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* J. V. BAINVEL, introduction à la dixième édition.de A. Pov- : - LAIN, Des grâces d'oraison (Paris, 1922), p. rxxir, ous pe uw x € BAINVEL; t. 6; p. LXX-LXXI. Ed AUN.
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l'énergie et la constance au service de l’idée dont on peut dire qu'ils sont véritablement possédés, De même les saints, prévenus et soutenus par la grâce, que Dieu leur mesure selon son bon plaisir, sont sous l'empire d'une seule pensée, qui transforme tout leur être : aimer et servir Dieu. C’est dans la manière dont cette passion du divin se traduit en actes chez chacun d'eux que se dessine leur individualité, et celle-ci on peut l’étudier en psychologue. Mais la sainteté n'est pas liée aux lois du développement de nos organes et de nos facultés. Elle n'est pas du demaine de la psychologie. Il faut surtout se garder des systémes qui semblent considérer les saints comme des hommes anormaux. Le parfait équilibre de l'étre moral que nous admirons en eux, pour exceptionnel qu'il soit, n'est pas une dérogation à la régle; il en est la complète expression, Serait-il juste de dire que les chefs-d'ceuvre de l'art grec représentent l'homme anormal, parce que le canon de Polycléte est rarement réalisé dans la nature?
Il est un autre écueil qu'il faut éviter dans l'estimation du mérite des saints : c'est de vouloir mettre leur intelligence .et leurs talents au niveau de leurs qualités morales. Un préjugé commun chez les hagiographes d'autrefois les faisait rougir, - pour leur héros, de ses origines plébéiennes, et les amenait, par des moyens souvent contestables, à lui découvrir quelque parenté de haut lignage. Ils y renoncent plus facilement de nos jours, mais la méme préoccupation a changé de forme. Ils ne se contentent pas d'exalter, ce qui est juste, l'excellence de son jugement et la clarté de ses vues dans la conduite Spi- 'rituelle ; ils ne peuvent se résoudre à ne lui reconnaître que des . capacités ordinaires, et insistent volontiers sur sa valeur intel-lectuelle. Cette tendance se comprend ; c'est la loi du panégyrique. Mais il faut s'en tenir là, et se persuader que la sainteté . ne confère pas le génie à qui ne l'avait pas en naissant ; s'abstenir done d'appuyer sur le témoignage des saints dans des matiéres qui relévent uniquement de la culture de l'esprit et de la science acquise, auxquelles la gráce ne supplée pas. C'est donc : se tromper que de jeter dans la balance la vertu surnaturelle avec le sens de l'histoire, de l'archéologie, ou méme. avec les connaissances théologiques. :
A ceux qui réalisent en eux-mémes l'idéal de la perfection
chrétienne tel qu'il a été compris par toutes les générations de fidèles et exprimé par la théologie, il ne manque, pour mériter pleinement le titre de saint, que les honneurs du culte. D'autre part chacun sait que tous les fidéles qui meurent avec la réputation d'étre des hommes de Dieu n'arrivent pas à ces honneurs !, L'Église fait un choix. Sur quoi se guide-t-elle pour décerner l'auréole à tel de ses enfants plutót qu'à tel autre qui semble ne pas moins la mériter? Quelle-est, en d'autres termes, la formule canonique de la sainteté ?
Certaines personnes semblent s'imaginer que l'acte de la
1 |] y a dans l'Église des trésors de vertu et de sainteté qui resteront toujours cachés au monde, et ne brilleront qu'aux yeux du Pére céleste. Dans un des sermons de charité du célébre P. Mathew, l'apótre delatempérance en Irlande, on peut lire, à ce propos,un récit d'une beauté antique. « Si je m'arrétais ici, dit-il, pour citer seulement la centième partie des actes d'admirable charité exercés, sous més yeux mémes, par les plus pauvres des pauvres, tout le temps que je puis consacrer à mon sermon n'y suffirait pas. Qu'il me soit seulement . permis de citer un exemple: une pauvre femme trouva un jour exposé dans la rue un petit enfant qu'elle m'apporta, en me demandant ce qu'il fallait en faire. Ne consultant malheureusement d'abord que la froide prudence, je lui donnai le conseil de le porter au bureau de l'assistance publique. Ceci se passait le soir. Le lendemain de grand matin, je trouvai à ma porte la pauvre femme tout en pleurs ; sa douleur était amère et elle me dit à travers ses larmes : « L'abandon que j'ai fait de cet enfant que Dieu avait placé sur mon chemin, m'a empêché de fermer l’œil de toute la nuit. Si vous le permettez, je m'en vais aller le reprendre.» La tendre charité de cette excellente créature me remplit de confusion ; j'allai avec elle retirer l'enfant des mains de celle à qui la bienfaisance publique l'avait confié, et la pauvre femme l'apporta triomphalement chez elle, en répétant les paroles du prophète :« Pauvre enfant ! ta mère t’a oublié ; mais moi je ne t'oublierai pas.» Ce n'était pourtant qu'une porteuse d'eau! — Huit ans se sont écoulés depuis le jour où elle recueillit dans sa misérable demeure le petit enfant abandonné ; la pluie et le froid qu'elle devait constamment braver, l'ont rendue aveugle, et dix fois par jour on peut voir maintenant passer la pauvre porteuse d'eau courbée sous son lourd fardeau, traversant les rues sous la conduite de son petit protégé. Oh. miséricordieux Jésus! que je sacrifierais avec bonheur les richesses et les honneurs de ce monde pour mériter le glorieux accueil qui attend cette humble porteuse d'eau au grand jour du jugement ! ». J. F. MAGUIRE, Le Pére Mathew (Bruxelles, 1868), p. 82. On pourrait, sans beaucoup de peine, . composer un beau recueil hagiographique sur les « Saints ignorés »,
canonisation consiste essentiellement à définir que le fidèle, mort en odeur de sainteté, jouit dela vision béatifique. L'Église n'a jamais prétendu recevoir à cet égard une révélation spéciale, et on chercherait en vain, dans l’École, un tenant de cette opinion, Dans l'appréciation des mérites de ceux qui sont morts avec les signes de la prédestination, l'Église applique
la doctrine des théologiens, qui répond elle-même à la pratique des premiers siècles, Une place à part est faïte aux martyrs. Constater qu'en fait ils ont sacrifié leur vie pour la foi, c'est affirmer qu'ils ont du coup atteint la perfection de la charité. Pour tous les autres, elle recueille les témoignages attestant la pratique de la vertu dans une mesure exceptionnelle. Une vie pure, des actes, des paroles, des sacrifices qui dépassent notablement le niveau de la ferveur moyenne des fidéles et supposent un degré héroique de perfection, l'Église n'en demande pas davantage.
Mais les miracles? Ici encore elle ne renchérit pas sur la doctrine de l'École qui ne voit pas dans les faveurs surnaturelles un élément de la sainteté. On n'exige pas pour élever un saint sur les autels, que durant sa vieil ait fait des miracles, prédit l'avenir, obtenu des révélations. S'il a la réputation d'avoir été favorisé de gráces surnaturelles, elles sont examinées et, s’il y a lieu, appréciées dans leurs relations avec la vie morale du serviteur, de Dieu !. Elles le ne sont point regardées comme une condition pour apprécier le degré de ses mérites.
Quant aux miracles attribués à l'intercession du saint aprés sa mort, ils ont joué, en ces derniers siécles, un róle plus important dans la procédure de la canonisation. Des malades ont été guéris à la suite de priéres adressées à un personnage mort en réputation de sainteté. L'Église soumet ces guérisons
! BENoiT XIV, De canon.,l. III, c. x. 2, insiste sur le fait que l'examen des révélations et visions doit être précédé de celui des vertus. On doit agir comme si elles étaient uniquement des « gráces gratuites » données pour le bien'du prochain et non en raison de la sainteté du sujet. Car ces faveurs« ne peuvent être prouvées que par les affirmations qu’il en fait lui-même. Or, quand quelqu'un est seul à témoigner pour lui-méme, on ne peut évidemment ajouter foi à sa parole que si l'on a établi d'abord qu'il en est beaucoup plus digne que d’autres ; en un mot qu'il est doué de vertus dans le- degré héroïque »,
| À un examen sérieux et les accepte comme une indication providentielle avant d'encourager les fidèles à recourir aux suffrages du serviteur de Dieu. Mais ces miracles ne doivent pas étre considérés comme le contre-seing d'une révélation céleste qui engagerait notre foi.
Ce qui vient d'étre dit des grâces gratuites doit étre répété des gráces mystiques dont il a été question plus haut, etil est nécessaire d'y insister pour réduire à sa juste valeur une offensive qui cherche à regagner sur le terrain des faits ce que la théorie oblige à abandonner. Quelques écrivains ! voudraient nous faire croire qu'alors méme que l'état mystique ne pourrait être considéré comme une condition de la sainteté en elleméme, l'Église l'exige des saints qu'elle consent à placer sur les autels. Ils distinguent la sainteté dans le sens large d'une trés haute vertu et la sainteté dans le sens strict, celui des actes officiels : ceci c'est la «grande sainteté». Dans la premiére catégorie sont placées les âmes d'élite qui n'ont pas recu les faveurs mystiques. La grande sainteté, qu'on définit «celle qui mène ouvertement à la canonisation», nese rencontre pas sans les états mystiques.
Ceux'qui affirment ces choses, doivent commencer par écarter les martyrs, ce qui ne parait pas les préoccuper outre mesure. Ils assurent, en tout cas, que « presque tous les saints canonisés ont eu l'union mystique ? ». |
Nous ne discuterons pas la statistique sur laquelle on prétend appuyer des affirmations aussi tranchantes. Elle n'est pas sérieuse. Les exceptions certaines à la prétendue régle. sont traitées de cas douteux, et l'on se plaint de manquer de documents à leur sujet?, entendez: de documents à l'appui de la thése. On parvient du reste, moyennant de vaines subtilités à plier à la théorie les faits qui lui sont le plus nettement opposés *. Ce que nous ne faisons aucune difficulté d'admettre, c'est que dans la Vie d'un grand nombre de saints canonisés il est fait mention de faveurs extraordinaires et d'un état d'oraison élevé. Mais nous aurions tort d'en conclure que l'Église
1 Avec le P. PouLAIN, Des grâces d’oraison, 10e éd., p. 552-562, ? POoULAIN, t. C., p. 554. 3 PouLAIN, t. c., p. 555. 4 Voir notre Saint Jean Berchmans, 6° éd., p: 8.
les exige comme une condition indispensable; qu'elle se refuse à élever sur les autels les àmes d'élite qui n'ont pas recu le don de contemplation, ou d'autres dons moins ordinaires encore. Ce serait oublier que dans la procédure de la canoni- ' sation l'initiative ne part pas du pouvoir central qui est appelé . à se prononcer. C'est une communauté restreinte de fidéles qui fait le premier choix parmi ceux qui ont répandu dans leur milieu la bonne odeur de leurs vertus, les signale à l'autorité ecclésiastique et « postule» pour eux les honneurs du culte. Il n'est pas étonnant dés lors que les états extraordinaires soient l'apanage habituel des serviteurs de Dieu proposés pour la canonisation. Ces faveurs peu communes attirent les regards, et l'attention de la foule se porte tout naturellement sur eux de préférence à d'autres aussi méritants mais beaucoup moins en vue. Les vertus héroiques tranquillement pratiquées à l'abri des regards des hommes ne trouvent pas aussi aisément des appréciateurs. Mais que des juges perspicaces les découvrent et les signalent à l'autorité, celle-ci ne les repousse pas et sait reconnaître la sainteté qui marche dans les voies communes.
-Dans tout ce qui précéde nous avons envisagé la sainteté comme elle est comprise et honorée dans l'Église catholique. D'autres religions prétendent avoir leurs saints. Et ce ne sont pas les chrétiens seuls qui se glorifient de posséder parmi eux des « hommes de Dieu » ; on nous parle de saints bouddhistes, hindous, shintoistes, mahométans, etc. 1.
. Lorsqu'on veut se rendre compte de l'idée que se font de leurs saints les peuples infidéles, on n'y découvre que de lointaines analogies ou des ressemblances purement extérieures avec ceux que nous honorons. Ce serait trop s'éloigner de notre terrain que de chercher à ramener à nos idées des conceptions si différentes des nótrés. Il y aurait d'ailleurs deux points de vue
1 Voir dans HasrINGS, Encyclopaedia of Religion and Ethics, t. XI, Saints and Martyrs Buddhist, Chinese, Indian, Iranian, Japanese, Mahumadan, Semitic and Egyptian , Syrian ; E. WESTERMARE, The Moorish conception of Holiness (Baraka), dans Ofversigt of Finska Vetenskaps-Societetens Fórhandlingar, t. L VIII (Helsingfors, 1916), p. 1-153 ; D. A. RiNGES, De hei ligen van Java,t.I-IV, over- Bedrukt uit het Tijdschrift van het Bataviaasch Genootschap van Kunsten en Wetenschappen, d. LII (1910), en LIII.
. AE LA SAÏNTETÉ 255 bien distincts à envisager, car autre chose est de savoir ce que ces hommes pensent de leurs saints, autre chose de décider si la sainteté comme l'entendent les théologiens est possible chez eux. Qu'ils n'exigent pas les mémes titres que nous pour donner droit à la vénération publique, c'est ce qu'on ne peut nier. Qu'il y ait chez eux, et peut-étre pas précisément dans le milieu de leurs «saints», des âmes d'élite qui méritent de. prendre place parmi les « amis de Dieu », les théologiens ne se refusent pas à l'admettré !. Mais nous devons laisser à de plus habiles le soin de traiter ces graves questions avec toute l'ampleur qu'elles méritent, et nous nous bornerons à dire quelques mots de la sainteté dans les confessions chrétiennes séparées de l'Église catholique.
Tous les groupements chrétiens, les protestants exceptés, rendent aux saints les mémes honneurs que nous. Leur « sanctoral» comprend deux parties: les saints qui figurent également dans le calendrier catholique, la Ste Vierge, les apótres, les martyrs des premiéres persécutions, les anciens Péres; une partie propre à chacune des églises nationales qui se sont
constituées aprés la séparation. Les Orientaux : les Coptes les Éthiopiens, les Syriens, les Arméniens, les Géorgiens ont leurs saints que l'Église Romaine ignore ; les Grecs également et les Russes. Ceux-ci ont, dans les derniers siècles, inscrit dans leur calendrier plusieurs nouveaux saints, à la suite d'une procédure qui s'inspire de la discipline romaine en matière de - - eanonisation ?. Sauf ces additions, les Russes se servent du calendrier grec, que nous citerons à titre d'exemple. Que penser des saints inscrits à ce calendrier aprés la consommation du schisme? Et que dire en général de la sainteté dans les églises séparées ?
Il est d'abord à remarquer que le schisme grec ne fut pas l'affaire d'un jour, et qu'il ne faut pas chercher à fixer la date de la séparation totale d'avec RRome*. La scission s'opéra len-
1 J. ManÉcHAL, Le problème de la grâce myslique en Islam, dans Recherches de science religieuse, t. XIV (1923), p.. 244-92.
2 P. PEETERS, La canonisation des saints dans l'Église russe, dans Anal. Boll, t. XXXIII , p. 380-420, t. XXXVIII, p. 172-76.
3 Sur le schisme et ses résultats, lire L. BRÉNIER, Le schisme ortenlal du XI siècle, Paris, 1899, et surtout B. Lrim, Rome, Kiev et Byzance à la Jin du XI* siècle, Paris, 1924.
tement. Elle s'accomplit d'abord dans les hautes sphères, et il fallut de longues années, disons des siècles, pour aboutir aux conséquences désastreuses qui en étaient la suite logique. Depuis longtemps les liens entre Rome et Byzance étaient assez lâches, et la rupture ne produisit pas de secousse vio- … lente. La vie religieuse des peuples n'en fut pas sensiblement affectée. Le régime des monastéres demeura intact. Comme auparavant, il y eut des solitaires et des cénobites qui se distinguérent par leur piété et des pratiques d'une pénitence austère. Pendant longtemps l'hagiographie continue à ne porter aucune trace du dissentiment qui séparait les deux Églises. : Les événements politiques du XIIIe siècle portérent le grand coup ; le déchirement s'acheva, et la haine de Rome pénétra dans la masse des fidéles. Ce que l'on peut dire des saints inscrits au calendrier grec depuis le moment où le schisme ': ut consommé, c'est que l'Église ne les reconnait point canonifquement. Ira-t-on jusqu'à dire qu'à partir de ce jour la sainteté s'est retirée de l'Église grecque? ‘
A propos de la sainteté dans les églises séparées, des théolo-. : giens récents ont repris des idées déjà énoncées par les anciens Péres!. Ils font remarquer d'abord que ces églises ne sont pas complétement privées des moyens de sanctification dont dispose l'Église catholique. Les églises orientales et orthodoxes en sont méme abondamment pourvues. Elles ont comme nous une hiérarchie remontant aux apótres, des sacrements validement administrés; des exercices de dévotion destinés à entretenir la ferveur. Les protestants sont moins bien partagés, mais les secours spirituels ne leur manquent pas.
Cela posé, il y a une distinction à faire entre les premiers fauteurs des criminelles dissidences etla masse entraînée dans une voie tracée par les chefs responsables, entre ceux que leur conscience avertit du devoir de retourner au bercail et l'immense majorité de ceux que l'éducation a marqués d'une empreinte presque ineffaçable et imbus de préjugés séculaires qu'il est moralement impossible de secouer. Parmi ces derniers il en est sans doute qui cherchent Dieu de tout leur cœur.
1 L. DE GnANDMAISON, Le Sadhu Sundar Singh et le problème de la sainteté hors de l' Église catholique, dans Recherches de science religieuse, t. XIII (1922), p. 1-29.
- À ceux-là Dieu ne refuse pas ses dons, et ce n’est pas à nous de poser des limites à ses libéralités et d'en exclure les dons gratuits ou les grâces mystiques. Une seule restriction s'impose d'elle-méme : c’est que les faveurs éclatantes, les prodiges authentiques ne puissent pas, dans l'estimation des fidéles apparaitre comme la garantie d'un ensemble doctrinal erroné, d'une situation irrégulière et condamnable. Cette exception admise,, rien n'empéche de trouver en dehors de l'Église visible, les vertus héroiques, le martyre méme, en un mot la sainteté.
L'Église grecque orthodoxe posséde une littérature peu explorée mais fort intéressante, qui jette un grand jour sur la question qui nous occupe : nous voulons parler des Actes des néo-martyrs. Deux grandes classes de martyrs se rencontrent dans les récentes compilations hagiographiques des Grecs 1: les martyrs anciens, comprenant ceux des premiéres persécu-
^tions et ceux de la période iconoclaste, et les néo-martyrs, de date plus récente, les victimes du fanatisme musulman. Les Actes de ces derniers forment une série de récits simples pour la plupart et sans grande recherche, littérature anonyme dont l'usage exige de la prudence et du discernement, mais où se re-
"trouve souvent un accent de sincérité qui netrompe pas. Nous croyons ne pas exagérer en disant queles meilleurs de ces récits font bonne figure à cóté des Actes des anciens martyrs *.
La plupart des héros dont ils nous racontent l'histoire sont des gens de condition modeste, sans instruction, gagnant péniblement leur vie et dont le plus grand bienest leur foi chrétienne: qui les soutient dans leur dur labeur. Tel, en 1771, ce Michel
1 Notamment dans le grand recueil intitulé : Le Sgnaxariste. L'édition la plus répandue et la plus complète est celle de C. Dov- KAKiIS, Méyac Zvvatagicvijc , Athènes, 15 volumes in-89, Nous avons nous-méme publié dans les Act. SS., Nov. t.IV, p. 670-78, les Actes du néo-martyr Michel (XIIIe-XIV? siècle), et ceux du martyr Ni-
. cétas (méme époque) dans Mélanges offerts à M. Gustave Schlumberger (Paris, 1924), t. I, p. 205-211. Voir une liste des néo-martyrs dans Chrysostome PAPADOPOULOS, Oi veouágvvosc, Athènes, 1922, 65 pp. Nous avons essayé de donner une vue d'ensemble sur cette littérature dans The Constructive Quarterly, 1921, p. 701-712.
3 On pourra consulter utilement la Bibliographie des acolouthies |
. grecques de Mgr PETIT (dans nos Subsidia hagiographica, 16), où
sont indiqués plusieurs offices de néo-martyrs avec leçon historique ou. synaxaire.
SANCTVS, — 17.
Paknanas, qui fait tour à tour le métier de jardinier et de colporteur. Il est arrêté sous un prétexte futile et mis en demeure de choisir entre l'apostasie et la mort. Son choix est bientôt fait. Il refuse de se faire turc : c'est la formule. Il est conduit au supplice ; le bourreau le tourmente sans le blesser | mortellement, espérant qu'il se ravisera. Mais il répond: « Frappe, c'est pour la foi.» L'exécuteur l'achéve 1,
Jordanés de Trébizonde, en 1650, un-chaudronnier, est victime d’une infáme machination. Sur son refus d'embrasser l'islamisme, il est condamné à mort. Des amis essaient de le sauver, et au lieu méme du supplice, un messager du grand vizir s'approche et lui dit à l'oreille : « Mon maître vous fait savoir qu'on se contentera d'un mot de vous, déclarant que vous vous faites turc. Aprés quoi vous irez où vous voudrez vivre en chrétien.» Le martyr répond simplement : « Je remerciele vizir, mais je ne veux pas faire cela. » Et illivre sa téte" au bourreau ?,
Voici l'histoire d'un marchand de pommes, Chrestos. La scéne se passe au marché de Constantinople, où Chrestos apporte ses provisions. Un acheteur musulman se présente. . Mais on ne s'entend point sur le prix. Le Turc, furieux, se venge en allant accuser Chrestos d'avoir promis d'embrasser l'islamisme. Pareille promesse, non suivie d'exécution, était un crime capital. Chrestos est traîné au tribunal. De faux témoins viennent confirmer les dires de l'aceusateur. Chrestos est d'abord fouetté et mis à la torture. En prison on lui ap- - .porteà manger :« A quoi bon ? » dit-il ;« je meurs pour le Christ qui a souffert la faim et la soif. » Il remet un peu d’argent à ceux qui ont accès auprès de lui, en les priant de faire célébrer quelques messes. Puis, on vient le prendre pour être décapité ?, 2
Les récits de ce genre, que l'on pourrait multiplier, sont souvent remplis de détails touchants. Ils mettent en scéne le véritable héroisme qui s'ignore, et il faut se demander ce qui pourrait bien manquer à ces braves chrétiens pour étre de vérita-
= Doukakis, Méyac Zuvakagiotys, juin, p. 398-400; Échos d'Orient, t. XVI (1913), p. 398. Br,
2 Douxaxis, Méyas Zvvafagorhc, février, p. 66-67. A ? Ibid., p. 224-25 ; Échos d'Orient, t. X, p:151.
LA SAÍNTETÉ 259 -
bles martyrs. Certes, ils n’ont pas donné leur vie pour les subtilités et les erreurs de leurs théologiens, qu'ils ont parfaitement ignorées, Ils ont versé leur sang pour les vérités qui sont
l'essence de notre foi et pour lesquelles ont combattu les plus.
illustres martyrs des premiers siécles. Ce sont les martyrs
coram Deo dont parle Benoit XIV !, Ce sont des saints, Mais pourquoi seraient-ils seuls, dans la confession oü le hasard les a
fait naître, à pouvoir prétendre au privilège de la sainteté, et pourquoi Dieu, qui leur.a accordé la gráce supréme du mar-
tyre, refuserait-il à des âmes de bonne volonté cette autre
grâce : la pratique héroïque des vertus qui fait les saints?
Nous n'avons rien dit du róle providentiel de la sainteté dans l'Église. Un volume n'y suffirait pas, car il faudrait suivre à travers l'histoire la trace lumineuse des saints se détachant sur tant de pages sombres oü nous voyons l'orgueil
et les passions des hommes ligués contre l'œuvre du Christ, Laissant cette grande tâche à d'autres, nous rentrerons en terminant, dans le sujet principal de ces recherches, qui n'est point l'histoire des saints, mais ce qu'on a appelé leur gloire posthume. .
Il est superflu d'insister sur l'importance que le culte des saints a prise dans l'Église; ill'est peut-étre moins de rappeler que ce culte n'appartient pas à l'essence dela religion. Il est comme une branche fleurie qui se greffe naturellement sur ce tronc vénérable. Il en est qui s'inquiétent de lui voir pren-. dre une ampleur qui menacerait d'appauvrir la séve de la vie re-
— ligieuse. Ceux qui en jugent ainsi veulent se souvenir uniquement des abus que l'histoire constate, que tout le monde déplore, et qui sont toujours prêts à renaître pour peu que se relâche la vigilance de l'autorité.
Mais si les excés sont à condamner, il est juste de relever les avantages d'une pratique bien entendue et d'apprécier le véritable róle du culte des saints dans l'Église. En ce qu'il a d'essentiel, c'est-à-dire l'honneur publie rendu aux serviteurs de Dieu, il a une importance sociale qu'on ne saurait méconnaître. Il n'est pas une société humaine qui croie pouvoir se
dispenser d'honorer ses grands hommes, d'exprimer sa re-
1 De canonizatione, 1 I15:6.-20,- 3.
connaissance pour les services rendus à la-communauté. Une fois solidement organisée, l'Église ne pouvait se refuser à remplir ce devoir envers ses membres illustres, et elle ne s'y déroba point. :
Et cet hommage acquiert aussitót une trés haute signifi- cation religieuse. Le culte rendu par l'Église aux hommes de Dieu n'est pas simplement celui du souvenir ; ceux qui en sont lobjet ne sont point des morts. S'ils ont brisé les liens du corps, ils ont atteint le but.auquel aspirait S. Paul: Desiderium habens dissolvi et esse cum Christo. Ils vivent dans la gloire de Celui qui est pour le vrai chrétien le centre de ses pensées et de ses espérances. Des liens intimes unissent les fidéles à ceux qui les ont précédés cum signo fidei et qu'ils ont Ja ferme confiance de rejoindre un jour. L'honneur rendu aux habitants du ciel est un acte de foi dans les promesses dela vie future.
L'invocation des saints n'appartient pas à la substance du culte ; mais elle en est un inévitable corollaire.S'il est vrai que Dieu ne ferme pas l'oreille aux priéres des pauvres pécheurs, quel ne sera pas le crédit des «amis de Dieu »? N'est-il pas naturel de faire passer nos requétes par leurs mains? Comment a-t-on pu prétendre que l'invocation adressée aux saints est une atteinte à la majesté divine et détourne les fidèles de la pensée du Créateur pour la reporter sur la créature? Attribuer aux saints une puissance indépendante de celle de Dieu, c'est une pensée qui ne pourrait venir qu'à un chrétien igno- , rant les principes les plus élémentaires de sa religion. Le fidéle dont la priére naive semble s'adresser uniquement au saint qu'il invoque, peut avoir l'air d'attendre tout de lui seul ; mais il sait parfaitement que Dieu est l'unique dispensateur de tout bien, et que nous n'obtenons par les saints que ce que Dieu veut bien leur accorder. La confiance dans l'intercession des saints n'est qu'une des formes de la confiance en Dieu.
Le tribut d'honneur que nous devons aux saints n'implique . pas nécessairement la volonté de les imiter. Mais de plus. en plus, depuis que la pratique des vertus à un degré héroique est devenue la norme des causes de canonisation,les saints nous sont proposés comme des modèles. Ils sont pour le peuple chrétien la lumiére placée sur le chandelier, et leur vie est comme le miroir de la vie parfaite adaptée à tous les âges et à tou-
tes les conditions. Leur exemple est un stimulant perpétuel à l'exercice des vertus chrétiennes et une invitation à la, pratique de la perfection. Par leur exemple les saints prolongent au cours des siècles leur action bienfaisante. François Xavier poursuit son apostolat en suscitant des vocations de missionnaires. Vincent de Paul ne cesse de répandre les, munificences de sa charité par les mains de ceux qu'il anime de son esprit. Des milliers de jeunes gens ont appris de Louis de Gonzague l'amour de la pureté et la volonté énergique de ne rien refuser à Dieu. Le récit des grandes actions des saints n'invite pas seulement à une admiration stérile. Quelques-unes de nos belles Vies de saints ont plus fait pour le bien des âmes que les plus éloquentes prédications.
On ne niera done pas que le culte des saints bien compris et sainement pratiqué soit un puissant levier pour élever l’homme au-dessus de la matière et le rapprocher de Dieu. Hl est superflu d'ajouter que les dévotions les plus sérieuses ne sauraient étre mises en parallèle avec les moyens de sanctification essentiels dont l'Église dispose. Ce point de doctrine n'est pas tombé dans l'oubli, et l’on peut constater que, dans les milieux où le culte des saints est organisé suivant l'esprit de l'Église, tout est mis en ceuvre pour amener les peleruis à la fréquentation des sacrements.
Certes, la piété populaire prend parfois des allures un peu familières ; ses manifestations doivent être contenues dans de justes bornes; les sentiments qui l'inspirent ont souvent besoin d'étre épurés. Un patient effort — l'expérience est là pour le montrer — vient à bout de ces écarts, et il serait peu logique de s'y arréter pour contester la valeur religieuse du culte des saints.