‹ Sanctuaires d'Orient Egypte, Grèce, Palestine: Égypte, Greec, PalestineChapitre 45 sur 46 · CRÉPUSCULE DANS LA VALLÉE DE JOSAPHAT LA JÉRUSALEM FUTURE · texte numérisé non relu

CRÉPUSCULE DANS LA VALLÉE DE JOSAPHAT LA JÉRUSALEM FUTURE

Le surlendemain nous remontions à Jérusalem par les âpres gorges du Ouadi-el-Kert.

Avant de rentrer dans la ville des pleurs, où les murs écrasent la pensée, où la tristesse^ le fanatisme et la haine empreints sur les visages serrent le cœur, je voulus goûter une dernière fois ce plaisir incomparable de la vie nomade qui est la joie du rêve dans la liberté du désert. Nous fîmes halte au village de Siloé, qui surplombe la vallée de Josaphat, en face du grand mur du Temple, à l'angle nord-est de la ville.

C'est un lieu sinistre et singulier. Des Bédouins troglodytes y habitent des cavernes creusées dans le roc, sépulcres illustres jadis, aujourd'hui repaires sans nom de ces errants. Vis-à-vis, Jérusalem s'étage de profil, avec la silhouette du mont Moriah et la mosquée d'Omar au premier plan, A ses

pieds, la vallée de Josaphat creuse en perspective sa ravine étroite que parsèment les tombes juives. Tout au bout, on voit comme des points noirs les oliviers de Gethsémani.

Le drogman Morkos, ïe frère Luc et moi, nous descendîmes de cheval pour nous asseoir sur rherbe. Le Bédouin seul resta en selle, laissant sa bête brouter le gazon. Des enfants déguenillés vinrent rôder à distance autour de nous, larves sorties de leurs sépulcres. Bientôt un Bédouin de Siloé, demi-pâtre, demi-sorcier, s'assit à quelques pas de moi. Je lui offris les restes de nos provisions, et, pour me remercier, l'enfant d'Ismaël se mit à chanter quelques versets du Koran, incompréhensibles pour moi, mais d'un charme berceur, grâce à ces gammes chromatiques descendantes qui rappellent la voix du muezzin. Au crépuscule tombant, la Ville sainte, la ville d'attente, avec ses toits innombrables en coupoles basses, semblait prosternée en prière, sous les derniers rayons de la lumière agonisante.

Ce fut en ce lieu étrange et dans cette compagnie bizarre que m'apparurent une dernière fois la grandeur et la servitude, la splendeur et la misère de Jérusalem.

Grandeur et splendeur incomparable. Elle est faite du rôle et de la signification de cette ville dans l'histoire de l'humanité. Elle est faite de toutes les prophéties juives et musulmanes accu-

mulées sur elle. Elle est faite de la vîe et de la mort de Jésus et de ses promesses données sur ce mont tïes Oliviers au flanc duquel nous sommes assis. Malgré les crimes et les horreurs qu'évoque ce mur gigantesque et ce lugubre fossé de Josaphat, toute la tradition de Moïse, des prophètes et du Christ s'est incrustée dans ces pierres. Et de son gré ou malgré lui, consciemment ou inconsciemment, le globe terrestre a subi la lente incantation qui s'en échappe à travers les siècles.

En effet, si l'on considère l'histoire humaine de très haut et dans le plus vaste horizon perceptible, on constatera que depuis six ou sept mille ans le cycle de notre humanité blanche tourne autour d'un point mystérieux du monde spirituel. Intellectuellement, ce point est l'unité de la race humaine sous le signe du Dieu unique, de TAme universelle et de l'Homme conçu comme leur Verbe vivant, et cette trinilé organique se reflétant dans toutes les sphères de la pensée et de la vie, les diversifiant, les hiérarchisant et les unifiant. Or, ici s'applique la loi merveilleuse des correspondances analogiques, déjà formulée dans la table d'Hermès, d'après laquelle tout ce qui se passe dans le monde intelligible a une représentation dans le monde sensible.

Géographiquement, ce point autour duquel tourne la vie intérieure de l'humanité est Jérusalem. Le mouvement de la pensée humaine y

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aboutit par deux grandes courbes. Le premier courant, celui de la pensée antique va de Flnde et de l'Egypte à la Grèce pour revenir à Sion. L'autre, celui de la pensée moderne, part de l'Asie centrale pour se répandre en Occident avec les Celtes, les Germains et les Slaves, et refluera la cité mystique de David et du Christ. Si bien que l'Orient et l'Occident, l'Afrique brûlante et le Nord glacé ont toujours les yeux fixés sur Jérusalem. Et voilà peut-être qui explique toutes ces tombes et tous ces pèlerins, ce perpétuel assaut des morts et des vivants contre ces murs. Tous ils ont l'air de dire à la triste Sion assise sur sa montagne aride : « Dis-nous notre destinée, car tu sais notre énigme, toi la ville des gloires et des larmes, des palmes et des croix ! »

Mais c'est cette grandeur et cette splendeur de Jérusalem qui donne aussi la mesure de sa servitude et de sa misère. Elle résulte de la contradiction entre l'idée qu'elle représente et ce qu'elle est réellement. En principe, par Moïse, les prophètes et le Christ, elle devrait être le centre religieux de toute la terre, le balancier de l'Orient et de l'Occident, le régulateur équilibrant de leur âme multiple et une. En réalité, elle est une Babel des religions, des sacerdoces, des peuples et des âmes, qui ne s'y rencontrent que pour la confusion de leurs langues. Loin d'y trouver cette synthèse, oti chaque partie s'agrandit de son harmonie avec le

tout, on n'y voit qu'étroitesse, aveuglement, hostilité. L'état d'âme de l'humanitéj qui est un état d'incompréhension, de haine et de guerre, se reflète là comme dans un sombre miroir. De là l'étoufl'ement et l'angoisse que Ton ressent fin y plongeant résolument son regard. Tant que l'unité de la famille humaine ne sera pas realis(5e, au moins en puissance, par l'application d'un principe organique, principe à la fois scientifique, religieux et social, Jérusalem restera la ville d'attente, d'expiation et de pleurs.

Telles sont la grandeur et la misère uniques de cette ville. Elle ne peut être que la marâtre maudite et maudissante des nations, ou leur mère salvatrice.

J'en étais là de ma rêverie, quand je vis une ombre passer devant moi. Une dalmatique, h ramages d'un rose fané flottait sur les jambes grêles du vieillard. Était-ce le rabbin f^ue j'avais rencontré au Caire ? Je ne sais; mais il lui ressemblait étrangement. Lacouleur desa robe était plus pâle, son visage ridé plus diaphane, ^es petits yeux plus tristes et plus perçants. Son âge aussi semblait plus extraordinaire, et toute ga personne prenait, dans ce décor sinistre, quelque chose d'inyraisemblable et de légendaire. Il tenait h la main un exemplaire de la TorareMé en parchemin usé comme lui. Sans doute il revenait du mur de David oti les Juifs de Jérusalem pleurent depuis

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deux mille aais avec une persévérance touehairte. Et maintenant il rôdait autour de la Ville sainte, cberehant je ne sais quel tombeau de prophète dans le cimetière de Josaphat. J'étais assis &\xr l'herbe, entre TArabe qui chantwmait toujours ses versets du Koran avec un balancement monotone de sa tête et le frère Luc qui venait de tirer son rosaire en murmurant sa prière du soir. Du geste et delà voix j'appelai le vieillard d'Israël en le priant de s'asseoir parmi nous. Mais^ il me lança un regard défiant, étendit le bras et agita la main d'un geste négatif, en désignant successivement le Bédouin, le Franciscain et moi. Ce geste signifiait : « Musulman^ chréti-^i, hérétique, vous ne vous entendrez jamais, et je n'ai rien de commun avec vou». » Puis il alla se perdre, à petits pas, parmi les tombes de ses pères.

Ce dialogue muet confirmait mes tristes pensées. Plus que jamais elles se montraient séparées, impénétrables et hostiles, les trois religions en présence. Les hommes sont donc imperméables les uns aux autres? me dis-je. Murées les cités, murées les églises, murées les âmes, comme là-bas, audessus du cimetière turc la Porte Dorée par laquelle le Messie entra jadis dans Jérusalem sous une pluie de palmes...

Le crépuscule s'était épaissi et le sombre ravin: de Josaphat devenait vraiment « la vallée de l'ombre de la mort ». Sous la noirceur des hautes

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murailles du Haram-eeh-cbérif les collines avaient pris des teintes violettes et le cimetière juif blêmissait. Les monuments d'Absalon, de Zacharie et de saint Jacques avec leurs murs éventrés et leurs corniches en turbans ou en pyramides semblaient maintenant les portes du royaume dea ténèbres.

Un lugubre tableau des suites de ranarehie qui règne sur le monde s'ébauchait dans mon esprit. Les actes successifs du drame des peuples qui s'espaceront sur des années et des siècles se suivaient dans mon imagination avec une rapidité foudroyante et une logique impitoyable. Anarchie des peuples, des races et des classes, couronnée par l'antagonisme féroce de la Science et de la Religion, qui ressemble à un duel acharné entre l'Intelligence et l'Ame de l'Humanité, s'assassinant Tune l'autre et ne laissant debout que la science de l'Instinct et l'amour de la Matière. Sous de tels auspices, je vis d'abord les grandes nations de l'Europe se constituer en ligues formidables et s'écraser tour à tour les unes les autres sous prétexte d'équilibre. Mais, après l'enfer de la guerre universelle, après ces colossales hécatombes, rendues plus effroyables encore par les prodigieux moyens de destruction dus à la science moderne, un cri d'horreur s'élève contre les gouvernants. C'est le signe d'un branle-bas général de toutes les classes besogneuses et laborieuses contre

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les vieux pouvoirs poiitiques,mili tairas et religieux. Au nom de la démocratie égalitaire, ces pouvoirs sont abolis, leurs représentants destitués ou massacrés. Vient ensuite le dernier triomphe de cette démocratie industrielle, liguée avec la science matérialiste et athée. Ouvrez les yeux et regardez le règne de la Justice selon l'Instinct de la Bête. C'est vous-même qui l'avez préparé, savants, philosophes, démagogues que n'éclaire plus la lumière de l'Ame et de l'Esprit, et qui ne connaissez de la Nature que la sphère de l'Instinct, où règne la lutte pour la vie. Si ce n'est pas la guerre de tous contre tous, c'est le règne de l'envie dans la crainte, de la médiocrité dans l'égalité ; c'est la paix aveulie dans la lourdeur d'un bienêtre sans amour, sans noblesse et sans beauté ; c'est le bonheur tant vanté de cette humanité abâtardie dans l'eflFacement de toute grandeur et dans l'universelle platitude...

Elle se croit tranquille enfin, dans son repos égoïste, cette Europe dégénérée. Mais voici que la vieille Asie et la jeune Afrique se lèvent. Elles ont contre nous d'anciens griefs. Ne les avons-nous pas traquées, envahies, spoliées, traitées comme des esclaves depuis des siècles en méprisant leurs Dieux, leurs mœurs et leurs croyances — et cela au nom du Christ ! — Tout se paye à la longue. - La race jaune et la race noire se secouent et s'organisent. Armés par nous, instruits par nos

exemples, l'Inde, la Chine et le Japon ont chassé les Européens de leurs colonies. Quatre cents millions de bouddhistes ont oublié leur Bouddha et ne songent plus qu'à la vengeance. LaTartarie grouillante s'agite et demande une proie. Deux cents millions de musulmans forment leur avantgarde. Tous ces peuples, animés contre notre civi^ lisation d'une haine implacable, justifiée par notre conduite, ne demandent qu'à se ruer sur l'Europe, et c'est l'Islam qui leur montre le chemin. Cette heure du grand choc en retour une fois venue, il sera trop tard pour rien arrêter. Un des flots de ce déluge humain viendra se heurter aux murs antiques de Jérusalem, dans la pensée confuse que c'est la plus vieille métropole religieuse de cette Europe détestée. Les chevaux tar tares camperont sur le mont des Oliviers où campèrent jadis les soldats chaldéens de Sennakérib, les légions romaines de Titus, les Arabes d'Omar et les Croisés de Godefroy de Bouillon. Par une nuit pareille à celle-ci, des prêtres chrétiens réfugiés en ce village de Siloé, dans ces tombeaux de prophètes, habités aujourd'hui par des Bédouins, assisteront avec effarement à un nouveau sac de Jérusalem. Du fond de ces repaires, ils joindront leurs mains sur leur tête en s'écriant dans leur effroi et leur désespoir : « Seigneur ! Seigneur ! ô Christ, pourquoi nous as-tu abandonnés ? »

Alors, contre la Porte Dorée du Haram-ech-ché-

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rif ^ ^ar où entra jadis le Messie, devant cette porte toujours murée, qui domine le cimetière musulmaû et le ravin de Gédron, ils apercevront un être surhumain. Ils verront accroupi, parmi les monuments funéraires, l'Ange exterminateur du jugenlent, TAnge calme et terrible à face de bourreau, les deux bras croisés sur son glaive, attendant rheure de frapper. A leur cri, TAnge accroupi se lèvera, et, de la pointe de son épée flamboyante, il écrira dans les ténèbres sur les sombres murailles de Jérusalem ces trois mots qu'une main lumineuse traça jadis sur le palais de Balthasar, pendant que Farrnée de Cyrus enfonçait les murs de Babylone: Mané^ Thécel^ Phares^ qui veulent dire : Nombre^ Poids,, Mesure, en d'autres termes : Sagesse, Justice, Économie, Alors les prêtres chrétiens comprendront leurs fautes et celles de leurs peuples et se voileront la face en pleurant, pendant que les flammes monteront sur les ruines du Saint- Sépulcre.

La sombre vision avait pris corps à mes yeux, lorsqu'un chant triste et doux s'éleva de la vallée de Josaphat. C'étaient les pèlerins russes qui revenaient de Jéricho. On ne les voyait pas, mais ils poursuivaient leur route infatigablement... la longue route qui va vers l'isba lointaine, enfouie dans la steppe immense, vers les champs de neige et les forêts de sapins qui s'étendent, mterminaMes, jusqu'aux monts Ourals et à la mer de

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Glace. Et — de la vallée de l'Ombre de la Mort — montait toujours le cantique d'espérance :

Éclaire le monde, Jérusalem nouvelle !

Fut'^^e la magie de ce doux chant et de son humble mélodie ? Fut-ce la fleur d'un songe intét rieur subitement éclose ? Fut-ce un reflet lointain de l'Invisible ? -^ Je ne sais. Mais brusquement le tableau de ma pensée changea. Après l'œuvre des ténèbres vengeresses, l'œuvre de la lumière triomphante. Après la vision du châtiment, la vision du salut. La première m'avait montré ce qu'il adviendra de Jérusalem, si la race blanche et l'Europe manquent à leur mission. Maintenant je voyais ce que sera, aux siècles lointains d'une humanité nouvelle, la Jérusalem future, recoîis* truite et transfigurée dans la splendeur de l'Esprit pur, de l'Ame universelle et de leur Verbe vivant^ affirmés par tous les peuples de la terre.

Une forêt d'oliviers, semée de bouquets de palmes, tapissait la vallée de Josaphat transformée en un jardin magnifique. Le mont Moriah subsistait, mais rebâti en marbre blanc et couronné d'une galerie à quadruple colonnade. Un triple escalier gigantesque montait du ravin de Cédron à la Porte Dorée. Cette porte du Messie, murée pour tant de siècles, était réouverte maintenant et formait les propylées du sanctuaire avec son arche resplendissante.

Trois temples occupaient Tenceinte carrée de la terrasse.

Sur l'emplacement de la mosquée d'Omar s'élevait un édifice de même forme, recouvert d'une mosaïque polychrome et d'une coupole d'azur étincelant.

A son sommet, le Croissant d'or surmontant la Croix reproduisait le signe d'Hermès.

Sur le porche oriental on lisait : Les enfants d Israël^ du Christ et de F Islam ont élevé ce Temple au Dieu des nations. Cette inscription en hébreu, en grec, en latin, en arabe, se répétait dans toutes les langues de la terre, au-dessus des quatre portes du temple. On lisait en hébreu sur le tambour de la coupole : Que Dieu attire en douceur Japhet et qu'il loge dans les tabernacles de Sem, et ces mots encore : V œuvre du Rocher est parfaite, car toutes ses voies sont la justice même.

Sur la partie droite de la terrasse se profilait un temple oblong, rappelant par sa forme les temples égyptiens et grecs. Ses pierres fauves étaient d'une couleur si chaude, qu'il semblait pétri de soleil. Les colonnes élancées glorifiaient un ordre nouveau d'architecture. Elles fleurissaient en corolles de lis, en volutes de palmes. Sur le frontispice, on voyait une femme divine évoquant de ses bras étendus un peuple de dieux, de déesses et d'âmes. On lisait sur la frise : Je suis Hèvè-Isis-Ionah^ V Épouse de Dieu, Y Ame du Monde^ la Lumière in^

créée. C'est ici le temple de la Nature céleste. Seuls les purs et les voyants entrent en moi.

Un troisième temple s'élevait entre les deux autres, au fond du sanctuaire. Grandiose basilique, cathédrale splendide. Elle semblait d'albâtre transparent et comme éclairée d'une lumière intérieure. La grande tour du transept dominait l'édifice et montrait à son sommet un cercle de prophètes qui supportait de ses bras levés une rotonde couronnée par le Christ. Une forêt de flèches et de tourelles s'élevait des toitures. Mais voici la grande merveille. Un sculpteur titanesque y avait suspendu, dans un désordre superbe, une armée d'anges et d'archanges, les ailes ouvertes et palpitantes, comme si ces messagers divins avaient apporté la cathédrale dans l'ouragan de leur vol. Sur le tympan du grand porche, ouvert à l'Orient, on lisait : Je suis le Verbe vivant de r Humanité en gui se retrouvent tous les fils de Dieu. Je parle par mille bouches et pourtant je suis Un. C'est ici le temple de la Résurrection.

Une foule immense affluait par les escaliers des propylées et pénétrait au sanctuaire par la Porte Dorée. Le noir était banni de leurs vêtements de fête. On n'y voyait que des robes de pourpre, d'hyacinthe et de neige. Des fanfares résonnaient. Des chœurs se répondaient du fond des temples, au son des orgues et des harpes. Et chaque temple avait sa voix : Gloire à Jérusalem I disait le temple

du Dieu des nations. Moi qui fais enfanter les autres^ ne ferai-je pas enfanter Sion ? — Gloire à Jérusalem ! répondait le temple de la Résurrection. On appellera tes murailles : Salut! et tes portes : Louange ! Et, du fond du temple d'Isis-Ionah, des voix célestes de femmes chantaient : Paix aux peuples... aux âmes harmonie et lumière! Tout ce qui passe n*est qu^un symbole. G est ici la Terre nouvelle^ image des eieux qui ne passent point...

... Quand je sortis de mon rèvê éveillé, je ne vis plus que la masse noire du mont Moriah dres-* fiée comme un bloc dans les ténèbres. Mais je m'aperçus que mes compagnons avaient subi, chacun à sa manière, la magie du chant slave. Le pâtre bédouin avait interrompu sa mélopée... Son bâton d'épine sauvage étendu sur la vallée, il écoutait les dernières notes du cantique. Le drogman Morkos, dormant à demi, écarquillait les yeux. Quant au frère Luc, il avait laissé glisser son rosaire sur sa cape brune et semblait plongé dans un ravisse» ment extatique. Les voix se perdaient du côté de Gethsémani vers la porte Saint-Etienne. Enfin tout se tut, et, comme pour résumer ses graves pensées, le frère Luc se tourna vers le drogman.

— Tu sais, Morkos, je crois que beaucoup d€ ces Russes iront en paradis I

Le prudent Morkos ne répondit rien. Mais j'ajoutai en me levant :

— J'en suis bien sûr.

Et nous rentrâmes en silence dans les sombres murs de Jérusalem.

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