ÉPILOGUE EN MER
l'ame d'orient et d'occident (épilogue bn mer)
A bord d'un bateau du Loyd, en quittant Beyrouth.
En mer de nouveau ! — Sur la côte lointaine, dont le navire s'éloigne à toute vapeur, Topulenta capitale syrienne s'étage avec son port imposant, ses maisons peintes en jaune, en bleu, en vert, et ses vérandas orientales aux larges arcades.
Les lieux parcourus en ces dernières semaines défilent devant moi en un panorama rapide : le Liban, Baalbec, TAnti-Liban, Damas et la côte de Syrie, de Beyrouth au Garmel. La Terre Sainte n'est plus qu'une ligne ondulée qui fuit sur la mer à chaque ronflement de l'hélice, et mon dernier regard voudrait savourer encore une fois toutes ces belles chevauchées matinales au rythme berceur du flot marin, ces galops frémissants sur les plages dans la frange nacrée des vagues, et cette lente montée vers les dômes bleus de la Galilée, où les
iris violets et les lis au cœur noir fleurissent jusqu'au sommet des montagnes... Mais les images des choses vues se condensent en pensées. Tout mon voyage dans le Levant se résume maintenant dans mon esprit en quelques traits. Une impression domine toutes les autres, c'est l'abîme qui sépare l'âme de l'Orient de l'âme de l'Occident.
On ne peut le nier, les races errantes d'Afrique et d'Asie portent au front un point de lumière, la marque mystérieuse du doigt de Dieu. Profondément ignorantes sous leurs superstitions et leurs vices, elles n'en ont pas moins le culte naïf de ce monde divin dont nous avons la nostalgie douloureuse. Elles révèrent sans les comprendre, avec une ferveur inextinguible, les lieux saints et les symboles sacrés. Elles cherchent obscurément dans leurs adorations et leurs rêves la finale harmonie, la vérité totale dont la prophétique affirmation dort aux vieux sanctuaires. Et c'est pourquoi il y a comme une grande lumière éparse dans ces âmes immobiles. Ce sont des âmes primitives d'enfants, des âmes de foi et d'attente.
Qu'ils sont autres, nos pays de civilisation extrême et surchauffée, nos peuples fiévreux de l'Occident, avec leurs phares, leurs observatoires, leurs forteresses formidables, leurs canons meurtriers et leurs usines haletantes, leurs vaisseaux cuirassés et leurs locomotives, où l'eau et le feu. enne-
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mis accouplés, travaillent en rugissant sous la main de l'homme ! Qu'ils sont divers des sages d'autrefois, nos savants avec leur chimie subtile et leur vivisection féroce ! Ah ! certes, toute cette race de Japhet porte en main la torche de Prométhée, et son front se hérisse des flammes rouges, signe audacieux de Lucifer défiant l'Univers et Dieu luimême! — Mais, ne nous y trompons pas, cette race de Japhet porte aussi sur son visage Fombre noire, le froncement fatal, signe de Satan, c'est-àdire l'orgueil du grand Négateur qui ne sait plus aimer, parce qu'il a cessé de croire, et qui ne croit plus parce qu'il a cessé de voir le Divin avec les yeux de l'Ame, celui dont le cœur est rongé et divisé contre lui-même, le regard obscurci par l'envie destructrice, le cœur paralysé par cette fureur secrète, vengeresse de toutes les passions mauvaises.
Oui, le Lucifer moderne, entouré de toutes les puissances de la matière asservie, mais dépouillé des pouvoirs célestes de l'Ame, est aujourd'hui comme écrasé sous le poids de ses découvertes et de son implacable génie.
Ames d'Orient et d'Occident, qui reflétez les deux pôles delà Vérité, quand donc vous déciderezvous à regarder l'une dans l'autre ? J'entends celle de l'Occident dire à sa sœur : « Laisse-nous, ta foi est morte, tu n'es plus que poussière ; à moi l'avenir ! » Et celle de rOrient répond : « Va toujours;
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ta science est maudite, elle mène aa suicide ; moi j'ai la paix dans l'Étemel. » Et moi, je leur dirai : « Pourquoi vous méconnaître ainsi ? Cherchez et osez regarder plus ayant dans l'adversaire — et en vous-mêmes I Croyants, vousn'avez pas encore assez de foi; rationalistes, vous n'avez pas encore été jusqu'au bout de votre raison. Saint Thomas d'Aquin a dit : « La foi est le courage de l'esprit qui s'élance en avant, sûr de trouver la vérité. » Magnifique parole, que revendiquent toutes les libres pensées et toutes les fois libres. Et, de nos jours, Claude Bernard s'est écrié : « Je suis sûr qu'un jour le physiologiste, le poète et le philosophe parleront la même langue et s'entendront tous. » Ou la Vérité est une, ou elle n'est pas. La vraie Science ne s'illumine et ne s'explique que par la Conscience, et n'est rien sans elle que de la dynar mite au poing d'un aveugle. La vraie Lumière qui est la Sagesse rayonne l'Amour, et l'Amour vrai enfante la Lumière* Peut-être le saurez-vous un jour, âmes d'Orient et d'Occident, mères ennemies qui ne trouverez que Tune par l'autre le salut de vos enfanls. [>
D'aucuns prétendent qu'au sanctuaire bouddhiste de Lassa, dans le Thibet et, mieux encore, au sanctuaire brahmanique d'Agartha, dans l'Inde, au cœur desquels les Européens ne pénètrent jamais, une sagesse très antique et très précieuse est conservée et jalousement gardée. J'ignore si cela est Yrai;
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mais peut-être que si l'Europe sait lui parler, l'Asie saura lui répondre par ces sanctuaires. Ce qui est certain, c'est que la science occidentale actuelle, non éclairée par les facultés supérieures de l'Ame et par les principes intellectuels de l'Esprit pur, se montre impuissante, malgré ses bienfaits matériels, à consoler l'individu autant qu'à organiser la société. D'autre part, ceux qui demanderaient une révélation quelconque aux clergés réunis de tous les cultes chrétiens, clergés plus préoccupés de leurs privilèges que des problèmes qui agitent le monde, se réserveraient une amère déception. Ils ne trouveront qu'une tradition desséchée, une lettre morte, des dogmes contradictoires, des rites devenus impuissants à force de s'user, des symboles matériels privés de l'esprit qui les a créés. Ossements qui attendent, pour se revêtir de chair et pour revivre, le souffle de quelque nouvel Ezéchiel. En vérité, il ne s'agit de rien moins que d'une régénération complète de l'Europe par une réforme intellectuelle et spirituelle. A ceux qui croient qu'une société peut se refaire par une œuvre purement politique ou par des décrets pontificaux, il faudrait répondre par la parole de l'Ange fulgurant que Marie-Madeleine aperçut dans le sépulcre vide du Christ : « Il est ressuscité, il n'est plus ici !»
Mais déjà le raz de Beyrouth et la chaîne du
Liban couverte de neige s'effacent derrière le sillage du navire... Timmensité liquide envahit l'horizon, nous roulons au large... et tout l'Orient n'est plus qu'un rêve. — Adieu donc, fauve Egypte, terre de l'antique initiation, et toi, Grèce de marbre, chère à mon cœur, terre sacrée de la Beauté, et toi aussi, triste Palestine, pâle encore du frisson divin qui a passé sur toi ! Après tant d'autres, je suis venu boire à vos sources et me retremper dans vos temples. Je ne vous reverrai plus... Ma route va vers rOccident, vers les terres nouvelles, vers l'avenir qui doit être l'accomplissement du passé. Des frères connus et inconnus me rappellent au combat de la vie. Dussé-je voir mes forces défaillir et succomber avant ma tâche faite, je ne vous oublierai pas. D'avance j'ai contemplé en vous les terres promises. Vous avez avivé en moi ce que mon désir cherchait en vous.
La trinité de Thèbes, d'Eleusis et de Jérusalem n'est-elle pas la trinité éternelle de la Science, de l'Art et de la Religion, fondus et transfigurés dans la Vie intégrale ?
J'ai frayé trois routes. Que d'autres y marchent librement, et je suis sûr qu'ils se rencontreront sur la même cime. ,
Aujourd'hui plus que jamais « l'Esprit souffle oti il veut ». Avant tout, chaque race, chaque peuple, chaque homme doit chercher en lui-même son Orient et son Occident, la terre d'oîi il vient et le
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ciel où il va. Alors seulement, ayant trouvé l'Orient de TAme, nous pourrons nous écrier avec certitude en nous tournant vers l'Orient de notre planète, berceau prédestiné de la religion universelle et clef mystérieuse de l'avenir: Ex Oriente Litxl