles de distance, la consécration du temple de Salomon sur le mont Moriah, à Jérusalem, marque donc le point culminant de l'histoire d'Israël, mais elle précède aussi la décadence de la nation et de ses guides. C'est une puissante réalisation visible et matérielle ; elle luira comme un phare glorieuTs dans l'imagination des peuples et dans le chaos des siècles anarchiques. Mais c'est aussi un rétrécissement de ridée. Le tabernacle de Moïse est devenu un temple de pierre, de cèdre et d'or. L'arche repose toujours au Saint des saints, mais elle ne contient plus que le décalogue. Le livre mystérieux, le livre des principes^ la Genèse^ gardé par les prophètes, ne sera plus compris bientôt que d'un petit nombre. La royauté souveraine, succédant aux Juges, a déjà faussé le principe du
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gouvernement moïsiaque. Les écoles des prophètes qui la représentent encore auront grand*peine à combattre l'idolâtrie populaire, l'anarchie des Anciens et la tyrannie des rois. Le schisme qui va déchirer en deux Juda et Israël est proche. L'idée universelle de Moïse se voile, l'idée étroite et nationale prend le dessus. Le taureau d'Assyrie guette le moment où il pourra fouler sous ses pieds les deux Kéroubim de l'Arche d'or. Bientôt Sennakérib assiégera Jérusalem et pillera le temple ; Nabuchodonosor les détruira de fond en comble, et,par une cruauté inouïe dans toute l'histoire, transportera les douze tribus sur les rives de l'Euphrate. Bien que l'âme juive grandisse en cet exil et fasse éclore les œuvres immortelles des prophètes littéraires, bien qu'avec la permission de Cyrus Zorobabel relève le temple, l'existence nationale d^lsraël et sa mission salvatrice dans l'histoire semble à jamais compromise. Déjà le peuple de Dieu est tombé sous la domination des successeurs d'Alexandre. Les Pharisiens qui regardent en arrière rêvent d'une restauration du royaume de David et de Salomon, tandis que les derniers prophètes annoncent le Messie de justice et de douleur que Moïse mourant avait prédit du haut du mont Nébo, en face de la terre de Chanaan, huit siècles avant sa venue.
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Encore une fois, le mont Morîah a changé d'aspect. Ce n'est plus le temple de Salomon, maïs le temple d'Hérode, plus vaste, plus somptueux et si imposant qu'il éblouit tous les païens. Geint de cours magnifiques, de quatre portiques à double rang de colonnes, posé sur des terrasses en étages, qui semblent continuer l'architecture de la montagne, ses quatre flancs reluisent d'un revêtement de marbre. Ses tourelles et son toit d'or flamboient sur la ruche bourdonnante de Jérusalem et sur la vallée de Josaphat, peuplée de tombeaux de rois et de prophètes. On dirait l'Arche d'or de Moïse agrandie et colossale. Et pourtant — cette splendeur n'est plus qu'un repaire de fanatisme et de superstition, un témoignage de servitude. Le mugissement des bètes immolées qui dure du matin au soir, l'acre fumée des chairs brûlées, le dur visage des docteurs de la Loi, la face inquiète et soupçonneuse des riches Pharisiens disent assez ce qu'est devenue cette religion. Non seulement la Judée est devenue une province romaine, gouvernée par le trembleur cruel, Hérode, qui massacre toute sa famille par peur, véritable sultan rouge de son temps ; mais encore le peuple a perdu toute conscience de sa mission en la personne de ses autorités religieuses. Aussi le vautour du césarisme romain commence-t-il à déchiqueter la nation. Il est là, tout près, installé dans la tour Antonia, guettant sa proie.
Dans la cour du temple, on voyait apparaître quelquefois un personnage étrange et qui ne ressemblait à personne. 11 venait du mont des Oliviers, traversait le ravin du Cédron et gravissait la rampe abrupte jusqu'à la porte Dorée. Par cette poterne profonde, pratiquée dans l'épaisseur du mur de Jérusalem, on le voyait déboucher dans Tenceinte sacrée, à côté du portique de Salomon. Un petit cortège l'accompagnait. Il n'avait pas d'autre signe distinctif que la robe blanche des Esséniens et la longue chevelure « sur laquelle le fer n'avait point passé », la chevelure de ceux voués dès leur enfance au Seigneur et appelés Nazirs. Un grand front bombé par la méditation; une longue figure ascétique d'une douceur infinie ; des yeux immenses, des yeux de Voyant, extatiques et perçants. Remplis d'une lumière d'or, la lumière d'un autre monde, ces yeux traversaient aussi les hommes de part en part. Quand ils vous enveloppaient d'amour, on ne pouvait plus s'en détacher; quand ils fulguraient d'indignation, on ne pouvait pas les soutenir ; mais ceux qui avaient vu une larme de pitié tomber de leurs orbes rayonnants étaient consolés pour toujours par une larme de ces yeux-là... Aussi, comme ses disciples l'écoutaient! 11 y avait dans son cortège un groupe de pauvres gens timides qui le suivaient de loin avec des attitudes humbles et passionnées. C'étaient les malades qu'il avait guéris
par rimposition des mains ou le simple attouchement. Ceux-là croyaient en lui plus encore que ses disciples et ne le perdaient pas de vue.
Après avoir prêché l'Évangile du royaume de Dieu en Galilée, cet homme était venu dans ce temple dire son divin message à tous les enfants d'Israël, aux docteurs de la Loi, aux scribes et aux Pharisiens. C'est en se promenant sous ces portiques et dans cette cour qu'il avait enseigné ses paraboles, choisissant ses exemples dans les faits qui se passaient sous ses yeux. C'est là qu'il avait glorifié le denier de la veuve, pardonné à la femme adultère et chassé les marchands du temple. Il n'avait que peu de fidèles et beaucoup d'ennemis. Les Pharisiens le nommaient <t le Galiléen », le peuple l'appelait « le Messie »^ luimême s'intitulait « le Fils de l'Homme »ï, ses disciples lui donnaient le titre de « Fils de Dieu j>.
Que signifiait ce titre? D'où venaient à Jésus de Nazareth sa mission et sa puissance ?
Il ne l'avait dit à personne. La genèse de sa pensée demeurait profondément ensevelie en luinoiême. Son enseignement et ses actes, telle était la révélation qu'il offrait au monde. Sa révélation à lui était le mystère de son âme à jamais scellée. Mais ce mystère rayonnait dans toute sa personne et dans toute sa vie.
Depuis son enfance, il vivait à la fois dans ce monde et dans un autre. Des visions sublimes le
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hantaient, des routes inconnues aux mortels s'ouvraient dans l'infini. Un jour de son adolescence, pendant une extase, dans les montagnes bleues de la Galilée, parmi les lis blancs au cœur noir qui poussent dans les herbes plus hautes que l'homme, il avait vu venir à lui, du fond des temps et des espaces insondables, une merveilleuse étoile. En s'approchant et en grandissant, l'étoile était devenue un soleil immense. A son centre trônait une figure humaine, fulgurante et colossale. Elle avait la majesté du Roi des rois avec la douceur de là Femme éternelle, si bien qu'elle était Homme au dehors et Femme au dedans. Les rayons de ce soleil incandescent étaient des millions d'êtres angéliques qui se projetaient dans les espaces pour venir se replonger dans son cercle de feu.
C'était la vision connue des plus rares prophètes sous le nom d'Adonaï, la vision du Seigneur, par laquelle les puissances invisibles traduisent et manifestent au voyant l'Inexprimable, la Force originaire sans forme et sans nom, TÉternel-Masculin uni à l'Éternel-Féminin, image du Verbe créateur de toutes les âmes et de tous les hommes, dans tous les mondes et dans tous les temps.
La vision s'approcha de plus près, et ce fut un ouragan de lumière pareil à un coup de foudre. Un instant l'adolescent se sentit résorbé par le regât'd d'Adonaï. Alors, uni à lui dans un bonheur ineffable, il perdit toute conscience terrestre*
Quand 11 se réveilla, il était redevenu le Fils de THomme dans la chair et le sang, sur la terre perverse qu'il devait sauver. Dans son ravissement, il lui sembla que le soleil d*Adonaï rentrait dans l'Insondable, comme il était venu, par une fuite insensible, et s'y noyait comme une petite étoile. Mais quelque chose lui disait que ce soleil était sa patrie et qu'il avait bu de cette lumière avant de naître parmi les hommes.
Deux ou trois fois en sa vie, pendant sa retraite de dix ans chez les Esséniens, à Engaddi, au-dessus de la mer Morte, dans l'affreux désert des monts de Judée, la vision fulgurante était revenue. Et, chaque fois, il en était sorti trempé de forces surhumaines. Comment eût-il parlé h qui que ce soit de ce mystère ineffable? Qui l'eût compris? Qui l'eût écouté sans le traiter de blasphémateur? Oh ! ce soleil intérieur et transcendant était pour lui le cœur du monde, la réalité suprême, plus vraie, plus réelle que toutes ces montagnes et ces villes. Il était son soleil d'Ammon-Râ, son arche d'or, son temple vivant. Que lui disaient après cela les temples de marbre et la fumée des encensoirs? C'est vers une telle félicité qu'il eût voulu mener ^, tous les hommes par l'immense foi et l'immense amour qu'elle lui avait infusé. Il rêvait de faire de tous les hommes un temple vivant et fraternel. Voilà pourquoi, lorsqu'il disait : « Mon Père qui est aux cieuXt » son œil se dilatait, les hommes
levaient la tête et les femmes baissaient leurs paupières palpitantes. Mais il savait aussi qu'il fallait une action inouïe pour en faire passer quelques rayons dans Tâme déprimée d'Israël, gouvernée par Hérode, et dans Fâme corrompue de la terre, gouvernée par la louve romaine et le César sanglant. Oui, il savait qu'il devait mourir pour ressusciter le monde avec lui. Il le savait... depuis sa nuit terrible dans le désert d'Engaddi, que les Evangélistes ont rapportée sous le nom de Tentation^ et où il s'était senti devenir le Messie. Alors déjà il avait vu venir... la croix* !
Maintenant la vision redoutable allait s'accomplir, l'heure décisive était venue.
Ce jour-là, une altercation violente avait eu lieu entre Jésus et les Pharisiens. Déjà sa mort était résolue dans le Sanhédrin. Les émissaires chargés de l'espionner avaient cherché à lui arracher un blasphème suffisant pour le condamner. Pénétrant leurs intentions et leurs moindres pensées, il avait déjoué leurs pièges et répondu aux arguties insidieuses des docteurs de la Loi par des paroles limpides, tombées des arcanes inaccessibles de sa pensée, mais qui jetaient sur toute chose une lumière inattendue. Ensuite, les ayant réduits au silence, il les avait attaqués, dans im discours d'une majesté véhémente, les appelant « hypocrites et race de vipères ».
i Voir la genèse du Messie dans mes Grands Initiés, ^ages 480-486.
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A. ce moment, les trompettes sacrt^es des lévites retentirent sous le pylône du temple. Elles annonçaient la fin du jour, l'heure de la prière du grand prêtre dans le Saint des saints.
Les aigres buccins des légionnaires y répondirent de la tour Antonia par une fanfare pareille au cri strident d'un monstrueux oiseau de proie. Et» comme une mer agitée, le peuple reflua du parvis du temple, par le grand escalier, vers la cour des femmes et les portiques de renceinte. Le soleil se couchait derrière la masse noire des tours d'Hérode ; sa lumière frisante éclairait le temple en marbre blanc et faisait étinceler son toit d or comme la neige du Liban.
Encore une fois les trompettes sonnèrent ; le temple allait se fermer.
Mais les deux groupes ennemis étaient toujours en présence : d'un côté, Jésus entouré de ses disciples inquiets; de Tautre, les Pharisiens pâles de colère, les bras croisés, et se consullanl pour un dernier coup. Soudain, Tun d'eux, exaspéré, la haine à la bouche, l'œil plein de défi, s'avança de quelques pas vers le Galiléen, et, désignant le superbe édifice qui flamboyait dans toute sa splendeur, il s'écria :
— Et ce temple, qu'en feras-tu?
A ce mot, Jésus sentit monter de sou cœur à ses lèvres toute l'onde de sa vie. 11 vit concentré dans l'expression de ce visage humain ce que le temple
ZM SANCTUAIRES d'oRIENT
de Jéhovah était devenu : une arche d'égoïsme, de haine et d'oppression sacerdotale. Il vit aussi le temple d'amour et de joie qu'il eût voulu édifier avec l'aide de tous les hommes de bonne volonté. Il vit derrière lui tous les prophètes d'Israël et des autres peuples, les sages, les voyants, les fils de Dieu, ceux qui avaient fait les temples et les religions avec des siècles de prière, de méditation et d'héroïsme. Tous lui demandaient l'ofifrande de sa vie pour affranchir l'humanité...
Alors, l'Essénien, le Nazir de Galilée aux longs cheveux tombants sur ses épaules, sembla resplendir et grandir d'une coudée. Tranquille, il leva son doigt au ciel et répondit :
— En trois jours je puis le renverser et le rebâtir. En vérité je vous le dis, il n'en restera pas pierre sur pierre I
Alors, dans le groupe des Pharisiens, il y eut une explosion de sarcasmes, de protestations et de rires qui se prolongèrent comme un grand cri de triomphe. Ils avaient atteint leur but ; ils tenaient la parole qu'il fallait au Sanhédrin pour condamner le prophète de Galilée. — Mais Jésus, à pas lents, sortit de la cour du temple, penchant sa tête lourde de pensées et suivi de ses disciples effrayés.
Quelques instants après, par une lucarne pra-^^ tiquée dans le mur de Jérusalem, le long du portique de Salomon, et qui donnait sur le sombre
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ravin de Josaphat déjà envahi par les ténèbres, on eût pu voir se dessiner des profils rabbiniques et des bras menaçants tendus sur la vallée de rOmbre de la Mort. C'étaient quelques membres du Sanhédrin. Ils suivaient d'un regard attentif la troupe des disciples qui repassait le torrent du Cédron, là-bas, tout au fond de Fabîme.., et la robe blanche du prophète qui se perdait soub k& noirs oliviers de Getbsémani.
Ce qui advint ensuite est écrit dans les Evangiles et dans les Actes des Apôtres; chaque enfant le sait: Jésus crucifié; les disciples fondant ri%li se chrétienne au nom du maître ressuscité; Paul, son persécuteur, renversé de cheval sur la route de Damas, converti par la lumière et la voix du Christ, devenant Fapôtre des Gentils. — Mais sui* vons rhistoire du temple et rappelons commenl les événements confirmèrent la prophétie du Galiléen.
Quarante ans après, la nation juive en cHrtit à ses ultimes convulsions, et se révoltait une fuis encore contre le joug romain avec les zéhitcMirs. Mais Titus mettait le siège devant la Ville i^ainio, et forçait les derniers défenseurs de Jérusaleui à se retrancher dans l'enceinte du temple pour une lutte suprême. Bientôt les béliers battaient les portes de Jéhovah. Les Juifs se défendirent avec une rage héroïque. On s'égorgeait dans la cour des
Gentils ; on s'égorgeait dans la cour des Femmes. De la balustrade de Nicanor jusque sous les portiques d'enceinte, le sang coulait à torrents sur leurs escaliers de marbre. Enfin un soldat romain jeta un brandon par une des fenêtres ouvertes de l'édifice sacré, où se pressaient des centaines de Juifs et les derniers soldats. Les lambris de cèdre prirent feu ; tout l'intérieur flamba. Aux lueurs sauvages de l'incendie, les légionnaires plantèrent leurs aigles devant le pylône d'entrée, et proclamèrent Titus empereur sur les ruines du temple de Jéhovah. Ceux qui s'étaient réfugiés dans ses murs furent passés au fil de l'épée avant que la flamme ait pu les atteindre. Des milliers de Juifs cachés dans les souterrains moururent de faim. On s'en aperçut quand la fontaine de Siloé, alimentée par les citernes du mont Moriah, se mit à vomir des cadavres dans le lit du Cédron.
Et ceci n'est pas la seule confirmation de la prophétie du Christ par rapport au temple de Jérusalem, ni peut-être la plus frappante. Celle qui eut lieu au iv* siècle de notre ère, sous le règne de Tempereur Julien, est certainement plus singulière encore et plus curieuse. Constantin avait proclamé le christianisme dans tout l'Empire. Son successeur Julien crut pouvoir rétablir le paganisme. Malgré son esprit incomplet, Julien est une grande figure. Moins sage que Marc-Aurèle, mais plus ardent et plus héroïque, il s'était épris d'un pur enthou-
siasme pour la beauté de rhellénisme et voulut vaincre ou mourir pour ses dieux. Initie à la philosophie alexandrine, il était intellectuellement très supérieur à la plupart des chrétiens de son temps, et pressentit peut-être cette large synthèse de l'hellénisme et du christianisme qui est devenue le rêve des temps modernes. Son tort fut de venir trop tôt; ce fut aussi de méconnaître la grandeur du Christ, sa puissance de fraternisation humaine, la force d'amour par laquelle it soulevait et ressuscitait le monde. Ceux qui vont contre la logique profonde de l'humanité et les puissances providentielles qui la dirigent peuvent être de nobles âmes et de grands héros, dignes de notre admiration et de notre sympathie, mais ils succombent infailliblement. Julien ne persécuta pas les chrétiens par les bûchers et les biMes, mais par de très subtiles mesures. 11 défendit par exemple aux prêtres et aux docteurs chrétiens d'enseigner les lettres païennes, disant qu'ils ne pouvaient le faire sincèrement, ce qui les mit hors d'eux. Son idée la plus originale fut de rebâtir le temple de Jérusalem et de rendre aux Juifs le culte national de Jéhovah afin de faire mentir la prophétie du Christ. Il consacra une somme considérable à celte restauration et décréta le commencement des tra* vaux. Des milliers de Juifs accoururent pour y assister. On déblaya les ruines, on creusa la terre; mais, lorsqu'on voulut poser les fondements^ des
explosions de feu éclatèrent dans la roche et tuèrent un grand nombre d'ouvriers. Les autres refusèrent de continuer. Si un tel fait ne nous était raconté que par les historiens ecclésiastiques, nous aurions le droit de le traiter de pure légende; mais il est rapporté dans tous ses détails par Âmmien Marcellin, historiographe de Julien et son admirateur passionné, grand partisan comme lui de la religion hellénique contre les chrétiens^ Peu d'années après, Sozomène écrivait : « Si quelqu'un trouvait ce récit incroyable, qu'il s'en rapporte au témoignage des hommes qui le tiennent des témoins oculaires et qui vivent encore aujour* d*hui, qu'il s'en rapporte aux Juifs et aux païens qui ont abandonné leur œuvre inachevée, ou plutôt qui n'ont même pas pu la commencer. »
Julien n'était pas homme à s'effrayer de si peu. Il avait déclaré la guerre au Galiléen. En vrai héros, pour atteindre son but, il n'eût pas reculé même devant les forces conjurées de la terre et du ciel. Au moment où il reçut cette nouvelle à Antioche, il allait partir pour combattre les Parthes. Il déclara qu'à son retour il poserait lui-môme la première pierre du temple des Juifs en invoquant Jupiter ou l'ineffable Intelligence et Apollon, son Verbe solaire. Mais peu après il tombait frappé d^une flèche en Perse. 11 mourut noblement, en s'entretenant de l'immortalité de l'âme avec ses
^ Âmmien Marcellin^ XXIII, !•
amî« Libanos et Maximos, en héros de Plutarque et en disciple de Platon. Le mot final qu'on lui prête : « Tu as vaincu, Galiléen ! » eet une invention chrétienne, mais il résume cette vie tragique et marque la victoire définitive du christianisme.
Elle n'est pas finie encore, l'histoire de ]a roche sacrée du mont Moriah. De nouveaux outrages, de nouvelles gloires Tattendent. Trois siècles à peine se sont écoulés. Byzance règne sur Jérusah^m, Un patriarche chrétien gouverne au Saint-S<'i)u!cre< Mais l'époque héroïque des apôtres est paî^sée. Le Bas-Empire, perdu en ses querelles théologi<]ues et déjà vermoulu, recule d'un côté devant les barbares et de l'autre devant l'Islam. Mahomet a fondé en Arabie une religion nouvelle, qui n'a rien de l'ésotérisme profond de Moïse et du Christ, mais qui néanmoins procède de l'un et de l'autre, religi^m instinctive, convenant à des âmes fortes et rudes, d'une simplicité grandiose, et qui se résume presque tout entière dans ces mots : Allah akbar! Www est grand ! Byzance n'a pas su défendre Jérusnteni. Le khalife Omar occupe le mont des Oliviers avoc une armée arabe, et la ville se rend à la snik' d'une capitulation conclue avec le patiiarche Sophronius, qui garantissait aux chrétiens, moyennant paiement d'un tribut, leurs vies, leurs biens et leurs églises. La scène qui suit n'est pas seulement d'une grandeur épique, elle caractérise aussi
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d'une manière admirable la situation religieuse du monde en Tan 638.
Le khalife Omar était venu par le désert d'Arabie comme un simple Bédouin, une outre d'eau et un sac d'orge pendus à la selle de son chameau.
La rédaction du traité achevée, le khalife dit au patriarche : « Conduis-moi au temple de David. » Omar entra dans Jérusalem, précédé par le patriarche et suivi par quatre mille compagnons du prophète, le sabre au poing. Le patriarche le conduisit d'abord à l'église de la Résurrection, puis à celle de Sion : « C'est ici le temple de David, dit-il. — C'est un mensonge, » repartit Omar, et il sortit en se dirigeant vers la porte qu'on nomme Bab-Mohammed. L'emplacement où se trouve aujourd'hui la mosquée était tellement encombré d'immondices que les escaliers, conduisant à la rue, en étaient couverts et que les décombres atteignaient presque le sommet de la voûte. « On ne peut pénétrer ici qu'en rampant, dit le patriarche.— Soit, » répondit Omar. Le patriarche passa le premier. Omar et ses gens suivirent et on arriva à l'espace qui forme aujourd'hui le parvis de la mosquée. Tout le monde put s'y tenir debout.
Après avoir jeté les yeux à droite et à gauche et avoir attentivement considéré le lieu, Omar s'écria : « Allah Akbar ! c'est ici le temple de David, dont le Prophète m'a donné la description. » Il trouva la Sakrah couverte d'immondices que
EM TERRE SAINTE jRft
les chrétiens y avaient accumulés eu haine des Juifs. Alors Omar étendit son mantf^au sur la roche et se mit à balayer. Tous les musulmans qui l'accompagnaient suivirent son exemple ^
Cet épisode du khalife conquérant, ancioa compagnon du Prophète, balayant le sanctuaire de Salomon méprisé et profané par des ch retiens, est un fait historique et religieux d'une haute signification. Omar n'est pas venu comme Julien dans un sentiment d'hostilité contre le Cfiiîst. Le Koran abonde en nobles paroles sur le prophète Aïscha (Jésus). Omar est venu plein de respect, avec son âme de héros et de croyant, accomplir un acte de tolérance et de réparation envers le premier sanctuaire du monde qui ait prochimé le Dieu unique devant tout l'univers. L'Islam nous apparaît ici comme un arbitre entre Tan tique tradition d'Israël et les représentants nffit iels du christianisme. Qui ne voit la grandeur de ce rôle ? En rendant cet hommage à l'Islam, je tiens à distinguer essentiellement : autrefois et aujourd'hui, les khalifes de l'époque héroïque et les sultans de Constantinople, la race araire et la race turque. C'est la race arabe qui a produit Mali omet et ses compagnons. Si l'avenir nous réservait un
1 Le Temple de Jérusalem, par le comte Melohior \l\i Vogaé, Paris, 1864. — A l'étude de ce livre si solidement iI-k unn^ntù on fera bien de joindre les pages suggestives '-l \\\^èi\i\\\^^ de M. Eugène Melchior de Vogué sur le Ilaram-ech-chùrif dans son bel ouvrage; Voyage en Syrie et en Palestine.
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mourement religieux qui élargirait l'Islam à la religion umyerselley c'est de la race arabe qu'il devrait sortir. Omar appartient à la plus grande époque de l'islamisme^ et on ne peut qu'admirer le sentiment de réTéresce qui le courba devant la pierre sacrée. Ausdî lui sera-t-il permis de relever le temple sou» une forme nouvelle, qui promet déjà : — le temple des nations. Ce ne fut pas Omar^ mais un de ses successeurs, le khalife Àbd-el-*Melik^ibn-Merouân, qui bâtit la mosquée. Les musulmans l'appelèrent mosquée d'Omar — et c'est justice. L'oeuvre de l'architecte est belle, mais l'action du héros est plus belle encore.
Et voici venir le dernier acte de ce qu'on pourrait appeler le drame du temple de Jérusalem, je dis : le dernier dans le passé, sans préjudice de l'avenir.
Quatre siècles encore ont roulé. Soulevée par une vague immense d'enthousiasme, l'Europe féo* dale et chevaleresque a voulu reprendre la Ville sainte. Poussé par je ne sais quelle espérance d'y trouver l'arche de ses mystères et Tarcane de sa propre pensée, le jeune Occident bardé de fer s'est élancé vers le vieil Orient. Il n'y voit qu'une cho^ : le saint Sépulcre ! Jérusalem a été reprise. Des chevaliers chrétiens occupent la mosquée El-Aksa, au coin sud-ouest du Haram, juste en face de la mosquée d'Omar. Leurs chevaux piaffent et hennissent dans les écuries de Salomon, vastes souterrains
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qui prolongent à perte de .vue leurs arches gigantesques sous l'enceinte sacrée. Peu versus du as Tarchéologie, mais pleins de courage et de feu sacré, ces Celtes et ces Franks regardent la Dîos:iu6e d'Omar avec admiration. Sa forme svelte tit mujcstueuse, son intérieur étrange les attirent. Ils se persuadent qu'ils ont devant eux le temple de Salomon, et cette pensée excite dans leurs imaginations ardentes une fermentation nouvelle. Eclairés par les rayons multicolores qui tombent de cette coupole, ils sauront conquérir le oionde au nom du Christ. Des rabbins de Jérusalem, très vieux et très savants, leur ont confié sous le sceau du secret certaines idées qu'ils disent provenir de la tradition orale de Moïse. Us leur ont parlé d'Adam Kadmon, l'homme originaire, antérieur h la terre, céleste et complet, fractionné plus tard dans la multiplicité des êtres (interprétation ésotérique de la chute d'Adam), et du Christ universel, qui comprend Jésus de Nazareth, mais le dépasse de beaucoup, puisqu'il comprend aussi les pr<>piïôle3 et les inspirés de tous les temps (intcLpnHalion ésotérique de la rédemption par le Christ]. De ces idées profondes, les chevaliers chrétiens ont saisi surtout le côté combatif et généreux. Ils ont résolu de fonder un ordre de moines guerriers et laïques, qui défendront loyalement en Europe et en Orient la religion du Christ, mais seront aussi les propagateurs prudents de cette religion universelle. En
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un sens, ils ressembleront aux prophètes, qui, dans la savante constitution de Moïse, servaient d'arbitres entre les rois et le sacerdoce et de contrepoids aux deux. Car eux aussi serviront de contrepoids aux rois d'Occident et à la papauté. Et, en mémoire du Temple de Jérusalem, où cette idée leur est venue, ils s'appelleront: les Templiers. Ils Font juré, rangés en cercle, leurs glaives levés et réunis en une seule pointe, dans le demi-jour du sanctuaire, au flamboiement des grandes ogives, sur la pierre fondamentale, sur la vieille roche de Qoubbet-es-Sakrah. L'Ordre du Temple est fondé.
Héroïque et pur d'abord, il faiblit au bout de quelques générations. Trop pareil aux rois et au clergé qu'il veut guider, il aime trop les biens de la terre. Mais les grands maîtres de l'Ordre conservent la tradition, essayent de redresser les fidèles. Les idées qu'ils détiennent leur donnent une force secrète et se répandent sourdement. Trois cents ans après, l'Ordre du Temple est devenu le plus puissant et le plus riche de l'Europe, d'autant plus redoutable qu'il se compose de moines armés. 11 a son culte, sa doctrine, ses règles indépendantes de l'Église, il constitue un État dans l'État. Alors un roi de France et un pape s'allient pour le détruire en masse ; le premier, avide de leurs richesses ; le second, jaloux de leur pouvoir, rival du sien. Le grand maître de l'Ordre des Templiers, Jacques Molay, homme intègre et vénérable, est saisi, jeté
en prison, mis à la question, jugé dérisoirenif^nt et brûlé avec son grand conseil. Dans toute T Europe, les Templiers sont traqués, massacrés impitojtiblement jusqu'au dernier, leurs sanctuaires rasùs, leurs statuts, leurs documents, leurs traditions détruites sans trace.
Cependant, sur son bûcher, Jacques Molny avait dit: « Je requiers Dieu pour juge. » Et il avait assigné le roi de France et le pape pour comparaître à son tribunal, le roi à trois mois, te pape à un an. Trois mois après, jour pour jour, le roi meurt; un an plus tard, le pape expire. Mais ce n*est pas tout. La destruction de l'Ordre du Temple fut le premier crime social, avant la Saint-Dartlîélemy, qui ébranla dans ses fondements la royauté française et la papauté romaine. Quelques-unei^ des idées des Templiers, reprises par les Rose-Croix et les ordres maçonniques, ne contribuèrent pas peu à fomenter et à faire éclater la Révolution fraTi^aise, Dernière coïncidence bizarre. En 1793, avant de montera Téchafaud, le roi Louis XVI et sa famille étaient enfermés à Paris dans la prison du Trmple, sur l'emplacement même où Jacques Molay et tes derniers Templiers avaient crié et protesté sous les chevalets, les cordes et les fers rouges de la torture.
Ironie des faits, jeux sanglants du hasard, diront les historiens sceptiques d'aujourd'hui, Los plus subtils et les plus artistes d'entre eux ajoiittuont
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avec un fin sourire: « divine comédie! » Quant à nous autres, il nous est permis de reconnaître en tout ceci la Némésisdes Lois étemelles et les éclairs lointains du temple de Jérusalem. Ils sont pareils, il est vrai, aux rayons d'un soleil éteint qui voyagent encore des milliers d'années à travers les espaces. Us sortent de Tlnsondé et vont à rinsondable, mais ce sont des éclairs dans la nuit. Szmt verba cœlil
Tout se relie dans la chaîne des siècles, et le regard plonge plus loin qu'ailleurs, lorsqu'on rêve assis sur un banc de marbre, sous les vieux cyprès de la mosquée El-Aksa.
Pourtant Timan impassible attendait toujours. Nous entrâmes enfin dans la mosquée d'Omar. On a encore dans les yeux la réverbération du soleil, sur les dalles blanches du Haram, et, au premier moment, on se sent plongé dans les ténèbres.
Mais de hautes arcades s'y dessinent et une splendeur féerique fiJti^e dans la nuit du sanctuaire. Deux rangées de colonnes concentriques sou* tiennent l'édifice. La première est octogonale comme la mosquée elle-même et soutient le pourtour, la seconde est circulaire et supporte le d6me magnifique. Les colonnes, à chapiteaux dorés, sont les plus précieuses du monde, de marbre violet veiné de blanc, de porphyre, de vert antique, débris des temples juifs, païens, bjzan-
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tins qui furent ici. Mais ce qui distin^e ce lieu de tous lesr autres sanctuaires, c'est le roc brut qui émerge du sol à son centre en une large ï^urface inégale, et que les musulmans ont recouvert d'une tente de soie. Ce bout d'échiné terrestre est la vieille roche sacrée des patriarches, celle où David vit un ange debout armé du glaive, celle où Salomon voulut bâtir son temple selon les règles savantes de Tésotérisme égyptien, douhté de Tésotéristae moïsiaque, c'est ÏEben Schaiiya, la pierre fondamentale des rabbins de la Kabbale. Voilà Tunique autel, sans culte, sans prêtres, sans inscription, de Qoubbet-es-Sakrah^ la coupole rfe la pierre. Un autel qui veille et qui attend. Sur le roc rougeâtre s'épanche, à travers la pénombre, une lumière scintillante et merveilleu&e. Elle tombe des hautes ogives placées près de la voûte, chefs-d'œuvre de la verrerie orientale, étincellements de rubis, de topazes et d'émeraude^* qui se superposent et s'épanouissent en roses grandissantes.
Mais revenons aux bas- côtés pour admirer les mosaïques, fleurs diaprées d'or, constellées en queues de paon, qui recouvrent lés murs Je leurs floraisons étranges. De larges arabesques y courent ; on dirait des hiéroglyphes tracés par des glaives d'archange sur l'éphémère efflorescence des rêves humains. L'iman me rend attentif à l'inscription qui orne le bandeau bleu du pourtour.
Elle est tracée de cette fière écriture koufique encore tout imprégnée de rhéroîsme arabe, et reproduit le fameux verset du Koran que le khalife voulut inscrire ici en signe de la victoire de rislam sur le christianisme. Sa gravité singulière réclame l'attention ; car il touche à Tarcane de l'Eglise chrétienne, au plus haut problème de sa dogmatique. Voici d'abord l'hommage de Mahomet à Jésus. 11 faut avouer qu'on n'en saurait exprimer de plus ému ni de plus profond. Écoutez plutôt : « vous, qui avez reçu les Écritures, ne sortez pas de la foi, ne dites de Dieu que la vérité. Jésus est le fils de Marie, TEnvoyé de Dieu et son verbe ; Dieu l'a fait descendre dans Marie ; il est son souffle. » Les Pères de rÉglise, les conciles et tous les papes pourraient signer cela. Mais voici maintenant la négation de la divinité du Christ et de la Trinité, dans le sens de l'Eglise orthodoxe et latine. a Croyez en Dieu et en ses envoyés, mais ne dites pas qu'il y a une trinité en Dieu, cette croyance vous sera meilleure. 11 est un. Gloire à lui ! Comment aurait-il un fils ? Tout ce qui est au ciel et sur la terre est à lui ; il se suffit à luimême. >» (Koran, IV, 169.)
Dans ce remarquable passage, je vois trois choses. J'y vois la grandeur de l'Islam et sa limite. Mais j'y vois aussi les limites de la théologie chétienne et son insuffisance radicale pour
EN t£IlRE SAINTE Jil^
répondre au besoin d'universalité de l'esprit humain.
L'Islam est grand parla profondeur et la ferveur de sa foi en Dieu. Cette foi est intransigeante, mais elle est absolue et inébranlable. La limite de Mahomet apparaît en ceci que son esprit simpliste d'Arabe ne conçoit aucun rapport entre le divin et l'humain, aucune filiation de Dieu à l'homme. En un mot, ce sont les principes de V Émanation et de VÉvolution qui lui manquent. Or, ces deux principes contiennent tout le mystère de la Chute et de la Rédemption dans le sens le plus ésotérique, le plus profond et le plus universel.
La limite de la théologie chrétienne a été fixée au concile de Nicée par la définition de la divinité de Jésus-Christ. Cette définition fait de lui non seulement une émanation directe de Dieu (ce que peuvent admettre, en un sens, ceux qui croient à l'antériorité des âmes et au monde invisible), mais encore la puissance cosmogonique essentielle et la seconde personne de la trinité. c'cst, ch ud mot, l'identification de Jésus de nazaretu avec le; logos (ce qui est contraire aux lois universelles et absurde à tous les points de vue). Et, de ce dogme, l'Église a fait sa pierre angulaire. Que cette identificatioa ait été nécessaire, à un moment donné, pour triompher de la décadence païenne et pour frapper l'esprit des barbares, on peut le soutenir. Mais les
âSt SAMCtOAIRES D^ORIENt
initiés de tous les temps ont su que ce dogme, pro fondement agnostique (c'est-à-dire fermant les mys tères et faussant la vérité), n'est qu'une machination de prêtres et un instrument de politique cléricale. Jamais les esprits yraiment philosophiques n'ont pu l'accepter, et, depuis trois siècles, il est en contradiction avec la raison croissante et dirigeante de l'humanité. Cependant l'Église y tient comme à la prunelle de ses yeux, parce que sur cette confusion se fonde le pouvoir sacerdotal arbitraire et sans contrôle scientifique^ le gouvernement absolu et tyrannique des âmes qui est devenu le fond de son esprit et de sa constitution. — Et pourtant, il faut que ce voile se déchire complètement. Oui, il faut que ce dogme tombe, pour que le Christ se lève, derrière les prêtres qui nous le cachent, dans sa force libératrice et dans sa splendeur vraiment divine.
La confusion de Jésus avec le Logos a aujourd'hui un double inconvénient : !• de nous rendre inaccessible l'enseignement du Maître en ses parties les plus hautes ; 2* de nous cacher complètement en le faussant le sens profond, étemel et organique du Logos lui-même ou du Verbe divin. C'est une grande erreur des exégètes, des historiens et des philosophes modernes, de s'imaginer que le Logos est une création alexandrine.
Gomme s'il n'avait pas existé depuis des milliers d'années sous le nom de Vichnou en Inde, de
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Horus en Egypte, de Mithras en Perse 1 Alors aussi des pontifes parlaient de Trinité et du Verbe divin manifesté dans le règne ho minai, mais c'était une trinité cosmogonique, une synthèse de forces et de principes, traversant tout Tunivers depuis l'archange jusqu'à Tinfusoire, et remontant de la pierre jusqu'à Thomme, — mais non pas une trinité personnelle, historique, eni^raiée dans un homme, dans un temple, dans une nation, dans une planète ou dans un temps donné. Ah ! certes, la confusion qui ferme les vérités suprêmes à Tintelligence a été pour l'Eglise un instrument de domination suprême — et l'est encore, quoi que Ton dise et quoi que l'on fasse. L'incrédulité agnostique ne fait que lui amener des recrues aveugles et soumises d'avance par découragement. J'ose Taffirmer, l'humanité ne sera vraiment affranchie que lorsque ses guides intellectuels et spirituels auront vu clair sur ce point.
Le Logos ou le Verbe universel bien compris sera la réconciliation de la Science et de la Religion, la révélation étendue à toute l'histoire^ la reconstitution de l'autorité véritable, la fédération des peuples préparée par celle de leurs pouvoirs scientifiques et religieux, rorganiBation hiérarchique, solidaire et fraternelle de tous les hommes instaurée. — Ce sera, du môme coup, le groupement autour de Jésus des proj>liètes de toute nation^ la résurrection glorieuse, au milieu de ses
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frères, du plus grand des fils de Dieu. Ce sera, en un mot, Tavènement du Christ social. — Il y aura encore des pontifes élus par les élus des peuples. Ils pourront montrer le chemin du salut, redresser les faibles et réprimer les pervers. Mais on ne dira plus de l'un d'eux : « Aperit et nemo claudet, claudit et nemo aperiet ; il ouvre et nul ne fermera plus, il ferme et personne ne pourra plus ouvrir. » Alors les clefs de saint Pierre auront perdu leur pouvoir pour laisser régner l'aigle de saint Jean.
Mais ce n'est pas avec la science matérialiste et la philosophie agnostique qu'on y parviendra. Ce sont là des forces dont l'Église se rit. Que dis-je ? ce sont ses aides les meilleurs, et le dégoût qu'elles inspirent à beaucoup d'âmes les précipite aveuglément dans Torthodoxie ritualiste ou les enrégimente dans la politique de l'Eglise. Les soi-disant libres-penseurs et les théologiens purement critiques de Técole protestante, qui séparent la science et la morale et voudraient confiner l'esprit humain en deux compartiments à cloison étanche, ne se doutent pas qu'avec leur philosophie, d'où ils ont rayé les concepts vitaux de l'Ame et de Dieu, ils fortifient l'Église actuelle L'agnosticisme athée est le soutien inconscient de l'agnosticisme superstitieux. L'un croit libérer les âmes en les mutilant, l'autre les aveugle pour les opprimer. Le but des esprits supérieurs devrait être de reconstituer
dans une largeur transcendante ces concepts vitaux de l'Ame et de Dieu, qui sont les clefs de la synthèse scientifique et de la religion universelle. Avec ces puissances-là, on battrait en brèche les murailles de rÉglise étroite et ossifiée, qui s'intitule faussement catholique, et cela bien autrement qu*avec les béliers sans tète du dilettantisme et du scepticisme. N'espérez pas non plus y parvenir avec la morgue d'un athéisme stérile. Le seul vrai Dieu est un Dieu vivant et il parle avec des verbes vivants. La force, qui renverse les temples et les rebâtit, trône au centre de Tâme humaine et de toute religion vraie.
Telles furent les pensées qui m'assaillirent malgré moi dans la pénombre de la belle mosquée silencieuse, au chatoiement des verrières, des mosaïques et des grandes arabesques sillonnant les murs comme des écritures fiévreuses de prophètes.
Gomme je sortais du Haram-ech-chérîr avec mon janissaire par la porte grillée, près de Tancien Séraï, l'enfant mograbin, qui jouait avec les soldats turcs, me jeta pour la seconde fois sa malédiction. « sancta simplicitas ! m'écriai-je intérieurement. Pauvre enfant ! on t'a enseigné cela, mais pourquoi t'en voudrais-je ? Puisque tu sais encore haïr, tu dois savoir aimer aussi. Tu vaux mieux peut-être que les sceptiques invertébrés, les
SAtfcrnintES i> orient
ftmes neutres et sans sexe qui sont nos eunuques d'Occident. Toi au moins tu as une foi ! »
Et puis, j*avai9 encore dans les yeui la superbe figure du khalife Omar, le héros bédouin balayant les décombres du sanctuaire.