PROLOGUE EN MER
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ex oriente lux !
(prologue en mer)
A bord du Sagalien, Fin décembre 1892.
Ex Oriente lux ! Qui donc le premier a prononcé cette parole évocatrice d'aurores et de pensées? Est-ce Joachim de Flore, le visiomiaireduxii* siècle, à la lecture de Févangile de saint Jean, en son couvent de la Galabre? Est-ce le kabbaliste Raymond Lulle, penché sur le texte hébreu du Zohar^ en sa retraite de l'île Majorque? Est-ce Pic de la Mirandole, devant un manuscrit d'Homère ou de Platon, sur les collines sereines de Florence? Quand a-t-il jailli, ce cri qui sonne comme un appel de croisés, de pèlerins ou de rois mages? Vient-il d'un héros, d'un sage ou d'un fou? En vérité, je n'en sais rien. Mais involontairement je le répète, moi aussi, ceoendant que les trois phares électriques du port
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de Marseille, le vert, le rooge et le blanc, tournent et pâlissent dans le crépuscule. Encore une vision fugitive de la haute colline de Notre-Dame-de-la- Garde^ de Tlle et du château d*If, bientôt ce reste de France s'est noyé dans la hrunie de décembre. Le cœur se serre un moment. Une bise aigre siffle sur le pont; le navire tangue et roule majestueu* sèment au large. Nous voici en pleine mer; tout le monde descend dans la cabine. On ne voit plus que Tonde et le vaste horizon liquide. Aussi bien estce rheure des sérieuses réllexions.
La lumière vient de t Orient! Cette parole renferme bien des sens. Il est certain que la marche générale de la race blanche, qui domine actuellement le globe, va en sens contraire, d'orient en occident. Depuis trois siècles, la civilisation, sautant r Atlantique, a passé en Amérique. Mais TEurope est toujours le cerveau de T humanité. C'est dans ce cerveau fiévreux et névrosé que se livrent les grands combats de la conscience moderne, que s'élabore l'avenir. La situation est grave en cette (in de siècle. Le trouble de la pensée répond au malaise universel, et nous semblons h la veille sinon de grands cataclysmes, du moins de douloureuses transformations sociales et religieuses. Jamais cependant la solidarité morale et spirituelle de Thumanité n'a été aussi visible.
La pensée ne fait pas seulement le tour du globe matériellcnient par le cûble électrique : une soi
de vie commune f est établie entre tous les peuples et tous les continents. Les flux et les reflux de la pensée vont d'Europe en Amérique et d'Amérique en Europe. C'est depuis que l'humanité blanche, dans sa marche en avant, a fait le tour du globe en découvrant le Nouveau Monde et en retrouvant l'Asie, sa vieille mère, de l'autre côté du Pacifique, qu'elle a pris une idée plus claire de sa mission, de son mouvement cyclique et de son unité. C'est aussi depuis ce moment que lui est venue la nostalgie de ses origines et qu'elle s'est écriée : Ex Oriente lux ! Si Shelley a donné à l'amante de son Prométhée délivré le nom d'Asia, ce ne fut point par jeu poétique, mais par divination. Sans le savoir, mais passionnément, nous cherchons en ce berceau de nos races, de nos sciences et de nos arts, de notre civilisation et de notre religion, la clef de nos destinées. Car bien définir l'origine d'une chose c'est en déterminer l'évolution et la fin.
Ce mouvement de récurrence de la pensée moderne est à la fois un instinct social et une aspiration religieuse. Consciemment ou inconsciemment l'un ne va guère sans l'autre. Socialement^ t'est un effort de V esprit vers l'unité organique de toute V humanité planétaire. Religieusement^ cette invocation de V Orient est un soupir de l'dme vers t unité intellectuelle et spirituelle^ correspondante et conditionnelle de V harmonie sociale^ vers la synthèse religieuse et philosophique^ qui n'est possible
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giiauec ions les éléments du pc^sé et du présent. Et voilà peut-être pourquoi le mot : Ex Oriente lux! me revient au début de cette traversée qui doit me conduire en terre d'Egypte. Oh! sans doute, depuis des siècles les sanctuaires d'Orient sont, les uns déserts, les autres muets. S'ils ont parié dans le cours des temps et chacun à son heure, c'est parce que le concours de la science et des volontés hiérarchiques y ont facilité l'inspiration aux fidèles et aux croyants des divers cultes^Les seules vraies révélations sont celles qui viennent du dedans. Certes je crois à l'Au-delà, à l'Invisible, au SpiritueL J'y crois philosophiquement, parce qu'il est le dessous, la raison et le levier de l'univers; j'y crois psychiquement, parce que sans lui l'âme demeure inexplicable en son principe comme dans ses phénomènes. Ce verbe de l'Esprit et de la Vérité parle en modes divers à l'artiste, au poète, au sage et au saint. Mais, à ceux-ci comme à la plus humble des créatures aimantes et pensantes, il ne parle qu'en passant par son sens intérieur. Et pourtant le genius loci des Latins n'est pas non plus un vain mot. Pierres taillées, monuments, symboles immuables, races qui portent l'empreinte religieuse du passé, et par-dessus tout cette âme éparse et fluide qui respire dans les choses et les harmonise, ne sont-ce pas là des aides puissants pour éveiller ce sens intérieur? A mon tour, et après tant d'autres, je voudrais consulter les plus vieux
EX ORIENTE LUX î 5
sanctuaires du monde, d'où sortirent les Idées Mères dont Thumanité a vécu et dont aujourd'iiui nous devons composer un tout nouveau, en remontant le plus possible, comme il le faut dans les grandes crises, à la source de la vérité éternelle. Peut-être que de ces sanctuaires reconstitués d'une vision plus nette, nous pourrons, comme d'observatoires bien placés, jeter un regard plus large et plus clair sur le monde actuel d'Orient et d'Occident. Mais, dans cette course, ne préjugeons rien; confions-nous au génie de l'heure, et, sans perdre de vue le but, livrons-nous au torrent des impressions nouvelles . . .
A l'aube grise, nous avons longé la Corse hivernale, barricadée derrière ses récifs, anguleuse et sauvage, avec ses épaules d'acier et ses cimes neigeuses, l'île de la vendetta et de Napoléon. Le deuxième matin, entre les îles Lipari et Stromboli, souffle la première brise du Levant. L'air est devenu chaud et caressant. La mer s'est calmée ; ses petites vagues ont pris une teinte indigo irisée en gorge de pigeon. Nous approchons de l'île maîtresse qui forme le pivot du grand bassin méditerranéen, centre d'éruption volcanique et centre d'évolution civilisatrice. Car cette île fut le premier trait d'union entre la Grèce et l'Italie et le premier foyer de la Renaissance sous Frédéric 11. Déjà elle se dentelle à l'horizon, en lignes sombres et
hardies, la riche, l'indépendante, l'audacieuse Sicile, sous des banquises de nuages sulfureux. Un paysage à la Salvator Rosa : lignes sur lignes, vallées sur vallées, des formes volcaniques et tourmentées ; le tout dominé par une haute montagne, contrefort septentrional de TEtna. Ses côtes de lave sont recouvertes de neige et paraissent des glaciers. Du fond des noirs abîmes sortent des fuDjerolles blanches qui s'argentent au soleil, pareilles à des chevelures flottantes, et finissent par se confondre avec la traînée aérienne des nuages bouillonnants, — couronne de Bacchante qu'arrache le vent du large. Elle est attirante et fantastique, sombre et lumineuse, souriante et menaçante à la fois, cette Sicile lointaine, vue en passant du navire qui vole. Image concentrée de la terre féconde et redoutable dans son élan de feu et son prodigieux enfantement, mère de l'idylle et protectrice des amours faciles, hantée d'Aphrodite et des Muses, mais chère aussi aux déesses souterraines, Dèmètèr et Persépbone. Ses plages ont vu naître Théocrite et mourir le grand Eschyle exilé. Enfin ce fut la patrie du mystérieux Empédocle, poète, philosophe, ingénieur et physicien, qui régna sur Agrigente et que la légende a précipité dans l'Etna, peut-être parce qu'il était trop grand pour l'histoire. C'est l'île des Titans et de la nature titanesque, où l'Etna se soulève en cratères de feu, où la terre et le ciel se rencontrent dans un formidable baiser.
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Tourné vers cette terre grecque qui m'est chère et que je voudrais toucher, j'ai tant pensé à l'antique Sicile, et le bateau a si bien filé ses nœuds qu'à peine ai-je vu le ravisant détroit de Messine, le joli cap Faro avec ses maisons claires et son fortin, à peine aussi la côte d'Italie. Une barque à voile avec un seul passager, venant de Reggio, heurte presque notre paquebot et se balance comme une mouette dans son sillage.
La pointe de la botte italienne est montagneuse et rude. Pourtant, devant sa rivale, elle se festonne avec coquetterie. Ses gorges et ses ravines jettent leurs villes comme des cailloux blancs jusqu'au bord des flots. Toutes ont l'air de vouloir tremper leurs pieds dans cette belle mer amie et familière, pour y chercher la vie, la lumière et la joie, et de regarder curieusement, non sans envie, l'opulente, lafière Sicile, et Messine couchée comme une grande dame indolente entre ses forêts d'orangers. Nous longeons à la dérive l'autre côté du triangle. Quatre ou cinq caps se perdent en fines dentelures, comme des écharpes transparentes, dans la brume dorée du soir. Car déjà elle fuit, la Sicile. Disparues ses villes ensevelies sous leurs végétations luxuriantes. Maintenant l'Etna seul dessine son vaste triangle sur l'horizon avec la grande ligne qui monte de Catane à la pointe du cône. Comme un aigle violet sombre, un nuage se balance sur son sommet. La fumée du volcan forme à sa cime
Mil II
un grand panache horizontal qui se prolonge indéfiniment dans la lumière orangée du couchant. Adieu la Grèce et l'Europe !
Allons de la poupe à la proue et tournons-nous vers le Levant. Car le navire, lancé dans la vaste mer Ionienne, fait cap surTÉgypte, et le croissant de la lune monte dans un ciel d'opale.
On ne connaît pas une femme, dit-on, quand on ^e Ta pas vue en colère : on ne connaît pas la mer Ionienne quand on n'a pas essuyé une de ses belles fureurs. La déesse Amphitrite s'est rendue à mon secret désir. Aussi bien est-elle restée femme depuis le temps d'Ulysse. Son sourire de Circé ne présageait rien de bon. Toute la nuit le navire s'est agité. Ce matin, de grands sillons bleu sombre rasent ses ilancs, et bientôt toute la mer démontée bout comme du plomb fondu. A midi, les vagues grossissent, le vent siffle dans les mâtures ; les ondes balaient la carcasse. Dans cette tourmente il semble que l'on voie se tordre et que l'on entende rugir tous les monstres de la Fable : Charybde et Scylla,la Gorgone et la Chimère. Vers le soir, les lames sont devenues de vraies montagnes dont les cimes dépassent le bord et y crachent des paquets d'eau. On voit quatre ou cinq houles, l'une derrière l'autre, s'avancer sur la proue, forteresses mouvantes avec leurs créneaux blancs qui croulent sur le pont. Sous tous les bruits retentit une basse fondamentale : le grondement de l'abîme qui monte. Nuit
complète maintenant; ce n'est plus dans les ténèbres qu'une trépidation continue de Teau et de Tair, un seul mugissement du ciel et de la mer confondus daps la grande bouilloire. Au loin, Focéan est noir comme la poix. Le long du bord, des montagnes d'écume passent en sifflant avec des lueurs d'éclairs. Leurs panaches tourbillonnants fouettent la dunette vitrée du capitaine et les hunes du grand mât. L'énorme paquebot danse comme une barque. Ce n'est plus le souffle d'une mer ou d'un continent, c'est l'âme convulsée de toute la terre qu'on respire à pleins poumons dans l'ouragan.
Majestueux est le navire, qui se cabre, plonge et se cabre encore, mais poursuit sa marche avec calme dans la tempête. Le timbre de l'officier de quart sonne clair et semble la voix de l'atome conscient au milieu des éléments déchaînés. Munie de sa boussole interne, Fâme ne poursuit-elle pas, elle aussi, un but mystérieux à travers la vie terrestre ?
Me voilà blotti dans ma cabine. Mais le roulement des chaînes, le bruit infernal de la machine, le ronflement accéléré de l'hélice m'empêchent de dormir. Au hasard, j'ouvre mon Homère et je tombe sur le naufrage d'Ulysse : « Une grande lame se ruant sur lui, effrayante, renversa le radeau. » Le subtil Odysseus, qui a bravé les incantations de Gircé et tous les monstres de la mer,
iO SANCTUAIRES d'oRIBNT
va périr. Mais, phosphorescente de blancheur» l'étoile au front, émerge de l'abîme la déesse Leucothéa : « Prends cette bandelette immortelle, <^.tends-la sur ta' poitrine» et ne crains plus ni la douleur ni la mort. Dès que tu auras saisi le rivage, tu la rejetteras loin de toi dans la sombre mer eu te détournant. » Que de voyageurs, aux temps de rÉgypto ancienne, sont venus, après les naufrages de la vie, chorcher sur les rives du Nil « la bandelette immortelle n qu'Ulysse reçut des mains de la fille de Kadmus ! L'ont-ils trouvée? Les sages d'Alexandrie prétendaient qu'Orphée et Pythagore furent seuls de ce nombre. La science contemporaine nie Texistence du premier et a tourné le dos an second. Il est vrai que l'un créa l'Olympe, et Tautre la philosophie. Heureux ceux qui peuvent donner de leur existence des preuves aussi fortes que celles-là ! Mais ils sont rares ceux qui ont fait parler Isis. Que de fois elle est restée muette l Qu'importe! cherchons-la toujours.
La temprte s'est calmée au-delà de Candie, et nous nous réveillons le cinquième matin en face d'une côte plate, voilée d'une ondée légère. Sous ce rideau transparent, que perce déjà le soleil d'Egypte, une ville blanche apparaît dans une moiteur d'Orient : c'est Alexandrie.