Sandford et Merton
^X ans' la partie occidentale de l'Andeterre, vivait un gentilhomme d'une fortune immense. Son nom était Merton. Il avait passé plus de ^} la moitié de sa vie à la Jamaïque, (^f où il possédait une habitation considérable, avec un nombre infini d'esclaves noirs, pour cultiver, à son profit, les cannes de sucre et d'autres plantations précieuses.
à OEUVRES DE liEUQlJIiN
Les soins (in'il se ])ro))osail de donner à l'éducaticm dun lils nni(|ue, l'objet dje sa plus vive tendresse, l"a\ aient déterminé à venir s'établir j)our (juelijues années en Angleterre.
Tommy Mertoii, à peine âgé de six ans lorsque son pèle airi\a en Europe, était né avec des dispositions irés-heureuses, que l'on j);M\int bientôt à corrompre par un excès aveugle de comj)laisance. On l'avait enlouié, dès le berceau, d'une foule d'esclaves, auxquels il a\ait été défendu de le contrai'ier dans aucune de ses fantaisies. Dès (pi'il faisait un j)as bors de la maison, il était suisi de deux nègies, dont l'un j)ortait un large parasol pour le garantii- du soleil, et l'autre était t(»uj(»uis j>rét à le piendre dans ses bras au moindre sign<' dv fatiiruc. H avait aussi une espèce de litière dorée <pi(' ses dciix nègres cbargeaient sur leurs épaules, lors pi'il allait jendre ^isile aux enfants des babitations Noisines. Sa mèi-e a\ait conçu jHMii lui uiir tendresse si excessive, (pi'elle ne lui refusait rien dr inul ce (pi'il'paiaissait désirer. Les larmes de son liU lui cau-aicni dr< éxanouissements; et jamais elle ne \(»idui consenti]* (pi'on lui montrât à lire, jKircc qu'il s'/'tait jilaint (rnii \i(»l('nt mal de tète au |)i('miei- es>ai de son alpbabct.
Les suites nalniclles de ccth' fad)less(î furent que, nialjrré tous !»•> >()mis (pi'on prenait de lui |)Iaire, le petit Merlon dexint irès-malbeureux. Tanioi il mangeait des fiiandi-o junpi'à s'en iviidre malade : et
alors il souffrait de vives douleurs, parce qu'il refusait de prendre des. médecines améres qu'il lui aurait fallu pour guérir; tantôt il pleurait pour des choses qu'il était impossible de lui procurer : et comme il était accoutumé à voir flatter tous ses caprices, il se passait des heures entières avant qu'on pût parvenir à lui faire entendre raison.
Lorsque son père donnait à diner à ses amis, il fallait le servir le premier, et lui donner les morceaux les plus délicats : autrement il faisait un bruit à étourdir toute la compagnie. Si sa mère prenait le thé avec d'autres femmes, au lieu d'attendre que son tour vînt d'être servi, il grimpait sur une chaise, s'élançait sur la table, s'emparait des rôties au beurre et du gâteau, et renversait les tasses à droite et à gauche en se relevant. Par des manières aussi sauva2:es, nonseulement il se rendait importun à tout le monde, mais encore il s'exposait tous les jours à des accidents fâcheux. Ses mains étaient continuellement ensanglantées des blessures qu'il se faisait avec les couteaux. En voulant examiner tout ce qu'il voyait hors de sa portée, il lui tombait quelquefois de lourds paquets sur la tète; et il faillit un jour s'échauder tout le corps, en maniant sans précaution une théière d'eau bouillante.
Elevé dans l'inaction et la mollesse, il éprouvait des langueurs continuelles. C'était assez de quelques gouttes de pluie, ou d'un souffle de vent, pour l'en-
A (*-:i VHKS l)i: nKUQL'I.N
iliuriuM-; <>i |(> iMoiiiilic i-nsoii de soleil lui donnait la fièvre. Au lieu de eourir ei de sauter en plein air coinnie les auiies eid'ants, on l'avait instruit à rester assis, de peur de «jfàter ses habits de soie brodés, et à garder la chandjre, de peur de liàler son teint. En sorte que, loi-scjue Tommy Merton débarqua sur les rôtes de l'Angleterre, il ne savait ni lire ni écrire, et ne pouvait faire aucun usage de ses membres pour se servir lui-même; mais en revanche il ne le cédait à pei-sonne pour les imj)atiences, les caprices et l'orgueil.
Non loin de l'endioit (pie M. Merton avait choisi pour .sa résidence, \i\ait un honnéle fermier qui s'appt»lait Sandl'ord. Il avait, conime MM. Merton, un lils uni(pie âgé d'einiron si\ ans, nommé Henry.
Henry, accoutumé de bonne heure à courir dans les champs, à suivre les iaboureui-s lorsqu'ils condui-
saient la charrue, et les bergers lorsqu'ils menaient les troupeaux au pâturage, s'était rendu robuste, actif et courageux. Son teint était animé des couleurs les plus vermeilles. Il n'avait pas, à la vérité, les traits aussi délicats, ni la taille aussi élégante que Tommy; mais il avait une physionomie de candeur el de bonté, et un maintien plein de grâces naturelles, qui le faisaient aimer au premier regard. Jamais il ne paraissait de mauvaise humeur; et il prenait le plus grand plaisir à obliger tout le monde. S'il rencontrait un pauvre malheureux qui manquât de pain, il lui donnait avec joie la moitié de son déjeuner. On ne le voyait point, comme les petits garçons du village, grimper sur les arbres pour enlever les nids de pauvres oiseaux. Il était loin de se faire un amusement cruel d'arracher les ailes des mouches et des papillons, ou de jeter des pierres aux chiens. Au contraire, il se plaisait h caresser les chevaux, à faire mander les brebis dans sa main, et à nourrir les oiseaux du voisinage, lorsque la terre était couverte de neige et de frimas.
Ces sentiments de bienveillance et d'humanité le faisaient chérir de tout le monde, et lui valurent les marques les plus tendres d'amitié de la part de M. Barlow, curé de la paroisse, qui lui apprit à lire et à écrire, et qui le menait toujours avec lui dans ses promenades.
Il ne faut pas s'étonner si M. Barlow avait pris pour
cet enfîiiit une affection si particulière. Outre que Henrv apprenait ses leçons avec la plus grande facilité, il ne lui échappiit aucun murmure sur les devoirs (pi'nn lui donnait à remplir. On pouvait le croire avec confiance sur tout ce qu'il assurait. Il y aurait eu un gâteau à gagner pour dire un mensonge, qu'il n'aurait pas voulu en manger à ce prix. La crainte des reproches et même des châtiments ne lui faisait point chercher à déguiser la vérité. 11 ne halançait jamais à la déclarer dans toute sa franchise. Du reste, il était (fune sobriété à toute épreuve. Avec un morceau de pain pour son diner, il n'aurait pas jeté un œil d'envie sur des fruits ou des pâtisseries placés à sa |>ort<ie, cpiand il n'y aurait eu personne pour l'épier.
On est sans doute impatient d'apprendre comment Tommy parvint à faire connaissance avec cet aimable petit garçon : je \ais vous le raconter.
Tomniy .<e promenait un joui' avec sa bonne, pendant iiric belle matinée d'été. 11 s'amusait à cueillir des fleurs des champs, et à couiir apiès des papillons, lorsqu'un serpent qu'il a\ai(, effarouché, s'élança tout à coup de dessous l'herbe, et vint s'entortiller autour de sa jambe. 4e vous laisse à penser quelle fut sa frayeur et celle de sa bonne. Celle-ci se mit à courir, en criant au secours, tandis que le jeune .Mertr)n, saisi d'effioi, n'osait bouger de sa place, et n'avait pas mérnf' la force (bî f.iire entendre ses
plaintes. Par bonheur Henry Sandford se promenait dans le champ voisin. Il accourut aux cris qu'il entendait, pour s'informer de l'accident. Il n'eut besoin que d'un seul coup d'œil pour s'en instruire; et saisissant aussitôt le cou du serpent, avec autant d'à-
.JS/IOUASD
dresse que de courage, il le déroula de la jambe de Tommy, au moment où il allait la déchirer, et le jeta à une grande distance. Un moment après, madame Merton et toutes ses femmes, attirées par les lamentations de la gouvernante, arrivèrent hors d'haleine à l'endroit où Tommy reprenait ses esprits, et
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iTinorciaii son libérateur. Le premier mouveinenl de madame Mertoiî fut de prendre son fils dans ses bras; et, après bii avoir donné mille baisers, elle lui demanda s'il n'avait point été blessé.
Tommy. — Non, maman, je ne le suis pas, Dieu merci; mais je crois (jue le maudit serpent allait me déchirer, si ce brave j)etit gairon ne lût venu à mon secours, et ne l'eût airaché de ma jand)e.
Madamk Mkuton. — Kt (pii es-tu, mon cher ami, toi à qui nous avons de si grandes obligations?
Hknhy. — HeniN Sandfoi'd, madame.
Mahamk Mkhton. — Tu es un petit honune bien courageux, et lu \ii'ndras diner axec nous.
Hknky. — (Ml madame! j(; vous en remercie. Mon père a besoin de m(»i.
Madamk Mkfiton. — Kt qui est ton |)ère, je te prie.
Hknky. — Le fermier Sandford, madame. Il demeure au pied de cette colline là-bas.
Maiiamk Mkuton. — 0 mon cher ami ! tu m'as sauvé mon enfant. Je veux (jue tu sois mon second fils.
Hemiy. — he tout mon cœur, madame, mais pourvu que j'aie aussi loujrjurs mon père et ma mère.
Madame Merlon dépécha aussitôt ini domesti(pie au fermier, |)our le prévenii- sui- riiisiiation (ju'elle faisait à son (ils. Klle prit ensuite Hem'y par la main, et le conduisit au cjiàteau, où elle fil à M. Merton le récit du danger (|u';i\ait eoin ii lniiiiii\ , et du courage (ju'avail fait éclater le petit Sandford.
SANDFORD ET MERTOiN 9
Henry se trouvait alors en des lieux bien nouveaux à ses regards. On lui fît traverser de vastes appartements, où l'on avait rassemblé avec profusion tout ce qui pouvait flatter la vue, et servir à la commodité. Il vit de grands miroirs à bordures dorées, des tables et des consoles surchargées d'ornements, et tous les autres meubles de la richesse la plus fastueuse.
On le fit placer à diner auprès de la maîtresse de la maison, qui ne manqua pas de lui' faire observer l'élégance et la somptuosité de sa table ; mais, à sa grande surprise , il ne parut enchanté ni même étonné de tout ce qu'il voyait. Madame Merton ne s'attendait pas h cette indifférence. Accoutumée à mettre un grand prix à l'étalage de son luxe, elle, ne pouvait concevoir connnent il faisait si peu d'impression sur un enfant de village. A la fin, s'apercevant qu'il regardait avec une espèce de curiosité un petit gobelet d'argent dont il s'était servi, elle lui demanda s'il ne serait pas bien aise d'avoir un si beau gobelet d'argent pour y boire tous les jours. C'est celui de mon fils, ajouta-t-elle, mais je suis sûre qu'il te le donnera avec grand plaisir.
— Je le veux bien, dit Tomnn . Vous savez, maman, que j'en ai un bien })lus beau, qui est d'or, et encore deux autres d'argent.
Hknry. — .\on, non, je vous en remercie, gardezle pour vous. 11 ne me servirait à rien; car j'en ai un bien meillcui' chez mon père.
to OEUVRES DE BERQUIN
Madame Mkuton. — Commonl? Est-ce que ton père a de la vaissolle d'argent?
IIemiy. — Je ne sais pas. madame, ce que vous appelez de la vaisselle; mais je suis accoutumé à boire dans de longues choses faites de cornes, justement comme celles (jue les vaches portent sur leur lète.
— Voilà un enfant assez niais, dit en elle-même madame Merton. Puis elle ajouta tout haut :
— Et p()ur(|M(>i donc des gobelets de cette espèce seraient-ils meilleurs que des gobelets d'argent?
Hrnuy. — Parce qu'ils ne nous mettent jamais en colère.
Madame Merton. — Que vcux-lu dire par-là?
Henhy. — Oh madame! (piand cet honnne a laissé lomber une grande chose qui est faite comme celle-ci
>ootr8nt dn doigt une ruveite), j'ai bicU VU qUC VOUS Cn
étiez fâchée, et (|ue vous aviez un air comme si vous alliez vous trouver mal. Au lieu que les nôtres peuvent, sans risque, nous é(ha|)|)er des mains; et personne n'y fait attention.
— Jo vous avoue, dit inin \}i\< madainc Merton à ?on n)ari, «jiic je ne sais plus (pie dire à ce petit garçon. Il fait des observations si étranges!
Le fan est (|ii(', jx-iidant le diner, un domestique avait iai.^isé UMnbcr une cuvelle d'argent d'un travail trè?-pn*cieu\; que madame Merton avait paru fort sensible à cet accident, et n'avait pu s'empêcher de faire
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au domestique une réprimande assez violente sur sa maladresse.
Après le dessert, madame 3Ierton versa de la liqueur dans un petit verre, et invita Henry à la boire; mais il la remercia, en lui disant qu'il n'avait plus soif.
Madame Merton. — N'importe, mon ami. C'est une boisson très-agréable ; et comme tu es un bon enfant, je serais fâchée que tu n'en eusses pas goûté.
Henry. — Je vous demande pardon, madame ; mais M. Barlow m'a appris qu'il ne faut manger que lorsqu'on a faim, et ne boire que lorsqu'on a soif, et encore que nous ne devons boire et manger que de ces choses qu'on trouve aisément; autrement nous aurions du chagrin quand nous ne pourrions plus en trouver; qu'il faut justement faire comme les oiseaux, qui ne boivent que de l'eau pure, et qui, malgré cela, vont toujours chantant.
- — Sur ma parole, dit M. 31erton, ce petit homme est un grand philosophe. Nous serions bien obligés à M. Barlow, s'il voulait donner ses soins à Tommy ; car le voilà qui devient grand garçon, et il serait temps qu'il apprit quelque chose.
— Qu'en dis-tu. Tommy; aimerais-tu à être un philosophe y
Tommy. — Je ne sais pas trop, mon papa, ce que c'est que d'être un philosophe. Mais je sais bien que j'aimerais à être un roi, parce qu'il est plus riche e
IS (>:i vru:s ni: nEuoriN
miriix hahilk' (luc les auuvs, (lu'il n'a rien à faire,
el (|ue fhaciin lui oIkmI el a peur do lui.
MaDAMK MkHTON («e lerant et courant à Tommy pour l'embrasser).
— A merveille, mou lils. Tu mériterais bien un myaume avec une si jxrande élévation d'esprit. Tiens, \oioi un verre de licpiiMU' pour a\oir fait une si noble réponse (pendant que Tommy boit). Et toi, Heurv, n'aimerais-iu |)as aussi à être roi?
Hknuy. — En vérité, madame, je crois (jue je ne m'en soucierais ^uère. J'espère cpie je serai bientôt assez pi-and pour labourer et gagner ma vie; alors je n'aurai besc»in de personne qui &'end)arrasse autour de moi.
MAUA.Mb MeKTON <ba» à son mari, en jetant un regard dp dédain
•«r Henr7>. — Voyez (nicllc difféiencc entre les enfants de fermiers et les enfants de nobles.
M. Mkkton. — Encoie ])lus bas, ma femme, je vous prie, car je ne suis pas bien sùi- ipie l'avantage soit du côté de notre lils. (a Henry.) Mais ne serais-tu pas fori aise d'être lielic, uinii jx-iii ami?
llKNin. — Non, en \éi-ité, mcuisieur.
.MviiAMK Mkuton. — Kl pnur<pi(»i donc, s'il te plait?
IIknuy. — CqsI <|ue le seul Ihhiiiih' riclie cpie j'aie connu avant vous, est le chcNalier Ta\au(, cpii court à travers les blés des gens, rciiNcrse leurs baies, tire .♦«ur leurs |M)ides, tm* b'uis cliiens, estropie Icui- bé- Lail : cl l'on dit <pi'il fait imii (-i'|;i pm-cc (pTil est riche. Mais cbacun le bail, (pioicpi'on n'ose pas le lui
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dire en face; et je ne voudrais pas être haï pour rien au monde.
Madame Merto.v. — Est-ce que tu serais fâché d'avoir un bel habit pour te parer, un carrosse pour te porter à l'aise, et des domestiques pour t'obéir?
Henry. — Tenez, madame, un habit est aussi bon qu'un autre, s'il est propre, et s'il me tient chaud. Je n'ai pas besoin d'un carrosse tant que je puis aller à pied partout où il me plaît. Pour ce qui est de domestiques, je Vois, malgré le nombre que vous en avez, qu'il vous manque toujours quelque chose; et moi je ne saurais à quoi les employer, si j'en avais deux seulement à mes ordres.
Madame Merton continua de le regarder avec une surprise dédaigneuse; mais elle ne lui fît plus de question.
Le soir, Henry fut renvoyé chez son père, qui lui demanda ce qu'il avait vu au château, et comment il avait passé la journée.
Henry. — Oh ! ils ont eu bien des bontés pour moi, et je leur en suis fort obligé ; mais j'aurais mieux aimé diner ici, car je ne me suis jamais vu si embarrassé pour mettre un morceau à ma bouche. Il y avait un homme pour lever les assiettes, un autre pour verser à boire, et un autre encore pour être derrière ma chaise, comme si j'eusse été aveugle ou manchot, et que je n'eusse pas eu la force de me servir. Il y avait tant de façons pour emporter une
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chose, ct en nieUre une autre à sa place, que je n'aurais jamais cru (jn'on pût en venir à bout. Après le diner, j'ai été obligé de rester assis pendant deux lieures, tandis que madame Merton me parlait, non de bonne amitié, comme M. Barlow, mais en haussant les épaules de ce que je n'aimais pas les beaux habits, et que je ne voulais pas être riche, pour être haï comme le chevalier Tayaut.
Pendant ({u'ils discouraient ainsi dans la ferme, M. et madame Merton, assis sous les ombrages de leur parc, s'occupaient à examiner le mérite du petit Henry. Madame Merton reconnaissait sa bravoure et sa franchise; elle convenait aussi de la bonté de son cœur et de sa bienveillance naturelle. Mais elle observait qu'il y avait dans ses idées une roideur, un défaut de délicatesse qui mettent toujours les enfants de la basse ct de la moyenne classe du peuple au-dessous des enfants de gens comme il faut. M. Merton, au contraiie, soutenait (pi'il n'avait jamais vu un enfant dont les sentiments et les ([ualités dussent faire autant d'honneui", même nii\ ((jndiiions les plus relevées. Je ne puis, dit-il, m <'iMpèch(*r d'assurer très-sérieusement que ce petit paysan porte dans son âme le caractère (!<• lu Nrritablc noblesse. Quoi<pie je désire avec anlem* que iiinn Ills possèdi! les cpialités qui doivent honorer sa naissance, je serais fier de penser qu'à aucun égard il iw (Icsccndra jamais au-dessous du ni* du fermier Saiidford.
Si madame Merton accéda pleinement aux observations de son mari, c'est ce que je ne puis décider; mais, sans attendre son suffrage, il continua ainsi : — Si je vous parais aujourd'hui plus animé qu'à l'ordinaire sur ce point, vous devez me le pardonner, ma chère amie, et n'attribuer cette chaleur qu'à l'intérêt que je prends au bonheur de notre cher Tommy. Je sens que, par une tendresse mal éclairée, nous l'avons traité jusqu'à ce jour avec trop d'indulgence. Le soin que nous avons pris d'écarter de lui toute impression pénible, n'a servi qu'à le rendre faible et pusillanime. En cherchant à prévenir tous ses désirs, nous avons rempli son imagination de fantaisies et de caprices; et pour lui épargner quelques contrariétés légères, nous l'avons empêché d'acquérir les connaissances de son âge, et de se mettre sur la voie de celles qui conviendront un jour à sa situation. Il y a longtemps que j'ai fait ces remarques en silence; mais la crainte de vous causer de la peine, m'a retenu. Cependant la considération de ses vrais intérêts doit à la tin prévaloir sur tout autre motif. Elle m'a fait embrasser, en ce moment, une résolution qui, je l'espère, ne vous sera })as désagréable ; c'est de le confier aux soins de M. Barlow, s'il veut bien se charger de son éducation. Je pense que la liaison accidentelle qui vient de se former entre ces deux enfants, peut devenir, pour le nôtre, l'événement le plus heureux de sa vie. Je veux proposer au fermier de me char-
IG «f:i VUi:S I)K HKHQIIN
gcr, |)oiir (jU('l(|iio< annres, de tous les frais de Tenliviien do son lils, aliii (|n'il puisse être élevé auprès de ToniniN, <m lui loiiniii' un sujet d'émulation coulinuolle.
Cunuue M. Merton tint ce discours avec un certain dcf'ré de fermeté, et (jue la proposition en elle-même n'avait rien que de raisonnable, madame Merton n'y lit point d'objection, et consentit, (pioique avec peine, à se séjiarer de son lils.
M. Harl(»\v ayant été in\itc à diner au château le dimanche suivant, M. Merton le prit en particulier après le re|)as, et lui lit pail, avec franchise, des vues qu'il axait formées sui- lui pour l'éducation de Tommy.
M. Barlow, aj)rès l'avoir remercié d'une marque si llaileuse d'estime et de conliance, voulut s'excuser sur les diriieidtés de cette entreprise; mais le discours dans lecpiel il les exposa, fut si |)lein d'éloquence et de raison, (pi(; M. Merlon n'en devint (pie plus ardent à le solliciiei- de consacrer au bonheur de son lils le fruit de ses réilexions et de ses lumière.".. Il lui protesta <pie cet objet était à ses yeux d'une si grande im|)ortance, (pie le sacrilice d'une partie de ses ricliess(;s ne lui coûterait rien pour le irnqdir.
M. H.iilow rarréla à ces mots, et lui dit : — Pardonnez, monsieur, si je pi-eiids la liberté de vous iiilerrompre, pour nous declarer mes principes sur le sujet où \niis allez vous enj^aj^er.
Je veux bien, pendant quelques mois, essayer tous les moyens qui seront en mon pouvoir, pour fâcher de répondre à vos vues paternelles; mais j'y mets une condition indispensable; c'est que vous me permetliez de vous servir avec tout le désintéressement dont je fais profession. Si le plan que je me propose de suivre s'accorde avec vos idées, je continuerai mes soins à votre fils aussi longtemps que vous le désirerez. En attendant, comme je crois avoir aperçu dans son caractère plusieurs défauts enfantés par une indulgence trop aveugle, il me semble que je serai plus libre d'exercer l'autorité qui m'est nécessaire pour les réformer, si je puis prendre à ses yeux, et à ceux de votre famille, le titre d'un ami, plutôt que celui d'un gouverneur.
Quelque résistance que la générosité naturelle de M. Merton lui fi: em|)loyer pour combattre une proposition si désintéressée, il fut enfin obligé d'y souscrire ; et deux jours après. Tommy fut conduit à la maison de M. Barlow, qm n'était éloignée que d'environ deux milles du château.
Le lendemain de son arrivée, M. Barlow, après avoir déjeuné avec Henri Sandford et lui, les fit entrer tous les deux dans son jardin. Il prit en main une bêche; et en ayant donné une plus légère à Henry, ils commencèrent à travailler l'un ci l'autre avec une extrême activité. — Tous ceux (jui mangent, dit-il à Tommy, doivent concourir à faire naître les fruits qui
IS nEUVRRS OF REUQUIN
les iiourrissoiii. ('/<'s( |)()iii(|U()i Henry et moi, nous nous faisons un devoii' (I(î ciilliver la terre. Voici le carreau (|iii m'est échu eu partai^e. Cet autre est le sien. ClKKjue jinii- nous y donnons une heure ou deux de travail. Si vous voulez vous joindre à nous, je vais vous assijîner un petit coin de terre ([ue vous cultiverez, et tout C(» (ni'il produira sera pour vous.
— Non, m \érité, répondit Tommy d'un air dédairrneux. Je suis «reniijhonnue; et je ne me sens pas
fait pour lra\aill('rain-i <pi un paysan. — Tout comme il vous plaira, .M. le ;:ennllionune, ré|)li(pia M. Harlow; mais Henry et moi <pn ne rougissons pas de nous
rendre utiles , nous allons nous occuper de notre ouvrage.
Au bout de deux heures, M. Barlow dit qu'il était temps de se reposer; et prenant Henry par la main, il le conduisit dans un très-joli pavillon, où il le fit asseoir. Ensuite il alla cueillir des cerises, qu'ils partagèrent ensemble. Tommy était accouru dans l'espérance d'être en tiers avec eux. Mais lorsqu'il les vit manger tout seuls, sans faire aucune attention à lui, il ne put retenir son dépit, et se mit à pleurer. — Qu'avez-vous donc, lui dit froidement M. Barlow? Tommy le regarda d'un air fier, et ne lui fit point de réponse. — Oh monsieur! reprit M. Barlovv, si vous ne voulez pas me répondre, vous êtes libre de garder le silence. Personne ici n'est obligé de parler. Tommy demeura encore plus déconcerté à ces paroles ; et ne pouvant cacher sa colère, il sortit du pavillon, également surpris et confus de se trouver dans un endroit où personne ne se mettait en peine de son humeur.
Lorsque toutes les cerises furent mangées, M. Barlow proposa à Henry d'aller se promener dans la foret voisine. Henry, comme on peut le croire, se rendit sans peine à une invitation aussi agréable. Le temps était charmant ce jour-là. Ils eurent une joie infinie à jouir de la fraîcheur de l'air, et des parfums que répandait de tous côtés le chèvre-feuille sauvage. M. Barlow savait toujours allier l'instruction au plaisir. Il fit
20 (*:i VKES DE IJERQLliN
ivinanjiior à Hiiiin iin gi and nombre de jolies plantes (Hi'il i\v ronnaissait pas, et dont il lui apprit la nature et les pro|)riétés.
Pendant ce temps, Tommy errait tristement dans le jardin, sans trouver personne avec* qui il pût s'amuser. Il aiiendait, dans un ennui profond, que M. Barlow et Hein'\ fussent de retour de leur promenade. Ils arrivèrent enfin, et se rendirent dans la salle à manger. Tommy ((ui avait un grand appétit, allait tout bonnement prendre sa place à table. M. Barlow Tarn'ta, et lui dii : — Non, monsieur, s'il vous plait; connue vous êtes trop gentilhomme pour tra- \aillerpour vous, nous (jui ne h; sommes pas, nous ne nous soucions |)oint du tout de travailler pour les paresseux. Tommy se retira dans un coin, et poussa des sanglots, connue si son cœur eût été ])rèt à se frndre. Mais Henry, (jui ne pouvait supjmrter devoir son ami si malheui'cux , louiua tendrement vers M. Barlow ses yeux humides de larmes, et lui demanda s'il pou\ait faire ce (|u'il lui plairait de la |)orlion de son din«M'. — (l(;rtainement, mon ami, lui dit M. Barlow : vous l'avez assez gagnée. — Eh bien! repiii-il a\ec \i\a('i(é, je \;iis la donner au [)auvre Tommy, qui eu a jihis besoin cpic moi. Kn disant ces mots, il courut lui porter son assiette dans le coin où il était assis. Tommy la prit cl le remercia, sans oser lever ses yeux, «pi'il tenait lixés vers la terre. — ■ Je vois, dit .M. Barlow, cpie -i les gentilshommes trou-
vent au-dessous de leur dignité de travailler pour eux-mêmes, ils ne croient point s'avilir de prendre le pain pour lequel les autres ont tant travaillé. A ce reproche piquant, Tommy versa plus de larmes amères qu'il n'en eût encore répandues.
Le lendemain, M. Barlow et Henry étaient allés de bonne heure dans le jardin reprendre leur défrichement de la veille. A peine avaient-ils commencé, que Tommy courut auprès d'eux, et voulut avoir aussi une petite bêche, que M. Barlow lui donna. Comme c'était la première fois qu'il s'avisait d'en faire usage, il la maniait avec assez de gaucherie ; et peu s'en fallut qu'il ne s'en donnât plusieurs fois de rudes coups dans les jambes. M. Barlow eut la complaisance de suspendre son travail pour lui montrer comment il devait se servir de cet instrument. Il s'y prit alors un peu mieux, puis un peu mieux encore. Enfin il fit si bien, qu'au bout d'une heure, il aurait pu lui-même donner des leçons à un apprenti jardinier.
Leur ouvrage de la matinée étant achevé, ils se rendirent tous les trois dans le pavillon. On servit des cerises; et Tommy ressentit une vive allégresse de se voir invité cordialement à en prendre sa part. Il les trouva les plus délicieuses qu'il eût mangées de sa vie, parce que l'exercice qu'il avait fait en plein air lui avait donné de l'appétit. Après ce repas joyeux, M. Barlow tira un livre de sa poche, et pria Tommy de vouloir bien leur faire In lecture d'une historiette. Tommv
^ OEUVRES DE BEHQl4xN
roujiil, en avouant, d'ini air confus, qu'on ne lui avait jamais appris à lire. — J'en suis bien fâché pour vous, dit M. Barlow, car vous y perdez un grand plaisir. En ce cas, je vais céder cet honneur au brave Henry. Alors Henry prit le livre et lut ce qui suit.