LE CAIRE ET SES BAZARS. — LA GHAWAZZI MUSIQUES NOCTURNES
Avant de pénétrer dans le vieux monde égyptien, un coup d'oeil au monde musulman, qui en
1 Quand je m'embarquai pour l'Orient, j'avais l'intention de ne visiter que les grands sanctuaires de TEgypte ancienne, de la Grèce et de la Palestine, ces trois religions correspondant à trois initiations diverses qui forment encore aujourd'hui la base de notre vie intellectuelle et de notre civilisation. En arrivant au Caire, je fus fortement impressionné par le rôle considérable que l'Islam joue actuellement en Afrique comme en Asie, malgré ou plutôt à cause même de son infériorité intellectuelle et spirituelle. 'Dans lequilibre général du monde, il n'est pas une quantité négligeable. En terminant mon voyage par Jérusalem, je retrouvai l'Islam en mattre du temple d'Israël et en surveillant du Saint-Sépulcre, et cela au nom de sa propre tradition religieuse. Ces faits m'étaient connus à l'avance, mais je ne. compris leur portée que sur les lieux mêmes. Je me convainquis que TTslam est un rameau d'Israël qu'on ne saurait supprimer dans la hiérarchie des religions et dans la future synthèse ethnique.
Pour ces raisons, je me suis décidé à laisser VEgypte musulmane en tète de ce volume comme un prologue à la trinité orga* nique de la Science, de l'Art et de la Religion, que représentent pour moi l'Egypte, la Grèce et la Palestine.
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forme le seuil actuel et le vivant décor, est indispensable. Forcément c'est ici le premier plan du tableau. Depuis un temps immémorial d'ailleurs, les St5 mites et toutes les races errantes du désert constituent la substance ethnique dans laquelle se moulent les phénomènes historiques et religieux de rOrient. C'est avec cette poussière humaine que les conquérants ont pétri des peuples et les prophètes des religions.
Le chemin de fer d'Alexandrie au Caire coupe en deux le lac Maoritis, vaste lagune qui reflète des vols d'oiseaux aquatiques, puis s'engage dans une mer de blés verts que sillonnent des canaux infinis. Des vil laides de fellahs construits en terre sèche l'y tassent comme des taupinières. Au passage d'un pont en fil de fer, on plane un instant sur le Nil aux berges vaporeuses. Quelques dahabièhs dorment dans les roseaux, comme une traînée de cygnes. Pais, c'est de nouveau l'immensité du Delta aux herbages verdoyants. De temps à autre, une procession de fellahs, d'ânes et de chameaux se profile sur des digues à perte de vue. Au bout de trois heures on voit poindre une forêt de coupoles et de minarets dominée par la citadelle et bordée par la chaîne arabique: c'est le Caire.
Malgré l'ampleur, la richesse et l'élégance du quartier européen, où l'on débarque, l'impression immédi^xte que produit la capitale égyptienne, par sa population et son mouvement, est celle d'une
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Babel africaine, d'un pandémoniiim de la \'ie musulmane. L'œil est ébloui d'un fourmillement de fez rouges, de turbans bleus, verts, blancs et jaunes, de caftans et de couffièhs multicolores. L'oreille est assaillie d'un mélange strident de toutes les langues d'Europe, d'Afrique et d'Asie. Vertige de sons et de couleurs ! Que de plumages et de ramages humains ! On croit entrer dans une volière des tropiques. Au milieu de ces cris, de ces jacassements, de ces gazouillis, dominent les sons gutturaux et rudes de l'arabe, cette vieille langue du désert à la fois barbare et raffinée, dont les voyelles ont des rugissements de lion, dont les consonnes s'entre-choquent avec des cliquetis d'armes ou des frémissements d'instruments à cordes. — Un large boulevard planté d'arbres conduit au centre du quartier franc, au parc de l'Ezbékièh. Ce jardin, d'une splendeur tropicale, semble rappeler la fantaisie d'un khalife, avec ses sycomores et ses mimosas gigantesques qui mirent leurs chevelures brillantes dans un étang paresseux, à côté d'arbres de l'Inde aux branches pendantes comme des tresses. Nous voici au foyer du nouveau Caire et de la colonie européenne, qui par l'industrie et le travail a recréé le pays. Pourtant, en apparence, à regarder la population qui grouille en ces larges rues non pavées et poudreuses, le flot de la vie musulmane submerge cette mince couche de vie occidentale. Ici, fatalement, l'Européen s'orienta-
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lise. Les façades des hôtels sont précédées de tentes bariolées où se prélasse un public de rastaquouères et d'Américaines. Il s'ébahit des journées entières devant le fleuve des passants dans une béatitude qui ressemble au kief. L'étranger qai se jette dans ce torrent commence par être noyé dans un tourbillon de races. En quelques minutes^ il verra défiler les Abyssiniens de haute taille drapés de blanc, aux traits fins et majestueux ; les Nubiens couleur café, aux lèvres épaisses et sensuelles; les fellahs en chemise bleue, éveillés et goguenards ; des Arméniens, en turban noir, graves comme des moines; de beaux Syriens souples, aux larges yeux luisants ; des Persans aristocratiques et dédaigneux; des Cophtes sombres; des Juifs au regard humble et perçant ; de fiers Arabes et des Bédouins déguenillés. S'il s'arrête, %\\ a Tait d'hésiter un instant, il sera la proie d'un essaim d'insectes humains. En un clind'œil il sera enlourYî d'une dizaine de drogmans, vêtus de soie et d'or comme des pachas, qui le harangueront en six langues avec des gestes magnifiques. En même temps une douzaine d'âniers se rueront sur lui avec leurs bêles et leurs faces aussi jolies qu'impertinentes, tandis qu'il sentira ses pieds doucement saisis par les petits décrotteurs, négrillons à frimousse simiesque, au sourire enjoué et railleur. Et toujours se précipite devant l'Ezbékièh le fleuve humain, le carnaval multicolore. Une foule
de Levantins trotte sur de beaux ânes au poil lustré. Les fiacres sont attelés de superbes chevaux arabes qui piaffent sous le fouet des cochers noirs. Quelquefois passe, sur son cheval berbère, un pacha maigre et triste comme un parchemin, serré dans sa redingote grise du Nizam. Puis, c'est le harem d'un grand personnage qui roule en plusieurs landaus. Les princesses, voilées à la turque de mousseline blanche, qui souvent laisse transparaître leurs traits languides comme en un miroir dépoU, promènent curieusement sur la foule leurs grands yeux de gazelles étonnées et leurs prunelles vibrantes d'un vague désir. On dirait que ces caméhas opulents et délicats, un instant sortis de leur serre chaude, respirent avidement les vents du dehors. Les voitures du harem sont suivies de deux eunuques à cheval, nègres patibulaires, et précédées à dix pas de deux saïs. Ces splendides coureurs abyssiniens ont les jambes nues, le buste serré dans une jaquette brodée qui reluit comme une cuirasse d'or. Poitrail au vent, ils agitent leurs bâtons en poussant de grands cris. De larges manches d'une blancheur de neige flottent sur leurs épaules et les font ressembler à des coléoptères étincelants ou à des génies ailés qui touchent à peine le sol. Et tout autour, dans un long frémissement, s'écarte la foule des moricauds, des fellahs, des cavaliers, comme si le char de la volupté, du pouvoir et de la splendeur ter-
restre venait de passer dans un flot de poussière. Mais ce n'est là que le remous de la vie musulmane mêlé au flot européen. En pénétrant dans le quartier arabe, on atteint son plein bouillonnement. Dans Tétroite rue du Mouski se tord et s'embrouille un inextricable écheveau d'hommes, de cavaliers, de chameaux et d'ânes. Les coups de fouet des cochers claquent, la monnaie des changeurs sonne, le cri des cafetiers ambulants répond à celui des porteurs de narguilés, les limonadiers se battent avec les cuisines portatives, les turbans verts se heurtent aux turbans jaunes et s'injurient. On boït, on mange, on vend, on achète. Dans cette cohue, des femmes emmaillotées du barko noir et de la habara de soie glissent comme des chauvessouris sans que personne ait l'air de les apercevoir. Les pauvres fellahinos portent leurs enfants à cheval sur leurs épaules. Les chiens aboient, les ânes braient, les chameaux grognent, les hommes crient, et, chose merveilleuse, chacun trouve son chemin sans blesser le voisin. Cette masse humaine a Ttiir d'un polype monstrueux dont chaque tentacule pousse une tête et dont toutes les fibres palpitent d'une sensation convulsive. L'étincelle de la vie morale jaillit ici du dernier degré de la misère humaine. Les estropiés et les aveugles essaient d'éveiller la pitié par des formules vraiment touchantes : Ana dèf Allah wan nebi^ « Je suis rhôte de Dieu et du Prophète » ; et il semble
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dur de leur répondre par la formule évasive des avares : Allah y I a tits I « Dieu te donne ! » au lieu de leur tendre la piastre désirée.
Laissons-nous pousser par le torrent jusqu'aux entrailles mômes de la cité africaine, dans le labyrinthe des bazars. Par les interstices de nattes tendues entre les toits, un jour louche glisse en des ruelles tortueuses, tapissées de petites boutiques qui regorgent de tous les luxes de l'Orient. Ici s'ouvrent de grands magasins de meubles sculptés et incrustés de nacre avec un papillotement de lumière blanche ; là étincellent les cuivres ouvragés, plateaux, vases, aiguières ; d'énormes et innombrables lampes en bronze forgé et ajouré pendent du plafond comme des encorbellements de mosquées ; les brûle-parfums se dressent comme des minarets évoquant un rêve d'Alhambra, pendant que les ouvriers travaillent au fond des ateliers et que des centaines de marteaux battent le métal. Les marchands de tapis sont les grands seigneurs de céans et vous reçoivent avec une politesse pleine de dignité dans leurs salons aux vastes divans, tendus de haut en bas des merveilles de Smyme, de la Perse et du Cachemire. Vous continuez votre promenade, ébloui, inquiété par toute cette fantasmagorie de l'art décoratif. Voici les laines entassées et les soies ruisselantes. Dans la ruelle, les vendeurs déroulent sous vos yeux des écharpes tentatrices. Un regard donné au
marchand ou à la marchandise, et vous êtes perdu: ils vous barrent le passage, vous drapent et vous coiffent de leurs richesses avec des regards enjôleurs et des sourires d'admiration, pendant qu un petit gamin sorti de terre vous présente une tasse bouillante du plus exquis café arabe. Si vous n'êtes un manant, vous achèterez la douzaine. Sous les tarbouchs et les turbans de tous ces marchands indolemment accroupis dans le demi-jour de leur boutique, il y a des yeux qui vous guettent comme une proie; vous êtes la mouche qui passe entre ces toiles d'araignée. On longe des montagnes de selles arabes, des portiques de pantoufles aux formes les plus extravagantes. Quelquefois, sur un sordide monceau de bric-à-brac, des foulards précieux se mêlent à d'ignobles loques, et des gravures parisiennes de 1830 moisissent sur des icônes byzantins. Sous le flamboiement farouche des trophées de fusils, de poignards, de lames incrustées de pierres précieuses, s'ébauche une vision rapide de toute l'épopée sarrasine ; sous le frôlement des dentelles, des zibelines, des plumes d*autruche, le souffle tiède des harems vous effleure la joue. Puis, des fleuves de parfums vous suffoquent: musc, santal, benjoin et gingembre, El le marchand criera : « Fleurs de henné! parfums du paradis ! » Celui d'en face agitera un flacon d'huito de rose en disant : « La rose était une épine, elle a fleuri de la sueur du Prophète! » Et
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ce sera parmi les fruitiers voisins un prolongement (!e métaphores joyeuses et d'oflfres alléchantes : « Des oranges douces comme le miel ! — Les melons consolent celui ^ui est dans la peine ! — Dieu allégera les paniers ! »
Délicieuse et innocente manière, après tout, de comprendre le commerce, chez un peuple éternellement enfant ! Pour l'Européen, le commerce est un froid calcul, une spéculation savante, Fâpre gain de tous les jours. Pour l'Oriental, pour TArabe surtout, c'est d'abord une paresse contemplative ; c'est aussi une aventure, un jeu de ruses et de surprises, historié d'un conte des Mille et une Nuits. Sans doute il cherchera à gruger le plus possible son client, il écorchera fabuleusement l'acheteur naïf et enthousiaste. Mais comptez- vous pour rien sa fatigue, son éloquence et l'illusion qu'il vous a donnée ? Tel marchand de tapis qui, pendant une après-midi entière, aura étalé devant vous la mo'aé de son magasin et vous aura vendu des tentures <^tonnantes de l'Inde ou de la Perse, qui peut-être viennent de Paris, ne vous en aura prs moins promené du Cachemire à Téhéran, et il aura meublé sous vos yeux des palais dignes d'être éclairés par la lampe d'Aladin. N'est-ce donc rien ? Et ce parfumeur qui vous a vendu au poids de l'or l'essence de rose ou de jasmin en un flacon pailleté d'or, il a, pendant une heure, au fond de ce miroir persan encadré de fines peintures, évoqué tout le harem